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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 07:12
Photo de la fête de l'Humanité à Garches, 1936 - Les Bretons de Paris - Archives Pierre Le Rose - PCF 29

Photo de la fête de l'Humanité à Garches, 1936 - Les Bretons de Paris - Archives Pierre Le Rose - PCF 29

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Ce qui n’était qu’une section de l’Internationale communiste, conçue comme un parti mondial, s’affirme comme un parti capable d’une élaboration stratégique adaptée à la structure sociale d’un pays où les classes moyennes sont majoritaires.

Des réorientations stratégiques au sein de l’IC
Lors de son XIe plénum (avril 1931), l’Internationale communiste a défini le fascisme et la démocratie comme deux moyens interchangeables permettant à la bourgeoisie d’asseoir son hégémonie en justifiant par là sa stratégie dite « classe contre classe ». L’arrivée de Hitler au pouvoir n’infléchit ces analyses qu’à la marge. Le XIIIe plénum (décembre 1933) admet pour la première fois qu’on peut éviter le fascisme mais persiste à tenir la lutte contre la social-démocratie, qualifiée de « social-fasciste », pour la condition de la révolution et par là même de la victoire sur le fascisme.
Ces analyses répondent de l’attitude de sa section française face à la crise ouverte par la manifestation des droites extrêmes parlementaires du 6 février 1934. Le Parti communiste, qui tient la révolution et les soviets comme unique alternative à la crise, appelle à la riposte le 9 février et contribue au succès des manifestations du 12 mais s’y associe sur une base strictement anticapitaliste en appelant à un « front unique prolétarien » contre le fascisme.

« Au lendemain de la puissante manifestation antifasciste du 14 juillet 1935, un comité de rassemblement populaire voit le jour qui se dote d’un programme pour “le pain, la paix, la liberté” en vue des élections législatives. »

L’écrasement de « Vienne, la rouge » en février 1934, après seize années de domination sociale-démocrate qui lui valurent ce surnom, conjugué avec l’ampleur de la mobilisation antifasciste déployée le 12 février pour la défense de la république en France, de manière souvent unitaire en province, puis perpétuée sous de multiples formes suscitent toutefois des débats au sein de l’IC et de sa section française. Ils se soldent par des réorientations stratégiques formulées dans le cadre des travaux préparatoires au VIIe congrès de l’IC. Dimitrov remet en cause la notion de « social-fascisme » et Dimitri Manouilski, également dirigeant de l’IC, propose de substituer au mot d’ordre de dictature du prolétariat celui, plus immédiat, de rassemblement des masses les plus larges contre le fascisme et pour la sauvegarde de la démocratie.

De la SFIC au PCF
La conférence nationale de la SFIC, réunie à Ivry en juin 1934, dit s’inscrire dans la continuité des orientations jusqu’alors défendues, mais opère deux ruptures majeures à l’instigation de l’IC : elle affirme que les communistes ne sont pas indifférents aux formes de l’État bourgeois en condamnant par là même l’amalgame entre le fascisme et la démocratie, laquelle doit être défendue ; rompant avec le nihilisme national, elle s’attache à réconcilier les dimensions nationale et internationale de son combat. Sous l’effet conjugué de ces redéfinitions et d’un mouvement populaire en essor, la SFIO et la SFIC concluent le 27 juillet 1934 un pacte d’unité d’action antifasciste.

« Alors qu’a sonné l’heure de la revanche pour la droite et le patronat, le PCF, qui fut l’initiateur de cette stratégie novatrice, à l’origine d’une double révolution conjointe des cultures de mobilisation et de régulation, devient la cible entre toutes. »

Lors de cette conférence nationale, Maurice Thorez déclarait que la « course de vitesse engagée entre les fascistes et nous » supposait, pour être victorieuse, « l’unité d’action avec les ouvriers socialistes, l’unité syndicale dans une seule CGT [effective en mars 1936] ». Elle nécessitait aussi « d’entraîner les classes moyennes en les arrachant à la démagogie du fascisme ». Convaincu qu’il faut, pour ce faire, étendre l’accord conclu en juillet au Parti radical, il prend en octobre une initiative, d’abord désavouée par l’IC, et lance à la veille du congrès du Parti radical un appel à un Front populaire pour « le pain, la paix, la liberté ». Ce qui n’était qu’une section de l’IC, conçue comme un parti mondial, s’affirme par là comme un parti capable d’une élaboration stratégique adaptée à la structure sociale d’un pays où les classes moyennes sont majoritaires. Cela lui permet de mieux s’intégrer dans la vie nationale au point d’en infléchir le cours, comme signifié par l’abandon du sigle SFIC au profit de PCF lors de son congrès de Villeurbanne en janvier 1936

Maintenir la cohésion d’une alliance antifasciste
Le succès de toutes les listes de gauche aux élections municipales de 1935, accru par la mise en œuvre du principe de la discipline républicaine par le PCF, et son ralliement au principe de la défense nationale ont raison des réticences et des oppositions initiales de la SFIO et du Parti radical. Au lendemain de la puissante manifestation antifasciste du 14 juillet 1935, un comité de rassemblement populaire voit le jour qui se dote d’un programme pour « le pain, la paix, la liberté » en vue des élections législatives prochaines. Inspiré de celui de la CGT et « volontairement limité aux mesures immédiatement applicables », il est ratifié par les trois partis, les deux confédérations syndicales en voie de réunification et une centaine d’associations.
Avec un gain de 6 % des voix par rapport à 1932 et 72 députés (contre 12), le Parti communiste, quoique troisième derrière la SFIO et le Parti radical apparaît comme le grand vainqueur des élections mais doit faire face à une situation inédite. Convaincu qu’il « n’est pas question de prendre le pouvoir actuellement », que « les conditions ne sont pas encore réunies pour le pouvoir des soviets » et conscient de l’indispensable cohésion de l’alliance antifasciste, le PCF s’interdit de « courir le risque de s’aliéner quelques sympathies des couches de la petite bourgeoisie et des paysans ». Il choisit de soutenir le gouvernement Léon Blum sans y participer, en conformité avec les positions de l’IC.

« Maintenir la cohésion d’une alliance antifasciste dont l’objectif est la sauvegarde et le développement de la démocratie politique et sociale. »

Ces mêmes analyses conditionnent son attitude face aux grèves qui éclatent dans la foulée, d’abord dans les secteurs où l’implantation des communistes et de la CGTU est forte. Il tient le mouvement pour un indispensable moyen de lutte pour le pain et, du même fait, pour un puissant levier de la lutte antifasciste, il joue un rôle moteur dans son développement jusqu’aux accords de Matignon mais oppose aux tenants du « tout est possible » le caractère non révolutionnaire des objectifs énoncés par les grévistes et la nécessité prioritaire de maintenir la cohésion d’une alliance antifasciste dont l’objectif est la sauvegarde et le développement de la démocratie politique et sociale. D’où l’appel du 11 juin 1936 en faveur de la reprise du travail « dès que satisfaction a été obtenue » et l’affirmation selon laquelle il faut savoir consentir à des compromis.

Une politique sur le fil du rasoir
Le parti voit le nombre de ses adhérents décupler entre 1934 et 1938 et noue avec les intellectuels des liens inédits. Confronté à la contre-offensive patronale, à la guerre d’Espagne, aux contradictions qu’elles nourrissent au sein du rassemblement populaire et au risque permanent d’un basculement radical qui mettrait un terme à cette expérience politique novatrice, il est animé par la conviction que l’intervention des masses, hier condition de la victoire, peut seule permettre de venir à bout de la résistance patronale et du fascisme, mais il veut éviter que l’avant-garde ouvrière ne s’isole à l’heure où la menace fasciste intérieure et extérieure, à plus fort titre, rend l’alliance avec les classes moyennes plus que jamais nécessaire. Aussi maintient-il l’alliance parlementaire à tout prix, tout en tentant de concilier ces exigences de plus en plus contradictoires. Face à la politique de « non-intervention » en Espagne, il joue un rôle de premier plan dans la formation des Brigades internationales et organise des livraisons d’armes dans le cadre de la politique dite de « contrebande déguisée », mais privilégie les mobilisations susceptibles de réactiver l’esprit du Front populaire. Il tient en revanche les grèves de 1937 pour inopportunes et parvient d’autant moins à se faire entendre que les contradictions s’exacerbent. Soit une politique sur le fil du rasoir qui se prolonge jusqu’au basculement radical d’avril 1938. Alors qu’a sonné l’heure de la revanche pour la droite et le patronat, le PCF, qui fut l’initiateur de cette stratégie novatrice, à l’origine d’une double révolution conjointe des cultures de mobilisation et de régulation, devient la cible entre toutes.

Danielle Tartakowsky est historienne. Elle est professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris-VIII.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

Cause commune - La revue d'action politique du PCF

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29 mars 2020 7 29 /03 /mars /2020 07:01
Lucien Sève - Photo : Pierre Pytkowicz

Lucien Sève - Photo : Pierre Pytkowicz

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L’ouvrage de Lucien Sève, « Le Communisme » ? (La Dispute, 2019), ne peut être discuté en détail dans un article aussi bref que celui-ci. Nous n’envisagerons que deux points qui se trouvent développés dans la seconde partie de l’ouvrage. La première partie, consacrée à l’histoire du mot et du mouvement communiste au XIXe siècle est d’une grande importance, tant par l’érudition dont elle fait preuve et qui n’a pas d’équivalent, que pour l’image neuve qu’elle donne à voir de Marx. Nous nous concentrerons néanmoins sur la seconde partie.

Socialisme réel/Communisme.
L’une des thèses centrales du livre de Lucien Sève est la distinction nette entre socialisme et communisme. Ce qui s’est nommé « socialisme réel » au XXe siècle n’a rien eu de communiste. « Pas un seul des pays dirigés par des partis se réclamant de cette visée n’a jamais été un pays communiste, écrit Lucien Sève, à ce jour il n’en a jamais existé nulle part » (p. 338). Ce qui caractérisait les pays socialistes, c’était « leur flagrant non-communisme ». Les nommer « communistes » relèverait du « calembour historique » (p. 347). Qu’est-ce que Marx et Engels entendaient par communisme ? « Communisme, pour eux non seulement se différencie de socialisme, mais s’y oppose sur des points aussi importants que l’exigence de la complète égalité sociale, qui n’est pas l’égalitarisme fruste, le nécessaire dépérissement de l’État, inconciliable avec les illusions du démocratisme petit-bourgeois, l’essentielle dimension individuelliste de l’émancipation sociale » (p. 297). De ce point de vue, socialisme réel, héritier du vieux socialisme, et communisme seraient extérieurs l’un à l’autre.
On pourrait commencer l’analyse de cette thèse en partant d’un passage du livre précédent de Lucien Sève, Capitalexit ou catastrophe (La Dispute, 2018): « Aujourd’hui au contraire du postcapitalisme s’est formé, s’expérimente et s’enrichit au sein même de ce qui le contredit violemment en des pays comme le nôtre, de la gratuité des soins médicaux à la retraite par répartition, du salaire à vie des fonctionnaires à la gratuité du don du sang, de l’initiative des lanceurs d’alerte à l’expérience gestionnaire des coopérateurs » (p. 103).
Une partie du postcapitalisme dont il est question dans cette phrase est le résultat de luttes sociales, dont il faut absolument rappeler le contexte : le défi que constituait l’existence du « camp socialiste ». La menace soviétique a contraint les bourgeoisies occidentales à de nombreuses concessions : sécurité sociale, possibilité de négociation sur les salaires, services publics, etc. Mais le défi socialiste a produit des effets bien au-delà. Récemment dans le magazine Jacobin, la féministe Jenny Brown pouvait écrire : « Ce qui a vraiment aidé dans les années 1960 dans la lutte pour l’avortement, c’est que la plupart des pays socialistes pratiquaient déjà l’avortement légal. Vous pouviez aller en Pologne et vous faire avorter pour 10 $. […] Les femmes quittaient le “monde libre” pour aller se faire avorter en Pologne pour pas cher. […] Cela a mis beaucoup de pression sur le monde capitaliste. […] Le gouvernement fédéral a donc dû intervenir [contre les gouvernements des États] pour améliorer la situation. Nous n’avons pas ce moyen de pression aujourd’hui » (https://www.jacobinmag.com/2019/10/abortion-wi­thout-apology-reproductive-rights).
Par ailleurs, le démantèlement de l’État raciste dans le sud des États-Unis au XXe siècle n’est pas sans rapport avec le défi que constituait le socialisme. L’historien américain George M. Fredrickson montre comment la lutte contre l’URSS au nom de la liberté et de la démocratie se montrait de moins en moins compatible avec le traitement réservé aux Noirs aux États-Unis : ségrégation et exclusion des droits civiques.

« Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être de sortir de l’alternative extrêmement tranchée à laquelle nous sommes confrontés : soit le socialisme réel est le seul et unique visage possible du communisme, soit, à l’inverse, il ne partage absolument rien avec lui. »

Quelle conclusion tirer de ces deux exemples ? Le postcapitalisme dans nos sociétés, autrement dit le communisme-déjà-là mentionné par Lucien Sève, doit son existence en partie aux régimes socialistes et au défi qu’ils représentaient. Il n’y a donc pas extériorité radicale entre socialisme réel et communisme en ce sens que l’existence du premier a rendu possible, dans le camp opposé, l’existence d’éléments de communisme.
Mais aussi bien, le postcapitalisme évoqué ci-dessus a existé dans les pays socialistes. Cela ne veut pas dire que ces pays étaient communistes ; cela veut seulement dire qu’il y avait des éléments de communisme dans le socialisme réel. Un exemple parmi d’autres : « l’assurance de l’emploi », c’est-à-dire l’existence quotidienne sécurisée. Les Allemands de ex-RDA, auxquels l’historien Nicolas Offenstadt donne la parole dans Le Pays disparu (Stock, 2018), reviennent sans cesse sur ce point selon eux central. Ce rappel n’implique pas la nostalgie de l’Allemagne de l’Est ; mais il n’est pas non plus un détail qui n’aurait aucune importance. La sécurisation du quotidien, rarissime dans l’histoire du capitalisme, n’est-elle pas une part de la visée communiste ? On pourrait parler aussi, autre exemple important, de la condition des femmes dans ces pays et des régressions importantes sur ce sujet dans l’est de l’Europe après la chute du socialisme réel. Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être de sortir de l’alternative extrêmement tranchée à laquelle nous sommes confrontés : soit le socialisme réel est le seul et unique visage possible du communisme, soit, à l’inverse, il ne partage absolument rien avec lui.
Parler d’éléments de communisme dans le socialisme permet peut-être aussi de maintenir l’existence d’un questionnement et d’une réflexion critique sur ces expériences. Nicolas Offenstadt écrit ceci : « Pour nous, jeunes étudiants de gauche, les pays de l’Est étaient une grande gêne, et une interrogation. Une vraie gêne car on ne pouvait identifier l’avenir de la gauche à leurs scléroses, à ces mornes dictatures ; une interrogation car ils représentaient malgré tout un ailleurs “de gauche”, autre chose que le capitalisme que nous ne voulions pas, et puis, aussi, une forme d’héritage, même détourné, même abîmé, des luttes du mouvement ouvrier » (p. 16). Affirmer qu’il y a eu du communisme dans le socialisme n’a rien d’une apologie de ce dernier. L’affirmation ne supprime pas la « gêne » mais permet de maintenir ouverte « l’interrogation », chose de la plus haute importance. Car toute cette histoire, rien moins qu’un pan de l’histoire du XXe siècle, s’efface peu à peu des mémoires. Il faut en effet bien mesurer ce qui sépare les années 1970 des années 2020. Il y avait des débats passionnés sur l’URSS et son histoire, en particulier à gauche, et ils étaient relativement informés. Ils s’appuyaient sur une connaissance minimale des conditions d’apparition et d’existence de ces régimes. La situation a radicalement changé depuis. Peuvent témoigner de cette évolution radicale les propos du réalisateur Olivier Assayas au sujet de son film Après Mai (2012) : « J’ai dû renoncer à des choses qui me tenaient à cœur pour que le film ne soit pas caricatural aux yeux des jeunes d’aujourd’hui. Notamment tout ce qui concerne les débats théoriques qui divisaient les groupes gauchistes. C’était impossible à reproduire. […] Les jeunes acteurs n’arrivent pas à le jouer. J’avais écrit un dialogue entre Gilles, qui représente la tendance libertaire, et Jean-Pierre, son copain trotskyste, qui portait sur la révolution russe et les marins de Kronstadt. À l’époque, ça n’était pas la moitié d’un enjeu ! J’aurais aimé filmer cet échange comme une scène de comédie, avec des répliques qui claquent et qui vont très vite… Mais les jeunes acteurs n’arrivaient pas à croire que deux jeunes aient pu s’engueuler sur un sujet pareil. Je ne l’ai finalement pas tourné. » Après les années 1970, la discussion sera de moins en moins informée et ne dépassera guère l’apposition de l’étiquette « totalitarisme ». Réduction de l’analyse à la condamnation morale sans connaissance aucune du fonctionnement réel de ces régimes. La critique sera de moins en moins déduite d’une connaissance mais posée d’emblée. Sous pilonnage médiatique incessant, ces expériences complexes seront tout entières ramenées à leur pire visage. Exit la réflexion sur les alternatives qu’elles ont pu proposer parfois, l’attention à leurs réussites comme à leurs échecs.

« Poser qu’il y eut des éléments de communisme dans le socialisme invite au contraire à chercher dans ces “ailleurs” des choses qui ont pu être intéressantes. Non pour faire des bilans et des comptes à propos d’hier, mais pour affiner des perspectives aujourd’hui. »

D’un point de vue politique, cette méconnaissance est catastrophique. Ce qui caractérisait jusqu’ici le mouvement ouvrier au sens large, c’était l’extrême importance qu’il accordait à la réflexion sur sa propre histoire. Marx méditant l’échec de 1848, Lénine, celui de la Commune, Gramsci méditant 1917 et sa stratégie. Réflexion de Lucien Sève aujourd’hui sur la prétendue révolution par les urnes, etc. Sans cette méditation incessante, les luttes patinent, reproduisent les mêmes erreurs, perdent un temps précieux à résoudre des difficultés auxquelles d’autres avaient pourtant déjà été confrontées. La question de l’autogestion par exemple anime beaucoup de secteurs de la gauche. Pourtant, les publications sur l’expérience yougoslave d’une mise en œuvre à grande échelle de l’autogestion ne sont pas légion (l’une des références incontournables sur le sujet est l’ouvrage de Catherine Samary, Le Marché contre l’autogestion : l’expérience yougoslave, La Brèche, 1988). Il ne s’agit pas de proposer cette expérience comme un modèle mais de réfléchir à ses succès comme à ses échecs et d’en apprendre le plus possible. Au lieu de cela et trop souvent, les discussions se déroulent dans l’ignorance complète de cette histoire. Ces discussions peuvent être intéressantes, elles n’en demeurent pas moins abstraites puisqu’elles n’ont presque plus à composer avec les impératifs du réel.
Bien sûr, Lucien Sève n’est pas de ceux qui ignorent l’histoire ; son livre en est la preuve. Mais la thèse d’une extériorité radicale entre communisme et socialisme réel pourrait avoir cet effet fâcheux de décourager « l’interrogation » : « Si tout ceci n’a finalement rien à voir avec nous, à quoi bon s’y arrêter ? » Poser qu’il y eut des éléments de communisme dans le socialisme invite au contraire à chercher dans ces « ailleurs » des choses qui ont pu être intéressantes. Non pour faire des bilans et des comptes à propos d’hier, mais pour affiner des perspectives aujourd’hui.

Verticalité/Horizontalité
Pour Lucien Sève, le socialisme serait hanté par « la redoutable mythologie de l’État » (p. 188). L’hypertrophie de l’État en URSS viendrait tout droit de la mythologie en question. Un héritage venu de la social-démocratie allemande, de Ferdinand Lassalle en particulier, que Marx aurait quant à lui combattu. Lucien Sève rend à la thèse de Marx sa complexité : « La nécessaire disparition de l’État de classe n’est bien entendu pas la suppression des pouvoirs publics, appelés au contraire à se développer dans le communisme de façon tout autre que sous l’hégémonie du capital » (p. 289). La désétatisation ne signifie rien d’autre que l’appropriation citoyenne réelle des pouvoirs publics dans tous les domaines.
On peut discuter cette thèse – « l’idéologie étatiste engendre l’étatisme réel » – par exemple en niant de façon nette la dimension idéologique de toute cette affaire. C’est par exemple ce que propose Frédéric Lordon dans son dernier ouvrage (Vivre sans ? Institutions, police, travail, argent… La Fabrique, 2019) : « Il y a quelque part un seuil d’intensité du conflit qui détermine la forme politique à basculer irréversiblement du côté étatique centralisé ou bien à pouvoir développer une forme politique qui ne soit pas aussitôt dans l’orbite d’un appareil de force. » En d’autres termes, la verticalité démesurée de l’URSS n’est pas un héritage intellectuel mais le produit de la guerre civile qui a vu naître le régime. « C’est l’entière réquisition par les enjeux de vie ou de mort qui étouffe tout, sature tout, et laisse ensuite sa marque profonde, irréversible peut-être – en URSS, elle l’a été : “Notre État a toujours fonctionné sous le régime de la mobilisation, dès les premiers jours. Il n’était pas conçu pour la paix”, explique à Svetlana Alexievitch un haut responsable du Kremlin de l’époque Gorbatchev » (p. 202). C’est donc le niveau d’hostilité que doit subir une expérience révolutionnaire, et non l’idéologie de ses dirigeants, fût-elle résolument anti-étatiste, qui détermine le degré de verticalité de son pouvoir d’État. Un très haut niveau d’hostilité de l’environnement implique un pouvoir militaire ultra-centralisé. Une hostilité « modérée » (Frédéric Lordon, « On ne demandera pas au capital d’envisager gentiment de rendre les clefs », L’Humanité du 8 novembre 2019) comme au Chiapas ou hier au Rojava, laisse la possibilité d’expérimenter des institutions plus souples et plus horizontales. Frédéric Lordon néglige-t-il la dimension subjective du problème en renvoyant tout le problème de l’étatisation aux conditions objectives de la guerre civile et de l’agression extérieure ? Sa thèse est plus complexe et mériterait développement : il y a une place pour le subjectif (soit les volontés et pensées des masses et des organisations) mais il existerait un « seuil d’intensité du conflit » au-delà duquel ce subjectif ne compte plus devant les nécessités de la lutte à mort.
Mais la thèse de Lucien Sève peut se discuter encore autrement. Le philosophe Domenico Losurdo a bien en vue le poids écrasant des circonstances dans l’extrême verticalisation du pouvoir soviétique. Il considère cependant que la pression extérieure ne saurait l’expliquer entièrement. L’étatisation lourde a aussi des causes idéologiques. « Évidemment, il ne faut pas perdre de vue l’encerclement impérialiste, écrit-il. Mais à la donnée objective se mêle une limite subjective considérable due à la formation politique et culturelle des dirigeants bolcheviques » (Fuir l’histoire ? La révolution russe et la révolution chinoise aujourd’hui, Delga, 2007). Cette formation politique et culturelle est-elle déterminée en dernière instance par la « mythologie de l’État » dont parle Lucien Sève ? C’est tout le contraire, estime Domenico Losurdo. Les dirigeants soviétiques auraient été pris dans une « vision anarchique et messianique » d’une société sans conflit où les institutions n’auraient plus de rôle à jouer, la vision d’une société sans verticalité. Ce type de vision ne les a pas du tout préparés à gérer convenablement la verticalité qui revenait très fortement dans les circonstances que l’on sait. En d’autres termes, ce qui favorise la verticalité écrasante, ce n’est pas seulement la mythologie du vertical, c’est aussi et paradoxalement la fascination pour l’horizontal parce qu’elle laisse démuni intellectuellement face au vertical qui fait retour tragiquement.
On peut citer de nombreux textes révélant la prégnance de cette humeur anti-institutionnelle dans le marxisme. August Bebel, dirigeant respecté du SPD jusqu’à sa mort en 1913, écrit par exemple à propos de la société future : « Avec le gouvernement aura aussi disparu tout ce qui le représente, ministres, parlements, armée permanente, police, gendarmes, tribunaux, avocats, procureurs, système pénitentiaire, administrations des contributions et des douanes, bref l’appareil politique tout entier. Les casernes et autres bâtiments militaires, les palais de justice et d’administration, les prisons, etc., attendront alors une meilleure destination. Des milliers de lois, d’ordonnances, de règlements seront mis au rancart et n’existeront plus que comme curiosités, n’ayant de valeur que pour l’histoire de la civilisation ancienne. Les grandes – et pourtant si mesquines – luttes parlementaires, où les héros de la langue s’imaginent gouverner et mener le monde par leurs discours, n’existeront plus » (August Bebel, La Femme et le socialisme, p. 185). La dissolution de toutes ces institutions verticales accompagnera la disparition de l’argent et du commerce. Par ailleurs, « la religion s’évanouira d’elle-même, sans secousse violente ». Bien des années plus tard, « le jeune Bloch attend des Soviets la “transformation du pouvoir en amour”. En Russie soviétique, des dirigeants du Parti socialiste révolutionnaire tiennent des discours semblables. Ils proclament que “le droit est l’opium du peuple” et que “l’idée de Constitution est une idée bourgeoise” » (Domenico Losurdo, Fuir l’histoire ? op. cit.). Ces exemples donnent à voir une tradition plutôt horizontaliste ; et si elle parle encore de la nécessité de l’État, c’est provisoirement, pour briser la Terreur blanche. Passé ce moment inaugural, l’horizontalité sera de mise.
Sauf que les choses ne se sont pas passées ainsi, le vertical ayant perduré soixante-dix ans, ce qui n’est peut-être pas sans lien avec ladite tradition. En effet, le pouvoir, le vertical, l’État, les institutions, etc., ces réalités toujours susceptibles de s’autonomiser n’ont guère été prises au sérieux d’un point de vue théorique. Pourquoi l’auraient-elles été puisqu’elles allaient bientôt s’évanouir d’elles-mêmes ? Cette conception condamnait le jeune pouvoir soviétique à devoir improviser l’organisation des pouvoirs dans un contexte d’encerclement, dans un pays sans tradition libérale, au lourd passé de commandement tsariste.
Par ailleurs, et de façon plus générale, une structuration horizontale fonctionne d’autant mieux que deux conditions se trouvent réunies : une échelle de fonctionnement relativement réduite et un contexte relativement pacifique. L’horizontalité, bien qu’il faille se garder d’une vision enchantée (small is beautiful) qui minimiserait les dominations en son sein, est plus facile à mettre en œuvre à petite échelle et lorsque l’extérieur ne se montre pas trop agressif. (L’horizontal est souvent en réalité traversé par des rapports de pouvoir. On sait bien que les plus diplômés ont l’avantage dans une assemblée par exemple. De même, les femmes s’expriment moins pour des raisons qui ont trait à la domination masculine, etc. Bref, les dominations sociales ne s’arrêtent pas aux portes de la structure horizontale.)
Mais passé une certaine échelle et un certain niveau de tension, la verticalité, la délégation, la représentation, la séparation, font retour pour toutes sortes de raisons, qui ne sont pas toutes mauvaises. Ainsi, que quelqu’un fasse à ma place, même lorsque le temps est calme, n’est pas nécessairement une situation problématique de confiscation de pouvoir. Il peut y avoir de bonnes raisons de le vouloir : vouloir se consacrer davantage à ses enfants, à ses amis, à telle ou telle activité qui n’est pas directement politique. Bref, le désir d’implication du militant n’est peut-être pas facilement universalisable. Pas sûr d’ailleurs que les actuelles critiques de la représentation visent la représentation en son principe ; peut-être sont-elles pour partie des critiques d’une représentation qui représente mal.
Si on suit le fil de cette analyse, la question se reformule alors, en dehors de l’opposition verticalité / non-verticalité, de la manière suivante : quelles formes de verticalité peuvent être acceptables ? C’est peut-être parce qu’elle ne pose pas ce type de questions que la pensée de l’horizontal nous prépare peu à affronter la verticalité exigée par des circonstances où les contradictions s’aiguisent.
Le livre de Lucien Sève n’est pas achevé, c’est pourquoi il est difficile de le discuter sans possiblement être injuste. Les deux remarques exposées n’enlèvent rien à l’importance de l’ouvrage et ne doivent pas faire oublier la très stimulante distinction qu’il propose, à partir de Marx, entre socialisme et communisme.

Florian Gulli est philosophe. Il est membre du comité de rédaction de Cause commune.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

 

Lire aussi:

Table-ronde à l'Agora de la fête de l'Humanité: Lucien Sève - Jean Quétier - Bernard Vasseur - Isabelle Garo: le communisme pour dépasser le capitalisme (L'Humanité, 27 septembre - Pierre Chaillan)

"Octobre 1917: Une lecture très critique de l'historiographie dominante" par Lucien Sève (éditions sociales, 14€)

 

Cause commune - La revue d'action politique du PCF

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 14:43
Fabien Roussel - photo L'Humanité, 23 mars 2020

Fabien Roussel - photo L'Humanité, 23 mars 2020

Ordonnances gouvernementales : "Le pouvoir profite de la crise sanitaire pour s'attaquer aux droits des salariés » (Fabien Roussel - PCF)

Les ordonnances adoptées par le conseil des ministres confirment ce que laissait craindre le projet de loi sur l'état d'urgence sanitaire que les parlementaires communistes n'ont pas voté.

Alors que tout appelle à protéger les salariés, du public comme du privé, à confiner les salariés qui risquent la contamination dans des secteurs non indispensables, le gouvernement décide de s'en prendre à leurs droits et à leurs conditions de travail. Il encourage notamment les employeurs à recourir massivement aux heures supplémentaires, à remettre en cause les congés payés, à l'indemnisation partielle du chômage technique.

Pire, Le Président Macron et son Premier ministre Edouard Philippe laissent au patronat le pouvoir de gérer la crise selon ses seuls critères, en laissant à des négociations de branche la mise en œuvre de ces dispositions. Et ils ne mettent aucune limite de durée aux dispositions annoncées comme dérogatoires, mais dont le risque est qu'elle devienne la règle avec la crise économique qui s'annonce.

Des années de politiques d'austérité contre les services publics, et particulièrement contre l'hôpital public, de cadeaux à la finance et aux grandes fortunes ont lourdement affaibli notre pays au moment où il doit affronter l'épidémie de Covid-2019. On en voit chaque jour les effets sur notre système de santé publique, dont les personnels doivent aujourd'hui assumer toutes les carences, comme à travers les difficultés que rencontre notre appareil de production pour répondre au défi de la crise actuelle.

Face à la crise sanitaire, face à la catastrophe économique qui se dessine, c'est à une toute autre logique qu'il faut immédiatement mettre en oeuvre. Les recettes du passé, celles qui ont permis aux
banques de reprendre leurs activités spéculatives après la crise de 2008 et aux actionnaires des grands groupes de se goinfrer en désintégrant notre tissu industriel, n'ont que trop duré.

Le PCF demande le paiement des salaires à 100 %, le maintien des congés des salariés, l'indemnisation à 100 % du chômage partiel et le recours à l'embauche plutôt qu'au développement des heures supplémentaires. Pour financer ces mesures exceptionnelles, le PCF propose de mettre à contribution les multinationales, les assurances, le secteur bancaire et les moyens de la BCE.

Comme l'ont fait ses parlementaires dans les deux Assemblées, le PCF propose ainsi que tous les moyens nécessaires soient dégagés orientés vers la protection de la population, la défense des droits
des salariés, l'emploi et le soutien à l'activité économique utile au pays, vers le renforcement de nos services publics, à commencer par nos hôpitaux.

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, député du Nord,

Paris, le 26 mars 2020.

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27 mars 2020 5 27 /03 /mars /2020 06:55

 

Notre pays, comme le reste du monde, fait face à une épreuve majeure. 

Le nombre de personnes mortes des suites du coronavirus augmente de jour en jour de manière exponentielle. 

Nous avons affaire à un défi historique, qui appelle la mobilisation de la nation tout entière.

 

 

C'est d'ailleurs dans cet esprit que le PCF a d'emblée proposé la création d'un comité d'urgence nationale, où se réuniraient des représentants du gouvernement, du comité scientifique, des partis politiques, des associations d'élus locaux, des organisations syndicales, du monde économique.

Quoi qu'ils subissent, les Français font face. Ceux qui travaillent dans nos services publics, souvent maltraités, sont aux avant-postes, dans les hôpitaux, dans les communes, dans les collectivités ou encore pour assurer la sécurité. Dans le privé aussi, ils sont nombreux à monter au front, dans les supermarchés, dans les Ephad, dans l'agriculture, dans les transports... Oui, de belles solidarités s'organisent dans tout le pays car le monde du travail est solidaire.

Les communistes et leurs élu·e·s, dans le même état d'esprit, se sont mis à la disposition du pays. Partout, ils s'emploient à construire les actions d'entraide et de solidarité que requiert la situation, à apporter l'aide indispensable aux personnes les plus fragiles comme aux professions en première ligne. 

Nos parlementaires ont demandé que tous les salariés au contact avec du public puissent bénéficier de tous les moyens de protection dont ils ont besoin : masques, gel, gants... Ce qui suppose que tout soit mis en oeuvre pour permettre à l'industrie de les produire en quantité suffisante.

Ils ont aussi appelé à un confinement général bien plus strict que celui mis en place par le gouvernement, puisque c'est le seul moyen, en l'état actuel, de lutter contre la propagation du virus, préconisé l'Organisation mondiale de la santé. Les entreprises qui ne sont pas indispensables à l'activité du pays doivent s'arrêter. Il n'est pas admissible que 45% des salariés continuent de travailler dans des secteurs non essentiels à la gestion de l'urgence sanitaire. 

L'état d'urgence sanitaire que le gouvernement vient de faire adopter par les assemblées ne répond pas à ces exigences d'intérêt général. C'est pourquoi nos parlementaires n'ont pas voté les projets de loi qui l'instauraient.

Non seulement notre appel à une mobilisation des forces vives du pays n'a pas été pris en compte, mais le gouvernement s'est arrogé tous les pouvoirs. Il s'est affranchi du contrôle du Parlement afin d'agir par ordonnances pour déréglementer le droit du travail. Les premières décisions viennent de tomber et elles sont édifiantes : les entreprises pourront faire travailler leur salariés jusqu'à 60 heures par semaine au lieu du seuil maximum légal de 48 heures !

Enfin, notre pays doit aussi faire appel à la mobilisation de toute la société, y compris les multinationales, les compagnies d'assurances, les géants du numérique ou les grandes fortunes. A ce jour, rien n'est prévu de ce côté-là. C'est pourtant là que nous trouverons les ressources nécessaires pour surmonter cette crise inédite. Si les forces du travail sont aujourd'hui mobilisées, celles du capital doivent l'être aussi !

La bataille des « jours d'après » commence maintenant. Faisons monter de toutes parts l'exigence que l'intérêt de l'humain et celui de la planète passent avant ceux de l'argent et des logiques de profit.

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF.

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 06:45

 

En février 2020, 25 experts internationaux envoyés par l’OMS pour enquêter sur la situation en Chine ont déclaré dans leur rapport : « L’histoire de l’utilisation sans compromis et rigoureuse par la Chine de mesures non pharmaceutiques pour contenir la transmission du virus Covid-19 dans de multiples contextes fournit des leçons essentielles pour la réponse mondiale. Ce sont les seules mesures dont il est actuellement prouvé qu’elles interrompent ou minimisent la chaîne de transmission chez l’homme. »

 

 

Le gouvernement Macron a tardivement pris la mesure de l’ampleur de la crise sanitaire induite par le Covid-19 et a annoncé, en conséquence, des mesures de confinement indispensables pour ralentir la propagation du virus. Devant l’urgence de la situation, nous avons accompagné cette décision dont la logique est de diminuer le nombre de contaminé·e·s et la prolifération du virus. D’autres choix, comme le dépistage systématique et le confinement sélectif des contaminé·e·s ont été choisis par d’autres pays (Chine, Corée du Sud) avec des résultats encourageants. Cette autre stratégie de gestion de crise sanitaire ne peut se réaliser dans le cadre d’une politique néolibérale d’austérité vis-à-vis des besoins humains, dans le cas présent de la santé des populations, comme l’ont fait la majorité des gouvernements européens dont la France.

Afin d’éviter la saturation du système sanitaire, l’objectif est de diminuer les arrivées de flux de patient·e·s atteint·e·s par le Covid-19 pour ne pas déborder les capacités de prise en charge des hôpitaux. Tout cela va devoir se réaliser dans un contexte de forte dégradation de notre système public hospitalier, dénoncé unanimement par tous les acteurs de la santé depuis plus d’un an, mais aussi dans l’incapacité à répondre à la mise en sécurité des soignant·e·s et des patient·e·s par du matériel adapté. Hallucinant dans un pays qui se considère comme une des 7 plus grandes puissances avancées du monde ! Certes les professionnels de santé ont un devoir de soins, mais la société, l’État a un devoir de les protéger et d’adopter une politique adaptée pour fournir les médicaments et matériels (gants, masques, blouses, respirateurs…) nécessaires à leurs missions et à leur sécurité.

Si le confinement est aujourd’hui essentiel, il faut réunir d’urgence les conditions pour en sortir le plus rapidement possible ; cela passera par un dépistage intensif de tous les soignant·e·s, de toutes les personnes en contact avec du public, de tous les patient·e·s présentant des symptômes même atypiques. Encore faudrait-il qu’une mise à disposition massive de tests de dépistage soit réalisée, mais comme pour les masques on nous dit : « ça va arriver ! »

La saturation des moyens sanitaires, tant redoutée, déjà effective en Italie et dans certains de nos hôpitaux, va immanquablement orienter les choix des traitements. Les professionnel·le·s ne pourront plus prendre des décisions que sur des critères médicaux mais aussi sur des pratiques dégradées avec un nombre restreint des respirateurs en réanimation.

Déjà épuisés, confrontés à un manque intolérable de moyens, voilà qu’ils vont devoir faire des priorités d’accès à la guérison, à la vie. Alors, E. Macron peut toujours les nommer « les héros en blouse blanche », aujourd’hui les mots ne suffisent pas et le « quoiqu’il en coûte » non plus. Les personnes âgées dans les Ehpad vont être abandonnées à leur sort.

Il s’agit aujourd’hui de faire des propositions concrètes et immédiates envers les hôpitaux en termes de moyens humains, matériels et financiers, afin de couvrir les besoins Covid-19, mais aussi les autres cas sévères ou urgents. Le PCF fait des propositions d’urgence :

  • Mettre à disposition immédiate du matériel en quantité nécessaire à la sécurité des soignant·e·s et des patient·e·s, des tests biologiques et des respirateurs en réanimation. Nous demandons une clarification des politiques de production de ces matériels et de la politique de réserve matérielle sanitaire en France.
  • Arrêt immédiat de toutes les restructurations hospitalières en cours, des fermetures de services et la réouverture de lits.
  • Paiement de toutes les heures supplémentaires des personnels hospitaliers qui se cumulent et s’amplifient dans la période et revalorisation immédiate du point d’indice dans la fonction publique hospitalière (pas question de primes catégorielles).
  • Lors d’un collectif budgétaire, rectifier l’ONDAM (objectif national des dépenses d’assurance maladie) à hauteur de 5 % avec au moins 4 milliards d’euros pour répondre aux besoins urgents de l’existant. La LFR (loi des finances rectificative) prévoit immédiatement 2 milliards d’euros pour l’hôpital (pour payer les arrêts maladie, l’achat de masques et le soutien au personnel soignant), c’est-à-dire le montant des rallonges budgétaires prévues sur le quinquennat. Tout laisse à croire que les sommes prévues pour les 3 prochaines années seront mobilisées en une seule fois. C’est d’autant plus probable que cette LFR n’inscrit aucun budget supplémentaire pour les dépenses publiques et les services publics. C’est une LFR qui s’inscrit dans les politiques d’austérité ! Des gens vont mourir, malades et personnels soignants, mais le gouvernement fait ses comptes pour rassurer les marchés !
  • Annulation de la dette des hôpitaux.
  • Plan d’embauche ambitieux immédiatement et 30 000 places supplémentaires dans les écoles d’infirmières dès la rentrée de septembre 2020.

Ne laissons pas la France et l’Union européenne continuer, malgré cette crise sanitaire sans précédent, à démanteler notre système public de santé et rappelons-leur qu’il est aujourd’hui urgent de penser à « l’humain d’abord ».

Maryse Montangon, membre du CEN.

 

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26 mars 2020 4 26 /03 /mars /2020 06:41

 

Une crise financière et économique s’annonçait. Le coronavirus l’a accélérée et a révélé qu’il s’agit d’une crise de civilisation. La pandémie a disloqué les chaînes de production structurées par les multinationales au cours des vingt dernières années, mis au grand jour la suraccumulation consécutive au gonflement démesuré des capitaux relancé après la « grande récession » de 2009, et précipité le krach financier.

 

 

Sentant la situation leur échapper, les dirigeants occidentaux font mine de répudier le néolibéralisme. Les 27 gouvernements de l’UE ont suspendu les normes européennes de déficits budgétaires. Mais ils envisagent de financer ces dépenses, soit par le Mécanisme européen de solidarité qui ne les prête qu’en contrepartie de plans d’austérité meurtriers, soit par l’émission de Coronavirus Bonds, des obligations « européennes » placées sur les marchés : ce serait donner à la domination du capital financier le renfort d’un fédéralisme européen, aux dépens des services publics, de l’emploi et des salaires !

Pourtant, le moyen de se passer des marchés financiers est sous nos yeux. La Banque centrale européenne veut injecter 1 050 milliards sur les marchés d’ici à la fin de l’année. Mais les services publics, l’industrie du matériel médical verront-ils la couleur de cet argent ? En France, la loi de finances rectificative se contente de faire allusion à une « réserve » indigente de 2 milliards pour les dépenses de santé, alors qu’il en faudrait immédiatement au moins cinq fois plus ! Une gifle aux professionnels de la santé et aux salariés envoyés au front de la production pour préserver les profits.

Bien plus, nos dirigeants saisissent l’occasion pour allonger la durée du travail et pour préparer le terrain à une régression durable des droits sociaux. De bons esprits annoncent déjà que, la crise passée, il faudra redoubler d’austérité budgétaire pour éponger les déficits.

En un mot, au moment où la crise sanitaire fait éprouver à tous les habitants de la planète le besoin immédiat d’une tout autre mondialisation, le mot d’ordre reste le même : l’argent pour le profit, pas pour les êtres humains ! La domination du capital nous pousse au bord de la barbarie.

C’est pourquoi les mesures efficaces pour vaincre l’épidémie sont celles qui amorcent tout de suite une remise en cause radicale des logiques inspirées par la rentabilité financière, et leur remplacement par d’autres critères. Il faut :

  • Mobiliser les filières industrielles pour produire médicaments et matériels médicaux, ainsi que les biens et services indispensables à la population pendant la période de confinement. La protection des travailleurs de ces secteurs contre le virus est la première priorité. Cet effort doit être planifié et pouvoir passer par des réquisitions, des nationalisations ou la création d’entreprises publiques. Il devrait s’appuyer sur la mobilisation des moyens nécessaires à l’échelle européenne et intégrer de nouveaux accords de coopération internationaux, de partage des technologies.
  • Rendre effectif l’arrêt temporaire de la production dans les autres secteurs en en tirant les conséquences : interdire les licenciements et maintenir 100 % du salaire, y compris pour les plus précaires, première étape dans la construction progressive d’une sécurisation de l’emploi et de la formation pour toutes et tous.
  • Obliger les banques, les grandes entreprises et les propriétaires bailleurs à décaler le paiement, par les ménages qui le demandent, des charges d’emprunts bancaires et des factures pré-engagées et vitales (téléphonie, loyer, électricité…).
  • Mettre en place un dispositif de prêts bancaires de trésorerie à taux nul ou négatif, refinancés par la BCE, strictement réservés aux entreprises qui s’engageront à maintenir l’emploi et les salaires.
  • Démocratiser : en cas de non-respect des engagements pris par les entreprises ou les banques, les représentants des salariés (CSE) doivent avoir le pouvoir de saisir des comités régionaux de mobilisation constitués sous l’égide des conseils régionaux et des CESER.
  • Créer un fonds d’urgence sanitaire et de sécurisation pour le financement de ces différents dispositifs, alimenté par une contribution des grandes entreprises, des banques et des compagnies d’assurances, ainsi que par le rétablissement de l’impôt sur la fortune et l’abrogation du plafonnement à 30 % de l’impôt sur les revenus financiers (flat tax).
  • Mettre en place un programme de prêts à taux négatif de la Caisse des dépôts pour les investissements dans les hôpitaux et les services publics (embauches, formation, achats d’équipements, création de nouveaux établissements). La Banque de France déclarerait ces prêts éligibles au refinancement par la BCE au taux le plus faible pratiqué pour ses opérations (actuellement, -0,75 %), et le dispositif pourrait être étendu à l’ensemble des États membres de l’UE.

Nous pouvons vaincre l’épidémie : il faut pour cela s’attaquer tout de suite à la domination du capital. µ

Denis Durand, membre du CN.

 

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25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 13:20
Avec l'épidémie de coronavirus, nous sommes face à une situation inédite. Vous       trouverez ci-joint pour information mon dernier communiqué de presse à ce sujet.
 
L'occasion également de vous envoyer deux récents courriers adressés au Ministre     de la santé sur les manques de moyens de protection des professionnels de santé, des aides à domicile et des pompiers, et sur la situation spécifique des aiddes à domicile.


Christine PRUNAUD
Sénatrice des Côtes d'Armor

 
 
 
COMMUNIQUE DE PRESSE
 
Le Sénat a débattu ces derniers jours de la loi d'urgence sanitaire portant diverses dispositions de lutte contre le coronavirus.
 
Les Sénatrices et Sénateurs du Groupe CRCE se sont fortement mobilisés dans ces circonstances exceptionnelles pour rappeler leur exigence d'une réponse sanitaire adaptée à cette épidémie.
 
Les besoins sont immenses. Nous avons rappelé notre demande de financements supplémentaires pour les hôpitaux publics, les ehpad, les services d'aide à domicile en première ligne de la mobilisation face au virus.
 
Voilà des années que les personnels médicaux, paramédicaux, administratifs et techniques de la santé tirent la sonnette d’alarme sur les conséquences des politiques d’austérités menées par les gouvernements successifs.
 
Où sont les moyens d'urgence pour les hôpitaux et les personnels de santé ? Le Gouvernement annonce le déblocage de 2 milliards d'euros pour les hôpitaux. Mais il ne s'agit que d'un dégel de crédits. Nous demandions plutôt la restitution des 5 milliards d'euros confisqués à l’hôpital public lors du dernier budget.
 
Au-delà de la situation dans nos hôpitaux, nos craintes sur cette loi sont multiples : atteinte à la démocratie, aux rôle de contrôle du parlement et aux droits des salariés.
En effet, la loi prévoit dès à présent et pour une durée d'un an, des dérogations profondes sur le temps de travail, les congés payés ou le repos du dimanche. Je m'inquiète que ces dispositions puissent devenir pérennes.
 
Pour toutes ces raisons, le groupe communiste du Sénat a voté contre ce texte.
Je suis bien sûr aux côtés des malades, des familles, des salariés au travail bien souvent sans protection et du personnel hospitalier toujours debout avec des moyens si faibles !
 
 
 
Courrier à M. le Ministre de la santé
Copie à M. le Préfet des Côtes d'Armor
Mesures barrières contre le COVID-19 : l’appel à l’aide des soignants et autres professionnels en contact direct avec la population.
 
Fait à Lamballe le 25 mars 2020
N/Réf : CP/LT/2020-12
 
Monsieur le Ministre,
 
Vous avez affirmé ce samedi, vouloir effectuer une montée en charge de la production et de la distribution des masques de protection pour répondre à la consommation qui va s’accroître les jours à venir. Permettez moi de vous relater les besoins urgents de mon territoire par des exemples concrets.
 
Ce manque de masques de protection créé des tensions sur mon territoire. Par exemple, sur ma commune de résidence, le directeur de l’hôpital de proximité déplore du manque crucial de masques de protection pour le personnel soignant. Il n’y a pas de masques ou très peu dans nos EHPAD. Les résidents testés positifs sont gardés en EHPAD, certains ne peuvent pas manger seuls : les soignants accompagnants sont alors mis en danger.
 
Les infirmières libérales, les aides à domicile, les médecins de ville, les ambulanciers et les pompiers sont également concernés. Livrés à eux mêmes pour la logistique, il comptent aujourd’hui sur la solidarité des uns et des autres pour se fournir des moyens de protection adaptés. Si cette solidarité se révèle forte sur nos territoires, vous le savez cela ne suffit pas en nombre, ni en qualité, les masques « artisanaux » ne sont pas conformes pour faire barrière au virus.
 
En cette période extrême de crise sanitaire, le Gouvernement doit prendre la mesure des réalités de nos territoires, de nos hôpitaux de proximité, de nos services d’aide à domicile et de nos soignants libéraux. Les soignants dont vous saluez l’engagement, travaillent aujourd’hui en première ligne, la peur au ventre et bien souvent tombent malades.
Pouvez-vous nous assurer que ces professionnels qui sont dans l’obligation d’exercer et qui sont en contact direct avec la population, vont pouvoir bénéficier de protections pérennes ?
 
Espérant que vous saurez répondre avec bienveillance à leurs attentes fortes, je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en l’assurance de mes sincères salutations.
 
Christine PRUNAUD
Sénatrice des Côtes d’Armor
 
Copie à Monsieur Thierry MOSIMANN, Préfet des Côtes d’Armor
 
 
Courrier à M. le Ministre de la Santé
Situation alarmante des aides à domicile
 
Fait à Lamballe le 25 mars 2020
N/Réf: CP/LT/2020-11
Monsieur le Ministre,
 
A juste titre nous tentons de répondre aux besoin urgents des soignants pour traverser cette crise sanitaire sans précédent. Je suis alertée par un autre corps de métier, tout aussi en contact avec des personnes susceptibles d’être infectées ou fragilisées. Il s’agit des aides à domicile.
 
Actuellement de nombreux services d’aide à domicile ont été recentrés sur les interventions pour les actes essentiels (repas, aide à la toilette ...). Cela permet aux aides à domicile de se concentrer sur les personnes les plus fragiles, mais aussi de se protéger et de protéger les personnes accompagnées. Les familles ne comprennent pas toujours que l’aide au ménage et aux courses soit relayée au second plan, il leur est également reproché de ne pas porter de masques de protection, qui sont en nombre insuffisants. Aujourd’hui, notre Préfet des Côtes d’Armor et la Région Bretagne vont réserver un stock de masques aux SAAD, SSIAD et SPASAD du Département, cela va répondre à l’urgence mais ne suffira pas dans le temps. Aussi, la notion de «gestes barrières» comme le conseille l’ARS aux aides à domicile, est difficilement applicable lors des soins et de la toilette. Comment se tenir à un mètre de distance lorsque l’on lave une personne?
 
Par ailleurs, les hôpitaux renvoient à domicile un certain nombre de patients atteints de diverses pathologies pour libérer des lits, ce qui induit davantage de soins à domicile, alors que des aides à domicile sont atteint.e.s par le Covid-19 ou sont en arrêt de travail pour diverses raisons. La crise que traverse le secteur de l’aide à domicile ne s’arrête pas, au contraire elle s’amplifie en cette période difficile. Certains intervenant.e.s exercent leur droit de retrait, mais la situation des personnes accompagnées est catastrophique.
 
Pour finir, comme dans d’autres Départements les aides à domiciles ont des difficultés à faire assurer les cours de l’éducation Nationale à leurs enfants ou les modes de garde en crèche pour leurs enfants en bas âge, souvent réservés aux soignants. Le domicile est le dernier rempart pour aider les plus fragiles et l’intervention des professionnel.le.s de l’aide à domicile est indispensable voir vitale en cette période de crise sanitaire. Au même titre que les soignants ils et elles méritent d’être considérés, aujourd’hui plus que jamais.
Espérant que vous saurez répondre avec bienveillance à leurs attentes pour faciliter leur travail au quotidien, je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, en l’assurance de mes sincères salutations.
 
Christine PRUNAUD
Sénatrice des Côtes d’Armor
 
 
 
Christine PRUNAUD
Sénatrice des Côtes d'Armor
COVID- 19: lettre de Christine Prunaud, sénatrice communiste des Côtes d'Armor, au ministre de la santé et au préfet pour la protection des aides à domicile, des professionnels de santé et des patients et usagers

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 19:13
Le PCF demande le confinement général et la mise à l’arrêt les secteurs non indispensables (Fabien Roussel)
Publié le 23/03/2020 par PCF

Le PCF demande le confinement général et la mise à l’arrêt les secteurs non indispensables (Fabien Roussel)

16 018 cas recensés, 1 746 cas graves et 674 décès, soit 112 morts supplémentaires en seulement 24 heures... Le bilan en France de l'épidémie de Covid-19 est terrible. Son évolution rapide exige d'intensifier le confinement des populations, premier rempart à la propagation de l’épidémie.

Les ministres Le Maire, Véran et Pénicaud demandent aux entreprises et à leurs salarié-es de travailler. C'est inadmissible ! Airbus envisage de réouvrir ses lignes de productions tandis que des entreprises du BTP ne savent plus quoi faire ! Le gouvernement devrait concentrer ses efforts sur la mobilisation des cliniques privées pour la prise en charge des malades.

La seule solution pour stopper l'épidémie, freiner sa propagation, c'est le confinement général. Pourtant 45 % des salarié-es sont aujourd'hui contraint-es de travailler dans des secteurs non indispensables à la gestion de l'urgence sanitaire.

Il est donc urgent que le gouvernement, en lien avec les organisations syndicales et patronales, décide de mettre à l’arrêt des secteurs non indispensables au fonctionnement du pays dans les conditions actuelles. Cette décision ne peut pas relever du bon vouloir des employeurs.

Nous demandons le confinement général et le maintien des rémunérations des salarié-es concerné-es par cette suspension et la prise en charge des indépendants tel que les livreurs.

Pour les salarié-es actuellement en 1ere ligne, personnels soignants, force de l'ordre et de sécurité, auxiliaires de santé, et autres professions nécessaires au fonctionnement du pays dans cette période, nous demandons toutes les mesures de protection et l'arrivée rapide de matériel de protection (masques, gants, gel, ou encore désinfection des locaux collectifs…).


Fabien Roussel, secrétaire national du PCFdéputé du Nord

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 18:06
Lucien Sève disparu : la pensée communiste en deuil. Par Patrick Le Hyaric (Lundi 23 mars - L'Humanité)
Lundi, 23 Mars, 2020

Lucien Sève disparu : la pensée communiste en deuil. Par Patrick Le Hyaric

 
C’est un choc. Une douleur. Un monument vient de tirer sa révérence. La peine des militants communistes et progressistes est à hauteur du legs que nous laisse Lucien Sève : immense. Il était un authentique ami de L’Humanité, avec la volonté de toujours la porter plus haut pour qu’elle soit toujours plus utile. C’est lui qui inventa lors d’une rencontre alors qu’il en était le rédacteur en chef d’un jour le concept de « Cortex » devenu une rubrique chaque vendredi. 
 
 
Lucien aura consacrée sa longue et riche existence à faire vivre obstinément la pensée communiste. Le communisme originel. Récemment encore, du haut de ses 90 années, Lucien s’attaquait à une somme colossale, « Penser avec Marx aujourd’hui ». Une tétralogie laissée inachevée pour remettre la pensée de Marx sur ses pieds et penser le communisme au futur.
En révolutionnaire convaincu, il faisait preuve d’une abnégation exemplaire à remettre sur le métier l’ouvrage d’une vie pour faire vivre l’idée selon laquelle « le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous », comme l’écrivait Marx et Engels dans le Manifeste du parti communiste
L’âge ne lui faisait pas peur et nous avions l’impression déroutante que toute année de plus signifiait pour lui, plus d’audace, plus de courage, plus d’engagement. La quête du communisme était en somme son bain de jouvence. Il parlait ces derniers mois et années avec un appétit insatiable des sujets de recherche qui mobilisaient ses journées pour éclairer encore et toujours le mouvement transformateur. Il ne loupait rien de l’actualité et de ses ressorts pour nourrir, en rapprochant dans son dernier livre Jaurès de Marx, une « évolution révolutionnaire » à visée communiste.
Sa vie, Lucien la traça au cœur du phénomène communiste français, endossant très jeune, dès l’après-guerre, d’importantes responsabilités au sein des instances du Parti communiste. Très actif dans les différentes régions de France où il s’établissait par nécessité, le jeune professeur, normalien et agrégé de philosophie, fit face à l’opprobre et la censure des administrations qui voyaient d’un mauvais œil ce militant communiste, sagace et impertinent. Il a été en quelque sorte victime « d’interdit professionnel » et des avancements qui lui aurait ouvert les portes des plus grands centre de recherches universitaires. 
Mobilisé dans le comité Maurice Audin 1959, il s’engagea dans les luttes anticoloniales et contre les dérives bonapartistes du gaullisme. Parallèlement il intégra la rédaction en chef de la Nouvelle Critique où il se saisit des questions relatives à l’histoire de la philosophie. Entré au comité central du PCF lors du XVIe congrès en 1961, Lucien Sève fit valoir ses compétences et son intelligence dans les débats qui secouaient alors le mouvement communiste. Travaillant ardemment à sortir le parti communiste du stalinisme, il fut néanmoins très attentif à son ancrage théorique et à la fidélité aux concepts issus du marxisme. Il tint alors, contre vents et marées, une position originale et solidement argumentée entre l’humanisme de Roger Garaudy et le structuralisme de Louis Althusser. Sa position fut théorisée dans un ouvrage au fort retentissement publié en 1969 Marxisme et théorie de la personnalité qui se fixait pour objectif d’exposer une conception marxienne de l’individu, à rebours d’une conception désincarnée du socialisme alors en vogue.  
A la tête des Éditions sociales dès 1970, Lucien contribua à faire rayonner la maison d’édition au croisement des nouvelles disciplines en sciences sociales. L’indépendance acquise par Lucien lui permit d’ouvrir les Editions sociales à l’ébullition intellectuelle propre à cette décennie, tout en poursuivant un travail d’édition remarquable des œuvres de Marx et de ses héritiers. 
Nommé en 1983 par le Président Mitterrand au Comité consultatif national d’éthique, Lucien prit la tâche avec son sérieux coutumier pour laisser quelques ouvrages importants sur les questions, ô combien actuelles, relatives à la bioéthique. Bien qu’il ait assumé dès les années 80 des désaccords avec le parti communiste, il restait très attentif à son évolution et indéfectiblement fidèle à ses militants – ses camarades. 
Récemment encore, Lucien nous témoignait de son attachement viscéral à l’Humanité qu’il jugeait indispensable à tout combat commun. « La prise de la bastille aujourd’hui, c’est la prise conscience » disait-il en février dernier pour soutenir l’Humanité dans ses difficultés. Régulièrement invité par notre journal- le sien- et à la fête de L’Humanité, il épatait par son agilité, ses idées qui s’entrechoquaient à une vitesse surprenante sans jamais perdre de leur cohérence. 
Sa disparation nous plonge dans une infinie tristesse. Souhaitons que l’œuvre qu’il aura patiemment construite, avec sa rigueur,  ses audaces, ses intuitions et ses fulgurances, et parmi elle ces deniers ouvrages offerts à la postérité pour penser le communisme,  puisse être abondamment partagée et commentée. L’Humanité s’y consacrera car son œuvre est féconde. Porteuse d’avenir et d’espoir au moment ou trébuche les thèses du capitalisme. Lucien nous manquera, mais son immense œuvre le fera vivre.  
 

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 17:57
Lucien Sève : son œuvre, gigantesque et plurielle, restera une contribution majeure et précieuse (Fabien Roussel)

Lucien Sève : son œuvre, gigantesque et plurielle, restera une contribution majeure et précieuse (Fabien Roussel)

Le Covid-19 aura donc emporté Lucien Sève, à 93 ans. On redoutait le jour où cet infatigable communiste achèverait sa course. Mais, malgré les années, il avait une telle détermination, il conservait une telle vigueur intellectuelle qu’on ne pouvait croire ce jour imminent. Il y a quelques mois encore, il était venu au siège national du Parti communiste français présenter le beau film que Marcel Rodriguez lui a consacré avec la Fondation Gabriel-Péri. Fidèle à lui-même, il avait à nouveau frappé l’auditoire par la force et la clarté de son propos.

Brillant intellectuel, il intègre l’École normale supérieure en 1945 avant d’être reçu à l’agrégation de philosophie en 1949. Résolu à changer ce monde, il rejoint le Parti communiste en pleine Guerre froide et en paie l’âpre prix : carrière barrée, bataillons disciplinaires en guise de service militaire… Cela ne détournera pas le jeune professeur du combat communiste. Militant très actif, il prend des responsabilités dans les fédérations de la Haute-Marne, de la Gironde ou des Bouches-du-Rhône, au gré des postes auxquels il est affecté. Il entre au Comité central comme membre suppléant en 1961 puis titulaire en 1964. Là, il s’affirme comme un des dirigeants importants du PCF, jouant un rôle majeur lors du comité central d’Argenteuil organisé en 1966 autour des questions culturelles et idéologiques, prenant bientôt la direction de la maison d’édition communiste, les Éditions sociales.

Communiste désireux de transformer effectivement le monde, il lie indissociablement le combat politique à une haute exigence théorique. Aussi, il ne cessa de mener un lourd et scrupuleux travail intellectuel autour de Marx mais aussi de Lénine qu’il tiendra, jusqu’à la fin de sa vie, comme une référence de tout premier plan. Déterminé à marier rigueur conceptuelle et accessibilité, il multiplie, avec une disponibilité jamais prise en défaut, les initiatives pour faire connaître au plus grand nombre, les élaborations théoriques les plus pointues.

En 1969, il publie un ouvrage très novateur, Marxisme et théorie de la personnalité, vite traduit en plus d’une dizaine de langues. Suivent des décennies de réflexions partagées au travers de livres mais aussi d’articles dans La Nouvelle Critique ou La Pensée. Quelles qu’aient été les controverses sur tel ou tel aspect de son œuvre, Lucien Sève s’affirme, sans conteste, comme un acteur majeur de débats intellectuels de très haute qualité, sans jamais sacrifier à la polémique dégradante, y compris dans ses oppositions vives à Louis Althusser.

 À l’écart des grandes structures universitaires, Lucien Sève, un temps directeur adjoint de l’Institut de recherches marxistes, paie aussi dans l’univers académique et éditorial l’orientation révolutionnaire maintenue de ses recherches, à l’heure où le marxisme n’était, disait-on, plus de saison. Longtemps minoré par l’Université et les maisons d’édition non communistes, la qualité de ses travaux a fini par avoir raison de cette guerre froide sans fin. Membre du Comité consultatif national d’éthique dans les années 1980, il publie alors chez Odile Jacob des ouvrages remarqués avant, plus récemment, de livrer des Écrits philosophiques de Marx chez Flammarion.

Pourtant, sa fidélité et son combat seront consacrés jusqu’à la fin de sa vie aux Éditions sociales, maison d’édition pour laquelle il dépensa sans compter son énergie quand la faillite emporta le groupe Messidor, participant à la création de La Dispute avec son ami et complice Richard Lagache. C’est à cet éditeur qu’il confie la grande tétralogie « Penser avec Marx aujourd’hui » initiée en 2004 et qui devait s’achever prochainement par un ultime volume. C’est encore à La Dispute qu’il œuvre, avec son épouse Françoise, à la redécouverte du psychologue Vygotski. C’est avec les Éditions sociales recréées qu’il travaille si durement à ce que les francophones disposent d’une Grande Edition Marx-Engels en français, soutenant de jeunes chercheurs et traducteurs avec cette bienveillance, cette exigence et cette générosité qui le caractérisaient si profondément.

Assurément, dès les années 1980, les relations avec le Parti communiste ne seront pas toujours simples et Lucien Sève quittera notre parti au début du XXIe siècle. Pour autant, il demeurera jusqu’à son dernier souffle un communiste résolu, toujours disposé au dialogue. Son œuvre, gigantesque et plurielle, restera une contribution majeure et précieuse pour les femmes et les hommes décidés à faire grandir cette ambition communiste qui était la sienne et qui demeure la nôtre. Une ambition dont l’urgence, aujourd’hui, se fait sentir plus que jamais.

 

Fabien Roussel, Secrétaire national du PCF, Député du Nord 

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