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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 10:06

L'éclatement de l'Emsav

Une partie du mouvement Breiz Atao était déjà fasciné par les émergences des nationalismes radicaux fascistes, mais certains avaient déjà quitté le navire commun.

Ainsi, en novembre 1930, Théophile Jeusset, ancien élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Rennes comme Mordrel et Marchal, devenu ouvrier peintre, nouveau dirigeant de la revue Breiz da Zont (La Bretagne de demain), journal nationaliste réactionnaire et catholique ultra, et Morvan Lebesque, qui vit alors comme rédacteur à L'écho de la Loire, avaient déjà créé avec quelques autres un Parti Nationaliste Intégral de Bretagne, lequel se réclame du nazisme, puis du monarchisme.

En 1930, Morvan Lebesque avait sympathisé avec Jean Luchaire et lui écrit pour lui une présentation du mouvement autonomiste breton pour son journal Notre temps1.

Morvan Lebesque est né à Nantes en 1911 dans une famille modeste - son père, raconte t-il dans Comment peut-être être breton ?, était un « petit commerçant ambulant avec une charrette à âne, vendait en demi-gros des bocaux de bonbons, des rouleaux de réglisse et ces petites loteries de deux sous qu'on tirait alors dans les boutiques et qu'on appelait des tombolas ». Morvan a eu la « révélation de son pays » alors que ses parents ne se sentaient nullement bretons, les bretons de Nantes du début du XXe siècle étant rappellera t-il à gros traits soit des bourgeois assimilés, soit des immigrés miséreux vivant dans les quartiers périphériques de l'Ouest, quand il s'est fait traduire une inscription mystérieuse sur le Château Dobrée « An dianav a rog a c'hanoun » : « l'Inconnu me dévore ».

Alors qu'il commençait à quatorze ans à militer dans un groupe républicain, éveillé à la révolte contre l'ordre bourgeois réactionnaire par les vexations subies en tant qu'enfant de « pauvre » au lycée Clémenceau, il commença à dévorer les bouquins sur l'histoire de la Bretagne à la bibliothèque de Nantes, le Barzaz Breiz dans l'édition bilingue Perrin, et s'engagea au PAB en 1928, à 17 ans. L'année suivante, il prit la tête de la fédération nantaise du PAB. Alors qu'il avait été nommé instituteur public en Brière en septembre 1929, il fut révoqué du fait de son engagement politique jugé extrémiste par l'Etat, et devient permanent du PAB à Rennes à l'été 1930, avant d'être renvoyé par Debauvais.

Dans Comment peut-être breton ? (Essai sur la démocratie française, Seuil 1970), Morvan Lebesque prétend n'avoir appartenu à la mouvance Breiz Atao qu'entre 1929 et 1931, celle-ci ayant « fini en tragédie » du fait de « toutes les erreurs et confusions qu'entraînerait fatalement la situation minorisée de la Bretagne » (p. 40). Lebesque dirige comme rédacteur en chef L'Heure bretonne pendant quelques semaines en 1940, sollicité par Olier Mordrel, avant d'être remplacé par René de Fréminville, un ami fidèle de Mordrel, et d'aller s'engager au journal antisémite de collaboration Je suis partout. Morvan Lebesque reste lié avec Mordrel puisqu'il lui propose de fuir avec lui en Allemagne au printemps 1943 quand il sent le vent tourner et se sait exposé aux attentats de la résistance ou à une condamnation à mort en cas de victoire alliée. Mordrel dans Breiz Atao a une formule plaisante pour dire qu'il n'est pas dupe de l'évolution politique de Lebesque dans les années 68 : « Morvan Lebesque, qui jouera avec flamme le personnage de gauche que l'on sait »...

Morvan Lebesque dans les années 1970

Morvan Lebesque dans les années 1970

Couverture de l'édition originale de - Comment peut-on être breton? , Seuil, 1970

Couverture de l'édition originale de - Comment peut-on être breton? , Seuil, 1970

Au Congrès de Breiz da Zont où est fondé le Parti Nationaliste Intégral, on apprend par Breiz da Zont lui-même que : « La salle des séances avait reçu... une décoration originale... Sur une tenture d'un vert espérance, le Juif, figuré par un épervier, avait été cloué, tenant le globe entre ses serres. Au-dessus la croix gammée victorieuse » (Breiz da Zont, n°2). Mordrel, dans Breiz Atao, cite avec beaucoup de malfaisance la communication de son ancien ami, Morvan Lebesque, à ce congrès : « Je demande instamment aux autonomistes bretons... d'oublier nos querelles et de se joindre à nous pour flétrir comme il convient l'anniversaire de la réunion du Duché à la France. Pour moi, je suis prêt à pactiser avec mes anciens camarades de Breiz Atao , même avec ceux dont l'attitude fut à la fois hostile à mon égard et je leur propose la paix au nom de la Celtie. J'apporte aux camarades présents le salut de la section de Nantes. Je fais le serment de lutter de toutes mes forces pour l'établissement de la Nation bretonne et de l'Etat breton Social-Nationaliste ». Ce qui leur valut une volée de bois vert de Yann Sohier :

« Au seuil de la nouvelle année, la 1932 ème de la naissance de votre Christ jésuitique et pleurard, un seul souhait :

La fin de votre petit torchon.

Une bonne nouvelle pour les émules d'Hitler »

(cf. Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau, p.157)

Infiniment ambigu, Morvan Lebesque, dans le reportage rétrospectif qu'il donnera en 1936 comme envoyé spécial à la revue Détective revenant sur l'attentat de Rennes à la suite d'incendies commis par le petit groupe terroriste breton Gwenn Ha Du dans les préfectures bretonnes en avril 1936, intitulé en rappel de l'exemple irlandais « Pâques terroristes en Bretagne », laisse entendre que le séparatisme en Bretagne, quoique minoritaire dans la population, a réellement son organisation et son armée secrète, formidablement déterminés : «Surtout, ne les prenons pas à la légère ! Lénine a fait une révolution avec sept hommes. Le nazisme comptait trois membres à ses débuts. En Irlande, le gaélique que tout le monde parle aujourd'hui était une langue morte en 1914. Le breton est parlé par deux millions d'hommes au lieu d'un million et demi, il y a vingt ans. La politique est le triomphe de l'imprévu ». Levesque insiste sur l'exemple irlandais mais aussi sur l'influence allemande, sachant que, dans la presse parisienne, il s'agit là pour les lecteurs et les autorités d'un moyen de redoubler de méfiance par rapport aux dangers du mouvement séparatiste breton. « Ainsi, expose Sébastien Carney, le premier article est barré d'un immense hevoud : il évoque bien plus le nazisme que la Bretagne aux lecteurs de la revue qui, dans leur grande majorité, n'ont jamais entendu parler du PNB. Dans le second article est reproduit le document de propagande Die bretonische Nation, montrant une carte de Bretagne légendée en allemand ainsi que sa situation en Europe de l'Ouest. Enfin, au sujet de Debauvais, Lebesque évoque « Le Führer du séparatisme breton », sachant très bien ce qu'il fait : il joue autant à faire peur au lectorat qu'à alimenter les suspicions déjà anciennes quant à l'intervention de la « main allemande » dans les affaires nationalistes bretonnes.

Toujours dans cette mouvance catholique ultra et droitière du nationalisme breton, Raffig Tullou lance de son côté Breiz Digabestr : « Organe des nationalistes bretons chrétiens ». Ce journal entend édifier « sur des bases spécifiquement chrétiennes la société bretonne de demain perpétuant les caractéristiques de notre pays ». Quelques mois plus tard, observe sarcastiquement Olier Mordrel, le journal « se prononce pour le retour de la monarchie en France... et rend son âme à Dieu » ( Breiz Atao, édition Alain Moreau, p. 157).

De son côté, l'abbé Madec, un dissident du Bleun-Brug et de Feiz Ha Breiz depuis qu'ils sont rentrés dans le rang et ont obtempéré aux injonctions de évêque de Quimper de cesser de légitimer les idées autonomistes, crée le journal Adsao (« Relèvement ») en février 1931, un « journal modéré de pénétration populaire » (Mordrel) : « Arrière les rêveurs ! Arrière ceux qui, pour sauver la Bretagne, comptent sur la guerre civile ou étrangère, sur l'organisation future des Etats-Unis d'Europe » Adsao appelle les Bretons à « l'action légale, pratique et progressive » commente Olier Mordrel dans Breiz Atao (p.154). Le Adsao mouvement compterait au début des années 1930 6000 adhérents (mais la cotisation est facultative). Après la journée des Ligues d'extrême-droite du 6 février 1934, l'Adsao s'allie, précise Jean-Jacques Monnier, « à des organisations d'anciens combattants et s'engouffre dans la lutte anti-communiste aux accents de révolution fasciste. Quand l'abbé Madec meurt en 1936, son mouvement est déjà dissous parmi les anciens combattants » (Sébastien Carney, « Le mouvement breton dans l'entre-deux guerres » dans Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh, 2012).

Dans la région guingampaise, le groupe de Loeiz Derrien, essentiellement composé d'ouvriers, s'autonomise d'un Parti affaibli et divisé, et réussit à rendre populaire dans la région le bulletin War Zao, plus que jamais engagé dans la lutte sociale et teinté de marxisme. Le bulletin connaîtra ensuite une seconde vie en avant réutilisé par les avant-gardes bretonnes et régionalistes du Parti Communiste sous l'orthographe War Sao. A partir de juillet 1931, War Zao dévient l'organe du PNRB, Parti Nationaliste Révolutionnaire Breton. Le groupe guingampais participe alors avec les communistes à la lutte contre les ventes-saisies dans le domaine agricole. « Le PBNR, écrit Kristian Hamon (Kristian Hamon, Les Nationalistes bretons sous l'Occupation, Yoran embanner, p. 21-22), pense résoudre les problèmes bretons liés à la crise économique mondiale en s'inspirant de l'Irlande et du mouvement paysan Saor Eire ("Irlande libre"). Tentant une improbable synthèse de programme « communautaire » : les moyens de production doivent être aux mains des travailleurs et des paysans dans le cadre de la commune ; et de revendications teintés de corporatisme, l'influence éphémère du PBNR ne dépassera pas les limites de Guingamp et du Trégor ».

Gwenn-ha-Du

Gwenn-ha-Du, l'armée secrète bretonne, naît à Paris boulevard Saint Michel autour de mai-juin 1931, groupe terroriste dirigé par Célestin Lainé, nouvel ingénieur chimiste sorti de Centrale avec une excellente moyenne, qui fait encore son service militaire comme sous-lieutenant de réserve à l'école d'Artillerie. Autour de lui, Meavenn, Francis Bayer du Kern, Yves Delaporte, Robert Merle, Girard, son frère Albert Lainé, Guillaume Berthou, et quelques autres.

Célestin Lainé en 1926

Célestin Lainé en 1926

Meavenn (Fant Rosec)

Meavenn (Fant Rosec)

Ce groupe prend la suite de l'éphémère Kentoc'h Mervel (« Plutôt la mort » (que la souillure), devise bretonne traduite du latin : potius mori quam foedare) issu de la radicalisation d'une partie des jeunes Etudiants Bretons après le congrès de St Brieuc en 1930, suite notamment au discours de Philippe Lamour pointant les limites de l'action démocratique, légaliste et pacifique. Inspiré par le Sinn Fein, Kentorc'h Mervel était un groupe secret très hiérarchisé créé en 1929 par Célestin Lainé et Guillaume Berthou, ingénieur chimiste lui aussi, et qu'avaient rejoint les frères Cattellit, Théophile Jeusset, et Armand Girard, licencié en droit, secrétaire de la section parisienne du PAB et employé de banque, Meavenn (Francine Rozec, dite Fant Rosec, surnommée la Vierge rouge) qui rejoint le groupe en novembre 1930, Bob Le Helloco, recrutés par Lainé à Paris. Lainé avait dissous la société secrète quand Jeusset avait quitté le PAB pour fonder Breiz da Zont.

Meavenn (« Me a venn » : moi je veux en breton), une des personnalités les plus remarquables du petit groupe d'activistes, et de « Breiz Atao » en général, avait 19 ans à l'époque. C'était une très belle femme. Elle la fiancée de Célestin Lainé avec qui elle envisageait de se marier au moment de l'éphémère Kentoc'h Mervel. Elle était partie quelques semaines en Irlande en août 1931 où elle avait pris contact avec Louis-Napoléon Le Roux, un des signataires du manifeste du premier PNB en 1911, proche du Sinn Fein, et Franck Ryan, de la génération de Mordrel, qui prit part aux combats de la guerre civile avant de devenir adjudant de la Brigade de Dublin. Il permet à Meavenn de développer ses compétences en matière de propagande et de suivre des stages de terrorisme. Rentrée en juin 1932, Meavenn a été soupçonnée d'avoir perpétré l'attentat de Rennes. En réalité, elle a très probablement aidé Lainé à le commettre. Francine (Fant) Meavenn est née en 1911 à Brest, en commune de St Marc, dans une famille brittophone mais qui ne parle que français. Elle a appris le breton à 12 ans ( « devant la misère immobile de ses voisins de Recouvrance, à Brest, la poétesse Meavenn comprit qu'elle n'écrirait plus qu'en breton, tribut à leur silence » raconte Morvan Lebesque, dont Meavenn qu'il côtoie régulièrement a inspiré quelques bonnes pages de Comment peut-on être breton ?) auprès d'un voisin et s'est engagée à l'UYV à treize ans. Elle gagne ensuite Paris où elle travaille dans les Postes en même temps qu'elle suit des cours en Sorbonne. Rédactrice à Breiz Atao et à Gwalarn, pour qui elle publie des poèmes, des contes, des nouvelles, elle devient la première gérante d'Ar Falz en 1933 au côté de Yann Sohier. En 1935, elle épouse un autre militant, Loeiz Andouard, capitaine au long cours et écrivain brittophone, avec qui elle a 3 filles qu'elle élève en breton à Saint-Malo puis à Brest. Pendant la guerre, elle collaborera à plusieurs revues de l'emsav (Breiz Atao, Gwalarn, Stur, Galv, Arvor), traduira des textes irlandais, jouera des pièces radiophoniques sur Radio-Rennes. A la fin de la guerre, elle tombera amoureuse d'un combattant du Bezen Perrot, Jean Chanteau, qu'elle suivra dans sa fuite en Allemagne en août 1944.

Lainé fabrique une bombe dans sa chambre de la place des Fossés à Rennes, en juillet 1932, pour faire sauter le monument de l'Union. C'est une boîte de lait concentré Gloria remplie de nitroglycérine. Le détonateur est fourni par Jeanne du Guerny. Lainé teste ses explosifs en périphérie de Rennes et coupe un arbre en deux.

Hôtel de ville de Rennes - années 20

Hôtel de ville de Rennes - années 20

Monument de l'Union de la Bretagne et de la France, sculpture de Jean Boucher (1911) détruite en 1932 par "Gwenn ha Du"

Monument de l'Union de la Bretagne et de la France, sculpture de Jean Boucher (1911) détruite en 1932 par "Gwenn ha Du"

Août 1932 : l'attentat de Rennes et le nouveau départ du nationalisme breton.

L'annonce de cérémonies officielles pour commémorer le quatrième centenaire du traité d'Union de 1532 est appréhendée comme une provocation par les autonomistes bretons. Conscients de la nécessité de dépasser leurs divergences, les mouvements issus du PAB (le PNB, le Parti Breton Nationaliste Révolutionnaire de War Zao, la Ligue Fédéraliste de Bretagne) tentent de créer un comité intergroupe afin de manifester en commun lors de la venue d'Edouard Herriot à Vannes, prévue les 6 et 7 août 1932. Sur la suggestion de Debauvais, Raymond Delaporte rédige un tract dans lequel il cite un extrait de Dans la forêt normande, un livre écrit en 1925 par Edouard Herriot où le président du Conseil expliquait comment la Bretagne avait été contrainte de s'unir à la France.

Mordrel annonce quarante et un an plus tard qu'il reçut à Quimper « la visite inopinée d'une fille hardie que je savais être l'égérie de Célestin Lainé, l'oracle des jeunes extrémistes du Parti ». Cela ne peut être que Meavenn. « Elle m'informa tout de go que, le 7 août, à l'aurore, le monument de l'Union, qui dressait une imposante masse de bronze dans la niche de l'Hôtel de ville de Rennes,

serait dynamité. Elle voulait savoir quelle attitude prendrait Breiz Atao. Je l'aurais embrassée ! » (Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau - p. 160).

Debauvais est mis au courant, mais Mordrel et Debauvais décident de se taire.

Fransez Kervella, de Plougastel Daoulas, Fransez Debauvais, Yann Bricler, Raffig Tullou, Raymond Delaporte, sont arrêtés à leur hôtel à Vannes à six heures du matin et placés en garde à vue. Le comité inter-groupes de Vannes leur donne un alibi en béton !

Le même jour, le monument de la honte à la gloire de la soumission de la Bretagne saute. « Toute la masse de bronze fut arrachée de sa niche et projetée au sol où elle se brisa. Plus une vitre ne resta sur les fenêtres dans un rayon de cent mètres » (Olier Mordrel).

Gwenn-ha-Du adresse à la presse un communiqué triomphaliste :

« Les Français célèbrent aujourd'hui le quatrième centenaire de leur victoire et de l'annexion de la Bretagne. Toujours Bretons, non conquis malgré quatre siècles d'occupation française, nous avons décidé de remettre entre les mains des Bretons les destinées de leur patrie, pour le plus grand bien de la nation bretonne. Nous ouvrons la lutte pour la délivrance de notre pays en ce jour anniversaire de notre annexion, par la destruction du symbole de notre asservissement qui trône au centre de notre capitale ».

Mordrel commente bien le retournement de tendance pour l'Emsav qu'a opéré l'attentat de Rennes : « L'année 1931 s'était écoulé lugubre et l'année 1932 se traînait sans espoir pour les dirigeants de Breiz Atao, qui se retrouvaient seuls avec sur les bras la responsabilité d'un mouvement exsangue, dont le prestige était tombé si bas que la masse de ses adhérents s'en était détournée et que dans tous les sens se manifestaient des dissidences réformatrices, dont aucune cependant, faute de chef, ne devait s'élever au-dessus du niveau anecdotique. Nous étions dans une impasse... L'explosion eut un retentissement qui dépassa toutes les prévisions et revêtit pour nous la valeur d'une révélation... La jubilation éclatait sur les visages de gens que nous avions crus jusque-là indifférents ou prévenus, les militants bretons étaient les héros du jour, les policiers raillés publiquement... La déception causée par l'échec de l'action légale avait été la chance que les jeunes extrémistes avaient saisie au vol. Ils ne croyaient pas aux vertus du suffrage universel et pensaient que la postérité donnerait raison à ceux qui auraient gagné la partie, quels que fussent les moyens employés... Il y avait entre eux et nous la distance qui séparait la génération de la « guerre du droit » de celle du fascisme triomphant » (Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau – p. 161-162).

« Les autonomistes sont immédiatement suspectés, «écrit Sébastien Carney. Trois jours après l'attentat on arrête Jeusset, qui s'était fait remarqué au pied des débris, et quelques-uns de ses amis de Breiz da Zont : les frères Augustin et Joseph Catelliot, Pierre Le Roux, Louis Joulaud et Jean Tézé. Sous le coup d'un interrogatoire musclé, Leroux, jeune peintre verrier âgé de 22 ans, accuse Jeusset, rémunéré par l'Allemagne, d'avoir monté l'affaire. Berthou aurait fourni des bombes à ce dernier qui, aidé de Leroux, les aurait placées dans la niche de la statue. Mais Leroux accuse également Bricler d'avoir fabriqué des bombes et de les avoir données à Debauvais pour blesser Herriot. Il accuse enfin Marchal, Mordrel et Rickaert d'être du complot contre la vie du président du Conseil. Mise au courant de l'affaire, la presse publie cette déclaration du juge Ricaud : « Il est possible que certains éléments perturbateurs étrangers aient essayé de s'emparer du mouvement séparatiste ou autonomiste breton pour des fins qu'il est facile de supposer » »

Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948) - p. 183

Pour la petite histoire, Meavenn, interrogée elle-même par la police, devant l'arrestation des jeunes militants de Breiz da Zont, qui n'étaient pour rien dans l'attentat, aurait proposé à Lainé d'assumer publiquement la responsabilité de son acte pour les faire libérer, mais celui-ci se serait défilé par crainte de la prison, ce qui aurait précipité la décision de rompre de Meavenn. C'est du moins ce que laisse entendre Théophile Jeusset dans un article de La Province daté du 23 novembre 1932 (« Un partisan de gwenn-ha-du nous écrit ») : « Quelqu'un nous touchant de près avait insisté auprès de l'auteur de l'attentat pour qu'il ait le courage de prendre la responsabilité de son acte. IL A REFUSE SI LACHEMENT QU'UNE PERSONNE TRES INTIME AVEC LUI L'A LAISSE TOMBER » (cité par Sébastien Carney, opus cité p. 184).

Célestin Lainé sera probablement ébranlé par la rupture avec Meavenn, la honte peut-être de n'avoir pas surmonté sa peur et bravé la prison en laissant six innocents se faire coffrer. En 1933, il fera l'expérience d'un interrogatoire de 36 heures à Lille qui produira beaucoup d'effet sur lui, mais dont il sortira rassurer sur sa capacité à dompter la peur. Il en parle dans des fragments autobiographiques retrouvés par Sébastien Carney : « Minute après minute et heure après heure. Le plus terrible fut celui que je subis à Lille au début de 1933. Près de trente-six heures presque d'affilée... presque sans manger et dormir... et par des gens terriblement bien informés des petits détails et ayant soigneusement préparé toute une série de pièges habiles. Commencé avec perquisition questionnée au début de l'après-midi, poursuivi sans arrêt jusqu'à quatre heures du matin, repris à neuf heures après repos sur une chaise de bois, poursuivi jusqu'à une heure de l'après-midi. J'en sorti radieux, victorieux sur toute la ligne, mais aussi arrivant sur la rue, libre, la réaction se produisit. Je tremblais de haut en bas, et je titubais comme un homme ivre, le cœur battant, il me fallut m'asseoir sur un banc et cependant dissimuler le plus possible, car je me doutais – à juste titre – que j'étais suivi et observé ».

Pour Meavenn, après l'attentat de Rennes, où Lainé a sans doute posé la bombe la peur au ventre, celui-ci a été transformé. Elle écrit ainsi à Mordrel en 1952 au sujet de Lainé : « Il croyait (…) qu'il suffit de « se vérifier » à ses propres yeux et ceux des autres, par quelque chose (ici le 7 août) . Après, il suffit – pétrification » (cité par Sébastien Carney, opus cité. p. 187).

Le 20 novembre 1932, une nouvelle explosion détruit à Ingrandes la voie ferrée reliant Orsay à Nantes où Edouard Herriot devait se rendre à l'occasion toujours de fêtes de commémoration de l'union de la Bretagne et de la France. Son voyage est reporté. Lainé avait donné l'ordre à Bayer du Kern, jeune ouvrier papetier dont le père fut tué à la guerre, d'aller faire sauter les rails à Ingrandes avant que le train n'arrive et de le prévenir de l'attentat pour éviter les morts en disposant des lanternes rouges pour qu'il s'arrête à temps.

A Breiz Atao, les attentats sont justifiés, même si on bannit officiellement la violence. En août 1932, le journal serait tiré à 5000 exemplaires, après avoir presque complètement disparu. Puis, de l'été à novembre 1932, le tirage descend à 3000, ce qui reste inespéré pour le nouveau PNB qui sort à peine d'une crise qui aurait pu être mortelle.

Marcel Cachin

Marcel Cachin

Le soutien des communistes aux autonomistes bretons

L'Humanité prend à l'époque le parti des autonomistes, et des Bretons en particulier, dont les actions « posent le grand problème des masses ouvrières et paysannes de Bretagne ».

Déjà, Marcel Cachin était lié à Marcel Hueber, un autonomiste communisant alsacien qui s'exprimait à l'assemblée nationale en alsacien à partir de son élection en 1924, sous les huées des députés de la SFIO et de la droite. En 1928, un communiste est élu dans l'alliance autonomiste alsacienne : Jean-Pierre Mourer. Lors du procès des autonomistes en 1928, le PCF fournit plusieurs avocats aux inculpés.

Charles Hueber et Jean-Pierre Mourer, accusés par le PCF de faire alliance avec les éléments petits-bourgeois de centre-droit régionaliste, vont être exclus du PCF en 1929, Hueber ayant alors été élu maire de Strasbourg. Ils fondent néanmoins un Parti Communiste d'Alsace Lorraine reconnu par la Troisième Internationale de Moscou et, réélus députés en 1936, vont comme Doriot abandonner toute référence au communisme et finir dans les rangs fascistes pendant la guerre. (cf. Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 52)

Même si le PCF ne justifie pas directement la destruction du monument de Jean Boucher à la mairie de Rennes, il condamne la répression aveugle et laisse entendre qu'il pourrait s'agir d'une provocation pour discréditer le mouvement autonomiste breton.

Le quotidien communiste, rappelle Georges Cadiou dans L'Hermine et la croix gammée, « dénonce ainsi le 8 août 1932 « l'écrasement de toute civilisation celtique par la France, l'abandon culturel où le pays dominateur a laissé la Bretagne, refusant de reconnaître la langue du pays, détruisant toute culture, étendant l'ignorance. Deux jours plus tard, le quotidien, dirigé par Marcel Cachin, renchérit : « Le mouvement autonomiste breton doit être défendu. (…) Ce mouvement n'est stupide que pour les thuriféraires à tout prix de l'impérialisme français. Le peuple breton a sa particularité ethnique indiscutable, sa langue, son passé millénaire, etc. Le Parti Communiste ne se méprend pas sur le caractère complexe de ce mouvement, mais il constate qu'il y a là une aspiration sérieuse de couches sociales déjà assez larges contre l'oppression de l'impérialisme français. Fidèle au principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, notre parti défendra les revendications nationales des masses populaires bretonnes, adoptant une position analogue à celle qu'il a prise en Alsace et en Corse ».

Après l'arrestation de six militants (Pierre Le Roux, Théophile Jeusset, Paul Jostand, Jean Thézé, Augustin et Joseph Catelliot), Daniel Renoult y va aussi de sa plume pour défendre la cause bretonne dans l'édition du 15 août : « La machine policière s'écroule. (…) Le Parti Communiste défend et défendra ces jeunes gens contre les brigands policiers de l'impérialisme français ».

Puis dans celle du 24 août : « Il y a un peuple breton, au passé millénaire et qui dans les parties de la Bretagne où l'usage du français s'est généralisé, comme dans les autres, garde ses traditions, ses mœurs, sa fierté nationale, etc. Les revendications nationales se mêlent naturellement à celles de la lutte des classes » (Georges Cadiou L'Hermine et la croix gammée, Edition Apogée, 2006 - p. 46-47)

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce positionnement de L'Humanité et du PCF : l'idéologie communiste avec la critique de l’État bourgeois, du discours du droit de la démocratie et de la République illusoires, l'internationalisme, l'anti-colonialisme, l' « exemple soviétique » de libre association des Peuples délivrés du tsarisme. La real-politik inspirée par Moscou recommandant à ce moment d'affaiblir le nationalisme français. La personne de Marcel Cachin, bretonnant de Paimpol, le vieux dirigeant communiste, très proche des jeunes autonomistes comme Sohier, très attaché à la Bretagne. Et peut-être plus encore le poids des Bretons de Paris et de Seine St Denis dans le PCF et la volonté de percer dans les milieux populaires de France à travers la reconnaissance des cultures populaires contre les visées unificatrices et négatrices de la culture bourgeoise parisienne. En tout cas, cette sympathie ouverte du PCF pour les mouvements autonomistes s'affaiblira avec la stratégie du Front Populaire scellant l'adhésion à un héritage révolutionnaire, républicain et patriotique commun à toute la gauche, mais aussi à une stratégie de rassemblement autour de la défense de la démocratie tricolore, et surtout après-guerre, suite à la guerre civile où résistants communistes et le plus gros des autonomistes se sont retrouvés dans deux camps ennemis.

« Il s'opère à cette occasion, rappelle Sébastien Carney, une alliance objective entre le PNB et le PCF, qui se trouvent côte à côte face aux Camelots du roi de l'Action Française (qui avaient agressé Debauvais) à Saint-Goazec, le 3 septembre 1933. Mordrel écrit : « Nous n'étions pas pour cela avec les socialistes, mais du côté rouge, à tout prendre, la Bretagne était plus à l'aise, car les sympathies bretonnes et communistes, très nombreuses, contrebalançaient heureusement le patriotisme aussi désuet que cocardier de la SFIO. Du côté rouge, enfin, et surtout, il n'y avait que des gens du pays... et des mains nues. Les Parisiens et autres Vendéens, avec leurs matraques d'assommeurs, étaient de l'autre côté" (Breiz Atao n°183, 17 septembre 1933, « A Saint-Goazec, le sens de notre intervention », Olier Mordrel)

Yann Fouéré

Yann Fouéré

Le combat pour l'enseignement du breton

En 1934, Yann Fouéré, ami du vieux nationaliste Camille Le Mercier d'Erm, replié à Dinard, qui venait de créer avec d'autres étudiants bretons le « Cercle des étudiants bretons de Paris » s'engage avec Robert Audic, son professeur de breton à Paris, membre du PNB parisien dirigé par Marcel Guieyesse, dans la création d'une autre association de promotion de l'enseignement en breton, Ar Brezoneg er Skol. C'est par un travail de lobbying, en sensibilisant et responsabilisant les élus locaux, que cette association compte ouvrir des droits à l'enseignement du breton.

Yann Fouéré, une figure majeure du nationalisme breton dont on aura l'occasion de reparler, est né à Aignan dans le Gers en 1910 de parents costarmoricains. Du côté de la famille de sa mère, Marie Liégard, on compte beaucoup de notables de Callac : un pharmacien, un maire, un conseiller général. Même s'il fait sa scolarité à Paris, il passe beaucoup de temps à Callac dans son enfance et entretient très tôt un rapport amoureux avec la Bretagne, son histoire et sa culture. A Paris, il fait des études de droit et de sciences politiques et devient militant breton vers 1932 en fréquentant les réunions du PNB au café « Bel Air » à Paris, même si son engagement s'inscrit dans un cadre plus large, une critique de la société inspirée par le credo moral et spiritualiste d'une nouvelle génération intellectuelle de droite qui condamne la corruption de la démocratie parlementaire et rêve d'un renouveau social et politique fondé sur le pouvoir des experts. Ainsi, Fouéré a participé à la journée des Ligues nationalistes et d'extrême-droite suivant le scandale de l'affaire Stavisky le 6 février 1934. Lecteur de la revue personnaliste de Robert Aron, Arnaud Dandieu, Daniel-Rops, Denis de Rougemont Ordre nouveau qui constate la décadence de l'Occident, appelle à une révolution spirituelle s'éloignant tout autant du capitalisme que du matérialisme communiste, Fouéré écrit aussi pour le journal Notre Temps de Luchaire, pacifiste venu de la gauche et partisan du développement des relations franco-allemandes qui devient un ami d'Otto Abetz à partir de 1930 et qui jouera un rôle important dans la collaboration. Il y défend notamment à cette époque l'idée d'un fédéralisme européen basé sur la régionalisation et le modèle économique des corporations, ce qui sera une des matrices idéologiques d'une partie des élites sous Vichy.

Ce combat pour l'enseignement du breton à l'école n'est pas pour Yann Fouéré une fin en soi participe d'un moyen stratégique pour mieux asseoir dans la société bretonne par une prise de conscience progressive et un travail de déconstruction idéologique patient la volonté d'auto-détermination et la conscience de la réalité bretonne singulière. Fouéré, comme il se le remémore quarante-trois ans plus tard dans La Patrie Interdite perçoit « la nécessité aveuglante » « d'élargir la base du mouvement régionaliste et autonomiste breton en général et d'y faire participer la population de plus près » : « Il, poursuit-il, fallait essayer d'abord de réduire l'écart qui existait entre les pionniers et les élites et les élus locaux, eux-mêmes capables d'influencer la population non informée de problèmes qui étaient les siens, conditionnée qu'elle était par l'école, par l'administration et ses représentants locaux. La défense de la langue bretonne, la revendication de son enseignement à l'école, droit élementaire déjà reconnu et pratiqué par de nombreux pays d'Europe où se posaient des problèmes similaires, alors qu'il ne l'était pas en France, me paraissait de nature à éveiller la conscience bretonne endormie et paralysée de mes compatriotes. Il s'agissait de le faire en termes fermes mais modérés, sans remettre en cause la souveraineté de la France et les structures de l’État. Sans par conséquent faire de la politique au sens propre du terme, sans donner flanc aux reproches d' « autonomisme » que l'on était toujours prêt à nous lancer. Ce programme était simple, irréprochable dans ses buts, capable de faire l'unanimité. La politique ne viendrait qu'après lorsque la prise de conscience aurait été effectuée » (Yann Fouéré, La Patrie Interdite édition France Empire, 1987 – p. 67-68).

Fouéré s'inspire de l'exemple du docteur Le Cam de Saint-Servan qui, dès la fin de l'année 1933, alors qu'il était contraint à une quasi immobilité par la tuberculose, avait fait circuler à Guerlesquin une pétition réclamant l'admission du breton à l'école primaire. Celui-ci s'était déjà inspiré d'une stratégie de l'abbé Mazdec, de l'Adsao. Le 31 janvier 1934, le conseil municipal de Guerlesquin vote à l'unanimité le vœu rédigé par le docteur Le Cam, grâce au travail de persuasion d'un ami de Le Cam, le vieux barde et chanteur populaire Charles Rolland, suivi par le conseil municipal voisin de Bolazec, toujours dans le Tregor. Des étudiants du « Cercle des étudiants bretons de Paris », compagnons de Fouéré, mettent à profit leurs vacances d'été pour tenter de convaincre des élus locaux de communes du Finistère et des Côtes-du-Nord de soutenir à leur tour la cause du breton à l'école. Saint-Pol-de-Léon, sous l'influence de son jeune maire, Alain Budes de Guébriant, vote pour la motion exigeant la possibilité d'enseigner en breton à l'école primaire. C'est le cas aussi de Taulé, Morlaix, Carantec et Roscoff. Le jeune séducteur Jacques Marzin, de Morlaix, s'est avéré un apôtre efficace.

Dès la fin de l'année 1934, ABES (Ar Brezoneg et Skol) adresse une circulaire et un exemplaire de vœux aux conseils municipaux de Bretagne : on postera 1500 à 2000 courriers deux fois par an, à la veille des sessions municipale, on contactera directement les maires, les parlementaires.

Au terme de cette campagne de vœu menée par Yann Fouéré pour l'introduction du breton à l'école primaire, qui dura entre 1934 et 1938, 305 communes sur 634 se prononcèrent pour, 50 seulement contre (Joël Cornette, Histoire de la Bretagne et des Bretons, tome 2 – Points Histoire, p. 467).

Pour se procurer des ressources, Ar Brezoneg er Skol fait imprimer des cartes postales réalisées par Xavier de Langlais qui sont mis en vente et fait fabriquer des ballons de baudruche pour enfants vendus dans les fêtes bretonnes. Fouéré raconte qu'assistaient aux séances d'Ar Brezoneg er Skol aussi bien de temps en temps Gabriel Jaffré, des Bretons Emancipés et du Parti Communiste, à l'époque petit fonctionnaire au ministère de la Santé (et dont la future femme, Suzanne Dassibat, était à l'époque une ardente militante de Breiz Atao) que Le Hir de Landerneau, qui combattit la résistance pendant la guerre, et Guy Vissault de Coetlogon, né à Angers, descendant d'une vieille famille aristocratique bretonne, comptant dans ses rangs des corsaires comme Surcouf, engagé à l'Action Française dès ses 15 ans, futur membre du Kadervenn de Lainé (« Sillon de combat », c'est lui d'ailleurs qui a trouvé le nom du groupe militaire), qui partira faire l'école d'espionnage de l'Abwehr avant guerre, participera de l'expédition du Gwalarn et se spécialisera, avec unité d'action en civil, dans l'infiltration des réseaux de résistance avec plusieurs hommes issus du PNB pour le compte du SD nazi à partir de 1943. Guy Vissault de Coëtlogon sera un des rares nationalistes bretons collaborateurs à être fusillé à la Libération.

Pendant que Marc'harid Gourlaouen, de Douarnenez, lance un cours de breton par correspondance, Ober, Ober (Agir!) étant également une association cherchant à empêcher la francisation de la Bretagne, Raymond Delaporte, vingt-ans, à la fois membre de l'association catholique Bleun-Brug et dirigeant du PNB (il a interrompu ses études de droit, mis en parenthèse son doctorat et s'adonne pleinement à la défense de la cause bretonne) qui poursuit pour lui-même un travail de collectage du vocabulaire et des expressions de Châteauneuf-du-Faou pour retrouver la langue du peuple, crée en 1933 la Breuriez ar Brezoneg er Skoliou, ou « Association du breton dans les écoles », qui distribue des livres en breton financés par des dons aux enseignants des écoles catholiques du Centre-Finistère (cantons de Châteauneuf-du-Faou, Pleyben et Carhaix). La limitation géographique de cette dotation militante des écoles privées vient du fait que l'association achète des livres essentiellement avec les moyens de Raymond Delaporte et de sa tante, Emma Dubuisson, elle-même un des principaux contributeurs des souscriptions et levées de fond du journal Breiz Atao.

Raymond Delaporte est aidé dans cette tâche par Yves Le Goff (Yeun ar Go), notaire à Goézec, et par François Kervella. La situation de l'enseignement du breton à l'école catholique est différente de celle dont il jouit à l'école laïque, où il est complètement proscrit. Sébastien Carney précise ainsi : « L'enseignement du breton y est obligatoire depuis la circulaire épiscopale du 24 janvier 1930. Mgr Duparc y insiste sur l'importance du catéchisme, qui doit impérativement être enseigné dans cette langue, qui régresse. Il est clair que, pour l'évêque, « garder vivant dans Notre diocèse l'esprit breton », signifiait utiliser la langue bretonne comme rempart contre une République laïque accusée de corrompre les mœurs, afin de maintenir le pouvoir de l’Église, menacé par les évolutions socio-économiques d'après-guerre. Plus que jamais, l'adage qui fait du breton et de la foi des frères et sœurs en Bretagne devait être éprouvé, surtout dans le Finistère où les écoles libres ne recevaient dans les années 1930 qu'un gros tiers des enfants scolarisés » (Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948) - p. 216).

. Néanmoins, la circulaire de Monseigneur Duparc n'est pas partout suivie d'effets, beaucoup de sœurs perçoivent le français comme un signe de progrès et on ne fait pas toujours usage des livres pour enfants en breton distribués.

Pour stimuler l'enseignement du breton, Delaporte organise avec Breuriez ar Brezoneg er Skoliou, sous l'autorité du diocèse et avec la publicité du journal Feiz ha Breiz, des épreuves dans plusieurs matières en langue bretonne. Roparz Hémon, dans Gwalarn, valorise l'exemple des résultats obtenus par les animateurs de BABES (Breuriez ar Brezoneg er Skoliou) disant qu' « ils ont trouvé et montré le chemin qui devra être suivi désormais partout si l'on veut lutter enfin de manière efficace ». Sur dix-neuf écoles libres des trois cantons, deux participent la première année, huit la seconde, et quinze la troisième à cette académie bretonne.

Yann Sohier

Yann Sohier

A l'autre bout du spectre de l'Emsav, dans le courant laïc et progressiste du mouvement breton, en 1933 toujours, Yann Sohier, initié au combat pour la langue et la culture bretonne par François Vallée à Saint Brieuc à l'époque où il préparait l'école Normale, adhérent de l'UYV depuis 1921, et instituteur de gauche anti-conformiste, nationaliste breton, pacifiste, qui rêvait en 1930 de créer un syndicat des instituteurs fédéralistes de Bretagne (il sera finalement proche du courant d'extrême-gauche École émancipée du syndicat des instituteurs) , fait paraître à trente-deux ans le premier numéro de la revue Ar Falz. Le projet de ce journal avait été annoncé à l'occasion d'une lettre de colère adressée à la rédaction de Breiz da zont (Bretagne à venir), la feuille d'extrême-droite nationaliste de Théophile Jeusset et Morvan Lebesque, où Sohier déclarait n'avoir qu' « un seul souhait, la disparition de votre petit torchon », annonçant aussi au passage sur un mode ironique « une bonne nouvelle pour les émules d'Hitler, la parution prochaine d'un journal de défense bretonne et prolétarienne ». (Mona Ozouf, Composition française. Retour sur une enfance bretonne – Folio, p. 35).

Yann Sohier rédige la majorité des articles d'Ar Falz sous des pseudonymes divers comme « Fanch Divadou » (François sans biens) ou « Yann ar Ruz » (Jean le Rouge), « Mestr skol bihan » (le petit maître d'école).

Une faucille, inscrite dans un motif celtique, orne la première page et illustre le titre, Ar Falz. Une vingtaine de numéros, de huit à seize pages, paraîtront entre 1933 et 1935. Ar Falz, « bulletin mensuel des instituteurs partisans de l'enseignement du breton », compte entre cent et deux cent abonnés. Son objet principal est la défense de l'enseignement du breton, la langue des prolétaires du pays, à l'école publique, la défense des idées fédéralistes, laïques, pacifistes, anti-colonialistes, anti-fascistes, et de révolution sociale. Les Renseignements généraux le disent « rédigé par un instituteur communisant ».

Yann Sohier est un proche de Marcel Cachin, son voisin à Plourivo, et sans être adhérent du PCF, puisqu'il confirme son adhésion au PNB en 1932, préférant soutenir le maintien de l'unité de l'Emsav contre la dissidence de gauche de la Ligue Fédérale de Bretagne, il défend socialement des idées communistes et accorde beaucoup de considération à la politique officielle de l'URSS envers ses minorités nationales et linguistiques. Il écrit ainsi : « Pour nous Bretons et instituteurs, l'exemple des Soviets a une valeur immense. Nous devons être, nous les Falzeriens, à la fois Bretonnistes acharnés et Prolétariens agissants » (Propos cités par Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne – Yoran Embanner, p. 52)

Vie et destins de l'Emsav: troisième partie: "1931-1939: un Parti National Breton évoluant vers le fascisme" - par Ismaël Dupont

Laïque et de gauche, l'association Ar Falz, Kerlann (l'instituteur d'origine morlaisienne Jean Delalande), les brestois Armand Keravel et Meavenn appuient le travail de Yann Sohier, n'en est pas moins nationaliste bretonne, dans le sillage d'Emile Masson, comme en témoigne le deuxième numéro du bulletin Ar Falz (février 1933) : « Ce principe que nous mettons en avant, le principe même des minorités nationales, indique que notre revendication est surtout d'ordre politique, sans cesser d'avoir la vérité pédagogique pour elle. C'est que nous considérons notre pays comme une nationalité : la Bretagne, le peuple breton, sont une individualité distincte parmi les autres nations, les autres peuples. Nous travaillons à la renaissance de sa vie nationale, à la création d'une civilisation, d'une culture bretonne moderne. Nous luttons donc pour que l'école de la Bretagne de demain soit l'école bretonne, c'est à dire l'école où l'on enseigne et parle le breton, car la langue bretonne est, et sera longtemps encore, la langue vernaculaire de la pensée en basse Bretagne ».

En même temps, l'utilisation de la langue bretonne, comme chez Emile Masson, est présentée comme un instrument de pénétration du socialisme dans le peuple, dans l'éditorial de Yann Sohier dans le premier numéro d'Ar Falz en janvier 1933:

« L'usage de la langue bretonne dans la propagande révolutionnaire doit se répandre en Bretagne, d'autant plus qu'elle est, cette langue, la bonne vieille clef d'or, la clef magique qui seule nous ouvre les chaumières et les cœurs (…). La propagande socialiste, qui n'atteint que les ouvriers de nos villes et néglige d'aller aux paysans, et surtout à la paysanne, se voue d'avance à un échec presque absolu.

(…) Si le Socialisme est autre chose pour nous qu'une pure doctrine économique, s'il est ce qu'il doit être : une poussée du cœur, une volonté de justice, il doit aller à ces simples, frapper aux portes des fermes, s'asseoir sur des bancs clos, devenir à son tour l'ami, la confiance et l'espoir de nos paysannes. Qu'il soit enseigné par elles aux gars et aux filles en sabots, qu'il ne se distingue du parler breton pas plus que le catholicisme ne s'en est distingué jusqu'ici, ; et qu'il devienne leur religion.

Il faut que le socialisme et la langue bretonne ne fassent en Bretagne qu'un corps et qu'une âme. Leur sort est lié, et celui de la race. Le Socialisme ne vaincra que s'il se propage par la langue du pays, et elle aura par lui un avenir plus radieux qu'elle eut jamais ».

Yann Sohier est surnommé « Yann Skolaer » (Jean le maître d'école): il est instituteur en pays gallo à Plourivo (Côtes-du-Nord).

En matière d'enseignement du breton, tout en rêvant d'un enseignement en immersion 100 % breton, défendait de manière pragmatique des objectifs d'introduction raisonnable du breton dans toutes les écoles publiques : « un jour de breton par semaine, ou au moins une heure ou deux, la possibilité d'enseigner le breton le jeudi, dans les locaux scolaires, mais en dehors des programmes officiels ». En revanche, Ar Falz milite contre la création des écoles maternelles, voyant un moyen d'assimilation et de destruction de l'usage du breton supplémentaire, car elle enlève les petits bretonnants de naissance à leur langue maternelle.

Quand Fouéré envoie les missionnaires de Ar Brezoneg er Skol convaincre les élus du Finistère de s'engager en faveur de l'enseignement du breton à l'école publique, Ar Falz avait déjà lancé une pétition « pour l'enseignement de la langue bretonne, contre l'oppression culturelle ». Mais le vœu de Yann Fouéré ne plaît pas aux instituteurs laïcs, souvent socialisants ou communisants d'Ar Falz, pas plus que les motivations des majorités municipales de droite qui l'approuvent dans le Haut-Léon. Yann Sohier se désole de ce qu'il juge être une forme de sectarisme de ses collègues dans une lettre à Yann Fouéré datée du 10 novembre 1934, citée par Sébastien Carney (Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 260)

« Je ne suis pas de leur avis – bien que mes iodées restent profondément communistes et bretonnes. Je pensais que sur une question aussi précise et aussi neutre que l'entrée de la langue bretonne dans les programmes d'enseignement et dans les examens une union relative pouvait se faire et un large front unique se former. L'avis de mes camarades – influencés sans doute par une campagne socialiste montée contre l'action de Falz représenté comme réactionnaire et « subventionné par l'église » - est différent. Je me trouve donc en minorité et suivant la démocratie syndicale je me retire et abandonne la direction du bulletin. Cela je ne le fais pas de gaieté de cœur car les « incapables et les bavards » à qui je laisse le bulletin le conduiront sans doute à néant au moment où notre action s'étendait un peu et commençait à porter quelques fruits ».

Finalement, Sohier reprend la direction d'Ar Falz, percevant bien que les instituteurs sympathisants du mouvement, déjà parfois en situation difficile avec l’Éducation Nationale, étaient surtout intimidés par le discours d'une certaine presse de centre-gauche qui voyait la réaction cléricale dans toute action en faveur de la langue bretonne. La pétition d'Ar Falz continuera à circuler néanmoins jusqu'à la fin des années 1930. Elle sera signée notamment par Pierre Guéguin, le conseiller général et maire communiste de Concarneau (fusillé à Châteaubriant le 22 octobre 1941), Albert Le Bail, député radical-socialiste bigouden, François Tanguy-Prigent, député socialiste, Alain Signor, élu communiste finistérien (Georges Cadiou, Emsav. Dictionnaire critique, historique et biographique, édition Coop Breizh, p. 22).

Sohier meurt au mois de mars 1935, à trente-quatre ans, épuisé par le militantisme et par les problèmes financiers rencontrés par la revue, victime d'une septicémie contractée à la suite d'une plaie mal soignée. Assistent à son enterrement aussi bien Olier Mordrel, son ami et témoin de mariage à Tréguier en 1929 avec Anne Le Den, que l'abbé Perrot, dont on connaît les idées conservatrices et anti-communistes, et Marcel Cachin, le directeur de l'Humanité.

Le fait que Sohier, au moment de la crise du PAB et de la remise en cause de sa direction, ait fait le choix du PNB de Debauvais et Mordrel avant qu'ils s'apprête à aborder son virage fasciste, son amitié préservée avec Mordrel, ont de quoi désorienter et peuvent amener à s'interroger sur ce qu'aurait fait Sohier s'il avait vécu les années d'occupation.

Ancien membre du PAB, Armand Keravel, qui dirigeait Ar Falz en 1940, a suspendu l'existence de l'association et est entré en résistance de le réseau de Tanguy-Prigent, puis de devenir militant communiste après-guerre quand il remonte Ar Falz en 1945, puis du PSU et du PS. Mais les convictions nationalistes et les opportunités d'affirmation publique de la culture et de la langue bretonne, l'espoir d'une plus grande autonomie bretonne, ont poussé Yann Kerlann et Meavenn à participer à la collaboration. Kerlann, qui écrivait les articles d'Ar Falz sur l'histoire et les mathématiques en breton, et avait été désigné par Sohier avant sa mort comme son successeur, a été libéré de son camp de prisonnier en 1940 sur intervention de Mordrel et de Debauvais pour former une future armée bretonne alliée des Allemands.

Auparavant, il avait été en Allemagne avec Mordrel et Debauvais en juin 1940, assistant notamment à un meeting d'Hitler et à un défilé des Jeunesses Hitlériennes. Avec ceux-ci, l'avocat Le Helloco et le linguiste Roparz Hemon, il fit partie de ces dirigeants nationalistes bretons qui ont pu avec la bienveillance des autorités allemandes rassembler des prisonniers bretons sympathisants de la cause autonomiste ou indépendantiste pour constituer un embryon d'armée bretonne pouvant servir contre une éventuelle résistance de l'Etat français. Après avoir enseigné brièvement à Cleden Cap Sizun à son retour d'Allemagne, il ouvrit à l'automne 42 avec sa femme à Plestin la première école privée dont l'enseignement est entièrement en breton. Cette école était financée par l'hebdomadaire « L'heure bretonne » et la revue de Roparz Hémon, Arvor, puis, plus compromettant encore, grâce à Célestin Lainé, par une partie de la solde des 66 soldats du Bezen Perrot, qui avaient le statut de policiers allemands affectés au SD, renseignements militaires. D'ailleurs, pendant les deux ans d'existence de l'école bretonne de Plestin, les élèves seront tous ou presque des enfants de militants nationalistes bretons, dont plusieurs enfants de membres du Bezen Perrot engagés militairement au côté des Nazis. Françoise Morvan affirme d'ailleurs que Delalande aurait écrit la chanson qui servait d'hymne au Bezen Perrot.

Kerlann était un homme de gauche. Il écrivait pour War Sao, la Revue des « Bretons Emancipés », avait adapté pour elle l'Internationale en breton, écrit une gwerz sur Sébastien Le Balp, le chef des Bonnets Rouges.

Toutefois, il est clair que Yann Sohier, s'il était un fervent nationaliste attaché à l'unité de l'emsav, était tout sauf un partisan des théories de la supériorité raciale, de l'impérialisme fasciste, lui qui défendait à longueur de pages dans Ar Falz le droit à l'auto-détermination des peuples algérien, tunisien, marocain, malgache et d'Indochine, lui qui se disait membre de la Ligue contre l'impérialisme et l'oppression coloniale.

Peu avant sa mort, dans le 21e numéro de la revue Ar Falz paru en janvier 1935, il assimile le fascisme au colonialisme : « Bretonnistes, le fascisme nous menace. Le fascisme, c'est demain la prison pour tous les militants bretons (…), la mort inéluctable de notre nationalité. La cause du breton est solidaire de tous les peuples opprimés par l'impérialisme français. Aidez nos frères de couleur à retrouver leur liberté ».

Plus tôt, Sohier décrivait avec lucidité le paravent trompeur régionaliste d'une extrême-droite bretonne inspirée par le nazisme qu'il abhorrait: « Méfiez-vous des promesses vaguement régionalistes des fascistes qui rêvent d'un nouveau coup d'Etat ». Le fascisme, prophétisait Ar Falz, c'est avant dix ans la guerre inévitable. Ce pourquoi Ar Falz dénonce « le torchon jésuitique et fasciste » de Breiz da zont dont les outrances antisémites les renvoient à leur triste vérité de « petits papistes anti-juifs ».

L'attrait du nazisme

L'évolution fasciste et raciste de Mordrel venait d'assez loin, comme son intérêt pour la montée du nazisme, c'est d'ailleurs une des raisons qui avait causé le départ des militants historiques du PAB vers la Ligue Fédérale de Bretagne.

En août 1930, Mordrel écrit dans Breiz Atao dans un article intitulé « L'élite qu'on nous donne »: « Quand je pense que toute la culture française repose sur le mépris des « barbares » que nous sommes avec foi, puisque c'est du Nord aujourd'hui que nous viennent toutes les leçons utiles !». A cette époque, Mordrel connaît très certainement Rosenberg, le philosophe nazi qu'il rencontre en 1931 à Munich où il dit s'être rendu en tant que journaliste, dont on retrouve la pensée dans la réédition en 1932 de la brochure Le Nationalisme breton : aperçu doctrinal. Dans un chapitre intitulé « Le réveil nordique », il écrit ainsi : « Le nationalisme ne peut, dans la gamme des partis et des tendances, qu'indiquer une inclinaison de principe pour le retour des peuples du Nord à leurs traditions ethniques trop longtemps tenues en suspicion par la loi romaine et un dégoût profond du cosmopolitisme douteux par lequel les puissances anonymes cherchent à étendre toujours davantage leur domination ».

Sont ainsi pointés du doigt les juifs mais aussi tous les universalismes et les idéaux politiques fondés sur autre chose que la volonté de puissance de la race.

Ses prédispositions psychologiques, son héritage familial, et l'influence intellectuelle de l'avocat Philippe Lamour, venu de l'extrême-droite, du temps du PAB avait déjà orienté Mordrel vers une critique de la démocratie, du parlementarisme, une mystique de l'élitisme, de la violence et des hommes providentiels.

En 1932, Hitler se présente aux élections présidentielles en Allemagne. Le 30 janvier 1933, il est nommé chancelier du Reich.

Le 12 mars 1933, sous le pseudonyme Ap Calvez (le fils du Charpentier, le Christ-dieu lui-même!), fait paraître dans Breiz Atao un programme politique pour le mouvement breton intitulé SAGA, un sigle pour désigner Strollad ar Gelted Adsavet, c'est à dire le « Parti des Celtes Reveillés (littéralement : relevés) ». Mordrel se situe d'emblée dans une perspective révolutionnaire de prise de pouvoir violente exigeant de dire adieu aux routines et aux scrupules humanistes: « En face de la formidable révolution qui se prépare, aucune « réserve » n'est plus de mise, car demain nous serons mis brutalement en demeure d'agir et il faut que nous soyons prêts ».

En 1942, Mordrel définira SAGA comme « l'expression celtique du national-socialisme ».

En 1932, Mordrel était retourné en Allemagne, où il avait assisté certainement avec une certaine fascination aux parades du NSDAP.

De fait, son programme SAGA est dans une large mesure une adaptation bretonne du programme nazi.

En témoigne l'analyse comparative implacable qu'en fait Sébastien Carney :

« Dans ses grandes lignes, SAGA propose un projet global pour une Bretagne utopique et de la même manière que le NSDAP devait disparaître une fois son programme accompli, l'architecte prévoit le remplacement du PNB par SAGA et la suppression de ce dernier une fois l’œuvre parvenue à terme. Il y renoue avec une conception de l'Europe de fédérations se superposant les unes aux autres, de la commune au continent, en passant par la région, la nation, la famille de nations. Dans cette optique, comme le font les Allemands... il exige la révision des traités de 1919 et le réajustement des frontières. D'ailleurs, si les frontières bretonnes doivent être fixées aux limites de la Bretagne historique – on ne sait pas de la Bretagne de quel siècle il s'agit – Mordrel prévoit que « pourront se rallier par voie de plébiscite certaines régions limitrophes ». C'est une « Grande Bretagne » qu'il imagine, quand d'autres rêvent à une « Grande Allemagne » (article 1 du programme du NSDAP). Mieux, quand il exige la « restitution à la Bretagne d'une partie des richesses nationales françaises (…) en rapport avec le chiffre de sa population », il pense aux

encaisses d'or, œuvres d'art, équipements industriels et colonies. « Nous exigeons de la terre et des colonies pour nourrir notre peuple et résorber notre surpopulation » stipule l'article 3 du programme allemand.

Le régime politique imaginé par Mordrel est certes parlementaire, mais tout en prétendant se méfier de l'autoritarisme, il prévoit un exécutif indépendant doté d'un mandat à longue durée. Si la liberté de conscience et de religion est garantie, la liberté d'expression est sévèrement encadrée : toute conception contraire à la moralité bretonne sera réprimée. L'article 24 du programme allemand exige « la liberté au sein de l’État de toutes les confessions religieuses, dans la mesure où elles ne mettent pas en danger son existence ou n'offensent pas le sentiment moral de la race germanique ». Dans les deux programmes, on prétend contrôler le financement de la presse. La jeunesse elle-même fait l'objet d'un traitement particulier : il s'agit clairement de créer un homme nouveau.

En matière sociale et économique, les emprunts au programme nazi sont aussi nombreux. Chacun fait du travail une obligation, prévoit la nationalisation des grandes entreprises, favorise la petite propriété et la petite entreprise, l'intéressement des travailleurs aux bénéfices, la fin de « l'esclavage de l'intérêt »... Mais sa révision du capitalisme doit également beaucoup aux travaux de Pierre Lucius, économiste très inspiré par l'Italie fasciste et la conception médiévale de son monde du travail. Mordrel envisage un corporatisme fondé sur la paysannerie et l'artisanat, voué à évoluer doucement vers une industrialisation limitée.

Dès 1920, les vingt-cinq points du NSDAP prévoyaient que « toute fonction publique, quelle que soit la nature, ne pût être tenue par des non citoyens» : il fallait être de sang allemand. SAGA envisage l'expulsion des indésirables ou inassimilables, la suppression des droits civiques des opposants ou deviants, l'exclusion des postes de la vie publique des étrangers, surtout des Latins et des gens de couleur. Seuls les Nordiques, auxquels fait directement référence le titre même du programme, sont tolérés. En 1933, les lecteurs de Breiz Atao comprennent bien ce qui se cache derrière les « inassimilables » que SAGA compte expulser. » (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 192-193).

Un antisémitisme décomplexé et traditionnel fait de clichés éculés hérités du XIXe siècle et de l'affaire Dreyfus pouvait déjà se manifestait ça et là chez certains rédacteurs dans Breiz Atao comme dans beaucoup de journaux de la presse française des années 20 mais à partir de 1932 il va devenir plus systématique et plus théorisé, le juif devenant, comme chez Barrès, l'incarnation d'une rationalité universaliste et du cosmopolitisme facteurs d'acculturation.

Ainsi le 10 novembre 1932, Mordrel, pourtant assez proche du poète quimperois Max Jacob avec qui il fait des virées de temps en temps, publie dans Breiz Atao l'article « Le Juif et « Notre Juif » » :

« Sur notre sol, le parfum des tribus du Nord s'est conservé pur, mêlé à celui des bruyères et des flots marins, sans aucun mélange ni relent de graisse de mouton.... L'idéal d'indépendance des Juifs à l'égard du milieu national où ils vivent leur décerne une extraordinaire liberté d'esprit à laquelle nous devons des grands savants et de grands artistes... Mais toute production intellectuelle juive renferme une perversion subtile qui, si nous en subissons l'influence, ferait bientôt de nous des étrangers et des renégats à notre tradition, des iconoclastes ».

Le juif est qualifié d'inassimilable, de facteur dissolvant de notre génie national, d'agent du déracinement et du jacobinisme : « Jacobin rime avec Youppin ».

La Bretagne fédérale qualifie SAGA de « Salade Armoricaine Garantie Authentique » concocté par « Ollier Ier » : « Aujourd'hui, Breiz Atao occupe une situation solide et groupe autour de lui des jeunes qui ne cachent pas leur sympathie au programme fasciste, développé dans les colonnes de leur organe sous l'étiquette SAGA. (…). Désormais, les gauches bretonnistes ont deux ennemis, l'impérialisme français et l'impérialisme breton. Le programme SAGA, la politique nationaliste bretonne sont marqués du signe de l'impérialisme et du fascisme. La croix gammée – est-ce un hasard – est restée leur emblème ». (M. Le Morvan et Ronan Klec'h, « Tour d'horizon », La Bretagne fédérale, n°18, 13 janvier 1934).

En avril 1933, le programme SAGA fait l'objet de discussions au sein de la section de Paris du PNB : on loue l'effort pour constituer un programme de transformation sociale positif allant au-delà de la seule défense de l'autonomie et des intérêts bretons mais on considère que certaines questions importantes restent dans le flou (quid des conditions de naturalisation, du parlement, des attributions de l'exécutif, de la législation familiale et de la justice), on critique la justification du colonialisme et on craint que SAGA par le caractère abrupt de beaucoup de ses formules ne crée de nouveaux ferments de division dans le Parti.

Lors d'une réunion des responsables du PNB le 2 septembre 1933 à Carhaix, Debauvais juge plus sage de prolonger le temps de réflexion sur SAGA. De fait, même si on ne le rejette pas formellement, on n'adopte pas le programme SAGA comme programme du PNB et préfère se replier sur l'Aperçu doctrinal rédigé par Mordrel en 1925, et republié en 1932.

Stur, un gouvernail qui conduit à tribord toute

En septembre 1934 paraît le premier numéro de Stur (« Gouvernail »), que son fondateur et directeur, Ollier Mordrel, veut élever au rang de « revue doctrinale officieuse » du PNB. Lancée par Breiz Atao, dont elle est dépendante au départ, la revue est vouée ensuite à faire son propre chemin, comme Gwalarn. Stur se veut une revue de réflexion et de théorie, propre à fonder intellectuellement l'agitation de Breiz Atao. Mordrel a en tête l'exemple d'autres revues intellectuelles dont il est un lecteur assidu comme Plans ou Esprit où l'on trouve des articles de fond, des critiques de livres, de cinéma, de théâtre, des poèmes. Il avait déjà projeté en 1927 d'en créer une avec Maurice Duhamel qui se serait appelée Gwerin, « peuple » : à l'époque cette revue était conçue dans son contenu dans un esprit plus démocratique.

Un comité provisoire de rédaction est constitué, des collaborateurs nombreux vont s'exprimer dans Stur : l'Alsacien Hermann Bickler, l'abbé Gantois, Célestin Lainé, Roger Hervé alias Glemarec, Yann Fouéré, Leon Millardet, et l'historien de Morlaix Joachim Darsel.

Sébastien Carney dans sa thèse sur le mouvement Breiz Atao a bien mis en évidence l'importance du rôle de Roger Hervé ( Glémarec) dans la construction de la théorie nazie de Stur. Cet intellectuel parfois surnommé « Docteur Nimbus » est né en 1904 au Havre de parents bretons et flamands, agrégé d'histoire-géographie depuis 1926 après avoir fait des études d'histoire à Rennes, et professeur des lycées à Brest avant de s'engager dans la poursuite de son cursus universitaire à Paris en rédigeant deux thèses sous la direction de Marcel Mauss, fournit une partie des références philosophiques de la revue et est pour beaucoup dans l'obsession d'un déclin de la culture nordique occidentale par le métissage et l'acculturation démocratique et moderne contre lequel les Bretons conscients de ce qui se joue dans l'histoire du monde devraient s'efforcer de lutter.

Dans un article intitulé « La route vers nous-mêmes » de la revue Stur n°13 d'avril-juin 1938, Roger Hervé, sous le pseudonyme de Katuvolkos, Roger Hervé précise comment selon lui le « racisme breton » est motivé culturellement comme antidote au matérialisme et au latinisme: « Nous voyons les dangers que fait courir au génie celtique l'envahissement de la civilisation mécanisée ; nous n'ignorons pas non plus quelle responsabilité ont les affairistes et intellectuels de race juive dans les développements catastrophiques de ses positions matérialistes. Mais il n'en est pas moins vrai que, sur le plan précis de la culture intellectuelle, c'est le latinisme qui reste le grand ennemi. C'est lui seul qui, depuis deux mille ans, a sapé puis étouffé la société celtique, ses arts, ses aspirations et ses manières de vivre. C'est lui qu'il faut éliminer avant d'espérer pouvoir nous retrouver et nous réaliser ».

Roger Hervé, qui écrira dans la revue néo-druidique et antisémite Nemeton pendant la guerre et collaborera à l'Institut celtique à partir de 1943, est fasciné, comme Olier Mordrel, par Le Déclin de l'Occident de Oswald Spengler, maître à penser de la révolution conservatrice.

Après guerre, Roger Hervé, nous apprend Sébastien Carney, est devenu conservateur du département cartes et plans à la Bibliothèque Nationale tout en conservant ses activités militantes. Sous le pseudonyme de Bernard Delasalle, il fait paraître ainsi Sauvegarde de l'Occident en 1948, où « il n'en finit pas de se désoler du déclin de l'occident, de la race blanche nordique supérieure et de l'effondrement du nazisme ». En 1983, il publie Actualité de la pensée d'Oswald Spengler.

Spengler (1880-1936), théoricien munichois empêché du fait de sa santé fragile de participer à la première guerre mondiale, revisite sur un mode critique, immanent et non universaliste, la philosophie de l'histoire de Hegel. Il considère que l'histoire universelle est le lieu d'affrontement et de substitution les unes aux autres de cultures qui sont des ensembles achevés, des unités insécables et non mélangeables sous peine de corruption accélérée, qui doivent chacune exprimer leur puissance et leur supériorité. Splengler différencie la notion de culture, qu'il perçoit comme une expression dans le temps de la nature, de la race, de l'ethnie, et la notion unitaire de civilisation, le progrès universel. Pour lui, résume admirablement Sébastien Carney, « toute culture connaît trois âges avant de disparaître. Elle est d'abord primitive, puis mature, puis décadente ; elle meurt enfin. Cela induit donc une conception cyclique de l'histoire et nie tout sens dont on puisse l'investir : il n'y a pas de continuité entre les cultures. En ce qui concerne la culture occidentale, Spengler distingue le Moyen Age, l'époque moderne et enfin l'époque contemporaine. La civilisation, apogée du processus, annonce la décadence. Au début du XXe siècle, elle peut s'apparenter à la technique, par laquelle l'homme se retourne contre sa nature. Surtout, elle a corrompu l'esprit « faustien » du Moyen Age, occidental et blanc. Pour lui, la race résulte du sentiment d'un destin commun, de l'idée de marcher dans le même sens, de partager le même être historique. C'est le sentiment vécu d'un « nous », qui naît de l'attachement à un sentiment contraignant, d'un mythe qui nécessite une mise en œuvre par une élite conquérante et créatrice, mais pas forcément son achèvement ». Splengler, poursuit Sébastien Carney, et c'est ce qui est important en terme de justification intellectuelle du nationalisme raciste, « conçoit l'histoire comme un champ clos où s'affrontent peuples et individus comme autant de prédateurs. Tout dans la vie procède de la lutte, la guerre est mère de toute chose et se confond avec la politique... La citadelle de la race blanche qu'est l'Allemagne, dont la renaissance est donc indispensable à l'Europe, doit abandonner sa culture moribonde et consacrer ses forces aux tâches expansives de civilisation. Ainsi, pour répondre à l'agression des peuples de couleur, l'Allemand doit réveiller le barbare, le guerrier en lui. Il en résulte un mépris pour les clercs et les savants, chez qui les caractères de la race sont moins marqués que chez le guerrier et le noble. Ces hommes du destin, ces « élus de la vie », représentants d'une « haute culture », c'est à dire d'une âme qui tend à se réaliser dans l'histoire, sont dans l'entre-deux guerres le self-made-man , le bâtisseur d'empires, le chef de guerre, l'homme d'affaires, le capitaine d'industrie. Cette élite, Spengler imagine la rassembler dans une loge nationaliste qui mènera la révolution par le haut.»

(Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948)- PUR, p. 337-338).

L'historien israélien Zeev Sternhell dans un de ses livres qui ont fait date, Ni droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France juge que Spengler « est un des plus beaux fleurons du relativisme historique de notre siècle » qui « a contribué plus que quiconque rendre possible l'emprise du

nazisme » sur les milieux cultivés. En effet, chez Spengler, il n'y a plus de valeurs rationnelles et morales universelles en dehors de l'histoire, il n'y a que de la lutte pour l'existence des cultures qui sont l'expression du vouloir vivre et de la nature des peuples. Dès lors, tout ce qui renforce l'affirmation et la puissance d'une culture et d'une nation est permis.

Un autre collaborateur de Stur, l'abbé Jean-Marie Gantois (1904-1968), nationaliste flamand originaire de la Flandre française, vicaire à Lille à partir de 1932, est un proche de l'abbé Perrot. Fondateur de l'Union Flamande de France (Vlaamsch Verbond van Frankrijk ou VVF), directeur de la revue « Le Lion des Flandres », très proche idéologiquement de Breiz Atao, l'abbé Gantois publie sous pseudonyme en 1936 Le Règne de la Race, « ode au nazisme » (Sébastien Carney) très influencée par Rosenberg. Ce livre a eu une influence idéologique importance sur Célestin Lainé et sur Olier Mordrel. Jean-Marie Gantois se réclame nostalgique des manifestations d'un christianisme médiéval fort et conquérant d'inspirant nordique, de l'héritage des croisades. Dans Le Règne de la Race, Gantois cite un article de la mouvance de l'université de Louvain qui résume sa conciliation paradoxale du christianisme et du racisme le plus furieux :

« La doctrine du racisme est celle de la rédemption de la nature humaine par la conscience que celle-ci prend de sa volonté de devenir elle-même. Elle exprime la force de l'homme germain et nordique, type le plus parfait de l'humanité. Elle admire le Germain puissant et pur, se dressant

« freudrig wie ein Held zum Siegen... » (« joyeusement comme un héros à la victoire », citation du poème An die Freunde, de Freiedrich Schiller)

Le catholicisme, lui, est la religion du triomphe de la victoire. Nous ne méprisons pas la nature humaine : nous croyons certes qu'elle est affaiblie par le péché, mais aussi que, par la nouvelle naissance de la grâce, elle est rendue capable de former, dans le Christ, une race nouvelle et sans tache, prête au combat et sûre du succès » ( Chapitre 6 de Le Règne de la Race, cité par Sébastien Carney, p. 318 de Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948)).

Au début de la guerre, le VVF de l'abbé Gantois fut interdit par les autorités françaises. Et pour cause, en 1940, l'abbé Gantois écrivit à Hitler pour que la Flandre flamande soit rattachée au Reich germanique dont elle était ethniquement parente (lettre retrouvée à la préfecture de Lille à la Libération). Puis il participera à la création en 1943, à l'instar de Roparz Hémon et de son Institut Celtique, d'un Institut flamand à Lille.

Mordrel et Gantois ont échangé une correspondance avant-guerre et Lainé, qui a vécu à Loos près de Lille dans les années 1933-1934, a certainement rencontré l'abbé.

Sébastien Carney, après Mordrel lui-même, identifie une source intellectuelle peut-être encore plus importante de la mystique raciste nordique à laquelle Mordrel et Lainé adhèrent au début des années 1930, c'est Gérard Von Tevenar, qui fait connaître à ses amis bretons l'enseignement du gourou allemand Friedrich Hielscher, constructeur d'un néo-paganisme ésotérique à base de sublimation des racines de la culture nordique qui influencera fortement les hommes de la division SS de Lainé, l'Unité Perrot, à partir de la fin de l'année 1943. Friedrich Hielscher est un saxon né en 1902 qui s'engage dans les Corps francs nationalistes dans les années 20, puis à l'issue de ses études de droit se passionne pour Nietzsche, Hegel, Spengler, et devient ami avec Ernst Jünger. Lui aussi est hanté par la thématique de la décadence de l'Allemagne et la volonté de réaffirmer l'essence d'un peuple sain ayant foi en sa vocation spirituelle très distincte du judéo-christianisme, à base d'éthique héroïque et de culte panthéiste. Hielscher crée une véritable église à base de mysticisme, de rites d'initiation, et de délire élitiste. Von Tevenar en fait partie, et y entraîne très certainement Célestin

Lainé.

Arrêtons nous sur la figure de Gérard Von Tevenar, qui compta énormément, sinon pour Mordrel et Lainé comme l'a bien établi Sébastien Carney.

Gerhard Von Tevenar, né en 1912, très tôt orphelin d'un père noble prussien tué sur le front de l'ouest en 1917, est devenu grâce à des bourses d’État et son statut de pupille de la nation, un brillant juriste, devenant doctorant à 22 ans après avoir passé sa thèse sous la direction d'un universitaire nazi.

Dans les années 1934-1935, il voyage en Irlande, en Écosse, au Pays de Galles, en Bretagne, au Pays Basque et en Catalogne, en Belgique flamande, pour y étudier les problèmes des nationalités. Il se consacre à l'étude de la culture celte et des migrations germano-celtes. Dès 1935, les autorités françaises le reconnaissent comme un agent de renseignement et en effet il travaille depuis 1934 comme agent de l'Abwehr sous la direction du général Canaris.

Pour Mordrel qui l'admire énormément, c'est « le commis voyageur de la révolution ethnique » qui diffuse aux bretons et aux autres autonomistes de France l'espoir d'un démembrement de la France en cas de victoire allemande. « Cet idéaliste, ajoute Mordrel trente ans plus tard, nous parlait d'un empire mystique du Nord, qui renouvellerait contre le monde latin et anglo-saxon la vieille fraternité barbare ».

Le nordisme de Tevenar s'appuie moins sur un racisme biologique que sur un spiritualisme et une idée de la spécificité irréductible de la culture nordique par rapport au latinisme.

En 1937 il fonde avec le Dr Kurt Georg Haller la « Société allemande des études celtiques » que côtoient aussi Hans Otto Wagner, l'abonné le plus ancien de Breiz Atao, selon Mordrel, et Werner Best, et travaille sous cette couverture pour l'Abwerh II à tisser des liens avec les minorités nationales européennes en vue d'une guerre prochaine. Werner Best, membre du Parti nazi depuis 1923, membre de la SS, n'était rien moins que le chef du service juridique de la Gestapo à Berlin, puis, de 1936 à 1940, le chargé des affaires de sureté au ministère de l'intérieur.

La première rencontre de Gérard von Tevenar avec Olier Mordrel date de l'hiver 1934. Il se serait présenté au cabinet de l'architecte quimperois muni d'une recommandation d'amis nationalistes flamands. Très vite, Tevenar devient très proches des dirigeants du PNB, tout particulièrement de Mordrel et de Lainé. Il s'intéresse de très près aux revues nationalistes, à la culture bretonne, à la nouvelle littérature bretonne. Il utilise son influence pour permettre à Debauvais de se faire soigner à Aaran, en Suisse, en 1936, puis en Forêt Noire, l'année suivante.

A cette date, Debauvais devient clairement un agent de renseignement au service de l'Allemagne, chargé de l'espionnage maritime.

En 1934-1935-1936, plusieurs virements sont faits, venus d'Allemagne au mouvement breton, par l'intermédiaire notamment de Léon Millardet, installé à Dublin où il vend des pommes de terre. Breiz Atao et Stur sont ainsi financés directement par l'Allemagne nazie et Mordrel et Debauvais, rémunérés dans le dangereux voisin, se déplacent régulièrement en Allemagne pour y rencontrer Sanders ou Hans Otto Wagner.

En 1938, Tevenar, qui était le gourou de Lainé et Mordrel et exerçait sur eux, le premier surtout, une influence charismatique et physique véritable, est arrêté par la Gestapo pour homosexualité, sans que l'on sache bien si ce motif est ou non un prétexte pour interner celui qui est perçu comme un soutien à son ancien professeur juif déçu de sa chaire universitaire, Julius Pokorny, ou un résistant du Hielcher Kreis infiltrant la SS. On le relâcha six mois plus tard et il revint en Bretagne, mais sa situation n'était plus aussi assurée et il ne pouvait plus être un vrai point d'appui pour l'équipe de Mordrel et Lainé dans son rêve d'Etat breton. Affirmation de la parenté des Celtes et des Germains puisant à une même culture nordique à base de religion panthéiste et héroïque, anti-christianisme et anti-intellectualisme, obsession de la virilité, de la propreté corporelle, de la fraternité des armes sont des « idées » portées par Tevenar qui vont être abondamment célébrées dans Stur et qui vont marquer durablement Mordrel et Lainé.

Le démarrage de la revue « Stur » est assez lent : deux mois après son lancement, elle ne compte que 17 abonnés. Ils sont 58 au second numéro, une centaine au bout d'un an. Aux dires de Mordrel, elle comptera 300 abonnés en 1937, dont une cinquantaine de donateurs, ce qu'il considère comme un « succès surprenant ». Cette influence limitée et quasiment nulle de Stur sur la société bretonne n'empêche pas que les thèses de la revue ont sans doute contribué à la radicalisation d'une partie des militants du PNB et surtout ont servi de faire valoir auprès des autorités nazies pour Mordrel et son petit cercle qui rêvaient d'une alliance en vue de jouer un rôle politique en cas de victoire de l'Allemagne dans une guerre contre la France qu'ils jugeaient inéluctable.

Dans le premier numéro de Stur, Mordrel donne le ton avec la publication en français d'un discours de Goebbels sur l'art et la traduction en Breton d'un texte de Hitler. Jusqu'en 1939, Mordrel va se faire propagandiste et vulgarisateur de la pensée nazie. Dans les numéros 3 et 4 de Stur (janvier-avril 1935), Mordrel exprime les raisons de son adhésion au « fascisme » dans un article du même nom :

« Le fascisme a tout le prestige, à nos yeux, de l'enthousiasme révolutionnaire allié à la sagesse expérimentale. Il est jeunesse, force, renouveau (…) Pourquoi dissimuler l'attraction qu'exerce sur nous la nouvelle vie allemande, remplie à la fois de poésie de la communion avec la nature et de l'enivrement des aventures collectives ? Nous envions leurs jeunesses à l'idéal élevé, au patriotisme magnifique, qui ont su durcir leurs muscles et apprendre à souffrir. Leur spectacle nous délivre de celui d'une jeunesse moins saine, moins belle, avilie par l'obsession sexuelle. Nous admirons l'élan avec lequel les jeunes, là-bas, engagent tout leur être dans les associations et les camps de travail, où paysans, ouvriers, étudiants, bourgeois sont mêlés comme des frères devant une maigre soupe. Nous voudrions voir les jeunes Bretons engager comme eux leur vie privée au service de leur nationalité ».

Le postulat de ce base de ce racisme breton est l'inégalité des races, la programmation ethnique du caractère et du comportement, et le refus du mélange, du métissage. Ainsi, dans le numéro 10 de la revue Stur qui paraît au mois de juillet 1937, Mordrel fait paraître une étude sur le « Racisme breton » qui fit beaucoup de bruit et que Georges Cadiou dans L'hermine et la croix gammée a longuement cité avec nous comme document témoin de la fuite en avant nazie d'une partie du mouvement breton avant guerre, expliquant son comportement futur pendant l'occupation :

« La reconnaissance d'une race bretonne ne conduit à une politique raciste, c'est à dire n'entraîne la transformation du racisme spontané en racisme militant, conscient et doctrinal, que si l'on aime cette race et si on désire son relèvement et son épanouissement, que si, en outre, on est persuadé de sa supériorité et du danger que peut lui faire courir le métissage : on conçoit que, dans ce sens, les Bretons qui s'imaginent que « tous les hommes se valent », que « l'amour n'a pas de patrie » et autres sornettes libérales et françaises, soient anti-racistes. Nous renvoyons volontiers ces bretons égarés aux dévoyés qui gouvernent la France et qui considèrent comme un idéal démographique la naturalisation massive de tous les métèques de fraîche immigration ou la systématisation des unions coloniales. La solution au problème des races par la fusion de la métropole avec les Jaunes d'Indochine, les Arabes d'Algérie et les Noirs du Sénégal, est sans doute conforme à l'idéologie internationaliste en honneur, mais elle va directement à l'encontre de toute idée bretonne. Le mélange des sangs, qui est un acte de foi à Paris comme à Moscou, serait un crime contre la Bretagne...

D'ailleurs, la nature nous enseigne que si les métissages sont fréquents, ils ont quelque chose d'inférieur et d'instable. La reproduction des hybrides est toujours délicate, souvent impossible et les types purs réapparaissent invariablement au-delà de tous les croisements (lois de Mendel). Le sang nègre ou juif peut se manifester au-delà de deux générations, et les lois de l'hérédité sont telles qu'on peut trouver par exemple un individu breton de type et d'âme, dans une famille entièrement française, à l'exception d'une grand-mère ou d'un grand-père".

Il y a là sans doute un plaidoyer pro domo de Mordrel, mais qui concerne aussi bien d'autres militants nationalistes bretons, qui ont aussi des parents ou des grands-parents venant d'autres régions. Ou comment baser la nationalité sur l'origine ethnique sans exclure de la nationalité les plus fervents des nationalistes défendant une volonté de pureté raciale...

"Nous considérons donc, poursuit Mordrel, comme très important d'éviter les métissages en Bretagne et de rechercher systématiquement l'extension du type nordique non pas comme meilleur véhicule du génie national, qui est devenu la chose de tous les Bretons, mais comme symbole du celtisme et comme idéal esthétique.

Nous avons la conscience d'obéir au désir profond de la Création, recherchant la pureté et l'unité esthétique. Il nous importe peu qu'au nom de la « culture » certains s'élèvent contre notre amour d'une race bretonne purifiée. On n'aime la race que si on la sent. Les Suédois au corps d'albâtre qui s'unissent à des Africaines aux pattes de singe, les grands Hollandais d'un blond céleste qui ramènent des enfants moricauds des Indes Orientales, font la preuve qu'ils n'ont pas le sens de la race. Quand on l'a, on répugne à ces monstruosités bibliques. On se soumet librement à une discipline génésique et conjugale nécessaire à la santé de la race. On considère que le racisme qui a pour but la préservation de l'essence du peuple est aussi utile que la religion qui veille au salut des âmes individuelles et que l'Etat qui préside à l'administration du bien public... ».

Mordrel poursuit ce délire raciste en préconisant des mesures eugénistes en Bretagne : « refréner la reproduction des individus dégradés ou indésirables », « neutraliser les alcooliques et les dégénérés », construire artificiellement des couples pour viser la reproduction d'un type physique préféré par une sélection préliminaire : au hasard le « type nordique breton »...

L'élitisme, l'anti-démocratisme de principe, le culte du chef né qui connaît intuitivement ce qu'attendent et ce que peuvent les hommes qui l'entourent, qui modèle et anime « la masse inerte », du « peuple veule et malléable », ce peuple femme qui attend d'être forcée par son mâle, fait aussi partie du répertoire fasciste de Stur et d'Olier Mordrel. Ainsi, dans une méditation héroïque sur « Le chef » dans Stur (n°7 et 8, octobre 1936-janvier 1937), Mordrel écrit :

« Les destins des peuples appartiennent à un type d'hommes plus complet : le chef. Les révolutions d'hier ont été conduites par des philosophes et des économistes, toutes se sont soldées par un amoindrissement spirituel des sociétés. Le doctrinaire le plus intelligent de la terre est incapable de plier la diversité humaine au schéma issu de son cerveau : il ne connaît pas les ressorts intimes de l'homme ou, s'il les connaît, n'a pas le don de les intéresser à son ouvrage. Ce don, le chef seul, le chef à tous les degrés, le possède.

C'est son signe distinctif. Lui seul a le pouvoir de faire une « révolution » constructive parce qu'il saura entraîner et ordonner le peuple (…) Mais le peuple ne se détournera des flagorneurs pour suivre ses chefs prédestinés que s'il abandonne l'illusion de toute vertu de la masse. Il doit reconnaître avec sagesse que la masse est veule et sans savoir, que les hommes sont inégaux : il en

est dont le destin est d'obéir comme il en est dont la vocation est de mener ».

La théorie nazie professée par Mordrel implique aussi l'abandon de la lutte des classes au profit de la lutte des races pour l'existence et l'affirmation, l'opposition entre les « races barbares et pures » du Nord et les civilisations cosmopolites, usées et décadentes, du bassin méditerranéen, l'affirmation du pouvoir régénérateur de la violence et de la guerre, la valorisation de l'instinct, du sang qui crée des droits, la condamnation des Lumières, de la Renaissance, au profit d'une valorisation des temps du paganisme ou d'un Moyen âge héroïque et mythique qu'il faudrait faire ressurgir, la condamnation des valeurs humanitaires du christianisme au profit d'une morale de l'action efficace pour l'affirmation des dispositions et des types d'homme les plus élevés.

Dans le dixième numéro de Stur (juillet 1930), ouvrant une rubrique « Notre monde », Mordrel écrit ainsi :

« Au bord des mers grises, quelques foyers d'inspiration nouvelle s'allument, présage sûr du feu purificateur qui embrasera un jour les champs de notre vieille terre. Un nouveau monde mûrit, qui n'est pas le bien d'une nation d'hier, qui sera l’œuvre d'un choix de peuples que l'appel du sang et le sentiment de la nécessité rapprochent. Nous l'appelons Notre Monde.

Il n'y a rien de commun entre ce monde que nous préparons et quelques-unes des cités d'utopie, rêvées par des impuissants messianiques. Le Nord a eu trois fois sa grande époque. Il y a eu la ruée galate, la marée franque et normande, la culture gothique. Le monde civilisé, pendant mille ans, gardé par notre épée, bercé par nos chants, a été notre monde.

Un temps fatal est venu où nous avons cru qu'il fallait cesser d'être nous-mêmes pour devenir plus parfaits et plus riches de vie. Nous voyons maintenant notre erreur. Un à un, chacun de nos peuples, qui a conservé la flamme ancienne au fond de soi, reprend conscience de ses normes et de son destin. Le vieux Nord, qui connaît son adversaire et n'a plus rien à apprendre, se prépare à la lutte ».

L'Allemagne attire les nationalistes bretons fascistes qui entourent Mordrel en tant que « coéquipier » dans « la lutte contre la domination du latinisme » : « Le pays qui était le berceau de la conscience nordique, écrit-il dans Breiz Atao, et qui contrairement à la France, avait reconnu la valeur et la mission des bases ethniques pour une renaissance culturelle, pouvait en être un d'une exceptionnelle efficacité. Plusieurs de nos étudiants allèrent suivre des cours dans les universités allemandes, et nous en revinrent les tempes rases et bottés jusqu'au genou. Nous n'inaugurions pas. Les Celtes ont toujours eu des amis en Allemagne, où les passionnés de l'antiquité germanique savent que leurs lointains ancêtres et les Gaulois étaient considérés par les Anciens comme un seul grand peuple du Nord » (Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau, p. 212).

Les outrances nazies et le mythe d'une renaissance néo-païenne nordique propagés par Mordrel et par Stur ne sont pas du goût de tout le monde dans le PNB. Si Debauvais soutient idéologiquement Mordrel malgré des relations personnelles en dents de scie, Raymond Delaporte qui incarne une voie conservatrice, chrétienne, et d'abord préoccupée par le combat pour la défense et l'affirmation de la culture bretonnante, de l'Emsav, est en désaccord avec cette espèce d'acculturation du mouvement nationaliste breton sous l'influence du nazisme allemand. Il quitte Breiz Atao en 1937 après avoir été désavoué par Debauvais dans sa prise de distance vis à vis de Stur, propageant selon lui une « idéologie dangereuse » et ne pouvant pas revendiquer le rôle de revue doctrinale du Mouvement breton. Delaporte est de surcroît en litige financier avec Debauvais qui est incapable de lui rembourser les nombreux prêts consentis par la famille Delaporte. Raymond Delaporte crée alors une nouvelle revue, War-du ar Pal (« marcher vers le but ») dont le nom est inspiré par une citation de Youenn Drezen, qui vise à concurrencer Stur dans un état d'esprit plus modéré et conservateur, moins politique aussi, et à favoriser « la renaissance de l'esprit breton » à partir de l'étude de ses manifestations réelles.

C'est en effet que dans son évolution idéologique Mordrel s'éloigne de plus en plus du cœur du combat régionaliste et en vient même à reconnaître une vision très méprisante et condescendante des bretons réels et de la culture bretonne. Ainsi, dans ses articles sur « l'essence de la Bretagne » publiés entre le début 1935 et juillet 1937 dans Stur, Mordrel exprime son rapport très ambigu à la Bretagne et aux bretons. Pour lui, le Breton correspondant à son essence n'est qu'un homme nouveau à construire, un horizon. « Nous avons, écrit Mordrel dans Stur, une chétive littérature, une musique primitive, des arts plastiques naissants, une promesse d'architecture et une éthique nationale qui se cherche. Mais ce léger héritage nous inspire néanmoins une vision originale du monde qui sera la mère de toutes les activités d'esprit dans un style qui nous sera propre ». Le peuple breton est « vaincu », « en déroute », « en décadence » : c'est contre le tempérament, la nature et la culture abâtardie des bretons réels que doit se construire la Bretagne nouvelle. En 1939, Mordrel soutient même que la Bretagne « s'est vidée de sa substance et de son âme, ELLE A RENONCE A ETRE UNE NATION D'HOMMES BLANCS ».

Marche vers la guerre, activisme et dissensions au sein du mouvement breton

Après les attentats de Rennes et d'Ingrandes, pour pouvoir s'organiser dans la clandestinité contre les mouchards, la répression policière, et les nouvelles mouvances rivales qui gravitent autour de l'Emsav, Célestin Lainé, Fransez Debauvais, Olier Mordrel, Bob Le Helloco, et Raymond Delaporte qui y représente le mouvement breton catholique du Bleun Brug, créent à St Quai Portrieux le Kuzul Meur, un grand conseil secret du mouvement breton qui prend aussi des décisions stratégiques en amont des réunions du PNB.

En 1936, le Gwenn ha Du se rappelle à l'attention de l'opinion et des autorités en commençant par envoyer en février des lettres de menace au ministre de l'Education nationale, à plusieurs personnalités et aux journaux, donnant un mois aux autorités pour organiser l'enseignement du breton dans les établissements scolaires de la Bretagne bretonnante. Breiz Atao officiellement réprouve cette menace d'actions violentes qui pourraient braquer la classe politique contre les projets d'enseignement du breton qui ont la faveur d'un nombre croissant de communes, grâce à l'action de Fouéré et de l'association Ar Brezoneg er Skol. Fouéré lui-même publie dans l'Ouest-Eclair une condamnation de ces menaces d'attentats en insistant sur le légalisme et la loyauté de l'association tout en en profitant pour faire la promotion de ses objectifs. Delaporte et Fouéré, au moins, considèrent sincèrement comme inopportun cet ultimatum public de Gwenn ha Du.

Le Kuzul Meur a donc probablement été ignoré en tant que lieu de décision car Lainé organise avec ses hommes de main, dont André Geffroy et Bob Le Helloco, des incendies dans les préfectures de Quimper, St Brieuc, Rennes et Nantes en avril 1936. Ces attentats sont sur le plan matériel un échec, à supposé qu'ils aient visé de faire des gros dégâts, car les dommages sont minimes : un peu de parquet et de papiers brûlés, des fenêtres cassés.

A la suite de ces attentats, toutefois, la presse produit plusieurs articles et enquêtes sur le mouvement nationaliste breton, dont l'enquête sensationnaliste et alarmiste du point de vue de la plupart des lecteurs de Morvan Lebesque dans Détective « Pâques terroristes en Bretagne ». Ce dossier laisse entendre que le danger insurrectionnel en Bretagne est réel, que le séparatisme est bien installé, même s'il est minoritaire, et qu'il est sous influence nazie. Debauvais est même qualifié par l'ancien militant ultra de Breiz da Zont de « Führer du séparatisme breton ».

Bayer du Kern, ancien soldat de Gwenn ha Du qui vient de créer avec Raffig Tullou la revue druidique Kad, alors soldat au Mans, est arrêté. Lainé est convoqué dans un commissariat lillois puis relâché, mais comme Bayer le désigne comme son recruteur à Gwenn ha Du, Lainé est de nouveau arrêté. A Angers, il est confronté à Bayer du Kern qui se ravise et dit que ce n'est pas son recruteur, même si ce dernier lui a été présenté sous le nom de Lainé. Lainé est à nouveau libéré et va entamer une période militaire au 10e régiment d'artillerie de Rennes. Bientôt, d'autres témoignages vont viser Lainé, celui de Le Diberder notamment, et Lainé est réinterrogé puis finalement, faute de preuve, relâché à nouveau.

Les attentats suscitent beaucoup de tension dans le PNB, de questionnements chez les sympathisants nationalistes, notamment les partisans de l'action légale, mais aussi ceux qui les jugent ratés du point de vue des objectifs. Paul Gaignet, alors rédacteur du bulletin interne du PNB, An Hevoud, créé en janvier 1936, résume ces interrogations par une formule saisissante : « Je ne sais pas si le bon peuple de Bretagne a compris ces histoires de préfectures qui flambent sans flamber mais je sais qu'il est des membres du PNB qui n'ont rien compris du tout »( Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré, une mystique nationale (1901-1948), p. 306).

Debauvais, lui, défend publiquement le commanditaire des attentats et présente Lainé comme un « chef né ». Mordrel supporte mal que Debauvais célèbre un militant qu'il croyait contrôler et qui commence à lui faire ombrage. Mordrel égratigne à ce moment Lainé dans Breiz Atao en mettant en avant la contradiction qu'il y a à être fier d'être officier français quand on est nationaliste breton. Par ailleurs, par écrit, Mordrel rapproche dangereusement Lainé de Gwenn ha Du dont il raille les méthodes.

En 1936, les attentats ne bénéficient pas à l'audience de Breiz Atao autant qu'en 1932 : le tirage n'a quasiment pas augmenté, 3500 exemplaires contre 3000 exemplaires quatre ans auparavant, et avec 700 abonnés et 500 numéros environ vendus à l'unité, 1200 numéros en moyenne s'écoulerait à chaque fois, selon une lettre du Comité directeur de Breiz Atao du 30 juin 1936.

Ces attentats nuisent à l'efficacité de Ar Brezoneg er Skol et à la progression de l'engagement des communes pour l'enseignement du breton.

La militarisation du mouvement national fasciste breton franchit un pas supplémentaire quand Lainé crée, alors qu'il a été licencié de l'usine Kuhlmann de Loos et sous influence probablement de Tevenar, le Kadervenn, le « sillon de combat », un groupe d'entraînement paramilitaire qui vise à former l'embryon de la future « armée bretonne » (Lu Vrezhon). Dans Breiz Atao, précisant en creux qu'ils ont presque tous continué leur carrière pendant l'occupation dans la collaboration armée, Mordrel, annonçant que « tous, sauf deux, ont été lourdement condamnés durant l 'épuration, dont trois à mort » cite les noms d'une partie des membres du Kardervenn : Emmanuel Le Bars, Pierre Bernier, Jacques Bruchet, Yves Casteret, Armand Couère, Foucray, Bernard Fournier, André Geffroy, Yann Gervais, Armand Girard, Yann Gourlet, Patrick Guérin, Hemeury, Alan Heussaf, Yann Jadé, Ange Luec, Lan Louarn, Mabinog, Pierre Mesnard, Michel Noury, Ange Péresse (Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau, p. 223).

Sébastien Carney note que la création de cette organisation paramilitaire n'avait rien d'anodine car les Croix de feu s'étaient fait dissoutes l'année précédente. C'était toutefois une vieille idée. Au début des années 1930, Meavenn, nous apprend Sébastien Carney, « ne ménageait pas ses efforts pour animer les Sparfelled Breiz, tout en faisant dans Breiz Atao la promotion des milices flamandes... ou des SA allemandes ».

Le premier Bagad-Stourm apparaît à Rennes en décembre 1935. Avant même sa constitution, Mordrel avaient composé des marches militaires nationalistes : « Le front levé » et « Gwerz Yann ar Gevel ».

En quoi consiste les entraînements du Kardervenn : on marche en cadence en file indienne, on apprend à utiliser des codes secrets, à faire des gardes de nuit, des campements, à maîtriser la cartographie, la cuisine. Le Kadervenn de Lainé suit une instruction de guérilla dans les Monts d'arrée et les landes de Lanvaux dans le plus grand secret.

Lainé, lieutenant de réserve dans l'artillerie, reprend des techniques inspirées de sa pratique militaire comme de ses lectures irlandaises, notamment My fight for Irish freedom, de Dan Breen, que Hervé Le Helloco traduit à sa demande à français afin de le proposer aux membres du Kadervenn comme bréviaire. Surtout, on apprend à exécuter sans poser de question, à célébrer la force, la discipline corporelle, la tenue, et à obéir aveuglement à son chef, Célestin Lainé lui-même, de plus en plus inspiré et mégalomaniaque. Le Kardevenn de 1939 inspire à Lainé ces réflexions :

« L'absence de discussion stérile, la discipline volontairement consentie, l'ordre et l'activité remarquables qui ont régné sur un tel nombre de bretons de 14 à 38 ans m'ont conduit pour la première fois à réviser mon appréciation sur mes compatriotes. Pour la première fois, j'ai eu l'impression que la Bretagne disposait de soldats en communauté cohérente et non pas seulement de cinq ou six chevaliers d'honneur dispersés dans une foule de rêveurs incapables, de bruyants discoureurs, de maniaques du scrupule, d'imbéciles anarchiques. Pour la première fois j'ai vu dans notre patrie un élément certain de puissance constructive, et je n'hésite pas à dire que ce Kardervenn Kadoudal est à mes yeux l’événement le plus important de toute l'histoire bretonne depuis cent trente ans. Ceux qui ne voudront pas voir les choses ainsi seront forcés de s'en apercevoir par la suite. Aussi les participants de ce K.D. sont-ils assurés d'avoir auprès de moi la priorité de considération sur les autres pour l'avenir » (C. Lainé, « Kadervenn Kadoudal », Breiz Atao, n°334, 30 juillet 1939 – cité par Sébastien Carney dans Breiz Atao ! p. 346-347).

Le 8 mai 1938, une petite troupe de militants nationalistes emmenée par le Kadervenn de Lainé et les Bagadou Stourm qui défilent au son de la bombarde et des cornemuses écossaises se rassemble sur le lieu de la défaite des armées bretonnes à Saint Aubin du Cormier où le pélerinage des autonomistes avait été interdit en 1936 et 1937. On y prête serment en breton devant Célestin Lainé. Voici les paroles du serment de St Aubin, évoquant les serments prêtés à Hitler par les soldats et fonctionnaires allemands à la même époque, retranscrites dans Breiz Atao le 15 mai 1938 et traduites en français par Sébastien Carney :

« Devant Dieu, voici mon serment :

En souvenir des Bretons violents et sans peur,

Qui sont morts ici,

Il y a maintenant quatre cent cinquante ans ;

Pour que se relève la Bretagne, ma patrie

Fière et forte,

Saine et libre ;

Je jure :

D'avoir une vie droite et digne,

De consacrer à ma race :

Un corps aguerri,

Un cœur sans peur,

Une âme d'acier,

Je jure :

D'être un soldat fidèle,

D'accomplir les tâches qui me sont données,

D'obéir sans tergiverser à mon chef,

D'être constamment prêt,

A donner ma vie quand il le faudra,

Pour la Bretagne,

A jamais ».

Sur le champ de bataille, Sébastien Carney précise que deux discours sont prononcés. Mordrel fait une leçon d'histoire et insiste sur les fautes des aînés, Lainé, en rupture avec ce qui vient d'être dit, se projette dans l'avenir d'une nation bretonne en armes renaissant de ses cendres :

« Camarades,

En ce lieu où furent vaincus autrefois nos pères, ce n'est pas le deuil qui germe en mon esprit. Ma Croyance en notre victoire future est si fortement ancrée en moi, tellement instaurée en moi, que je ne puis être ému par l’événement d'autrefois. J'ai beau faire, je ne puis percevoir les milliers de corps morts qui sont allongés ici. Je ne vois que des individualités actuelles debout, et à travers elles le soleil de la victoire se lever, le rayonnement de votre superbe et de votre pouvoir, qui est aussi ma superbe et mon pouvoir, et que nous appelons la superbe et le pouvoir des Bretons ».

Ab Arzel, « Ret eo d'eomp trec'hi », Breiz Atao, n°302, 15 mai 1938 – traduit du breton par Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré, une mystique nationale (1901-1948), p. 350

Lainé prend à ce moment un ascendant formidable sur les militants les plus radicaux du mouvement nationaliste breton, et Mordrel ne peut qu'en prendre hommage, d'autant que Debauvais le présente comme l'espoir et le futur chef du mouvement, et que Lainé cherche à exercer un pouvoir exclusif sur les hommes en cherchant à les éloigner de Mordrel. Ainsi, Patrick Guérin, qui rejoint le Kadervenn en 1938, écrit dans une lettre à Mordrel des années plus tard : « Célestin voyait d'un mauvais œil la concurrence que tu lui faisais en gardant autour de toi des militants tels que Le Hir, Le Rest, qu'il aurait préférait voir chez lui (…) Célestin te décrivait plumitif et bavard, tandis qu'il se présentait à nous comme le seigneur de la guerre. Certes, Guy (Vissault de Coëtlogon) et moi ne manquions pas de nous inquiéter de ces élucubrations et visions peu compatibles avec le rôle qu'il avait à jouer. Mais nous n'avions pas le choix, nous voulions nous battre et c'était le seul chef qui s'était offert ».

La police voit clair dans le nouveau statut de leader charismatique, voire de nouveau guru, de Célestin Lainé, comme en témoigne un rapport du 12 juin 1938 cité par Sébastien Carney : « Pour l'action directe, le grand chef est le lieutenant d'artillerie de réserve Lainé, ingénieur diplômé de l’École Centrale, lequel par sa persuasion a pris un ascendant considérable sur son équipe. Les membres prêtent serment devant Lainé de ne jamais trahir et d'envisager jusqu'au sacrifice de leur vie pour l'honneur de la Bretagne ».

C'est que Célestin Lainé, lui-même possédé par sa vocation mystique, dans la nouvelle crise de leadership que traverse le PNB, va apparaître comme de plus en plus comme le chef pur, implacable et prédestiné prêt à servir la cause jusqu'au bout, surtout après son arrestation suite à l'affaire des barbouillages et la publicité de son procès dans les milieux autonomistes.

En début d'année 1937, Debauvais est dans un sanatorium en Forêt-Noire, puis en convalescence à Freibourg. Mordrel s'occupe de la rédaction de Breiz Atao tandis que Raymond Delaporte est chargé du Parti. Raymond Delaporte prendra que Debauvais l'avait placé là dans l'idée d'empêcher Mordrel de se servir dans la caisse.

A partir du Congrès de Carhaix qui réunit trente-six délégués les 12 et 13 août 1937, même si quelqu'un comme Delaporte se met en retrait du PNB, ce dernier s'engage néanmoins nettement sur une ligne pro-allemande qui était déjà depuis longtemps celle de Stur.

Après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne le 12 mars 1938, Breiz Atao affirme que « l'union de l'Autriche et de l'Allemagne est dans la nature des choses ». A propos de la crise des Sudètes, la revue du PNB avance : « On ne peut reprocher au peuple allemand le droit de disposer de lui-même et de se réunir à ses frères allemands ».

A partir de février, le parti nationaliste breton intensifie sa propagande et lance une vaste opération d'inscriptions sur les murs des édifices publics de Bretagne : « Gwenn ha Du », « La Bretagne aux Bretons », « La France est foutue », « A bas la guerre pour les tchèques », « Contre la guerre impérialiste », « Les Français dehors » etc. Carhaix, Landerneau, Lesneven, Plabennec, Gouesnou et Rennes sont touchés.

Ces slogans ne sont pas toujours compris : ainsi Mordrel raconte dans Breiz Atao que devant un des chefs d'oeuvre de son cousin Bricler « Les Français dehors ! », un paysan du pays gallo près d'Etables lui aurait demandé : « Où c'est-i' qu'i veut qu'on va ? ». Cette anecdote traduit à la fois l'isolement des nationalistes face à un peuple breton qui ne remet pas du tout en cause son appartenance à la France et l'espèce de mépris pour le peuple qui habite un certain nombre de ces nationalistes bourgeois et cultivés.

C'est que Lainé, après le non-lieu prononcé le 31 décembre 1937 dans l'affaire de l'attentat d'Ingrandes, n'est plus sous la menace d'un jugement en cour d'assise et prend reprendre du service. L'exemple de l'activiste flamand Florimont en Belgique qui lance une série de barbouillages sur les panneaux de signalisation francophones est là pour inspirer Gwenn ha Du et le PNB.

Au mois d'avril, un nouveau slogan apparaît sur les murs des villes bretonnes « la France aux Juifs, la Bretagne aux Bretons ». Ce slogan antisémite est une récupération du propos du ministre de l'intérieur Marx Dornoy qui devant les propos anti-juifs de la droite à l'Assemblée, tenus notamment par le député du Morbihan Paul Ihuel, s'était exclamé : « Bande de salauds.

Et d'abord un Juif vaut bien un Breton ! », ce qui avait donné lieu à une suspension de séance et à des bagarres. L'antisémitisme de Breiz Atao devient alors de plus en plus systématiquement affirmé.

Au printemps, la police arrête une équipe militante en train de couvrir les murs de Saint Brieuc de slogans, parmi eux se trouvaient Péresse, Armand Couère, Jean Gervais, Casteret. Les militants jettent les pots de peinture sur les policiers avant de s'enfuir mais Gervais est arrêté. Le lendemain, des policiers arrêtent Péresse, Lainé, Caoussin et Geffroy au siège de Breiz Atao.

Le morbihannais de Bubry, issu d'une famille d'éleveurs, Ange Peresse, dix-huit ans, est passé à tabac au poste. Il en gardera une haine tenace pour les « français » et sera un des pires tortionnaires de l'unité SS de Lainé Bezen Perrot pendant la guerre. Un peu après son arrestation, il ira faire un stage dans les écoles SS en Allemagne avec Guy Vissault de Coëtlogon. A partir des aveux de Péresse, on arrête Couère, qui parle à son tour, ce qui permet de remonter à Debauvais et Geffroy,

chez qui lors des perquisitions on trouve 55kg de papillons et d'affiches.

Debauvais en attendant a fui à Bruxelles, où il est hébergé par le nationaliste du PNB Fred Moyse, avant de rejoindre l'Allemagne à nouveau.

La livraison du 29 mai de Breiz Atao est toute entière consacrée à l'affaire de ce « conflit franco-breton » auquel le mouvement nationaliste veut donner le maximum de publicité.

Le 22 juin a lieu le procès des activistes qui va se transformer en procès de Célestin Lainé. Sébastien Carney raconte que cent cinquante militants environ se sont massés devant le palais de justice de Rennes mais peu d'entre eux peuvent accéder à la salle d'audience.

Lainé entre dans la salle en faisant le salut nazi. A la première question du président, il répond en breton et refusera tout au long du procès de s'exprimer en français, se contentant de faire lire en français des déclarations par son avocat, ce dernier expliquant que c'est « pour attirer l'attention sur la manière dont notre langue bretonne est traitée en Bretagne, dans notre pays, du fait de la domination et des lois françaises ». Lainé s'inspire en cela de nationalistes gallois passés pour sabotage devant la justice anglaise.

L'abbé Perrot accepte avec un courage manifeste de défendre Lainé comme témoin à décharge, ce qui montre en passant qu'il était un nationaliste pur et dur, nullement hostile aux accents raciaux, nordistes et fascistes du PNB de Lainé, Debauvais et Mordrel, même si peu avant il s'était exprimé pour prendre la défense des autonomistes du pays basque avec son secrétaire Herri Caoussin contre les massacres des troupes de Franco. L'abbé Jean-Marie Perrot fait forte impression avec son discours, restitué par Sébastien Carney à partir de son brouillon:

« Quelques uns de ces jeunes hommes et en particulier M. Célestin Lainé, sont mes fils spirituels. Ils ont longuement lu ma revue Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne). Ils ont suivi mes congrès du Bleun Brug (Fleur de bruyère). Ils ont voulu travailler à la renaissance d'une Bretagne (bretonne)? Et je les en ai félicités. Car si les individus peuvent donner leur démission, aucun peuple ne doit le faire.

Je ne leur ai jamais conseillé la violence car l’Église aux enseignements de laquelle je veux toujours me conformer, me le défend. Mais je leur ai conseillé la résistance, une résistance délibérée, tenance aux lois injustes qui oppriment notre nationalité.

Vous n'avez pas idée, ici en Haute-Bretagne, de la réaction qui se produit sur le petit breton lorsqu'il arrive à l'école qui n'est que française. A cinquante ans de distance j'entends encore cette phrase qui me fut dite par un vieil oncle qui me conduisait à une école de ville de Basse-Bretagne : Ici et maintenant tu ne parleras plus breton, c'est défendu.

L'enfant a un droit naturel d'être enseigné dans sa sa langue maternelle. Pourquoi mettre l'enfant dans une situation inférieure parce qu'il ne sait que le breton ? Pourquoi jeter le discrédit sur le mot autonomie ? Qu'y a t-il de déshonorant pour les Bretons à demander l'autonomie dans le cadre de la France ? » (Cité par Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p. 354).

Lainé dans la déclaration lue par son avocat Me Sorgniard, un ancien camarade de lycée, dit son combat contre la francisation, justifie l'action illégale, prend toute la responsabilité des dégradations, et termine par d'ultimes paroles de provocation vis à vis de la justice : « Je ne demande rien car plus sévèrement je serai frappé, mieux je préparerai l’événement qui va se produire dans quelques années et qu'il n'est plus au pouvoir de personne d'empêcher : l'avènement d'une république bretonne des Bretons. Vive la Bretagne libre ! ».

Lainé écope finalement de trois mois ferme, les autres de deux, à l'exception de Péresse, à qui sa jeunesse vaut une peine de un mois avec sursis. Debauvais seul, non présent, est condamné à six mois ferme par contumace. Les juges ont évité de prononcer le verdict d'un procès politique, se contentant de juger de banales dégradations sur du bien public, contrairement aux souhaits des nationalistes qui voulaient se victimiser et manifester la violence de l’État jacobin.

Suite à ses actions d'éclat au tribunal, Lainé devient plus que jamais la vedette du milieu nationaliste.

De leur côté, les fédéralistes, qui ont pris le parti du Front Populaire en 1936 et plus généralement du combat anti-fasciste, notamment en se positionnant contre les ligues factieuses en 1934 et le coup d’État de Franco en Espagne, et en appelant à la constitution de comités anti-fascistes localement, reconnaissent qu'ils sont en perte de terrain et que la dynamique au sein de l'emsav est plutôt du côté des nationalistes du PNB. Ce n'est pas un parti militant et structuré, doté d'une activité quotidienne, comme l'est le PNB à la veille de la seconde guerre mondiale, qui compte aux dires de Mordrel environ cinq cent membres, dont cent militants actifs et fiables, selon ses critères. Ce n'est plus qu'un réseau d'individus qui se connaissent et ont des engagements sociaux et politiques divers tout en gardant de fortes convictions bretonnes.

Ils publient au cours de l'été 1938 un manifeste, sorte de « testament politique » selon la formule heureuse de Georges Cadiou, signé par Yves Gestalen, Morvan Marchal, Francis Bayer du Kern, Rafig Tullou, Per Goulven, tous anciens membres du PNB et anciens collaborateurs de Breiz Atao:

« Nous réclamons le droit absolu, Républicains, Radicaux, Socialistes, Communistes, Libertaires, de lutter pour une société meilleure dans notre cadre le plus cher, dans notre pays, dans notre nation, la Bretagne. La pensée des racistes bretons semble singulièrement dangereuse pour la figure du futur État breton. Un pays aussi varié que le nôtre ne saura s'accommoder d'un État fondé sur le principe unitaire, ni au nom de la race aryenne, ni au nom d'une confession déterminée, ni au nom d'un celtisme imposé de commande. Le national-socialisme allemand nie également l'importance et les droits de la personne humaine. Le régime soviétique russe, établi à la suite d'une admirable révolution, s'il constitue un immense progrès sur les États dictatoriaux, n'en possède pas moins jusqu'ici, par la toute puissance d'un seul parti et surtout d'un seul homme, un caractère relativement anti-humain. Il reste cependant, ce que nous espérons, essentiellement perfectible, et sa mystique est moins impitoyable que celle des autres États autoritaires. Contre une idéologie de racisme breton, il existe une tradition bretonne authentique et millénaire. Nous revendiquons la destruction de l'Etat français à forme centraliste, son remplacement par une fédération française de communautés à base communale, fondée sur le fait ethnique et national, la fédération internationale des États fédératifs, la destruction du capitalisme désordonné et inhumain. Nous nous déclarons toujours partisans d'un Front uni des gauches bretonnes tel que nous l'envisagions déjà en 1933 dans La Bretagne Fédérale, sous le titre « Front rouge ». Nous formons des vœux pour sa réalisation et son action en Bretagne, face aux formations fascisantes du Parti National Breton ».

L'activisme des hommes de Lainé coupe l'herbe sous le pied aux Fédéralistes dont la déclaration solennelle fait beaucoup moins de bruit que les actions spectaculaires et les ennuis de justice du PNB, ce que Marchal constate désabusé dans une lettre à Raffig Tulou du 25 août 1938 que Mordrel cite dans Breiz Atao : « Je suis pas mal découragé par l'accueil fait à la Déclaration. C'est au fond un échec … Les barbouillages de B.A et ce qui s'en est suivi ont complètement annihilé l'effet que nous escomptions de notre initiative. J'ai donc proposé à Ryck (Ryckaert) une petite réunion gueuletonnatoire où, après avoir fait le point, nous déclarons close notre entreprise. La lecture de B.A aujourd'hui en m'apprenant que Coarer and co ont rejoint les rangs de la bande à Mordrel achève de me persuader que la sagesse consiste à regagner nos fauteuils et à ne pas nous en lever de si tôt ».

Les fédéralistes assistent impuissants à l'arrivée de la guerre et du fascisme.

Alors que le conflit européen menace de commencer avec l'annexion des sudètes, Lainé jubile d'avance et rêve à voix haute face à Mordrel. Nous sommes en septembre 1938 : « Dans un délai prévisible, il n'y aura plus de France, peut-être un vague tronçon d’État dans le centre, capitale Clermont-Ferrand. Nous devons être sur les rangs pour prendre notre part des dépouilles de la bête. La frontière du Reich suivra la Seine, Paris sera détruit. Il n'en restera pas pierre sur pierre. Nous devons reprendre la politique de nos rois, occuper tout le massif Armoricain et tenir une frontière commune avec le Reich sur la Dive. Au sud, nous devons contrôler les côtes jusqu'à la Gironde ».

En septembre 1938, 16 500 affiches sont imprimées par le PNB avec le slogan « Pas de guerre pour les Tchèques » Elles procèdent non pas d'un pacifisme de principe comme celui des fédéralistes, mais d'un sentiment pro-allemand. 200 de ces affiches sont collées.

Une information judiciaire est ouverte contre Mordrel et Debauvais.

En application du décret-loi de Daladier créant un délit d'opinion en matière d'intégrité nationale, le 16 octobre 1938, Debauvais et Mordrel sont inculpés en tant que dirigeants du PNB pour atteinte à l'intégrité du territoire.

Mordrel fuit en Belgique, en laissant des instructions à Ronan Caoussin pour ne pas publier tout de suite de nouveau numéro de Breiz Atao pour éviter de nouvelles arrestations. Seulement, pendant son absence, Lainé et ses fidèles composent seuls un nouveau numéro de Breiz Atao. Quand il revient en Bretagne, Mordrel voit qu'on cherche à le mettre à l'écart et recompose la maquette en ménageant son rival et en partageant avec lui les colonnes de Breiz Atao. Debauvais lui reproche le retard de parution du journal et sa décision unilatérale d'en différer la parution, prenant ainsi le parti de Lainé.

Le 25 octobre, Debauvais, cherchant à nouveau le procès exemplaire qui servira la publicité de la cause bretonne se constitue prisonnier. Dans une première comparution, il écope de quatre mois fermes. Mais le 14 décembre, Mordrel et Debauvais sont jugés en correctionnelle. Mordrel annonce dans Breiz Atao « le procès de la nationalité bretonne ». (11 décembre 1938). Auparavant, se référant aux accords de Munich, dont se félicite l'équipe de Breiz Atao, il écrit bravache dans Breiz Atao : « Nous allons voir comment le gouvernement de M. Daladier, après avoir donné la liberté à trois millions d'Allemands Sudètes, va traiter les interprètes de trois millions de Bretons armoricains » (Breiz atao n°313, 19 octobre 1938, « Vers un beau procès »)

Lainé s'arrange dans la publicité qu'il donne de l'événement auprès des militants pour mettre le chef breton Debauvais en vedette plutôt que Mordrel.

Sébastien Carney fait le récit de ce deuxième procès de l'autonomisme breton en six mois :

« Le jour de l'audience, Mordrel affirme : « Il y a vingt ans que j'attends ce jour ». Puis il revendique sa responsabilité dans les faits incriminés et fait un résumé des thèmes qui l'animent depuis tant d'années : le séparatisme qui est le but de sa vie, sa volonté de sauver la Bretagne de l'agonie ; la France perdue et vaincue d'avance, minée par le métissage. Au président, il affirme : « Si les français veulent se faire « négrifier », c'est leur affaire, mais pas nous ». Me Perdriel-Vaissière, ancien de l'Action Française, aborde le procès sous un angle politique. Qu'ont fait ses clients sinon pointer du doigt les problèmes que connaît la France ? Refusant la guerre, ne se sont-ils pas fait les porte-parole de la majorité des Français ? Se battant au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ne se réfèrent-ils pas aux Lumières et aux principes de la civilisation française ? D'ailleurs, affirme t-il, la France s'est battue « pour toutes les nationalités opprimées, pour qu'elles jouissent de la liberté ; partout où il y a un nez crochu, où il y a un front crépelé se disant opprimé ». De façon pernicieuse, Perdriel-Vaissière, mais aussi Me Jaigu avec qui il partage la défense, laissent libre cours à leur antisémitisme : qu'est devenue la France depuis 1936, le « bulgare Blum » et son équipe au « nom bien breton : Rosenfeld, Bloch, Ziromsky » ? Qu'ont fait les politiciens de la victoire de 1918 ? Mordrel et Debauvais ne posent ni plus ni moins que ces questions, affirme la défense. Au lieu de les enfermer et d'en faire des martyrs, il serait au contraire salutaire pour la patrie de les écouter, assure Perdriel-Vaissière. Il faut croire que les juges ne l'ont pas entendu de cette oreille : le 17, ils condamnent Debauvais à un an ferme, Mordrel, un an avec sursis, les deux à 11 000 francs d'amende chacun » ( Sébastien Carney, Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948) – p. 359-360).

En représailles, Gwenn ha Du met à exécution un projet d'attentat qui avait été planifié depuis un moment par le Kuzul Meur, Mordrel ayant volé alors qu'il était à l'armée comme réserviste les explosifs : le Monument de la Fédération bretonne-angevine, datant de la Révolution et rappelant l'adhésion à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, explose à Pontivy.

Début février 1939, Debauvais et Mordrel sont à nouveau jugés, lors d'un procès en appel où le verdict est confirmé. Le 27 février, Gwenn ha Du venge le mouvement breton en s'attaquant une nouvelle fois à la préfecture de Quimper.

La police est aux abois. Elle a connaissance, comme le prouve un rapport de dix-huit pages émis par l'Inspection générale des services de police administrative établi en mars 1938, des voyages en Allemagne de Debauvais, Mordrel, Lainé, Vissault de Coëtlogon, Péresse, du lien des trois premiers avec les agents allemands Wagner et Tevenar. Elle considère comme suspect le fait que l'accélération de la parution de Stur en 1937 corresponde à un discours de plus en plus pro-allemand, comme s'il s'agissait d'un retour sur services rendus. Elle s'intéresse de près notamment à l'article de Célestin Lainé « Nos deux bases : Irlande et prusse » où ce dernier à une double tâche pour renordiser la Bretagne : « Cultiver en nous l'esprit héroïque du celtisme : regardons le matin vers l'Irlande. Cultiver les vertus germaniques de continuité et discipline : regardons le soir vers la Prusse » (Stur n°9, avril 1937). La police perçoit aussi que la revue de géo-stratégie européenne défendant les droits des minorités nationales Peuples et frontières, dirigée par Fred Moyse et animée par Yann Fouéré à partir de la fin 1937, à laquelle contribuent aussi Hermann Bickler pour l'Alsace et l'abbé Gantois pour la Flandre, n'est nullement hostile au nazisme ni à la perspective d'une recomposition de l'Europe centrale sur la base des velléités impérialistes allemandes, et s'adresse davantage, avec ses 72 abonnés directs seulement, pour la plupart des militants nationalistes bretons, à un public européen, allemand, belge, néerlandais, tchèque notamment, à qui les numéros sont envoyés gratuitement, comme s'il s'agissait de donner des gages sur la volonté des peuples aux cultures minoritaires par rapport à une recomposition possible de l'Europe.

Mordrel est surveillé dans l'hôtel de Cancale où il passe une partie de l'été 1939 avec sa famille. La police observe les allers-venues de militants et d'étrangers, les innombrables lettres qu'il reçoit ou écrit lui-même chaque jour, souvent de l'étranger et à l'étranger.

L'affaire du Gwalarn

Voir « Le Gwalarn à Locquirec », Sébastien Carney – dans les mélanges Jean-Christophe Cassard, Historien de la Bretagne – Skol Vreizh, 2014 – p. 86

Il est établi aujourd'hui qu'un accord a été trouvé courant 1938 entre Lainé, Debauvais et Marwede, major de l'Abwerh II à Berlin. En cas de déclaration de guerre, l'Allemagne livrera des armes et des explosifs aux autonomistes bretons en échange d'un effort pour saboter les transports et communications pouvant à la mobilisation. Invité à Berlin par le faux étudiant et vrai agent de renseignement en service commandé, Gerhard von Tevenar, Lainé avait d'abord essuyé un refus auprès de l'Abwerh en 1937 quand il avait tenté de négocier l'envoi d'armes et d'explosifs aux nationalistes bretons. Depuis, la perspective de l'invasion a sans doute débloqué une promesse d'aide allemande. Dès l'été 38, les hommes de Lainé sont en région parisienne pour repérer les points de sabotage possibles sur le chemin de fer. De son côté, par l'intermédiaire de Fred Moyse et de l'Irlande, Debauvais reçoit 100 000 francs en livre sterling afin que le PNB puisse organiser une propagande de masse pour perturber la mobilisation.

En Bretagne, le débarquement d'armes est organisé en juin 1939. Hervé dit « Bob » Le Helloco, avocat stagiaire inscrit au barreau de Quimper, bat le rappel de membres choisis du Kadervenn à qui il propose une mission importante et dangereuse pour le mois d'août. Le 26 juillet, se retrouvent à Morlaix plusieurs hommes de Lainé : André Geffroy, éleveur de moutons à Locquirec, Guy Vissault de Coëtlogon, alors élève de l’École des hautes études en sciences sociales, Alain Louarn, instituteur à Quimper, Jacques Bruchet, élève architecte à Paris, Patrick Guérin, qui vient de détruire la statue de Bécassine au musée Grévin à Paris, Ange Péresse et Bob Le Helloco. Le Helloco récupère son côtre côtier, le Gwalarn, au port de Roscoff et la petite troupe d'autonomistes gagne Guernesey. Les jeunes autonomistes qui jouent au touriste à Jersey ne sont guère prudents : l'un deux en tout cas écrit le signe IRA sur les toilettes publiques et dès le lendemain la presse fait part de « l'évènement » et de la venue d'enquêteurs de Scotland Yard. Plus grave, poursuit Sébastien Carney dans son passionnant récit « Le Gwalarn à Locquirec », Vissault de Coëtlogon, ivre, fait une chute de cinq mètres au port, de retour à Roscoff. On lui signifie son congé.

Le 5 août, Le Helloco annonce enfin l'objectif de la mission : retrouver un cargo allemand dans la Manche pour récupérer du matériel. Lainé est dans le cargo qui a appareillé de Hambourg à destination de Vigo dans la nuit du 2 au 3 août. Le côtre est repéré et on transborde des caisses et barriques de 50kg à 80kg chacune mais au milieu de la manœuvre une caisse tombe à l'eau. Comme il fait nuit, Lainé, qui monte à bord du Gwalarn, décide de laisser dériver le bateau jusqu'au jour dans l'espoir de retrouver la caisse tombée à l'eau. Peine perdue...

Le soir, le « Gwalarn » arrive à proximité de la plage des sables blancs à Locquirec, mouillant à l'abri du cap de Beg-an-Fry. Geffroy arrive enfin avec quelques hommes. A défaut de canot dans le Gwalarn, Le Helloco nage jusqu'à Geffroy et ils conviennent d'un débarquement de nuit sur la grève des Sables-Blancs où Geffroy a installé des tentes pour lui, Louarn, Vissault. On débarque les caisses et barriques du Gwalarn échoué à une dizaine de mètres du rivage et elles sont conduites dans plusieurs voitures vers une villa louée par Jacques de Quelen à Perros-Guirec.

La marée n'étant pas favorable, l'équipage ne parvient pas à déséchouer le Gwalarn et, prévenu par des témoins, le syndic maritime vient visiter l'équipage le 9 août, puis, prévenus par eux, les gendarmes de Lanmeur et les douaniers qui remarquent des traces de pas et de cercles laissés par les barriques sur la plage. Le 9 août, le Gwalarn ne peut toujours pas repartir car on est en période de mortes eaux.

Or, entre-temps, un pêcheur de Jersey retrouve la caisse qui était tombée du cargo et qui contenait des tracts et des affiches disant que les Bretons ne se feraient pas tuer pour la Pologne.

L'Ouest-Eclair et La Dépêche de Brest et de l'Ouest en font part le 11 août. Lainé peu rassuré par le manque de discrétion de ses hommes dont certains se font connaître comme autonomistes, Geffroy étant déjà identifié comme tel par la population locale, ordonne la dispersion. Le Gwalarn est saisi par la police et Le Helloco, son propriétaire, arrêté, comme très vite Vissault et Louarn.

Bruchet se réfugie chez l'abbé Perrot à Scrignac puis chez l'abbé Le Saout, à Saint Goazec, où il retrouve Geffroy, Lainé et Péresse.

Mordrel dénonce un complot de l'Etat pour salir le mouvement breton et le criminaliser dans Breiz Atao le 27 août 1939. Il ne voit pas le lien entre le bateau échoué et la caisse retrouvée. Mais cette ultime livraison de Breiz Atao avant la mobilisation sera saisie et personne ne la lira.

Mordrel et Debauvais, conscients que l'affaire du Gwalarn les rend de plus en plus suspect de trahison et d'intelligence avec l'ennemi, prennent la fuite vers l'Allemagne le 29 août. Le 1er septembre 1939, alors que les troupes allemandes envahissent la Pologne, le gouvernement français décrète la mobilisation générale.

Sébastien Carney résume l'issue de cette opération du Gwalarn :

« la mobilisation a lieu sans encombre : en guise de sabotage, un jeune homme aurait mimé la pose d'une charge d'explosifs en urinant sur une pile de pont de la gare de triage de Rennes. Une partie des hommes du KD est en prison, et Lainé, influencé en cela par Von Tevenar, ne croit pas en la guerre. Il endosse son uniforme de lieutenant de réserve et ordonne à ses hommes de rejoindre leurs régiments respectifs. Les tracts et les armes n'auront servi à rien. Celles-ci sont d'ailleurs confisquées par les Allemands en 1941, suite aux débordements commis par la troupe que Lainé s'évertue à entraîner au manoir de Kerriou, à Gouézec, sous le nom de « Service Spécial ». De fait, cette livraison d'armes et de tracts a été un fiasco sur toute la ligne, si ce n'est qu'elle a permis de constater le bon fonctionnement du réseau de soutien. C'est dans cette dimension humaine que les protagonistes de l'affaire ont vu son succès, leur exploit individuel, et leur propre victoire ».

Célestin Lainé, dont l'attitude complètement contraire aux objectifs initiaux de l'opération Gwalarn a toutefois laissé ses hommes dans la consternation, est arrêté le 28 octobre 1939 pour « atteinte à la sûreté de l'Etat ». Il est jugé à huis clos puis condamné à cinq ans de prison à la centrale de Clairvaux. C'est finalement l'avance foudroyante de l'armée allemande qui l'en délivrera : Lainé réussit à s'enfuir de la prison de Clairvaux avec d'autres détenus le 14 juin 1939 à la faveur d'un bombardement allemand.

Locquirec, grève des sables blancs où s'est échoué le Gwalarn

Locquirec, grève des sables blancs où s'est échoué le Gwalarn

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 08:14

Une génération marquée par la grande guerre

On estime aujourd'hui entre 130 000 ( « Avec près de 130 000 morts, la région a été plus touchée que le reste de tout le territoire : 3,9 % de la population de 1911 ont succombé contre 3,4 % pour tout le territoire ; 21,9 % des appelés bretons ont perdu la vie contre 17 % pour tous les soldats français. La ruralité de la Bretagne a pesé lourd et les paysans ont payé le plus lourd tribut : 70 % des victimes originaires des Côtes-du-Nord sont des agriculteurs, 64 % des Morbihanais » Didier Guyvarc'h - « Les Bretons et la guerre de 14-18 » dans 11 questions qui ont fait l'histoire de la Bretagne, sous la direction de Dominique Le Page, Skol Vreizh – 2009), et 150 000 le nombre de Bretons (des cinq départements) tués pendant la Première Guerre Mondiale alors qu'après la première guerre mondiale, on parlait de 200 000 (L'Ouest-Eclair en 1922) à 240 000 ou 250 000 Bretons tués (selon l'URB qui envoie en 1926 une lettre au président américain Wilson justifiant par « le sang de nos 250 000 morts » la reconnaissance enfin par l'Etat français des droits de la langue bretonne) parce qu'on les aurait envoyé tout particulièrement en première ligne pour en faire de la chair à canon, disaient les milieux nationalistes.

Cette guerre a été un traumatisme et un agent de modernisation pour toute la société mais aussi un ferment de radicalisation et d'engagement pour la jeunesse, en Bretagne comme en France. La Pâques irlandaise, la prise de la Grande Poste de Dublin qui en 1916 lança la révolution au pays de Padraig Pearse et de James Connolly, sera un modèle pour une nouvelle génération, plus révolutionnaire et radicale, de militants nationalistes bretons. L'insurrection irlandaise reçoit le soutien de Vallée et Taldir Jaffrenou. Leur journal Kroaz ar Vretoned est suspendu, du fait de l'alliance franco-anglaise.

Sébastien Carnet, dans son récent et excellent ouvrage Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré, une mystique nationale (1901-1948) explique bien quel rôle a joué la Grande guerre dans la construction d'une nouvelle vision du monde et d'un tempérament particuliers à la jeunesse bourgeoise et cultivée des années 1920, celle qui n'a pas connu le feu. Tout d'abord, elle a été baignée par un discours nationaliste et raciste furieux : l'allemand était le barbare sanguinaire et grossier, la France la gardienne de la civilisation. Ce discours, très présent dans la presse quotidienne nourrissant chaque matin le mythe de la « guerre du droit », était étayé au besoin par l'anthropologie. Ces jeunes nés au début du siècle sont adolescents confrontés à la survalorisation de l'héroïsme militaire, du sacrifice. Pour beaucoup, leurs pères, leurs frères sont à la guerre : après l'armistice, ils éprouveront un complexe et une culpabilité à ne pas l'avoir faite. Ils se sentiront de plus en plus étrangers à leurs pères, aux valeurs et traditions anciennes de leur milieu social et familial. Ils voudront compenser un complexe d'infériorité lié à leur non participation à la grande guerre patriotique soit par une négation radicale du patriotisme et du militarisme français, soit, et ce sont deux formes de révoltes compatibles dans le cas des jeunes de Breiz Atao, par la rupture avec l'humanisme et parfois le christianisme, une recherche de vie aventureuse, d'absolu, de sensations fortes, le développement d'un mythe d'engagement eschatologique au service du salut d'une communauté d'appartenance largement fantasmée, identité imaginaire et construite venant compenser et conclure une véritable « crise identitaire ». La dimension excessive et radicale de l'engagement nationaliste breton des enfants de la Grande guerre peut être mise en relation avec le parcours d'autres jeunes intellectuels bourgeois rebelles et anti-conformistes qui s'engageront au service du fascisme dans les années 30 et 40.

« Les quatre chefs bretons Mordrel, Lainé, Delaporte, Fouéré s'inscrivent, écrit l'historien Sébastien Carney, dans « la queue de génération » de celle du feu, appelée en Allemagne « Kiegjugendgeneration », « Sachliche Géneration », « génération inutile », qui couvre les naissances comprises entre 1900 et 1910 et qui, après 1918, fournit nombre de déracinés et de déclassés. Ce cadre ne doit évidemment pas être envisagé sans nuances : la date de naissance importe moins que l’événement matriciel. Ceci dit, la césure majeure reste l'année 1900. Elle sépare ceux qui ont fait la guerre de ceux qui ne l'ont pas faite. Jean Prévost, dans Notre temps, constate :

« Il y donc un abîme, deux époques séparées par un seul jour, une heure, entre le plus jeune mobilisé de la classe 18, dernière classe combattante, et le plus ancien de la classe 19, qui commence les générations jeunes et les grandes espérances brisées de l'après-guerre »

C'est, entre autres la génération des Luchaire, Daniel-Rops, Lamour, Mounier, Jouvenel, Jardin, Maxence, Maulnier, Marc, Galey, qu'on a qualifiés de « non-conformistes français ». C'est aussi celle de Mordrel, né en 1901, Delaporte en 1907, Lainé en 1908 et Fouéré en 1910. S'adressant aux « moins de trente ans » de 1933, Pierre Brossolette présente cette génération :

« Cette génération a été ardente, et elle a été malheureuse. Ce qui l'a marquée, c'est d'avoir ouvert les yeux sur un monde en folie. Elle n'a pas connu l'avant-guerre, avec ses certitudes trompeuses, sa foi dans le progrès, son intellectualisme tranquille et sa morale toute faite. Dès que nous avons regardé autour de nous, c'est le plus effroyable gâchis que nous avons vu : la guerre avec ses vies sacrifiées, ses souffrances mortelles, ses mensonges, sa haine et sa férocité ; la paix, avec son absurdité, sa violence et ses rodomondates patriotiques ; l'après-guerre avec ses appétits, ses combines et sa médiocrité (…). Nous sommes entrés dans la vie à un moment où la mort seule avait de la grandeur, mais où elle était absurde»

En effet, poursuit Sébastien Carney, ils ont vécu la Grande Guerre adolescents ou enfants, ils sont arrivés trop tard pour pouvoir y participer, mais ils s'en disent nés. Mordrel se revendique ainsi d'une génération moderne, « celle qu'a pétri cet événement mondial : la guerre », qui réunit les « hommes neufs » face aux « hommes usés ». Bien qu'ils aient manqué la bataille victorieuse, les graves enfants de cette « génération sans sourire », « nés sous le signe de la force », qui avaient accepté l'idée de leur propre mort ont mûri trop tôt, tant ils ont vite été marqués par la politique.

L'historiographie récente du premier conflit mondial est marquée par la place de « l'expérience de guerre en tant qu'expérience de la violence », et ses conséquences à court, moyen et long terme. Les sociétés européennes, combattants et civils, ont connu une brutalization, c'est à dire un ensauvagement et une diffusion nouvelle de représentations et de pratiques violentes ».

Breiz Atao est donc le produit des tendances au romantisme révolutionnaire de cette génération de la guerre, lequel s'oriente davantage vers un nationalisme puis plus tard un nationalisme aux tendances fascistes, en raison sans doute du milieu social bourgeois, clérical et conservateur des nouveaux jeunes dirigeants du mouvement breton élevés dans le conservatisme catholique, le rejet du socialisme et de la République avancée, l'attachement à l'élitisme, aux ordres hiérarchiques naturels, à la spiritualité contre le matérialisme, et le culte maurassien de la Patrie.

Morvan Marchal en 1920 ( photo tiré du fond iconographique Mordrel- Sébastien Carney, Breiz Atao)

Morvan Marchal en 1920 ( photo tiré du fond iconographique Mordrel- Sébastien Carney, Breiz Atao)

Marchal, « l'homme du destin »

Dans le premier numéro de Breiz Atao, le texte inaugural écrit par Maurice (Morvan) Marchal intitulé « Ce que nous sommes » évoque les buts du « Groupe Régionaliste Breton » - « travailler activement au relèvement de la Patrie bretonne », « veiller à la conservation de la langue, des costumes et des traditions bretonnes », « unir plus fortement Haute et Basse-Bretagne », « développer des liens d'amitié entre les peuples celtes », obtenir « l'autonomie administrative » de la Bretagne – Marchal désigne comme adversaire ce qu'incarne le socialiste morlaisien Yves Le Febvre, l'ancien militant socialiste morlaisien, directeur de La Pensée bretonne, l'un des organes qui s'efforcent de détruire tout ce qui jusqu'ici avait fait la force « de notre race » et qui rêvent d'une Bretagne rationaliste et démocratique.

Marchal est né à Vitré. Son père, d'origine lorraine tandis que sa mère est née à Châteaugiron, était contrôleur général des Chèques Postaux à Rennes. Il débute alors ses études aux Beaux-Arts de Rennes après être passé au Collège Saint Martin, « pépinière de nationalistes ». Il a 18 ans. De la même manière que son ami Job de Roincé, royaliste, Marchal est un admirateur de la Chouannerie.

En septembre 1918, Joseph Boreau de Roincé, vingt-deux ans, alias Job de Roincé, hobereau du Haut-Léon (de père angevin et de mère bretonne, il est élevé dans un château à Plougoulm et fit ses études à Saint Pol de Léon), Morvan Marchal et son frère cadet Yves, Saig Le Goff (alias Saïg ar Go, qui sera le premier président de la première section de l'Union de la Jeunesse Bretonne, U.Y.V, à Paris en 1920), vingt-cinq ans, ancien combattant comme Job de Roincé (lientenant d'infanterie, revient du front bardé de médaille), Goulven Mazéas, Yann Karof, Prado, Deschars, Losquin, fondent le Groupe régionaliste breton (Liste donnée par Anna Youenou, Fransez Debauvais de breiz-Atao et les siens, t. 1 p. 46).

Camille Le Mercier d'Erm, Job Loyant, venant du PNB et des milieux aristocratiques et maurassiens, les rejoignent.

Circonstance d'une portée symbolique forte si l'on pense au destin de ce mouvement, la première réunion de Breiz Atao, sous la présidence de François Vallée, eut lieu, relate Olier Mordrel, « dans le local obligeamment prêté par l'Action Française à Saint Brieuc ». L'action française était rappelons-le un mouvement monarchiste et ultra-nationaliste d'extrême-droite fondé en 1899 par Charles Maurras.

L'idée de créer le « Groupe Régionaliste Breton » est d'ailleurs venue après une réunion de l'Action Française à Maurice (alias Morvan) Marchal.

Ce petit groupe résolu fonde la revue Breiz Atao ! (« Bretagne toujours !») en janvier 1919, dont le tirage n'excède pas les 500 numéros par livraison, les premières années, la revue ne comptant qu'une cinquantaine d'abonnés en 1919.

C'est Job de Roincé, aux dires de Anna Youenou, qui trouve le nom de Breiz Atao pour la revue.

Pour tirer le journal Breiz Atao, Marchal emprunte de l'argent à son père.

Dans son livre de mémoires et d'auto-justification de 1973 sur l'histoire du mouvement breton, Olier Mordrel qui est un écrivain remarquable, brosse de très beaux portraits des fondateurs du nouveau mouvement nationaliste et de Breiz Atao, et tout particulièrement de Morvan Marchal, qui incarne entre 1919 et 1945 de manière paradigmatique l'audace, la créativité, les ambivalences et les dérives du mouvement nationaliste breton, même si les régionalistes de gauche après-guerre retiennent souvent simplement qu'il a pris des distances dans les années 30 par rapport à la « dérive » anti-républicaine, raciste et fasciste de Breiz Atao puis de Stur conduits par Mordrel et Debauvais.

« En cette fin de 1918, l'homme du destin fut Maurice Marchal, étudiant en architecture de l'Ecole des Beaux-Arts de Rennes, né à Vitré, à douze kilomètres de la frontière. Au milieu de ses jeunes camarades, dont la culture bretonne se résumait souvent au souvenir de quelques chansons de Botrel, il était celui qui savait. Il possédait à fond son histoire de Bretagne et avait quelques lumières sur les réveilleurs de la nationalité assoupie. Nous accourions à lui comme à un oracle. Il était l'âme du petit groupement qui s'était ébauché en marge des fêtes de l'armistice, auquel Henri

Prado insufflait son fanatisme de chouan du Vannetais et Job de Roincé, qui allait bientôt déposer sa capote frangée de poilu, était le mentor... C'est en se rendant à Ploemeur, sur l'invitation de son ami Prado, qui enterrait son père, que Marchal avait eu la révélation du celtisme. Il avait rapporté de son excursion l'émerveillement des poèmes de granit qui parsemaient la campagne, des gâs qui ripaillaient et chantaient à côté d'un cercueil, comme du parler rauque et chuintant du bas-Vannetais dont il s'efforçait de reproduire, avec une gravité mystique, les phrases qu'il avait retenues. Mais sa vraie patrie était la Haute-Bretagne et la langue de cœur le patois gallo, qu'il avait assimilé en jouant avec les gosses du Râchâ, le faubourg du Rachapt de Vitré. Il en donnait les intonations attendrissantes à son français de potache et l'en truffait d'expressions savoureuses, au point de passer insensiblement du français au patois et du patois au français, selon le tour que prenait la conversation. Nous l'imitions à qui mieux mieux et dans les lieux publics les gens se retournaient, n'en croyant pas leurs oreilles. Il n'était pas d'usage jusqu'à nous que les « villotins » parlassent comme les « pâtoux ». Il connaissait les coiffes et leurs aires de répartition, où se retrouvent les unités territoriales des siècles les plus anciens. Il retraçait, d'un crayon décidé et moelleux d'architecte, l'évolution de la coupe des habits masculins, montrant la parenté originelle des différents styles et surtout le travail créateur du génie esthétique breton. Pour lui, le costume était un des éléments de la personnalité. Il avait acquis un chupen de mouton blanc de Pontivy et le revêtait pour assister aux réunions estivales de l'emsav. Sous son chapeau à rubans, il n'était plus le même, il se sentait un symbole. (…).

Il (Marchal) demeurait chez ses parents Place de Bretagne, au n°4, adresse magique s'il en fut. L'immeuble est toujours là, intact, avec la seule différence que la ficelle qui pendait dans l'escalier et sur laquelle nous tirions pour agiter, tout en haut, une clochette annonçant notre arrivée, a disparu au profit d'une installation à hauteur de la technique moderne. Entrez dans la cour et regardez, après vous être retourné, à la dernière fenêtre à droite, au dernier étage. C'est là que ça s'est passé. Là était notre place Beauvau, notre Quai d'Orsai, notre Pavillon de Flore. « Entre, nous disait Morvan, dans le sanctuaire du régionalisme ! » C'était sa chambre à coucher. Plus tard, quand la police s'en est mêlée, il avait modifié sa formule : « Entrez, Messieurs, ceci est une maison de verre ! » Et c'était vrai. Il était fait pour conspirer comme moi pour être bedeau... Son amour de la vie, sa verve rabelaisienne, son intelligence aux multiples facettes ne comptèrent pas peu dans la popularité du jeune mouvement. Marchal était un aimant. Les étudiants acclamaient ses improvisations verre en main. Ses répliques à l'emporte-pièce devenaient légendaires. Le peuple l'aimait à vue. S'il avait su se discipliner et poursuivre un but, il serait devenu un grand tribun populaire » (Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau, p. 42-47)

En dehors de Youenn Drezen, ancien séminariste natif de Pont l-Abbé, Morvan Marchal est en 1919-1920 est le seul jeune du groupe des jeunes nationalistes bretons a connaître quelques phrases de breton et il maîtrise surtout excellemment l'histoire, la culture et le folklore bretons. C'est l'initiateur. Mordrel, qui prendra ses distances avec lui par la suite, dira : « C'est lui qui avait été mon premier magister en bretonisme et celtisme »

Cette aura de « maître en bretonisme » de Maurice-Morvan Marchal souligne de manière éclatante à rebours l'ignorance de la langue et de la culture bretonne, et tout particulièrement basse-bretonne, d'une partie des autres jeunes militants au début de Breiz Atao.

Breiz Atao, en mai 1920, devient l'organe de l'UYV, l'Unvaniez Yaouankiz Vreiz, l'Union de la Jeunesse Bretonne. Le nom du nouveau mouvement est né d'un heureux hasard : « Notre bonne fée voulut que notre aîné F.Gourvil1 nous fît cadeau d'un lot de magnifiques insignes émaillés, qui avaient été commandés pour une Unvaniez laouankis Breiz restée au paradis des bonnes intentions bardiques, sur lesquels se détachait une branche de gui. Ainsi naquit notre « Union de la Jeunesse Bretonne », qui, superposée et confondue au primitif Groupe Régionaliste Breton, passant pour des raisons d'insigne au second plan, devait se muer quelques années plus tard en Parti Autonomiste » (Olier Mordrel).

Une photographie de Morvan Marchal en 1920 vêtu d'un costume Bas-Breton, les joues rebondies et glabres, l'air vaguement inquiet, rappelle que ce sont des enfants qui sont à l'origine de l'UYV , leur jeunesse pendant la guerre eût-elle été particulière.

Marchal dirigera Breiz Atao jusqu'en 1928 mais avec des périodes de retrait et de bouderie, car le garçon, quoique très talentueux, est caractériel quoique non rancunier et son goût pour la boisson n'arrange rien.

Anna Youenou rapporte le témoignage de Fransez Debauvais dans Fransez Debauvais et les siens. Mémoires du chef breton commentées par sa femme (tome 1 « Fondation et essor de Breiz Atao ») : « Les « Je te fous ma démission » de Marchal étaient légendaires. On n'en faisait plus de cas, mais on ne pouvait pas compter sur lui d'une façon régulière et un tout petit journal, même mensuel, doit paraître à date fixe si l'on veut conserver ses clients. Pour pondre un article, il lui fallait l'ambiance qu'il trouvait sans une chopine dans un petit café des environs de Rennes (dixit F. Debauvais). Mme Gefflot m'a raconté récemment qu'un soir où son mari voulait persuader Marchal d'écrire un article pour son journal, il devait entretenir l'inspiration avec des rasades d'alcool. Elle se souvenait particulièrement de ce soir-là, où ça ne venait pas. Quand enfin l'accouchement se fit, il ne restait que des fonds de bouteille, mais aussi quelle récompense ! » (p.61).

Parallèlement, il fut chargé de cours à la faculté des Beaux-Arts de Rennes. Architecte, il influencera d'ailleurs la vocation d'Olier Mordrel, qui deviendra un des architectes les plus en vue de Quimper et du Finistère après avoir étudié aux Beaux-Arts de Rennes.

En 1923, Marchal, qui avait démissionné une première fois de « Breiz Atao » en 1921 avant de revenir en juin 1922, crée, en s'inspirant du drapeau américain, le Gwen ha Du, l'actuel drapeau breton (qui deviendra le drapeau breton du nouveau PNB, le PAB, à son congrès de 1927) : neuf bandes, cinq noires pour les cinq évêchés de la Haute-Bretagne (pays briochin, malouin, rennais, nantais, Dolois) et quatre blanches pour ceux de la Basse-Bretagne (Léon, Trégor, Cornouaille et Vannetais). Les hermines, les couleurs blanches et noires étaient les symboles utilisés par les souverains bretons depuis le XIIIe siècle.

En 1924, Marchal est le premier dans Breiz Atao à définir l'opposition Bretagne-France comme celle des cultures nordique et latine. Cette opposition sera plus tard abondamment reprise et fondatrice chez Roparz Hémon et Olier Mordrel dans la justification culturelle d'un rapprochement politique avec l'Allemagne. Toutefois, cette opposition au monde latin et à sa rationalité démocratique, à son idée de la civilisation, était déjà présente dans le mouvement bardique et le paradigme celtique. Ainsi Jean-Pierre Calloc'h, alias Bleimor, le poète de Groix, fils de marin-pêcheur, pouvait écrire à Drumont, le directeur de la Libre Parole, d'un antisémitisme furieux, en 1909: « Dans cinq à six ans, si ce régime de pourriture latine et de charogne juive n'est pas crevé, nous serons tous séparatistes ! ».

Marchal a été souvent présenté dans le mouvement breton comme un fédéraliste de gauche en raison de son évolution idéologique depuis la création de « Breiz Atao » et de sa proximité idéologique avec la gauche républicaine dans les années 30 : Marchal est rentré au milieu des années 30 dans la franc-maçonnerie, et a adhéré au parti radical-socialiste. Il choisira le camp des fédéralistes en 1931 quand le PAB éclate et il est des signataires du "Manifeste des fédéralistes bretons" qui en 1938 condamne fermement les théories fascistes et pro-nazis que Mordrel a réussi à imposer au PNB et à Breiz Atao. Néanmoins, alors qu'il est architecte à Laval, Marchal fonde en 1942 pendant l'occupation une revue néo-païenne et ésotérique d'études druidiques, Nemeton, violemment antisémite. Ce n'est pas un coup d'essai : déjà en 1937, comme le revèle Mordrel, il participe à la revue culturelle Kad professant théories raciales et néo-paganisme sous le pseudonyme druidique de Maen-Nevez. De mars 1941 à juillet 1943, il est d'ailleurs adhérent du Rassemblement National Populaire, parti national-socialiste de Marcel Déat, un ancien dirigeant de la SFIO. A la Libération, Marchal est d'ailleurs condamné à 15 ans d'indignité nationale (voir Georges Cadiou, L'Hermine et la croix gammée, p. 241-242)

1Fanch Gourvil est né en 1889 à Morlaix dans un milieu modeste. Jeune adulte, il est d'abord tailleur puis journaliste à Carhaix dans le journal de Taldir Jaffrenou, Ar Bobl. De 1918 à 1934, il sera libraire à Morlaix et écrira aussi dans Breiz Atao que dans la Dépêche. Fanch Gourvil contribuera plus tard à la revue culturelle ne cachant pas sa sympathie pour les théories racistes et les États fascistes d'Olier Mordrel, Stur. Mais en 1938, il quitte le PNB et pendant la guerre, il entre dans la résistance gaulliste. Il aurait été dénoncé par Bricler, le beau-frère de Mordrel, administrateur de Stur. A la Libération, il est secrétaire du Comité d’Épuration et se montre intransigeant vis à vis des militants bretons. Dans les années 50, il participe aux activités d'Ar Falz et publie une thèse qui déconstruit la production du Barzaz Breizh en mettant en doute l'authenticité des chants collectés par la Villemarqué. Source : Dictionnaire biographique du mouvement breton par Lionel Henry.

Vie et destins de l'Emsav: deuxième partie: "Breiz Atao" jusqu'à la crise du Parti Autonomiste Breton en 1931 - par Ismaël Dupont
Photo de Fransez Debauvais
Photo de Fransez Debauvais

Mordrel et Debauvais, deux piliers de Breiz Atao.

C'est aussi au n°4 de la place de Bretagne qu'Olivier Mordrel, dix-huit ans, rencontre Francis Debauvais, « un gamin de quinze, encore en culottes courtes, à l'abondante perruque noire et au corps fluet, qui était l'image même de l'exaltation sans nuance » : « il avait certainement passé ses nuits, ajoute malicieusement Olivier Mordrel, sur toutes sortes de livres et de grimoires, car il n'en sortait pas, de Conan Mériadec au camp de Conlie, la tête farcie d'une imagerie d'Epinal faite de combats héroïques et de sacrifices sublimes pour la patrie ».

Francois Debauvais, né à Rennes en 1903, dont le père est préparateur en pharmacie, a seize ans à l'époque. Deux ans et demi plus tôt, en avril 1916, il collait des papillons « Vive l'Irlande » sur les WC publics de Rennes par enthousiasme pour le soulèvement irlandais contre la domination britannique. Il achète pour la première fois la revue Breiz-Atao dans un étalage de journaux à Rennes en février 1919 et, quelques jours après cet achat, prend contact avec Maurice Marchal.

Le premier éditorial de Debauvais dans « Breiz Atao » est dirigé contre la célébration par le maréchal Foch du « traître Bertrand du Guesclin » à Rennes en juillet 1921. Durant la nuit précédant la fête, Debauvais couvrit les murs de Rennes de papillons dénonçant la glorification du traître breton par un général français et annonçant la sortie du prochain Breiz Atao. « L'action bretonne était née », commente Mordrel.

Bertrand Du Guesclin, « petit reître besogneux et fourbe" (Robert Lafont), ancien pilleur de routes passé au service du roi de France, qui a combattu Jean IV, le futur duc de Bretagne, alors Montfort, au service des Blois, et qui a envahi la Bretagne dont le duc séjournait en Angleterre pour le compte de Charles V, est la tête de turc du mouvement nationaliste breton qui voit dans la renommée de ce breton acquise dans l'histoire de France officielle le symbole même d'une volonté d'abaissement de la Bretagne, comme l'exprime en 1970 Morvan Lebesque dans Comment peu-on être breton ? : « Or, le petit Breton qui ignore ses rois, ses ducs, qui n'a jamais entendu parler de Nominoë ou de Jeanne la Flamme – seule exception, la duchesse Anne, mais parce que vaincue, contrainte d'épouser le roi de France, bref intégrée à la Famille – le petit Breton, donc, est enseigné à admirer ce traître, que dis-je : à n'admirer que lui, à le considérer comme son héros national... Du Guesclin, tout est dit, « incarne les vertus bretonnes » (Morvan Lebesque, Comment peut-on être breton ? Seuil, 1970 – p. 47).

Yves Drezen, venu faire son service militaire à Rennes, s'associe à cette équipe de jeunes idéalistes rêvant de restaurer la grandeur perdue de la Bretagne. Journaliste, il suivra la ligne dure du PNB avec Mordrel et Debauvais dans les années 1930, collaborera à la revue Gwalarn de Roparz Hemon. Pendant les années d'occupation, il écrira dans la presse collaborationniste bretonne et française des articles antisémites et favorables à l'Europe allemande, retrouvera les nationalistes bretons au QG du bar du Petit Triskell à Rennes, décoré par René-Yves Creston : il partira d'ailleurs en Allemagne avec la centaine de nationalistes collaborateurs les plus compromis à la Libération. C'est en même temps un écrivain et romancier très important pour la littérature bretonnante: son Itron Varia Garmez, publié en 1941, restitue avec verve la vie sociale du pays bigouden pendant le Front Populaire et manifeste des préoccupations sociales réelles.

Jeanne Coroller du Guerny, qui fournira les détonateurs à Célestin Lainé en 1932 pour abattre le monument de l'Union de la Bretagne à la France, la statue de Jean Boucher inaugurée en 1911, devant la mairie de Rennes et dont la fortune personnelle et familiale servira souvent à éponger les dettes de Breiz Atao, adhère au mouvement en décembre 1919. Elle écrira une histoire de Bretagne d'inspiration nationaliste avec Camille Le Mercier d'Erm, illustrée par son amie Jeanne Malivel2. A une époque où excepté les marges révolutionnaires, l'engagement politique est encore souvent une affaire d'hommes, des femmes de fort tempérament vont s'illustrer dans l'Emzav d'avant-guerre : on aura l'occasion de reparler entre autre de Denise Guieysse, Anna Youenou, et Françoise Rousic, alias Meavenn.

Mordrel est né à Paris en 1901. Il a grandi à Paris dans un hôtel particulier de la rue de Grenelle, fréquenté en élève brillant le lycée Condorcet avant de finir son lycée à Rennes. Son père, ancien élève de Saint-Cyr, officier de l'armée coloniale, puis général, était né à Hédé en Ille-et-Vilaine. Politiquement, il était admirateur de Maurras et de sensibilité royaliste. Sa mère, qui a élevé Olivier et ses autres enfants seule la majeure partie du temps, le mari étant retenu en Chine, au Tonkin, au Congo ou au Maroc, puis engagé dans la Grande Guerre où il s'illustre la défense de Nancy, était la fille d'un négociant de Coulommiers et d'une grande famille corse de l'île Rousse. En dehors de ses étés passés à Saint-Malo, Dinard, Paramé, ses liens avec la Bretagne étaient donc tenus, et ses liens avec la langue et la culture basse-bretonne absolument nuls.

C'est en 1918, au moment où il s'éloigne de ses parents qui auraient préféré pour lui une carrière militaire qu'une vocation d'architecte et qui reprouvent ses emportements, qu'il achète La langue bretonne en 40 leçons de François Vallée et assiste à des conférences de Charles Le Goffic à Rennes, que Mordrel commence à s'attribuer une nouvelle identité de substitution, celle de « Celte » résistant à la latinisation. Ce n'est qu'à l'été 1920 que Mordrel découvre la Basse-Bretagne au cours de trois semaines de randonnée. Toutefois, breton sous une forme idéologique et intellectuelle, à la manière d'un bourgeois français converti et fantasmant les vertus essentielles du peuple breton et de la race, Mordrel, comme la plupart des militants de Breiz Atao, aura toujours un mépris aristocratique à l'égard du peuple breton que selon eux, « comprend à peu près autant la Bretagne que le Groënland » (Breiz Atao, 15 janvier 1922).

Avec Debauvais pour principal associé dans le rôle du gestionnaire quand lui se réserve celui de l' « imagination créatrice », du théoricien et du stratège, Mordrel va prendre assez rapidement grâce à son ambition, son besoin de briller et l'ascendant naturel lié à son intelligence et sa capacité de séduction, la direction politique du mouvement nationaliste, imprimant dans le mouvement breton la marque de son tempérament élitiste, anti-démocratique, mais aussi réaliste, pragmatique, ennemi du sentimentalisme.

En 1922, le bureau de Breiz Atao est établi dans une mansarde au 11, rue de Saint Malo à Rennes, au-dessus de l'ancien logement des parents de Debauvais, dépendant de la pharmacie Lemonnier-le patron du père de Lemonnier, dont le fils est un compagnon de route de Breiz Atao, était un poète amateur et régionaliste passionné d'histoire, qui ne fut pas étranger à l'affirmation de la passion bretonne du jeune François.

« Dès sa plus tendre enfance, Fransez entendit parler de la Bretagne autour de lui, par M.Lemonnier, chez qui était employé son père et qu'il voyait souvent, leurs habitations étant continguës. « Ar Monnier eus Dol », ainsi qu'il se nomme lui-même, édita le 12 septembre 1903 un petit recueil de poésies à la gloire de Brizeux dont les vers reflètent un esprit très breton » (Fransez Debauvais de breiz-Atao et les siens. t1, p.41) .

Les contributeurs à la revue sont peu nombreux et Mordrel et Debauvais, notamment, écrivent sous plusieurs pseudonymes, dont celui pour Debauvais de F.J Fixot, le nom de sa grand-mère maternelle associé aux initiales de son prénom.

Jeune militant de Breiz Atao et du « Groupe régionaliste breton » dès 1918, puis de l'Union de la jeunesse de Bretagne », alors qu'il apprend le métier d'instituteur à l'école normale, futur fondateur de « War Zao » et d'Ar Falz en 1933, l'instituteur militant culturel et politique breton de gauche Jean Sohier, alias Yann Sohier, héritier du socialisme fédéraliste breton d'Emile Masson, fils d'un gendarme de Sel de Bretagne, devenu percepteur à Lamballe, ayant grandi dans une famille catholique plutôt aisée et pleinement francophone, regrettera nous dit sa fille Mona Ozouf dans son très beau texte autobiographique Composition française de n'être pas né dans une famille paysanne du Bas-Léon comparable à celle de sa femme, finistérienne de Lannilis, dont la mère portait la coiffe du Léon.

Les militants bretons de Breiz Atao de la génération 1920 sont, pour la plupart d'entre eux, en particulier ceux qui se feront les chantres de la race de l'ethnie, du « bon sang qui ne saurait mentir », des bretons de volonté et d'identification intellectuelle et affective, très loin de la sensibilité effective du peuple breton réel dont ils n'ont pas la langue populaire en usage. Cela créera une fuite en avant et des malentendus tragiques.

François Debauvais reconnaît lui-même que les Bretons en dépit de l'agitation de ces activistes accueillent mal cette cause nationaliste bretonne, ce qui induit une conception élitiste de la stratégie politique à conduire: "Nous ne pouvons prétendre créer, pour le moment, un vaste mouvement populaire. Notre tâche doit se borner à la conquête de la partie pensante, capable de devenir agissante, de la nation: l'élite bretonne. C'est seulement lorsque nous en aurons groupé toutes les forces vives, les intelligences et les capitaux, que nous pourrons atteindre la masse ouvrière et paysanne" (cité par Michel Nicolas dans Le Séparatisme en Bretagne p 22 et par Joël Cornette dans son Histoire de la Bretagne et des Bretons, tome 2, Points Histoire, p. 459).

Mordrel en 1929 (photo tiré du livre de Sébastien Carney, Breiz Atao! Mordrel, Delaporte, Lainé, une mystique nationale (1901-1948)

Mordrel en 1929 (photo tiré du livre de Sébastien Carney, Breiz Atao! Mordrel, Delaporte, Lainé, une mystique nationale (1901-1948)

Le premier Breiz Atao : un séparatisme refréné

Au départ, le mouvement Breiz Atao est dans ses revendications un simple mouvement régionaliste, revendiquant plus d'autonomie politique pour la Bretagne et la liberté d'exprimer sa culture et de développer sa langue.

Anna Youenou cite un projet de manifeste de Debauvais daté de 1920 (sans doute jamais publié) qui semble confirmer que le projet des jeunes militants de Breiz Atao n'est pas, dans le contexte de l'époque, de se battre pour l'indépendance de la Bretagne, mais plutôt pour sa reconnaissance en tant qu'entité culturelle distincte digne d'estime et protégée contre une volonté d'assimilation culturelle totale et pour son autonomie plus grande dans un cadre fédéral, son progrès dans le cadre d'un État moins centralisateur, moins jacobin.

« J'ai dit que je ne m'effrayais pas du mot « séparatiste » ; je ne m'effraye pas non plus de la chose. J'ai même beaucoup de sympathies pour les séparaistes. Ce sont des gens désintéressés et nobles qui espèrent refaire une Bretagne indépendante. C'est un beau rêve, avouons que je l'ai eu jadis, mais avant tout, soyons réalistes et positivistes... et comprenons bien qu'avec l'état actuel des choses, je dis et souligne actuel, le séparatisme est pas d'ordre pratique... » (Fransez Debauvais de breiz-Atao et les siens, t.1, p. 56)

Breiz Atao, dont les objectifs et les principes s'affichent dans les premiers numéros de la revue, est donc en retrait par rapport au parti-pris nationaliste et séparatiste de l'éphémère PNB de Camille Mercier d'Erm avant 1914.

Faut-il y avoir une reconstruction retrospective, Mordrel précise qu'il y a là surtout précaution oratoire et prudence tactique dans un contexte d'Union Sacrée suivant la victoire et les sacrifices énormes accomplis « le salut la Patrie » en 14-18.

Pour les Bretons, après la Grande Guerre, qui ont été nombreux à connaître pour la première fois dans les tranchées la diversité du peuple français, et qui ont vécu une intense propagande nationaliste cocardière avant, pendant, et dans les mois suivant la guerre, il n'est tout simplement pas imaginable à ce moment d'envisager le divorce de la Bretagne avec la France. Les jeunes de Breiz Atao, formés eux-mêmes intellectuellement avec les idées de l'extrême-droite cocardière, en ont conscience.

Mordrel écrit ainsi soixante ans plus tard qu'en 1919 : « les précautions oratoires sont de règle (dans la revue Breiz Atao) : Bretagne d'abord, oui, mais « indéfectiblement » unie à la France ! Quand Job de Roincé écrit que c'est pour le plus grand bien de la France que nous allons lutter, il énonce une grande vérité... mais qui était une assertion gratuite en 1919, et de la part de nos rédacteurs une hypocrisie pure, faisant partie du double jeu traditionnel des patriotes bretons, dont nous eûmes peine à nous affranchir » (Olier Mordrel, Breiz Atao – Alain Moreau éditeur, 1973 p. 59).

Toutefois, si le cœur souhaite la liberté complète et l'indépendance de la Bretagne, la raison peut à cette date tempérer ces élans, non pas simplement parce que le « peuple breton » n'est pas prêt à prendre au sérieux cette idée, mais aussi peut-être parce que la Bretagne elle-même n'est pas préparée à voler de ses propres ailes, comme l'écrit Olier Mordrel peu avant dans son récit :

« Quand Marchal et de Roincé firent voir le jour au n°1 de Breiz Atao en janvier 1919, il leur était impossible de dévoiler au grand jour leurs tendances nationalistes, tant l'orgueil d'être français avait été stimulé d'un bout à l'autre de l'hexagone par la victoire sur les empires centraux. Le drapeau déployé fut celui du régionalisme. Il n'y avait pas de séparatistes parmi nous. Non pas que nous jugions l'idée « criminelle », mais parce que nous ne pensions pas que la Bretagne pût vivre sans la France et parce que nous nous serions irrémédiablement discrédités dans le public rien qu'en prononçant le mot » (Olier Mordrel - Breiz Atao, Alain Moreau éditeur, 1973, p. 48).

Pour un renouveau de la culture bretonne

C'est en 1923 toujours que naît autour de Maurice Marchal, de René-Yves Creston, de Fanch Elies, de Youenn Drezen et Xavier de Langlais le mouvement culturel et artistique des Seiz Breur, ce groupe d'artistes bretons soucieux de dépoussiérer la culture bretonne, de renouveler, en réinterprétant et actualisant des motifs celtiques, les arts en Bretagne. Ce mouvement entend créer un art national véritablement moderne et productif, ne se contentant pas d'imiter les modes et les avant-gardes européennes ou françaises, ou de reproduire à l'identique des motifs folkloriques.

Puisant dans l'avant-garde et les innovations de la modernité artistique des moyens graphiques de renouveler et de réinterpréter la tradition bretonne et celtique, qui est la matière de son art,travaillant y compris dans le domaine des arts appliqués et de la production d'objets utilitaires, ce mouvement artistique a laissé une empreinte véritable, et pas simplement en Bretagne.

Cette dimension culturelle de l'Emsav de l'entre-deux guerres est accentuée par la contribution de bretons de Paris, comme la peintre et illustratrice Jeanne Malivel, née à Loudéac, qui fait aussi partie des membres fondateurs du Seiz Breur en septembre 1923, et qui prendra une part importante à la conception du pavillon breton pour l'Exposition des arts décoratifs de Paris en 1923. Jeanne Malivel décède peu de temps après à Rennes en septembre 1926, âgée de trente et un ans. Elle était perçue comme « la madre » du petit groupe Breiz Atao, notamment par Olier Mordrel1. C'est René-Yves Creston qui prend la responsabilité des Seiz Breur par la suite. Le nazairien créera ensuite la revue artistique Kornorg (le nom d'un vent de nord-ouest) en 1929 et illustrera les livres d'auteurs nationalistes comme Drezen ou Sohier.

Excursus- René-Yves Creston

René-Yves Creston deviendra chef du département ethnographique du Trocadero à Paris en 1936 après avoir participé en 1936 à la campagne du Pourquoi pas ? du commandant Charcot comme peintre de marine. Il participe aux travaux des Bretons émancipés, association culturelle bretonne très active à Paris et proche du Parti Communiste. Pendant la guerre, il est illustrateur pour « L'heure bretonne », le journal collaborateur du PNB, comme Xavier de Langlais ou Yann Goulet, le sculpteur nazairien, et participe à l'Institut celtique de Bretagne créé sous l'égide de l'occupant par Yann Fouéré et Roparz Hemon, ce qui lui vaut d'être inquiété à la Libération. Mais sa participation à la Résistance dès août 1940 comme membre du réseau du Musée de l'Homme et sa contribution au renseignement des Alliés sur les structures allemandes à Saint-Nazaire l'innocente. Après guerre, il militera au Parti Communiste et à Ar Falz.

René-Yves Creston

René-Yves Creston

Mordrel raconte dans Breiz Atao, reprenant des mémoires écrites antérieurement :

« Les « exilés » de Paris ne furent pas les moins actifs. Je rencontre alternativement un lieutenant d'infanterie démobilisé, devenu étudiant en droit, dans sa chambre de répétiteur au collège Stanislas, Saïg Le Goff, et Jeanne Malivel, qui sera notre Vélleda, dans son atelier de la rue N. D.-des-Champs où elle s'applique à faire revivre les arts appliqués bretons, afin de jeter les bases de l'action bretonne à Paris :

« Paris a été autant, sinon plus que Rennes, de 1921 à 1926, le creuset du renouveau breton. L'atelier de Jeanne Malivel fut l'exacte réplique de la chambre à coucher de Marchal. C'était le point de ralliement où, sous la présidence de cette petite femme énergique au regard de nonain, Saïg et moi tracions nos plans. Malivel restait aussi étrangère à la Ville-Lumière que si elle n'avait jamais quitté son Loudéac natal. Elle s'était vouée à la renaissance du vitrail et de la gravure sur bois dans le cadre de la renaissance bretonne. Pour elle, l'une n'allait pas sans l'autre. Elle était si pure qu'il nous aurait semblé sacrilège de la regarder comme une femme. Nous savions qu'il y avait un demi-million de Bretons à Paris, mais nous ne savions pas où. Nous nous précipitions partout où nous apercevions l'étiquette « régionaliste »... chacun de nous finissait par ramener « son » Breton chez Malivel. C'était tantôt un écolier, tantôt un soldat ou un employé de métro. Nous fîmes nos premières armes en nous efforçant par tous les moyens dialectiques de convaincre nos hôtes d'un soir et ce fut, en effet, peut-être là que commencèrent à se profiler l'idéologie de combat et les méthodes de propagande ». (Breiz Atao – Olier Mordrel, p. 110)

En 1920, Jeanne Malivel écrit en gallo un conte, issu de la tradition orale, que lui racontait sa grand-mère paternelle, originaire de Noyal-sur-Seiche, auquel elle donne le nom de "Les Sept Frères", préfacé par Maurice Denis. Les Sept Frères est une référence aux sept Saints Fondateurs de la Bretagne, Brieuc, Malo, Samson, Patern, Corentin, Pol-Aurélien et Tugdual. Voulant renouer avec la force des bois populaires, elle contribue au renouveau de la gravure sur bois. En 1922 elle illustre, par de beaux bois gravés, "L'Histoire de notre Bretagne" rédigée par l'autonomiste bretonne, future collaborationniste, Jeanne Coroller-Danio qui signait souvent ses oeuvres "C-Danio". À cette même période, elle devient la co-fondatrice d'un mouvement artistique breton en compagnie de René-Yves Creston et de sa femme Suzanne Creston auquel elle va donner le nom breton de Ar Seiz Breur, en français "les Sept frères". Visant à rénover l'artisanat breton, elle fait réaliser du mobilier, des tapisseries, des broderies, des tissus, des faïences. Seiz Breur regroupe alors une cinquantaine d'artistes avec des disciplines et des techniques modernes. Ce travail de création de meubles et éléments de décor va prendre une part importante dans la conception du pavillon de la Bretagne à l'Exposition internationale des arts décoratifs en 1925, qui est un succès et qui va contribuer au renouveau des arts de Bretagne, en relation avec les milieux artisanaux.

Vie et destins de l'Emsav: deuxième partie: "Breiz Atao" jusqu'à la crise du Parti Autonomiste Breton en 1931 - par Ismaël Dupont
gravure sur bois de Jeanne Malivel parodiant l'union de la Bretagne à la France, dans l'ouvrage "L'histoire de notre Bretagne" de Jeanne Coroller Danio

gravure sur bois de Jeanne Malivel parodiant l'union de la Bretagne à la France, dans l'ouvrage "L'histoire de notre Bretagne" de Jeanne Coroller Danio

Lors de ses premiers numéros, dans Breiz Atao, que vient rejoindre Abeozen (Fanch Elies), ce dernier ce dernier étant au départ aux dires de Mordrel un des seuls bretonnants authentiques de l'équipe avec Drezen, ces jeunes journalistes militants font le procès de la France en Bretagne, la France qui a conquis un peuple par l'école, qui proscrit l'enseignement de la langue et de l'histoire bretonne, qui a saigné la jeunesse bretonne pour une guerre sans utilité pour eux entre 1914 et 1918, qui est responsable du sous-développement de la Bretagne et de l'émigration massive de la jeunesse. La France qui sous-exploite le potentiel maritime et agricole de la Bretagne, maintient pour le mouvement la région dans une forme d'arriération économique, alors que les atouts économiques de la Bretagne sont nombreux, mais ignorés par une administration et des décideurs qui sont souvent étrangers à la Bretagne.

Excursus - Fanch Elies

François dit Fanch Elies (1896-1963), a passé son enfance dans une famille modeste de Landivisiau (son père est terrassier), est mobilisé après avoir fait le petit séminaire à Quimper. Il est touché par des gaz asphyxiants en août 1918 et démobilisé en 1919. Il renonce alors à devenir prêtre et poursuit des études de lettres à Paris. C'est quand il devient professeur agrégé de lettres à Dinan, puis St Brieuc, qu'il se lie aux membres de Breiz Atao. C'est un des spécialistes de la littérature et des meilleurs bretonnants de la revue Gwarlarn. Il signe sous le pseudonyme d'Abeozen. Avant-guerre, Fanch Elies est perçu à raison comme un régionaliste breton de gauche : anti-colonialiste, pacifiste et égalitariste, proche du directeur de L'Humanité et du responsable communiste Marcel Cachin dont il revoit les discours en breton, il collabore en même temps avec Louis Guilloux et son épouse au « Secours Rouge » de Saint Brieuc et écrit avec Creston dans War Sao des Bretons Emancipés où il milite pour le soutien aux Républicains espagnols. Le pacte germano-soviétique, la défaite de 1940, sa séparation avec son épouse et sa liaison avec une femme dont la famille était proche de Marcel Déat, vont lui faire accomplir un virage pro-allemand pendant la guerre. Il collabore à Radio-Rennes avec Roparz Hémon et Meavenn (Françoise Rousic), et écrit dans plusieurs journaux financés également par les Allemands : à L'Heure bretonne, dans la revue pro-nazie Galv de Hervé Le Helloco, il écrit des articles correspondant tout à fait aux intérêts des nazis : dénonciation des franc-maçons, des juifs, des anglais et des américains qui les servent, appel à la régénération de l'Europe grâce à l'Allemagne nazie. A la Libération, il est emprisonné pendant 14 mois, radié de l'Education nationale et interdit de séjour en Bretagne (voir Résistance et conscience bretonne de Jean-Jacques Monnier, p. 36 - La résistance bafouée de Françoise Morvan, Emsav. Dictionnaire critique, historique et biographique de George Cadiou, )

Abeozen - Fanch Elies

Abeozen - Fanch Elies

Breiz Atao n'est pas nostalgique d'un âge d'or de la Bretagne, clérical et d'ancien régime : il ne veut pas du retour à une société traditionnelle mais de l'auto-détermination et du progrès pour la Bretagne.

Breiz Atao lutte surtout contre une forme d'orientalisation de la Bretagne, de construction d'une Bretagne folklorique, passéiste, pittoresque, charmante dans son caractère domestiqué de carte postale d'un autre temps pour le français. Le « pittoresque breton », servi par des artistes qui en font leur fond de commerce, sans percevoir forcément qu'ils alimentent un rapport de supériorité de type « colonial », est la cible, même si ce combat est ambigu car il s'agit de dénoncer la réduction de la Bretagne à sa différence infamante, car signe d'infériorité, tout en revendiquant avec fierté sa singularité, sa différence nationale irréductible, venue du fond des âges.

« Nous partions en guère, écrit Mordrel, contre la « biniouserie », ce que les Allemands appellent le

« kitsch », dans laquelle on prétendait enfermer la Bretagne. Le pauvre Botrel, qui malgré son grand talent et le réel patriotisme qui l'inspirait, en fut le chantre, tomba une des premières victimes de notre offensive. Nos garçons huaient ses chansons sur une scène bretonne, en hurlant : « Brezoneg!Brezoneg ! » Botrel – que dans le fond nous aimions bien et auquel nous devions tant – avait eu le tort d'apprendre aux Bretons à aimer leur pays... en français. Mais Bécassine, dont l'origine était à Paris hors de la portée de nos coups, échappa longtemps à la tuerie. Elle continuait à inspirer d'insipides livres pour enfants, tolérés par l'habitude, comme le témoin miraculeux d'une littérature dont le but inconscient était de ravaler l'idée bretonne à un niveau rassurant, la pointe de sympathie faisant passer le mépris » (Olier Mordrel, Breiz Atao – Alain Moreau éditeur, 1973 – p. 93).

Très loin de la valorisation du folklore et des traditions à l'URB ou à la FRB, Breiz Atao stigmatise la recherche du pittoresque régional conventionnel : il veut construire une nation moderne sûre de ses forces et tournée vers l'avenir plutôt que vers le passé.

Le mouvement des Seiz Vreur qui par certains aspects peut s'apparenter par son esthétique à l'art fasciste de ces années là en Italie et en Allemagne, comme d'ailleurs à certains aspects de l'art soviétique (goût du monumental, refus de la psychologie), est emblématique de cette volonté moderniste.

L'apprentissage de la langue bretonne est posé comme un impératif de construction nationale. La plupart des militants de départ de Breiz Atao viennent de la bourgeoisie de Haute-Bretagne, ou même quand ils viennent de Basse-Bretagne, ils ne sont pas forcément bretonnants de naissance.

En même temps, ils prennent au sérieux la formule du lexicographe et grammarien François Vallée, qui préside la première réunion des adhérents de Breiz Atao à Saint Brieuc en 1919 : « Pas de langue, pas de nationalité ». Même les militants originaires de la zone géographique du gallo se mettent donc à publier leurs articles en breton.

François Vallée

François Vallée

Louis Nemo, alias Roparz Hémon

Louis Nemo, alias Roparz Hémon

A l'hiver 1924-1925, Roparz Hémon prépare l'agrégation d'anglais à Paris et il loge dans le même hôtel que Olier Mordrel qui suit lui les cours d'architecture de l'école des Beaux-Arts. Les deux hommes se connaissent déjà. Même si Roparz Hémon n'était pas des débuts de l'aventure de Breiz Atao en 1919-1920, car il travaillait alors pour l'armée américaine à Coblence, il a déjà commencé à collaborer avec Breiz Atao à travers une série d'articles qui fourniront la matière du livre Un Breton retrouve la Bretagne. Olier Mordrel raconte avec sa tendresse habituelle: « nous sommes émerveillés de voir d'un coup le niveau d'expression du breton s'élever à la hauteur du français, nous délivrant du handicap fatal de la littérature d'édification ou d'almanach à laquelle jusque-là semblait condamnée à perpétuité la langue bretonne » ( Olier Mordrel, Breiz Atao – Alain Moreau éditeur, 1973 – p. 104).

Excursus - Roparz Hémon

Roparz Hémon, Louis-Paul Némo (1900-1978) à l'état civil, d'origine brestoise, a vingt-quatre ans quand il commence à collaborer avec Breiz Atao. Némo, raconte Georges Cadiou dans L'Hermine et la croix gammée, était « le nom qu'avait donné un adjoint au maire de Brest à son père, né de parents inconnus (Nemo signifiant personne en latin). Roparz Hemon (Hemon, anagramme bretonnisé de son patronyme) naquit donc dans une famille francisante. Mais il apprit quelques bribes de la langue bretonne auprès de ses grands-parents maternels léonard et vannetais. Et surtout, dit-on, avec les femmes de ménage et les servantes de la maison.

Élève brillant et sérieux, Roparz Hemon, après avoir renoncé à Polytechnique, devient professeur agrégé d'anglais, ce qui lui permet de faire de longs séjours en Grande-Bretagne dans les années 20.

Il se prend surtout de passion pour la langue bretonne, à laquelle il va consacrer tout son temps libre, en dehors des heures qu'il consacre à l'enseignement de l'anglais dans sa bonne ville de Brest.

En février 1925, Roparz Hemon lance la revue Gwalarn (Gwalarn, c'est le "Noroît", le vent de nord-ouest). Gwalarn est d'abord supplément littéraire en breton au journal Breiz Atao avant de devenir une publication indépendante, en juillet 1926, puis une publication mensuelle en 1930. Bientôt, la revue Gwalarn (Nord-Ouest), qui touchait surtout les néo-bretonnants (et était écrite par eux), comptera 300 abonnés, et sera une matrice de création littéraire en breton. La revue Gwalarn paraîtra jusqu'en 1944, on en comptera 165 numéros publiés. Joël Cornette, dans son Histoire de la Bretagne et des Bretons, note: "Vivant uniquement de souscriptions privées et d'abonnements, elle est diffusée en vase clos - le nombre de lettrés bretonnants est très limité - , mais prend en charge une maison d'édition et des publications annexes. Sous l'impulsion de Roparz Hémon, infatigable "passeur", on assiste à un flot de traductions, d'Eschyle à Tchekhov, sans oublier Edgar Poe, Cervantès ou les frères Grimm. Sont aussi traduits des traités scientifiques, des lexiques, des manuels de physique, de chimie, de géométrie, des ouvrages de littérature générale... Bref, Gwalarn fait du breton une langue qui n'est plus celle des cantiques et des contes, mais une langue moderne, modernisée et unifiée à partir du "KLT", le parler de Cornouaille, Léon, Trégor, au détriment du vannetais". (Points Seuil Histoire, p. 462)

Les parlers de Cornouaille, Léon, Trégor avaient été fédérés en 1907 sous l'impulsion de Vallée et Le Roux (alias Meven Mordiern) pour donner naissance au KLT (Kerne, Leon, Tregor). Le breton vannetais reste alors isolé, se développant de manière indépendante autour notamment du journal Dihunamb de Loeiz Herrieu, tandis que la plupart des autres organes de presse indépendants, notamment ceux des régionalistes et nationalistes, utilisent le KLT. Plusieurs appels à unifier le KLT avaient été rejetés par Vallée et Mordiern, persuadés qu'ils étaient de tenir la seule langue valable littéraire.

A la fin des années 1930, Raymond Delaporte pour le Bleun Brug tentera de reprendre ce projet et d'unir les bonnes volontés en dépassant les sectarismes pour unifier la langue bretonne en prenant en compte le vannetais et donc en modifiant la langue écrite de Vallée et "Gwalarn" pour créer une orthographe KLTG ("G" pour gwenedeg, vannetais) mais il se heurtera à une réaction de rejet violente de Roparz Hemon. Finalement, cette unification mettant fin, en principe, à l'existence des deux langues bretonnes écrites, eut lieu pendant l'occupation en 1941, créant ainsi le KLTG ou le yezh peurunvan , langue parfaitement unifiée.

En février 1925, pour le premier numéro de Gwalarn, le « Premier et dernier manifeste de Gwalarn en langue française » clame les buts de la revue, présentée comme une « réaction violente et raisonnée de la jeunesse cultivée » bretonne : donner un lieu d'expression à une littérature bretonne moderne et unifiée, produite par des bretonnants instruits pour des bretonnants instruits. Gwalarn tourne résolument le dos à l'ancien régionalisme, valorisant les traditions, le folklore, les aspects primitifs de la culture bretonne, au profit de la construction d'une littérature au service d'un projet national engagé dans son siècle et ouvert sur l'avenir.

Gwalarn rompt aussi avec la tradition du bilinguisme, et de la promotion de la culture bretonne en français. Au moment où le druide Taldir Jaffrenou écrit dans l'Ouest-Eclair qu'aucun homme de bon sens n'aurait formulé « l'énormité qui consisterait à vouloir proscrire le français », Roparz Hémon répond, contre les timidités du bilinguisme : « Tuons le français, ou le français nous tuera. » (Olier Mordrel, Breiz Atao – Alain Moreau éditeur, 1973 – p. 106) .

Ce parti-pris monolingue participe d'une volonté de construction nationale mais néanmoins, Roparz Hémon et Olier Mordrel précisent : « Les colonnes de Gwalarn sont ouvertes à toutes les plumes, sans distinction de parti. L'adhésion à Gwalarn n'implique pas l'adhésion au nationalisme breton. La littérature peut être mise au service de la politique, mais elle n'en dépend pas essentiellement ».

Roparz Hemon est pour sa part cependant un nationaliste intransigeant et radical, considérant que la Bretagne n'a qu'une langue, le breton, que le français n'est qu'une langue étrangère et le gallo lui-même un métissage suspect. L'objectif est bien de bretonniser à terme toute la Bretagne, de faire du breton la langue nationale de la Bretagne.

En attendant, l'objectif de Roparz Hémon est prioritairement de hisser le breton au rang de langue de culture et de lettres, de le sortir de la pauvreté d'un usage populaire et rural. Contrairement à d'autres revues bretonnantes , Kroaz ar Vretoned dans le diocèse de Saint Brieuc, et Feiz ha Breiz dans le Léon, Gwalarn ne se définit pas par la question religieuse ou la défense du catholicisme.

En février 1925, dans Breiz Atao, le blason herminé évocateur d'une Bretagne traditionnelle d'Ancien Régime est remplacé par un svastika baptisé en breton hevoud, bien être. Ce qui correspond à la traduction sanskrite du mot « svastika » : l'état d'être bien. Faut-il y voir une référence à la Croix gammée nazie : probablement pas car à cette époque, le NSDAP, qui a adopté ce symbole en juillet 1920, est un petit parti ultra-nationaliste peu connu. En revanche, quand le symbole apparaît en 1932 sur les cartes des adhérents du PNB ou en 1935 sur la première page du même journal « Breiz Atao » (il avait disparu en 1929), la signification de ce symbole réutilisé par la culture celtique, n'est plus aussi neutre idéologiquement. En 1927, l'hevoud orne les poitrines des militants réunis au congrès de Rosporden.

Ni gauche, ni droite : Bretons d'abord !

En février 1925, dans Breiz Atao, le blason herminé évocateur d'une Bretagne traditionnelle d'Ancien Régime est remplacé par un svastika baptisé en breton hevoud, bien être. Ce qui correspond à la traduction sanskrite du mot « svastika » : l'état d'être bien. Faut-il y voir une référence à la Croix gammée nazie : probablement pas car à cette époque, le NSDAP, qui a adopté ce symbole en juillet 1920, est un petit parti ultra-nationaliste peu connu. En revanche, quand le symbole apparaît en 1932 sur les cartes des adhérents du PNB ou en 1935 sur la première page du même journal « Breiz Atao » (il avait disparu en 1929), la signification de ce symbole réutilisé par la culture celtique, n'est plus aussi neutre idéologiquement. En 1927, l'hevoud orne les poitrines des militants réunis au congrès de Rosporden.

Breiz Atao lance le slogan Breiz da genta, « Bretagne d'abord », devant remplacer le Feiz ha Breiz le « Foi et Bretagne » du régionalisme de droite de la fin du dix-neuvième siècle : c'est aussi le nom de la revue animée par l'abbé Perrot, qui est dès les années 1920 néanmoins un ami et un inspirateur de plusieurs jeunes militants nationalistes, dont Célestin Lainé. Ses militants écrivent sur les murs « Na ruz, na gwenn, Breizhad hepken » : « Ni rouge, ni blanc, breton seulement ! »

Olier Mordrel commente une soixantaine d'années plus tard dans Breiz Atao : « Insouciant du scandale qu'il soulevait dans des milieux qui l'avaient couvé à sa naissance, Breiz Atao soutint qu'on pouvait être libre penseur ou protestant, druidiste ou matérialiste, franc-maçon ou capucin et être excellent breton » (Olier Mordrel, Breiz Atao – Alain Moreau éditeur, 1973 -p. 73)

« Dans les années 20, écrit Sébastien Carney, se dire Breton, c'était la plupart du temps être catholique et de droite... D'ailleurs la presse locale de gauche ne se privait pas de le souligner. Après le congrès de Quimper de 1924, le journal brestois Le Cri du Peuple fait un sort à Breiz Atao, « petit groupe d'agités » qui ne serait en fait que la dernière trouvaille des régionalistes conservateurs pour faire diversion ».

Pourtant Marchal défend pour le journal et le mouvement la neutralité politique et religieuse : ils

peuvent accueillir toute personne dont le seul but est la Bretagne, qu'elle vienne de l'extrême-droite à l'extrême-gauche.

En novembre 1925 commence à paraître, lancée par le groupe « Breiz Atao », un journal populaire de tendance communiste, « War Zao » (Debout), à destination de « la Bretagne aux mains caleuses, la vraie Bretagne, la plus pure des Bretagnes », rédigé par le groupe de nationalistes de gauche de Guingamp du cheminot Louis (Loeiz) Derrien. Fransez Debauvais et Olier Mordrel collaborent avec ce journal militant.

Une autre forme de régionalisme, catholique et conservateur, qui rencontre un écho populaire beaucoup plus important car il est lié à l'église, fait concurrence à l'équipe de Breiz Atao même si des liens existent entre les hommes. Dès 1925, l'abbé Jean-Marie Perrot, figure du Bleun-Brug et du journal Feiz ha Breiz, réclame pour la Bretagne la conquête d'un statut d'autonomie. Il s'agit aussi pour lui d'éviter que les ardeurs des jeunes « patriotes bretons » se tournent vers Breiz Atao l'agnostique où l'on trouve un peu trop d'hommes et de femmes libérés de la direction morale de l'église. Malgré les mises en garde de l'évêque Monseigneur Duparc, la politisation du Bleun-Brug s'accélère avec l'arrivée en 1927 de l'abbé Madec, ancien combattant aux convictions régionalistes bien affirmées. « Son action, écrit Sébastien Carney dans l'article « Le mouvement breton dans l'entre-deux guerres » de Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours (Skol Vreizh, 2012) « accentue le conflit entre l'évêché et le Bleun Brug qui cède devant les menaces de Monseigneur Duparc. Madec et quelques autres démissionnent en 1928 d'un Bleun Brug qui reste une organisation de propagande pour la langue bretonne, et fondent un nouveau groupe, l'Adsao , ou « Relèvement », en 1929".

La solidarité interceltique, les liens avec le nationalisme flamand et alsacien

En juin 1926, Breiz Atao devient « la revue mensuelle du nationalisme breton et du fédéralisme international ». Elle situe son action dans le cadre d'une Europe du réveil des nationalités dépassant le cadre des États centralisateurs pour celui d'une fédération des peuples. L'affirmation nationaliste est accentuée par l'intransigeance jacobine de l’État français. Lors de l'inauguration du pavillon breton de l'exposition des Arts décoratifs, à Paris, le ministre de l'Instruction publique peut ainsi déclarer tout de go : « pour l'unité linguistique de la France, la langue bretonne doit disparaître ».

Ce projet fédéraliste s'appuyant sur l'alliance avec d'autres autonomismes combattant l’État français ou belge est quelque part la résultante de l'échec initial du projet d'association celtique.

A partir de 1922, se dotant d'un supplément, Panceltia, organe des relations interceltiques, Breiz Atao a tenté une politique de solidarité des peuples celtiques en voie d'émancipation.

L'idée panceltique vit dans le mouvement breton depuis la fin du XIXe siècle. En 1897, des relations outre-mance avaient été inaugurés par la Gorsedd - communauté des Bardes – galoise, sans grand succès. Déjà Vallée pensait à l'époque faire retrouver à la Bretagne ses vertus originelles au contact des autres celtes. Mordrel fait sien ce programme, commente Sébastien Carney : « Pour échapper aux ténèbres et retrouver leur âge d'or, ressusciter, c'est à dire se défranciser, les Bretons doivent se receltiser et pour cela « retremper leur intelligence aux sources de (leur) culture », au contact de leurs supposés « frères de race » (Breiz Atao n°7, juillet 1921).

En février 1923, Yann Bricler représente Breiz Atao et le petit groupe de nationalistes bretons, en lieu et place de son cousin Mordrel, retenu par le service militaire, pour une tournée au Pays de Galles à l'invitation des étudiants de l'université nationale galloise. L’Écosse est aussi objet d'intérêt, pour sa musique et son caractère indompté. L'Irlande fait l'objet d'un mythe suite à sa révolution et la guerre civile au terme de laquelle elle obtient son indépendance en 1921. En juin 1925, Mordrel, Marchal, Roparz Hémon et une certaine mademoiselle Le Roux se rendent à Dublin pour le congrès panceltique. Toutefois, les Irlandais ne prêtent pas beaucoup d'intérêt ni de sérieux aux militants bretons et, dans l'ensemble, ces relations panceltiques sont plutôt tenues et décevantes pour l'équipe Breiz Atao. Cependant, pendant quatre ans, l'équipe de Breiz Atao fera paraître le supplément Panceltia, avec des articles en gallois et en anglais.

Des contacts autrement plus productifs et inspirants sont aussi pris à partir de 1925 avec des nationalistes flamands et alsaciens.

« Du 7 au 16 février 1925, raconte Sébastien Carney, Mordrel, Marchal, accompagnés du chanteur Emile Cueff sont en visite chez les étudiants flamands de Belgique. Cette destination n'a rien de surprenant pour des Bretons qui, dès 1921, envisageaient les Flamands comme des Germains latinisés. Comme les Bretons, ils avaient été dénationalisés par une culture qui n'était pas la leur. « Nous autres Bretons, qui mettons toutes nos espérances dans la culture racique et qui puisons notre force dans le nationalisme ethnique, comprenons les Flamands et les assurons de notre sympathie » ( Breiz Atao n°7, juillet 1921 « Le réveil flamand »), assure Mordrel. De fait, à défaut de parenté raciale supposée, c'est un sort identique que Mordrel observe en Bretagne et en Flandre, à tel point que les deux régions lui paraissent semblables. Revenant sur son service militaire, il raconte une promenade qui l'avait mené de Dunkerque à Bergues : « Soudain dans la brume, un fantôme gris et vert s'éleva au-dessus d'une multitude de toits bruns, puis deux, puis trois fantômes, beffrois immenses, étendards massifs de la magnificience communale. Et j'eus la vision d'un autre Saint-Pol-de-Léon, d'un Saint-Pol-de-Léon flamand, en briques moussues, mais bien frère du premier par son aspect de lieu sacré, de sanctuaire où s'exhalent toutes les ferveurs du passé » (Breiz Atao, n°12, 1er décembre 1924 « Vers un monde nouveau, nouvelles de Flandre »)

Auprès des flamands, Mordrel et l'équipe de « Breiz Atao » défendent non des idées nationalistes d'extrême-droite, mais le fédéralisme et l'auto-détermination des petites nations dans le cadre d'une Europe fédérale reconnaissant les cultures opprimées par des Etats impérialistes. Même si plusieurs militants flamands des années 1920 seront influencés par les idées nazies et le fascisme, comme la plupart des dirigeants du mouvement breton des années 1920-1930, il n'est probablement pas juste intellectuellement de réinterpréter et repeindre les choses rétrospectivement en établissant une identité essentielle ou une continuité factice entre des périodes bien distinctes.

La naissance du Parti Autonomiste Breton (1927-1931) au congrès de Rosporden

Le groupe Breiz Atao, selon les souvenirs de Mordrel, comptait au moment du congrès de Rosporden une centaine de membres actifs. Des sympathisants viennent grossir les rangs. Parmi les congressistes, on trouve 20% de commerçants, 15% d'étudiants, 10% d'ouvriers, 5% de petits fonctionnaires, 16% de professions libérales, 15% de prêtres et poètes, 6% d'employés, 5% de paysans (Chiffres cités par Michel Nicolas dans son Histoire du mouvement breton, p. 78).

Les 10 et 11 septembre 1927, au congrès de Rosporden de l'UYV, le petit groupe autour de Breiz Atao, qui paraît à cet époque comme bimensuel tiré à 1000 ou 1200 exemplaires, mais comptant un nombre limité d'abonnés (une trentaine dans la région brestoise, selon les archives du ministère de l'intérieur, dépouillées par Sébastien Carney, avec peu de pénétration des milieux catholiques, précise alors le Commissaire enquêteur; cette enquête avait été diligentée en raison d'un signalement par le consul de France à Ostende du lien très fort entre « Breiz Atao » et un journal nationaliste flamand), se transforme en un parti politique véritable, le Parti Autonomiste Breton (PAB) dans un contexte de faiblesse structurelle contrastant avec la prétention à construire un fédéralisme internationaliste reposant sur la renaissance des petites patries.

Debauvais malade, Marchal en retrait, ce sont Mordrel, depuis Guingamp, où, vendant un moment des aspirateurs à domicile, il a installé la documentation du journal Breiz Atao en pleine déroute financière, dans sa chambre de l'hôtel du Commerce, et son cousin Bricler, depuis Le Havre, qui organisent à grand peine ce congrès de Rosporden.

Les effectifs de l'UYV ou de B.A sont très faibles comparés aux 1500 à 2000 militants des Ligues d'extrême-droite nationalistes en Bretagne en 1926-1927. « Conservée dans les archives Feutren, une liste « BA 1919-1927 » compte 56 noms pour cette période, et 30 supplémentaires pour la période « 1927-1932 ». Il est fort probable qu'il s'agit des membres de l'UYV puis de ceux qui rejoignent le PAB » (Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948). PUR, p. 101).

La rédaction de Breiz Atao connaît des difficultés financières depuis 1921, compensés par des appels à la souscription continuels qui permettent au journal de perdurer.

Mordrel réussit à convaincre les « anciens » Loeiz Herrieu, Marcel Guieysse, Duhamel de venir au congrès, Bricler fait le reste en rabattant le ban et l'arrière-ban des sympathisants de Breiz Atao, soit environ 80 personnes.

Né à Lanester, Marcel Guieysse (1881-1967) est le fils de Paul Guieysse, député radical de Lorient de 1889 à 1910, et plusieurs fois ministre, notamment des Colonies. Il suit des cours de civilisation celtique à Paris après des études de droit et de sciences politiques, devient sous-préfet se présente aux élections législatives dans la circonscription de son père en 1910, où il est battu. En 1919, il participe aux négociations du traité de Versailles. Il participe au Congrès inter-celtique de 1924 organisé par Breiz-Atao à Quimper avec sa fille, Denise, qui deviendra une des compagnes de Célestin Lainé. L'image qui est restée de ce congrès fondateur du PAB est le dépôt de la gerbe aux « 250 000 Bretons victimes de la guerre » au monument au mort de Rosporden. Marcel Guieysse sera un des dirigeants du PNB fasciste des années 1930.

Le 10 septembre, le Congrès débute par une réunion en comité restreint, réunissant une quarantaine de personnes, où Marchal et Mordrel font un bilan moral de l'évolution de l'UYV et lisent le projet de statuts du nouveau parti, le septième article prévoyant l'instauration d'un service d'ordre, ou groupe de défense entraîné militairement et sportivement, si le modèle du groupe de défense des autonomistes alsaciens de Paul Schall, appelé Schutztruppe.

« Le soir, raconte Sébastien Carney, cinq cent personnes selon la police et sept cents selon Breiz Atao viennent écouter Mordrel dénoncer l'exploitation de la Bretagne par la France, prôner l'antimilitarisme et entendre Marchal dresser une rapide histoire de la Bretagne et des provinces opprimées. Leurs discours sont entrecoupées de huées et de sifflets. « Nous voulons être Bretons, mais nous voulons aussi être Français », ou « Assez de frontières comme ça ! », leur hurlerait-on de la salle. Le Maigre, de la SFIO, tente d'apporter la contradiction : en vain. A vrai dire, la contestation peine aussi à se faire entendre : le service d'ordre sait donner de la voix. Quelqu'un chante L'Internationale, couverte par le Bro Goz »( Sébastien Carney, Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948) p. 140-141).

Le congrès de Rosporden adopte pour drapeau breton le gwenn-ha-du conçu par Morvan Marchal et se fixe un but : la Bretagne aux Bretons !

Le jeune Raymond Delaporte, né en 1907 dans une famille noble et aisée de Châteauneuf-du-Faou, qui deviendra le dirigeant du PNB pendant la guerre, fait son entrée dans la mouvance Breiz Atao au congrès de Rosporden. Célestin Lainé, alors étudiant à Navale à Brest, né à Nantes quai de la Fosse le 25 octobre 1908, mais qui grandit à Ploudalmezau, avec sa mère (son père, marin de commerce, était souvent absent, comme celui de Mordrel), qui connaît déjà Youenn Drezen, Jakez Riou, l'abbé Perrot et Morvan Marchal, participe lui aussi au congrès fondateur du Parti Autonomiste Breton à Rosporden. Célestin Lainé, qui devient à cette époque un lecteur régulier de L'Humanité, est fasciné par la figure de Lénine, son héros du moment avec Cadoudal, et de plus en plus en rupture avec son milieu conservateur et catholique même s'il restera toujours proche et dans une relation filiale avec l'abbé Perrot.

Étaient présents au Congrès de Rosporden les Alsaciens Hermann Bickler et Paul Schall, le Corse Petru Rocca, les Flamands Edouard Buyck, Joseph Takx et Franz Wieldiers, la Galloise Meirion Dyfnallt Owen, le Tchécoslovaque Levterntz, et l'Irlandais Oscar Mac Uileas. La dimension panceltique du combat breton devient moins réellement prometteuse que la réunion avec les nationalistes alsaciens, corses et flamands dans le cadre d'un Comité central des Minorités nationales de France... inauguré au terme du Congrès à Quimper, au café de l'Epée, le 12 septembre 1927.

Hermann Bickler deviendra un fervent nazi. Il sera haut gradé du service de renseignement de la SS en France pendant l'occupation. Bickler formera en France des mouvements de contre-guerilla dirigés contre la résistance et impliquant des collaborateurs français. Il finira chef de la Gestapo à Paris et gardera des relations amicales et politiques avec les responsables du mouvement breton les plus engagés dans la collaboration avec les nazis pendant la guerre, résolvant leurs problèmes matériels à distance, comme on peut le voir en lisant les souvenirs d'Anna Youenou sur son mari Fransez Debauvais.

La création du PAB intervient justement en réponse, en forme de désolidarisation, à un manifeste de parlementaires bretons protestant contre le parallélisme effectué entre le mouvement autonomiste alsacien, accusé d'être à la solde des Allemands, et le mouvement régionaliste breton, mais finissant cette lettre ouverte par une protestation de fidélité indestructible à la France. Le modèle du nouveau Parti Autonomiste Breton est le mouvement alsacien de Paul Schall, qui connaît une véritable audience populaire, et qui est victime de la répression de l’État français qui sait les journaux nationalistes alsaciens soutenus financièrement par les Allemands. L'équivalent de Breiz Atao en Alsace, le journal Diz Zufunft, créé en 1925, a 28 000 abonnés.

C'est suite au soutien affirmé et bruyant de Mordrel et de Breiz Atao aux autonomistes alsaciens qui sont arrêtés les uns après les autres, soupçonnés de travailler pour les intérêts allemands, que les autorités françaises commencent à s'intéresser à Breiz Atao que jusqu'à présent elles ignoraient. Le Comité Central des Minorités Nationales de France se réunit à Paris le 4 décembre 1927 pour protester contre les mesures anti-alsaciennes. Le 4 février 1928, sur ordre du juge d'instruction Mitton de Mulhouse, intrigué par l'existence de ce CCMNF, des perquisitions ont lieu en Corse, en Flandre, et en Bretagne, chez Debauvais, Mordrel, Duhamel. Ce début d'intérêt de l’État et de la presse pour le mouvement autonomiste breton répond au vœu de ses chefs, qui en espèrent un regain de publicité leur permettant de toucher enfin le grand public.

A l'époque, ce sont paradoxalement davantage les liens de certains leaders du mouvement breton avec les communistes et l'URSS qui inquiètent les autorités et la presse jacobine. Ainsi, Le Matin voit la « main de Moscou » derrière l'action du CCMNF. La police, quand elle perquisitionne chez lui, constate que Mordrel s'est rapproché, par l'intermédiaire de l'ex-anarchiste Colomer, des Amis de l'URSS. On trouve aussi chez lui une chanson antimilitariste de Duhamel. Le journal L'Humanité, le PCF de l'époque, étant très ouvert aux revendications autonomistes au nom du modèle de l'URSS de fédération des peuples et de l'anticolonialisme, et très critique vis à vis de la répression des militants alsaciens, certains, comme le journaliste André Chaumeix, dans le Figaro, n'hésitent pas à voir une conspiration soviétique dans le regain d'activité des autonomismes et leur association : « Dans toutes ses formes et dans toutes ses acceptions, l'autonomie n'est que le nom de la révolte contre la patrie. (…) Dans sa lutte contre les sociétés occidentales, Moscou se sert de toutes les armes. La notion d'autonomie lui sert à rassembler contre la France toutes les passions insensées ou suspectes qu'elle flatte (André Chaumeix - « Autonomismes », Le Figaro, 13 février 1928 – cité par Sébastien Carney p. 145)».

De fait, Maurice Duhamel tente une démarche auprès du Komintern en 1929 à travers un mémorendum envoyé à l'ambassade soviétique à Paris pour obtenir une aide financière et idéologique pour le PAB de l'Internationale communiste mais elle n'aboutit pas.

Maurice Duhamel, de son vrai nom Maurice Bourgeaux

Maurice Duhamel, de son vrai nom Maurice Bourgeaux

Les premiers liens avec l'Allemagne

Breiz Atao reçoit son premier soutien financier venu d'Allemagne en octobre 1929 de Robert Ernst, qui soutient différents mouvements autonomistes européens au profit de son pays. Robert Ernst prend alors 10 000 francs de parts dans l'imprimerie dont Breiz Atao fait l'acquisition.

Un ami de Robert Ernst, Hans-Otto Wagner, est présent au congrès de Rosporden et de Châteaulin. Jeune étudiant allemand, membre d'une association nationaliste et pangermaniste, l'alsacien est « notre abonné le plus ancien » dira Mordrel dans Breiz Atao. Wagner travaille alors pour le compte de l'Auswärtiges Amt à qui il rend des comptes. Il vient en Bretagne non seulement par sympathie autonomiste mais pour évaluer l'importance et les possibilités du mouvement breton. Il met les jeunes bretons en relation avec les milieux officiels allemands pour leur obtenir notamment des bourses pour qu'ils puissent faire leurs études en Allemagne. Hervé Le Helloco, dit « Bob », est le premier à se rendre en Allemagne après le congrès de Châteaulin. Par la suite, chaque année, au moins un militant autonomiste breton verra son voyage en Allemagne financé et organisé. Breiz Atao fait même de la réclame pour ces voyages d'étude.

Hans Otto Wagner qui sera un des responsables de l'Abwehr, les services secrets allemands, avant guerre, collaborera à la Société d'études celtiques ( cette société d'études celtiques, comme l'a montré Georges Cadiou dans L'hermine et la croix gammée, n'avait que l'apparence universitaire : elle était liée à la section du renseignement de l'espionnage militaire -l'Abwerh II- préparant l'intervention clandestine auprès des mouvements séparatistes des minorités nationales : les Flamands, les Bretons, les Irlandais, les Basques, Tyroliens et Corses... ) et écrira dans Stur, la revue fasciste de Mordrel, sous le pseudonyme de Dr Welter, dans les années 1930. Il entretiendra notamment des liens très forts avec Lainé et Mordrel jusqu'à la guerre.

Néanmoins, avant le début des années 30, personne à Breiz Atao ne songe à cautionner le nazisme qui gagne du terrain. « La préoccupation, écrit Sébastien Carney, serait même de s'en démarquer : la confusion possible entre l'hevoud et le symbole du NSDAP incite le PAB à abandonner son insigne, tout en envisageant l'Allemagne avec bienveillance. Si Hitler « n'est sûrement qu'un aventurier démagogue ( (Maurice Duhamel, « Les « Nazis » », Breiz Atao n°125, 2 novembre 1930»), son succès, bien compréhensible, est la rançon des frustrations héritées des traités de 1919, et de la politique étrangère de la France, seule à blâmer dans cette affaire. Sans approuver la politique du chef du NSDAP, Duhamel se montre assez compréhensif vis-à-vis du « geste de self-défense » de l'Allemagne, qui ne cherche qu'à protéger sa culture menacée par la mutilation de son territoire. Dans la même veine, Mordrel salue la fin de l'occupation de la Rhénanie par la France, tout en déplorant de voir s'y manifester l'impérialisme allemand qu'il justifie cependant par les maladresses des chefs séparatistes rhénans compromis avec la France » (Sébastien Carney - Breiz Atao ! Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré : une mystique nationale (1901-1948), p.153)

Morvan Marchal et Olier Mordrel sont nommés co-présidents du nouveau Parti autonomiste Breton. Yann Bricler, le cousin de Mordrel, en est le secrétaire général et Fransez Debauvais l'administrateur du journal Breiz Atao. « Pendant l'année 1928, écrit Sébastien Carney, le PAB tente de s'organiser en sections regroupées en fédérations provinciales sous l'autorité d'un Comité directeur composé de Marchal, Debauvais, et Mordrel et d'un Comité politique qui réunit probablement Duhamel, Sohier, Millardet, Tassel, Derrien... Aux sections s'ajoute la toute nouvelle Fédération des étudiants bretons fondée à Rennes en décembre 1927. Une vingtaine de jeunes groupés autour de Célestin Lainé décident d'avoir une existence officielle »2. Célestin Lainé bretonnise alors son nom : Gwenael An Henaff.

Un conseil politique et de rédaction est aussi nommé avec notamment Maurice Duhamel, le critique musical de Breiz Atao, et Yann Sohier, deux hommes de gauche par conséquent, proches de la mouvance communiste.

A la suite du congrès, les représentants des nationalistes alsaciens-lorrains et corses signent avec nos bretons à l'hôtel de l'Epée la charte de fondation du Comité Central des Minorités Nationales de France. Des nationalistes flamands assistent à la scène.

Le fédéralisme international du PAB

Pour la première fois, à Châteaulin, un congrès du mouvement « Breiz Atao » bénéficie d'une vraie publicité médiatique grâce aux répurcussions des procès de Colmar contre les autonomistes alsaciens : des journaux comme Le Temps, Le Figaro, L’œuvre, Vu, s'intéressent pour la première fois aux autonomistes bretons. Après Colmar, il y a eu semble t-il une augmentation importante du tirage de Breiz Atao : 800 exemplaires imprimés en 1927, 2000 ou 3000 en 1928. Certaines sources évoquent 350 abonnés de Breiz Atao en 1929. Des concours d'abonnements sont organisés par l'équipe de B.A pour stimuler les ventes : Paris se place au premier rang, avec derrière Rennes, Quimper, Guingamp, Nantes, Briec, Angers...

En août 1928, le congrès de Châteaulin fixe l'orientation doctrinale du parti, qui ne compte à l'époque pas plus d'une centaine d'adhérents actifs et plusieurs centaines de sympathisants, en affirmant l'existence d'une nation bretonne et le droit qu'elle a de disposer d'elle-même à travers une autonomie législative et administrative dans le cadre d'une structure fédérale européenne des nationalités qui correspond à l'unification économique progressive de l'Europe. Comme à Rosporden, de nombreuses autres minorités nationales ont été invitées.

Le PAB demande la création d'un Parlement Breton, c'est à dire d'une assemblée législative élue, dont un exécutif serait issu, et la suppression des départements. A la suite des Alsaciens, le PAB milite pour changer la constitution française afin de l'adapter aux réalités régionales.

Le programme du Parti, rédigé par Mordrel, est placardé avant le Congrès de Châteaulin sur une grande affiche collée partout dans le pays, dont la version bretonne est de Fanch Gourvil, secrétaire de la section de Morlaix.

Inquiet par cet activisme, le ministre de l'Intérieur interdit au maire de Châteaulin de louer au PAB la salle de la mairie, poste des gendarmes pour faire disparaître les drapeaux bretons, et réquisitionne les chambres d'hôtel réservés aux congressistes.

On décide de lancer Breiz Atao comme hebdomadaire. Mordrel, dans ses Mémoires, précise quà ce moment le capital de la société financière K.K.E.A.B (« Kevredad-Kretaat evit adsevel Breizh » : « Société de Crédit pour le relèvement de la Bretagne ») passe de 15 000 F à 100 000 ( Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau – p. 137)

Le 29 octobre 1929, l'Imprimerie de Bretagne est créée, à la grande satisfaction de Debauvais qui sillonne la Bretagne à la recherche de souscripteurs. Debauvais se fait rémunérer par cette Imprimerie.

Au Congrès de Châteaulin, le rennais athée et franc-maçon Maurice Duhamel, très bien introduit à Paris dans le monde intellectuel et la gauche, prend la succession de Morvan Marchal.

Seule fausse note du congrès de Châteaulin, Marcel Guieysse quitte le PAB, reprochant à Mordrel et ses amis d'imposer une marque trop internationale et de solidarité inter-autonomismes à Breiz Atao et au Parti en délaissant l'éducation politique et culturelle du peuple breton.

Mordrel s'affirme partisan d'une Bretagne autonome dans une France et une Europe fédérales dans Breiz Atao : « Au-delà de la patrie, de la terre des pères, - la Bretagne – nous ne connaissons qu'une mère : l'Europe ».

Le PAB exprime alors une orientation relativement modérée, qui correspond au vœu de la majorité : il n'est ni séparatiste, ni anti-français, mais fédéraliste et décentralisateur, prêt à collaborer avec toutes les forces de progrès à condition qu'on reconnaisse à un Parlement breton une souveraineté sur ses affaires intérieures.

La déclaration solennelle publiée à l'issue du congrès de Châteaulin dit ainsi :

« Nous ne sommes pas séparatistes. Nous considérons que, dans l'état actuel de l'Europe et du Monde, la rupture de tous les liens entre la Bretagne et la France n'apporterait que des solutions insuffisantes aux problèmes qui se posent à notre pays. Mais nous repoussons une « assimilation » néfaste à nos intérêts matériels et moraux.

Nous ne sommes pas rétrogrades. La vieille Bretagne de nos rois et de nos ducs est à jamais évanouie... Nos regards sont tournés vers l'avenir. Nous sommes des Bretons modernes.

Nous ne sommes pas anti-français. Nous n'avons aucune hostilité à l'égard du peuple français, pas plus d'ailleurs qu'à l'égard d'aucun autre peuple. Nous constatons l'illégitimité de l'autorité de l’État français sur notre pays, où elle s'est imposée en 1790 en violation du traité de 1532.. Nous nous élevons contre son indifférence pour nos besoins économiques, son incompréhension de nos aspirations culturelles, (…) la France n'est pas une nation mais un État comprenant un certain nombre de nationalités, et nous n'acceptons pas qu'on oppose à nos revendications le dogme mystique de la nation une et indivisible, aujourd'hui délaissé par tous les peuples éclairés du globe... Nous revendiquons donc une autonomie administrative et politique dont les modalités et les limites seront fixées par un traité librement débattu et dont l'organe représentatif sera un Parlement breton. (…). Notre programme est fédéraliste (...) Nous ne pensons pas que les Etats modernes soient la forme définitive ne varietur des sociétés humaines» (cité par Georges Cadiou dans L'hermine et la croix gammée – p. 33-34).

Une expérience électorale en forme d'épreuve de vérité

En 1930, le PAB décide de présenter des candidats aux élections législatives partielles de Guingamp et Rennes. « Cette décision, rappelle Michel Nicolas dans son Histoire du mouvement breton, n'est pas sans rapport avec les succès des autonomistes alsaciens qui, en 1928, la même année où s'était déroulé leur procès, avaient fait élire treize députés sur les vingt-cinq candidats présentés ».

C'est un échec retentissant.

Unique candidat présenté par le PAB, Goulven Mazéas, ancien combattant, militant Breiz Atao de la première heure, négociant en pommes de terre, apprécié dans la région, ne recueille que 2 % des exprimés (376 voix sur 16 777) dans sa législative de la deuxième circonscription de Guingamp malgré une campagne de trois semaines très active (80 réunions), animée en particulier par Debauvais et Mordrel.

Mordrel donne de cette campagne une description épique, malgré le résultat dérisoire, qu'il impute de manière assez perfide à la fadeur du candidat Goulven Mazéas, son futur adversaire fédéraliste, peu taillé pour la tâche :

« Le pays fut profondément remué. Les paysans, vers la fin, saluaient du haut de leurs champs nos guimbardes du cri de « Breiz Atao !». A Rostronen, l'auditoire enthousiaste me porte en triomphe. Callac est resté longtemps étonné de l'éloquence d'un mince jeune homme brun prenant à partie le président Daladier sur sa propre estrade et dominant les vociférations et qui, s'étant imposé par son courage, put se retirer sans qu'un geste ait été esquissé contre lui. C'était Debauvais1. Mais le PAB n'était pas dans la course. Deux candidats millionnaires, disposant de cadres éprouvés et faisant appel à la corruption électorale sur une grande échelle, avaient relancé les deux vieux courants : bleus contre chouans. En outre, et ce fut notre erreur, notre candidat, s'il avait eu à nos yeux le mérite rare de faire face aux frais, n'avait ni le physique ni le tempérament d'un candidat. Nos amis nous ont plusieurs fois suppliés de le remplacer par l'un de nous, ce que nous ne pouvions pas faire » (Olier Mordrel, Breiz Atao, édition Alain Moreau, p. 141-142).

A l'élection législative partielle de Rennes Sud, le candidat du PAB fait encore moins bien : 81 voix sur 16 088 !

Au quatrième congrès du PAB, qui se tient à Saint Brieuc en octobre 1930, l'avocat parisien Philippe Lamour, né en 1903, futur père de la DATAR, passé par l'Action Française, par le Faisceau de Georges Valois, puis par un éphémère Parti fasciste révolutionnaire, qui s'est rapproché de Mordrel et de Breiz Atao en 1929, clôt le congrès par un discours qui fait date.

« Se posant en observateur des progrès du parti, écrit Sébastien Carney, il demeure dubitatif et diagnostique un état de crise aux causes multiples. Il pointe les élections, et surtout les commentaires interminables qu'elles suscitent. Si le Parti veut devenir un gouvernement breton, il faut « qu'il prenne les méthodes de la réussite, et non celles de l'échec ». « Vous êtes des révolutionnaires au sens étymologique du mot, qui signifie substituer à un système périmé une nouvelle organisation mieux adaptée aux besoins actuels. Vous êtes un parti qui se développe en dehors des institutions et contre elles », clame t-il... Il prône l' « existence d'une minorité agissante, attendant les événements et prête à les utiliser qui donne à l'ensemble du peuple des mots d'ordre qu'il attend ».

1931 : la crise de l'Emsav et la fin du PAB

L'union sacrée bretonne entre les démocrates de gauche autonomistes, les nationalistes communisants, les militants inspirés davantage par la droite catholique, le mouvement anti-parlementaire monarchiste et fasciste, va se déliter sous la triple influence des conséquences de l'échec électoral, de la montée en puissance et en attrait du « modèle » fasciste, et des difficultés financières liées à l'achat de l'imprimerie et à la parution plus régulière de Breiz Atao.

Les frais de la campagne électorale de Mazéas ne sont couverts qu'en décembre 1930. Le capital de 100 000 francs de la KAB est quasiment englouti, la dette à court terme de la KAB monte à 40 000 francs. Breiz Atao, devenu hebdomadaire, avec les frais liés au salaire du directeur de l'imprimerie, Debauvais, qui n'a jamais su gérer, est déficitaire. Cette question financière gangrène d'autant plus le Parti qu'elle est récurrente et que certaines familles aisées de militants sont mises à contribution.

Maurice Duhamel lui-même, quand il publie en février 1931 dans Breiz Atao sa lettre où il annonce son départ, met en avant le clivage entre nationalistes et fédéralistes, ces derniers étant censés être de moins en moins bien vus au Parti sous l'effet d'une droitisation, exprime peut-être en termes idéologiques la désillusion lié à la frustration de son désir d'obtenir un statut de permanent lié à la direction de la rédaction de Breiz Atao. En tout cas, ce qui est avéré, c'est que Duhamel était en désaccord avec Debauvais et le choix d'avoir acheté une imprimerie, dont le matériel vétuste devait constamment être renouvelé. Il demandait depuis des mois à Mordrel de pousser à la démission de Debauvais. Le refus de suivre de Mordrel aurait peut-être provoqué la décision de rompre de Duhamel (Olier Mordrel, Breiz Atao, p. 146 ).

Mordrel était déjà à ce moment moins présent, peut-être ébranlé notamment par un accident mortel qu'il avait provoqué en tuant un petit garçon en roulant à pleine vitesse dans le bourg de Quimerc'h à bord de sa Citröen C 4 en juin 1930.

Lors du extraordinaire du PAB convoqué deux jours avant par Debauvais dans un numéro spécial de Breiz Atao pour les 11 et 12 avril à l'hôtel Moderne à Rennes, Debauvais, accusé de la déroute financière d'un journal qui n'a plus paru depuis deux mois est désavoué.

Mordrel démissionne avec lui.

Dans Breiz Atao, il rend un bel hommage à son ancien associé avec lequel les rapports vont singulièrement se tendre à la fin des années 1930 : « Debauvais passait son temps à se battre avec des factures, des traites et des comptes courants... Ce grand travailleur consacra sa vie à constituer et surtout, surtout, à maintenir sur pied une organisation d'action. Il fut plus que le grand commis du mouvement. Par sa constance dans l'effort le moins rétribué qui soit, en réussissant à faire marcher pendant vingt ans une affaire en permanence déficitaire ; par son sang-froid souriant en face des pires catastrophes ; par son intelligence aiguë et son goût implacable des faits, allant de pair quand il le jugeait bon avec le plus complet détachement sentimental ; par sa profonde humanité et son dévouement à la personne des camarades dont il faisait siennes les peines et les difficultés ; par ses qualités de diplomate sachant donner le change sur ses intentions, alliées à une fermeté pouvant aller jusqu'à la brutalité, il restera sans doute unique dans nos annales militantes. Son physique n'imposait pas ; il manquait de lettres et d'imagination créatrice, mais il avait la chose la plus rare : le caractère. Sa santé était chancelante, mais il n'a jamais donné de répit à sa carcasse, sauf pour quelques séjours en sana, et pendant des années, il n'a pas dormi plus de trois ou quatre heures, car après avoir passé ses journées sur les marchés où il déballait avec sa mère, ou dans une arrière-boutique de pharmacien à doser les potions, il s'enfermait la nuit au bureau de B.A. Minuit ou midi, pour lui, cela n'avait pas beaucoup d'importance : ce qui devait être fait était fait à l'heure

fixée. Il n'a jamais su ce qu'était un dimanche, jour consacré par définition au travail de direction » (Olier Mordrel, Breiz Atao p.150).

D'autres militants du PAB sont moins élogieux et indulgents vis-à-vis de la gestion de Debauvais. Certains laissent entendre que Debauvais aurait pu se servir dans la caisse de l'impremerie pour payer « le chauffage central », et Mordrel s'y servir pour financer ses virées dans les « night clubs ».

De fait, Mordrel, dont les affaires d'architecte ne marchent pas malgré son talent certain, du fait sans doute des réticences à faire travailler un autonomiste breton déclaré, est couvert de dettes, d'autant qu'il aime mener grande vie, sortir, séduire, et s'est acheté une « Amilcar » toute neuve à crédit. Selon Anna Youenou - dont le magasin de produits bretons, Ti Breiz, sert de pompe à liquidités pour la cause bretonne et ses militants - qui n'aime guère Olier Mordrel, il fait sans cesse des demandes d'argent auprès de son cousin Bricler, dont la femme est « bien rentée » et auprès du journal (Anna Youenou, Fransez Debauvais de Breiz Atao et les siens, t. 1 – p. 393).

Le Congrès décide de réduire la parution à une cadence bimensuelle, il ouvre une souscription et nomme un nouveau Comité de rédaction de 5 membres, avec une majorité au courant fédéraliste de gauche, dirigé par Ronan Klec'h et inspiré par Duhamel, soutenu par Morvan Marchal. Ce dernier, qui a pourtant démissionné et été remplacé par Duhamel l'année précédente, est réélu.

Debauvais reste néanmoins secrétaire du PAB, et refuse de remettre à ses successeurs la comptabilité du journal. On sous-entend en face de lui qu'il aurait pu puiser dans les caisses, les frais normaux du journal n'expliquant pas un déficit de 130 000 francs en deux ans.

La nouvelle direction du PAB, pour ne pas avoir à assumer les dettes de l'imprimerie de Breiz Atao, décide de saborder le journal et de créer à la place La Nation bretonne (gardant « Breiz Atao » en sous-titre) dont le premier numéro paraît le 7 juin 1931. Les sections de Paris et d'Angers, les plus nationalistes, s'indignent, parlent de coup d'Etat.

Une réunion de conciliation a lieu à Guingamp le 19 juillet 1931 en présence notamment de Yann Bricler, Fransez Debauvais, Loeiz Derrien, André Gefflot, Ronan Klec'h, René-Yves Creston, Meavenn, Olivier Mordrel, Louis Rouzic, Yann Sohier : « l'assemblée reconnaît les décisions du congrès extraordinaire de Rennes, décide que le nouveau titre cédera la place à l'ancien dès que les administrateurs actuels auront reçu les garanties qu'ils demandent et remet au prochain congrès du parti qui aura lieu au même endroit fin août toutes les questions d'organisation et de doctrine qui devront être résolues dans un esprit de concorde retrouvé".

Debauvais immédiatement annonce que ses successeurs ont trahi leur mandat, exploite l'émotion causée par la disparition de Breiz Atao en annonçant la parution d'un nouveau journal que rien ne distingue de l'ancien sous le même titre : ce Breiz Atao rebelle de Debauvais finalisé en novembre est proclamé organe du Parti.

La section de Rennes réclame l'exclusion de Debauvais.

C'est la confusion la plus totale. Debauvais explique à sa manière la crise du PAB dans ce Breiz Atao 100 % Deb : « Breiz-Atao a été jusqu'à ce jour une large fraternité jusqu'au jour où une ignoble cabale lui porta un coup mortel ; mais le jour où la discorde fut attisée, « Breiz Atao » était moribond... un mouvement c'est un moral. Le moral du nôtre a été brisé sciemment et volontairement. La ligue fédéraliste de Bretagne s'est offerte comme un bassin de décantation...

Quand on appartient à un mouvement comme le nôtre, on ne doit pas ignorer que la police n'emploie jamais d'autres procédés pour démolir un mouvement qui gêne le gouvernement... ».

Des deux côtés, on fait courir les rumeurs. Yves Delaporte laisse entendre que Duhamel entend ruiner l’œuvre de vingt ans de Mordrel et Debauvais pour réintégrer la SFIO qu'il avait quitté vingt ans plus tôt. Pierre de Flotte, du groupe War Zao est décrit comme un agent du ministère de l'Intérieur. Maurice Duhamel, en face, fait courir des bruits sur la malhonnêteté de Debauvais et Mordrel. L'ennemi devient intérieur.

Scission du PAB entre la Ligue Fédérale de Bretagne et le second PNB (Parti National Breton)

Seulement, les fédéralistes « de gauche » décident de la scission et de la création de la Ligue Fédérale de Bretagne démocrate, décentralisatrice, internationaliste et pacifiste, bien que comptant des nationalistes bretons bon teint: en sont Mazéas, Marchal, Creston, Klec'h, Gefflot, Duhamel et d'autres. Lors de leur congrès de Dol, en août 1932, les fédéralistes présents ne sont que dix-sept.

Pourtant, les animateurs de la Ligue Fédérale de Bretagne, aussi bien opposés à l'autoritarisme et à la dérive nationaliste ultra de Debauvais et Mordrel qu'au courant clérical et anti-républicaine et anti-communiste des Delaporte, ne sont pas en reste de légitimité au regard du combat autonomiste.

Marchal est le personnage clef de la renaissance de l'emsav après guerre.

Goulven Mazéas est l'un des fondateurs du Groupe régionaliste Breton et de « Breiz Atao » en 1919. Le jeune Mazéas, originaire du Léon, était revenu des tranchées antimilitariste, résolument hostile au discours cocardier et nationaliste français. Un de ses slogans pour l'élection législative de Guingamp était « A bas la guerre ! ». Goulven Mazéas, marié à une alsacienne de religion juive, vera sa famille, femme et enfants, dénoncée et envoyée à Drancy en décembre 1943. Prevenu et supplié, l'ancien ami nationaliste alsacien-lorrain Herman Bikler, devenu un ponte de la Gestapo, les fera libérer et les sauvera d'une déportation à Auschwitz (Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne – Yoran Embanner – p. 43-45).

Maurice Duhamel, rennais issu d'une famille républicaine et laïque, dreyfusard précoce à 15 ans, qui rompt avec la franc-maçonnerie à vingt ans après « l'affaire des fiches » (le ministère Combes faisait dépendre l'avancement des officiers et fonctionnaires de leurs opinions politiques et religieuses) est le principal théoricien et orateur du PAB après 1927, celui qui est le plus connu.

La Ligue Fédérale de Bretagne n'est pas un Parti en tant que telle : la double appartenance est acceptée. Par exemple, Morvan Marchal, qui s'est rapproché du Grand Orient, sera aussi membre du Parti radical socialiste. La Ligue Fédérale de Bretagne ne rassemblera qu'un quart environ des adhérents du PAB, soit une centaine d'adhérents. Son lieu d'implantation géographique est plutôt la Haiute-Bretagne et Paris.

La nation bretonne cesse de paraître fin août, bientôt remplacée par La Bretagne fédérale en novembre 1931. La Bretagne Fédérale sera un journal anticlérical plutôt marqué à gauche dans lequel on trouve les signatures de Goulven Mazéas, Maurice Duhamel, Morvan Marchal, Arsène Gefflot, Hervé Le Menn, Augustin Catelliot, René Ryckwaert, Fanch Elies. Ce journal pacifiste, fédéraliste, anti-fasciste, paraîtra vingt et une fois en trois an et demi (voir Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne – Yoran Embanner – p. 20).

Ainsi, cet article cité par Kristian Hamon, dans Les nationalistes bretons sous l'occupation (Yoran Embanner, p.21) :

« Le langage des feuilles nationalistes bretonnes n'est pas différent de celui des journaux chauvins du monde entier. L’œuvre de libération consiste essentiellement à inculquer la haine de « l'étranger » au cœur des Bretons (…) La pensée des racistes bretons semble singulièrement dangereuse pour la figure du futur État breton. Un pays aussi varié que le nôtre ne saurait s'accommoder d'un Etat fondé sur un principe unitaire, ni au nom de la race aryenne, ni au nom d'une confession déterminée, ni au nom d'un celtisme imposé et de commande (la Bretagne n'est, anthropologiquement parlant, que fort peu nordique). Il n'y a jamais eu, il n'y a pas, il ne peut y avoir en Bretagne de mise à l'index contre l'un quelconque de ses enfants. Derrière le drapeau, même breton, largement déployé, il y a presque toujours un coffre-fort ».

Le n°1 de la Bretagne Fédérale le 20 novembre 1931 rappelle avec une certaine naïveté ou grandiloquence incantatoire la dimension internationaliste et pacifiste du mouvement, la paix et l'amitié entre les peuples étant posées comme l'objectif à valeur universelle de la lutte politique contre le chauvinisme, l'impérialisme et le militarisme français : « Nous sommes fédéralistes et nous sommes Bretons. Des hommes positifs conscients de ce qu'ils sont, pénétrés d'un idéal de fraternité des peuples. (…) Nous jugeons qu'au-dessus des nationalités, il y a l'homme, l'humanité, le monde, qui, s'il était mu par un sentiment de fraternité humaine, aspirerait au règne de la paix, de la concorde universelle, ce qui ne sera possible que lorsque chaque peuple aura pris conscience de lui-même (….) Mais nous ne verserons pas dans l'utopie qui consiste à vouloir fédérer des pays impérialistes, des États unitaristes qui, chacun dans son cadre, se défient, s'enorgueillissent d'un nationalisme outrancier et prêchent au monde leur supériorité sur les autres pays du globe ».

Le rennais Ronan Klec'h (de son vrai nom René Rickwaert) qui a participé avec Morvan Marchal à la création du drapeau breton, le Gwenn-ha-Du, exprime bien que ce qui distingue le courant fédéraliste du mouvement breton, c'est qu'il ne limite pas le combat au nationalisme et au séparatisme, mais se bat en plus pour des valeurs humaines universalistes, des idées de progrès, de démocratie, d'égalité, de paix, dans la conscience de l'enjeu de l'imminence d'une nouvelle guerre liée à la montée du fascisme :

« Certes, Bretons, conscients de notre nationalité, nous aimons notre patrie et estimons, en accord avec les nationalistes, qu'un « self governement » lui est nécessaire pour réaliser pleinement toutes ses possibilités. Pourtant, comme dit l'autre, il y a la manière. Et voilà où nous nous séparons. Tout l'idéal des nationalistes et séparatistes bretons consiste en ceci : rendre à la Bretagne, par tous les moyens, les libertés qui lui furent arrachées par la force. Le reste, on s'en fout (…). L’œuvre de libération consiste essentiellement à inculquer la haine de l'étranger au cœur de tous les Bretons sans faire aucune discrimination entre l'Etat responsable et le peuple français (…). Cet antagonisme nous amena à la séparation d'août 1931. On n'allie pas le feu et l'eau. Aujourd'hui, en présence des événements qui marchent à pas de géant et nous conduisent inéluctablement à une nouvelle catastrophe mondiale, je ne puis que nous féliciter de voir notre action enfin libérée de l'influence débilitante de tous ceux qui, endormis dans les songes du passé, ne veulent rien connaître au-delà des horizons de la Bretagne » (« Eux et nous », 1932 - Cité par Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne – Yorann Embanner, p. 21).

Le 27 décembre 1931, au mini-congrès de Landerneau, 16 délégués d'un PAB qu'ont quitté les fédéralistes de gauche décident de créer le Parti National Breton après avoir fait le procès de la politique suivie depuis le Congrès de Rosporden, marquée selon eux par trop de participation à la politique nationale, trop d'internationalisme fédéraliste, pas assez de formations des cadres,

d'enseignement de la langue, d'organisation locale. Le PNB revient à un nationalisme étroit, sans programme politique international ni programme économique, se bornant à réclamer pour la nation bretonne des droits remis à cause par la domination française.

L'ancienne direction du PAB est partiellement désavouée, même si Debauvais continue à travailler au nouveau journal Breiz Atao : Mordrel n'est pas présent lors des débuts de ce second PNB, désormais dirigé par les frères Delaporte. Il cesse de contribuer à Breiz Atao après avoir dit qu'il « se retirait de l'action politique pour des raisons familiales et professionnelles » puis il part en Allemagne, où il est reçu par Robert Ernst.

Breiz Atao, dans ces divisions, aurait perdu 75 % de ses abonnés : 302 en 1932, selon le journal.

En vue du congrès de Landerneau, néanmoins, les anciens du PAB ont décidé de suivre le nouveau « Parti nationaliste breton » (Strollad broadel Breiz) qui s’appellera finalement « Parti National Breton » parce que Raymond Delaporte, tout à son christianisme, est rétif à l'intrusion d'autres -ismes. Sohier, Guiyesse, Bricler, Debauvais, Mordrel, soutiennent le PNB.

Debauvais continue à faire paraître un Breiz Atao qui n'est plus que mensuel, avec l'aide de Raymond Delaporte, de Herrieu, de Meavenn.

BREIZ ATAO, 1927: le congrès de Rosporden qui donne naissance au Parti Autonomiste Breton

BREIZ ATAO, 1927: le congrès de Rosporden qui donne naissance au Parti Autonomiste Breton

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 08:10
Vie et destins de l'Emsav : Première partie: l'émergence du mouvement régionaliste avant la première guerre mondiale - par Ismaël Dupont

I.L'émergence du mouvement régionaliste avant la première guerre mondiale.

L'Emsav (prononcer Emzao), un terme qu'on peut rapprocher du risorgimento italien et qui suppose l'idée d'un soulèvement, d'un relèvement, désigne le Mouvement breton, la revendication culturelle, régionaliste ou nationaliste bretonne. Le néologisme Emzao est utilisé pour la première fois dans un ouvrage publié par le barde Taldir Jaffrennou dans le titre d'un ouvrage intitulé La Génèse d'un Mouvement (Ganedigez eun Emzao). François Vallée évoque en 1927 « an emzav broâdel » au sujet du mouvement nationaliste gallois dans ses souvenirs de voyages parus dans Gwalarn, traduisant alors emzav ou emzao par « soulèvement », au sens de « révolte ». C'est Raymond Delaporte qui l'introduit en 1932 dans la revue Breiz Atao pour désigner plus directement les mouvements culturels et politiques organisés en réseau qui défendent la cause bretonne : la culture, la langue, l'autonomie ou l'indépendance de la Bretagne.

On distingue couramment trois Emsav : celui d'avant la guerre de 1914, celui de l'entre deux guerres, enfin le troisième Emsav né après la Seconde Guerre Mondiale.

La Bretagne a perdu son indépendance en 1532, quarante-et-un ans après le mariage contraint d'Anne de Bretagne avec le roi de France Charles VIII le 6 décembre 1490 au Château de Langeais en Touraine. Elle ne bénéficie plus d'un statut privilégié d'autonomie depuis la nuit du 4 août 1789. La province a été divisée en janvier 1790 en cinq départements dans ses limites historiques. L'unité nationale, l'uniformisation et la centralisation sont devenues des caractéristiques distinctives de la construction de l’État français depuis la Révolution Française, elle-même héritière à ce niveau de tendances déjà présentes dans l'absolutisme monarchique.

Les particularismes culturels bretons sont souvent méprisés par les élites françaises et bretonnes francisées, considérés comme suspects car on les assimile à des archaïsmes et des marques d'inculture qu'instrumentalisent l’Église et les forces conservatrices d'Ancien Régime. La République, la libre pensée, la modernité ont à conquérir leurs droits contre le breton, support et véhicule de la tradition réactionnaire. La langue bretonne, qualifiée de « dialecte », de « jargon », est accusée d'entretenir les divisions et l'obscurantisme.

Ce préjugé intellectuel qui traduit aussi un rapport de classe a été particulièrement puissant chez les Conventionnels de la Révolution Française, qui auront bientôt à lutter contre un clergé et une paysannerie bretonne résistant aux réformes de sécularisation, notamment à travers les guerres de la Chouannerie.

Ainsi, Barère définit le 27 janvier 1794 à travers le langage les diverses formes de la réaction : « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton, l'émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque. Brisons ces instruments de fanatisme et d'erreur... Nous devons aux citoyens l'instrument de la pensée publique, l'agent le plus sûr de la Révolution, le même langage ».

L'abbé Grégoire n'est pas en reste : « Je ne puis trop le répéter, il est important qu'on ne pense en politique qu'extirper cette diversité d'idiomes grossiers qui prolonge l'enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ». En 1792, la Convention rejette d'ailleurs un projet de loi visant à établir un enseignement bilingue en Basse-Bretagne, Corse, Alsace et Pays Basque.

Depuis longtemps, en Basse-Bretagne même, il y avait un certain dédain de classe des élites sociales urbaines francisées, ouvertes aux idées et aux lettres françaises, pour le peuple rural et urbain bretonnant. C'était comme deux mondes étrangers qui cohabitaient. Pour leur part, la petite noblesse comme la paysannerie riche et éduquée parlaient aussi bien le breton (utile pour communiquer avec ses serviteurs et dans les relations économiques) que le français.

Au cours du XIXe siècle, qui a vu la situation économique et sociale du « petit peuple » breton se dégrader nettement, cette fracture s'est encore accentuée, de même que s'est approfondi le mépris de classe des élites françaises pour un monde rural bretonnant miséreux. Joël Cornette, dans son Histoire de la Bretagne et des Bretons (éditions du Seuil, 2005) parle « d'un effondrement économique quasi généralisé » au début du XIXe siècle, conséquence des guerres de la Révolution et de Napoléon et de leurs conséquences dramatiques notamment sur le commerce des toiles. « l'Annuaire des Côtes-du-Nord recense, en 1836, 37 000 mendiants et 43 000 indigents dans le département, pour une population estimée à 598 872 habitants. Dans ses Recherches statistiques dur le Finistère, Armand Duchâtellier évalue pour l'année 1830, d'après ses sources préfectorales, le nombre de mendiants à 32 041, pour une population totale de 503 256 habitants... Gustave Flaubert ne manque pas de noter, lors de son voyage breton en 1847, la misère endémique qu'il rencontre au fil de ses étapes : « Dès que vous arrivez quelque part, les mendiants se ruent sur vous et s'y cramponnent avec l'obstination et la faim. Vous leur donnez, ils restent ; vous leur donnez encore, leur nombre s'accroît, bientôt c'est une foule qui vous assiège. Vous aurez beau vider votre poche jusqu'au dernier liard, ils n'en demeurent pas moins acharnés à vos flancs, occupés à réciter leurs prières, lesquelles sont malheureusement fort longues et heureusement inintelligibles . Si vous stationnez, ils ne bougent ; si vous vous en allez, ils vous suivent ; rien n'y remédie, ni discours, ni pantomime. On dirait un parti pris pour vous mettre en rage, leur ténacité est irritante, implacable (…). Ils sont si pauvres ! La viande est pour eux un luxe rare (…) Pour le pain, on n'en mange plus tous les jours1 »2

La misère dans les campagnes et le sous-développement qui vont caractériser la Bretagne du XIXe siècle au début du XXe siècle, dus notamment aux conséquences de la destruction du commerce breton avec les anglais et les espagnols causée par la politique étrangère de la France, à la forte natalité et à la densité démographique, à l'insuffisance des terres et à la petitesse des propriétés, au retard industriel, à l'analphabétisme et au retard dans l'éducation des masses ( en 1832, Habasque, cité par Joël Cornette dans son Histoire de la Bretagne et des Bretons tome 2. Des Lumières au XXIe siècle, note qu'il n'existe que 15 écoles élémentaires dans les Côtes-du-Nord pour 600 000 habitants) va avoir des incidences sur l'image de la Bretagne et de sa culture pour les Français et chez les Bretons eux-mêmes. Alors que la Bretagne était à la Renaissance une des régions les plus prospères d'Europe, avec une dynamique démographique qui était alors un signe de prospérité, elle va apparaître, avec ses traditions préservées en partie par le peu d'essor urbain et industriel, comme enfoncée dans la pauvreté et la stagnation, ce qui aura un impact très durable sur la perception de la culture et de la langue bretonnes elle-même. Il n'y a qu'à lire les truculentes Mémoires d'un paysan bas-breton de Jean-Marie Déguignet, lui-même mendiant professionnel quand il était enfant dans les années 1830 en Cornouaille, pour s'en convaincre : loin de valoriser les traditions comme son contemporain et « pilleur de contes » et intellectuel régionaliste Anatole Le Braz, il les perçoit comme un facteur d'arriération et de maintien du peuple dans une résignation par rapport à ses conditions de vie indécentes et à la domination d'élites sociales héritières de l'ancien régime. Inversement, la pauvreté révoltante de beaucoup de Bretons, qui se traduit par des épisodes de famines, d'épidémies particulièrement meurtriers au XIXe siècle, sera un facteur de révolte patriotique d'élites intellectuelles bretonnes qui tiendront l’État français pour responsable de la misère bretonne, laquelle, loin d'être atemporellement liée à une culture singulière ennemie du progrès, serait associée au rattachement à la France de l'ancien Duché de Bretagne indépendant. Ainsi, l 'Histoire de Bretagne de Pitre-Chevalier est un réquisitoire contre trois siècles de domination française en Bretagne.

Cette révolte patriotique de certaines consciences bretonnes est favorisée aussi par la politique sectaire d'éradication de la langue et des traditions culturelles bretonnes que poursuit l’État au XIXe siècle, y compris sous la monarchie. Ainsi, en 1831, un ordre commun explicite est donné par les préfets des Côtes-du-Nord et du Finistère : « Il faut, par tous les moyens possibles, favoriser l'appauvrissement, la corruption du breton jusqu'au point où, d'une commune à l'autre, on ne puisse pas s'entendre... Car alors la nécessité de la communication obligera le paysan d'apprendre le français. Il faut absolument détruire le langage breton ». La même année, rappelle Jean-Jacques Monnier qui cite cet ordre brutal et cynique, Auguste Romieu, le sous-préfet de Quimperlé, « traitait d'une façon très coloniale ses administrés et appelait le clergé au secours de la politique de destruction du breton : « Créons, pour l'amélioration de la race bretonne, quelques-unes de ces primes que nous réservons aux chevaux et faisons que le clergé nous seconde en n'accordant la première communion qu'aux seuls enfants parlant le français ». Et encore : « La Basse-Bretagne, je ne cesserai de le dire, est une contrée à part qui n'est plus la France. Exceptez-en les villes, le reste devrait être soumis à une sorte de régime colonial »1. En 1845 encore, sous la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe toujours, qui se distingue également par la férocité de la colonisation de l'Algérie, assise sur une semblable présomption de supériorité culturelle, le sous-préfet du Finistère dans son « Discours aux instituteurs » exprime sans fard les ambitions de l’État français en matière d'assimilation et de destruction de la langue et de la singularité culturelle bretonne : « Surtout rappelez-vous, messieurs, que vous n'êtes établis que pour tuer la langue bretonne ».

A partir de 1871, la IIIe République s'attelle à travers l'idéologie, l'administration et l'école à construire une nation unifiée par la négation des particularismes culturels régionaux et le combat contre leur expression, notamment linguistique.

L'enseignement de l'histoire se fait dans le cadre d'un « roman national » français et d'une téléologie patriotique conduisant à gommer la diversité des héritages historiques et des cultures régionales.

En 1886, le nombre de bretonnants en Basse-Bretagne est encore très important, de l'ordre de 1 300 000 locuteurs2 dans le Finistère, le Morbihan, les Côtes d'Armor, sur une population totale de 3 millions de Bretons sur les cinq départements. L'usage quotidien et quasi exclusif du breton est largement majoritaire en Basse-Bretagne, à l'ouest de la ligne linguistique Lamballe-Vannes.

Le Breton reste une langue orale et peu écrite (à part par les gens d’Église), divisée de surcroît en plusieurs dialectes. Les gens du peuple en Basse-Bretagne qui ne maîtrisent que le Breton se sentent souvent inférieurs, notamment quand ils doivent faire des démarches officielles ou composer avec une administration s'exprimant exclusivement en français.

Leurs enfants, depuis le Second Empire, sont punis par la pratique répressive du « symbole » quand ils parlent leur langue maternelle à l'école : on accroche à leur cou un objet infamant jusqu'au moment où la victime surprend un camarade en train de commettre le même « délit ». Le détenteur du symbole en fin de journée reçoit une punition. Cette mesure pédagogique n'a d'ailleurs pas été utilisée qu'en Basse-Bretagne.

En 1902, une circulaire d'Emile Combes interdira même d'enseigner le catéchisme et de prêcher en breton, puis, dans le cadre de ces dispositions anticléricales, on tente en 1903 au Parlement d'interdire de célébrer la messe en langue vernaculaire. 127 prêtres sont alors suspendus pour avoir effectué leur prédication en breton. Cette mesure est particulièrement blessante car obliger les prêtres à prêcher en français, c'est s'assurer que le message religieux de ces derniers ne sera pas compris par les fidèles.

Or, dans le Finistère, à cette époque, indique Claude Geslin,« 70% des élèves suivent le catéchisme en breton et les prônes sont prononcés en breton dans 82% des paroisses, même dans la très française ville de Brest, le breton restant la langue unique de 54% des paroisses du département ». Emile Combes défendit son initiative à la Chambre par des propos assimilant comme les révolutionnaires jacobins la langue bretonne à un refuge de la superstition et de l'obscurantisme : « S'ils (les prêtres) s'obstinent à n'employer que le breton dans les églises, c'est parce que, dans leur esprit, il s'y rattache de vieux souvenirs et de vieilles traditions, souvenirs et traditions d'une sujétion morale qui se perd dans la nuit des temps. La langue française les aurait promptement éteints. Ne pouvant la chasser de l'école, certains prêtres la consignent à la porte de l'église. Sermons et catéchismes se font uniquement en breton, parce que le breton se prête moins que le français à exprimer les idées nouvelles, ces vilaines et détestables idées républicaines dont la langue française est l'admirable messagère ». La politique anti-cléricale de la République au début du XXe siècle a été violemment ressentie dans une région encore largement conservatrice et chrétienne et pratiquante et pourra aussi alimenter la volonté de défendre les libertés et les traditions bretonnes contre l’État.

Plus généralement, c'est aussi l'inquiétude face aux ruptures de la modernisation (sécularisme, effacement progressif des traditions d'une civilisation rurale, urbanisation, industrialisation, exode rural et émigration, essor du mouvement ouvrier) qui va générer en retour une résistance à l'intégration républicaine et une valorisation de la culture et de l'identité bretonne héritée de l'histoire.

La redécouverte et l'exaltation de la Bretagne par les intellectuels au dix-neuvième siècle

La revendication bretonne s'affirme au XIXe siècle dans un contexte intellectuel de développement du Romantisme, d'essor de l'histoire ethno-nationale, de surcroît d'intérêt pour la spécificité des cultures populaires à l'encontre du privilège de l'idée universaliste et univoque de progrès de la civilisation, et de mise en avant du paradigme racial. Les ethnies, avec leurs origines lointaines et leur caractère particulier, qui par leur combinaison sont à l'origine des nations ou des peuples civiques modernes, deviennent chez Augustin Thierry ou Michelet par exemple, des forces structurantes de l'histoire. L'intérêt intellectuel pour la Bretagne sera aussi à replacer dans le courant du renouveau des études gauloises : la documentation sur les Celtes ou Gaulois croît fortement au XVIII e siècle (dom Bouquet publie en 1738 un Recueil des historiens de la Gaule et de la France et Simon Pelloutier, en 1740, une Histoire des Celtes, et particulièrement des Gaulois et des Germains) .

Ce siècle marqué par la triple rupture de la Révolution Française, d'une tendance à la déchristianisation dans les villes et chez les élites sociales et du développement capitaliste et industriel, fut le siècle de l'Histoire, du Romantisme, de la fascination pour le primitif, les races, le caractère singulier et essentiel des peuples.

Ces penseurs s'intéressent ainsi à l'expression des survivances d'un noble caractère archaïque dans le peuple, ses chants et ses traditions, qui ont résisté à la modernisation rationaliste et bourgeoise. La Bretagne est foi et poésie, aliment du rêve héroïque et de la nostalgie. « La Bretagne, comme l'écrit Nelly Blanchard dans un article important, « Fictions et fonctions de la Bretagne au XIXe siècle », est née de la prise de conscience d'une fin : elle a été perçue comme entité substantielle à partir du moment où des intellectuels, historiens et écrivains, ont compris qu'un monde était en train de s'achever, que quelque chose allait disparaître. L'entrée progressive des sociétés occidentales, et donc de la société bretonne, dans l'ère industrielle et les soubresauts de l'histoire depuis la Révolution française ont bouleversé ce que l'on croyait jusque-là inébranlable, ce qui semblait si évident, si éternel, que l'on y prêtait peu d'attention ».

Ces intellectuels étaient des aristocrates ou des bourgeois, souvent non bretonnants de naissance, fascinés par une culture orale et populaire traditionnelle qu'ils découvraient comme un continent étranger et néanmoins voisin, un monde en voie de disparition qui communiquait avec un passé héroïque et très ancien.

Leur rapport à la culture sociale et intellectuelle de leur temps, marquée par le triomphe de la bourgeoisie commerciale et industrielle, le progrès technique, l'urbanisation, l'acculturation par l'école et la presse, le positivisme, était très critique, du fait d'idées sociales conservatrices, chrétiennes ou socialistes, et d'un tempérament idéaliste.

Il n'est pas abusif de dire que ces penseurs ont forgé pour nous en même temps qu'ils les ont retrouvés comme altérité à un monde français moderne bourgeois, rationaliste et désenchanté, le sentiment et l'idée de la Bretagne comme matière intellectuelle et imaginaire.

L'histoire indépendante, les traditions et l'identité culturelles bretonne sont redécouvertes et exaltées au cours du siècle par des savants, historiens, érudits, intellectuels romantiques comme Hersart de la Villemarqué, Pitre-Chevalier, Arthur de la Borderie, Luzel, Anatole Le Braz, Emile Souvestre.

La ferveur pour l'histoire bretonne de nombreux aristocrates peut s'expliquer en partie comme un moyen de ferrailler contre les idées révolutionnaires et la bourgeoisie locale, en rappelant la vieille alliance de la foi, de la tradition, de l'ordre du monde rural, de la noblesse et des libertés bretonnes.

Le marquis Hersart de la Villemarqué (1815-1895), né à Quimperlé et ayant grandi à Pont-Aven, fils d'un député-maire du Finistère, diplômé de l'école des Chartes, en collectant une riche littérature orale faite de chants et poèmes à dimension historique, entend redonner la fierté de leurs origines aux Bretons et promouvoir contre les idées révolutionnaires et bourgeoises l'idée d'une Bretagne chrétienne unie derrière ses guides naturels : la morale traditionnelle, les nobles et les prêtres. Son Barzaz Breizh (chants populaires de Bretagne), chef d’œuvre de la langue bretonne, souvent perçu comme une Bible témoignant de l'histoire, du tempérament et de la spiritualité des Anciens Bretons, a souvent servi plus tard de manuel d'initiation à la ferveur bretonne. Il est publié en 1839, puis enrichi en 1845 et 1867. Dans sa préface de 1867, Hersart de la Villemarqué, devenu barde au sein du Gorsedd gallois en 1838, défend l'idée que « le Breton est toujours le même par le cœur depuis douze siècles ». La permanence de l'âme ou du caractère national, redécouvert dans le sacré des origines, s'oppose à l'apparente transformation historique qui est ressentie comme un abaissement du statut et de la condition des Bretons, et une décadence plus générale des valeurs.

De son côté, Arthur Moyne de La Borderie (1827-1901), avocat vitréen ayant reçu lui aussi une formation d'historien à l'école des Chartes dont il est sorti premier en 1852, donne un cours d'histoire de la Bretagne à la faculté des lettres de Rennes de 1890 à 1893 « qui révéla aux Bretons le caractère national de leur passé » (Olier Mordrel, Breizh Atao).

Le 4 décembre 1890, en ouvrant son cours d'Histoire de la Bretagne, il fait sensation en déclarant : « La Bretagne est mieux qu'une province, elle est un peuple, une nation véritable et une société parfaitement distincte dans ses origines, parfaitement originale dans ses éléments constitutifs ». Politiquement, le conseiller général d'Ille-et-Vilaine et député La Borderie se situait à l'extrême-droite et se « distinguait par sa dénonciation permanente et haineuse de la Commune comme de tout mouvement socialisant et ouvrier », rappelle Georges Cadiou dans L'Hermine et la croix gammée. Il manifestait en toute chose « son éloignement des institutions républicaines » (Jean Pascal) et, à chaque fois qu'un député de gauche s'exprimait à la Chambre, il s'exclamait « Et la Commune ! » quel que soit le sujet abordé !

De fait, les intellectuels qui exhument et restaurent la dignité de l'Histoire et des expressions culturelles bretonnes, même s'ils manifestent leur nostalgie de l'âge d'or de la Bretagne indépendante et en pleine possession d'elle-même, se situent au moins autant dans le cadre d'une critique de la République et de la Révolution et d'une défense des valeurs des Blancs contre celle des Bleus que dans celui d'un mouvement nationalitaire revendicatif comme dans d'autres pays de culture celte ou en Europe Centrale.

Il y a quelques contre-exemples à cette tendance conservatrice ou réactionnaire des passeurs de l'identité bretonne, comme le collecteur de contes et chansons populaires, enseignant puis journaliste à L'Avenir de Morlaix François-Marie Luzel (1821-1895), le premier à mettre en doute l'authenticité de certains chants du « Barzaz Breiz », ou encore l'écrivain, républicain et socialiste saint-simonien Emile Souvestre (1806-1854), natif de Morlaix qui publia « Les Derniers Bretons » (1836) faisant écho au « Dernier des Mohicans » de Fenimore Cooper exprimant une fascination pour un monde en voie de disparition. Emile Souvestre réédite en 1835 le Voyage dans le Finistère (relatif aux années 1794-1795, et publié une première fois en 1799) du révolutionnaire, président du district de Quimperlé, Jacques Cambry, qui voit dans la Bretagne une forme d'âge d'or et une civilisation tout à fait particulière, et écrit lui-même une description du Finistère 40 ans plus tard (Le Finistère en 1836), qui alimente des articles passés à La Revue des Deux Mondes allant à l'encontre des préjugés parisiens sur une prétendue « barbarie bretonne », en plaidant pour un peuple qui possède sa propre langue, sa propre poésie, ses traditions, sa culture » (Barbel Plötner-Le Lay, Redécouvrir Émile Souvestre, Skol Vreizh, 2013, p.151 ). Souvestre formule d'ailleurs des thèses très proches des théories actuelles sur l'origine de la langue bretonne. Il soutient: « 2°Que les habitants de la Grande-Bretagne, qui avait été peuplée par des Gaulois, parlaient le Celtique 3° Que les Bretons qui sortirent d'Albion et se répandirent dans l'Armorique y trouvèrent la langue qu'ils parlaient eux-mêmes. 4° Qu'ils n'eurent pas besoin en conséquence de changer la langue qui existait dans la Petite-Bretagne et que cette langue, qui s'est conservée jusqu'à nos jours, est le bas-breton ».

A partir du milieu du XIXe siècle, les publications sur la culture et l'histoire bretonne et celtique se multiplient : la Revue de Bretagne (1857), Feiz ha Breiz (1865), La Revue Celtique (1870) , les Annales de Bretagne (1897).

Le paradigme celtique est à l'honneur : en 1855, La Villemarqué, Luzel et Le Scour créent l'Académie Bardique ; ils organisent en 1867 à Saint-Brieuc le second congrès inter-celtique.

En dehors de ces intellectuels qui ont eu une influence importante pour la transmission écrite d'un patrimoine culturel populaire de tradition orale et pour la construction d'une idée de l'identité bretonne, les forces sociales qui se montrent attachés à la conservation des particularismes culturels et sociaux de la Bretagne, à la défense de la langue, sont également plutôt conservatrices au XIXe siècle : noblesse, clergé et paysans aisés de Basse-Bretagne, milieux économiques.

Le premier mouvement régionaliste : l'URB (1898-1911).

Tandis qu'une première éphémère Association Bretonne créée en 1843 et comptant parmi ses membres deux tiers de nobles avait été dissoute par Napoléon III en 1858, l'Union régionaliste bretonne (ou Kevredigez broadel Breiz) naît le 16 août 1898 à la mairie de Morlaix à l'issue d'un « Appel au peuple breton », manifeste signé par des écrivains comme Anatole Le Braz, des artistes, des ecclésiastiques et des industriels dans le prolongement de la représentation du Mystère de saint Guénolé. L'URB compte bientôt environ un millier d'adhérents, parmi lesquels des noms aussi importants pour la culture bretonne que Charles Le Goffic, François Vallée, le musicien Guy Ropartz.

L'URB fonctionne comme un groupe d'influence et de concertation et rassemble surtout des notables du monde rural attachés à la défense des intérêts bretons et de l'ordre social traditionnel. Michel Nicolas note : « A ses débuts, c'est l'élément clérico-aristocratique qui prédomine : 25% de nobles, 11% de prêtres, 11% de professions libérales, 11% de commerçants, 6% de fonctionnaires, 6% d'artistes, 5% d'industriels, 4% de professeurs, 4% d'étudiants...

Lors de sa création, l'URB comprend cinq sections : décentralisation, économie, histoire et littérature, langue bretonne, beaux arts. L'U.R.B a donc prétention d'exercer une activité dans trois domaines : les structures administratives, l'économie, la culture ». Politiquement, l'U.R.B prétend se situer au-dessus des clivages partisans et religieux, surtout attachée à la défense de la langue et au renouveau de la culture celtique.

Toutefois une des déclarations solennelles de l'URB au Congrès de Lesneven en 1903 est éloquente sur les présupposés conservateurs du mouvement régionaliste : « Nous ne faisons pas de politique, nous faisons seulement œuvre de préservation sociale ».

L'ennemi, c'est clairement le socialisme, et son influence grandissante dans le monde paysan. Le discours social de l'URB consiste à conserver les vertus traditionnelles chez le travailleur, notamment la résignation. Lors du même Congrès de Lesneven, on assiste ainsi à un échange révélateur entre l'Abbé Favé et le président de l'URB, le marquis de l'Estourbeillon.

  • l'Abbé Favé : « Nous ne devons pas perdre de vue que de nouveaux barbares, ennemis de notre race, ennemis de nos traditions et de notre foi sont à nos portes. Etudions quels sont les moyens de les combattre victorieusement. Sous prétexte de semer des doctrines politiques, ils travaillent à métamorphoser l'esprit de nos compatriotes. Il faut voir quelle peut être la part des ouvriers agricoles dans le mouvement socialiste. L'incendiaire rôde autour de la cité. »

  • le Marquis de l'Estourbeillon : « Nous ne devons pas, en effet, nous cacher que la question est très grave, que le danger est imminent. Il y a peu de régions qui ne soient « infestées » par le socialisme. Tout ce qui est la domesticité sera, avant quelques années peut-être, passée au socialisme. Il est très urgent d'étudier la question. »

Comme député de Vannes, le marquis de l'Estourbillon, qui défend la langue bretonne sans être bretonnant lui-même, siège à l'extrême-droite de la Chambre des députés, dans le camp des ultras catholiques et réactionnaires. Georges Cadiou rappelle que lors de l'Affaire Dreyfus, il fut l'un des députés bretons les plus acharnés contre le capitaine juif injustement condamné. Jean-Marie Déguignet, le truculent auteur des Mémoires d'un paysan bas-breton souligne avec férocité le caractère inégalitaire et réactionnaire de ce premier mouvement politique régionaliste breton qu'est l'U.R.B :

« Ces régionalistes dont le jésuite et voleur Le Braz est le président, travaillent quand même à parquer les exploités en s'efforçant, en recommandant à leurs sous ordres, petits curés et petits maîtres d'écoles, de maintenir parmi les enfants, petits et grands, la langue et les mœurs bretonnes. Car ces coquins savent bien que tant qu'ils ne pourront lire que des livres bretons qui ne sont tous que des livres religieux, ceux-ci resteront dans l'abrutissement, dans l'avachissement et l'imbecillité, c'est à dire dans les meilleures conditions possibles pour être exploités sous toutes les coutures (…). C'est bien cela, messieurs les régionalistes monarchico-jésuistico-clérica-fardo-bretons. Votre but serait de renfermer les pauvres Bretons dans leurs vieilles traditions sauvages, dans leur langue barbare, dans leurs croyances stupides, afin que vous puissiez toujours par leur art et votre « industrie spéciale » bien les exploiter en en tirant le plus de suc possible ». (Mémoires d'un paysan bas breton, Jean-Marie Déguignet -2001, p. 527 : cité par Georges Cadiou dans L'Hermine et la croix gammée)

A l'issue du congrès de l'URB à Guingamp en 1901 a été créé un Gorsedd (assemblée) des druides, bardes et ovates de Petite-Bretagne, dirigé par un grand druide, François (Taldir) Jaffrennou. Ses pratiques rituelles et ses costumes s'inspirent du collège bardique gallois. Taldir Jaffrenou adaptera d'ailleurs d'un chant gallois le Bro Gozh va Zadou qui deviendra l'hymne national breton dans les années 1930 et 1940 malgré le caractère controversé de son auteur, jugé opportuniste, dans les milieux nationalistes bretons.

Une autre association culturelle bretonne, dans un registre plus conventionnel, est créée en 1905 par l'abbé Jean-Marie Perrot, le Bleun-Brug (Fleur de Bruyère), se donnant pour tâche d'associer et de défendre l'une par l'autre la langue bretonne et la religion catholique.

1911 : première fracture au sein de l'Emsav – apparition de mouvements nationalistes coupant le cordon avec le traditionalisme social et catholique.

Au congrès de Saint Renan en juillet 1911, une scission se produit au sein de l'URB, avec la création de la FRB – ou Unvaniez Arvor.

Olivier Mordrel en expose ainsi les raisons avec humour dans Breiz Atao, son écrit, qui est en même temps un plaidoyer pro domo, sur l'histoire du mouvement breton :

« On est surpris aujourd'hui du peu de consistance de ce qu'on pourrait nommer sans redondance l'action régionaliste. Car d'action point, en dehors d'un congrès annuel. Une réunion de rentiers renforcée de paisibles fonctionnaires en vacances, dirigés par des propriétaires fonciers n'ayant d'autre souci majeur que leur passe-temps, aboutissant naturellement à un bal de clôture où tout le monde se déguisait « en breton ». Il y eut aussi quelques petites fêtes municipales à l'occasion de la célébration d'un anniversaire historique, situé de préférence dans un lointain passé ou dépourvu de signification politique. Si une stèle de pierre ou une effigie de bronze rappelle aux gens de Questembert le souvenir d'Alain le Grand ou à ceux du Conquet la mémoire de Jean-François Le Gonidec, « père de la langue », c'est à l'URB qu'on le doit... L'abcès creva au congrès de Saint Renan en 1911. Les bardes, qui ne supportaient pas de voir que la prédominance de la langue française n'était pas mise en question, les « républicains » fatigués de faire le jeu des réactionnaires, la jeunesse cultivée enfin, écœurée que des bretonneries de pacotilles se soient substituées à la recherche d'une véritable culture nationale, tout ce monde-là sortit en claquant la porte, après que le jeune et bouillant Iouan En Dibreder (Yves Le Diberder,d'origine lorientaise, dirigera à partir de 1911 la revue Breizh Dishual (Bretagne libre) puis Brittia (1910-1913). Dans l'entre deux-guerres, il réalisera un collectage de contes et chansons dans le Vannetais, puis, après avoir été un temps libraire à Angers, il se consacrera à l'écriture, deviendra journaliste à l'Ouest-Eclair. Sous l'occupation, il rejoint sous le pseudonyme de Youenn Didro l'équipe de rédaction du quotidien collaborationniste La Bretagne de Yann Fouéré ) ait arraché la bannière herminée du podium où, selon lui et ses amis, elle n'avait que faire dans cette « termaji"

Les dissidents fondèrent à Rennes, peu après, un nouveau groupement, qui fut définitivement intitulé Fédération Régionaliste de Bretagne (FRB). L'atmosphère y fut différente, on y fit une place plus large à la langue bretonne et, par la suite, le président – qui devait le demeurer à vie-, l'industriel folkloriste Jean Choleau, fit découvrir à beaucoup d'amoureux de la Bretagne, qui n'en savaient rien, que si leur pays avait un cœur et une âme, il avait aussi un estomac. Il se préoccupa des artisans, de l'émigration, des salaires, des zones économiques et préfaça en quelque sorte la conception de la « Bretagne-Région Économique »... Pour le reste, la nouvelle société ne se distingua guère de l'ancienne : elle resta aussi académique et coupée du public qu'auparavant ».

La scission conduite par Jos Parker, ancien vice-président de l'URB, et Jean Choleau, donne donc naissance quelques semaines plus tard à cette organisation rivale de l'URB. Le FRB compte un peu plus d'une centaine d'adhérents en 1911, moins de prêtres et de nobles, plus de professions libérales et intellectuelles des villes. Il est moins traditionaliste, plus proche des idées républicaines, du catholicisme social de Marc Sangnier et du « Sillon » que du catholicisme ultra. Parmi les créateurs du FRB, on trouve aussi des bardes comme Berthou et Jaffrennou qui veulent rénover la celticité par retour au paganisme druidique. De nouveaux et jeunes militants viennent au FRB, qui s'illustreront dans le mouvement nationaliste et culturel de l'entre-deux guerres : Maurice Duhamel, Camille Le Mercier d'Erm, Emile Masson, François Vallée, Louis Henrio (Loeiz Herrieu).

Maurice Duhamel, musicologue anticlérical d'origine rennaise, a 28 ans quand il quitte l'URB pour la FRB avec Emile Masson, Camille Le Mercier d'Erm, François Vallée et Loeiz Herrieu. Il a déjà, après avoir appris le breton, parcouru le Trégor, la Cornouaille et le Léon pour collecter des contes et des chants. Nous retrouverons plus tard ce brillant intellectuel membre du PCF dans les années 1920, rédacteur en chef de la revue Breiz Atao, membre des Bretons émancipés, l'association communisante présidée par son ami Marcel Cachin. Maurice Duhamel incarnera avec d'autres, comme Morvan Marchal (à une certaine époque car son parcours idéologique est loin d'être linéaire) ou Goulven Mazéas, la tendance progressiste et fédéraliste de l'Emsav de l'entre-deux guerres.

Autre figure intellectuelle et progressiste quelque peu isolée de ce premier emsav, membre de la FRB, Emile Masson (1869-1923), professeur d'anglais d'origine brestoise, amoureux du pays de Galles, correspondant du journal socialiste Le Rappel du Morbihan (organe de la SFIO du Morbihan), est un penseur socialiste de tendance syndicaliste révolutionnaire, ami avec Elisée Reclus, Kropotkine, qui tout en préconisant l'enseignement du breton et en refusant de penser l'internationalisme par exclusion avec le lien national et l'enracinement dans une culture qui ouvre aussi à l'universel, souhaite une ouverture de la Bretagne sur le monde moderne. « La langue d'un peuple, c'est la peau de son âme », écrivait-il2. Il signe l'appel de Camille Le Mercier d'Erm pour la constitution d'un Parti nationaliste Breton en 1912. Emile Masson établit moins l'opposition entre Bretons et Français qu'entre bourgeois francisés de Bretagne et le peuple resté breton, mais prolétarisé, et ce faisant, coupé de ses possibles. Emile Masson décrit à la manière romantique les Bretons comme « un peuple d'insurgés, fils authentiques de pilleurs d'épaves, de brûleurs de manoirs, de réfractaires » . Il crée depuis Pontivy où il enseignait l'anglais au collège la revue Brug (« Bruyères ») en 1913 : cette revue libertaire bilinguevoulant répandre partout en Bretagne « les paroles émancipatrices des Reclus, Ibsen, Tolstoï, Proudhon, Renan, Kropotkine » s'arrêtera au bout de 19 numéros en 1914. Emile Masson cherche à y éduquer politiquement la paysannerie bretonnante, sans laquelle le concours de laquelle selon lui la révolution ne pourrait aboutir. Il la sensibilise à la lutte des classes, à la liberté de pensée, à l'antimilitarisme et à l'union nécessaire des travailleurs. Antée, Les Bretons et le socialisme est un ouvrage de Masson qui aura une certaine influence au milieu des années 20 sur le second Emsav : ils fournira une boîte à outil et une perspective politique pour extirper le combat régionaliste de sa gangue cléricale, réactionnaire et conservatrice et pour construire une doctrine fédéraliste en conciliant pour un temps autonomisme breton et internationalisme.

François Vallée (1860-1949), qui a déjà cinquante-deux ans en 1912, était déjà un des fondateurs de l'Union Régionaliste Bretonne en 1898. C'est le premier enseignant à avoir donné des cours en breton, au lycée Saint Charles de Saint Brieuc, dès 1890. Il fera bientôt partie des grands réformateurs et rénovateurs de la langue bretonne, avec son Grand dictionnaire français-breton, publié en 1931. On le surnommera Tar ar Brezoneg, le Père du Breton. François Vallée, qui anime la revue Kroaz ar Vretoned (la Croix des Bretons), exercera une forte influence intellectuelle au départ sur la nouvelle génération des militants nationalistes bretons, celle de Breiz Atao, d'abord pour les convaincre de la nécessité de s'approprier la langue bretonne pour défendre les droits de la Bretagne, car la grande majorité d'entre eux n'est pas bretonnante.

Quant à Camille Le Mercier d'Erm (1888-1978) né à Niort d'un père imprimeur originaire de la région de Ploërmel, c'est lui qui perturbe « par un puissant sifflet » (Olier Mordrel) en 1911 la cérémonie d'inauguration, en présence du général Lyautey, du monument du sculpteur Boucher célébrant dans une niche de la mairie de Rennes l'union de la Bretagne à la France, où l'on voyait Anne de Bretagne à genoux devant le roi de France. La représentation était jugée par beaucoup de Bretons injurieuse envers leur pays. La statue sera dynamitée en 1932 par Célestin Lainé, qui reprenait là un vieux projet conçu par Morvan Marchal et Breiz Atao.

L'année précédente, Camille Le Mercier d'Erm, membre du Gordsedd de Bretagne, avait réalisé une tournée pour réunir les éléments d'un comité d'action séparatiste, considérant que la position régionaliste était insuffisante. En 1913, Le Mercier d'Erm écrit ses Origines du Nationalisme Breton où il confesse sa dette vis à vis des grands prédécesseurs qui ont réveillé le sentiment patriotique et national breton : Brizeux, Luzel, Pitre-Chevalier, La Borderie.

Deux revues sont créées en 1912. Breiz-Dishual (Bretagne libre), de petit format, dirigée par Camille Le Mercier d'Erm et Brittia.

Cette dernière revue, dirigée par Yves Le Diberder, se donnait pour but, commente Olier Mordrel dans Breiz Atao, « de faire de la langue et de la culture celtiques le fondement de la renaissance bretonne. Elle reprochait à l'URB « d'avoir couvert la Bretagne d'une épaisse couche de ridicule que tous es calfats du royaume mettront des années à enlever ». Et Olier Mordrel d'ajouter : « On en a soupé de la bretonnerie sous toutes ses formes, y compris la séparatiste ! On en a soupé de cette littérature si niaise, si plate, roulant toujours sur les mêmes thèmes fades, sur de fausses légendes bretonnes... ».

Sans revendiquer l'indépendance, jugeant l'intégration à la France regrettable mais irréversible, Brittia parle crûment d'asservissement de la nation bretonne. Ainsi, à propos du choix d'une fête nationale, on peut lire ces lignes, signées d'Alan Quéré : « Nous sommes nous aussi un peuple asservi. Notre Kossovo (défaite des Serbes par les Turcs en 1389) s'appelle Saint-Aubin-du-Cormier. Mais nous avons dans notre histoire une date analogue et plus récente. C'est le 26 mars 1720, jour où Pontcallec monta sur l'échafaud pour avoir voulu libérer sa patrie. D'autres conjurés partagèrent son sort et avec leurs têtes tomba le dernier espoir qu'ait eu notre Bretagne de recouvrer son autonomie » (mars 1912).

Breiz Dizual (« Bretagne libre »), qui se crée à l'issue de l'inauguration du « monument de honte » à Rennes en octobre 1911, est la revue du premier PNB, le Parti Nationaliste Breton (à distinguer du second PNB, Parti National Breton), clairement séparatiste - contrairement à l'URB et à la FRB.

Le PNB rejette la plate-forme de revendication de réorganisation administrative du régionalisme comme une manière de ratifier la dépendance de la Bretagne : « le régionalisme, si l'on veut bien y prendre garde, n'est en somme, en ce qui concerne la Bretagne, que l'affirmation de l'emprise étrangère »

Ce premier PNB, dont l'existence éphémère s'achève à l'été 1914, entend prioriser le combat national, passant par l'enseignement des deux preuves et supports de la nationalité bretonne, l'Histoire et la langue, sur l'affrontement entre républicains et traditionalistes ou réactionnaires. Pour le PNB et les rédacteurs de la revue Breiz Dizual, en partie écrite en langue bretonne, il faut poursuivre l'homogénéisation de la langue bretonne commencée avec l'harmonisation de l'orthographe des dialectes cornouaillais, léonard et trégorrois en 1908 : le K.L.T (Kerne, Léon, Tregor). Breiz Dizual, dont le comité de rédaction, à peine inférieur au nombre d'adhérents du P.N.B, est constitué de treize personnes, consacre de longs développements à l'impact de la transmission de l'histoire et de la langue bretonne, mais ignore la dimension socio-économique et ce fait peine à crédibiliser la perspective d'une Bretagne indépendante. Son impact est très confidentiel, encore plus que celui de l'Union Régionaliste Bretonne et la Fédération Régionaliste de Bretagne.

Parmi les militants de ce premier PNB, outre Camille Le Mercier d'Erm, on trouve Louis-Napoléon Le Roux, Joseph Duchauchix (Ronan de Kerméné), Georges Le Rumeur, et André Guillemot.

Ce premier PNB disparaît à la déclaration de guerre en 1914. Son existence aura été éphémère. Camille Le Mercier d'Erm sera un soutien des jeunes de seize à vingt ans qui fonderont Breiz Atao en 1919, mais il prendra vite sa retraite de l'activité politique pour se consacrer à des activités d'éditeur à Dinard, ce qui ne l'empêchera pas de maintenir des relations suivies avec des militants nationalistes comme Francez Debauvais jusqu'en août 1943 (Anna Youenou, Fransez Debauvais et les siens. Tome 4).

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 08:08
Jean-Paul Sénéchal militant cgt puis sud de l'hôpital de Quimper, a mené des recherches sur le Front Populaire dans le Finistère, en travaillant au début avec Jacques Kergoat (Nîmes)..

Jean-Paul Sénéchal militant cgt puis sud de l'hôpital de Quimper, a mené des recherches sur le Front Populaire dans le Finistère, en travaillant au début avec Jacques Kergoat (Nîmes)..

Une page spéciale particulièrement intéressante du Télégramme.

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 07:00
Archives Pierre Le Rose

Archives Pierre Le Rose

Voici une photo d'une fête du PCF dans le Sud Finistère (probablement près d'un bois à Pont L'Abbé à l'occasion de la fête du PCF créée au moment du Front Populaire, celle où Marcel Cachin a fait un discours en breton en 1938 et dont il nous reste un enregistrement vidéo fameux) dans l'après-guerre avec Henri Rol-Tanguy, natif de Morlaix (1908), métallo parisien engagé à la CGT et au Parti Communiste, volontaire des Brigades Internationales, chef de la résistance, libérateur de Paris, Paul Le Gall, ancien résistant, qui sera secrétaire départemental du PCF du Finistère (à partir de 1956), puis du Finistère Sud (jusqu'en 1982) quand la fédération a été divisée en deux en 1970, membre de la direction nationale du PCF, Alain Signor, responsable du PCF du Finistère et du Morbihan avant-guerre, organisateur du Parti clandestin en Bretagne, puis envoyé en Zone Sud dans la Résistance, puis député finistérien après-guerre et membre du Comité Central lui aussi après-guerre, Pierre Le Rose, secrétaire départemental du PCF de 1953 à 1956, ancien résistant*.

Marie-Pierre Le Rose, membre du Front de Gauche (Ensemble), et sa sœur, ont la générosité d'offrir au Parti Communiste du Finistère les archives politiques personnelles de Pierre Le Rose, ancien secrétaire départemental du PCF Finistère, lesquelles contiennent notamment un lot de photos historiquement très intéressantes, comme celle-ci.

* Renseignements historiques complémentaires fournis par Piero Rainero et Jean-Claude Cariou.
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22 décembre 2015 2 22 /12 /décembre /2015 13:11

Figure politique brestoise, il s'est éteint dimanche, à l'âge de 97 ans. Il avait siégé à l'Assemblée Nationale pendant toute la IVe République.

C'était l'époque où le Parti Communiste français alignait les scores à deux chiffres. L'époque où son groupe de députés était imposant, puissant. C'était sous la IVe République (1946-1958). De cette période, un nom ressort un peu plus que d'autres: celui de Gabriel Paul, député du Finistère.

Et pour cause. Il a siégé sans interruption pendant toute cette République. Belle carrière politique pour ce fils de cheminot, secrétaire comptable à la direction des constructions et armes navales de Brest, militant cégétiste, combattant et prisonnier en juin 1940...

Mais c'est dans la Résistance que Gabriel Paul accède à ses premières vraies responsabilités.

Le PCF vit alors dans la clandestinité. En janvier 1942, Gabriel Paul adhère et rejoint les Francs Tireurs partisans (FTP). Il se charge de l'organisation des maquis. Dans le Morbihan d'abord, puis dans le Finistère. Logiquement, à la Libération, sa légitimité de résistant et le poids électoral du PCF lui ouvrent les portes de la politique.

Dès l'automne 1945, il participe aux travaux préparatoires de la Constitution. Il siège au sein de la première Assemblée constituante, puis dans la seconde, avant de devenir député de la IVe République. Chaque nouveau scrutin est synonyme de réélection. Il ne sera vaincu qu'en 1958, par ce qu'il appelait "la déferlante gaulliste".

En douze ans, le député finistérien ne reste pas inactif. Sujets locaux, nationaux, internationaux, il fait valoir ses convictions. En 1946, lors du vote du budget, il rappelle les besoins financiers particuliers que nécessite la reconstruction du port de Brest. Il vote pour les nationalisations, la revalorisation des salaires, la majoration des allocations familiales; contre le plan Marshall, le pacte Atlantique (création de l'OTAN); dénonce la "guerre impérialiste" en Corée, ou l'état d'urgence en Algérie...

Mais son grand regret restera la parité des salaires entre ouvriers des arsenaux et métallos parisiens. La décision a été prise par décret. "Il aurait fallu une loi!" tonne t-il encore en 2001, au 50e anniversaire de cette mesure. Gabriel Paul était d'ailleurs un ami de Pierre Cauzien, grièvement blessé le 17 avril 1950 et amputé d'une jambe, le témoin principal de Kris et Etienne Davodeau, les auteurs de la BD Un homme est mort. Il tire définitivement un trait sur l'Assemblée nationale en 1968. Après les événements de mai, son parti ne le désigne pas comme candidat. Amertume. "J'ai été surpris. On ne me croyait plus capable de mener une campagne électorale". En 1977, l'Union de la gauche le ramène aux affaires. Il devient vice-président de la communauté urbaine, en charge des transports, de la sécurité et des HLM.

Lui qui n'avait jamais goûté au mandat local y trouve son plaisir. "On a progressé dans tous les domaines dont j'avais la charge", estime t-il plus tard. "Et je pense avoir laissé une bonne image. J'ai aimé ce travail. C'est plus concret, plus intéressant que le travail législatif". Mais comme tout le monde, il assiste à la perte d'influence du PCF au fil des années 1980.

En rénovateur du parti, il n'élude pas le sujet. Alors qu'il s'apprête à fêter ses 70 ans en 1988, il appelle au sursaut. "On n'est pas allé au fond des choses. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Ce n'est pas normal que l'électorat fonde aussi rapidement. C'est qu'on n'a pas su l'entraîner derrière nous". Il quitte ensuite le Parti pour fonder, avec d'autres, Brest nouvelle citoyenneté. Il en était toujours le président d'honneur.

Olivier Pauly

"Heureusement, la population était derrière les grévistes"- entretien avec Gabriel Paul daté du 22 mai 2001.

Quelle était la situation des ouvriers de l'arsenal avant 1951?

Les salaires des travailleurs de l'Etat n'étaient pas homogènes. Ils étaient établis région par région. Plus personne ne s'y retrouvait. Depuis la Libération, les syndicats des travailleurs de l'Etat faisaient valoir une idée: la parité de leurs salaires avec ceux de la métallurgie parisienne. Malgré les promesses du gouvernement, les écarts étaient devenus trop sensibles pour que nous restions les bras croisés.

Où la volonté de changement s'est-elle manifestée en premier? Dans la rue ou au Parlement?

Le 23 mars 1951, un mouvement ouvrier se déclenche à Brest. Les manifestants exigent un redressement des salaires et le versement d'une indemnité forfaitaire de rattrapage sur les traitements de la métallurgie parisienne. Deux jours plus tôt, le 21 mars, avec le groupe communiste, nous avions déposé une proposition de loi à l'Assemblée Nationale. Elle portait sur l'assimilation des salaires. Au cours de la grève brestoise, je me suis rendu compte que notre texte répondait parfaitement à leurs aspirations.

Face au mouvement social, quelle est la réaction du gouvernement?

Au bout de deux semaines de grève, le ministre de la Défense accorde une augmentation aux travailleurs de l'Etat. Elle est insuffisante. Il en accorde une seconde. Ce n'est toujours pas assez. Les choses commencent à traîner. Elles seraient allées plus vite si les autres arsenaux s'étaient joints à nous. Ils avaient peur. S'ils se solidarisaient avec Brest, ils seraient sanctionnés. Heureusement, la population était derrière les grévistes. Dans les communes des environs de Brest, les conseils municipaux votaient des subventions pour les gars de l'Arsenal.

Et votre proposition de loi, où en était-elle?

Le MRP avait lui aussi déposé une proposition de loi, allant dans le même sens que la nôtre. La différence résidait dans le maintien des abattements de zone, que prônait le MRP. Mais en tout état de cause, cela prouvait que nos revendications étaient justifiées. Le jour anniversaire de la mort d'Edouard Mazé, le 17 avril 1951, j'ai interpellé le gouvernement. Pour accélérer les choses. Le gouvernement n'a pas répondu immédiatement. Les pressions des grévistes continuant, la proposition de loi est venue au vote. Nous étions le 12 mai.

La fin du combat?

Non. A la fin des débats, Jules Moch, ministre de la Défense nationale, affirme que le problème ne doit pas être réglé par une loi du Parlement. Selon lui, un règlement du gouvernement suffisait. Il nous a promis un décret fixant la parité entre les salaires de la métallurgie parisienne et ceux des travailleurs de l'Etat. Le texte est entré en vigueur le 22 mai. Nous aurions préféré une loi. Juridiquement, cela aurait été plus solide. Un simple décret peut revenir sur ce qui a été gagné de haute lutte en 1951.

Gabriel Paul, le dernier député communiste de Brest (Ouest-France)
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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 16:22

Film sur Ambroise Croizat Batisseur de la SECU sur france 3 samedi 12 décembre à 15H 20

Le film auquel a collaboré Michel Etiévent “Ambroise Croizat ou le bâtisseur de la sécu” est programmé pour samedi 12 décembre à 15h20 sur France trois Rhône Alpes Auvergne. Il est également prévu que d’autres antennes régionales le reprennent. Mais il sera visible sur internet .Il sortira ensuite en version longue et en salles puis en DVD sous le titre “La sociale” en 2016.Ci dessous le lien...

Amities à tous michel etievent

http://france3-regions.francetvinfo.fr/rhone-alpes/emissions/doc-24-rhone-alpes-alpes-et-auvergne/ambroise-croizat-le-batisseur-de-la-secu.html

Ambroise Croizat, batisseur de la Sécu
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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 10:17
Un levier de pouvoir peu à peu confisqué aux salariés: Une autre histoire de la sécurité sociale, par Bernard Friot et Christine Jakse
Un article magistral paru dans Le Monde Diplomatique de décembre 2015, comme souvent les contributions de Bernard Friot, sociologue et économiste marxiste spécialiste de l'histoire sociale: aux origines de la Sécurité Sociale et de ses problématiques actuelles, la lutte des classes... 

Bernard Friot sait redonner aux institutions sociales leur signification originelle émancipatrice et révolutionnaire pour montrer qu'elles n'ont pas été des conquêtes neutres ou consensuelles, qu'elles sont la voie d'une société socialiste ou communiste dont les germes sont déjà présents dans notre société, sans qu'on les identifie forcément comme tels, mais qu'il faudrait pouvoir étendre et défendre contre les logiques d'appropriation privée du capital.

Un levier de pouvoir peu à peu confisqué aux salariés: Une autre histoire de la Sécurité sociale

Depuis sa création en 1945, le régime général de la Sécurité sociale subit le feu des « réformateurs » de tout poil. Comment expliquer cet acharnement contre un système que l’on réduit souvent à une simple couverture des risques de la vie ? C’est qu’au-delà de l’assurance sociale, les pionniers de la « Sécu » forgeaient un outil d’émancipation du salariat géré par les travailleurs.

par Bernard Friot & Christine Jakse

Dans son roman Les Lilas de Saint-Lazare, paru en 1951, l’écrivain Pierre Gamarra met en scène Mme Récompense, gardienne d’un immeuble parisien.« Porte-moi cette lettre à la petite dame du troisième, et tu auras une récompense », dit-elle souvent aux gamins, qui raffolent de ses bonbons. La politique, la lutte des classes, ça n’est pas son affaire. Pourtant, en ce jour de février 1951, elle se joint au formidable cortège qui, sous une pluie battante, rend un dernier hommage à Ambroise Croizat.

Le peuple de Paris s’est reconnu dans celui qui a mis en œuvre la Sécurité sociale… et qui, depuis, a disparu de la photographie. Ouvrier d’usine à 13 ans, militant syndical et communiste, Croizat est nommé en 1928 secrétaire de la fédération des métaux de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) et négocie en juin 1936 les accords de Matignon. Quel danger présente son action en tant que ministre du travail et de la sécurité sociale, du 21 novembre 1945 au 4 mai 1947, pour que l’histoire officielle ait décidé de l’ignorer ?

La réponse tient en quelques mots : la mise en place d’un régime général de couverture sociale qui non seulement mutualise une part importante de la valeur produite par le travail, mais qui en confie aussi la gestion aux travailleurs eux-mêmes. Croizat n’invente pas la sécurité sociale, dont les éléments existent déjà ; il rassemble en une seule caisse toutes les formes antérieures d’assurance sociale et finance l’ensemble par une cotisation interprofessionnelle à taux unique.

Les allocations familiales, l’assurance-maladie, les retraites et la couverture des accidents du travail du régime général ont ceci de renversant que la collecte des cotisations ne dépend ni de l’Etat ni du patronat, mais d’une caisse gérée par des représentants syndicaux. La puissance du régime général est redoutable : selon l’estimation de l’Assemblée consultative provisoire en août 1945. il socialise dès le départ le tiers de la masse totale des salaires. Ce système unique sera effectif de 1946 jusqu'au milieu des années 1960. Entretemps, il aura fait l'objet d'un travail de sape systématique.

Pour l'histoire officielle, tout paraît simple. L'affaiblissement de la droite et des patrons, les cinq millions d'adhérents de la CGT, le "plan complet de sécurité sociale" prévu par le Conseil National de la Résistance et l'ordonnance du 4 octobre 1945 qui l'institue auraient ouvert un boulevard aux architectes du régime général. C'est une fable. La mise en oeuvre concrète s'avère herculéenne. Avec Pierre Laroque, directeur de la sécurité sociale au ministère, Croizat supervise l'installation du système en lieu et place du méli-melo préexistant: un millefeuille de couvertures par profession, par branche, par catégorie de salariés, par type de risque, auxquelles s'ajoutent les mutuelles et les caisses syndicales et patronales. L'unification repose sur les seuls militants de la CGT, la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) s'étant déclarée hostile à la caisse unique. Les crocs-en-jambe ne manquent pas. Quand les militants dénichent un local vide pour héberger une nouvelle caisse, il arrive qu'une administration le préempte.

Des résistances inouïes

Pourtant, fin août 1946, les hussards rouges ont mis sur pied 123 caisses primaires de sécurité sociale et 113 caisses d'allocations familiales (CAF). Leurs administrateurs, d'abord désignés par le syndicat, seront bientôt élus par les salariés. Parallèlement se négocie, sous l'arbitrage de Croizat, une convention collective avec les personnels des deux instances nationales employeuses; la Fédération nationale des organismes de sécurité sociale et l'Union nationale des caisses d'allocation familiales, ce qui permettra de reclasser plus de 70 000 agents issus des anciennes caisses.

Pourquoi cette séparation entre caisses primaires et CAF, alors que le projet initial prévoyait une caisse unique? C'est que l'idée d'un seul organisme concentrant un tel pouvoir aux mains d'ouvriers se heurte à une résistance inouïe. Les membres de la commission réunie en juin 1945 pour préparer les ordonnances sur la Sécurité Sociale ne parviennent pas à se mettre d'accord. A l'Assemblée consultative provisoire, une majorité obtient qu'on sépare les allocations familiales des assurances sociales (maladie et vieillesse) et des accidents du travail. La démocratie sociale en ressort affaiblie, car les allocations familiales forment alors la composante la plus puissante du régime (plus de la moitié des prestations) et leurs conseils d'administration ne comptent qu'une moitié des élus salariés contre trois quart dans les autres caisses.

Au sein même de la CGT les appréciations divergent. La direction confédérale pousse à l'extension maximale du régime général. Mais les logiques professionnelles portées par les cadres, les fonctionnaires, et les branches comme l'énergie, les mines et les chemins de fer résistent. Ces dissensions pèsent d'autant plus que plane sur la CGT la menace d'une scission. Celle-ci intervient en 1947, au début de la guerre froide, et donne naissance à Force ouvrière (FO). Faisant allusion aux "sérieuses polémiques" internes, un document confédéral publié en avril 1946 explique qu'en vue de la "réalisation de l'unité des assurances ouvrières", "il convient de ne pas créer de nouvelles cloisons financières entre les cadres et le personnel d'exécution, ni entre les professions à taux de salaire relativement elevé et celles dont le taux de salaire ne dépasse pas le minimum vital". La direction confédérale sera battue; l'Asssociation générale des institutions de retraite des cadres (Agirc) est crée en mars 1947.

Quant aux fonctionnaires, si la confédération obtient la même année leur intégration dans le régime général pour la maladie, leurs mutuelles en sont exfiltrées dès 1947 - les mutuelles, rendues obligatoires à partir de 2016 par le gouvernement actuel, sont un adversaire majeur du régime général en matière de santé.

La création en 1958 de l'Union nationale interprofessionnelle pour l'emploi dans l'industrie et le commerce (l'Unedic), puis, en 1961, d'un régime complémentaire de retraite réclamé par le patronat allié à FO et à la CFTC, l'Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés (Arrco), s'effectue contre le régime général. Or, la maîtrise de cette institution par les salariés reposait sur le taux unique de cotisation interprofessionnelle et sur la caisse unique, qui unifient le salariat et réduisent le pouvoir d'initiative des employeurs.

Promoteur de la division des caisses qui fissure l'autonomie ouvrière, le patronat s'appuie également sur le gouvernement, qui, en dernière instance, fixe les taux de cotisation et le montant des prestations. Une telle prérogative n'allait pas de soi, puisqu'il fut question en 1945 que le taux de cotisation soit décidé par les salariés eux-mêmes. Sensibles aux arguments des employeurs, les gouvernements successifs gèlent le taux de cotisation du régime général durant toute la décennie 1950. Ce sabotage de l'institution attise le mécontentement des assurés, qui perçoivent des remboursements très inférieurs à leurs dépenses de santé réelles.

Des campagnes de presse imputent aux gestionnaires ouvriers les conséquences d'une pénurie organisée par le gouvernement. Par exemple, ce dernier maintient les pensions à un niveau extrêmement faible en refusant au régime général la reconstitution de carrière pratiquée à l'Agirc. L'assurance-vieillesse affiche donc un excédent considérable, que l'Etat ponctionne goulûment. Henri Raynaud, secrétaire de la CGT chargé du dossier, montre en avril 1950 que les neuf seizièmes de la cotisation ne sont pas affectés aux pensions, mais autoritairement versés à la Caisse des Dépôts pour couvrir des dépenses courantes de l'Etat. Leur cumul représente à ce moment 155 milliards de francs, soit plus de 20% du produit intérieur brut.

Depuis la fin de la guerre, l'administration fiscale rêve de mettre la main sur la collecte des cotisations. En 1945, la CGT avait réclamé - en vain - un statut mutualiste pour une caisse nationale afin de garantir la long terme le contrôle de l'institution par les intéressés. Coupant la poire en deux, les ordonnances d'octobre 1945 dotent la caisse nationale du statut d'établissement public à caractère administratif, tandis que les caisses locales ressortissent du droit privé. Les relais du ministère des finances bataillent au cours des années 1950 pour obtenir le transfert des cotisations (gérées par les travailleurs) vers l'impôt (géré par l'Etat). Cette offensive fera long feu jusqu'à la création de la contribution sociale généralisée (CSG), un impôt affecté au régime général institué en 1990 par le gouvernement de M. Michel Rocard.

Une autre bataille, mobilisant les mêmes acteurs, fait rage pour restreindre l'emprise de la CGT. Des cinq élections organisées au sein des caisses primaires entre 1947 et 1967 la confédération sort majoritaire, recueillant d'abord 60% des suffrages (puis 50% après la création de FO) devant la CFTC (20%) ainsi que divers acteurs, dont la mutualité (20%). Le patronat s'attache à évincer cet adversaire encombrant de la présidence des caisses en apportant systématiquement ses voix aux candidats de la CFTC, de FO, de la Confédération générale des cadres (CGC), avant de se heurter au rapprochement entre la CGT et la minorité progressiste de la CFTC. La centrale chrétienne entame en effet une déconfessionnalisation qui aboutit en 1964 à la création de la Confédération française démocratique du travail (CFDT). C'est d'ailleurs l'élection de présidents de caisse issus de l'unité CGT-CFDT qui précipitera la reprise en main gouvernementale et patronale de cette expérience d'autonomie ouvrière.

Au demeurant, l'intervention de l'Etat ne fut jamais absente. D'abord légère, elle s'accentue au fil des ans: contrôle financier (1948), mise sous tutelle des caisses déficitaires (1950), création de l'Inspection de la Sécurité Sociale (1960), réduction des pouvoirs des conseils et professionnalisation des dirigeants des caisses (1960). Le coup de grâce est porté en août 1967 par les ordonnances Jeanneney, qui imposent le paritarisme. Auparavant, les syndicats élisaient deux fois plus de représentants que le patronat dans les caisses primaires; chacun en désignera désormais un nombre égal. Cette réforme, portée par le Conseil national du patronat français et par FO - son secrétaire général André Bergeron revendiquera la copaternité du dispositif-, s'accompagne de la suppression des élections des conseils, amputant ainsi les administrateurs de leur légitimité auprès des salariés. Le patronat cogérera ainsi la plus symbolique des institutions ouvrières. Alors, par enchantement, l'assiette et le taux de cotisation au régime général progresseront de nouveau...

Soixante-huit ans plus tard, on saisit mieux l'acharnement de la sainte alliance réformatrice contre le régime général géré par les travailleurs et contre ses architectes. Des textes syndicaux publiés à l'époque ressort la fierté des ouvriers qui prouvent leur capacité à gérer un budget équivalent à celui de l'Etat. Même appauvri et mutilé de son caractère autogestionnaire, ce régime a posé les bases d'une toute nouvelle pratique du salaire, contraire à la pratique capitaliste courante. En 1946, le revenu salarié d'une famille de trois enfants (la moyenne dans les familles populaires) est constitué pour plus de la moitié par des allocations familiales, dont le montant se calcule comme un multiple du salaire de l'ouvrier non qualifié de la région parisienne.

Le travail parental est ainsi reconnu par du salaire: on peut être producteur de valeur sans aller sur le marché de l'emploi. De la même manière, l'assurance-maladie paie le salaire à vie des soignants et subventionne l'équipement hospitalier, préservant ainsi le domaine de la santé du chantage à l'emploi et du recours au crédit, deux institutions vitales pour le capital. Contre les comptes individuels de l'Arcco-Agirc qui organisent la retraite comme un revenu différé, le régime général instaure le droit au salaire continué des retraités, eux aussi reconnus comme producteurs de richesse. Cette dimension subversive de la cotisation reste farouchement combattue. Une mobilisation, non seulement pour sa défense, mais pour sa généralisation à l'ensemble de la production raviverait le souffle qui fit sortir Mme Récompense de sa loge et changea profondément la société d'après-guerre.

Bernard Friot et Christine Jakse

Bernard Friot

Bernard Friot

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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 07:29

Décès de Claude Cabanes « Une grande plume de l’Humanité s’est éteinte » Pierre Laurent

Ce matin, il fait un temps splendide à Paris. Et pourtant , aujourd'hui, la chaude voix du sud de Claude Cabanes s'est éteinte, vaincue par le cancer.

Claude était une des grandes plumes de l'Humanité, dont il a dirigé la rédaction de longues années. Personne n'oubliera ses éditoriaux cinglants. Il fut aussi une grande voix du journal dans de nombreux médias, de France Inter puis à RTL.

Ave sa voix rocailleuse, son sourire ou sa plume aiguisée et pleine d'humour, il aimait les mots, il aimait le débat d'idées, la confrontation des esprits. Il aimait l'impertinence, le monde ouvrier, la vie.

Claude détestait les injustices, toutes les injustices. Il trouvait à chaque occasion, le bon mot, la bonne phrase qui ferait mouche. Il pouvait parfois même être de mauvaise foi, mais toujours pour la bonne cause. Cela fut vrai dans ses nombreuses tentatives d'arrêter la cigarette.

J'ai eu la chance d'apprendre mon métier à l'Humanité quand Claude en était l'une des signatures illustres. J'ai pu apprécier son envie de faire comprendre les enjeux politiques du moment. J'ai vu comment il cherchait les angles d'attaques d'un éditorial, d'un article. Comment dire simplement des choses compliquées. Je l'ai vu chercher toujours comment renouveler le journal, ce qui valait de belles empoignades dans la rédaction.

Homme d'une grande culture, Claude a toujours partagé cette richesse avec les lecteurs de l'Humanité et de l'Humanité dimanche, mais aussi à la Fête du journal où il aimait polémiquer sur les estrades.

A sa famille, sa femme que j'ai eue hier au téléphone, à tous ses proches, à ses amis journalistes du monde de la culture, j'adresse le salut fraternel du Parti Communiste. A tous, j'adresse mon affection et mon amitié dans ce moment si difficile.

Décès de Claude Cabanes: une grande plume de l'Humanité s'est éteinte
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18 août 2015 2 18 /08 /août /2015 20:08
Le capitalisme, voilà la "source du mal" écrivait Einstein en 1949

http://www.humanite.fr/le-capitalisme-voila-la-source-du-mal-ecrit-einstein-581478

Le capitalisme, voilà la « source du mal », écrit Einstein

Ce texte a été écrit par Albert Einstein en mai 1949 et publié dans la revue américaine progressiste « Monthly Review».

SAMEDI, 15 AOÛT, 2015- HUMANITÉ DIMANCHE

Albert Einstein: «Est-il convenable qu’un homme qui n’est pas versé dans les questions économiques et sociales exprime des opinions au sujet du socialisme ? Pour de multiples raisons, je crois que oui.»

Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce qui constitue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit du rapport entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus conscient que jamais de sa dépendance à la société. Mais il n’éprouve pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’Homme ne peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se dévouant à la société.
L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal.
Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif – non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se rendre compte que les moyens de la production – c’est-à-dire toute la capacité productive nécessaire pour produire les biens de consommation, ainsi que, par surcroît, les biens en capital – pourraient légalement être, et sont même pour la plus grande part, la propriété privée de certains individus.

Pour des raisons de simplicité, je veux, dans la discussion qui va suivre, appeler « ouvriers » tous ceux qui n’ont point part à la possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas tout à fait à l’emploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de production est en état d’acheter la capacité de travail de l’ouvrier. En se servant des moyens de production, l’ouvrier produit de nouveaux biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel dans ce processus est le rapport entre ce que l’ouvrier produit et ce qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes de valeur réelle.

Dans la mesure où le contrat de travail est « libre », ce que l’ouvrier reçoit est déterminé non pas par la valeur réelle des biens qu’il produit, mais par le minimum de ses besoins et par le rapport entre le nombre d’ouvriers dont le capitaliste a besoin et le nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut comprendre que même en théorie, le salaire de l’ouvrier n’est pas déterminé par la valeur de son produit.
Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation de plus grandes unités de production aux dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une organisation politique démocratique. Ceci est vrai, puisque les membres du corps législatif sont choisis par des partis politiques largement financés ou autrement influencés par les capitalistes privés qui, pour tous les buts pratiques, séparent le corps électoral de la législature. La conséquence en est que, dans le fait, les représentants du peuple ne protègent pas suffisamment les intérêts des moins privilégiés. De plus, dans les conditions actuelles, les capitalistes contrôlent inévitablement, d’une manière directe ou indirecte, les principales sources d’information (presse, radio, éducation). Il est ainsi extrêmement difficile pour le citoyen, et dans la plupart des cas tout à fait impossible, d’arriver à des conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits politiques.

UNE « ARMÉE » DE CHÔMEURS

La situation dominante dans une économie basée sur la propriété privée du capital est ainsi caractérisée par deux principes importants: premièrement, les moyens de production (le capital) sont en possession privée et les possesseurs en disposent comme ils le jugent convenable; secondement, le contrat de travail est libre. Bien entendu, une société capitaliste pure dans ce sens n’existe pas. Il convient de noter en particulier que les ouvriers, après de longues et âpres luttes politiques, ont réussi à obtenir, pour certaines catégories d’entre eux, une meilleure forme de « contrat de travail libre». Mais, prise dans son ensemble, l’économie d’aujourd’hui ne diffère pas beaucoup du capitalisme « pur».

La production est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler pourront toujours trouver un emploi; une « armée » de chômeurs existe déjà. L’ouvrier est constamment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation est restreinte et a pour conséquences de grands inconvénients. Le progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du nombre de chômeurs, plutôt qu’un allégement du travail pénible pour tous. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus dont j’ai fait mention plus haut.
Je considère cette mutilation des individus comme le pire mal du capitalisme.
Tout notre système d’éducation souffre de ce mal. Une attitude de compétition exagérée est inculquée à l’étudiant, qui est dressé à idolâtrer le succès de l’acquisition comme une préparation à sa carrière future.

POUR LE SOCIALISME

Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir l’établissement d’une économie socialiste, accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés d’une façon planifiée.
Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.
Il est cependant nécessaire de rappeler qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être accompagnée d’un complet asservissement de l’individu. La réalisation du socialisme exige la solution de quelques problèmes sociopolitiques extrêmement difficiles: comment serait-il possible, en face d’une centralisation extrême du pouvoir politique et économique, d’empêcher la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse ? Comment pourrait-on protéger les droits de l’individu et assurer un contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie ? La clarté au sujet des buts et des problèmes du socialisme est de la plus grande importance à notre époque de transition. Puisque, dans les circonstances actuelles, la discussion libre et sans entrave de ces problèmes a été soumise à un puissant tabou, je considère que la fondation de cette revue est un important service rendu au public.

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