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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 05:45
Grèves de la faim de prisonniers politiques palestiniens, rétentions administratives prolongées, colonisation à marche forcée : la complaisance vis-à-vis d'Israël ne mène qu'au pire! (AFPS)

La complaisance envers Israël ne mène qu’au pire

http://www.france-palestine.org/La-complaisance-envers-Israel-ne-mene-qu-au-pire

Une nouvelle fois la pratique scandaleuse de l’internement administratif provoque un vaste mouvement de grèves de la faim dans les prisons israéliennes. Alors que Bilal Kayed avait achevé le 13 juin dernier, de purger une peine d’emprisonnement de 14 ans et demi et que sa famille l’attendait pour sa libération, une mesure de 6 mois d’internement administratif lui a été signifiée. Refusant cet acte arbitraire, il est depuis le 15 juin en grève de la faim, accompagné par des centaines de ses camarades qui refusent comme lui la perspective d’une détention illimitée une fois leur peine expirée.

C’est précisément cette pratique qu’un Eric Ciotti, parti « enquêter » sur place avec un compère, a choisi de vanter sur Twitter, en parfaite convergence idéologique et politique avec le pouvoir israélien en place, prenant pour modèle « les centres de rétention administratifs israéliens » comme la prison d’Ofer. Exemple scandaleux, dont il propose de s’inspirer pour la France, que cette mesure qui permet de tenir quelqu’un enfermé pour des périodes de 6 mois indéfiniment renouvelables sans avoir à lui fournir de motifs. Cela a même amené Jean-Jacques Urvoas à répliquer et récuser un tel modèle. Dont acte.

Coïncidence de timing, pendant la visite de ces admirateurs des « centres de rétention à l’israélienne », une nouvelle fois des structures d’habitation et d’élevage en territoire palestinien occupé financées par la France ont été détruites à Nabi Samuel, près de Jérusalem, suivant de peu celles d’Umm al-Kheir au sud d’Hébron. Cela a valu une énième condamnation du Ministère français des Affaires étrangères quelques jours après les nouvelles annonces de construction dans les colonies, notamment à Gilo.

Dans tous ces cas, on ne peut que constater la parfaite indifférence des dirigeants israéliens aux condamnations verbales ainsi que la poursuite continue de faits accomplis illégaux sur le terrain. C’est ce qu’a noté sans langue de bois Jean Arthuis, ancien ministre de Jacques Chirac et député européen, de retour d’une mission à Gaza, dans le reste de la Palestine et en Israël pour qui « Tout accrédite en effet l’hypothèse selon laquelle Israël déroule son plan d’occupation définitive des territoires par l’implantation de colonies, laissant à la communauté internationale le soin de maintenir la vie et un semblant d’espoir en Palestine. »

C’est donc à un réexamen de fond en comble de ses relations avec Israël auquel la France doit procéder aujourd’hui. Il n’est pas possible de continuer à vanter l’excellence des relations bilatérales et de pousser au développement de la coopération économique, notamment avec le programme de recherche européen Horizon 2020, tout en constatant que, jour après jour, les dirigeants israéliens s’emploient à ruiner toute solution politique fondée sur le droit international et la coexistence de deux Etats.

Cela demande le courage politique de mettre en œuvre sans délai des sanctions effectives pour s’opposer à cette politique qui est un déni des droits les plus élémentaires et une menace pour la paix.

Le Bureau national de l'AFPS

Grèves de la faim de prisonniers politiques palestiniens, rétentions administratives prolongées, colonisation à marche forcée : la complaisance vis-à-vis d'Israël ne mène qu'au pire! (AFPS)
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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 05:31
Corse: les récits opposés des affrontements à Sisco

16 AOÛT 2016 | PAR LAURENT GESLIN

Que s’est-il donc passé le 13 août dernier, dans la crique de Scalu Vechju, au nord de la commune de Sisco, à 11 kilomètres de Bastia ? Trois jours après, la justice est toujours en train d'auditionner les témoins pour démêler les versions contradictoires des différents protagonistes.

Que s’est-il donc passé le 13 août dernier, en fin d’après-midi, dans la crique de Scalu Vechju, au nord de la commune de Sisco, à 11 kilomètres de Bastia ? Trois jours après les faits, difficile encore de reconstituer le déroulement précis des affrontements, tant les versions des uns et des autres divergent. Le tout dans un climat propice aux coups de sang. Samedi soir, cinq personnes ont été transportées au centre hospitalier de Bastia. Deux hommes d’origine maghrébine présentaient des ecchymoses. Un habitant de Sisco, un ancien légionnaire d’origine tchèque, aurait été blessé à la hanche par la flèche d’un harpon.

« Nous avons vu un touriste prenant une photo du paysage. Les Maghrébins ont commencé à l’insulter et une femme a reçu des cailloux de leur part. Un ami a pris à son tour une photo. Les Maghrébins nous ont dit : “on va arriver ! on va arriver !” Après, ils étaient au bas de la crique, ils ont alors frappé sans parler. Un ami a essayé de défendre un jeune se faisant agresser. Là, ils ont sorti la hachette avec laquelle ils l'ont frappé sur la tête. Le père de mon ami est arrivé, ils ont tiré sur lui avec un harpon », expliquait dimanche une jeune fille ayant assisté à la scène, lors de la manifestation organisée devant la mairie de Bastia. Cette seule version a circulé pendant plus de vingt-quatre heures dans tous les médias.

Mais aujourd'hui, cette version est contestée par l’un des hommes impliqués dans les affrontements. Contacté par Mediapart, il a accepté pour la première fois de donner son récit. « Nous étions installés sur la plage pour faire un pique-nique. Tout se passait bien, quand des jeunes ont commencé à nous traiter de “sales Arabes” et à crier “Allahu akbar” en prenant des photos », explique-t-il. « Je suis allé pour m’expliquer avec eux mais ils ne voulaient rien entendre. Nous avons donc décidé de partir pour ne pas faire de vagues. Arrivés sur le parking, quatre voitures avec des hommes armés de battes de baseball nous sont tombés dessus et ont commencé à nous frapper. »

Deux gendarmes arrivent sur place au bout d’une demi-heure pour tenter de séparer les trois familles et la vingtaine de personnes qui les entourent, bientôt rejoints par quatre autres collègues. « Les adultes étaient encore plus fous que leurs enfants, ils ont dit que nous avions des haches et que nous avions blessé quelqu’un avec un harpon », poursuit l’homme, en état de choc. Réfugié chez des amis, ce dernier n’ose plus revenir dans le quartier de Lupino, à Bastia, où il habite, ni même sortir dans la rue. « Nous sommes restés cinq heures au même endroit, les gens nous lançaient des cailloux. Ils ont brûlé nos voitures devant les gendarmes qui n’ont rien fait pour les arrêter. » Les forces de l’ordre finiront par exfiltrer les familles d’origine maghrébine aux alentours de 23 heures.

Selon certaines sources judiciaires, les auditions des témoins de la scène seraient toujours en cours et aucune inculpation n’a encore été prononcée. Un harpon et un couteau de cuisine ont bien été retrouvés sur les lieux, sans pour le moment que l’on sache s’ils ont été utilisés lors d’affrontements « qui auraient pu mal finir pour les trois familles ». Selon Le Parisien, des sources proches de l’enquête expliquent aussi que « les blessures constatées jusqu'ici sont la conséquence de coups de poing ou de l'utilisation de jets d'objets, de cailloux ou de bouteilles ».

L’homme impliqué dans les affrontements pense désormais à quitter la Corse, une île où est pourtant né son père. « Je travaille depuis toujours avec des Corses, je suis dans le bâtiment, tout le monde me faisait confiance. Maintenant, je ne vais plus rien pouvoir faire », continue-t-il. « Ma femme est enceinte, elle est terrorisée, les enfants pleurent sans arrêt. Nous étions juste en vacances, la femme de mon frère est bolivienne, ses enfants sont espagnols. Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire ? Nos papiers et nos cartes bleues étaient dans les voitures qui ont brûlé. »

À la suite de ces événements, la tension est encore montée d’un cran dimanche. Plusieurs centaines de personnes se sont réunies devant la préfecture de Haute-Corse pour dénoncer une « agression caractérisée », avant que leurs représentants ne soient reçus par le secrétaire général de la préfecture. Faute de réponse « satisfaisante », des dizaines de manifestants se sont ensuite dirigés vers le quartier de Lupino en scandant« on est chez nous ».

« Si des violences ont été commises, il faut que leurs auteurs soient punis, mais il faut prendre ses distances dès que certains veulent appliquer la loi du talion », s’indigne Joseph Maestracci, vice-président du collectif antiraciste Ava Basta, qui regarde avec effarement les télévisions de l’Hexagone débarquer en Corse depuis plusieurs jours.« Quand j’étais jeune, des bagarres de village éclataient chaque semaine et personne n’en faisait les gros titres. Mais le climat de tension qui prévaut en France et la surmédiatisation de ce type d’événement empêchent les gens de garder la tête froide. »

La démonstration de force de dimanche n’est pas sans rappeler la marche du 25 décembre 2015, quand plusieurs centaines de manifestants avaient défilé à Ajaccio, dans le quartier des Jardins de l’Empereur, en criant « Arabi fora [les Arabes dehors] ! », après l’agression la veille de pompiers appelés pour éteindre un incendie. Depuis, les violences se multiplient sur l’île. Dans la nuit du 2 au 3 février, les façades d’une boucherie musulmane et d’un kebab étaient mitraillées dans la station balnéaire de Propriano. Et au début du mois de mai, c’était la salle de prière de Mazzavia, à Ajaccio, utilisée par l’association des musulmans de Corse-du-Sud, qui était incendiée. Sans que la piste de violences intercommunautaires ne soit privilégiée.

Selon le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), le nombre d’actes antimusulmans aurait particulièrement augmenté en Corse ces dernières années, passant de 8 en 2013, puis 19 en 2014 et 37 en 2015. Des statistiques inquiétantes, alors que le président du Conseil exécutif de Corse, Gilles Simeoni, a appelé lundi au micro de France Info à « éviter les logiques de tension ». « Il ne peut pas y avoir une société fondée sur les rapports de force, le communautarisme, le rejet de l'autre, et cela vaut pour tout le monde », a-t-il rappelé. « On ne peut pas confondre certaines personnes qui se comportent mal avec la quasi-totalité de la population maghrébine qui vit en Corse de façon apaisée et harmonieuse. »

De son côté, le maire socialiste du village, Ange-Pierre Vivoni, a annoncé avoir pris un arrêté interdisant le burkini sur les plages de sa commune, après les incidents de samedi.« Ce n'est aucunement du racisme, c'est tout simplement pour assurer la sécurité des biens et des personnes et même au-delà de ma commune », a-t-il affirmé au micro d’i-Télé. Sur la plage, au moment des faits, une seule des femmes présentes était simplement « voilée », selon le protagoniste contacté par Mediapart. « Aucune d'entre elles n'avait un burkini. »

Dimanche, le président de l'assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, avait de son côté jugé « légitime » la réaction des habitants de Sisco, un raccourci étonnant puisque l’enquête n’a pas encore livré ses conclusions. Il a ensuite appelé « chacun à garder son sang-froid ». Un conseil que beaucoup devront appliquer, sous peine de voir les amalgames et les dérapages se multiplier.

Voici la déclaration du PCF Corse au lendemain de ces tristes incidents.

Faire triompher sur la barbarie la force de l’humanisme, la solidarité et la fraternité (Déclaration du PCF Corse)

Les événements graves qui ont eu lieu ces deux jours mettent en relief le danger qui fissure à présent le lien social et déstructure la société.

Plus que jamais les valeurs républicaines essentielles, qui fondent le respect de tout être humain, quelles que soient ses origines, sa croyance ou son incroyance, doivent prévaloir.

La devise de Liberté d’Egalité de Fraternité comme la laïcité demeurent au cœur de cette affirmation le support intangible qui permettra de faire barrage à la haine, à la stigmatisation, aux affrontements et à la vengeance.

Le contexte national et international, après les attentats terroristes du groupe EI, donne à certains la justification d’actes ou de comportements inacceptables et condamnables du point de vue démocratique et absolument opposés au vivre ensemble.

C’est là le piège qu’il faut éviter en faisant triompher sur la barbarie la force de l’humanisme, la solidarité et la fraternité.

Bastia le 15 08 2016

Corse: les récits opposés des affrontements à Sisco (Laurent Geslin, Médiapart- 16 août 2016)
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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 05:06
Extraits du programme du Conseil National de la Résistance... "L'étrange oubli"

Que ce soit dans les programmes scolaires ou dans tous les lieux de mémoires, étrange cet oubli du programme du CNR porté par la jeunesse en pleine clandestinité?

Un programme d'où naquirent tous les grands CONQUIS sociaux qui font notre dignité et détricotés tranquillement aujourd'hui. La reponse est dans l'affiche ci dessous..

Michel Etievent - historien, spécialiste d'Ambroise Croizat, conseiller du film de Gilles Perret "Les jours heureux". (sur la page Facebook Histoire Populaire de Pascal Bavencove)

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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 05:00
Entretien de Médiapart avec Sarah Schulman, intellectuelle new-yorkaise de la gauche radicale qui parle de New-York, de la société américaine, de la Palestine, de Trump et Clinton

Sarah Schulman: «Trump est un fasciste»

16 AOÛT 2016 | PAR MATHIEU MAGNAUDEIX

Romancière, essayiste, activiste queer, ancienne d'Act Up, militante pro-Palestine : Sarah Schulman est une figure de la gauche radicale américaine. Rencontre à New York, sa ville, dont elle déplore l'embourgeoisement et le conformisme.

De notre envoyé spécial à New York.- “Moustache”, dans l'East Village de Manhattan, est un restaurant oriental discret. C'est surtout une des dernières adresses abordables du quartier, et le QG de Sarah Schulman, née à New York à la fin des années 1950. L'intellectuelle vit depuis 1979 dans le même appartement, à une rue de là.

Elle a grandi dans une ville bouillonnante, celle des sixties et des seventies, la capitale de toutes les libérations — sexuelle, mouvement gay, Black Power. « New York était la ville des réfugiés, des rejetés, des pauvres qui cherchaient une vie meilleure, de ceux qui fuyaient leur milieu conservateur pour devenir des artistes », dit Schulman en sirotant une bière.

De ce Manhattan, mélangé et populaire, vibrant et créatif, il ne reste plus que des vestiges. Le cœur battant de la ville est devenu une réserve pour les très aisés et les super riches, qui n’en finit pas de pousser plus loin les pauvres et la classe moyenne. À Manhattan mais aussi à Brooklyn, de l'autre côté de l'East River, les histoires de gentrification se ramassent à la pelle : les deux tiers du salaire engloutis dans les dépenses de logement ; le loyer qui augmente brutalement de plusieurs centaines de dollars sans recours possible et oblige à déménager plus loin, vers le nord et l'est, loin des transports en commun ; les promoteurs qui se précipitent sur le moindre bâtiment disponible pour en faire des « condominiums » luxueux.

Sorti sur les écrans new-yorkais au printemps, le film Los Sures raconte le quotidien en 1984 d’un ghetto latino de Williamsburg (Brooklyn). Les images, d’époque, montrent des rues sales et défoncées, où une jeunesse désœuvrée se débrouille comme elle le peut. Aujourd’hui, les maisons réhabilitées bordent des rues proprettes. Il faut de l’argent, beaucoup d’argent, pour habiter ici. Le quartier est un des plus courus de Brooklyn. On y boit de (délicieux) cocktails à 12 dollars.

Sarah Schulman, 57 ans, fait partie de ces New-Yorkais de toujours qui ont vu la machine infernale de la gentrification dévorer la ville. Dans son immeuble de l’East Village, le loyer est passé en trente ans de 250 à 2 800 dollars. L’acteur Alan Cumming a acheté le bâtiment mitoyen qu’il rénove à grands frais. Daniel Craig, l’actuel James Bond, habite au coin de la rue. Des immeubles typiques vont être détruits pour faire place à un hôtel de luxe. Les Noirs et les Portoricains sont partis depuis longtemps. Ils habitent dans des quartiers que les petites classes moyennes, chassées de Manhattan et des quartiers huppés de Brooklyn, viennent gentrifier à leur tour : une histoire sans fin.

Romancière, auteure de théâtre, Sarah Schulman est d'abord une activiste. Lesbienne et féministe, elle a créé les Lesbian Avengers, qui ont inspiré plusieurs groupes radicaux. Elle a milité à Act Up et lancé un grand projet d'histoire orale de la lutte antisida. Elle a fondé le Mix, le festival de cinéma expérimental queer de New York. C'est aussi une essayiste dont le prochain livre, Conflict is not Abuse, qui paraît en octobre aux États-Unis, se penche sur la façon dont nos sociétés se plaisent à dissoudre les rapports de force et les conflits qui les traversent.

Dans un ouvrage précédent, The Gentrification of the Mind (2012, University of California Press, non traduit en France), Schulman avait tenté de retracer l'archéologie de la gentrification à New York ; ce n'est pas une thèse d'urbanisme, juste sa lecture à elle, très subjective, de militante et de témoin.

Elle y raconte comment, au début des années 1980, tout a brutalement changé. New York, déclaré en faillite, est abandonné aux promoteurs. La construction de logements sociaux a cessé. C’étaient les années Reagan, l’ère du laisser-faire néolibéral et des crédits d’impôts pour les entreprises devenus la règle. Elle ironise : « Je paie plus d’impôts qu’un dirigeant de multinationale. »

Puis il y eut le sida. En vingt-cinq ans, 82 000 New-Yorkais en sont morts. Dans son livre, Schulman dresse la litanie des disparus, ses amis, artistes, écrivains, poètes, prostitu-é-s, immigrés décédés à la chaîne, dans l’indifférence générale. Cette catastrophe longtemps niée, aujourd'hui presque oubliée, est pour elle une des causes puissantes de la gentrification. Des dizaines de milliers de logements se sont vidés en quelques années. Schulman constate que les quartiers de New York où les morts du sida ont été les plus nombreux – le Lower East Side, Chelsea, Greenwich Village, Harlem – sont aujourd’hui ceux où la gentrification a été la plus violente. Et que les villes où le sida a le plus tué, New York ou San Francisco, sont devenues les plus chères.

Une ville « privée »

Depuis trois décennies, raconte-t-elle, New York s’est peuplé à une vitesse ahurissante d'habitants aisés ou d'héritiers, le plus souvent blancs, grandis dans les banlieues conformistes où la middle class américaine s'était exilée depuis les années 1950. L'ancienne cité mélangée, phare de l’innovation culturelle et politique, qui créait des« idées pour le monde », est devenue un « centre d’obéissance » au capitalisme, à la normalité sociale, à la consommation, autant de totems érigés, dit Schulman, en« nouveau fondamentalisme ».

Dans un de ses livres, The Mere Future (2009, non traduit en France), elle raconte un New York imaginaire et inquiétant dont tous les habitants travailleraient dans le marketing.

Avec cette nouvelle population, une « nouvelle culture » a émergé : la « gentrification des esprits » – le titre de son livre. « Les nouveaux venus sont profondément mal à l'aise avec la différence. Ils sont prêts à échanger leur liberté contre la sécurité. Ils veulent plus de police, une rue contrôlée, où l'on ne peut ni fumer ni faire de la musique. »

La création elle-même, dit-elle, s’est « homogénéisée ». « Il y a quelques décennies, les artistes étaient plus indépendants, plus anarchistes. Aujourd’hui, ils sont diplômés d’écoles d’art chères et produisent pour une culture plus institutionnelle. Ils lisent les mêmes livres, ont les mêmes professeurs. Les plus marginaux, les plus différents, eux, ne sont plus là. »

Schulman prévient : son livre, publié il y a quatre ans, est sans doute déjà dépassé. « La "deuxième phase" de la gentrification a commencé, dit-elle. Même les restaurants à la mode ne peuvent plus payer les loyers prohibitifs. Ils sont remplacés par des banques, des franchises. La ville se couvre de tours dont les appartements à plusieurs millions de dollars permettent à l’élite du monde entier de placer son argent de façon sécurisée. Ces grands projets ne comprennent aucune infrastructure publique, aucun hôpital, aucun parking, aucune école. Tout est privé. »

Pendant ce temps, le secteur public, sous-financé, est en perdition. « Les hôpitaux publics sont incroyablement mauvais. » Professeure dans une université publique qui accueille des étudiants modestes, Schulman voit 70 % d’entre eux échouer au diplôme,« faute d’argent et de soutien ».

Au “Moustache”, les bières ne sont pas chères. Sarah Schulman propose une nouvelle tournée. La discussion dévie naturellement sur cette campagne présidentielle folle, où le magnat de l’immobilier et star de la télé-réalité Donald Trump – justement un de ces promoteurs qui ont gentrifié New York – va défendre les couleurs du parti républicain face à Hillary Clinton.

Schulman définit sans hésiter Trump comme un “fasciste” : « Il veut des règles différentes pour les gens, fondées sur la race. C’est la définition même du fascisme. » Il est surtout la preuve d’un racisme viscéral toujours à l’œuvre. « Les Blancs pauvres qui votent pour lui n’ont rien, à part leur colère. Leur façon de conceptualiser leurs problèmes est d’en rendre les gens de couleur responsables. Qui vote Trump ? Qui vote républicain ? Les suprématistes blancs, toujours les mêmes vieux États esclavagistes. La guerre civile s’est terminée en 1865. En réalité, elle continue. » Sarah Schulman ne voit pas comment il pourrait gagner. « Il n’a pas le vote des chrétiens fondamentalistes », si influents dans la droite américaine. Pour elle, « Clinton sera notre prochaine présidente ».

L’activiste n’a aucune proximité avec la candidate démocrate. « Juive new-yorkaise pur jus », très engagée dans le mouvement BDS de boycott d’Israël – ce qui lui a valu d’êtreaccusée d’antisémitisme par une organisation sioniste –, Schulman est révoltée par le soutien appuyé de Clinton à l’État d’Israël. C’est la raison pour laquelle elle a voté Bernie Sanders à la primaire démocrate : « Il a parlé de la Palestine comme aucun candidat ne l'avait jamais fait. »

Si elle redoute « la rapidité à déclencher des actions militaires » qu’aurait une présidente Clinton, elle votera pour elle sans état d’âme. Parce qu'elle veut barrer la route à Trump. Parce que Clinton « connaît le pouvoir » et qu’elle est la cible d’un « déferlement sexiste » qui l’écœure. Mais aussi parce que la candidate démocrate « ne croit en rien : on peut donc la changer par un bon travail actif de terrain ». Ses flèches les plus féroces, Schulman les réserve pour Barack Obama. « C'est un grand orateur. Mais c'est un faible. Il voulait juste être aimé, y compris par les plus conservateurs, au lieu de les écraser. Et finalement, avec lui, rien ne s'est passé. »

Formée à l’activisme flamboyant et pragmatique d'Act Up, Sarah Schulman préfère les résultats concrets. Occupy Wall Street, « mouvement utopiste sans demande véritable, qui donc ne pouvait rien gagner », ne l’a pas vraiment enthousiasmée. Elle ne croit plus en la capacité de révolte d’une partie des gays, noyés dans le conformisme et le« conservatisme ».

À ses yeux, la meilleure chose qui soit arrivée aux États-Unis ces dernières années est la dynamique militante de Black Lives Matter, « une rébellion contre le contrôle de l’État, contre les violences policières, contre l’incarcération massive des minorités », qui interroge aussi les dominations sexistes et les inégalités de genre. Que le futur président se nomme Clinton ou Trump, elle continuera à « pousser la barre le plus loin possible vers la gauche », à travailler « dans la marge et pour les marges », à militer en faveur de loyers accessibles pour tous. Les inlassables combats de sa vie.

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 06:46

On lâche rien ! Rendez-vous à la Fête de l'Huma

De « mon ennemi la finance » à la loi El-Khomri, de renoncements en trahisons,la politique du gouvernement Hollande/Valls a produit des gâchis et des dégâts considérables.

Ce qu'une loi a fait, le peuple peut le défaire ; la lutte contre la loi Travail continue, avec un rendez-vous national le 15 septembre.

Sur la loi Travail comme sur notre avenir, il est urgent que le peuple se fasse entendre. Le PCF a lancé La grande consultation citoyenne pour recueillir et faire émerger vos exigences et les rendre incontournables.

La Fête de l'Humanité, les 9, 10 et 11 septembre, sera l'occasion de vous faire entendre et de débattre.

On lâche rien! Rendez-vous à la fête de l'Huma!
Reconstruire l'espoir

A un an des échéances présidentielle et législatives, la politique menée par François Hollande a plus que déçu ; le pays la rejette.De « mon ennemi la finance » à la loi El-Khomri, de renoncements en trahisons, la vie de nos concitoyen-ne-s s'est encore dégradée, les gâchis et les dégâts sont considérables. L’entêtement de Manuel Valls et François Hollande montre qu’ils sont lâchés par celles et ceux qui les ont portés au pouvoir. Mais la droite et l’extrême-droite sont en embuscade,pour profiter du désarroi, avec des programmes libéraux radicalisés, extrêmement dangereux pour le pays. Il faut que surgisse une autre voie, celle de la parole populaire, de ses exigences et de ses propositions. Et la rendre incontournable.

Contre la Loi travail, on lâche rien

Cette parole populaire, elle s'est faite entendre, par pétition, dans les rues, sur les places ou par sondage contre la loi El-Khomri. Cette loi, c'est la destruction du Code du travail, la fragilisation des salarié-e-s, la généralisation de la précarité et du dumping social. Dans un pays qui crée plus de richesses que jamais.

Dans l'opinion et même à l'Assemblée, le gouvernement n'a pas eu de majorité. Le rôle d'un gouvernement, c'est pourtant d'entendre ce que veut le peuple. Ce qu'une loi a fait, le peuple peut le défaire. La mobilisation continue. Le Parti communiste la soutient et appelle à l'amplifier. Le gouvernement doit savoir qu'on ne lâchera rien et qu'en 2017 personne n'oubliera cette bataille. Une nouvelle journée de mobilisation nationale est prévue le 15 septembre, à l'appel de toutes les organisations syndicales et de jeunesse mobilisées.

Le peuple doit se faire entendre

Concernant la Loi Travail comme l'ensemble des autres domaines, vous en avez assez d'entendre toujours les mêmes qui parlent pour vous, sans vous écouter. En France comme en Europe, les décisions sont prises par eux, sans vous, contre vous. Pourtant, cela fait des années que les peuples sont fatigués des politiques d'austérité. Tout se passerait mieux si les gouvernants pensaient aux besoins populaires et à l'intérêt des nations plutôt qu'au respect du dogme libéral, écoutaient les citoyen-ne-s plutôt que les financiers.

Car, nous sommes des millions. Au fond, nous sommes les 99%. Ceux qui font tourner les machines, qui fabriquent notre pain, font rouler les trains ou pousser le blé, ceux qui éduquent nos enfants, soignent, protègent, construisent....

Le Parti communiste a pris une décision : construire avec vous les solutions et l'issue. Convaincu que chacun-e a un bout de la solution, il engage une Grande consultation citoyenne pour recueillir les avis de plus de 500 000 personnes et élaborer à partir de ces avis un pacte d'engagements communs pour 2017, soumis en octobre à une votation citoyenne. Participez-y dans vos villes et villages, dans votre entreprise, sur internet et à la Fête de l'Humanité

On lâche rien! Rendez-vous à la fête de l'Huma!

Le PCF organise depuis le printemps dernier une grande consultation nationale "Que demande le peuple".

Le questionnaire, proposé à 500 000 personnes dans le pays est un point de départ.

Comme nous, vous en avez assez de voir la parole populaire méprisée, ignorée, trahie.

Le Parti communiste lance une grande consultation citoyenne dans le pays pour débloquer la situation. Pour avoir un grand débat public, faire émerger les exigences populaires, ouvrir des solutions face à la crise. Un grand débat pour donner votre avis sur la France, l’Europe, le monde.

Vos exigences, exprimées et rassemblées doivent former un mandat populaire à rendre incontournable. Donc, à vous d’écrire la politique, à vous la parole !

Nous avons déjà fait remplir plus de 200 exemplaires au niveau de la section.

Si vous n'avez pas eu d'exemplaire papier à remplir, il est possible de remplir ce questionnaire en cliquant sur le lien suivant :

http://srv4.cawi.fr/cgi-bin/cawi/Q/p1604via0072/p1604via0072.pl/

N'hésitez pas à diffuser ce lien autour de vous en incitant vos proches et contacts à remplir ce questionnaire.

Un bon mois d'août à tous.

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 06:26
Boris Taslitsky, Grèves de juin 1936: Le Monde Diplomatique, juin 2016

Boris Taslitsky, Grèves de juin 1936: Le Monde Diplomatique, juin 2016

Aux origines ouvrières du Front populaire

Le 3 mai 1936, le gouvernement de Léon Blum parvenait au pouvoir dans une France affaiblie par la crise économique et menacée par la guerre. Cette date constitue le point de départ politique du Front populaire. Mais elle occulte les conditions d’émergence et les racines sociales d’un mouvement de grèves sans précédent, qui permit des avancées considérables.

par Gérard Noiriel

ors du discours qu’il a prononcé, le 3 mai 2016, en introduction du colloque « La gauche et le pouvoir (1) », M. François Hollande a félicité les organisateurs d’avoir tenu cette rencontre le jour du 80e anniversaire de la victoire du Front populaire. C’était un bon moyen, selon lui, de « faire des comparaisons utiles dans le temps, dans l’espace, et de tirer les leçons pour aujourd’hui ».

Commémorer le Front populaire en privilégiant les élections législatives d’avril-mai 1936 n’est évidemment pas anodin. Cela permet de mettre l’accent sur le rôle des partis, de leurs dirigeants et de leurs programmes, au détriment des luttes populaires. C’est l’histoire vue d’en haut et non d’en bas. Pourtant, le Front populaire est le meilleur exemple que l’on puisse trouver dans notre histoire contemporaine quand on veut montrer que les progrès sociaux dépendent bien plus des mobilisations populaires que des programmes électoraux.

La victoire de la gauche en mai 1936 ne suffit pas, par elle-même, à donner son importance historique au Front populaire. Les radicaux, les socialistes et les communistes — les trois principales forces politiques réunies sous sa bannière — l’ont emporté d’une courte tête (37,3 % des inscrits, contre 35,9 % pour la droite). Pour parvenir à une entente, ils ont adopté un programme extrêmement modeste, résumé par le slogan : « Pain, paix, liberté ». Sur le plan social, leurs promesses se limitaient à des mesures visant à réduire la durée du travail sans diminution de salaire et à créer un fonds national de chômage. Cette timidité explique en partie que le Parti communiste ait refusé de participer au gouvernement dirigé par Léon Blum.

Si le Front populaire est devenu un moment marquant de notre histoire contemporaine, c’est avant tout parce qu’il a pris sa source et trouvé sa raison d’être dans une extraordinaire mobilisation collective, qui n’a pas eu d’équivalent à l’époque en Europe.

Pour tenter d’expliquer les raisons de ce soulèvement des classes populaires, il faut commencer par replacer l’événement dans l’histoire longue de la classe ouvrière française (2). À la différence de ce qui s’est passé au Royaume-Uni, la première révolution industrielle n’a pas entraîné, en France, une rupture radicale avec le monde rural. La grande industrie se développe en prolongeant le modèle économique antérieur, dominé par des marchands-fabricants qui distribuent la matière première transformée en produits finis par une multitude d’ouvriers-paysans enracinés dans leurs villages et travaillant en famille. Dans les grandes villes, et notamment à Paris, on trouve surtout des ouvriers-artisans, issus du monde des corporations d’Ancien Régime. Héritiers des sans-culottes, ils sont les principaux acteurs de tous les mouvements révolutionnaires qui secouent la capitale de 1789 jusqu’à la Commune de Paris, en 1871. Un immense fossé sépare ces deux composantes du monde ouvrier. Cette hétérogénéité freine la constitution d’une classe ouvrière possédant une identité propre, entrave la naissance du droit du travail, pérennise les formes juridiques traditionnelles que sont le louage d’ouvrage et le marchandage (3).

Véritable point de départ en 1933

À la fin du XIXe siècle, la première crise majeure du capitalisme, appelée Grande Dépression par les historiens, débouche sur une nouvelle révolution industrielle, qui ouvre l’ère des grandes usines. Touchées de plein fouet par ces bouleversements, les deux principales composantes du monde ouvrier engagent un combat radical et multiforme contre l’ordre nouveau. Les grèves et les manifestations, souvent réprimées dans le sang, se multiplient. C’est à ce moment-là que s’impose dans l’espace public la figure du mineur, que naissent les syndicats et les partis se réclamant du prolétariat (Confédération générale du travail [CGT], Parti ouvrier français [POF], etc.). Cette mobilisation massive contraint le patronat des mines à signer les premières conventions collectives. C’est aussi le début de la législation sociale, illustrée notamment par les lois sur le repos hebdomadaire, la retraite ouvrière et paysanne, et surtout la naissance du code du travail (1910) (4).

Néanmoins, le pouvoir républicain ne s’engage pas sur la voie d’un système global de protection sociale comparable à celui qu’Otto von Bismarck a imposé en Allemagne au cours des années 1880. Pour satisfaire leur électorat, composé surtout de paysans propriétaires et de petits patrons, les dirigeants de la République française optent pour un protectionnisme économique qui vise à taxer les marchandises, mais aussi la main-d’œuvre étrangère. Ce n’est pas un hasard si la loi dite de « protection du travail national » (adoptée en 1893) se focalise sur des mesures d’identification des travailleurs étrangers. En freinant l’exode rural, ce protectionnisme aggrave la pénurie d’ouvriers dans la grande industrie. Le recours massif à l’immigration s’impose au moment même où se multiplient les discriminations de tous ordres à l’égard des non-nationaux.

La première guerre mondiale et la période de reconstruction qui la suit creusent de nouveaux clivages entre les composantes du monde ouvrier. Dans les secteurs les mieux protégés (chemins de fer, postes, services publics, etc.), la cogestion tripartite (État, patronat, syndicat), institutionnalisée pendant la guerre grâce à l’union sacrée, est pérennisée. C’est dans ces branches que la CGT réformiste recrute la plus grande partie de ses adhérents.

En revanche, dans la grande industrie, le mouvement ouvrier s’effondre après la répression féroce des grèves insurrectionnelles de 1919-1920. Comme l’ont montré Edward Shorter et Charles Tilly, c’est dans les entreprises de plus de cinq cents ouvriers, là où la combativité était la plus forte avant 1914, que le recul des grèves est le plus net au cours des années 1920 (5). Cette démobilisation s’explique par deux raisons. Dans l’industrie lourde du Nord et de l’Est, le recours massif à l’immigration pour remplacer les ouvriers morts au combat ou qui ont fui les zones sinistrées affaiblit fortement les traditions de lutte forgées dans les décennies antérieures. Dans l’industrie de transformation, les nouvelles usines se développent surtout au sein des banlieues des grandes villes. Elles attirent des ouvriers qualifiés qui privilégient des solutions individuelles en changeant constamment d’entreprise pour vendre leur force de travail au patron le plus offrant. Cette instabilité massive entrave l’action collective, malgré les efforts du Parti communiste et de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU (6)).

La nouvelle crise du capitalisme, déclenchée par l’effondrement de la Bourse de Wall Street en octobre 1929, atteint la France en deux temps. Jusqu’en 1933, ses effets sont beaucoup moins visibles que dans les autres pays, car elle frappe surtout les franges les plus marginales de la société industrielle. Des centaines de milliers de travailleurs immigrés sont renvoyés dans leurs pays d’origine, et les ouvriers-paysans (qui sont encore très nombreux en France) trouvent dans leur environnement rural des ressources qui limitent le recours aux fonds de chômage. Mais, à partir de 1933, la dépression touche de plein fouet le cœur d’un monde ouvrier plus français, plus masculin, plus qualifié, plus urbain que dans la période précédente. Le chômage prend des proportions gigantesques, alors même que le système d’indemnisation est encore archaïque. De nombreux ouvriers qualifiés sont bloqués dans leur mobilité, et sont parfois contraints d’occuper les emplois auparavant réservés aux immigrés. Les patrons, n’ayant plus les ressources nécessaires pour intensifier la mécanisation des tâches manuelles, privilégient désormais la « rationalisation du travail ». La rémunération au rendement et le travail à la chaîne se diffusent rapidement, notamment dans l’automobile.

Contrairement à ce qui est fréquemment affirmé, le mouvement de grèves qui caractérise le Front populaire n’a pas débuté au lendemain de la victoire électorale de la gauche, le 3 mai 1936. Son véritable point de départ date de 1933, lorsque les ouvriers qualifiés des grandes usines de construction mécanique sont directement frappés par la crise économique. C’est à ce moment-là que le Parti communiste commence à récolter les fruits d’une stratégie privilégiant l’action dans l’entreprise. S’il fallait désigner un événement fondateur, nous pourrions volontiers choisir l’accident qui s’est produit le 6 février 1933 à l’usine Renault de Billancourt. L’explosion d’une chaudière fait huit morts et de nombreux blessés. Lors de l’enterrement, le patron (Louis Renault) et le maire socialiste font face aux familles des victimes, soutenues par les élus communistes, les militants et vingt mille ouvriers qui crient :« Assassins ! Assassins ! ». Relayé sur tout le territoire national parL’Humanité (le journal de Jean Jaurès, passé sous la coupe du Parti communiste en 1920), cet événement tragique contribue fortement au processus d’identification des travailleurs à un « nous » ouvrier qui ne cessera de se consolider dans les mois et les années suivants.

La conjoncture politique va jouer un grand rôle, elle aussi, dans le développement des luttes sociales. Le 6 février 1934, les ligues d’extrême droite organisent une manifestation qui vire à l’émeute. La crainte d’un coup d’État suscite une réaction qui précipite la réunification du mouvement ouvrier et l’alliance des forces de gauche au sein d’un front antifasciste qui ouvre la voie au Front populaire. Ce réflexe unitaire encourage les travailleurs à s’engager dans l’action collective. Les grèves se multiplient, touchant des secteurs très divers ; fait nouveau, elles sont désormais souvent victorieuses. Preuve du rôle essentiel que les femmes commencent à jouer dans ce mouvement, en mai 1935 plus de deux mille ouvrières de la confection, réparties dans de petites entreprises de la région parisienne, se mettent en grève contre des diminutions de salaire ; elles obtiennent gain de cause.

La lutte paye

Cette première phase de l’histoire du Front populaire est essentielle, car c’est à ce moment-là que les ouvriers vont inventer les modes d’action et mettre au point les revendications qui se généraliseront en mai-juin 1936. L’exemple du conflit qui touche en novembre 1935 les forges d’Homécourt à Saint-Chamond (une usine qui fabrique du matériel pour la marine nationale) est à cet égard emblématique. Motivée par le rejet des mesures de « rationalisation du travail », la grève s’accompagne (pour la première fois) d’une occupation des locaux qui durera cinq semaines. Les grévistes obtiennent non seulement des hausses de salaire, mais aussi l’instauration de délégués du personnel et une classification des ouvriers en trois catégories, en fonction de leur qualification.

La victoire électorale de mai 1936 peut être vue comme l’étincelle qui a provoqué l’embrasement général à partir des foyers allumés par le petit noyau des ouvriers qualifiés de la grande industrie. Le mouvement des grèves avec occupation connaît un premier point culminant au début du mois de juin 1936 (cent cinquante entreprises occupées). Le patronat accepte alors d’entamer des négociations, qui aboutissent le 8 juin aux accords de Matignon (hausse des salaires, limitation de la durée du travail hebdomadaire à quarante heures, congés payés, généralisation des conventions collectives, etc.). Mais ces acquis ne suffisent pas à mettre un terme au mouvement, bien au contraire. Découvrant que la lutte paye, les fractions les plus éloignées de l’action syndicale et politique prennent ensuite le relais. Pratiquement toutes les branches de l’économie seront touchées par ce mouvement, à l’exception des secteurs les mieux protégés (services, fonction publique), qui resteront fidèles à la collaboration de classe prônée par la CGT réformiste.

Finalement, la principale leçon que l’on peut tirer du Front populaire, c’est que des revendications sociales que les experts, les gouvernants et les patrons jugeaient « utopiques », « irréalistes », voire « suicidaires » deviennent légitimes quand les dominés parviennent à construire un rapport de forces qui leur est favorable. Certes, le combat ne s’est pas arrêté en juin 1936. Au cours des mois et des années suivants, les accords de Matignon seront constamment attaqués par le patronat, et ce n’est qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale qu’ils s’installeront durablement dans le droit français. Le démantèlement actuel du droit du travail marque sans doute une nouvelle étape dans cette histoire longue de la lutte des classes.

Le Front populaire montre aussi que les représentations collectives de la société sont bouleversées quand la classe ouvrière fait entendre sa voix. À la Belle Époque, le mouvement social avait permis l’irruption de la figure du mineur du Nord dans l’espace public. En 1936, c’est le « métallo de Billancourt » qui prend sa place. Ce nouveau personnage, incarné au cinéma par Jean Gabin (La Belle Équipe), occulte certes le rôle joué par les femmes, par les immigrés, par les travailleurs coloniaux dans l’immense mobilisation populaire de cette période. Néanmoins, même si le métallo de Billancourt ne représente qu’une partie du peuple en lutte, sa présence impose le respect pour le peuple tout entier. La droite et l’extrême droite tenteront de discréditer le mouvement en affirmant que les grèves ont été orchestrées par les bolcheviks depuis Moscou. Mais jamais Léon Blum ne cautionnera cet argument.

Un demi-siècle plus tard, la société française est à nouveau confrontée à une crise économique qui provoque l’effondrement des bastions de la grande industrie. En mai 1981, la victoire de François Mitterrand suscite un espoir dans les classes populaires. Un « printemps syndical » émerge dans l’industrie automobile, sous l’impulsion des ouvriers spécialisés (OS). Mais ceux-ci ne parviennent pas à entraîner dans leur sillage les autres composantes du monde ouvrier. Le rapport de forces est insuffisant pour donner sa légitimité au mouvement dans l’espace public. Sous l’influence des médias, qui multiplient les reportages montrant des musulmans faisant leurs prières dans les ateliers, Pierre Mauroy, le premier ministre socialiste, finira par déclarer en janvier 1983 : « Les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés (…) qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises (7). » L’argument traditionnel de la droite, visant à discréditer les luttes sociales en présentant les grévistes comme des agitateurs à la solde de l’étranger, est alors avalisé par celui qui appartient au même parti et qui occupe la même fonction que Léon Blum en 1936.

Le Front populaire est définitivement mort ce jour-là.

Le Monde Diplomatique, juin 2016

Gérard Noiriel

Historien, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Dernier ouvrage paru : Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom, Bayard,

(1) Colloque organisé par la Fondation Jean-Jaurès, la Fondation européenne d’études progressistes et le think tank Terra Nova.

(2) Pour une analyse approfondie, cf. Les Ouvriers dans la société française, XIXe-XXe siècle, Seuil, Paris, 1986.

(3) Le « marchandage » désigne la pratique consistant, pour un intermédiaire ou « sous-entrepreneur », à revendre le travail d’ouvriers à un autre employeur.

(4) Claude Didry, L’Institution du travail. Droit et salariat dans l’histoire, La Dispute, Paris, 2016.

(5) Edward Shorter et Charles Tilly, Strikes in France, 1830-1968, Cambridge University Press, 1974.

(6) Syndicat issu d’une scission de la CGT, qui a existé de 1921 à 1936.

(7) Cité par Nicolas Hatzfeld et Jean-Louis Loubet, « Les conflits Talbot, du printemps syndical au tournant de la rigueur (1982-1984) », Vingtième Siècle, no 84, Paris, 2004.

ors du discours qu’il a prononcé, le 3 mai 2016, en introduction du colloque « La gauche et le pouvoir (1) », M. François Hollande a félicité les organisateurs d’avoir tenu cette rencontre le jour du 80e anniversaire de la victoire du Front populaire. C’était un bon moyen, selon lui, de « faire des comparaisons utiles dans le temps, dans l’espace, et de tirer les leçons pour aujourd’hui ».

Commémorer le Front populaire en privilégiant les élections législatives d’avril-mai 1936 n’est évidemment pas anodin. Cela permet de mettre l’accent sur le rôle des partis, de leurs dirigeants et de leurs programmes, au détriment des luttes populaires. C’est l’histoire vue d’en haut et non d’en bas. Pourtant, le Front populaire est le meilleur exemple que l’on puisse trouver dans notre histoire contemporaine quand on veut montrer que les progrès sociaux

Lire aussi:

Paul Vaillant-Couturier: L'autre figure communiste du Front populaire (Patrick Appel-Muller)

"Blum tel qu'il est" - Un portrait au vitriol du dirigeant socialiste par Maurice Thorez à l'automne 1939

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 06:20
Quand le peuple s'en mêle, numéro de l'Humanité Spécial Front Populaire

Quand le peuple s'en mêle, numéro de l'Humanité Spécial Front Populaire

En 1936, des conquêtes sociales pour sauver la république

JEAN-PAUL PIÉROT

LUNDI, 25 AVRIL, 2016

L'HUMANITÉ

L’Humanité édite un numéro hors-série exceptionnel à l’occasion du 80e anniversaire du Front populaire. Disponible dans les kiosques à partir du 28 avril, au prix de 8 euros.

«Quand le peuple s’en mêle ». Sous ce titre, l’Humanité publie un hors-série de 92 pages à l’occasion du 80e anniversaire du Front populaire. Ce numéro exceptionnel, dans une visée pédagogique, analyse les ressorts d’une victoire populaire qui combina succès électoral et mouvements de grève d’une ampleur inédite comme il maria la défense de la république avec la conquête de droits sociaux qui paraissaient inimaginables quelques mois auparavant.

Plusieurs historiens, spécialistes de cette période, ont prêté leur concours à cette publication.

Jean-Paul Scot décrit la crise dans une France encore fortement rurale, où un village sur deux n’a ni l’eau courante ni l’électricité. Mais aussi une France des grandes concentrations industrielles, et de la résistance des ouvriers de plus en plus conscients de leur opposition aux 200 familles.

Les années 1930, années d’exode pour les antifascistes et les juifs d’Europe centrale fuyant les persécutions racistes, années également du renvoi de centaines de milliers d’immigrés que la France avait fait venir dans les mines du Nord et de Lorraine après la Première Guerre mondiale. Gérard Noiriel rappelle que « dans chaque période de crise, la question de l’immigration est remise au cœur de l’actualité sous l’impulsion de l’extrême droite, qui nourrit l’idée que les étrangers prennent le pain et le travail des Français ».

L’émeute du 6 février 1934, un an après l’accession d’Hitler au pouvoir, a provoqué dans l’opinion une prise de conscience. Danielle Tartakowsky retrace toutes les étapes de la construction du rassemblement antifasciste. En mars 1936, la CGT mettra fin à sa division. Les effectifs syndicaux connaîtront une véritable explosion, rappelle Michel Dreyfus, passant en un an de 750 000 à 4 millions d’adhérents. Socialistes et communistes ratifient un pacte d’unité d’action, que Maurice Thorez propose d’élargir pour réaliser « le front populaire de la liberté, du travail et de la paix », et se heurte d’abord à une fin de non-recevoir socialiste et radicale. Puis, le 14 juillet 1935, au stade Buffalo, dans un cérémonial rappelant la fête de la Fédération de 1790, le serment du Front populaire est proclamé. « Une nouvelle culture politique de lutte et de masse, née de la symbiose opérée entre 1934 et 1935 entre les cultures républicaine et populaire, se concrétise. Une redéfinition profonde de la politique et de son rapport au social s’amorce », écrit Danielle Tartakowsky.

Le rôle de l’Humanité qui atteint des records de diffusion entre 1936 et 1937

Cela a été rendu possible grâce aux changements stratégiques auxquels ont opéré les communistes français dans un débat au sein de l’Internationale communiste. Serge Wolikow détaille le chemin qui mène de l’abandon de la ligne « classe contre classe » à une politique d’alliance, au cœur de l’idée de front populaire.

La campagne électorale de 1936 est marquée, explique Jean Vigreux, par une mobilisation sans précédent de l’opinion, et par une bipolarisation entre le Front populaire et ses détracteurs. La victoire est due à la forte poussée du Parti communiste qui double son score, alors que le PS stagne et que les radicaux reculent. Roger Martelli observe : « Jusqu’au Front populaire, le PCF assumait une fonction de représentation sociale et une fonction utopique. À partir de 1934 s’y ajoute une fonction proprement politique. Par la référence à l’antifascisme et à la lutte contre les 200 familles, le Parti communiste donne un coup de fouet salutaire à une gauche quelque peu assoupie par les compromis radicaux et les hésitations socialistes. »

On lira avec intérêt d’autres contributions. Annie Lacroix-Riz évoque l’attrait qu’a pu représenter, pour certains patrons, un État fasciste, dans lequel les ouvriers n’avaient aucun droit. Alexandre Courban traite du rôle de l’Humanité, qui atteint des sommets de diffusion entre 1936 et 1937. Morgan Poggioli souligne l’entrée massive des femmes dans les luttes sociales, alors qu’elles devront attendre une décennie avant d’obtenir le droit de vote. Jean Ortiz et José Fort évoquent le Front populaire espagnol lâché par la non-intervention et le courage des brigadistes venus combattre le fascisme au-delà des Pyrénées. Alain Ruscio dresse le maigre bilan du Front populaire dans l’empire colonial.

Frédéric Genevée, président du musée de l’Histoire vivante, à Montreuil, réfléchit sur la transmission de la mémoire. Paul Dietschy dresse un bilan de la politique du Front populaire en matière d’éducation au sport, sous l’impulsion de Léo Lagrange et d’Auguste Delaune…

À l’heure où le gouvernement ferraille pour affaiblir le droit du travail

Faut-il tirer enseignement d’une expérience qui s’est déroulée dans un monde différent d’aujourd’hui ? À l’heure où un gouvernement socialiste ferraille pour affaiblir le droit du travail, pour aggraver encore le rapport de forces au détriment des salariés, on mesure le fossé creusé en quatre-vingts ans. Sur plusieurs pages, trois responsables d’aujourd’hui en débattent : la syndicaliste Maryse Dumas, ancienne secrétaire confédérale de la CGT ; l’adjoint communiste à la mairie de Paris, Ian Brossat, et le député PS et ancien ministre Benoît Hamon.

Le regard du XXIe siècle sur cette séquence historique est porté aussi par quatre écrivains, qui nous ont confié des textes inédits. Didier Daeninckx présente une nouvelle historique intitulé les Anagrammes de “l’Humanité”, Michèle Audin nous fait rencontrer une employée des Galeries Lafayette, sous le titre Valentine, 24 mai 1936 ; Bernard Chambaz parcourtl’Humanité du 13 juin 1936… jour de la naissance de Michel Jazy dans un coron du bassin minier ; Gérard Mordillat écrit sur sa filiation avec les combats et les espoirs toujours vivants d’un Front populaire incarnant « la cause du peuple ».

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 06:04
La une de l'Humanité le 3 novembre 1954

La une de l'Humanité le 3 novembre 1954

« Graves événements en Algérie »

les séries d'été de l'Humanité 19/33

ALAIN RUSCIO HISTORIEN

VENDREDI, 12 AOÛT, 2016

L'HUMANITÉ

Dès le 2 novembre 1954, le journal dénonce la répression coloniale et s’attaque le lendemain au mythe des « trois départements français », qualifié de « slogan ridicule ».

S’il est un thème qui, aujourd’hui encore, suscite des polémiques, c’est bien celui de l’attitude des communistes français lors des tout premiers temps de la guerre d’Algérie. Attachement indéfectible aux racines internationalistes pour les uns, trahison d’une mission sacrée pour les autres, chacun trouvant dans les textes le (ou les) mot(s) pour illustrer sa thèse…

En juillet 1954, une poignée de militants algériens, rompant avec le vieux leader Messali Hadj, jugé dépassé, ont fondé un Comité révolutionnaire d’unité et d’action (Crua), afin d’entrer dans la phase active de la lutte armée. Au jour prévu, le 1er novembre, une série d’accrochages et d’embuscades a lieu. Il y a quelques victimes. Un tract, Proclamation au peuple algérien, est retrouvé partout. Il est signé d’une organisation auparavant inconnue, le Front de libération nationale, FLN. Surprise ? Pas tout à fait, même si l’actualité maghrébine était plutôt, alors, marocaine et tunisienne.

Bien sûr, et depuis des années, l’Humanité prédisait comme une litanie que, « derrière le“calme” de l’Algérie » (titre de l’article d’Yves Moreau, le 18 juillet 1954), il y avait un bouillonnement. Mais de là à imaginer que l’explosion était imminente…

« Halte à la répression en Algérie ! »

Le 2 novembre 1954, la première réaction du journal est quasiment un réflexe conditionné : c’est la dénonciation de la répression coloniale. L’Humanité titre : « Graves événements en Algérie. Plusieurs morts et blessés dans la nuit de dimanche à lundi. Pour aggraver la répression, le gouvernement envoie trois bataillons de parachutistes et trois compagnies de CRS. Nombreuses arrestations de patriotes algériens. » Mais les nouvelles venues d’Algérie sont maigres et contradictoires. Le lendemain, 3 novembre, le titre est plus mordant, moins informatif : « Halte à la répression en Algérie ! Vaste opération de “ratissage” dans le massif de l’Aurès. Arrestations massives dans tout le pays. » Dès lors, le mot « répression » ne disparaîtra plus. Outre les dates citées, il figure dans les titres à cinq reprises en deux mois. Diverses formes de cette attitude sont signalées : les arrestations sont qualifiées de « nombreuses », et de « massives ». Sont également dénoncées les perquisitions et les rafles.

Ce 3 novembre, le tout premier homme politique dénoncé est François Mitterrand. Normal, lorsqu’on sait que l’homme était alors ministre de l’Intérieur et que, « l’Algérie étant la France », il avait ces « départements » sous son autorité. L’envoi de trois compagnies de CRS, de gardes mobiles, l’appel à trois bataillons de parachutistes (déjà…) sont dénoncés avec véhémence. Dès ce second jour de l’insurrection, les expressions « véritables mesures de guerre », « mise en état de siège » et « terreur » sont utilisées par le quotidien communiste. Pourquoi cette mobilisation, demande-t-il, si « le calme le plus complet règne dans l’ensemble des populations » (communiqué du ministre) ? Ce premier article se conclut par la demande du respect des « légitimes aspirations du peuple algérien à la liberté ».

Liberté ? Indépendance ?

Mais ce n’est pas tout. La direction du PCF a-t-elle senti qu’une période nouvelle commençait ? Toujours est-il que, le même jour, le journal publie un article, plus long, de Léon Feix, membre du bureau politique. Lorsqu’on connaît la centralisation qui régnait alors au sein du Parti, on peut affirmer sans crainte que cet article (donc écrit le 2 novembre) a bénéficié de l’imprimatur du bureau politique. Feix s’attaque au mythe des « trois départements français », qualifié de « slogan ridicule, uniquement destiné à camoufler la réalité coloniale, et d’ailleurs démenti chaque jour par les faits ». Le ministre de l’Intérieur est, de nouveau, épinglé : « M. Mitterrand n’a pas dit un mot de ce que désire par-dessus tout l’immense majorité des Algériens : la fin du régime colonial. » Élargissant son raisonnement à tout le Maghreb (rappelons que le Maroc et la Tunisie étaient alors toujours sous domination française), il concluait : « La seule solution – nous ne cessons de le répéter –, c’est de faire droit aux légitimes revendications à la liberté des peuples tunisien, marocain et algérien. » Liberté, donc, et pas « indépendance ». Le mot apparaîtra pourtant, de façon furtive, dans la bouche de Jacques Duclos, lors d’un meeting, le 5 novembre (l’Humanité, 6 novembre) : « Un vent de liberté et d’indépendance souffle de plus en plus fort dans les pays soumis à la domination des colonialistes, comme en ont témoigné et en témoignent notamment les événements de Tunisie, du Maroc et ceux d’Algérie. » Il faudra encore plus d’une année pour que ce mot réapparaisse, même si le mot d’ordre marquant des manifestations fut toujours « Paix en Algérie ».

TEL QUEL. Dans l’Humanité du 3 novembre 1954 par Léon Feix « Le ministre de l’Intérieur vient de faire un voyage en Algérie. Il a beaucoup parlé. Il a souligné “la primauté de l’économique et du social dans l’œuvre à accomplir en Algérie”. C’est là chose courante pour tous ceux qui considèrent l’Algérie comme “trois départements français”. Mais les Algériens, quelles que soient leur idéologie et leur origine, savent qu’il s’agit là d’un slogan ridicule, uniquement destiné à camoufler la réalité coloniale, et d’ailleurs démenti chaque jour par les faits. En niant qu’il existe en Algérie un problème politique, le ministre de l’Intérieur ne pouvait pas ignorer qu’il prenait exactement la position de ses prédécesseurs, position condamnée à la fois par l’ensemble des partis algériens et par bon nombre d’habitants de l’Algérie d’origine européenne, honnêtes ou simplement sensés. »

A lire aussi, si cela vous tente, un compte rendu de lecture du manuscrit inachevé de Camus sur son enfance algérienne, publié de manière posthume, plusieurs décennies après sa mort tragique dans un accident de voiture:

Conseil de lecture: "Le premier homme" d'Albert Camus

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 06:01
PENDANT LA LUTTE DES OUVRIÈRES DE L’ENTREPRISE GRANDIN, À MONTREUIL-SOUS-BOIS, LE 13 OCTOBRE 1975

PENDANT LA LUTTE DES OUVRIÈRES DE L’ENTREPRISE GRANDIN, À MONTREUIL-SOUS-BOIS, LE 13 OCTOBRE 1975

Ce que Georges Séguy a fait de lui

PAR PATRICK APEL MULLER

MARDI, 16 AOÛT, 2016

L'HUMANITÉ

L'éditorial de Patrick Apel Muller en hommage à Georges Séguy " Son engagement et ses succès sont des encouragements pour ceux qui, dès la rentrée, vont reprendre la lutte contre la loi de régression sociale que le gouvernement a lancée contre le monde du travail."

« L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce que l’on a fait de nous », écrivait Jean-Paul Sartre. Et d’une jeunesse résistante, de l’enfer de la déportation, de la solidarité ouvrière, Georges Séguy a choisi de paver un chemin de combats. Il avait fait sien le serment des anciens de Mauthausen de poursuivre la lutte « pour l’édification d’un monde nouveau, libre et juste pour tous ». À coup sûr, celui qui dirigea la CGT au cœur des événements de 1968 restera comme l’un des syndicalistes majeurs de ce siècle, comme un dirigeant communiste de premier plan et l’un des animateurs les plus actifs du mouvement pacifiste. C’est déjà beaucoup pour un seul homme. Il le fit sans s’enfermer dans ses solides certitudes, mais en cherchant des pistes nouvelles, en nouant des dialogues bien au-delà de ses rives, en respectant ses interlocuteurs. Sa figure résiste à toutes les bassesses – venues des cercles du pouvoir comme des propagandistes du Medef – déversées ces derniers mois sur les syndicalistes. Son engagement et ses succès sont des encouragements pour ceux qui, dès la rentrée, vont reprendre la lutte contre la loi de régression sociale que le gouvernement a lancée contre le monde du travail.

Est-ce pour cela que les grands médias se sont efforcés de passer très vite sur sa disparition ? Un articulet dans Libération, quelques lignes dans le ­Parisien, treize secondes dans le journal du soir d’une chaîne publique… Parfois l’histoire passe sous ses yeux, mais cette presse-là est aveugle.

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 05:19
Un bel hommage de Robert Clément à Allain Leprest, le chanteur poète disparu le 15 août 2011 il y a cinq ans

Lu ce matin sur la page Facebook de Pascal Bavencove "Histoire Populaire", ce magnifique hommage de Robert Clément à Allain Leprest, que Lucienne et Jean-Marc Nayet nous ont fait découvrir avec bonheur tant ses chansons et sa voix sont belles et poignantes.

" Il y a 5 ans, le 15 août 2011, Allain Leprest est parti
Le chanteur et poète s’est donné la mort à Antraigues-sur-Volane dans les collines d’Ardèche. Il chantait le cœur des hommes, leurs espoirs et leurs fêlures.
Il a décidé de partir et d’écrire lui-même le mot fin. Allain Leprest, Allain, s’est donné la mort dans la nuit de dimanche à lundi, là-bas, dans les collines d’Ardèche à Antraigues-sur-Volane, oui, l’Antraigues de Jean Ferrat. On le savait bien qu’il y avait chez lui une souffrance, une croix d’athée portée dans les bistrots, avec l’alcool, puis le combat contre la maladie dont il semblait sorti vainqueur, plus fort, comme on dit un peu bêtement, que ce qui ne l’avait pas tué.
l’amour de la vie et la douleur de vivre
Il était né à Lestre (Manche), dans le Cotentin, il y a cinquante-sept ans, près de la mer dont ses yeux semblaient avoir pris la couleur, à quelques kilomètres de Barfleur, de Saint-Vaast-la-Hougue. Le Cotentin, ce bout du monde qu’il a chanté. « Janvier, le Cotentin/Toute la côte est blanche/Et sa tête de chien/Hurle contre la Manche. » Il avait grandi près de Rouen et de cette autre côte normande qu’il aimait. Comme on le comprenait quand il parlait de Dieppe, du cimetière de Varangeville sur la falaise, de la tombe de Georges Braque. On le savait bien qu’il y avait chez lui, indissociables, l’amour de la vie et la douleur de vivre, quand il semblait chuchoter, confier serait plus juste, des mots ciselés comme des pierres, comme des secrets. Ces mots qui avaient fait dire à Claude Nougaro, qui s’y connaissait, qu’il était « l’un des plus foudroyants auteurs de chansons qu’il ait entendus au ciel de la langue française ».
Poète de l’intime et chanteur engagé, ou l’inverse disait-on. Cela ne veut pas dire grand-chose. Allain Leprest était communiste, depuis sa jeunesse, après son CAP de peintre en bâtiment, mais ce n’est pas cela qu’il chantait. Non, comme les plus grands, comme Villon, comme Verlaine, comme ses grands aînés de la chanson française, il chantait le cœur des hommes comme en écho aux vers d’Aragon : « Rien n’est jamais acquis à l’homme. Ni sa force/Ni sa faiblesse ni son cœur. Et quand il croit/Ouvrir ses bras, son ombre est celle d’une croix. »
Tous ceux qui le connaissaient, qui l’écoutaient, ne doutaient pas qu’il fût un artiste rare. Ses pairs l’avaient bien compris qui, pour son CD Chez Leprest en 2007, sur les arrangements de son complice et ami de longue date Romain Didier, avaient repris quinze de ses chansons. Daniel Lavoie, Jacques Higelin, Loïc Lantoine, Hervé Vilard, Enzo Enzo, Olivia Ruiz, Sanseverino, Michel Fugain, Jean Guidoni… Belle équipe. Il avait aussi accumulé les prix et les distinctions. Révélation du printemps de Bourges en 1985, trois fois primé par la Sacem, la dernière en 2009 pour le grand prix des poètes. Deux fois grand prix de l’académie Charles-Cros, dont la dernière, pour l’ensemble de son œuvre…
C’est avec une profonde émotion que ceux qui connaissaient l’homme et le poète ont appris sa disparition. Son cœur d battait pour la liberté, la fraternité, la justice… À chaque rencontre, la chaleur de sa voix profonde, une voix blessée, et la luminescence de ses yeux bleu océan vous saisissaient .
Allain Leprest avait chanté sur la grande scène de la Fête de l’Humanité qu’il ne manquait pas. Il y a un peu plus d’un an, il avait accepté d’être l’invité de la semaine du journal, dont il était un lecteur attentif. Il avait écrit avec rigueur sur la chanson, laissant selon ses mots « aux plumes pertinentes, le soin de traiter d’autres champs de joie, de colère et de raison ». Sauf que parlant de chanson, il parlait du monde et des hommes qu’il a choisi de quitter".

Un bel hommage de Robert Clément à Allain Leprest, le chanteur poète disparu le 15 août 2011 il y a cinq ans
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