Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 07:58
Congrès de Tours, nuit du 29 au 30 décembre 1920: il y a 96 ans naissait le Parti Communiste par l'adhésion d'une majorité de délégués socialistes à la IIIe Internationale. Aragon magnifie ce que fut l'héroïsme et l'ardeur religieuse de l'engagement communiste

Article lu sur la Page Facebook de Robert Clément, toujours aussi intéressante: 

 

« Dans la nuit du 29 au 30 décembre 1920, les 370 délégués du Congrès socialiste de Tours enregistrèrent 3 252 mandats sur 4 671 favorables à l’adhésion à l’Internationale communiste créée l’année précédente. Ils décidèrent ce jour-là de faire entrer dans l’histoire ce qui allait devenir le Parti communiste français.

 

Quatre-vingt-seize ans plus tard - et ce n’est pas rien, tant furent grands les tourments du XXe siècle - l’histoire du PCF continue.

Elle continue, parce qu’en entrant dans le XXIe siècle - autant dire dans un autre monde - elle se met au défi de recommencer d’une autre manière.

 

Aragon

Aragon

Alors bon anniversaire aux communistes et pour l’occasion, rappelons-nous de ce qu’a écrit Aragon après-guerre dans son livre : " L'homme communiste "

 

« Mais qui ne voit que le communiste est de nos jours l’héritier, le représentant de toute grandeur humaine, de tout esprit de sacrifice, de tout héroïsme français ?

Le chrétien, lui, je veux dire le chrétien qui agit comme il est écrit, qui vit et meurt suivant les principes proclamés du christianisme, le fait croyant, au-delà de la mort, à un autre monde, à une punition et à une récompense.

Dirai-je que pour moi cela ne le diminue pas à mes yeux, car ce qui m’importe c’est la pureté, la beauté, le désintéressement en ce monde-ci… cependant, songez que le communiste, lui, n’attend vraiment rien pour lui-même.
S’il donne sa vie, comme soixante-quinze mille des nôtres l’ont fait devant les fusils des pelotons d’exécution allemands, et de bien d’autres manières, sa récompense est que les siens, que les Français, les hommes de son peuple, de sa nation, grâce à ce sacrifice, seront un tout petit peu plus près du bonheur que s’il n’avait pas accepté le martyre.

La récompense pour le communiste est affaire de l’espèce humaine et non de l’individu.

La croyance au progrès, au progrès indéfini et infini de l’homme, en la montée de l’humanité vers un soleil que, lui, ne verra point mais dont il aura préparé obscurément l’aurore, voilà ce qui anime et soutient le communiste, voilà l’idéal du communiste.

Entre cet idéal et l’idéal chrétien, il est sûr que moi j’ai choisi. Mais cela ne m’empêche pas de rendre hommage à ces chrétiens qui se conduisent sur cette terre, comme un communiste considère bel et bien qu’on se conduise. Je m’étonne souvent du peu de réciproque, du peu de charité chrétienne de certains catholiques devant la vie et la mort des communistes.
Il faut parler de la vie et de la mort des communistes.

C’est peu de concéder que l’homme communiste n’est pas l’homme au couteau entre les dents !

On se fait, hors des rangs communistes, une idée un peu simple de ce qui amène un homme à être communiste. Le plus généralement, les gens pensent que c’est par une manière de fatalité qu’on le devient, entraînement de milieu, de classe même, ou simplement par basse envie de ceux qui vivent mieux, jalousie de ceux qui possèdent… remarquez qu’on peut envier les autres, leurs biens, sans devenir communiste : c’est même là ce qui entraîne plus généralement les hommes au jeu, à la spéculation ou à l’escroquerie. Et les joueurs, les gens de Bourse et les escrocs sont rarement communistes [...]

L’homme communiste… il était un ouvrier comme un autre, celui-là, avec une femme, des enfants, travaillant, gagnant après tout sa vie, en 1936, quand au-delà des Pyrénées s’éleva l’appel tragique du peuple espagnol… et on a vu ces métallos, ces mineurs, ces simples comptables, des gens des Ptt, des cheminots… tout quitter, du jour au lendemain, tout donner et se battre. Pendant que les hommes qui aujourd’hui font les philosophes se demandaient si vraiment Mussolini et Hitler avaient envoyé des soldats en Espagne, et si nous devions nous mêler de cette histoire…

L’homme communiste qui a compris que défendre Madrid, c’était défendre Paris, comment était-il devenu communiste ? Par basse envie, par entraînement de milieu ? Ah, ce n’est pas un sujet d’ironie après ces terribles années, terribles pour les communistes dès 1939, quand ils furent jetés en prison, pourchassés, condamnés par ceux qui portaient comme eux le nom de français… ce n’est pas un sujet d’ironie, après ces années où même les anticommunistes forcenés n’oseraient pas publiquement dire que c’est pour des raisons basses, d’entraînement ou d’envie, que tant de communistes ont tout à la France donné !

Peut-être devient-on communiste, sans doute devient-on communiste, pour des raisons de classe. Et l’aveu en est sanglant aux lèvres de ceux qui sont les responsables de la solidarité ouvrière contre l’égoïsme bourgeois. Mais ces raisons de classe, à une époque où monte du meilleur de l’humanité, cette force pure, la force du travail producteur, ces raisons de classe, les partagent ceux qui sont nés ouvriers, et ceux qui du sein de la bourgeoisie où le hasard les a fait naître, reconnaissent dans la classe ouvrière la porteuse de l’avenir humain… et je vous le dis, oui, ce sont des raisons de classe qui font qu’un Langevin, un Joliot-Curie, un Picasso, un
Éluard deviennent des communistes. Mais ces raisons de classe, que les anticommunistes ne les invoquent pas trop haut ! Elles sont l’honneur des communistes. Un Langevin, un Joliot-Curie, un Picasso, un Éluard, il n’y a pas besoin de demander si c’est l’envie ou l’entraînement qui les a faits communistes.

L'homme communiste, ouvrier, paysan, intellectuel, c'est l'homme qui a une fois vu si clairement le monde qu'il ne peut pas l'oublier, et que rien pour lui désormais ne vaut plus que cette clarté là, pas même ses intérêts immédiats, pas même sa propre vie.

L'homme communiste, c'est celui qui met l'homme au-dessus de lui-même. 

L'homme communiste, c'est celui qui ne demande rien, mais qui veut tout pour l'homme. 

Oui il envie mille choses, le bonheur, la santé, la sécurité, mais pour tous, et au prix de sa santé, de son bonheur, de sa sécurité, de son existence. Si tel n'est pas l'homme communiste, expliquez-moi Valentin Feldman.  Il était esthéticien, disciple de Victor Basch, professeur.

On rapporte de lui deux mots. Comme on hésitait, c'était aux premières heures de la résistance, à le charger de tâches humbles et dangereuses, à porter des explosifs par exemple, il répondit à celui qui représentait pour lui son parti: Vous pouvez tout me demander. Et devant le peloton d'exécution allemand, il cria: Imbéciles, c'est pour vous que je meurs!

Voilà l'homme communiste.  

Expliquez-moi le philosophe Georges Politzer, donnant toute sa vie aux tâches de la documentation économique, sacrifiant son œuvre à son parti, avant de tomber fusillé par les nazis au mont Valérien ?
Et Paul Vaillant-Couturier, qui a sacrifié à une vie épuisante dont il est mort avant l’âge, son œuvre d’écrivain ? Voilà l’homme communiste. »

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 07:34

L’HUMANITE

Mercredi 28 décembre 2016

AURÉLIEN SOUCHEYRE

 

«NOUS AVONS SOUTENU, AMENDÉ, TENTÉ D'AMÉLIORER ET VOTÉ LES LOIS QUI ALLAIENT DANS LE BON SENS.»ANDRÉ CHASSAIGNE PRÉSIDENT DES DÉPUTÉS DU FRONT DE GAUCHE

 

Dans un rapport sur leur action au Palais Bourbon, les parlementaires du groupe GDR reviennent sur la longue série de lois régressives proposées par l'exécutif, qu'ils ont combattues dans l'Hémicycle, et sur les propositions de loi qu'ils ont défendues, qui auraient dessiné un tout autre quinquennat.

L'heure est au bilan. Loin de toute autosatisfaction, les députés élus sous l'étiquette Front de gauche en 2012 ont présenté leur rapport d'activité. « Avoir l'honneur de représenter le peuple souverain, c'est aussi l'obligation de rendre compte de son action », estime leur chef de file, André Chassaigne. La XIVe législature et la position des élus du groupe GDR, hors députés ultramarins, a ainsi été décortiquée et étayée jusqu'à octobre 2016. Sidération, combativité et sentiment de grand gâchis se lisent au long des 37 pages du document. La fin est déjà connue: « le peuple de gauche a assisté avec consternation à l'adoption d'une série de lois régressives sur le plan des libertés comme sur le plan économique et social (...). Face à (ces) dévoiements et à (la) dérive idéologique, nous sommes restés fidèles à nos engagements, ceux d'une gauche mue par des valeurs de justice sociale, le développement durable et la solidarité internationale », écrivent les parlementaires.

LE GROUPE VOTE CONTRE LA DEUXIÈME LOI DE FINANCES RECTIFICATIVE

Tout n'avait pourtant pas si mal commencé. En juillet 2012, les députés Front de gauche votent pour la première loi de finances rectificative. Sitôt élu, François Hollande s'attaque alors à une partie de l'héritage des années Sarkozy (TVA « sociale », heures supplémentaires défiscalisées, affaiblissement de l'ISF...). Ce positionnement sera de très courte durée. « Il s'agira du seul budget du quinquennat en faveur duquel nous nous prononcerons », précisent les députés. Dès l'automne, ils s'abstiennent au sujet du projet de loi de finances pour 2013, à la suite de leur vote contre la ratification du TSCG européen qui lançait la France sur le chemin de l'austérité et de la réduction de la dette publique. En décembre de la même année, enfin, ils votent contre la deuxième loi de finances rectificative, qui porte déjà en elle le Cice à venir. D'un coût de 20 milliards d'euros par an, financé en partie par une hausse de 10 milliards d'euros de la TVA dès 2014 (« impôt le plus injuste qui occupe une place de plus en plus importante dans le budget d'un ménage »), ce dispositif sera « inefficace, en plus d'être injuste », tout en étant gracieusement accordé sans ciblage ni contrepartie, pour le plus grand bonheur du Medef. En 2013, les collectivités locales seront mises à contribution, avec une perte de 10 milliards sur trois ans.

En cinq ans, il y a eu des votes pour. « Quand cela allait dans le sens de l'intérêt général, de l'égalité et du progrès, nous avons tout naturellement soutenu, amendé, tenté d'améliorer au maximum et voté les lois », développe André Chassaigne. Des exemples : loi Alur, loi relative à l'économie sociale et solidaire, loi pour une République numérique, pour la COP21, pour les emplois d'avenir, pour le statut des stagiaires, contre le harcèlement sexuel, pour le mariage pour tous, pour la transparence de la vie publique, contre le cumul des mandats, pour la refondation de l'école, pour l'égalité et la citoyenneté, contre la fraude fiscale et la grande délinquance économique et financière, ou encore la loi de modernisation de la justice, celle de reconnaissance par le Parlement de l'État palestinien, et même la première loi sur l'état d'urgence.

« Dans des circonstances exceptionnelles pour la sécurité de chacun, argumente André Chassaigne. Nous nous sommes fermement opposés à toutes les prorogations suivantes, inefficaces, contraires à l'État de droit et aux libertés fondamentales. » Même son de cloche pour la liberticide loi sur le renseignement, qui place « un dispositif de surveillance massive dans les mains de l'exécutif », rompant, en outre, avec la nécessaire séparation des pouvoirs.

UNE MOTION DE CENSURE DE GAUCHE APRÈS LE 49-3 SUR LA LOI EL KHOMRI

Au-delà du projet de déchéance de nationalité, finalement abandonné, les votes contre l'emportent ainsi très largement, à travers des oppositions frontales sur des textes fondamentaux, comme la réforme ferroviaire ou territoriale par exemple, qui rompent avec l'exigence d'égalité entre les citoyens et les territoires, notamment assurée par les services publics. La loi Macron, évidemment, qui a banalisé via 49-3 le travail du dimanche et de nuit sans compensation salariale, amené à une « libéralisation antiécologique du transport » en plus d'une privatisation des aéroports. Idem pour la loi sur l'ANI, celle sur le dialogue social et l'emploi, et bien sûr la loi El Khomri, qui ont entériné une « précarisation des salariés pour sécuriser le patronat ». Sur la loi travail, passée en force à coup de 49-3, les députés Front de gauche iront jusqu'à signer les deux tentatives de dépôt d'une motion de censure de gauche contre le gouvernement, après avoir proposé de nombreux amendements de suppression des mesures les plus iniques, et de réorientation du texte : réduction du temps de travail, sécurité sociale et professionnelle, encadrement des rémunérations des dirigeants, protection contre l'ubérisation.

QUELQUES PROPOSITIONS DE LOI ONT FINALEMENT ÉTÉ ADOPTÉES

Les députés du Front de gauche ont également voté contre tous les projets de loi de financement de la Sécurité sociale, dénonçant la conservation des « mesures instaurées par la droite », « l'allongement de la durée de cotisation pour une retraite à taux plein », et la prolongation durable de « la casse de notre système de santé », dont « les hôpitaux publics sont les premières victimes », jusqu'à se voir imposer un plan d'économie de 10 milliards d'euros sur trois ans.

La plupart des amendements du groupe GDR ont été repoussés, tout comme leurs propositions de loi, de l'amnistie syndicale à l'interdiction des licenciements boursiers, en passant par la tenue d'une conférence européenne pour la restructuration de la dette, la garantie du revenu des agriculteurs, la réhabilitation des fusillés pour l'exemple et le projet de droit de préemption des salariés. Quelques-unes ont été adoptées, comme la loi portant sur l'autonomie des femmes étrangères, celle de la suppression du mot « race » dans la législation, ou encore l'encadrement des rémunérations en entreprise, bien que vidé d'une grande partie de sa substance par un exécutif qui portera « une lourde responsabilité historique devant le peuple de gauche ».

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 07:32
Conflit social à la fabrique de galoches de Rosporden - 1937 (archives Pierre Le Rose, PCF 29)

Conflit social à la fabrique de galoches de Rosporden - 1937 (archives Pierre Le Rose, PCF 29)

Manifestation du Front Populaire à Concarneau (archives Pierre Le Rose, PCF 29)

Manifestation du Front Populaire à Concarneau (archives Pierre Le Rose, PCF 29)

Un ouvrage collectif passionnant sur le Front Populaire en Bretagne, C'était 1936: le Front Populaire vu de Bretagne (sous la direction d'Erwan Le Gall et François Prigent, Editions Goater, 20€) vient de sortir.

On y trouve plusieurs articles, particulièrement ceux de Jean-Paul Sénéchal ("Front contre blocs: Luttes hégémoniques dans le Finistère au moment du Front Populaire") et celui de Christian Bougeard ("Le Front Populaire en Bretagne, une mise en perspective"), mais aussi ceux d'Alain Le Moigne ("La grève du 30 novembre 1938 à Brest ou la fin des illusions") et de Alban Barbain-Villeger ("Un mai de combat! La presse socialiste en Bretagne et le moment 1936") qui permettent de planter le décor du Front Populaire dans le Finistère, sa culture sociale et politique, sans adversaires, son contexte d'apparition en marquant les forces en présence, ses limites, les évolutions, les spécificités départementales.

Les années qui précèdent le Front Populaire dans le Finistère sont marquées par une faible mobilisation sociale du peuple de gauche, puisque en dehors des conflits sociaux des ports entre 1924 et 1927, il n'y a pas eu, signale Jean-Paul Sénéchal, depuis 1920, de fortes mobilisations ouvrières.

"Paradoxalement, écrit Jean-Paul Sénéchal, c'est la société la plus traditionnelle qui tient le haut du pavé. Le peuple qui descend dans la rue ne le fait pas derrière un drapeau rouge. Les manifestants sont des hommes qui marchent en rangs par six derrière Mgr Duparc ou Hervé Budes de Guébriant. Le Finistère de ces années-là est un Finistère de combat en réaction aux changements profonds qui bouleversent la société. La litanie des manifestations, à la tête desquelles se retrouve toujours un triumvirat alliant l'Eglise, les agrariens et les droites, reflète l'expression politique de ce bloc rural hégémonique" (C'était le Front Populaire, p.57). 

L'office central de Landerneau de Hervé Bides de Guébriant syndique les paysans sous l'égide de gros patrons conservateurs, des notables et du clergé. Il revendiquera en 1937 44 000 adhérents. L'office central de Landerneau abritera pendant la guerre une section du PSF, le Parti Social Français d'extrême-droite. 

Le Léon est quadrillé par la puissance FNC, Fédération Nationale Catholique, et la Ligue de défense et d'action catholique (LDAC) qui en est une émanation et qui revendique 42 000 membres en 1932. Pour la seule année 1937, les conférenciers de la LDAC ont tenu 480 réunions: c'est une force d'influence politico-religieuse considérable dans le monde rural.  

Dorgères, animateur au côté d'Hervé Budes de Guébriant d'une grande manifestation agrarienne qui rassemble 20 000 personnes le 29 janvier 1933 à Quimper, crée le mouvement insurrectionnel rural de droite des "Chemises Vertes", mouvement à tendance fasciste affirmée. Christian Bougeard écrit dans son introduction à C'était 1936 : 

"La modération traditionnelle des notables est battue en brèche par une certaine radicalisation politique d'abord incarnée dans les campagnes de l'Ouest, bientôt dans tout le pays, par Henri d'Halluin, dit Dorgères qui a pris l'Ille-et-Vilaine pour rampe de lancement. Depuis 1929, s'appuyant sur l'évêché et un journal agricole, Dorgères développe des comités de défense paysanne n'hésitant pas à faire le coup de poing contre les militants paysans de gauche dans les meetings ou des interventions contre des vente-saisies de fermes. En 1935, il fonde à Rosporden (Finistère) les Chemises Vertes, un mouvement pour le moins fascisant, qui bénéficie de l'appui des leaders agrariens et corporatistes des syndicats agricoles dont Hervé Budes de Guébriant, le dirigeant de l'Office central de Landerneau. L'activisme et l'antiparlementarisme virulent de Dorgères, nourris des nombreux scandales politico-financiers de la période, servent les intérêts d'élites rurales conservatrices qui ont perdu le pouvoir politique (députation, conseils généraux, la plupart des mairies sauf en Loire-Inférieure) mais tentent de conserver leur hégémonie économique et sociale sur un monde rural durement impacté par la crise" (p.22).   

A Bannalec, le congrès de fondation des Chemises Vertes rassemblent 11 000 paysans. Tanguy Prigent, à l'opposé, mène un véritable combat anti-fasciste dans les campagnes du Trégor.    

Dorgères (photo site Roscoff. quotidien.eu)

Dorgères (photo site Roscoff. quotidien.eu)

Tract en faveur de Dorgères (archives départementales du Morbihan) - C'était 1936, éditions Goater, p.23

Tract en faveur de Dorgères (archives départementales du Morbihan) - C'était 1936, éditions Goater, p.23

Le bloc de droite est majoritaire dans le Finistère, surtout dans le monde rural, même s'il n'est pas homogène, certains députés de droite catholique du Bloc national s'étant rapproché du Cartel des Gauches comme Charles Daniélou, ou d'autres se rapprochant d'un centrisme chrétien-démocrate comme le député de Brest-Landerneau Paul Simon, loin des outrances des ultra-traditionnalistes et anti-démocrates d'Action Française.

Le Finistère compte aussi dans les villes des élus radicaux comme Victor Le Gorgeu à Brest ou Pierre Mazé à Morlaix qui ne seront pas forcément favorables au Front Populaire.  

Le tournant du 6 février 1934

Les émeutes des Ligues nationalistes et d'extrême-droite à Paris réprimées par le gouvernement Daladier vont faire naître un regain de tension politique dans le Finistère, comme ailleurs, avec une droite attaquant violemment le gouvernement, et une gauche (SFIO, CGT, Ligue des Droits de l'Homme, PCF et CGTU) se mobilisant fortement contre le danger fasciste.

"Plusieurs personnes, écrit Christian Bougeard en reprenant les résultats de recherches de la thèse de Jean-Paul Sénéchal, se mobilisent dans les villes finistériennes du 8 au 11 février et descendent dans la rue (2500 à Brest, 12 000 à Concarneau, 1000 à Pont-L'Abbé, 1000 à Quimper, 400 à Morlaix, 700 à Pont de Buis)".  " Au nom de la défense de la République et de l'antifascisme, les Bretons, surtout les ouvriers, les employés et les petits fonctionnaires participent à la riposte organisée dans 346 villes de France: meetings, manifestations (248). Dans plusieurs villes, le PCF fait partie des rassemblements unitaires avant même l'appel à la grève de la CGT et la manifestation parisienne du 12 février. A la base, les responsables des organisations de gauche et d'extrême-gauche organisent la riposte en commun, souvent pour la première fois depuis 1920, sauf en Ille-et-Vilaine et à Rennes où PCF et CGTU d'un côté, SFIO et CGT de l'autre, manifestent séparément. Si la grève du 12 est inégalement suivie (4000 grévistes à Brest, 2000 à Morlaix selon la police), de grandes manifestations unitaires de milliers de personnes sont signalées partout: les chiffres discutables des sources militantes sont supérieurs à ceux des journées précédentes (de 6000 à 12 000 personnes à Brest, 20 000 à Nantes avec des incidents, 15 000 à Saint Nazaire...). Quoiqu'il en soit, la défense de la République repose sur une vraie base populaire" (C'était 1936, p. 26).     En Ille-et-Vilaine, seulement, les cortèges se font séparément entre SFIO et PCF, CGT et CGTU (communiste). 

La grève du 12 février 1934 mobilise assez fortement: 4000 grévistes à Brest, 2000 à Morlaix. La manifestation à Brest réunit entre 6000 et 12000 personnes. 

Dans huit villes du Finistère se mettent en place tout au long de l'année 1934 des comités de vigilance antifasciste fonctionnant "comme des cartels d'organisations politiques et syndicales" (Christian Bougeard): à Carhaix, Brest, Morlaix, Elliant, Pont L'Abbé, Concarneau, Lesconil, Quimper. "Au départ, ils s'appuient souvent, à l'image du Finistère, sur des comités de défense laïque qui modifient leurs statuts lors du congrès du 15 avril 1934 pour y accueillir les militants antifascistes en ajoutant "la défense des libertés républicaines et le maintien du régime démocratique".

Dès le printemps 1934, les militants de la SFIO et du PCF se rapprochent lors de réunions publiques. "Des socialistes, comme le secrétaire fédéral du Finistère, Guy Le Normand, et des militants syndicalistes paysans et socialistes (Tanguy Prigent, Philippe Le Maux) tiennent un discours de lutte des classes contre les dorgétistes et les grands agrariens qui cherchent à accroître leur hégémonie sur les campagnes à la faveur de la crise et des difficultés de la IIIe République.... Ce discours est bien accueilli par des communistes comme Pierre Guéguin à Concarneau, Paul Valière à Brest, Francis Marzin dans les Côtes-du-Nord".

Paysans communistes et socialistes dans le Trégor sont rassemblés dans la CGPT, la confédération générale des paysans travailleurs, mais Tanguy Prigent mène aussi une action de classe constructive avec le syndicat paysan socialiste de la CNP (Confédération nationale paysanne) qu'il crée en Bretagne en 1933-1934 avant d'être élu conseiller général de Lanmeur en octobre 1934 (invalidé car il n'avait pas 25 ans, réélu en 1935 en devenant maire de sa commune).

Un des premiers meetings communs anti-fascistes de France réunissant le PCF et la SFIO a lieu à Morlaix le 15 avril 1934, avec les députés Robert Jardel (SFIO) et Jean-Marie Clamanus (PCF).

Le 1er mai 1934, à Nantes, CGT et CGTU tiennent un meeting commun eux aussi, confortant les aspirations à l'unité exprimées à la base, et se traduisant les années plus tôt dans une action conjointe lors d'un certain nombre de mouvements sociaux, par exemple lots de la longue grève de la chaussure à Fougères en 1932.

Le PCF fait une proposition d'unité d'action à la SFIO à la mi-juillet 1934, un pacte est signé entre les deux partis le 27 juillet 1934. En octobre 1934, Maurice Thorez et Marcel Cachin proposent à Edouard Daladier, le leader à cette époque de l'aile gauche du parti radical-socialiste, une large alliance des gauches. "Au cours d'un meeting à Doulon, écrit Christian Bougeard, quartier populaire de Nantes, le 24 octobre 1934, Maurice Thorez lance officiellement l'idée d'un "Front Populaire de la liberté, du travail et de la paix" en appelant les "travailleurs radicaux" à le rejoindre. Après la signature du pacte d'unité d'action, militants de la SFIO et diu PCF commémorent ensemble le 20e anniversaire de l'assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet" (p.31). 700 personnes manifestent à Brest. Le rapprochement entre communistes et socialistes se fait aussi dans des organisations parallèles comme le Secours Rouge International qui vient soutenir les réfugiés républicains espagnols, ou des comités de chômeurs. 

En octobre 1934, des candidats communistes se désistent pour la première fois pour des candidats socialistes aux élections cantonales. A Concarneau, le processus unitaire va plus loin, avec un candidat commun aux communistes et aux socialistes, Pierre Guéguin, qui devient le seul et le premier conseiller général communiste élu en Bretagne avant 1945. 

Dans le Finistère, le Rassemblement populaire entre SFIO, PCF, Parti radical-socialiste, est célébré par 5000 manifestants à Brest le matin du 14 juillet, 3000 manifestants à Châteaulin en présence du communiste Pierre Guéguin et surtout du vieux sénateur radical-socialiste Georges Le Bail, ancien député du pays bigouden (1906-1928), qui prononce une "harangue enflammée" selon la police. Ce 14 juillet 1935, en Bretagne comme dans le reste de la France, le Front Populaire est vraiment acté.

En mai 1935, les élections municipales ne rendent pas possibles une progression de la gauche. Les socialistes gardent les communes de Landerneau (Jean-Louis Rolland), Lambézellec (Michel Hervé), Pont-L'Abbé. Le PCF gagne les communes de Concarneau, Beuzec-Conq, Le Guilvinec, Tréffiagat, mais perd Pouldavid. Daniel Le Flanchec est réélu à Douarnenez mais il s'oppose de plus en plus à la ligne du PCF. A Brest, le radical Victor Le Gorgeu, hostile au Front Populaire, est réélu avec les voix de la droite contre les socialistes. 

Le 4 août 1935, Tanguy Prigent organise chez lui la "Commune rouge de Saint-Jean-du-Doigt" avec les leaders politiques et syndicaux de la région. 

Christian Bougeard raconte le climat de conflictualité sociale accrue dans le Finistère dans lequel s'enracine ces débuts du Front Populaire.  

"Le Front populaire se développe en 1935 en particulier contre les ligues, la politique déflationniste, et surtout grâce aux luttes des salariés contre les "décrets-lois" du gouvernement de Pierre Laval. La mobilisation contre une première baisse de 4% des salaires des 6000 ouvriers de l'arsenal et des fonctionnaires prend une tournure dramatique à Brest, comme à Toulon, pendant l'été 1935. A Brest, 3000 personnes défilent le 19 juillet; ils sont 5000 le 23 et 6000 le 1er août. La colère ouvrière se transforme en véritable soulèvement à partir du 5 août, jour de la paie en baisse. Le lendemain, un millier de militaires en armes occupent l'Arsenal, lock-outé. A la suite d'un meeting intersyndical, bagarres et attaques de bâtiments militaires se développent pendant trois jours dans la cité du Ponant où des barricades sont édifiées dans un climat insurrectionnel. Malgré les appels au calme, les leaders syndicats CGT, CGTU et anarcho-syndicalistes sont débordés par une population qui réagit à la violente répression exercée sur l'ordre des autorités et de la Marine. Au matin du 6, l'ouvrier de l'arsenal Joseph Baraër a été tué à coup de crosse de fusil; dans la nuit du 7 au 8, Jean-Yves Le Deuffic, un ouvrier du bâtiment, est mortellement blessé, et le 10 le métallurgiste Pierre Gautron est abattu par un sous-officier. Ces affrontements se soldent par plusieurs centaines de blessés et de nombreuses arrestations. La sévère répression judiciaire renforce la solidarité militante et forge le Front populaire dans le sang".  

La réunification des deux CGT rivales, CGT socialiste et réformiste, et CGTU communiste, s'opère sur le terrain à la fin 1935 au Congrès départemental de Brest. En 1935, dans le Finistère, les effectifs de la CGT sont de 6200 à 6500 adhérents, ceux de la CGTU de 1000 adhérents (d'après les travaux d'Antoine Prost, cités par Christian Bougeard).

En 1936, 27 comités du Front Populaire existent dans le Finistère. Un rassemblement anti-fasciste se déroulera à Pleyben en février 1937 rassemblant 6000 à 10000 militants contre la tenue d'un rassemblement de la droite en présence des futurs leaders de la collaboration Xavier Vallat et Philippe Henriot.     

Le 26 avril 1936, les Partis de gauche partent séparément à la bataille des législatives en Bretagne tandis que la droite est le plus souvent unie. Comme sur le plan national, beaucoup de députés radicaux ne prennent pas clairement position pour le Front Populaire, ou s'en démarquent. Ils se maintiennent au second tour contre les candidats de gauche, socialistes ou communistes (Pierre Guéguin, opposé au candidat de la droite dure Hervé Nader dans la circonscription de Quimper I). Le Parti radical recule en Bretagne. Le PCF double ses voix par rapport à 1932, avec 4,1% des voix en moyenne dans la région. Tanguy Prigent est élu plus jeune député de France dans la circonscription de Morlaix 1 à 26 ans contre le radical Pierre Mazé. 

Dans "La Ballade des Salopards/ La Paysannerie en fête" (Le Breton socialiste, 9 mai 1936), un certain Mazoche magnifie le combat électoral entre le paysan socialiste Tanguy Prigent et le notable centriste Pierre Mazé:

"(à) Morlaix première;

Y a p'us rien à faire!

Tous les bons docteurs,

Et les sénateurs,

Se heurtent à la dent

Des durs paysans!"*

* Cité par Alban Barbain-Villéger dans l'article "Un mai de combat! La presse socialiste en Bretagne et le moment 1936".  

Des députés très à droite sont aussi élus dans le Finistère pendant la période du Front Populaire, comme Hervé Nader et Jean Crouan, proches du PSF, le Parti Social Français du colonel de La Rocque. 

Consécutives à la victoire du gouvernement du Front populaire de Léon Blum, les grèves réapparaissent dans le Finistère alors qu'elles avaient quasiment disparu dans les années 30 comme l'a montré Jean-Paul Sénéchal: 11 en 1931, 2 en 1932, une en 1933, 6 en 1934.

Avant même les grèves de l'usine Bréguet du Havre et de l'usine Latécoere de Toulouse, le Pays bigouden est touché par une grève générale du bâtiment. "Cette grève, écrit Jean-Paul Sénéchal, annonce le mouvement de fond à venir. 120 ouvriers de multiples entreprises fondent un syndicat le 5 avril pour appuyer une demande d'augmentation de salaire. Au bout d'un mois, la grève est déclenchée et pendant 4 jours les chantiers sont bloqués. Les ouvriers manifestent dans les rues du Guilvinec (municipalité communiste), drapeau rouge en tête en réclamant du pain. Les patrons finissent par céder le 9 mai. Cette première grève, offensive et victorieuse, est symptomatique de la politisation en cours" (p.63).

Mais la grande vague de grève va éclater après les accords de Matignon après le 7-8 juin 1936 pour obtenir leur application au plus vite. "Les grèves qui démarrent à Rosporden (13 ouvriers du bâtiment) le 9 juin, écrit Christian Bougeard, se poursuivent pendant près de quatre mois jusqu'au 28 septembre (30 ouvriers tailleurs de Quimper) lors de conflits en général de courte durée. Elles gagnent d'abord le Finistère sud (conserveries, metallurgie), puis Brest (27 grèves en juin, 1005 grévistes le 19), Morlaix, Douarnenez (conserveries) à la mi-juillet. A Brest, la grève dure 10 jours chez les dockers, 20 jours dans une compagnie de transport et 21 jours dans les tramways. A Concarneau, les conserveries et la métallurgie sont touchées le 12 juin. Dans le Finistère, les occupations d'usine sont limitées (20 sur 70) dont trois à Brest, en particulier l'usine à gaz. Compte tenu de la structure industrielle et de l'emploi, les principaux secteurs touchés sont le bâtiment (38,78%), la métallurgie (15,26%), la conserverie (12,81%), les ports et les docks (10,19%). Brest détient la palme des journées de travail perdues (16 180) devant Morlaix (3 405) et Concarneau (1 752)" (p. 46). Le taux d'occupation des usines est de 28,6% dans le Finistère, contre 51% en Ille-et-Vilaine. Les occupations ne durent que un à neuf jours.

Fin juin 1936, la grève touchait la ville de Morlaix presque intégralement et se diffusait à Saint-Pol-de-Léon. 

Dans les secteurs du bâtiment, de la boulangerie, des brasseries, des transports, de la distribution d'électricité, du commerce, les patrons préfèrent négocier vite plutôt que de voir commencer ou se prolonger la grève alors que les travailleurs salariés sont en position de force.     

Les effectifs syndicaux de la CGT unifiée triplent dans le Finistère de 1936 à 1938. 28 500 cartes sont remises à l'issue du bel été du Front Populaire, contre 6 500 adhérents avant la fusion de la CGT et de la CGTU. La CFTC et les syndicats satellites du PSF essaient de contenir cet essor du syndicalisme marxiste en Bretagne et dans le Finistère. La hiérarchie catholique pousse même à la syndicalisation pour faire contrepoids aux progrès de la CGT et éviter un éloignement du monde ouvrier et urbain de l'Eglise. 

Les effectifs de la SFIO augmentent fortement de 1935 à 1937 dans le Finistère; de 564 adhérents en 1935 à 1565 en 1938, et en Bretagne de 4269 adhérents à 9537 (chiffres donnés par Christian Bougeard). Sur la même période, de 1935 à 1937, les effectifs des adhérents du PCF en Bretagne passent de 1400 à près de 6000 adhérents. "La gauche marxiste se renforce en Bretagne avant que l'annonce de la "pause" des réformes par Léon Blum, puis des divisions internes de la coalition (sur l'intervention en Espagne) ne viennent enrayer un processus d'engagement militant encore limité dans une région catholique et rurale". "En dépit des divisions, villes et communes de Bretagne accueillent et prennent en charge des milliers de réfugiés espagnols, notamment des Basques et des Asturiens, lors des deux vagues de 1937 et 1939".      

Dans le Finistère, selon Jean-Paul Sénéchal, avec 550 adhérents en 1935, 1200 en 1936, 1800 en 1937, 2000 en 1938, à la fin de la période du Front Populaire  "le PCF dépasse la SFIO en nombre de cartes et consolide son implantation en créant des cellules spécifiques dans les différents milieux professionnels. A Brest, le parti compte 4 cellules d'entreprise et une cellule paysanne sur les 13 de la ville. Même constat pour les Jeunesses communistes qui apparaissent très rapidement et se développent en privilégiant les loisirs". 

"Le PCF bénéficie d'un apport considérable en adhérents. Contrairement aux socialistes, les communistes se retrouvent au premier rang des grévistes à partir de juin 1936. Pratiquant un langage unitaire très offensif, le PCF tente, avec la politique de la "main tendue", de faire oeuvre de syncrétisme. Son développement est fulgurant" (Jean-Paul Sénéchal).  

L'évolution des effectifs du PCF en Bretagne de 1935 à 1938 (tableau de Christian Bougeard d'après des sources communistes):

 

 

Décembre 1935

Décembre 1936

Septembre 1937

Décembre 1938

Côtes du Nord

?

1800

1600

725

Finistère

650

1925

1800

 

Morbihan

 

 

250

 

Ille et Vilaine (avec la Mayenne)

280

650

650

793 ou 900

Loire-Inférieure

285

1325

1621

1100

Bretagne

 

5700

5921

 

France

86 902

288 436

328 547

318 549

Parallèlement, la droite dure nationaliste anti-Front Populaire en Bretagne est également très forte: 12 000 adhérents pour le PSF dans le Finistère. "Le 6 août 1939, alors que le Front Populaire a disparu depuis plusieurs mois, La Rocque déplace encore 32 000 personnes lors d'une fête à Clohars-Fouesnant (sud Finistère)".   

     

   

     

 

  

Manifestation des ouvriers de l'arsenal de Brest en août 1935 devant l'hôtel des Postes, place Anatole France

Manifestation des ouvriers de l'arsenal de Brest en août 1935 devant l'hôtel des Postes, place Anatole France

Emeutes de Brest en août 1935

Emeutes de Brest en août 1935

Pierre Guéguin, premier conseiller général communiste élu en Bretagne en 1934, puis maire communiste et du Front Populaire à Concarneau

Pierre Guéguin, premier conseiller général communiste élu en Bretagne en 1934, puis maire communiste et du Front Populaire à Concarneau

Tanguy Prigent, leader syndicaliste paysan socialiste, élu Conseiller Général de Lanmeur en 1934 avant d'avoir l'âge requis, puis élu plus jeune député de France dans la circonscription de Morlaix contre un sortant radical hostile au Front Populaire, Pierre Mazé

Tanguy Prigent, leader syndicaliste paysan socialiste, élu Conseiller Général de Lanmeur en 1934 avant d'avoir l'âge requis, puis élu plus jeune député de France dans la circonscription de Morlaix contre un sortant radical hostile au Front Populaire, Pierre Mazé

En 1937-1938, le rapport de force s'inverse même si dès le mois de janvier 1937, de nombreuses corporations demandent des augmentations des salaires, le mois d'octobre 1937 dépassant le record de grèves dans le Finistère des années 1919-1920, selon Jean-Paul Sénéchal, avec 88 031 journées de grève, principalement dans le bâtiment et les travaux publics, la grève étant en recul dans les autres branches.

Mais "les employeurs n'hésitent plus à réprimer en licenciant les ouvriers au cours des grèves. De plus, la CGT a accepté que les différents puissent se régler dans le cadre de l'arbitrage mis en place par la loi du 31 décembre 1936. Cette loi balise la résolution des conflits en en prévoyant trois degrés d'arbitrage. La conciliation qui doit se conclure en 4 jours cède la place, en cas d'échec, à l'arbitrage puis au surarbitrage conduit par un arbitre choisi dans les grands corps de l'Etat en dernier recours. Cette loi devient un véritable piège pour les revendications: aucune sanction n'est prévue en cas de blocage patronal. Les conflits traînent donc sur des mois et si les salariés se laissent aller à la grève, celle-ci est déclarée illégale par l'employeur ou l'autorité de l'Etat".

Un conflit dans le bâtiment à Brest qui dure plus de 8 mois débouche sur une victoire, avec la signature d'une convention collective. A Quimper, les patrons du bâtiment cèdent aussi une augmentation de salaire de 9%.

Les ouvriers de l'arsenal, satisfaits de l'annulation des décrets loi réduisant de 15% leurs salaires, de la mise en place des congés payés et des 40 heures, ne manifestent pas et ne font pas grève du temps du gouvernement du Front Populaire, pas plus que les enseignants, qui soutiennent majoritairement le gouvernement et ne veulent pas le gêner.

"L'année 1938, écrit Jean-Paul Sénéchal, se traduit par un effondrement du nombre de grèves. Les employeurs s'attaquent aux nouvelles libertés syndicales en visant les militants et essayent de reprendre ce qui a été acquis lors de la première vague de grèves. Seul mouvement remarquable; 1764 ouvrières et ouvriers des conserveries de Concarneau font grève en juin pendant trois jours et reçoivent tous une lettre de licenciement. Le licenciement est levé en échange d'une reprise du travail et de l'attente d'une décision surarbitrale. Un cycle s'achève, miné à la fois par une fermeté patronale retrouvée, des procédures de négociation asphyxiantes et une situation internationale qui commence à peser très lourd" (p. 76).

Le 30 novembre 1938, la grève générale déclenchée par la CGT contre la remise en cause des 40 heures annoncée par le président du conseil Daladier, est un baroud d'honneur et un échec relatif.

Les jours suivants, les journaux régionaux réactionnaires titrent avec morgue et plaisir sur la mort du Front Populaire. Mais à la Manufacture des Tabacs de Morlaix, il y a eu 85,7% de grévistes tout de même (sur 570 employés), aux Poudreries de Pont-de-Buis, 81,8% de grévistes (sur 1100 employés)... 

Le gouvernement "use de tous les moyens de coercition de l'Etat en déployant la troupe, aux portes des arsenaux, dans les gares, et en réquisitionnant l'ensemble des agents de l'Etat, des communes, du département et des hôpitaux" (p.76). 2500 à 3000 ouvriers de l'arsenal sont sanctionnés par une mise à pied. Trois syndicalistes de l'arsenal, dirigeants de la CGT, sont révoqués. Le gouvernement voulait "décapiter la CGT".  

Les acquis sociaux, à l'exception symbolique des congés payés, seront dilués ou supprimés par la volonté de revanche sociale de la bourgeoisie exprimée en 1938, 1939, pendant l'Occupation, avant que les espoirs et pouvoirs découverts de 1936 ne débouchent sur un renouveau des conquêtes sociales à la Libération, suite au discrédit du Patronat et de la droite, à l'explosion de la popularité du Parti Communiste.       

Le Front Populaire dans le Finistère: C'était 1936, le Front Populaire vu de Bretagne

La table des matières de l'indispensable C'était 1936. Le Front populaire vu de Bretagne sous la direction d'Erwan Le Gall et de François prigent (Editions Goater, 2016, 20€)  envoyée par Jean-Paul Sénéchal, qui donne toute la mesure de la richesse de contenu de ce livre d'histoire à offrir pendant les fêtes: 

 

Introduction : Pourquoi le Front populaire en 2016 ? 

Par Erwan Le Gall et François Prigent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

Espaces . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12

Le Front Populaire en Bretagne, une mise en perspective 

Par Christian Bougeard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18

Front contre blocs : Luttes hégémoniques dans le Finistère au moment du Front populaire 

Par Jean-Paul Sénéchal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 56

Le Morbihan contre le Front Populaire ? 

Par Yves-Marie Evanno . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 78

Conflits . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102

Les luttes sociales sur la côte d’Emeraude au temps du Front populaire 

Par Daniel Bouffort . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  108

Un mai de combat ! La presse socialiste en Bretagne et le moment 1936 

Par Alban Bargain-Villéger . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .132

La grève du 30 novembre 1938 à Brest ou la fin des illusions 

Par Alain Le Moigne . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 152

Le lin de colère au pays de Saint Yves. Les luttes sociales dans les teillages de lin du Trégor (octobre 1936-mars 1937) 

Par Alain Prigent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .176

Milieux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 202

Les luttes antifascistes dans les Côtes-du-Nord (1932-1936). A la recherche de l’unité, mouvement Amsterdam-Pleyel et comités paysans 

Par François Prigent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 206

Bretagne et congés payés. 1936, l’invention d’un nouveau marché touristique ? 

Par Johan Vincent . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  236

Unis comme au Front (populaire) ? Les anciens combattants d’Ille-et-Vilaine et le scrutin du printemps 1936 

Par Erwan Le Gall . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  256

Les Bretons de Saint-Denis : acteurs du Front populaire contre Jacques Doriot 

Par Thomas Perrono . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .286

Conclusion : Nouvelles perspectives pour le moment 1936 

Par Erwan Le Gall et François Prigent . . . . . . . . . . . . . . . . . 309

Orientations bibliographiques . . . . . . . . . . . . . . . . 325

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 07:24

"Même sans espoir, la lutte c'est encore un espoir" (R. Rolland)

"Agir, c'est croire" (R. Rolland)
 

Romain Rolland naît le 29 janvier 1866 à Clamecy.


D’une culture sculptée par la passion de l’art et de la musique (opéra, Michel-Ange, Scarlatti, Lully, Beethoven, amitié avec Richard Strauss) et le culte des héros, il rechercha sa vie durant un moyen de communion entre les hommes.

Son exigence de justice le poussa à rechercher la paix « au-dessus de la mêlée » pendant et après la Première Guerre mondiale.

Tenaillé par son idéal humaniste et sa quête d’un monde non violent, par son admiration pour Léon Tolstoï, grande figure de la non-violence, par les philosophies de l’Inde (conversations avec Rabîndranâth Tagore et Gandhi), l’enseignement de Râmakrishna et Vivekananda, par sa fascination pour ʿAbd-al-Bahāʾ (il lui fait référence dans « Clérambault »), puis par le monde nouveau que voulait construire initialement l’Union soviétique, il n’atteint la transcendance que dans l’écriture de son œuvre.
Issu d’une famille de notaires, il trouve dans son ascendance des paysans et des bourgeois aisés.

Son introspection avec son Voyage intérieur, paru en 1942, lui prouve qu’il était bien un représentant d’une « espèce antique ». Ces ancêtres, il les mettra en scène dans un truculent récit bourguignon, Colas Breugnon, paru en 1919.
Il est professeur d’histoire aux lycées Henri-IV et Louis-le-Grand, membre de l’École française de Rome, professeur d’histoire de la musique à la faculté des lettres de l’université de Paris et professeur d’histoire de l’art à l’École normale supérieure.
Reçu à l’École normale supérieure en 1886, où il se lie avec André Suarès ou Paul Claudel, il se destine au concours d’agrégation de philosophie, auquel il renonce pour ne pas avoir à se soumettre à l’idéologie dominante - manifestation de ce qui sera sa règle, l’indépendance d’esprit. Il est reçu à l’agrégation d’histoire en 1889.
Il passe ensuite deux ans à Rome, de 1889 à 1891, comme membre de l’École française de Rome, où sa rencontre avec Malwida von Meysenbug, qui avait été l’amie de Nietzsche et Wagner, ainsi que la découverte des chefs-d’œuvre de l’art italien, seront décisives pour la construction de sa pensée.

À son retour en 1895, il passe son doctorat de lettres en présentant une thèse sur Les origines du théâtre lyrique moderne. Histoire de l’opéra en Europe avant Lulli et Scarlatti. Il s’installe en 1901 au 162 boulevard du Montparnasse à Paris, logement qu’il quittera après y avoir écrit Jean-Christophe. 
Ce jeune homme exigeant mais timide n’aime pas l’enseignement. Non qu’il soit indifférent à la jeunesse : Jean-Christophe, Olivier et leurs amis - ses héros romanesques - sont des jeunes gens, il y a beaucoup de tendresse dans Pierre et Luce, et l’« Âme enchantée » accompagne Marc et les siens dans cette marche au calvaire où les contraint leur temps. Mais avec la jeunesse vivante comme avec les adultes, Rolland n’entretient guère que des rapports distants. Il est surtout un homme d’écriture. Dès que la littérature lui assure de modestes revenus, il donne sa démission de l’Université, en 1912.
Romain Rolland correspond avec Sigmund Freud de mars 1923 jusqu’à février 1936. Il le rencontre à Vienne en 1924. Il entretient également des rapports épistolaires et amicaux avec Hermann Hesse, Richard Strauss, André Suarès, Stefan Zweig, Alain (Émile-Auguste Chartier) René Arcos et Jean Guéhenno jusqu’à sa mort en 1944.
 

Rolland est en Suisse lors de la déclaration de la Première Guerre mondiale, dont il comprend très vite qu’elle est un « suicide » de l’Europe. Bouleversé à l’idée du déclin de l’Europe et n’étant pas mobilisable du fait de son âge (48 ans), il décide de ne pas quitter le pays.

Outre son engagement au sein de la Croix-Rouge, basée à Genève, il demeure aussi en Suisse afin de pouvoir librement diffuser ses œuvres.

Ainsi, dans la série de pamphlets à l’encontre des pays belligérants, Au-dessus de la mêlée, parue au Journal de Genève , Rolland dénonce avec véhémence leur quête d’une victoire totale, empêchant toute négociation d'une paix équitable.

Restant « au-dessus de la mêlée », Rolland veut agir aussi bien vis-à-vis de la France que de l’Allemagne. En raison de ses idées, il est considéré par certains (fervents nationalistes ou non) comme un traître dans son pays. Apollinaire par exemple lui est hostile ; dans sa lettre du 18 juillet 1915 à Madeleine Pagès, il dénonce ses "désagréables et très déplacées manifestations presqu’en faveur de l’Allemagne". Outre-Rhin en revanche, il passe presque inaperçu.
Cependant, la publication de ses articles, à Paris, a eu un large écho dans la seconde moitié de la guerre : ils sont traduits en plusieurs langues – sauf en allemand – et ont largement contribué, avec son roman Jean-Christophe, à ce qu’on lui décerne le Prix Nobel de littérature en 1915. Pour avoir critiqué les deux camps à propos de leur désir de poursuivre la guerre, de leur volonté d’obtenir une victoire destructrice, Rolland devient une figure non seulement du mouvement pacifiste international, mais aussi du mouvement de la Troisième internationale. En avril 1917, Lénine lui propose de rentrer avec lui dans la Russie en pleine révolution, offre que Rolland décline, se voulant au-dessus des partis, ce qu’il a regretté plus tard.

En 1919, il rédige un manifeste qu'il invite tous les travailleurs de l'esprit à signer. Ce texte, la Déclaration de l'indépendance de l'Esprit cherche à tirer les leçons de la guerre, en définissant une voie libre au-delà des nations et des classes.
À compter de 1923, il entretient une discussion avec Sigmund Freud sur le concept de sentiment océanique que Romain Rolland puise dans la tradition indienne qu’il étudie alors avec ferveur. La même année, il préside à la fondation de la revue Europe, avec des membres du groupe de l'Abbaye, notamment René Arcos. En 1924, son livre sur Gandhi contribue beaucoup à faire connaître ce dernier, qu’il rencontre en 1931, et son engagement pour la non-violence.
Il s’installe au bord du lac Léman pour se consacrer à son œuvre. Sa vie est entrecoupée de problèmes de santé et de voyages à l’occasion de manifestations artistiques. Il se rend à Moscou en 1935, à l’invitation de Gorki . Il est l’un des fondateurs du mouvement pacifiste Amsterdam-Pleyel. Il participa, avec Suzanne Cointe, à la création de la chorale populaire de Paris.
En 1937, il revient s’établir à Vézelay qui tombe en zone occupée en 1940. Pendant l’Occupation, il reste blotti dans une solitude totale et silencieuse.
Sans cesser de travailler, en 1940, il termine ses Mémoires. Il met également une touche finale à ses recherches musicales avec les années de Beethoven. Enfin, il écrit Péguy, paru en 1944, dans lequel ses souvenirs personnels éclairent la réflexion d’une vie sur la religion et le socialisme.
Les deux hommes avaient 15 ans de différence. Le jeune Stefan Zweig a d’emblée été conquis par l’œuvre de Romain Rolland et plus encore par l’homme quand il aura l’occasion de le rencontrer. Il a été séduit par son humanisme, son pacifisme, sa connaissance de la culture allemande qui lui semble représenter une synthèse entre leurs deux cultures. Ils s’écrivent beaucoup : on a retrouvé 520 lettres de Stefan Zweig à Romain Rolland et 277 lettres de Romain Rolland àStefan Zweig. Le 22 décembre 1912, à l'occasion de la publication de Jean-Christophe, Stefan Zweig publie un article dans le Berliner Tageblatt: « Jean-Christophe est un événement éthique plus encore que littéraire. »
Ils sont atterrés par la guerre qui commence et le 3 août 1914, Romain Rolland écrit : « Je suis accablé. Je voudrais être mort. Il est horrible de vivre au milieu de cette humanité démente et d’assister, impuissant, à la faillite de la civilisation. » Mais contrairement à Stefan Zweig, il se reprend vite et publie en 1915 l’un de ses textes les plus connus : Au-dessus de la mêlée. C’est l’opiniâtreté de Romain Rolland dans sa lutte contre la guerre qui sauve Stefan Zweig de la dépression et fait qu’il admire de plus en plus celui qu’il considère comme son maître. En 1921, Stefan Zweig publie une biographie de Romain Rolland.
Entre ces deux hommes, c’est l’histoire d’une grande amitié qui va se développer à partir d'une relation de maître à disciple, même si leurs voies vont quelque peu diverger sur la fin. Stefan Zweig fait connaître Romain Rolland en Allemagne, travaillant inlassablement à sa renommée. Il fait représenter son Théâtre de la Révolution et Romain Rolland lui dédie la pièce qu’il termine en 1924 intitulée Le jeu de l’amour et de la mort avec ces mots : « À Stefan Zweig, je dédie affectueusement ce drame, qui lui doit d’être écrit. »
En 1922, Stefan Zweig est à Paris et l’année suivante, c’est Romain Rolland qui passe deux semaines au Kapuzinerberg.
En 1924, ils sont à Vienne pour le soixantième anniversaire de Richard Strauss où Stefan Zweig présente son ami à Sigmund Freud qu’il désirait rencontrer depuis longtemps.

 

Page Facebook de Robert Clément

Romain Rolland

Romain Rolland

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 07:02
Plusieurs personnalités politiques, associatives et intellectuelles interpellent la ministre de la santé au sujet du sort des employé-e-s, en très grande majorité des femmes, de la Polyclinique tarbaise, en grève depuis 50 jours face à «la direction de l’établissement et du groupe MEDIPÔLE-PARTENAIRES qui joue le pourrissement du conflit»
 

Ils ont face à eux la direction de l’établissement et du groupe MEDIPÔLE-PARTENAIRES qui joue la montre, le pourrissement du conflit, et a préféré perdre plus de 3 millions d’Euros que répondre à leurs attentes. Ils sont aussi confrontés à l’inaction pesante de l’Agence Régionale de la Santé et au silence tout aussi pesant de votre Ministère !!!

Ceux là sont d’autant difficiles à vivre que les personnels sont  acculés au mépris, à la provocation et aux intimidations journalières de leur direction. Jusqu’à assigner 17 d’entre eux au tribunal il y a quelques jours. La clinique a été déboutée par la justice mais cela n’a pas pour autant permis au dialogue social de s’instaurer.

Les salariés poursuivent donc leur mobilisation. Déterminés et dignes, avec  un sens de l’intérêt général hors du commun. Ils sont soutenus par la population tarbaise et haut pyrénéenne, largement acquise à leurs revendications et tout autant qu’eux préoccupée du devenir des soins et de l’hospitalisation.

Alors que certains parlent de privatiser davantage les services de santé, les hôpitaux ou même la sécurité Sociale, nous pouvons observer les ravages de ce genre de gestion basée sur le profit et non sur les besoins de la population. Sans oublier que les Hôpitaux, contraints à une rentabilité économique, accumulent les difficultés pour assurer leurs missions de santé publique.

Aujourd’hui après des milliers de pétitions signées, des motions de soutien adoptées dans l’ensemble des assemblées communales et locales, après  la nomination d’un médiateur qui comme les grévistes reste sans réponse, il s’agit de trouver une issue  à ce conflit, et vite !

Les grévistes sont prêts à discuter, à négocier. Mais face à eux, il  leur faut trouver autre chose qu’un mur d’intransigeance et d’égoïsme.

La grève va rentrer dans sa 8ème semaine et il est maintenant de la responsabilité des pouvoirs publics de faire entendre raison à MEDIPÔLE-PARTENAIRES! On ne peut laisser ce groupe imposer sa stratégie de développement financier, sa fusion avec Elsan numéro 2 de l’hospitalisation privée en France, sa recomposition de la cartographie sanitaire au mépris des besoins de tout un bassin d’emplois et de vie.

Que nous soyons de Tarbes ou pas, cette lutte et ses revendications sont les nôtres .

L’État via la Banque Publique d’Investissement finance le groupe MEDIPÔLE-PARTENAIRE. L’Etat peut faire entendre sa voix : il le doit même, sinon cela signifierait qu’en matière de santé publique il n’a aucune autorité  !!! Nous refusons de le croire.

Madame la Ministère de la santé, Monsieur le Premier Ministre vous devez agir.

Premiers signataires :

Eliane ASSASSI (sénatrice FDG), Clémentine AUTAIN (Porte parole Ensemble), Guillaume BALAS ( député européen PS), Etienne BALIBAR ( philosophe), Julien BAYOU (Porte-parole EELV), Docteur Gérard BERTHIOT (pneumologue), Olivier Besancenot (NPA), Hervé BUFFAT ( Secrétaire départemental PCF 65) Marie-Georges BUFFET (Député PCF/FdG), Eric COQUEREL ( Conseiller régionale Ile de France, coordinateur PG) Jean-Claude CHAILLEY ( Résistance sociale), Hervé CHARLES ( PCF Tarbes), André CHASSAIGNE ( député, Président du groupe Gauche Démocrate et républicaine), Annick COUPÉ (syndicaliste), Pierre COURS-SALIES (sociologue), Viviane DEBARGES ( syndicaliste), Janine DUBIE (députée, Présidente de la fédération du PRG 65), Philippe DUSSERT ( secrétaire départemental PS 65) Michel ETIEVENT (écrivain, historien de « la sociale »), Patrick FARBIAZ (Ecologie Sociale), Gérard FILOCHE ( Responsable national PS), Sylvie FUCHS (Conseillère Régionale Île de France), Jean-Luc GIBELIN (Vice-Président Région Occitanie), Jean GLAVANY ( député 65, PS), Yolande GUINLES ( Conseillère régionale Occitanie, PCF) Liem HOANG NGOC (Conseiller régional Occitanie), Gilles HOUDOUIN, (Conseiller régional de Normandie, Ensemble !), Pierre KHALFA (Co-président Fondation Copernic), Jean-Yves LALANNE (Maire de Billère, PS), Pierre LAURENT (Sénateur secrétaire national PCF), Alain LESCOULES ( Conseiller municipal et ancien maire de Luz St Sauveur), Docteur Isabelle LORAND, Elise LOWY (responsable national EELV), Noël MAMERE ( Député), Claude MARTIN ( Syndicaliste),  Myriam MARTIN (Conseillère régionale Occitanie, Porte Parole Ensemble), Jean Luc MELENCHON ( Député européen, France Insoumise), Jean-Philippe MILESY (Rencontre Sociales, militant ESS), Dominique MONTAMAT ( élu Tarbes PCF/FdG), Pierre MONTOYA (Elu Tarbes et Grand Tarbes PG/FDG), Marc NOGUEZ (mutualiste), Ricardo MONTSERRAT (auteur), Pierre NOEL (syndicaliste)  Philippe PATERNOLLI (écrivain), Willy PELLETIER (Sociologue, coordinateur Fondation Copernic), Jean- Claude PETIT (compositeur), Dominique PLIHON ( Co porte parole ATTAC), Michèle PHAM BARANNE (Conseillère Municipale Tarbes et VP Grand Tarbes, PS), Roger PHAM ( Trésorier PS 65), Christine POUPIN (NPA), Serge REGOURD (universitaire), Vincent RICARRERE ( Ensemble 65), Sandrine ROUSSEAU (Porte-parole EELV), François RUFFIN ( Rédacteur en chef de Fakir, réalisateur), Denis SIEFFERT (journaliste, directeur de la rédaction de Politis), Danielle SIMONNET ( Coordinatrice du PG),  Eric THOUZEAU (Conseiller régional Pays de Loire, PS), Marie-Claude TREILHOU (cinéaste), Guy TRESSALET (syndicaliste), Aurélie TROUVE ( Co porte parole ATTAC) Raymond VACHERON (syndicaliste), Docteur Anne Marie VAUGELADE, Gabriel VAUGELADE ( Formateur collectif national à la formation du PS), Marie-Christine VERGIAT (Député Européen - FdG), , Marie-Pierre VIEU (Elue Tarbes et Grand Tarbes, Responsable nationale PCF), Christian ZUERAS ( NPA 65)

 
 
Les salariés ont occupé aujourd'hui l’ARS Montpellier mais côté Ministère on ne voit rien venir. D’où cet appel pour populariser leur lutte et une vidéo « punchy » qui circule bien sur les réseaux sociaux...
Partager cet article
Repost0
30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 06:33
Gravure sur bois de Jeanne Malivel représentant l'union contrainte de la Bretagne à la France

Gravure sur bois de Jeanne Malivel représentant l'union contrainte de la Bretagne à la France

Le Mouvement Breton du XIX ème siècle jusqu'à la Seconde Guerre Mondiale : une chronologie

par Ismaël Dupont

 

Le premier Emsav

L'Emsav est un terme qui suppose l'idée d'un soulèvement, d'un relèvement. Il désigne le Mouvement breton, la revendication culturelle, régionaliste ou nationaliste bretonne. La première époque de l'Emsav, qui court du début du XIXe siècle à la Grande Guerre, a été marquée par l'essor d'un patriotisme littéraire breton d'essence romantique et souvent critique vis-à-vis des Républicains ou carrément contre-révolutionnaire, nostalgique d'une Bretagne mythifiée d'Ancien Régime et du Moyen-Age dont le peuple bretonnant aurait gardé les vertus en même temps que la foi, et par des mouvements régionalistes conservateurs regroupant surtout des notables comme l'Association bretonne puis l'URB (Union régionaliste bretonne). En même temps, des tentatives émergent aussi ça et là, liées à des personnalités singulières, pour faire sortir le mouvement revendicatif breton de sa gangue conservatrice.

 

1839 : publication du Barzaz Breiz

Le marquis Hersart de la Villemarqué, né à Quimperlé et ayant grandi à Pont Aven, diplômé de l'école des Chartes, devenu barde au Gorsedd gallois en 1838, publie la première version de son anthologie de chants populaires de Bretagne. Hersart de la Villemarqué en collectant et retravaillant une riche littérature orale bretonnante à dimension historique et patriotique entend redonner la fierté de leurs origines aux Bretons.

 

1855 : création de l'Académie bardique.

Les fondateurs, Hersart La Villemarqué, François-Marie Luzel, collecteur de contes et de chansons populaires, et le poète Jean-Pierre Le Scour, ancien séminariste, huissier puis greffier à Morlaix, organiseront aussi ensemble en 1867 à Saint-Brieuc le second congrès inter-celtique.

 

1890-1893 : cours sur l'histoire de la Bretagne d'Arthur de La Borderie à la faculté des lettres de Rennes.

Le 4 décembre 1890, en ouvrant son cours d'Histoire de la Bretagne, l'avocat vitréen diplômé de l'école des Chartes fait sensation en déclarant : « La Bretagne est mieux qu'une province, elle est un peuple, une nation véritable et une société parfaitement distincte dans ses origines, parfaitement originale dans ses éléments constitutifs ». Politiquement, le conseiller général d'Ille-et-Vilaine et député La Borderie était monarchiste et conservateur.

Hersart de la Villemarqué

Hersart de la Villemarqué

Arthur de la Borderie

Arthur de la Borderie

 

13 août 1898 : naissance de l'URB - l'Union régionaliste bretonne.

L'URB est crée à l'issue d'un « Appel au peuple breton » proclamé à l'hôtel de ville de Morlaix. Son manifeste reconnait l'unité française mais réclame le droit à une « vie régionale ». Il est signé par des écrivains comme Anatole Le Braz, des artistes, des ecclésiastiques et des industriels. L'URB compte bientôt environ un millier d'adhérents, parmi lesquels des noms aussi importants pour la culture bretonne que Charles Le Goffic, ou François Vallée. Régis de l'Estourbeillon, député anti-dreyfusard et traditionaliste de Vannes, devient le président de l'URB en 1902 et le restera jusqu'à sa mort en 1946. Le député Albert de Mun est lui aussi un des membres importants de l'URB.

 

1901 : création du Gorsedd (assemblée) des druides, bardes et ovates de Petite-Bretagne.

Il est dirigé par le druide Taldir Jaffrennou à l'issue du Congrès de l'URB de Guingamp. Ses pratiques rituelles et ses costumes s'inspirent du collège bardique gallois. Taldir Jaffrenou adapte d'un chant gallois le Bro Gozh va Zadou (« Vieux pays de mes pères »), publié la première fois en 1898 dans l'hebdomadaire de droite catholique La résistance de Morlaix.

 

1903 : congrès de Lesneven de l'URB

La déclaration de ce congrès de l'URB est éloquente sur les présupposés conservateurs du premier Emsav : « Nous ne faisons pas de politique, nous faisons seulement œuvre de préservation sociale ». L'URB fonctionne comme un groupe d'influence et de concertation et rassemble surtout des notables du monde rural attachés à la défense des intérêts bretons et de l'ordre social traditionnel, et qui veulent s'opposer à la pénétration des idées socialistes, modernistes et laïques dans le milieu rural.

 

1905 : création du Bleun-Brug (Fleur de Bruyère) par l'abbé Jean-Marie Perrot.

En plein contexte de séparation de l’Église et de l'Etat, l'association culturelle bretonne née au Château de Kerjean se donne pour tâche d'associer et de défendre l'une par l'autre la langue bretonne et la religion catholique. Jean-Marie Perrot, né à Saint-Vougay en 1877, choisit la bruyère pour symboliser la ténacité bretonne. A ses côtés, collaborent le comte Charles de Coatgouderen, propriétaire du château de Kerjean, le comte Gaston de Kermenguy de Cléder, et le comte Albert de Mun, député du Finistère très conservateur qui affronte Jaurès à la Chambre lors de nombreuses joutes oratoires, notamment à l'occasion du débat sur la laïcité.

 

1907 : naissance du KLT.

Les parlers de Cornouaille, Léon, Trégor sont fédérés sous l'impulsion de Vallée et Le Roux ( Meven Mordiern) pour donner naissance au KLT (Kerne, Leon, Tregor). Le breton vannetais reste alors isolé, se développant de manière indépendante autour du journal Dihunamb de Loeiz Herrieu, tandis que la plupart des autres organes de presse indépendants, particulièrement ceux des régionalistes et nationalistes, utiliseront désormais le KLT.

 

François Vallée

François Vallée

l'abbé Jean-Marie Perrot

l'abbé Jean-Marie Perrot

Camille Le Mercier d'Erm

Camille Le Mercier d'Erm

1911 : Jean-Marie Perrot prend la direction de Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne),

Cette revue fondée en 1865 par l'évêché de Quimper, interrompu en 1884 et relancée en 1899, sera animée par l'abbé Perrot jusqu'à sa mort en décembre 1943. Avant guerre, Feiz ha Breiz compte 7000 lecteurs. En 1939, le nombre de lecteurs, signe d'une certaine déchristianisation déjà, tombera à 1500. L'idéologie de la revue était catholique traditionaliste mais le militantisme breton s'y affirmera de plus en plus. Un article de Jean-Marie Perrot dans la revue en avril 1907 donne le ton : « Va gouenn, va yez, va bro » : ma race, ma langue, mon pays.

 

Juillet 1911 : scission au sein de l'URB et création de la FRB (Fédération régionaliste de Bretagne).

Sous l'impulsion du collecteur de contes lorientais Yves Le Diberder, du poète fouesnantais d'origine irlandaise Joseph Parker et de l'industriel Jean Choleau, une partie des militants de l'URB conteste au congrès de Saint Renan l'orientation passéiste, conservatrice, folklorique de l'URB. Ils veulent rendre compatible l'engagement pour la culture et la dignité bretonne avec les idées républicaines, la modernité, et une action revendicative plus efficace pour l'usage public de la langue bretonne et pour le développement économique de la Bretagne et la décentralisation. La Fédération Régionaliste de Bretagne créée à Rennes quelques mois après la scission de l'URB au congrès de Saint Renan compte un peu plus d'une centaine d'adhérents en 1911, moins de prêtres et de nobles, plus de professions libérales et intellectuelles des villes que l'URB. Parmi les créateurs de la FRB, on trouve aussi des bardes comme Berthou et Jaffrennou qui veulent rénover la celticité par un retour au paganisme druidique. De nouveaux et jeunes militants viennent à la FRB, qui s'illustreront dans le mouvement nationaliste et culturel de l'entre-deux guerres : Maurice Duhamel, Camille Le Mercier d'Erm, Emile Masson, le grammairien et lexicographe François Vallée, le collecteur de contes lorientais et défenseur du dialecte vannetais Loeiz Herrieu. La FRB entrera en déclin à partir de 1923 et sa revue, Le Reveil breton, disparaîtra en 1929.

 

Juillet 1912 : création de la revue Breiz dishual (Bretagne libre).

Breiz dishal est la revue du premier PNB. Ce Parti nationaliste breton créé par Camille Le Mercier d'Erm, le poète et druide Joseph Duchauchix et Louis-Napoléon Le Roux (à distinguer du second PNB, Parti National Breton), naît à l'issue de l'inauguration du « monument de honte » à Rennes en octobre 1911. Scandale fondateur : avec le maréchal Lyautey comme invité de marque, la cérémonie d'inauguration du monument de l'artiste Boucher célébrant dans une niche de la mairie de Rennes l'union de la Bretagne à la France, par une sculpture représentant Anne de Bretagne à genoux devant le roi de France, est perturbée par les sifflets puissants et le tapage réprobateur de Camille Le Mercier d'Erm. Le PNB rejette la plate-forme de revendication de réorganisation administrative du régionalisme comme une manière de ratifier la dépendance de la Bretagne : « le régionalisme, si l'on veut bien y prendre garde, n'est en somme, en ce qui concerne la Bretagne, que l'affirmation de l'emprise étrangère ». Ce premier PNB, dont l'existence éphémère s'achève à l'été 1914, entend prioriser le combat national, passant par l'enseignement des deux preuves et supports de la nationalité bretonne, l'Histoire et la langue, sur l'affrontement entre républicains et traditionalistes ou réactionnaires. Le PNB et son journal ne survivent pas à la première guerre mondiale.

 

1913 : création de la revue Brug par Emile Masson.

Cette revue libertaire bilingue, créée par le professeur d'anglais de Pontivy Emile Masson, socialiste révolutionnaire qui a signé l'appel de Camille Le Mercier d'Erm pour la constitution d'un Parti nationaliste Breton en 1912, veut répandre partout en Bretagne « les paroles émancipatrices des Reclus, Ibsen, Tolstoï, Proudhon, Renan, Kropotkine ». La revue s'arrêtera au bout de 19 numéros en 1914.

 

Avril 1916 : la Pâques irlandaise.

La prise de la Grande Poste de Dublin qui lança la révolution au pays de Padraig Pearse et de James Connolly, sera un modèle pour une nouvelle génération, plus révolutionnaire et radicale, de militants nationalistes bretons. L'insurrection irlandaise reçoit le soutien de François Vallée et Taldir Jaffrennou. Leur journal Kroaz ar Vretoned est suspendu, du fait de l'alliance franco-anglaise. A quatorze ans, le jeune François Debauvais, fils d'un préparateur en pharmacie et d'une mère qui faisait les marchés, colle déjà des papillons « Vive l'Irlande » sur les WC publics de Rennes par enthousiasme pour le soulèvement irlandais contre la domination britannique. La révolution irlandaise et l'IRA constitueront des sources d'inspiration durables pour le mouvement nationaliste breton.

 

1914-1918 : la Grande Guerre.

Environ 130 000 Bretons des cinq départements ont trouvé la mort pendant la guerre (22 % des appelés, contre une moyenne de 17 % des appelés pour l'ensemble des victimes militaires françaises du conflit). Toutes les familles bretonnes sont endeuillées. Elles voient revenir beaucoup de survivants abîmés, traumatisés et handicapés. La guerre et les tranchées qui ont fonctionné comme grand creuset de la découverte de l'autre et de la formation d'une « culture moyenne » française, accélèrent l'acculturation. Cela n'est pas sans générer d'innombrables dégâts psychologiques causés par les deuils, les absences et les personnalités meurtries, les problèmes de transmission aussi. La génération trop jeune pour partir à la guerre va vivre un véritable désarroi ou complexe identitaire, entre un sentiment d'infériorité (par rapport aux pères et aux frères qui ont combattu), une absence des pères parfois, un besoin d'affirmation guerrière, un rejet des institutions qui ont accompagné le désastre, une suspicion vis-à-vis des valeurs officielles et patriotiques traditionnelles, une idéalisation du sacrifice, une mystique de l'engagement porteur de renouveau radical des valeurs et de la société. Si dans l'immédiate après-guerre, la victoire et l'ampleur des sacrifices accomplis pour la Patrie rendent particulièrement déplacés et inaudibles tout propos autonomiste ou séparatiste breton, l'ampleur des pertes chez les Bretons et l'idée qu'on les a sacrifiés en priorité en première ligne sur le front comme de la chair à canon négligeable (on parle dans l'après guerre de 200.000 à 250.000 poilus bretons tués) vont servir un peu plus tard dans l'entre-deux guerres de puissants moyens de propagande pour le mouvement nationaliste breton naissant.

Morvan Marchal

Morvan Marchal

Morvan Marchal

Morvan Marchal

Le second Emsav

Cette époque du mouvement régionaliste et nationaliste breton qui conduit d'une guerre à l'autre se caractérise par l'entrée en scène d'une jeune génération plus radicale, moins conservatrice, porteuse, non d'une nostalgie et d'une ambition de retour à un âge d'or, mais de projets politiques modernes en lien avec les idéologies du temps, plurielles et contradictoires. Certains de ces militants seront séduits dès les années 30 par un nationalisme dur, et verront dans le fascisme et le nazisme une source d'inspiration. D'autres possibles existent pourtant, incarnés par les engagements internationalistes, progressistes, pacifistes d'autres militants de l'Emsav. Mais pendant la guerre, à quelques rares exceptions, le mouvement breton va basculer dans une collaboration multiforme qui prendra, pour une petite centaine d'individus, la forme extrême d'une lutte armée au côté des Allemands contre la Résistance.   

Septembre 1918 : création du groupe régionaliste breton

Morvan Marchal, son frère cadet Yves, Joseph Boreau de Roincé, vingt-deux ans, hobereau du Haut-Léon, Saig Le Goff, ancien combattant comme Job de Roincé, Goulven Mazéas, Yann Karof, Prado, Deschars, Losquin, sont les membres fondateurs du groupe et de la revue Breiz Atao. Camille Le Mercier d'Erm et Job Loyant, venant du PNB, les rejoignent.

La première réunion de Breiz Atao, sous la présidence de François Vallée, a lieu à Saint-Brieuc dans un local prêté par l'Action Française.

Le leader du groupe, « l'homme du destin » selon Olivier Mordrelle (qui bretonnisera vite son nom en « Olier Mordrel »), est Maurice (dit Morvan) Marchal, passionné de chouannerie.

Marchal, étudiant aux Beaux Arts de Rennes, aspirant architecte, visage poupon, vêtu d'un costume bas-breton, est le fils d'un contrôleur des postes d'origine lorraine. Il est cultivé, créatif, impétueux, enthousiaste, et érudit en traditions bretonnes.

En dehors du Bigouden Youen Drezen, ancien séminariste, Morvan Marchal est en 1919-1920 le seul jeune du groupe des jeunes turcs de Breiz Atao à connaître quelques phrases de breton et il maîtrise surtout excellemment l'histoire et le folklore.

Il produit une très forte impression sur deux jeunes recrues rencontrées au début de l'année 1919 et appelées à jouer un grand rôle dans le mouvement breton d'entre-deux-guerres : François Debeauvais (dit Fransez Debauvais) et Olivier Mordrelle. Ce dernier, tout juste sorti du lycée avec une solide culture classique et rhétorique, a dix-huit ans. Il prépare l'école des Beaux-Arts. C'est le fils d'un général de l'armée coloniale originaire de Plerguer, près de Dol-de-Bretagne, maurassien et marié à une descendante d'une grande famille corse. Olivier Mordrelle a passé sa prime jeunesse rue de Grenelle et les écoles réputées des beaux quartiers de Paris avant d'arriver à Rennes pour y finir ses années de lycée.

 

Janvier 1919 : premier numéro de Breiz Atao (Bretagne toujours!)

La revue du « Groupe régionaliste breton », préparée au domicile de Morvan Marchal, au n°4 Place de Bretagne à Rennes, n'est pas tirée à plus de 500 exemplaires et ne compte qu'une cinquantaine d'abonnés en 1919. Le texte inaugural écrit par Marchal intitulé « Ce que nous sommes » évoque les buts du « Groupe régionaliste breton » : « travailler activement au relèvement de la Patrie bretonne », « veiller à la conservation de la langue, des costumes et des traditions bretonnes », « unir plus fortement Haute et Basse-Bretagne », « développer des liens d'amitié entre les peuples celtes », obtenir « l'autonomie administrative » de la Bretagne. Morvan Marchal désigne comme adversaire le socialiste jacobin et anti-clérical morlaisien, Yves Le Febvre, contempteur du caractère régressif des traditions populaires bretonnes. Les auteurs de Breiz Atao se décrivent encore « régionalistes »: « Ce que nous sommes. Régionalistes parce que bons Français et même d'excellents Français ».

 

Mai 1920 : Breiz Atao devient l'organe de l'UYV, l'Unvaniez yaouankiz vreiz, l'Union de la jeunesse bretonne

Le nom du nouveau mouvement est né d'un heureux hasard : « Notre bonne fée voulut que notre aîné Fanch Gourvil nous fît cadeau d'un lot de magnifiques insignes émaillés, qui avaient été commandés pour une Unvaniez laouankis Breiz restée au paradis des bonnes intentions bardiques, sur lesquels se détachait une branche de gui » (Olier Mordrel). Fanch Gourvil, né à Morlaix en 1889, ancien tailleur, journaliste pour Ar Bobl de Taldir Jaffrenou, est alors libraire à Morlaix. Il écrit pour Breiz Atao. A partir de 1921, Breiz Atao se démarque du régionalisme et affirme son nationalisme. De 1921 à 1924, Breiz Atao aura pour gérant Debauvais, initié à la langue bretonne par Fanch Eliès (Abeozen), professeur agrégé de lettres et fils d'un terrassier de St Sauveur, et Youen Drézen.

 

Septembre 1923 : naissance du mouvement culturel et artistique des Seiz Breur

« Les sept frères », référence à un conte en gallo de Jeanne Malivel daté de 1920, étaient les « Sept Saints fondateurs de la Bretagne » : Brieuc, Malo, Samson, Patern, Corentin, Pol Aurélien et Tugdual. Le mouvement, qui regroupera une cinquantaine d'artistes, se forme d'abord autour de Morvan Marchal, de René-Yves Creston, de Fanch Elies, de Youen Drezen et Xavier de Langlais. Ce groupe d'artistes bretons régionalistes entend dépoussiérer la culture bretonne, renouveler les arts en Bretagne en réinterprétant et actualisant des motifs celtiques. Il veut créer un art national moderne renouvelant et réinterprétant la tradition bretonne et celtique, travaillant aussi dans les domaines réputés mineurs des arts appliqués, de l'artisanat et de la production d'objets utilitaires. Une figure emblématique de ces Seiz Breur est la peintre et illustratrice Jeanne Malivel, née à Loudéac, élève de l'atelier d'art sacré de Maurice Denis. Jeanne Malivel prend une part importante à la conception du pavillon breton pour l'Exposition des arts décoratifs de Paris en 1925. Elle décède peu de temps après à Rennes en septembre 1926, âgée de 31 ans. C'est René-Yves Creston qui prend la responsabilité des Seiz Breur par la suite. Le Nazairien, ethnologue et artiste, créera en 1929 la revue artistique Kornog (l'ouest ou l'occident).

 

Février 1925 : Roparz Hemon lance la revue Gwalarn

Roparz Hémon, anagramme bretonnisé de Louis Paul Némo pour l'état civil, a 25 ans quand il fonde Gwalarn. Préparant l'agrégation d'anglais en 1924-1925 à Paris et logeant dans le même hôtel que Mordrel qui préparait son diplôme d'architecte à l'école des Beaux-Arts, il écrivait déjà dans Breiz Atao. Gwalarn, c'est le "Noroît", le vent de nord-ouest.

Gwalarn est d'abord supplément littéraire en breton au journal Breiz Atao avant de devenir une publication indépendante en juillet 1926, puis une publication mensuelle en 1930.

Gwalarn fait travailler de grands écrivains bretons : Fanch Elies-Abeozen, Youen Drezen, Jakez Riou. Mais la revue qui compte bientôt 300 abonnés touche surtout les néo-bretonnants. Elle paraîtra jusqu'en 1944 et 165 numéros furent publiés. La direction de Gwalarn prend en charge une maison d'édition et des publications annexes : Eschyle, Tchekhov, Edgar Poe, Cervantès, les frères Grimm sont traduits en breton, comme des traités et manuels scientifiques, des ouvrages de littérature générale... Gwalarn rompt aussi avec la tradition du bilinguisme, et de la promotion de la culture bretonne en français. Au moment où le druide Taldir Jaffrennou écrit dans l'Ouest-Eclair qu'aucun homme de bon sens n'aurait formulé « l'énormité qui consisterait à vouloir proscrire le français », Roparz Hémon, professeur d'anglais au lycée de Brest, s'élève contre les timidités du bilinguisme : « Tuons le français, ou le français nous tuera. » Il est vrai que lors de l'inauguration du pavillon breton de l'exposition des Arts décoratifs, à Paris, en 1925, le ministre de l'Instruction publique pouvait ainsi déclarer sans voile : « pour l'unité linguistique de la France, la langue bretonne doit disparaître ».

 

Fransez Debauvais

Fransez Debauvais

Roparz Hémon

Roparz Hémon

Congrès de Rosporden qui donne naissance au PAB

Congrès de Rosporden qui donne naissance au PAB

Célestin Lainé en 1926

Célestin Lainé en 1926

10 et 11 septembre 1927 : création du Parti Autonomiste Breton (PAB)

L'UYV se transforme en un parti politique véritable, le Parti autonomiste breton (PAB) à l'occasion du congrès de Rosporden.

La revue Breiz Atao et le mouvement politique UYV connaissaient des grosses difficultés financières. Debauvais est malade, Marchal en retrait. Instable, fantasque, penché sur la consommation d'alcool, il a démissionné de Breiz Atao à plusieurs reprises, dont la première fois en 1921, avant d'y revenir. C'est Mordrel, depuis Guingamp, où il vend des aspirateurs à domicile, et a installé la documentation du journal dans une chambre d'hôtel, et son cousin Yann Bricler, depuis Le Havre, qui organisent à grand peine ce congrès de Rosporden.

Les effectifs de l'UYV ou de Breiz Atao sont alors très faibles comparés, par exemple, aux 1500 à 2000 militants des Ligues d'extrême-droite nationalistes en Bretagne en 1926-1927 : 80 militants environ.

Le congrès de Rosporden adopte pour drapeau breton le gwenn-ha-du conçu par Morvan Marchal en 1922 sur le modèle du drapeau américain : neuf bandes, cinq noires pour les cinq évêchés de la Haute-Bretagne et quatre blanches pour ceux de la Basse-Bretagne. Les hermines, les couleurs blanches et noires étaient les symboles utilisés par les souverains bretons depuis le XIIIe siècle.

Le nouveau Parti Autonomiste Breton se fixe un but : la Bretagne aux Bretons !

Sont présents au congrès des autonomistes bretons des nationalistes irlandais, gallois, flamands, corses, tchécoslovaques, et des Alsaciens promis à un avenir sulfureux : Hermann Bickler et Hans-Otto Wagner, futurs dirigeants nazis. Bickler deviendra haut gradé des services de renseignement de la SS en France pendant l'occupation, puis chef de la Gestapo à Paris. Wagner, étudiant autonomiste en 1927, deviendra responsable des services de renseignement militaires de l'Abwerh, collaborateur à ce titre de l'Institut d’Étude Celtique, faux nez des services de renseignement.

Toutefois, avant le début des années 30, personne à Breiz Atao ne défend le nazisme ou les idées fascistes et racistes. Le groupe situe son combat politique dans la visée d'un fédéralisme européen et d'un anti-impérialisme fondé sur l'idée démocratique et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

La dimension panceltique du combat breton apparaît alors moins prometteuse que la réunion avec les nationalistes alsaciens, corses et flamands dans le cadre d'un Comité central des Minorités nationales de France, tout comité qui est inauguré au terme du Congrès au café de l'Epée de Quimper, le 12 septembre 1927.

Morvan Marchal et Olier Mordrel sont nommés co-présidents du nouveau Parti autonomiste Breton. Fransez Debauvais est l'administrateur du journal Breiz Atao. Un conseil politique et de rédaction est aussi nommé avec notamment Maurice Duhamel, le critique musical de Breiz Atao, et Yann Sohier, deux hommes de gauche proches de la mouvance communiste. De 800 exemplaires imprimés en 1927, Breiz Atao va passer de 2000 ou 3000 exemplaires tirés en 1928. Le congrès de Rosporden marque le début d'une dynamique de construction prometteuse pour les autonomistes.

Parmi les nouveaux militants qui rejoignent le PAB au congrès de Rosporden, deux jeunes appelés à jouer un grand rôle par la suite dans le Mouvement Breton : Célestin Lainé, de Ploudalmézau, alors étudiant à Navale à Brest, et Raymond Delaporte.

 

Août 1928 : le congrès de Châteaulin fixe l'orientation doctrinale du PAB

Le Parti autonomiste breton, qui ne compte toujours pas plus d'une centaine d'adhérents actifs, affirme l'existence d'une nation bretonne et le droit qu'elle a de disposer d'elle-même à travers une autonomie législative et administrative dans le cadre d'une structure fédérale européenne. Comme à Rosporden, de nombreuses autres minorités nationales ont été invitées. Le PAB demande la création d'un Parlement Breton, c'est à dire d'une assemblée législative élue, dont un exécutif serait issu, et la suppression des départements. A la suite des autonomistes alsaciens, soutenus à l'époque par le Parti Communiste, le PAB milite pour changer la constitution française afin de l'adapter aux réalités régionales. On décide de lancer Breiz Atao comme hebdomadaire. Le 29 octobre 1929, l'Imprimerie de Bretagne est créée, à la grande satisfaction de Debauvais qui sillonne la Bretagne à la recherche de souscripteurs. Debauvais se fait rémunérer par cette Imprimerie.

 

Breiz Atao 1928 - Congrès de Châteaulin

Breiz Atao 1928 - Congrès de Châteaulin

 

11 et 12 avril 1931, éclatement du PAB au congrès de Rennes

Debauvais est mis à l'écart, lui qui avait convoqué ce Congrès extraordinaire à l'hôtel Moderne, suite à la démission de Duhamel et à une campagne interne qui l'accusait de la déroute financière d'un journal qui ne paraissait plus depuis deux mois. Mordrel démissionne avec lui. Le Congrès nomme un nouveau Comité de rédaction, avec une majorité au courant fédéraliste de gauche, dirigé par Ronan Klec'h et soutenu par Morvan Marchal.

Debauvais reste néanmoins secrétaire du PAB et refuse de remettre à ses successeurs la comptabilité du journal. On sous-entend en face de lui qu'il aurait pu puiser dans les caisses, les frais normaux du journal n'expliquant pas un déficit de 130 000 francs en deux ans. La nouvelle direction du PAB, pour ne pas avoir à assumer les dettes de l'imprimerie de Breiz Atao, décide de saborder le journal et de créer à la place La Nation bretonne (gardant « Breiz Atao » en sous-titre) dont le premier numéro paraît le 7 juin 1931. Les sections de Paris et d'Angers, les plus nationalistes, s'indignent, parlent de coup d’État.

 

Mai-juin 1931 : création de Gwenn-ha-Du

Gwenn-ha-Du naît... à Paris, boulevard Saint Michel. Célestin Lainé, ingénieur chimiste sorti de Centrale, qui fait encore son service militaire comme sous-lieutenant de réserve à l'école d'Artillerie, est l'inspirateur et le chef de ce groupe terroriste. Autour de lui, son frère Albert, Meavenn, Francis Bayer du Kern, Yves Delaporte, Robert Merle, Girard,, Guillaume Berthou, et quelques autres. Ce groupe prend la suite de l'éphémère Kentoc'h Mervel (Plutôt mourir...), issu de la radicalisation d'une partie des jeunes Étudiants bretons après le congrès de Saint-Brieuc en 1930. Inspiré par le Sinn Féin, Kentorc'h Mervel était un groupe secret très hiérarchisé fondé en 1929 par Célestin Lainé et Guillaume Berthou, ingénieur chimiste lui aussi, et qu'avaient rejoint les frères Cattelliot, Théophile Jeusset, et Armand Girard. Meavenn rejoignit le groupe en novembre 1930, comme Bob Le Helloco. Lainé avait déclaré dissoute la société secrète Kentoc'h Mervel quand Jeusset avait quitté le PAB pour fonder Breiz da Zont. Meavenn, brestoise de Saint-Marc exilée à Paris pour y suivre des études en Sorbonne (notamment d'irlandais) tout en travaillant dans les Postes, avait 19 ans à l'époque. Elle milite déjà depuis six ans pour l'UYV, puis pour le PAB. C'est une très belle femme. Elle est probablement la fiancée de Célestin Lainé. En août 1931, elle part quelques semaines en Irlande où elle prend contact avec le trégorois Louis-Napoléon Le Roux, un des signataires du manifeste du premier PNB en 1911, qui est devenu depuis citoyen britannique proche du Sinn Féin, et Franck Ryan, qui prit part aux combats de la guerre civile, puis devint adjudant de la Brigade de Dublin. Ce voyage permet à Meavenn de développer ses compétences en matière de propagande et de suivre des stages d'activisme. Elle en revient en juin 1932, juste avant l'attentat de Rennes, et deviendra une des belles plumes de Gwalarn et de Breiz Atao.

Meavenn - Francine Rozec

Meavenn - Francine Rozec

Olier Mordrel en 1929

Olier Mordrel en 1929

Maurice Duhamel

Maurice Duhamel

Yann Sohier

Yann Sohier

Avril 1930 : échec des candidats autonomistes aux élections législatives

Goulven Mazéas, candidat présenté par le PAB dans la deuxième circonscription de Guingamp, négociant en pommes de terre, ne recueille que 2 % des voix (376 voix sur 16 777) malgré une campagne de trois semaines très active (80 réunions), animée en particulier par Debauvais et Mordrel. A l'élection législative partielle de Rennes Sud, le candidat du PAB, Ronan Arot, fait encore moins bien : 81 voix sur 16 088 ! Ces résultats piteux et leurs conséquences financières vont créer des divisions, une remise en cause de la voie démocratiques chez certains autonomistes qui envisagent alors d'autres stratégies pour servir leur cause.

 

Octobre 1930, les thématiques du fascisme s'invitent au congrès du PAB de Saint-Brieuc

L'avocat parisien Philippe Lamour, futur père de la Datar (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale), passé par l'Action française, par le Faisceau de Georges Valois (dont il fut exclu en 1928) puis par un éphémère Parti fasciste révolutionnaire, est introduit au PAB et clôt le congrès par un discours qui remet en question la voie électorale et démocratique, prône une culture révolutionnaire basée sur une ambition d'hégémonie idéologique s'affirmant d'abord vers et par les « élites ». L'architecte quimpérois Olier Mordrel réclame un tournant « à droite toute » du PAB vers le « nationalisme exclusif ». A l'inverse, Marchal et Duhamel veulent le dépassement du « nationalisme de clocher » et une vision fédéraliste internationaliste enracinée dans les valeurs de gauche et de progrès.

 

Novembre 1930, création de la revue d'extrême-droite Breiz da Zont

Théophile Jeusset, alors élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Rennes, lance cette revue nationaliste au nom signifiant « Bretagne à venir » ou « Bretagne de demain » sous une triple inspiration « séparatiste, nationaliste et catholique ». Avec Maurice (Morvan) Lebesque, un jeune et ardent instituteur nantais révoqué après un passage difficile en Brière, permanent sur une très courte période du PAB avant sa rupture avec Debauvais, et Henri Quilgars, le maire de Piriac, il crée avec un Parti Nationaliste Intégral de Bretagne qui se réclame du nazisme, puis du monarchisme à partir de 1932. Au Congrès de Breiz da Zont, « la salle des séances avait reçu... une décoration originale... Sur une tenture d'un vert espérance, le Juif, figuré par un épervier, avait été cloué, tenant le globe entre ses serres. Au-dessus la croix gammée victorieuse » (Breiz da Zont, n°2).

 

Février 1931 : fondation de la revue Adsao (« Relèvement ») par l'abbé Madec

Dissident du Bleun-Brug et de Feiz Ha Breiz, François-Marie Madec crée Adsao, une revue conservatrice dans la lignée de l'URB, mais plus revendicative sur les questions bretonnes, qui donne son nom aussi à un mouvement qui compterait au début des années 1930 autour de 6000 adhérents (mais la cotisation est facultative). Le conseiller général d'Ouessant, Pierre Mocaër est membre d'Adsao. Après la journée des Ligues d'extrême-droite du 6 février 1934, l'Adsao s'allie à des organisations d'anciens combattants et s'engouffre dans une lutte anti-communiste aux accents facistes. Quand l'abbé Madec meurt en 1936, son mouvement est déjà absorbé par celui des anciens combattants.

Juillet 1931 : le bulletin War Zao devient l'organe du Parti Nationaliste Révolutionaire Breton

Dans la région guingampaise, le groupe de Loeiz Derrien, essentiellement composé d'ouvriers, s'autonomise d'un PAB affaibli et divisé, et réussit à rendre populaire dans la région le bulletin War Zao, plus que jamais engagé dans la lutte sociale et teinté de marxisme. Le bulletin connaîtra ensuite une seconde vie en étant réutilisé par les avant-gardes bretonnes et régionalistes du Parti Communiste sous l'orthographe War Sao. Ce sera alors le bulletin des « Bretons émancipés » de la région parisienne proches du Parti Communiste et du Front Populaire, où collaborera l'écrivain Fanch Elies-Abeozen à partir de sa création en 1937, écrivain de gauche à cette époque, proche de Marcel Cachin dont il revoit les discours en breton, animateur du Secours-Rouge de Saint-Brieuc avec Louis Guilloux qui organise avec lui l'aide aux réfugiés républicains espagnols. Le groupe guingampais de Derrien, ancien membre du conseil politique du PAB, est actif dans le Trégor et participe avec les communistes à la lutte contre les ventes-saisies dans le domaine agricole.

 

Août 1931 : création de la Ligue fédéraliste de Bretagne

Les fédéralistes « de gauche » du PAB décident à Saint-Malo de créer cette Ligue fédérale de Bretagne. La LFB se veut démocrate, décentralisatrice, internationaliste et pacifiste: en font partie Mazéas, Marchal, Creston, Klec'h, Gefflot, Duhamel, Elies-Abeozen et d'autres. Ce mouvement va vite entrer en léthargie. Lors de leur congrès de Dol, en août 1932, on ne compte que 17 fédéralistes présents. La Ligue fédérale de Bretagne n'est pas un parti: la double appartenance est acceptée. Par exemple, Morvan Marchal, qui s'est rapproché du Grand Orient, sera aussi membre du Parti radical socialiste. La Ligue fédérale de Bretagne ne rassemblera qu'un quart environ des adhérents du PAB, soit une centaine d'adhérents. Son lieu d'implantation géographique est plutôt la Haute-Bretagne et Paris. La nation bretonne cesse de paraître fin août, bientôt remplacée par La Bretagne fédérale en novembre 1931. La Bretagne Fédérale sera un journal anticlérical marqué à gauche. Ce journal pacifiste, fédéraliste, qui prend le parti de « la Bretagne rouge contre la Bretagne blanche » paraîtra vingt et une fois en trois ans et demi.

 

Le 27 décembre 1931, création du PNB au congrès de Landerneau

Les délégués de ce mini-congrès ne sont que vingt-cinq. Ils font le procès de la politique suivie depuis le Congrès de Rosporden de 1927, marquée selon eux par trop de participation à la politique nationale, trop d'internationalisme fédéraliste, pas assez de formations des cadres, d'enseignement de la langue, d'organisation locale. Le PNB revient à un nationalisme étroit, sans programme politique international ni programme économique, se bornant à réclamer pour la nation bretonne des droits remis à cause par la domination française. L'ancienne direction du PAB est partiellement désavouée, même si Debauvais continue à travailler au nouveau journal Breiz Atao. Mordrel n'est pas présent lors des débuts de ce second PNB, désormais dirigé par les frères Delaporte. Il cesse de contribuer à Breiz Atao après avoir dit qu'il « se retirait de l'action politique pour des raisons familiales et professionnelles » puis il part en Allemagne, où il est reçu par Robert Ernst. Breiz Atao, à l'issue de ces mois de heurts et de divisions, aurait perdu 75 % de ses abonnés : il en compterait 302 en 1932, selon le journal. En vue du congrès de Landerneau, néanmoins, les anciens du PAB ont décidé de suivre le nouveau « Parti National Breton ». Sohier, Guiyesse, Bricler, Debauvais, Mordrel, responsable de la section de Paris, soutiennent ainsi le PNB.

Monument de l'Union à Rennes (1931)

Monument de l'Union à Rennes (1931)

Hôtel de ville de Rennes

Hôtel de ville de Rennes

 

7 août 1932 : l'attentat de Rennes et le rebond du nationalisme breton.

Quoi de mieux qu'une action d'éclat médiatisée et porteuse d'imaginaire pour revivifier la cause ?

L'annonce de cérémonies officielles pour commémorer le quatrième centenaire du traité d'Union de 1532 est appréhendée comme une provocation par les autonomistes bretons.

Conscients de la nécessité de dépasser leurs divergences, les mouvements issus du PAB tentent de créer un comité intergroupe afin de manifester en commun lors de la venue d'Edouard Herriot à Vannes, prévue les 6 et 7 août 1932. Fransez Kervella, Fransez Debauvais, Yann Bricler, Raffig Tullou, Raymond Delaporte, sont arrêtés à leur hôtel à Vannes à six heures du matin et placés en garde à vue.

Le même jour, à Rennes, au petit matin, se produit l'explosion du « Monument de la honte », tout à la gloire de la soumission de la Bretagne. Avec l'aide de Meavenn et de Jeanne du Guerny, Lainé préparait l'attentat depuis la fin juillet.

Gwenn-ha-Du adresse à la presse un communiqué triomphaliste : « Les Français célèbrent aujourd'hui le quatrième centenaire de leur victoire et de l'annexion de la Bretagne. Toujours Bretons, non conquis malgré quatre siècles d'occupation française, nous avons décidé de remettre entre les mains des Bretons les destinées de leur patrie, pour le plus grand bien de la nation bretonne. Nous ouvrons la lutte pour la délivrance de notre pays en ce jour anniversaire de notre annexion, par la destruction du symbole de notre asservissement qui trône au centre de notre capitale ».

Des militants nationalistes sont arrêtés mais les bénéfices politiques sont importants et immédiats . L'attentat de Lainé et Gwenn-ha-Du donnent une nouvelle radicalité romantique à l'engagement nationaliste et un caractère plus subversif et attirant pour une jeunesse qui se cherche et a soif d'absolu.

 

20 novembre 1932, un nouvel attentat à Ingrandes

Une explosion détruit la voie ferrée reliant Orsay à Nantes. Édouard Herriot devait se rendre à Nantes à l'occasion des fêtes de commémoration de l'Union de la Bretagne et de la France. Son voyage est reporté. Lainé avait donné l'ordre à Bayer du Kern, jeune ouvrier papetier, d'aller faire sauter les rails à Ingrandes mais d'éviter les morts en disposant des lanternes rouges pour que le train s'arrête à temps. A Breiz Atao, les attentats sont justifiés, même si on bannit officiellement la violence.

 

Le 12 mars 1933 : publication dans Breiz Atao du programme SAGA

Paraissant dans le numéro 170 de Breiz Atao, ce programme de gouvernement radical pour une Bretagne indépendante, est attribué à un certain Ap Calvez : le fils du Charpentier, le Christ-Sauveur lui-même... qui n'est autre que Mordrel ! Ce dernier propage des idées anti-démocratiques et d'inspiration nazie depuis le début des années 30. SAGA est un sigle pour désigner Strollad ar Gelted Adsavet, c'est à dire le « Parti des Celtes Réveillés » . C'est la matrice d'un nouveau parti national-socialiste breton, Mordrel envisageant de transformer le PNB en SAGA. En 1932, Mordrel était retourné en Allemagne et y avait fréquenté les meetings nazis. De fait, le programme SAGA est dans une large mesure une adaptation bretonne du programme de Hitler, devenu chancelier du Reich le 30 janvier 1933. Mordrel l'écrit tout de go dans le préambule de SAGA : « nous sympathisons avec le racisme allemand ». Le même numéro 170 de Breiz Atao met d'ailleurs en exergue une formule de Hitler lui-même : « Dieu aide ! Mais il aide seulement ceux qui ont en eux-mêmes la volonté de se relever ! ».

SAGA propose la priorité nationale bretonne, l'expulsion des indésirables et non assimilés, « l'exclusion des étrangers, et particulièrement des races latines et de couleur », des postes de responsabilité, à l'exception des races nordiques bien sûr. Il promeut l'idée d'un espace vital et d'un colonialisme bretons, la privation des droits civiques pour les Bretons qui n'adhèrent pas à la « communauté spirituelle », le contrôle de l'éducation de la jeunesse pour produire des individus sains moralement et physiquement conformément « au génie étouffé de notre race », la répression des idées contraires à la moralité ou au nationalisme breton, l'instauration d'un pouvoir révolutionnaire non démocratique de transition chargé de susciter une nouvelle vie sociale, politique et culturelle. La Bretagne fédérale qualifie SAGA de « Salade Armoricaine Garantie Authentique » concocté par « Ollier Ier », avant de s'opposer à la substitution d'un impérialisme breton fondé sur le racisme à un impérialisme français.

 

1933 : création de la revue Ar Falz par Yann Sohier

Yann Sohier, 32 ans, adhérent de l'UYV depuis 1921, puis du PAB et du PNB, a été initié au combat pour la langue et la culture bretonne par François Vallée à Saint Brieuc à l'époque où il préparait l'Ecole Normale. Il rêvait en 1930 de créer un syndicat des instituteurs fédéralistes de Bretagne, il est nationaliste breton, mais de gauche, proche de Marcel Cachin, son voisin de Plourivo, et sympathisant du courant syndical École émancipée. Le projet de cette revue avait été annoncé à l'occasion d'une lettre de colère adressée à la rédaction de Breiz da zont où Sohier, qui reste pourtant au PNB malgré son tournant nationaliste dur, déclarait n'avoir qu' « un seul souhait, la disparition de votre petit torchon ». Il annonçait au passage sur un mode ironique « une bonne nouvelle pour les émules d'Hitler, la parution prochaine d'un journal de défense bretonne et prolétarienne ».

Yann Sohier rédige la majorité des articles d'Ar Falz sous des pseudonymes divers comme « Fanch Divadou » (François sans biens) ou « Yann ar Ruz » (Jean le Rouge), « Mestr skol bihan » (le petit maître d'école). Une faucille, inscrite dans un motif celtique, orne la première page et illustre le titre, Ar Falz. Une vingtaine de numéros, de huit à seize pages, paraîtront entre 1933 et 1935. Ar Falz, « bulletin mensuel des instituteurs partisans de l'enseignement du breton », compte entre cent et deux cents abonnés. Son objet principal est la défense de l'enseignement du breton, la langue des prolétaires du pays, à l'école publique, la défense des idées fédéralistes, laïques, pacifistes, anti-colonialistes, anti-fascistes, et de revolution sociale. Kerlann (l'instituteur d'origine morlaisienne Jean Delalande), les Brestois Armand Keravel et Meavenn, première gérante d'Ar Falz en 1933, appuient le travail de Yann Sohier. Sohier meurt au mois de mars 1935, à trente-quatre ans, épuisé par le militantisme et par les problèmes financiers rencontrés par la revue, victime d'une septicémie contractée à la suite d'une plaie mal soignée. Ancien membre du PAB, Armand Keravel, qui dirigeait Ar Falz en 1940, suspendra l'existence de l'association et entrera en résistance dans le réseau de Tanguy-Prigent pendant l'occupation. Mais les convictions nationalistes et les opportunités d'affirmation publique de la culture et de la langue bretonne, l'espoir d'une plus grande autonomie bretonne, ont poussé Yann Kerlann et Meavenn, membres du PNB à participer à une certaine forme de collaboration aux côtés d'autres nationalistes. Kerlann, auteur de contes, d'écrits sur l'histoire et les mathématiques en breton, que Sohier avait désigné comme son successeur, qui traduisit l'Internationale en breton pour War Sao, dont il était un des contributeurs pendant le Front Populaire, ouvrit à l'automne 42 avec sa femme à Plestin-les-Grèves la première école privée dont l'enseignement était entièrement en breton, Cette école était financée par l'hebdomadaire « L'heure bretonne » et la revue de Roparz Hémon, Arvor, puis, plus compromettant encore, grâce à Célestin Lainé, par une partie de la solde des soldats du Bezen Perrot. D'ailleurs, pendant les deux ans d'existence de l'école bretonne de Plestin, les élèves seront tous ou presque des enfants de militants nationalistes bretons, dont plusieurs enfants de membres du Bezen Perrot engagés militairement au côté des Nazis. Kerlann a d'ailleurs écrit la chanson qui servait d'hymne au Bezen Perrot.

 

1933 : création par Raymond Delaporte de la Breuriez ar Brezoneg er Skoliou (BABES) . L'« Association du breton dans les écoles » est créée par Raymond Delaporte qui n'a que vingt ans. Ce dernier est à la fois membre de l'association catholique Bleun-Brug et dirigeant du PNB. Pour s'adonner au militantisme culturel breton sur sa terre natale de Châteauneuf-du-Faou, il a interrompu ses études de droit, mis en parenthèse son doctorat. Grâce à l'argent de la famille, notamment de sa tante Emma Dubuisson, une des principales donatrices de Breiz Atao, l'association distribue des livres en breton aux enseignants des écoles catholiques du Centre-Finistère.

 

1934 : création de Ar Brezoneg er Skol (ABES) par Yann Fouéré

Sympathisant du PNB depuis 1932, Yann Fouéré, proche de Camille Le Mercier d'Erm, le vieux militant nationaliste replié à Dinard, vient de créer avec d'autres étudiants bretons le « Cercle des étudiants bretons de Paris ». Il est né à Saint Aignan dans le Gers de parents costarmoricains, il a vécu à Paris mais passé beaucoup de vacances à Callac dans la commune de sa famille maternelle, où l'on compte plusieurs notables. Il s'engage avec Robert Audic, son professeur de breton à Paris, dans la création de cette association de promotion de l'enseignement en breton. C'est par un travail de lobbying, de sensibilisation des élus locaux, qu'ils comptent ouvrir des droits à l'enseignement du breton. Fouéré s'inspire de l'exemple du docteur Le Cam de Saint-Servan qui, dès la fin de l'année 1933 avait fait circuler à Guerlesquin une pétition réclamant l'admission du breton à l'école primaire. Des étudiants du « Cercle des étudiants bretons de Paris » de Fouéré mettent à profit leurs vacances d'été pour tenter de convaincre des élus locaux de communes du Finistère et des Côtes-du-Nord de soutenir à leur tour la cause du breton à l'école. Saint-Pol-de-Léon, sous l'influence de son jeune maire, Alain Budes de Guébriant, vote pour la motion exigeant la possibilité d'enseigner en breton à l'école primaire. C'est le cas aussi de Taulé, Morlaix, Carantec et Roscoff. Dès la fin de l'année 1934, ABES (Ar Brezoneg et Skol) adresse une circulaire et un exemplaire de vœux aux conseils municipaux de Bretagne : on postera 1500 à 2000 courriers deux fois par an, à la veille des sessions municipales, on contactera directement les maires, les parlementaires. Au terme de cette campagne de vœux menée par Yann Fouéré pour l'introduction du breton à l'école primaire, qui dura quatre ans entre 1934 et 1938, 305 communes sur 634 se prononcèrent pour, 50 seulement contre

Yann Fouéré

Yann Fouéré

Olier Mordrel

Olier Mordrel

 

Septembre 1934, parution du premier numéro de Stur (« Gouvernail »).

Son fondateur et directeur, Ollier Mordrel, veut l'élever au rang de revue doctrinale du PNB. Lancée par Breiz Atao, dont elle est dépendante au départ, la revue est vouée ensuite à faire son propre chemin, comme Gwalarn. Stur se veut une revue de réflexion et de théorie, inspirée par Spengler, les théories fascistes, culturalistes et raciales, promouvant le « racisme breton ». Sous l'influence de l'intellectuel nazi Gerhard Von Tevenar que Mordrel rencontre pour la première fois à l'hiver 1934, elle prône le réveil du « nordisme » en Bretagne contre la « dégénérescence » du latinisme et du métissage. Mordrel est inspiré par la « révolution conservatrice » allemande et la pensée néo-païenne, mystique et anti-humaniste de Friedrich Hielscher qu'il connaît, comme Lainé, par Gerhard Von Tevenar.

Un comité provisoire de rédaction est constitué, des collaborateurs nombreux vont s'exprimer dans Stur : l'Alsacien Hermann Bickler, l'abbé Gantois, futur collaborateur belge, Célestin Lainé, Roger Hervé alias Glenmarec, qui sera correspondant de la revue ésotérique Németon pendant la guerre, Yann Fouéré, Léon Millardet, et l'historien de Morlaix Joachim Darsel. Le démarrage de Stur est assez lent : deux mois après son lancement, elle ne compte que 17 abonnés. Ils sont 58 au second numéro, une centaine au bout d'un an. Aux dires de Mordrel, elle comptera 300 abonnés en 1937, dont une cinquantaine de donateurs. Cette influence limitée de Stur en Bretagne n'empêche pas que les thèses de la revue ont sans doute contribué à la radicalisation d'une partie des militants du PNB. Elles ont servi surtout de faire-valoir auprès des autorités nazies pour Mordrel et son petit cercle qui rêvaient d'une alliance en vue de jouer un rôle politique en cas de victoire de l'Allemagne dans une guerre contre la France qu'ils jugeaient inéluctable.

 

Avril 1936, nouveaux attentats de Gwenn ha Du.

Le groupe terroriste provoque des incendies dans les préfectures de Quimper, Saint-Brieuc, Rennes et Nantes. L'organisation secrète avait envoyé en février des lettres de menace au ministre de l’Éducation nationale, ainsi qu'à plusieurs personnalités et aux journaux, donnant un mois aux autorités pour organiser l'enseignement du breton dans les établissements scolaires de la Bretagne bretonnante. Debauvais défend publiquement le commanditaire des attentats et présente Lainé comme un « chef né ». Mordrel supporte mal que Debauvais célèbre un militant qu'il croyait contrôler et qui commence à lui faire ombrage.

 

1936 : création du Kardervenn.

La militarisation du mouvement national breton franchit un pas supplémentaire quand Lainé crée le Kadervenn, le « sillon de combat », un groupe d'entraînement paramilitaire qui vise à former l'embryon de la future « armée bretonne ».

 

12 et 13 août 1937 : Congrès de Carhaix du PNB.

Le Congrès qui réunit trente-six délégués engage le parti nationaliste, financé depuis au moins trois ans par les services de renseignements allemands, dont Debauvais et Mordrel sont devenus des agents, sur une ligne politique pro-allemande qui était déjà depuis longtemps celle de Stur. Raymond Delaporte, que Debauvais avait cherché à mettre en avant, alors qu'il était de plus en plus affaibli par sa maladie, pour contrer l'influence de Mordrel, démissionne de la direction du PNB par opposition à cette dérive pro-nazie incompatible sur le moment avec son orientation chrétienne-démocrate de responsable du Bleun-Brug.

 

Février-mars 1938 : campagne contre la préparation de la guerre contre l'Allemagne Nazie.

Après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne le 12 mars 1938, Breiz Atao affirme que « l'union de l'Autriche et de l'Allemagne est dans la nature des choses ». A propos de la crise des Sudètes, la revue du PNB avance : « On ne peut reprocher au peuple allemand le droit de disposer de lui-même et de se réunir à ses frères allemands ». A partir de février, le parti nationaliste breton intensifie sa propagande et déclenche une campagne d'inscriptions sur les murs des bâtiments publics de Bretagne : « Gwenn ha Du », « La Bretagne aux Bretons », « La France est foutue », « A bas la guerre pour les tchèques », « Contre la guerre impérialiste », « Les Français dehors » etc. Au mois d'avril, un nouveau slogan apparaît sur les murs des villes bretonnes « la France aux Juifs, la Bretagne aux Bretons ». Ce slogan antisémite est une récupération du propos du ministre de l'Intérieur Marx Dornoy qui, devant les propos anti-juifs de la droite à l'Assemblée, tenus notamment par le député du Morbihan Paul Ihuel, s'était exclamé : « Bande de salauds. Et d'abord un Juif vaut bien un Breton ! », ce qui avait donné lieu à une suspension de séance et à des bagarres. L'antisémitisme de Breiz Atao devient alors de plus en plus systématiquement affirmé, la France étant brocardée comme étant sous contrôle des juifs.

 

22 juin 1938 : ouverture du procès des activistes bretons.

Ce procès collectif se transforme en procès de Célestin Lainé qui décide d'en faire un défi et une tribune politique. Lainé entre dans la salle en faisant le salut nazi. A la première question du président, il répond en breton et refusera tout au long du procès de s'exprimer en français, se contentant de faire lire en français des déclarations par son avocat, ce dernier expliquant que c'est « pour attirer l'attention sur la manière dont notre langue bretonne est traitée en Bretagne, dans notre pays, du fait de la domination et des lois françaises ». Lainé s'inspire en cela de nationalistes gallois passés pour sabotage devant la justice anglaise. L'abbé Jean-Marie Perrot, qui a déjà appris le breton à Mordrel, marié Debauvais à Anna Youenou en 1929, comparait comme témoin à décharge pour défendre Lainé. Ce dernier écope finalement de trois mois ferme, les autres de deux, à l'exception de Péresse, à qui sa jeunesse vaut une peine de un mois avec sursis. Debauvais seul, non présent, est condamné à six mois ferme par contumace. Les juges ont évité de prononcer le verdict d'un procès politique, se contentant de juger de banales dégradations sur du bien public.

 

Été 1938 : manifeste anti-fasciste de la Ligue fédéraliste de Bretagne.

Signé par Yves Gestalen, Morvan Marchal, Francis Bayer du Kern, Raffig Tullou, Per Goulven, tous anciens membres du PAB et anciens collaborateurs de Breiz Atao, le manifeste, tout en défendant un front uni des gauche bretonnes face aux formations fascistes et « au capitalisme désordonné et inhumain », écrit: « Nous réclamons le droit absolu, Républicains, Radicaux, Socialistes, Communistes, Libertaires, de lutter pour une société meilleure dans notre cadre le plus cher, dans notre pays, dans notre nation, la Bretagne. La pensée des racistes bretons semble singulièrement dangereuse pour la figure du futur État breton. Un pays aussi varié que le nôtre ne saura s'accommoder d'un État fondé sur le principe unitaire, ni au nom de la race aryenne, ni au nom d'une confession déterminée, ni au nom d'un celtisme imposé de commande. Le national-socialisme allemand nie également l'importance et les droits de la personne humaine ».

Breiz Atao mai 1939

Breiz Atao mai 1939

 

Septembre 1938 « Pas de guerre pour les Tchèques ».

16 500 affiches sont imprimées par le PNB avec ce slogan : elles procèdent non pas d'un pacifisme de principe comme celui des fédéralistes, mais d'une stratégie pro-allemande. Une information judiciaire est ouverte contre Debauvais et Mordrel qui fuient en Belgique. En application du décret-loi de Daladier créant un délit d'opinion en matière d'intégrité nationale le 16 octobre 1938, Debauvais et Mordrel sont inculpés en tant que dirigeants du PNB pour atteinte à l'intégrité du territoire. Le 25 octobre, Debauvais, cherchant à nouveau le procès exemplaire qui servira la publicité de la cause bretonne se constitue prisonnier. Dans une première comparution, il écope de quatre mois fermes. Mais le 14 décembre, Mordrel et Debauvais sont jugés en correctionnelle. Mordrel annonce dans Breiz Atao « le procès de la nationalité bretonne ». Lainé, hostile à Mordrel s'arrange pour mettre le chef breton Debauvais en vedette plutôt que Mordrel. Debauvais est condamné à un an de prison ferme, Mordrel, à un an avec sursis. En représailles, et selon un plan du Kuzul Meur, le conseil secret du mouvement breton, Gwen-ha-Du fait sauter le Monument de la Fédération bretonne-angevine de Pontivy rappelant l'adhésion à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et à la Révolution de 150 Fédérés bretons et angevins emmenés par le futur général Moreau. Au début 1939, le mouvement nationaliste breton fait donc l'objet d'une étroite surveillance policière. Les autorités ont connaissance des voyages en Allemagne de Debauvais, Mordrel, Lainé, Vissault de Coëtlogon, Péresse, du lien des trois premiers avec les agents allemands Wagner et Tevenar, dirigeants des services de renseignement de l'armée allemande (Abwerh II).

 

Août 1939 : l'affaire du Gwalarn.

Un débarquement d'armes allemandes devant servir à un soulèvement nationaliste breton à l'arrière du front est organisé dès juin 1939. Hervé dit « Bob » Le Helloco, avocat stagiaire inscrit au barreau de Quimper, recrute des membres du Kadervenn. Le 26 juillet, se retrouvent à Morlaix plusieurs hommes de Lainé : André Geffroy, éleveur de moutons à Locquirec, Guy Vissault de Coëtlogon, alors élève de l’École des hautes études en sciences sociales, Alain Louarn, instituteur à Quimper, Jacques Bruchet, élève architecte à Paris, Patrick Guérin, qui vient de détruire la statue de Bécassine au musée Grévin à Paris, Ange Péresse et Bob Le Helloco. Le Helloco récupère son cotre côtier, le Gwalarn, au port de Roscoff et la petite troupe d'autonomistes gagne Guernesey. Le 5 août, Le Helloco annonce enfin l'objectif de la mission : retrouver un cargo allemand dans la Manche pour récupérer du matériel. Lainé est dans le cargo qui a appareillé de Hambourg à destination de Vigo dans la nuit du 2 au 3 août et rejoint le bateau des nationalistes. On transborde des caisses et barriques pleines d'armes et de matériel de propagande mais au milieu de la manœuvre une caisse tombe à l'eau. Le soir, le Gwalarn arrive à proximité de la plage des sables blancs à Locquirec. Geffroy arrive enfin avec quelques hommes. On débarque les caisses et barriques du Gwalarn échoué à une dizaine de mètres du rivage et elles sont conduites dans plusieurs voitures vers une villa louée par Jacques de Quelen à Perros-Guirec. La marée n'étant pas favorable, l'équipage ne parvient pas à déséchouer le Gwalarn . Les tracts et les affiches anti-françaises de la caisse perdue sont retrouvés par un pêcheur de Jersey. Les occupants du Gwalarn ont eu le temps de fuir, abandonnant le bateau, mais les autorités françaises sont désormais au courant du complot pro-allemand des nationalistes bretons.

 

29 août 1939 : fuite en Allemagne de Mordrel et Debauvais, arrestation de Lainé

Les deux dirigeants se réfugient en Allemagne avec l'aide des services de renseignement militaire allemands deux jours avant la mobilisation générale. Célestin Lainé est arrêté le 28 octobre 1939 pour « atteinte à la sûreté de l'Etat ». Il est jugé à huis clos puis condamné à cinq ans de prison à la centrale de Clairvaux. C'est la progression de l'armée allemande qui l'en délivrera : Lainé réussit à s'enfuir de sa prison avec d'autres détenus le 14 juin 1940 à la faveur d'un bombardement allemand.

 

19 octobre 1939 : dissolution du PNB.

Les locaux de Breiz Atao sont perquisitionnés, les biens et archives saisis. Tout ce qui touche au mouvement politique et culturel breton va être soumis pendant des semaines à une intense activité policière de perquisitions, de violations de domicile, d'arrestations. Les fiches des Renseignements Généraux établies à cette époque ressortiront à la Libération et seront utilisées pour vérifier les activités pendant la guerre des sympathisants de la cause ou de la culture bretonne.

 

7 mai 1940 : Mordrel et Debauvais condamnés à mort par contumace.

Ils écopent d'abord en leur absence de cinq ans de prison en décembre 1939, puis, comme on vint remettre aux procureurs leurs imprimés clandestins anti-français rédigés depuis l'Allemagne, ils sont condamnés à mort par le conseil de guerre de Rennes. Debauvais et Mordrel travaillent alors pour les services de propagande allemands en animant une émission anti-française en breton entre mai et juin 1940.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Fransez Debauvais au rassemblement de Pontivy, 3 juillet 1940

Fransez Debauvais au rassemblement de Pontivy, 3 juillet 1940

Juin 1940 : recrutement des prisonniers de guerre par les nationalistes bretons

Alors que les troupes allemandes arrivent à Brest le 19 juin, bénéficiant ça et là du travail de sabotage (anecdotique) de quelques militants nationalistes bretons restés au pays comme Péresse et Le Bars , les nationalistes exilés en Allemagne ou en Belgique obtiennent de l'Abwehr la permission de recruter des prisonniers de guerre. Debauvais, Mordrel, Moyse et Geffroy participent à la tentative de recrutement de prisonniers de guerre bretons repartis dans les camps de Bad-Orb, Neu-Brandenburg, Sagan, Moosburg, Mülberg. Seuls 500 d'entre eux, sur 60 000, acceptent de suivre les nationalistes, parmi lesquels des militants bien connus : Augustin Catelliot, Roparz Hémon, Alan Al Louarn, Yann Goulet, Kerlann (Jean Delalande), Joachim Darsel, le capitaine Marty, Kenan Kongar (Jean Kervella). Ils se retrouvent avant et après la cessation des hostilités dans un camp réservé du sud de Berlin, où se réunissent aussi des officiers polonais d'origine ukrainienne couvés par les Allemands, avant de rejoindre la Bretagne. Les recruteurs ne sont pas épargnés par les insultes de Bretons qui les considèrent comme des traîtres. Cet embryon « d'armée bretonne » restera stationné sans armes en Belgique pendant que les Allemands progressent rapidement en enfonçant les défenses françaises.

 

3 juillet 1940, rassemblement de Pontivy et proclamation du Comité national breton.

Des drapeaux noirs et blancs tendus sur le château des Rohan, des discours pleins de forfanterie prononcés du haut d'un perron monumental. Une cinquantaine de militants nationalistes, dont trente ont été libérés avec la complicité allemande, se réunissent pour créer le Comité National Breton, conçu en Allemagne. Debauvais, le président du nouveau président du Comité Exécutif, ne manque pas de souligner la portée symbolique du lieu du rassemblement dans un discours en breton dont la traduction donne ceci:

« Il y a cent cinquante ans, un groupe de Bretons sans mandat, aveuglés par une fausse idéologie introduite en Bretagne par la France, se réunit à Pontivy, avec des étrangers et déclarent qu'ils n'étaient plus Bretons, mais Français. Bien qu'ils fussent persuadés d'introduire ainsi une ère nouvelle en Bretagne, ils ouvrirent en réalité le chemin à la ruine et à la destruction de notre nationalité. Nous, patriotes bretons, accourus aujourd'hui à Pontivy de toutes les parties de la Bretagne, proclamons devant le monde que notre seule patrie est la Bretagne. Nous jurons de défendre, dans toutes les circonstances, envers et contre tous, le droit des Bretons à vivre comme peuple libre... Que Dieu nous protège dans la lutte inlassable que nous ouvrons aujourd'hui pour notre pays. »

Des habitants de Pontivy, des jeunes notamment, manifestent leur hostilité aux nationalistes, immédiatement perçus comme des traîtres. Lainé et ses jeunes compagnons du Kadervenn, sous protection allemande, abusent de l'intimidation et de la violence avec eux. Les mêmes scènes se reproduiront dans d'autres endroits les semaines suivantes, à Quimper notamment.


 

L'Heure Bretonne

L'Heure Bretonne

Monseigneur Duparc

Monseigneur Duparc

12 juillet 1940 : Monseigneur Duparc condamne le séparatisme.

Dans un avertissement solennel publié dans la Semaine religieuse de Quimper et de Léon, avec instruction de le lire en chaire, l'évêque condamne vigoureusement les idées séparatistes:

« Quatre siècles d'histoire nationale commune, malgré les dissentiments qui ne regardent que nous, ont intimement resserré nos liens de cœur avec la France. Notre sang versé sans compter sur terre et sur mer lui a prouvé notre fidélité ardente. Notre vie intellectuelle, notre vie sociale, notre vie économique ont été constamment mêlées à la sienne... Nous lui sommes liés indissolublement. Nous ne la trahirons pas à l'heure de la douloureuse épreuve. Jamais Breton ne fit trahison. Potius mori quam foedari ».

Les journaux reçoivent des Allemands l'ordre de censurer le texte. Malgré tout, l'évêque de Saint-Brieuc, François Marie Serrand, prend le relais de Monseigneur Duparc en envoyant le 21 juillet une lettre semblable à ses prêtres.

Les autorités militaires et de renseignement allemandes comprennent, à travers l'attitude de condamnation des autonomistes par une hiérarchie catholique dont ils jugent l'influence décisive sur l'opinion bretonne, que la population dans son ensemble est très hostile au séparatisme des nationalistes bretons. Comme le Maréchal Pétain et le nouveau régime paraissent prêts à s'engager dans une attitude de collaboration avec l'occupant, la carte bretonne devient bien moins intéressante pour lui. Dès la mi-juillet, Von Ribbentrop donne ses instructions qui réduisent à néant le rêve des nationalistes bretons d'un État breton séparé sous tutelle allemande, espoirs appuyés pourtant sur des hypothèses sérieusement examinées jusqu'en juillet-août 1940 par Werner Best, Otto Abetz, Göring et Hitler lui-même :

« - Les mouvements séparatistes en Bretagne ne doivent plus être encouragés ;

- la collaboration avec les Bretons doit se limiter désormais au recrutement d'agents compétents dans la lutte contre l'Angleterre et à l'action en Irlande ;

- tout mouvement insurrectionnel contre le gouvernement français devra être évité »

 

14 juillet 1940 : premier tirage de l'hebdomadaire L'Heure Bretonne

Le nouveau journal du PNB est tiré d'abord à 55 000 exemplaires, financé par les services de propagandes allemands. Le premier numéro fait la part belle au «Rassemblement de Pontivy». L'Heure Bretonne, redescendra à 8000 exemplaires en mai 1941, remontant ensuite à 30 000 exemplaires imprimés. La diffusion assez large de L'Heure bretonne et les nouvelles perspectives et visibilités offertes par l'occupation et l'argent allemand aux nationalistes bretons vont renforcer le PNB. Le contenu de L'Heure Bretonne sera critique vis-à-vis de Vichy, mais pro-allemand, anti-anglais, raciste, antisémite, hostile à la Résistance, aux franc-maçons, pratiquant au besoin la délation.

Profitant de la nomination à Rennes d'un Gouverneur de Bretagne, le général Weyer, L'Heure bretonne pavoise en ce 14 juillet :

« La Bretagne existe désormais officiellement

Réparant le dédain dont la Bretagne fut pendant 150 ans l'objet de la part de l'administration française, les autorités allemandes ont reconnu officiellement l'existence de notre patrie.

1° En créant un poste de Gouverneur de la Bretagne ;

2° En groupant les 5 départements sous son autorité.

Le Général-Gouverneur Weyer s'est installé à la Préfecture de Rennes »

 

L'agence de presse officielle du Reich Deutsch Nachrrichten Büro reprend par une surprenante erreur cette information tendancieuse de L'Heure bretonne : « Afin de remédier à l'oppression dont la Bretagne a souffert pendant cent cinquante ans du fait de l'administration française, les autorités allemandes ont officiellement reconnu l'existence de la province en créant un poste de gouverneur dont l'autorité s'étendra aux départements bretons...».

Le 25 juillet 1940, la radio et les journaux du soir reprennent la « nouvelle » en annonçant la prochaine indépendance de la Bretagne. Toutefois, dès le surlendemain, le responsable de la Propaganda Abteilung en France avertit les chefs d'état major de Bretagne que l'information est erronée.

Les prétentions des activistes du mouvement nationaliste breton sont de toute façon en total décalage avec les préoccupations et les sentiments d'une population qui est très majoritairement et dès le début de l'Occupation hostile aux Allemands. Il y a en effet le souvenir des morts de la Première Guerre Mondiale, les 10.000 soldats bretons tués en mai-juin 1940, l'humiliation de la défaite et des 137.000 prisonniers transférés dès l'été dans les Oflags et les Stalags en Allemagne, les 900.000 réfugiés belges et français ayant tout abandonné qu'il a fallu accueillir, et aussi l'émotion créée par les récents bombardements de l'armée allemande, comme celui de la gare de Rennes en juin 1940 qui fait à peu près 600 morts, dont beaucoup de réfugiés venus du Nord de la France, suite à l'explosion d'un train de munitions.

 

réunion du PNB pendant la guerre

réunion du PNB pendant la guerre

Bagadoù Stourm

Bagadoù Stourm

Décembre 1940 : Raymond Delaporte devient le nouveau dirigeant du PNB

Debauvais, épuisé par sa maladie, sous prétexte qu'il cherche le compromis avec Vichy est mis à l'écart, remplacé par Mordrel. Début décembre 1940, les Allemands encouragent donc le Kuzul Meur à démissionner Mordrel et à choisir Raymond Delaporte, plus compatible avec Vichy et les milieux traditionalistes et cléricaux, moins farouchement séparatiste et anti-français. Mordrel est poussé à s'exiler en Allemagne. Signe d'un retour à un PNB plus proche des idées réactionnaires et conservatrices de la « Révolution Nationale » du Maréchal Pétain, une rubrique « Vie spirituelle » apparaît dans le numéro de L'Heure Bretonne du 14 décembre 1940 qui annonce la démission de Mordrel et l'arrivée à la tête du PNB de Delaporte. Mais « L'Heure bretonne » de Delaporte continue à porter les engagements nationalistes, racistes, antisémites, anglophobes et d'adhésion à l'Europe nouvelle de l'équipe précédente, du moins jusqu'en 1943, avant que le vent ne commence à tourner après Stalingrad. Se démarquant cependant de la stratégie de Mordrel, Raymond Delaporte cherche à faire avancer la revendication autonomiste auprès de Vichy à qui il déclare son loyalisme. Le PNB de Raymond Delaporte va connaître un certain regain au niveau du militantisme, triplant le nombre d'adhérents par rapport à l'avant-guerre dès 1941. Selon Alain Deniel et Bertrand Frélaut, les effectifs du PNB auraient été de l'ordre de 2500 à 3000 adhérents pendant la guerre. Cette estimation s'appuie sur une déduction à partir d'un rapport des Renseignements Généraux du Morbihan. Kristian Hamon réévalue à la baisse le nombre d'adhérents du PNB pendant l'occupation. A l'issue d'une enquête patiente, il évalue les effectifs maximums du PNB pendant la guerre à 1500, en comptant la Loire-Inférieure, et ceux des militants actifs à 300. Le PNB compte grâce à l'argent des Allemands, venant de l'Abwehr puis du SD, environ 60 permanents appointés pour le Parti et L'Heure bretonne.

 

Début 1941, création des Bagadoù Stourm,

Ce service d'ordre et groupe d'entraînement para-militaire de jeunesse du PNB est mis en place par Raymond Delaporte sous la direction de Yann Goulet alors qu'il cherche à contrer l'influence de Célestin Lainé, le dirigeant charismatique du Kardervenn, lâché provisoirement par les Allemands à cause des scandales à répétition que créent ses gours turbulents sur leurs lieux de cantonnement (au manoir de Kerriou, dans la région de Gouézec, notamment) où ils se conduisent comme « des soudards en pays occupé », selon la formule de Mordrel. Dès 1941, alors que Lainé est obligé de suspendre ses entraînements militaires, plusieurs membres du Kardervenn deviennent des agents appointés des services de renseignement allemands de l'Abwerh, spécialisés dans la surveillance et la délation. Ils le resteront tout au long de la guerre, comme d'autres nationalistes, qui seront recensés par les Allemands comme des agents de la Gestapo. Par différence avec le service spécial de Lainé, faut-il considérer les Bagadoù Stourm comme des scouts autonomistes aux pratiques calquées sur les Camps de Jeunesse du régime de Vichy, bien moins engagés dans une dérive fasciste ? Rien n'est moins sûr.

Les mots d'ordre de Yann Goulet aux Bagadoù Stourm, rappelés par Yann Goulet depuis son exil irlandais après-guerre, sont sans équivoque :

« Je vous invite à être des soldats.

Le Parti national breton dispose maintenant d'une Armée de volontaires. Armée avec un grand A.

Nous avons assez attendu des autres notre salut ; à nous de le gagner. Un bonheur se mérite, il se gagne durement.

Nous suivrons la trace de nos pères qui furent des héros et qui savaient mourir ».

Les jeunes du service d'ordre du PNB sont mis à contribution dans des Congrès et manifestations publiques qui s'entourent d'une liturgie militaire calquée sur celle des Nazis. Les bottes, l'uniforme sont noirs : un brassard ornementé d'un triskell et un calot noir d'où pendent deux rubans à l'écossaise, donnent une couleur celtique à l'ensemble. Le salut se fait à l'hitlérienne et les jeunes au garde-à-vous forment une haie d'honneur pour les Congrès du PNB et ses démonstrations. Le mouvement des Bagadoù Stourm est rebaptisé Strolladoù Stourm en 1943 (pour les initiales S.S, douces aux oreilles de l'Occupant, comme le Service Spécial de Lainé) : c'est une organisation de jeunesse d'autant plus menaçante qu'elle semble bénéficier de l'appui des troupes d'occupation et que ses symboles, jusqu'au drapeau à croix noire sur fond blanc, évoquent ceux des occupants allemands. Yann Goulet dans L'Heure bretonne du 4 juillet 1942 incitait les jeunes Bretons à faire « l'Europe nouvelle » dans le cadre du Reich, se réjouissant de l'effondrement de la République qui, selon lui, répandait « une odeur de compromission, de relents maçonniques, de grasses senteurs des Juifs ». Goulet s'était rendu en Allemagne nazie pendant les jeux olympiques de Berlin et il en avait gardé un certain attachement aux thématiques et aux parades du nazisme. Les camps de jeunesse des Bagadoù Stourm ont rassemblé quelque 400 jeunes militants et sympathisants du PNB. Certains d'entre eux ont pratiqué le coup de poing avec la population qui les considérait comme des « traîtres » et des « fascistes » à Landivisiau en août 1943 lors du camp d'été de Saint-Herbot, ou plus tard à Botmeur et à La Feuillée, dans les Monts d'Arrée. Fin 1943, certains d'entre eux rejoindront Lainé dans une voie de collaboration militaire avec les troupes d'occupation. Néanmoins, des membres isolés des Bagadoù Stourm, ou même des petits groupes pourront aussi rejoindre la résistance, comme dans le pays de Saint-Nazaire un noyau de jeunes militants du PNB (9 militants, vendeurs de « L'Heure bretonne » et des sympathisants) va constituer le groupe de résistants Liberté dont Jean-Jacques Monnier a retracé l'histoire.

 

20 mars 1941 : parution du premier numéro de La Bretagne.

Le quotidien régionaliste fondé par Yann Fouéré bénéficie du financement de Jacques Guillemot, directeur des conserveries Pierre Chancerelle à Quimper, disciple de Maurras et partisan de la collaboration politique et économique. Parmi les souscripteurs, on trouve aussi Mme Friant, propriétaire de la biscuiterie « Les Filets bleus », Hervé Budes de Guébriand, le tout puissant président de l'Union des syndicats agricoles du Finistère et des Côtes-du-Nord, H. du Fretay, sénateur maire de Ploaré. En 1943, le tirage de La Bretagne, journal du soir, est d'environ 16 000 exemplaires tirés (2000 de moins que l'Ouest-Eclair) pour plus de 7000 vendus, avec un millier d'abonnements. Ses abonnés appartiennent en général aux classes les plus aisées. Le journal, comme l'Heure Bretonne, dont il se démarque par sa fidélité obséquieuse à Vichy, est violemment anti-anglais, anti-communiste, voue aux gémonies la IIIe République, les franc-maçons, les méridionaux et la gauche laïque. Des chroniques antisémites y paraissent au moment des persécutions contre les juifs dans la chronique collective signée du pseudonyme Lan Hag Herve, regroupant des artistes, écrivains, militants comme Xavier de Langlais, Youenn Drezen, Alain Le Louarn, Jean Piette, Yves Ollivier.

 

30 juin 1941 : Nantes et la Loire-Inférieure, séparés de la Bretagne

Après de nombreuses hésitations, Pétain décide par un décret en date du 30 juin 1941, mais publié le 1er juillet 1941, de fixer le cadre géographique de la préfecture régionale de Bretagne en la réduisant aux quatre départements d'Ille-et-Vilaine, des Côtes-du-Nord, du Morbihan et du Finistère, avec Rennes comme capitale. Nantes et le département de Loire-Inférieure sont détachés de la Bretagne pour être rattachés à la préfecture régionale d'Angers. Le lobbying des milieux économiques nantais a porté ses fruits, la nouvelle division régionale s'adapte aussi au périmètre de l'administration militaire allemande.


 

Mai 1942 : congrès fondateur de l'Institut Celtique de Bretagne.

L'Institut, créé sous l'égide allemande, est chargé de faire renaître la personnalité culturelle originale de la Bretagne par-delà cent cinquante ans d'acculturation post-révolutionnaire, selon les vues de Roparz Hémon, qui en devient le Président. L'Institut Celtique est constitué de onze commissions : Langue bretonne, Langue française, Beaux-Arts, Architectures et sites, Musique et spectacles, Sciences, Economie, Organisation sociale, Propagande, Documentation, Relations extérieures. La vie de l'Institut celtique se prolongera jusqu'en mai 1944, dominée par le leadership de Roparz Hémon et son ambition de bretonniser au maximum la vie et les échanges intellectuels en Bretagne.

Le journal "La Bretagne" de Yann Fouéré

Le journal "La Bretagne" de Yann Fouéré

Juillet 1941 : Roparz Hémon responsable des émissions bretonnes de Radio Bretagne.

Celles-ci se mettent en place sous la responsabilité du Sonderfürher Leo Weisgerber. Recruté par lui en mars 1941, Roparz Hémon est nommé responsable des émissions en breton en juillet 1941. Peu avant, en janvier 1941, Hémon avait créé Arvor, un hebdomadaire des amis de la langue bretonne d'abord bilingue, puis entièrement monolingue breton à partir d'août 1942. Les émissions bretonnes de Radio Rennes-Bretagne (ou Roazon-Breiz), filiale de Radio-Paris financée et contrôlée par les Allemands et les services de la Propaganda Staffel, sont animées par Fanch Elies, Youenn Drezen, Meavenn et quelques autres comme René-Yves Creston. Elles ne sont pas beaucoup écoutées mais le contenu des chroniques et émissions bretonnantes est publié dans Arvor, Gwalarn, voire L'Heure bretonne.

 

Juillet 1941 : institution du peurunvan, le breton unifié.

Le 8 juillet 1941, divers écrivains bretonnants, linguistes, grammairiens, s'entendent ainsi pour unifier les deux orthographes alors en vigueur, celle regroupant les dialectes de Cornouaille, Léon, Trégor, et celle du Vannetais. Dans une lettre à Meven Mordien (pseudonyme de René Le Roux) datée du 26 juin 1941, Roparz Hémon confie que les Allemands et Léo Weisgerber n'ont pas été étrangers à cet acte d'unification qui avait des visées plus politiques que culturelles : « L'ordre de parachever l'unification de la langue est venu du gouvernement allemand ». Radio Rennes va essayer la prononciation systématique de cette langue bretonne nouvelle unifiée et sera donc difficilement compréhensible pour le peuple, les bretonnants de naissance. Radio-Breiz semble de toute façon avoir eu des difficultés d'écoute en Basse-Bretagne, faute d'émetteurs suffisamment puissants.

 

Mars 1942, Yann Fouéré prend le contrôle sur La Dépêche de Brest et de l'Ouest.

Le journal, particulièrement lu dans le Finistère, tire à 60 000 exemplaires. Il appartenait jusqu'alors à un groupe d'actionnaires présidé par le sénateur-maire radical de Brest, Victor Le Gorgeu, qui, quoique peu favorable au Front Populaire, avait refusé les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juin 1940 avec 79 autres parlementaires. Le préfet Ripert avait déjà réussi à le destituer de ses fonctions de maire le 30 décembre 1941 après que Le Gorgeu ait refusé de voter une motion de confiance à Pétain. Le journal est repris en main par Fouéré avec l'appui allemand. Ce dernier va accentuer la ligne éditoriale collaborationniste de La Dépêche. La Dépêche de Brest ouvre ainsi une chronique en 1942 intitulée : «Avec ceux de la Légion » valorisant la croisade anti-bolchevique de jeunes volontaires bretons.

 

Mai 1942, reparution de Stur, un organe de plus pour soutenir la collaboration totale

Stur continue à faire paraître sa prose favorable aux idées nazies au côté d'autres revues financées par les allemands, Nemeton de Morvan Marchal (membre du Rassemblement National Populaire de Marcel Déat entre mars 1941 et juillet 1943), une revue néo-druidique et raciste, et Galv de Fanch Elies et Hervé Le Hélloco.

Octobre 1942 : création du Comité Consultatif de Bretagne

Sous l'impulsion du préfet régional Jean Quénette, ancien député de Lorraine, en poste depuis le printemps 1942 en remplacement de François Ripert, cible du mouvement breton, le Comité Consultatif de Bretagne est conçu comme une assemblée consultative dont les membres sont nommés. Son rôle est extrêmement limité puisqu'il a pour « mission d'étudier, donner son avis, présenter ses suggestions sur les questions culturelles, linguistiques, folkloriques et, en général, tout ce qui peut intéresser les traditions et la vie intellectuelle bretonne ». On y trouve surtout des notables, hommes politiques et intellectuels de droite et proches de l'Emsav, présidents d'association régionaliste conservatrices : Régis de l'Estourbeillon, Pierre Mocaër, Joseph Martray, rédacteur en chef de La Dépêche, Taldir Jaffrennou, Yann Fouéré, Jean-Marie Perrot, Hervé Budes de Guébriant, le président de la Corporation agricole ; Edgard de Kergariou, sénateur-maire de Lannion, Jean des Cognets, le président du Conseil d'administration de L'Ouest-Eclair...

 

1942 -1943 : Lainé propose obstinément aux Allemands de lever une « armée bretonne »

Dès 1942, Célestin Lainé cherche à convaincre les Allemands de l'opportunité de constituer une formation militaire bretonne pour combattre les communistes. Lainé remet ainsi à Hans Grimm, bras droit de Pulmer, chef du SD de Rennes, qui mène la lutte contre la Résistance, des rapports sur les activités de son Service Spécial (SS) qui remplace le Kadervenn. Le 19 février 1943, l'idée est émise par Grimm et Lainé de soustraire de jeunes Bretons au STO et de les intégrer dans une division SS bretonne, sous commandement breton et utilisée en Bretagne. Finalement, les Allemands décident de temporiser et d'attendre que la division SS Wallonie soit créée afin d'en constater les résultats. En mars 1943, Lainé, qui cherche à prendre son indépendance par rapport au PNB, produit un nouveau rapport en vue de la création d'un « corps de troupes bretons contre les débarquements » sur la base de son Service Spécial, ce qui est l'occasion pour lui de demander des armes aux Allemands. Le 27 octobre 1943, Lainé confie aux Allemands un dernier rapport pour former une « Unité militaire bretonne » spécialisée dans la « répression du terrorisme », c'est à dire de la résistance, appuyant l'armée et la police allemandes grâce à sa connaissance du terrain et de la langue. Lainé propose tout de go l'intégration de son Service Spécial dans la SS allemande

Célestin Lainé en uniforme SS

Célestin Lainé en uniforme SS

12 décembre 1943 : assassinat de l'abbé Perrot

L'abbé est assassiné dans un chemin creux, sans doute par un jeune résistant communiste, alors qu'il revenait de dire une messe à la Chapelle Saint-Corentin, située à quatre kilomètres de Scrignac.

Un mois plus tôt, le 11 novembre, le nom de l'abbé Perrot était apparu en tête d'une liste de collaborateurs affichée sur le monument au mort de Scrignac. Ce même 11 novembre 1943 où Lainé et le colonel Hartmut Pulmer, chef du SD de Rennes, signaient la convention pour la création de l'unité SS bretonne sous commandement du SD allemand et non de la Wehrmacht.

Deux mois plus tôt, le 4 septembre 1943, le cousin de Mordrel, Yann Bricler, l'ancien administrateur de Stur, industriel et affairiste quimpérois, qui n'appartenait plus à la direction du PNB dont il avait été écarté avec Mordrel, était exécuté par la Résistance sur ordre du BCRA, les services anglais, suite à des dénonciations de sa part.

C'était un proche de l'abbé Perrot, un habitué du presbytère de Scrignac. Dans le coffre de Bricler, on trouva des documents de signalement destinés aux Allemands à partir d'informations émanant de l'abbé sur la receveuse des postes de Scrignac, Mme Duperrier, sympathisante communiste, et son mari, communiste, qui avaient fait jouer la Marseillaise par un haut-parleur sur la place de Scrignac le jour de la prise de l'Afrique du Nord par les Américains et qui mobilisaient la population contre les Allemands.

Parallèlement, à cette époque, Yann Vari Perrot, en pleine chasse à la résistance, publie plusieurs articles anticommunistes, dont ceux d'Herri Caouissin, dans sa revue Feiz ha Breiz. Chacun sait dans la région de Scrignac qu'il reçoit dans son presbytère régulièrement des autonomistes prônant la collaboration (Raymond Delaporte, Célestin Lainé, Mordrel, Tadir-Jaffrennou, Debauvais...), mais aussi des Allemands, dont certains hauts gradés.

Les raisons sont donc multiples pour que la Résistance décide de faire un exemple en l'exécutant comme traître, car ce n'est pas tant le curé anti-communiste ou l'autonomiste qui a été visé, mais bien le collaborateur. Son assassinat s'inscrit ainsi parmi douze exécutions commises dans le Finistère entre décembre 1943 et janvier 1944. Le mouvement breton n'est pas visé plus que les autres collaborateurs, même si trois militants nationalistes collaborateurs sont abattus, un autre évitant de justesse une exécution.

Les obsèques de l'abbé Perrot célébrées sous la garde des soldats allemands et en présence de tous les dirigeants nationalistes bretons par son meilleur ennemi, Monseigneur Duparc, ont lieu le mercredi 15 décembre dans une atmosphère tendue, le village étant en état de siège. Lainé, accompagné par quatre hommes du Service Spécial, dont Jasson, organise une cérémonie druidique pour rendre hommage à son ami. Ange Péresse propose à Lainé de baptiser l'unité SS qu'il commande du nom de Perrot. Le 15 décembre, les 33 premiers volontaires du Bezen Cadoudal votent à main levée l'appellation de Bezen Perrot. C'est à ce moment que la direction du PNB et Alan Al Louarn (Alain Louarn) rendent publique une lettre privée où Perrot désavouait, en écrivant à Madame Botros, non la collaboration avec l'Allemagne en tant que telle, mais le néo-paganisme de Lainé et de son Service Spécial. A l'inverse, Debauvais, mourant, va saluer avec chaleur la formation de l'Unité SS Perrot, « première formation bretonne armée depuis l'armée chouanne ».

 

Mars 1944 : les hommes de Lainé reçoivent l'uniforme SS.

Le Bezen Perrot est une unité de la SS rattachée à la police spécialisée dans la répression allemande, le SD-SIPO. De la fin décembre 1943 à mars 1944, les membres du Bezen opèrent en civil, armés de pistolets. Ils reçoivent des cours de télégraphie, de morse, de montage et démontage d'armes, mais aussi des leçons de langue bretonne et allemande, de celtologie, d'histoire et de géographie de la Bretagne. Ils montent la garde devant l'immeuble de la Gestapo à Rennes, participent à des arrestations avec les policiers du SD, surveillent des prisonniers. Les hommes du Bezen ne recevront que trois mois après leur incorporation l'uniforme de la SS et le calot à la tête de mort.

Kristian Hamon a identifié 66 membres clairement connus du Bezen, auxquels on pourrait ajouter quelques recrues tardives. Sur 60 membres, dont il a été possible de définir le lieu de naissance, 16 sont originaires des Côtes-du-Nord, 14 du Morbihan, 13 du Finistère, 10 d'Ille-et-Vilaine, 5 de Loire-Inférieure, et 2 de l'extérieur de la de Bretagne. Sébastien Carney parle lui d'entre 70 et 80 membres du Bezen Perrot à un moment où à un autre. Mordrel parle lui de 72 hommes qui auraient accepté d'intégrer la Formation.

En 1944, la moyenne d'âge des membres du Bezen Perrot est de 22 ans. Le recrutement de l'unité est globalement moins populaire, plus bourgeois et éduqué, que d'autres milices fascistes pratiquant la collaboration armée. Bon nombre des membres du Bezen ont leur baccalauréat, certains lisent Nietzsche, Ernst Von Salomon, Ernst Jünger. Certains ont adopté la mystique néo-païenne de Stur et de Lainé, d'autres restent des jeunes bourgeois chrétiens traditionalistes en croisade pour l'Occident contre le communisme. Jean Chanteau dit « Mabinog », l'amant de Meavenn, est le responsable chargé du renseignement, du service d'enseignement et de l'organisation technique des opérations. Il est moins soumis à Lainé et moins arrogant avec la troupe que les autres officiers : Léo Jasson dit « Gouez », Louis Feuntren, dit « Le maître », Ange Péresse dit « Cocal » sont les autres lieutenants de Lainé.

 

Juin 1944 : Vissault de Coëtlongon au secours des Badadoù Stourm braqueurs

Au printemps 44, pour faire rentrer de l'argent dans les caisses du PNB, à qui l'Allemagne a retiré ses subsides, fâchée de son recentrage opportuniste, et prenant le parti de l'autre composante, clairement nationale-socialiste, du mouvement autonomiste breton, celle de Lainé et de Mordrel, Yann Goulet conçoit un projet de cambriolage de la perception de Pouancé, dans le Maine-et-Loire, en se faisant passer avec ses compagnons pour des FTP. A cinq kilomètres de Pouancé, Yann Goulet et ses compagnons, L'Haridon, Hernot, Joly, sont rejoints par des gendarmes alors qu'ils sortent de la perception avec 600.000 francs. Une course poursuite à vélo a lieu, des coups de feu sont échangés mais finalement Goulet parvient à s'échapper avec une partie du butin qu'il remet à ses chefs. Les trois autres compagnons de Yann Goulet sont arrêtés, chacun en possession d'un port d'arme accordé par les Allemands. Conduits à la Gestapo de Rennes, les braqueurs sont libérés sur intervention de Guy Vissault de Coëtlogon, ancien de Gwenn-ha-Du et de l'opération de débarquement du Gwalarn. Toujours membre du PNB, celui est devenu agent appointé de la Gestapo au début de la guerre, officier de la LVF, puis agent de Herman Bickler, le colonel SS, l'ami autonomiste alsacien des nationalistes bretons depuis 1927, pour infiltrer la résistance et démanteler ses réseaux. Vissault a fait tomber le réseau « Bordeaux-Loupiac » spécialisé dans l'évasion des aviateurs alliés tombés en territoire occupé en octobre 1943, il a infiltré plusieurs maquis bretons entre l'automne 43 et l'été 44 avec d'autres autonomistes du PNB qu'il a recrutés : le Locminois Patrick Guérin, Jos-Yann Le Martolod, Roger Le Neveu, dit Le Légionnaire, et Joseph Le Ruyet. Ces gestapistes bretons font preuve de cruauté. Parmi ces hommes, se distingue tout particulièrement Joseph Le Ruyet, spécialiste de l'infiltration des maquis : cet ancien des Bagadoù Stourm, était avant-guerre surveillant d'internat à Loudéac. Le Ruyet et ses acolytes sont d'autant plus redoutables qu'ils utilisent la langue bretonne pour s'attirer la confiance des paysans ou des commerçants susceptibles de ravitailler les maquis.Le Ruyet était présent au Château des Rohan à Pontivy le 3 juillet 1940.

Yann Goulet

Yann Goulet

Le Bezen Perrot

Le Bezen Perrot

Décembre 1943 - août 1944, opérations meurtrières contre la Résistance

Si l'on compte les autonomistes et les sept anciens membres du PNB du groupe Vissault de Coëtlogon, au côté du Kommando de Landerneau, ceux du groupe d'Action (Georges Tilly de Perros Guirec), ce sont en tout 80 à 90 nationalistes bretons agissant sur les théâtres d'opération avec d'autres collaborateurs français du SD, de la milice (ou Franc Garde), le Groupe Action du PPF, le SSP (Selbstschutzpolizei, groupe d'auto-défense), qui vont participer activement à la guerre contre la Résistance au côté des Allemands. C'est donc un tout petit nombre de nationalistes bretons, surtout rapporté aux effectifs de la Résistance bretonne, une des plus vigoureuses du territoire français, qui a sévi dans la collaboration militaire, auquel il faut ajouter les informateurs et des membres de la LVF passés par les rangs nationalistes, mais cet engagement extrémiste a été préparé et en partie motivé par la collaboration idéologique et politique de plusieurs dirigeants, intellectuels, journalistes du mouvement nationaliste. Le climat d'anti-communisme, d'anti-gaullisme et de germanophilie de la presse nationaliste ou régionaliste bretonne en 1942 explique aussi que des jeunes élevés dans un climat catholique, réactionnaire ou conservateur, aient pu choisir à ce moment là d'adhérer aux organisations nationalistes, moins par passion de l'indépendance, que par envie de contribuer à la construction de l'Europe nouvelle délivrée des barbares communistes et revivifiée aux vertus du nordisme.

Ainsi, le cas de Jean-Marie Bouëssel du Bourg est exemplaire de l'itinéraire de jeunes issus de familles catholiques bien-pensantes et aisées, des anciens séminaristes, des idéalistes culturellement de droite, qui vont s'engager dans les formations para-militaires du mouvement nationaliste breton. Jean-Marie Bouëssel du Bourg découvre L'Heure Bretonne avec son père, il s'engage en 1941 dans le service spécial de Lainé, et la suite logique pour lui sa volonté d'engagement dans la formation SS Perrot en juin 1944, alors qu'il n'a que dix-neuf ans. Un engagement pour Dieu et la Bretagne, le combat anti-communiste et l'Europe nouvelle.

Entre la fin 1943 et la fin juillet 1944, le Bezen Perrot, le SD et ses collaborateurs français travaillant ou non sous uniforme allemand opèrent souvent en complémentarité avec la Wehrmacht, constituée à partir de juillet 1944 de la deuxième division parachutiste, d'éléments de la Kriegsmarine, de l'organisation Todt, des Feldgendarmes, mais aussi des « russes blancs » de la division Vlassov (des mercenaires géorgiens, ukrainiens, azerbaïdjanais…). Le Bezen Perrot va opérer contre la Résistance à Guer, Baud, Bubry, Camors, Quistinic, Callac, Saint-Nicolas-du-Pelem, près de Châteaugiron, à Combourg, à Locminé, à Rennes, près de St Malo, à Vannes, Arradon, Malansac, Maël-Pestivien, St Vincent sur Ouest, St-Jean-Brévelay, Guéméné-sur-Scorff, Uzel, Bourbriac, Scrignac, Broualan, St Marc sur Couesnon.

Pillages, incendies de fermes, tortures diverses pratiquées de manière systématique sur les suspects de résistance ou les résistants avérés, exécutions sommaires, humiliations seront à mettre à l'actif du SD de Rennes comme de ses supplétifs du Bezen Perrot.

La procédure engagée à la Libération contre Fritz Barkenow, adjoint d'Hartmut Pulmer, permet de faire une première estimation de ce qu'ont coûté aux bretons la répression du SD et de ses collaborateurs bretons : 1300 personnes interrogées et torturées à Rennes puis pour certaines disparues dans des camps de déportation ou fusillées. Il est certain que les soldats du Bezen Perrot ont participé à des opérations qui ont conduit à torturer des centaines d'hommes et de femmes partout en Bretagne, et à éliminer des centaines de résistants ou suspects, qu'ils aient succombé en déportation, des suites de leurs blessures, ou qu'ils aient été fusillés, exécutés sur le lieu de leur interpellation sans « procès ».

Le sentiment d'agir dans une guerre civile, où l'on est tué si l'on ne tue pas, l'ambiance de groupe et la chimère chevaleresque de l'unité d'élite, l'habitude de se sentir différents, en tant que « Bretons conscients », de « compatriotes » que l'on méprise, la déshumanisation de l'adversaire, terroriste rouge, français jacobin, mauvais breton, le risque, l'habitude prise de la violence, la fête et l'orgie après les rafles et les combats ou pendant les interrogatoires, l'endoctrinement préalable de jeunes esprits, la défaite presque assurée au bout, la peur de faire preuve de faiblesse, de se déshonorer devant les autres, tout doit contribuer à anesthésier les résistances morales des hommes du Bezen, sans parler des instincts cruels qui se réveillent avec la toute-puissance et la guerre, et à rendre tolérable ou même jouissive la violence et la cruauté.

 

Août 1944 : la retraite vers l'Allemagne

Le 1er août, les troupes de Patton franchissent le Couesnon à Pontorson et pénètrent en Bretagne. En fin de journée, une première colonne blindée alliée arrive au nord de Rennes. Hésitant à investir Rennes, les Américains bombardent la ville, pendant que les Allemands se défendent tout en faisant partir leur dernier convoi de déportés vers l'Allemagne, celui qui sera mitraillé par l'aviation alliée à Langeais. Le 2 août, Ange Péresse rassemble les hommes de la Bezen Perrot, et fait brûler les archives du QG de la rue Lesage, en dehors de quelques papiers personnels de Lainé. Un convoi rassemblant civil et miliciens est organisé à partir du siège du SD alors que les bombardements américains font rage. Les hommes du Bezen et des collaborateurs bretons compromis quittent Rennes pour Paris à bord de trois camions et d'une dizaine de voitures en fin d'après-midi.

Les trois quart des membres de la division Perrot ont gardé leur uniforme SS, une partie est en civil : le convoi embarque aussi l'imprimeur de L'Heure Bretonne, Marcel Guieysse et sa femme, leur fille Denise, Mme Péresse, Roparz Hémon, Jos Youenou, beau-frère de Debauvais, Meavenn, le concierge du Conseil National Breton, les fiancées et enfants des soldats de l'Unité. Quand il arrive à Strasbourg le 15 septembre 1944, le Bezen Perrot est réduit à la moitié de ses effectifs, plusieurs gour ayant déserté, comme Chanteau, certains ayant cherché à s'intégrer aux groupes de FFI dans ces jours d'anarchie en espérant y trouver une protection. Les hommes qui restent fidèles au Bezen, dont trois, Léo Jasson en tête, ont participé à l'exécution de 49 résistants à Troyes avec le SD de Rennes de Pullner, vont suivre les troupes allemandes dans leur repli outre-Rhin. En Allemagne, on leur donne le choix entre continuer la guerre dans la SS, sur le front de l'est en particulier, ou recevoir une formation pour devenir espions et saboteurs en France en travaillant dans la clandestinité pour l'Allemagne. Deux membres du Bezen seront ainsi arrêtés en Bretagne qu'ils avaient rejointe avec ces intentions juste avant la reddition allemande.

Après la défaite allemande, certains membres de la formation Perrot restèrent en Allemagne et parvinrent à s'y faire oublier comme Péresse, d'autres furent arrêtés après avoir essayé de rentrer en France avec des faux papiers, d'autres se firent passer pour des travailleurs du STO sur le retour. Quelques-uns réussirent à gagner l'Irlande (comme Heussaf). D'autres prirent le large pour l'Amérique du Sud, l'Argentine ou le Brésil.

1944-1947 : les nationalistes bretons face à l'épuration

Le procès des membres du Bezen arrêtés, revenus en France et démasqués, commence fin mai 1945. Ils ne sont qu'une vingtaine de membres du Bezen Perrot : le quart des effectifs de l'unité. Parmi eux, Léo Jasson (« Gouez »), qui poursuivit ses activités après le Bezen dans une division SS combattant à Bastogne en Belgique, et fut interpellé en mai 1945. Le procès établit qu'il fut impliqué dans des actes de tortures et exécutions, notamment dans le bois de Colpo. Il est condamné à mort. Tout comme André Geffroy (« Ferrand »), accusé d'avoir exécuté trois résistants dans la prison de Redon. Les deux nationalistes sont exécutés au stand de tir de Coëtlogon à Rennes le 17 juillet 1946.

Ce sont les seuls membres du Bezen Perrot condamnés à mort et exécutés. Six condamnations à mort par contumace sont prononcées contre les plus responsables des actes barbares commis contre la Résistance et la population bretonne. Des condamnations de travaux forcés à perpétuité, pour 20 ans, 10 ans sont aussi prononcées mais beaucoup de ces peines seront commuées, comme pour d'autres collaborateurs français, et les anciens du Bezen libérés après 4 ou 5 ans d'emprisonnement.

La proportion de condamnés à mort chez les Miliciens d'autres groupes ayant sévi en Bretagne contre la Résistance (ceux du groupe Action du PPF, ceux de la Selbstschutzpolizei) ou de collaborateurs français du SD, a été plus forte, certainement parce que les hommes du Bezen Perrot les plus impliqués n'ont pas pu être traduits devant les juges.

Des nationalistes bretons d'autres groupes de collaboration traquant la résistance sont exécutés eux aussi. Hervé Botros, qui infiltrait les maquis en servant d'indicateur pour le Kommando de Landerneau du commandant nazi Herbert Schaad, et qui avait accompagné la fuite du Bezen Perrot en Allemagne, est jugé le 25 septembre 1945 à Quimper et condamné à mort. Joseph Le Ruyet, qui se vantait en prison d'avoir tué lui-même une centaine de patriotes et Guy Vissault de Coëtlogon, sont fusillés, le premier le 5 novembre 1946, le second au fort de Montrouge à Paris, après avoir été arrêté à Sens par les Américains.

La Bretagne est la deuxième région française libérée, une région où la guérilla des maquis et sa répression impitoyable par les troupes allemandes aidées des collaborateurs, ont été extrêmement fortes. Les combats prolongés entre la résistance et les troupes allemandes, violents et meurtriers se poursuivent jusqu'en mai 1945 dans les ports de Lorient et de St Nazaire : 204 FFI tombés sur les fronts de Lorient et de la Vilaine, au nord-ouest de la poche de Saint-Nazaire. Ce contexte, les souffrances et humiliations de l'occupation, les 3743 déportés bretons, dont la moitié périrent en camps de concentration, les 2776 fusillés bretons, le millier de Résistants tués aux combats, auraient pu favoriser la vengeance incontrôlée contre les vaincus, et tout ce qui s'était rapproché de près ou de loin des occupants. La Bretagne aurait pu connaître une épuration très violente, extra-judiciaire et portée par les tribunaux de la Libération.

Contrairement à la légende noire de la Résistance et de la Libération qu'ont voulu propager les dirigeants nationalistes collaborateurs après la guerre, souvent depuis leur exil, relayée ensuite par une partie non négligeable du mouvement autonomiste quand il s'est reconstitué, il n'en a rien été.

Mordrel dans Breiz Atao (1973) parle ainsi d'une « orgie de sang » à la Libération, d'une « rafle monstre » organisée contre les nationalistes bretons par le général Allard et le commissaire de la République pour les quatre départements Victor Le Gorgeu, d'une justice emmenant les prévenus à l' « abattoir ». Yann Fouéré évoque lui dans La Bretagne écartelée (1962), « l'anarchie des mois rouges de l'été et de l'automne 1944 dont furent victimes, à côté d'une poignée de coupables, des dizaines de milliers d'innocents ». Il rapporte encore dans une Histoire résumée du mouvement breton (Cahiers de l'avenir de la Bretagne, Editions Nature et Bretagne, 1977) qu' « en Bretagne, la mise en pratique de l' « épuration » et de la répression n'ont pas eu seulement pour but de réprimer les « menées de collaboration ». Elles ont surtout été utilisées pour décapiter le Mouvement breton. Elles sont une réaction jacobine contre les tendances « centrifuges » du Mouvement breton et les atteintes portées par lui au dogme de l'indivisibilité de l’État. Elles adoptent à son égard les méthodes utilisées pendant la période révolutionnaire pour éliminer les « Chouans » et les « Fédéralistes ».

La réalité est assez éloignée de cette interprétation victimaire qui brouille les cartes et inverse les rôles. Certes, dans le climat de suspicion justifiée vis-à-vis de l'Emsav, et de ferveur patriotique de la Libération, les militants bretons ont dû vivre dans une certaine anxiété pendant quelques mois. Évidemment, compte tenu de la notoriété publique des accointances allemandes des chefs, de la collaboration armée de plusieurs jeunes, et de leurs manières d'être calquées sur les mouvements fascistes, les militants et sympathisants du PNB ont été particulièrement suivis, surveillés, et certains enfermés et interrogés par les RG, la DST, les renseignements militaires. Le PNB était qualifié de « mouvement de collaboration » par les autorités de la Libération en Bretagne. C'était même le plus gros mouvement politique de collaboration. L'exigence de purification de la nation se purgeant de ses traîtres pour construire une France nouvelle, régénérée, et venger les camarades victimes de la Collaboration et du nazisme, était effectivement portée dans les discours, les tracts et les affiches de la Résistance, communiste en particulier.

Le comité d'histoire de la seconde guerre mondiale parle de 9000 exécutions sommaires imputables à la résistance dans l'ensemble de la France sous l'occupation, pendant et après la Libération. D'après Christian Bougeard, il y eu en Bretagne 243 exécutions sommaires dans les Côtes-du-Nord, 214 dans le Morbihan, 113 dans le Finistère, 11 en Ille-et-Vilaine entre 1944, la fin de l'occupation, et la fin de l'année 1945. Cela relève de l'épuration extrajudiciaire, de l'exécution de collaborateurs, d'indicateurs et de dénonciateurs par la résistance, parfois aussi de l'épuration de voisinage lié à des règlements de compte. Les nationalistes bretons ne sont pas plus ciblés que les autres collaborateurs : selon Luc Capdevilla, une trentaine de nationalistes bretons ont été victimes de la résistance sur 582 personnes abattues par la Résistance dans l'ensemble de la Bretagne, et 95 % ont été exécutés en phase de guerre.

Pour ce qui est de l'épuration judiciaire, par des chambres civiques, à l'échelle des quatre départements de la Bretagne administrative, l'historien Luc Capdevila a recensé 117 militants ou sympathisants du mouvement breton (des PNB pour l'essentiel) sur 2 222 accusés pour indignité nationale. Contre 118 PPF, 99 Francistes, 236 MSR/ RNP avec leurs organisations de jeunesse.

En cour de justice de Rennes, qui traite de crimes plus graves, ceux des agents de l'Abwerh ou de la Gestapo, des miliciens, des soldats de la LVF, on compte 70 nationalistes jugés sur un total 1 299 accusés. Si on estime avec Kristian Hamon que le nombre de militants du PNB devait se situer entre 1200 et 1500 adhérents à la Libération, environ 200 militants bretons poursuivis, cela conduirait à penser que 15 % d'entre eux auront été traduits devant un tribunal d'épuration. Les militants de base du mouvement nationaliste ont été peu inquiétés, semble t-il, même si, en théorie, le simple fait d'appartenir au PNB, ou d'être soupçonné d'en faire partie, comme ce mouvement était défini comme organisation de collaboration, pouvait valoir d'être traduit en justice.

De manière générale, les condamnations judiciaires par les cours spéciales en Bretagne ne sont pas si nombreuses, compte tenu de la violence des derniers mois d'occupation et du nombre de personnes qui ont pu être mêlés à une forme ou une autre de collaboration. 543 personnes condamnées dans les Côtes-du-Nord de 1944 à 1946 (soit 0,10 % de la population du département précise Joël Cornette), 1477 personnes condamnées en Ille-et-Vilaine (environ 0,26 % des habitants). L'épuration judiciaire ne fut pas plus sévère avec les militants bretons ayant collaboré qu'avec les autres, même peut-être plutôt moins, en raison du jeune âge de bon nombre d'entre eux, et de la fuite des dirigeants les plus compromis. En tout cas, ce qui était jugé et condamné n'était pas les opinions séparatistes mais les actes de collaboration avérés. Dans le Morbihan, sur 33 militants ou sympathisants jugés, 10 ont été relaxés ou acquités par la cour civique de Vannes. La Chambre du Finistère n'eut pas la même mansuétude: sur 51 prévenus du PNB, il n'y eut que deux acquittés, la plupart étant condamnés à une peine de dégradation nationale, quelque fois aussi la confiscation d'une partie de leurs biens et par une interdiction de séjour. Le délit « d'indignité nationale », la peine de « dégradation nationale » sont les plus prononcés contre les collaborateurs, nationalistes ou non.

Les principaux chefs et figures emblématiques du mouvement nationaliste compromis dans la collaboration vont parvenir à échapper à la justice française et à l'épuration.

Lainé s'enfuit en Irlande dès 1945.

Fouéré passe par les prisons de Rennes et de Quimper avant de parvenir à s'éclipser, alors qu'il avait été remis en liberté provisoire, au cours d'un procès qui a lieu au début de l'année 1946 et qui le verra finalement condamné aux travaux forcés à perpétuité. Peine qu'il ne purgera pas car il rejoint le Pays de Galles après une brève période de clandestinité à Paris où il monte une filière pour obtenir des passeports et des protections outre-Manche, notamment auprès du révérend gallois nationaliste Dyfnallt Owen, vieil ami de l'abbé Perrot. Il accueille Taldir Jaffrennou au Pays de Galles avant de recevoir lui-même l'hospitalité en Irlande. Grâce à lui, Bob Le Helloco, condamné à mort par contumace, des membres du PNB et du Bezen Perrot reçoivent de faux certificats de démobilisation sur des noms d'emprunts qui leur permettent de monter des dossiers pour obtenir des passeports.

Au procès de L'Heure Bretonne et du PNB, en juin 1946, pour lequel Marcel Guieysse, déjà vieux, est le seul dirigeant présent, Yann Goulet, considéré comme le lieutenant de Lainé par la justice, absent de son procès, est condamné à mort. Entré dans la clandestinité, Goulet réussit à s'enfuir en Irlande. L'ancien sous-préfet Marcel Guieysse, fils d'un député radical de Lorient, devenu un vieil homme, écope d'une peine relativement clémente par rapport à son intransigeance et à la gravité des faits reprochés : 5 ans de prison, mais il sera finalement libéré en août 1948.

Reporté à mars 1947, le procès des Delaporte, Lainé, Mordrel se solde pas des peines plus lourdes. Raymond Delaporte, clandestin à Paris lui aussi avec son frère Yves, sous le nom de « Robert Duval », est condamné à 20 ans de travaux forcés : en avril 1947, il passe en Irlande avec son frère Yves et d'autres compagnons condamnés à 10 ans de travaux forcés. Raymond Delaporte deviendra enseignant à Cork avant de revenir en Bretagne, à Châteauneuf-du Faou, à la fin de sa vie.

Lainé et Mordrel sont condamnés à mort par contumace, leur peine sera prescrite en 1967. Mordrel, qui avait gagné l'Italie en 1945, et qui y fut interrogé par les services britanniques et américains, réussit à s'enfuir pour l'Argentine grâce à une filière ecclésiastique romaine en juin 1948.

Roparz Hémon est jugé le 3 juin 1946 après s'être livré aux Américains en Allemagne en 1945. Il est acquitté pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État mais il est frappé de 10 ans d'indignité nationale, impliquant la perte de son poste d'enseignant, comme Kerlann qui fut lui aussi interdit de résidence en Bretagne pendant plusieurs années et perdit son statut d'instituteur. Roparz Hémon gagne Dublin en juin 1947.

D'autres écrivains et journalistes nationalistes auront à répondre de leurs compromissions. A titre d'exemple, mais il y en a d'autres, Fanch Eliès-Abéozen est emprisonné pendant 14 mois à la Libération, radié de l’Éducation Nationale, et interdit de séjour en Bretagne. Youenn Drezen, compromis comme lui dans des articles et des émissions de radio collaborationnistes, fait l'objet d'un internement administratif pendant plusieurs mois avant que son dossier soit classé sans suite. Morvan Marchal est condamné à 15 ans de dégradation civique pour appartenance au RNP de Marcel Déat : il déménagera en région parisienne et deviendra employé des gaz. Herri Caouissin, secrétaire de l'abbé Perrot, directeur d'O lo lê, rédacteur de Feiz Ha Breiz, deux revues proches des idées collaborationnistes, subit quelques mois d'emprisonnement, bénéficiant finalement d'un non-lieu, à la suite duquel il s'exile en région parisienne. Son frère Ronan Caouissin, collaborateur d'O lo lê, de nom de plume Ronan Caerleon, qui accompagna un temps le Kommando de Landerneau et fut un sympathisant des nationalistes les plus durs et les plus engagés dans la collaboration, s'exila lui aussi en région parisienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Membres du Bezen Perrot à Tubingen en Allemagne, après la retraite

Membres du Bezen Perrot à Tubingen en Allemagne, après la retraite

Bibliographie :

Philippe Aziz, Histoire secrète de la Gestapo Française en Bretagne, éditions Famot, 1975

(sous la direction de Christian Bougeard) Bretagnes et identités régionales pendant la seconde guerre mondiale, Centre de Recherche Bretonne et Celtique de l'UBO, 2002 (ont retenu l'attention tout particulièrement les communications de Michel Denis, « Le mouvement breton pendant la guerre. Un bilan », de Daniel Le Couédic « Les étranges destinées de Dézarrois et Lebesque », de Ronan Calvez, « 1941 : le breton langue d'Etat », de Lionel Boissou « L'Allemagne et le nationalisme breton », de Luc Capdevilla « Le mouvement breton face à l'épuration », de Christian Bougeard, « La Bretagne et les Bretons face à l'Occupation » et de Jean-Jacques Monnier, « Des militants bretons dans la Résistance » ).

Christian Bougeard, Histoire de la résistance en Bretagne, éditions Jean-Paul Gisserot, 1992

Ronan Caerleon, Le rêve fou des soldats de Breiz Atao, Editions Nature et Bretagne, 1974

Georges Cadiou, L'hermine et la croix gammée. Le mouvement breton dans la collaboration, Editions Apogée, 2006

Georges Cadiou, Emsav. Dictionnaire critique, historique et biographique, Coop Breizh, 2013

Sébastien Carney, Mordrel, Delaporte, Lainé, Fouéré, une mystique nationale (1901-1948), Presses Universitaires de Rennes, 2005

Sébastien Carney, « Le gwalarn à Locquirec : une affaire, des histoires » (dans les mélanges Jean-Christophe Cassard, Historien de la Bretagne, Skol Vreizh, 2004)

Joël Cornette, Histoire de la Bretagne et des Bretons 2. Des lumières au XXIe siècle, Seuil, 2005

Alain Deniel, le mouvement breton, Maspero, 1976

(Sous la direction de Claude Geslin, Patrick Gourlay, Jean-Jacques Monnier, Ronan Le Coadic, Michel Denis) Histoire d'un siècle. Bretagne 1901-2000. L'émancipation d'un monde, Skol Vreizh, 2010

Francis Favereau, Anthologie de la littérature bretonne. Breiz Atao et les autres en littérature 1919/1944. Skol Vreizh, 2003

Yann Fouéré, histoire résumée du mouvement breton, Editions Nature et Bretagne, 1975

Yann Fouéré, La patrie interdite. Histoire d'un breton – tome 1, éditions France-Empire, 1987

Yann Fouéré, La maison du Connemara. Histoire d'un breton – tome 2, éditions Coop Breizh, 1995

Bertrand Frélaud, les nationalistes bretons de 1939 à 1945, éditions Beltan, 1985

Henri Fréville, Archives secrètes de Bretagne 1940-1945, éditions Ouest-France, 2004

Kristian Hamon, Les nationalistes bretons sous l'occupation, Yoran Embanner, 2001

Kristian Hamon, Le Bezen Perrot, Yoran Embanner, 2004

Kristian Hamon, Agents du Reich en Bretagne, Skol Vreizh, 2011

Lionel Henry, Dictionnaire biographique du mouvement breton, Yoran Embanner, 2013

Hervé Le Boterf, La Bretagne dans la guerre, Editions France-Empire, 1971

Hervé Le Boterf, La Bretagne sous le gouvernement de Vichy, éditions France-Empire, 1982

(sous la direction de Dominique Le Page) 11 questions qui ont fait l'histoire de la Bretagne, Skol Vreizh, 2009

Morvan Levesque, Comment peut-on être breton ?, Seuil, 1970

Jean-Jacques Monnier, Résistance et conscience bretonne. 1940-1945. L'Hermine contre la croix gammée, Yoran Embanner, 2007

(sous la direction de Jean-Jacques Monnier et Jean-Christophe Cassard), Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh, 2012

Olier Mordrel, Breiz Atao ou Histoire et actualité du nationalisme breton, Editions A. Moreau, 1973

Françoise Morvan, Le monde comme si. Nationalisme et dérive identitaire en Bretagne. Actes Sud, 2002

Françoise Morvan, Miliciens contre maquisards, éditions Ouest-France, 2013

Michel Nicolas, Histoire du mouvement breton, Syros, 1968

Michel Nicolas, Le séparatisme en Bretagne, éditions Beltan, 1986

Michel Tréguer (présenté par) Roparz Hémon redécouvrant la Bretagne, Yoran Embanner, 2005

Anna Youenou, Fransez Debauvais de breiz-Atao et les siens. Mémoires du chef breton commentés par sa femme

 

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 05:52

L’HUMANITE

Vendredi 16 décembre 2016

 

LES FAITS

Le renoncement du président de la République à se porter candidat à sa propre réélection est une première historique. Son bilan alimente de vifs débats.

LE CONTEXTE

Alors que droite et extrême droite avancent leurs candidats, la gauche s'interroge sur la stratégie et le contenu des programmes à défendre face à un risque d'effacement au second tour de la prochaine présidentielle.

GÉRARD FILOCHE MEMBRE DU BUREAU NATIONAL DU PS, CANDIDAT À LA PRIMAIRE SOCIALISTE ALEXIS CORBIÈRE PORTE-PAROLE DE JEAN-LUC MÉLENCHON OLIVIER DARTIGOLLES PORTE-PAROLE DU PCF

 

LA DÉCISION DE FRANÇOIS HOLLANDE DE NE PAS SE REPRÉSENTER À LA PROCHAINE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE À L'ISSUE D'UN PREMIER MANDAT EST UN FAIT INÉDIT. QUE NOUS DIT-IL DU CLIMAT ACTUEL ?

GÉRARD FILOCHE François Hollande a fait ce choix parce qu'il n'en avait pas d'autre. Après avoir, pendant plus de quatre ans, mené une politique de droite qui a fractionné la gauche, il allait droit à une élimination au premier tour de la présidentielle ou à l'humiliation de se retrouver évincé dès la primaire de la gauche. Il affirme que son bilan est bon mais qu'il devait renoncer parce qu'il ne pouvait pas rassembler la gauche. Pourquoi, si son bilan était bon, n'aurait-il pas pu rassembler la gauche ? Manuel Valls, qui a été son premier ministre depuis 2014, devra défendre le même bilan. Et Vincent Peillon devra répondre du même bilan. Ses deux ans de silence valent acceptation de la politique de François Hollande. Le climat actuel est le même en France que dans de nombreux pays européens. Pour avoir mené une politique de droite, les Partis socialistes se retrouvent soit éliminés (le Pasok en Grèce), soit réduits à des forces d'appoint de la droite (Allemagne, Espagne, Pays-Bas...), sans, pour autant, que les partis situés à leur gauche puissent accéder au pouvoir ou (comme en Grèce) respecter leurs engagements électoraux.

ALEXIS CORBIÈRE Le climat actuel est celui des bourrasques qui peuvent autant amener des nuages noirs que nettoyer le ciel pour le beau temps. Malheur à ceux qui compteraient sur une indulgence populaire pour passer entre les gouttes des orages qu'ils ont fait éclater. C'est donc d'abord dans cette colère qui gronde que la décision de François Hollande trouve sa racine. Cette conclusion pitoyable est l'aveu du gigantesque échec de cette majorité jonchée dès le départ de trahison, de lâcheté et d'arrogance. Ce n'est pas nouveau, mais cette fois-ci, le mal est si profond que le monarque présidentiel, auquel la Ve République donne tant de pouvoir, n'est même plus en capacité d'être candidat. Cette éjection est aussi la marque des trahisons de l'entourage présidentiel de Macron à Valls. Mais ces conspirations sont vaines. L'échec n'est pas que celui d'un homme. Qui peut croire sérieusement que le premier ministre et les ministres qui ont prêté la main à cette faillite peuvent être en capacité de proposer demain autre chose que les mêmes erreurs ? Pas d'amnésie ni amnistie. Tenons-nous à distance de ce bilan et de ceux qui le portent, sans quoi nous serons balayés avec eux !

OLIVIER DARTIGOLLES Pour la première fois, un président sortant en capacité de se représenter, et qui souhaitait y aller, est empêché. C'est la marque de l'échec du quinquennat. Nous l'avions exprimé en début d'année lors des « lundis de gauche ». Hollande, Valls et les soutiens à leur politique connaissent et connaîtront les pires difficultés pour se tirer d'affaire. La colère est partout après plus de quatre années désastreuses et détestables. L'exaspération des peuples prend les allures d'un grand chamboule-tout. Les scénarios préétablis sont rejetés. Le climat est à une vraie confrontation sur une question : comment voulons-nous faire société ensemble ? La période est imprévisible. Pour du pire ou du mieux. Les dés sont de nouveau jetés. Qui décide de ce qui est possible ? Celles et ceux qui choisissent de s'en mêler. Le climat n'est pas fait que de périls et de menaces, il est aussi une espérance en quelque chose d'autre. Notre pays est politisé, il y a de l'effervescence avec une trop grande faiblesse de la construction politique, à laquelle l'élection présidentielle ne peut répondre à elle seule.

 

LES CANDIDATURES SE BOUSCULENT À GAUCHE TANDIS QUE DROITE ET EXTRÊME DROITE PRÉSENTENT RESPECTIVEMENT UN CANDIDAT UNIQUE. FACE À CETTE PÉRIODE VÉCUE À LA FOIS COMME INCERTAINE, INQUIÉTANTE ET CLIVÉE... QUELLE STRATÉGIE ET QUELLES PROPOSITIONS URGENTES VOUS SEMBLENT DEVOIR S'IMPOSER ?

ALEXIS CORBIÈRE Cette élection est imprévisible. La manière dont vous présentez les choses est discutable. La droite sera divisée : en plus de Fillon, il y aura Dupont-Aignan, et sans doute une candidature centriste incarnée par Bayrou ou par Macron, qui, lorsqu'on écoute ses discours, se situe clairement dans ce champ idéologique. Ensuite, la candidature de Jean-Luc Mélenchon n'entre pas dans le champ de cette « bousculade » de candidatures « à gauche » : nous ne sommes pas concernés par le congrès du PS prévu en janvier. Pour éviter un second tour entre la droite et l'extrême droite, il faut parler « grand angle » c'est-à-dire aux 44,6 millions de citoyens, redonner goût à l'action civique et faire reculer l'abstention populaire. Il faut convaincre sur nos idées et non s'effacer derrière celles des autres. C'est la condition pour rassembler une majorité de notre peuple. Or nous ne pouvons mener cette tâche avec ceux qui sont responsables des politiques désastreuses et qui ont semé dégoût et résignation. Il faut proposer un autre chemin. Derrière un candidat PS, la défaite est certaine, alors qu'elle est possible avec Mélenchon. Assez de pessimisme : faisons le choix de la victoire !

OLIVIER DARTIGOLLES La primaire à droite a réglé la question du leadership et du projet. Avec Fillon et un programme mêlant Thatcher et « la Manif pour tous », jamais un candidat de droite n’est allé à l’élection avec une telle certitude de l’emporter pour imposer une régression conservatrice et réactionnaire inédite. Face à cela, Marine Le Pen veut apparaître comme un rempart. Elle parle de l’État, des services publics, des fonctionnaires, de la Sécurité sociale... pendant que Macron titre son livre Révolution. Les mots sont usurpés mais les intentions sont claires. Ce jeu à trois peut hélas s’imposer. Comme après l’élection de Trump, la finance et les marchés n’ont rien à craindre. Attention, le danger n’est pas celui d’une alternance banale, « pépère », mais bel et bien d’un basculement dans quelque chose de terrifiant. Le piège se refermerait alors pour un long bail. À gauche, il y a trop de légèreté et d’irresponsabilité face à cela. C’est pourquoi les communistes ont décidé majoritairement de ne pas ajouter une candidature supplémentaire. Nous appelons à voter Jean-Luc Mélenchon avec l’ambition d’une parole communiste forte pour élargir le rassemblement. Il faut reconstruire des repères significatifs de gauche et le faire vite. Un exemple ? Oui, la France peut accueillir les migrants.

GÉRARD FILOCHE Par ma part, je suis, avant tout, le candidat des petits salaires et des petites retraites: Smic brut de 1800 euros, retraite à 60 ans, 32 heures par semaine, pas plus de 5% de CDD par entreprise, pas de salaire supérieur à 20 fois le Smic... Si la gauche n’arrive pas à se rassembler avant le premier tour de la présidentielle, il me paraît inéluctable, sauf miracle, que Fillon et Le Pen soient au second tour. Mon objectif n’est pas 2022 : je ne veux pas que les salarié(e)s, les jeunes, les retraité(e)s aient à subir pendant cinq ans la droite ou l’extrême droite au pouvoir. C’est pourquoi j’ai proposé à Yannick Jadot et à Jean-Luc Mélenchon (qui avait des chances de la gagner) de participer à la primaire de la gauche. Si je gagne cette primaire (il faudrait d’abord pour cela que la direction du PS cesse de faire obstacle à ma candidature), j’appellerais aussitôt après Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot pour que nous nous mettions autour d’une table et que nous discutions des principaux points d’un programme de gauche. Cela ne devrait guère poser de difficultés et « l’Appel des 100 » serait une excellente base de discussion. La question de savoir qui serait le candidat à la présidentielle n’est, pour moi, que secondaire. Si un candidat de la gauche du PS gagne la primaire, je me battrai pour qu’il fasse la même chose. La droite n’est pas vraiment unie car ni François Bayrou ni Emmanuel Macron n’ont participé à la primaire de la droite. François Fillon, cependant, est bien devenu, grâce à cette primaire, l’homme fort de la droite.

 

LA THÈSE DE DEUX GAUCHES IRRÉCONCILIABLES EST RELANCÉE À L'ORÉE DE CE SCRUTIN. ON PARLE D'UN DIVORCE QUI NE DATE PAS D'HIER. SUR QUOI EST-IL FONDÉ ? EST-IL, PAR AILLEURS, IRRÉVOCABLE ?

GÉRARD FILOCHE La cause essentielle de la divisionde la gauche est la politique de droite menée par François Hollande. Mais elle n'a rien d'inéluctable. Il était difficile, depuis 1975, de trouver plus opposés que le PC et le PS portugais. La politique d'austérité du dirigeant du PS, José Socrates, avait durement frappé le salariat. En 2011, il avait été battu par la droite, qui avait mené une politique encore plus dure. Pour éviter que les Portugais n'aient à subir un nouveau gouvernement de droite, le PS, le PC portugais et le Bloc de gauche ont réussi à s'entendre. Le programme de Fillon va dégager, à gauche, une importante énergie contre lui. Ses attaques contre le salariat, auxquelles la politique de François Hollande a servi de tremplin, sont inouïes : assurance-maladie, allocations chômage, retraites, 500 000 postes de fonctionnaires supprimés, non-paiement des heures supplémentaires, révision du mécanisme de revalorisation du Smic, suppression de l'ISF et augmentation de 2 points de la TVA... Mais cette énergie, à elle seule, serait insuffisante. Pour qu'elle soit utilisée efficacement et permette de battre la droite, il faudra (comme dans un moteur) qu'elle soit canalisée dans un seul grand piston. Or, aujourd'hui, à gauche, il y a beaucoup de petits ou de moyens pistons... Pour gagner, il va falloir se rassembler sur un socle commun.

ALEXIS CORBIÈRE Et si l'on sortait de cette latéralisation abstraite et des slogans convenus ? Méfions-nous des faux unitaires qui sont souvent les vrais diviseurs. L'hypocrisie et les fausses réconciliations qu'ils proposent feront fuir des millions de concitoyens excédés par les combines, les rabibochages sans consistance, les stratégies à géométrie variable d'une élection à l'autre. Aucune dynamique propulsive et conquérante n'en sortirait. Aucun espoir non plus. Pour 2017, une chose est irrévocable : la chute de la présidence Hollande et des protagonistes qui ont gouverné avec lui. Les idées que nous portons ne doivent pas être assimilées à cette faillite. C'est la condition pour qu'elles puissent convaincre demain une majorité de notre peuple. Une oligarchie financière détient le pouvoir contre le peuple. Son influence néfaste est très perceptible dans les programmes de droite, mais également au sein du PS et du bilan de MM. Hollande et Valls. C'est elle qu'il faut affronter où qu'elle se loge. Pour cela, il faut mettre à bas la Ve République et passer à une VIe République par la convocation d'une Assemblée constituante. Il faut également libérer notre pays des traités européens antidémocratiques, abroger la loi El Khomri, mettre en oeuvre un autre partage des richesses, augmenter les salaires à commencer par le Smic, engager la planification écologique et viser 100 % d'énergies renouvelables, etc. Voilà notre programme « l'Avenir en commun » et ses 350 propositions, inconciliables avec l'oligarchie. C'est cela que porte la France insoumise avec Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle et ses candidats aux élections législatives. Bienvenue à tous ceux qui sont d'accord pour mener les tâches essentielles avec nous.

OLIVIER DARTIGOLLES De qui parle-t-on ? Des sou-tiens à la politique actuelle ? En effet, nous ne regardons pas dans cette direction. Ils sont disqualifiés. La fracture est connue : la gauche, ce n'est pas l'austérité. Il y a, d'un côté, l'immense masse des dominés et, en face, les représentants d'un système dont on ne veut plus. En revanche, les électeurs de François Hollande du premier tour en 2012, les écologistes, les forces du Front de gauche, toutes celles et tous ceux qui étaient au coude-à-coude dans les manifs contre la loi El Khomri, les bataillons d'abstentionnistes ne sont pas irréconciliables puisqu'ils éprouvent la même chose. L'ampleur des convergences est un atout pour l'avenir. Quel que soit le moment où ils se sont rendu compte que la politique actuelle n'apporterait rien de bon, il faut discuter. C'est pourquoi le rassemblement le plus large, à dimension majoritaire, des forces sociales et politiques, des mouvements, des organisations, des femmes et des hommes, est notre seule et unique boussole. Si on croit que l'on n'a pas besoin des autres, que les autres sont des freins ou des obstacles, cela ne sera pas à la hauteur des enjeux. C'est pourquoi le PCF est en campagne, à la présidentielle et aux législatives, pour additionner et ne jamais soustraire, pour faire progresser le rassemblement partout. Pour faire en sorte que la prochaine surprise soit du côté de la gauche de transformation.

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 05:28
Jean-Jacques Rousseau, un intempestif toujours moderne, une oeuvre philosophique révolutionnaire

Les adversaires de Rousseau, parmi les tenants de la démocratie libérale et d'un centrisme intellectuel et politique, sont aussi souvent les adversaires d'une conception sociale et révolutionnaire de la démocratie. Inspirateur de la Terreur, du Totalitarisme, contempteur de l'individualisme, nostalgique d'un mythique âge d'or, Jean-Jacques a eu droit à tous les reproches à partir des années 1970-1980, comme sous la Restauration, Hannah Arendt n'ayant pas peu fait pour légitimer avec sa stature intellectuelle une lecture anti-totalitaire de Jean-Jacques Rousseau qui procède en réalité d'une méfiance vis-à-vis des idées de révolution sociale et politique et du Peuple souverain.     

La virulence et la multiplicité des attaques qui brocardent la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, ainsi que les courants politiques et intellectuels dont elles émanent, indiquent suffisamment pourtant son importance considérable et l'intérêt pour nous qu'il y a à le lire ou à le relire. 

Ce philosophe et écrivain génial fut un précurseur de tant d'évolutions intellectuelles du XVIIIème siècle, du XIXème siècle et du XXème siècle: la théorie des fondements de la démocratie fondée sur le contrat, la pensée historique, le romantisme, le narcissisme littéraire et l'écriture de l'intimité, le républicanisme, une pensée morale fondée sur l'expérience intérieure du devoir et le sentiment, la critique anarchiste ou socialiste de l'État et du droit, la critique écologiste ou nostalgique des cultures traditionnelles du progrès technique et de la modernité, l'ouverture à la dimension émancipatrice de la politique et de la pédagogie, capables de refaçonner l'homme, nullement assigné à une nature inamovible, le théoricien d'une morale basée sur l'authencité, la conscience et la sensibilité, l'anthropologie affirmant la relativité et la dimension culturelle des valeurs.

Dans sa radicalité et dans sa capacité à penser à partir de lui-même et souvent à contre-courant, Rousseau est encore une source d'inspiration féconde pour notre siècle. On ne se lasse pas de le lire et de le relire.

Nous aimerions ici raconter Jean-Jacques pour ceux qui ne connaissent pas sa pensée et sa personnalité exceptionnelles, puis montrer en quoi la pensée de gauche du XXème et du XXIème siècle peut encore trouver des fondements et des arguments dans ses théories philosophiques, en nous intéressant particulièrement à ses trois œuvres philosophiques capitales, le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Le Contrat Social et L'Emile.

Tout d'abord, pour situer le personnage, racontons sa vie de la manière la plus conventionnelle qui soit, en suivant l'ordre chronologique de sa biographie et de ses travaux littéraires et philosophiques.

 

 La vie extraordinaire de Jean-Jacques Rousseau…


 

1712 : Jean-Jacques Rousseau vient au monde à Genève le 28 juin. Sa mère meurt en couche. Son père, d’origine huguenote et horloger de son état, l’élève tant bien que mal, aidé de sa sœur.

1722-1723 : Jean-Jacques est envoyé avec son cousin Abraham en pension au presbytère de Bossey chez le pasteur Lambercier et y reçoit pour la première et la seule fois de sa vie un enseignement scolaire. Il a dix ou onze ans lorsqu’il reçoit de la main de Mlle Lambercier, accusé injustement d’avoir cassé un peigne, une fessée dont le charme inattendu étonne pour toujours sa sensibilité. Dans les Confessions, Rousseau raconte comment il a pu jouir de ce châtiment : « Qui croirait que ce châtiment d’enfant, reçu à huit ans par la main d’une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire de ce qui devait s’ensuivre naturellement » (Confessions, I, chap1).

1723-1728 : Ramené à Genève, Jean-Jacques devient apprenti chez un greffier, puis chez un maître graveur. Lecteur insatiable, il dépense son maigre salaire chez la mère Tribu, loueuse de livres. Il se venge de la tyrannie de son maître en commettant de menus larcins à ses dépens et s’éprend en même temps d’une petite Goton dont il aime à se faire maltraiter et de Mlle de Vulson qui se laisse adorer par lui.

1728 : un dimanche de mars, les grilles de Genève s’étant refermées avant qu’il ne puisse rentrer en ville, Jean-Jacques fuit sa ville natale, pour ne pas s’exposer aux foudres de son maître, mais aussi par goût de l’aventure. Le voilà bientôt à Annecy, devant une jolie dame blonde de vingt-neuf ans, Françoise-Louise de Warens, qui fait profession de convertir au catholicisme des Genevois égarés. Jean-Jacques s’éprend immédiatement d’elle et accepte de lui obéir en allant à pied à Turin pour y consommer sa conversion au catholicisme. Une fois sorti, dûment baptisé, de l’hospice des catéchumènes, Jean-Jacques continue à se livrer dans les rues de Turin à son goût du vagabondage. Oubliant sa protectrice d’Annecy, il s’engage dans un flirt avec une petite marchande brune dont le mari est opportunément absent régulièrement, Mme Basile. Puis, la bourse vide, il entre comme laquais au service de Mme Vercellis. A la mort de Mme Vercellis, Rousseau s’approprie un ruban couleur de rose et d’argent pour en faire cadeau à une jeune servante qu’il aime bien, Marion. Le vol est découvert et Jean-Jacques se défend en accusant publiquement, et devant elle, l’innocente Marion, qui sera renvoyée brutalement. Le poids de la culpabilité lié à ce forfait accablera Rousseau toute sa vie, à ce qu’il dit dans ses Confessions (chap 2). Après des semaines de vagabondage à Turin, assaisonnées d’incidents causés par son goût pour l’exhibitionnisme à distance respectable des jeunes femmes, compensation à sa timidité naturelle dans le tête à tête avec les filles, Rousseau endosse à nouveau la livrée de laquais chez le comte de Gouvon, où il tombe amoureux de la petite fille du nouveau maître, bien sûr inabordable, avant de rentrer en Savoie sur un coup de tête. Au chap.4 des Confessions, Rousseau confie son goût pour les femmes de l’aristocratie qui ne se démentira jamais : « D’ailleurs des couturières, des filles de chambre, de petites marchandes ne me tentaient guère. Il me fallait des Demoiselles. Chacun a ses fantaisies ; ça a toujours été la mienne…Ce n’est pourtant pas du tout la vanité de l’état et du rang qui m’attire ; c’est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute la personne, plus de goût dans la manière de se mettre et de s’exprimer, une robe plus fine et mieux faite, une chaussure plus mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustés. Je préfèrerais toujours la moins jolie ayant plus de tout cela. Je trouve moi-même cette préférence ridicule mais mon cœur la donne malgré moi.»  

De 1729 à 1731 : Jean-Jacques retrouve Mme de Warens, qu’il appelle Maman tandis qu’elle l’appelle Petit, à Annecy, et accepte, « sous ses caresses maternelles », de s’initier à la carrière ecclésiastique au Séminaire, avant de se raviser devant son peu d’appétence pour la chose : « J’allai au séminaire comme j’aurais été au supplice. La triste maison qu’un séminaire, surtout pour qui sort de celle d’une aimable femme ! ». Il quitte bientôt le séminaire d’Annecy pour s’adonner à sa nouvelle passion pour la musique dans la maîtrise de la cathédrale, puis, à 19 ans, il quitte tout à fait Mme de Warens et les clercs pour commencer un long vagabondage à pied, sans objectif précis, qui durera toute une année, et qui le conduira à Nyon, Fribourg, Lausanne, Neuchâtel, Berne, Paris, Lyon. Arrivé à Lyon en 1731, et totalement démuni d’argent, il est enfin obligé de trouver un gagne-pain régulier : il copie de la musique, puis Mme de Warens essaye de le convaincre d’accepter un travail d’obscur gratte-papier au cadastre de Chambéry. Mme de Warens commence enfin à traiter en homme son protégé et, quand son amant en titre, qui était aussi son intendant et son jardinier en chef, meurt en 1734, Rousseau demeure seul possesseur de la baronne.

De 1740 à 1750 : la recherche d’élévation sociale. En 1740, Rousseau devient pour un an précepteur des deux fils d’un aristocrate puissant et fortuné, Jean Bonnot de Mably, puis il commence à rédiger des opéras et des traités théoriques sur la musique. En 1743, l’ambassadeur de France à Venise, le comte de Montaigu, lui propose d’être son secrétaire, mais J.J se brouille avec lui au bout d’un an et revient à Paris, où il fréquente des familles de financiers, les Dupin et les d’Epinay, auprès desquelles il joue le rôle de secrétaire, de comptable, et de plaisant convive. Vers 1745, Rousseau rencontre à Paris une servante d’auberge illettrée de 25 ans, Thérèse Levasseur, qui deviendra sa compagne, et avec qui il aura cinq enfants naturels, tous confiés à l’hospice des Enfants trouvés. Vers 1748-1749, Rousseau fréquente Diderot et lui promet de collaborer avec lui à son projet de l’Encyclopédie encore embryonnaire : il rend de fréquentes visites au philosophe libertin et matérialiste au château de Vincennes où ce dernier est incarcéré.

1750 : le début de la gloire. Rousseau envoie son Discours sur les sciences et les arts à l’Académie des sciences et belles-lettres de Dijon qui avait organisé un concours sur la question : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ». Rousseau reçoit le premier prix et se fait connaître à travers son chef d’œuvre de rhétorique comme le pourfendeur du luxe, des valeurs culturelles raffinées de la civilisation et de la corruption morale des élites générée par l’artifice social. Mais, dès 1752, ce contempteur des arts compose un nouvel opéra, le Devin du village, dont la première, devant le roi et la cour réunis à Fontainebleau, est un nouveau triomphe. Au lendemain du succès du Devin du village, il refuse d’être présenté à Louis XV, et plutôt que de vanter sa volonté de préserver son indépendance d’esprit et sa liberté de critique des injustices sociales et politiques en refusant une pension, il explique son geste au chap.8 des Confessions par la crainte irrationnelle que ses problèmes urinaires l’obligent à sortir précipitamment au beau milieu de l’entrevue…

1754 : le second Discours. A 42 ans, concourant à nouveau pour le prix de l’Académie de Dijon, Rousseau rédige le très subversif et profond Essai sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes qui fait le procès du progrès de la civilisation, des institutions sociales inégalitaires qu’il a produit et qui sont responsables de la corruption morale de l’homme. Rousseau y critique donc l’optimisme historique des Lumières mais, à l’encontre du dogme chrétien du péché originel, il affirme également que la racine du mal moral chez l’homme n’est pas dans une nature corrompue mais dans des conditions d’existence politiques et sociales qui ont été produites par l’histoire.

Dans la Préface au Narcisse, premier de ses essais justificatifs qu’il écrivit peu avant en 1752, Rousseau affirmait déjà « les vices du monde contemporain n’appartiennent pas tant à l’homme qu’à l’homme mal gouverné ». Et dans sa Dernière réponse d’un citoyen de Genève, écrite juste avant le second Discours, il faisait explicitement de la propriété et des inégalités, effets de l’évolution historique, la cause du comportement immoral attribué généralement au sauvage, à l’homme naturel dont la raison n’aurait pas encore été éduquée.

De 1755 à 1562 : retraite de Rousseau dans la forêt de Montmorency, près de Paris, d’abord à l’Ermitage, dans le manoir construit en partie pour accueillir son protégé par Mme d’Epinay. Il commence à y former le projet de La Nouvelle Héloïse et à partir de 1756, il se brouille avec Voltaire (qui avait déjà critiqué de manière acerbe le second Discours) en lui reprochant sa polémique contre l’idée de Providence divine dans le Poème sur le désastre de Lisbonne auquel répond Rousseau dans sa Lettre sur la Providence. Rousseau se brouille aussi avec Mme d’Epinay en faisant une cour trop assidue, et non récompensée, à sa parente la comtesse Mme d’Houdetot, sa voisine dans la forêt de Montmorency, et du coup, Grimm, l’amant de Mme d’Epinay, qui était déjà passablement jaloux des faveurs qu’elle accordait à Jean-Jacques, se fâche aussi pour de bon avec lui. Un autre membre éminent de la philosophie des Lumières, d’Alembert, vertement critiqué par Rousseau après la publication de son article sur Genève dans l’Encyclopédie, décide de clore toute relation avec Jean-Jacques. Chassé de l’Ermitage par Mme d’Epinay, Rousseau loue la demeure délabrée de Mont-Louis à Montmorency, et il y écrit L’Emile et Le Contrat Social après avoir connu un immense succès de publication avec La Nouvelle Héloïse en 1560.

1762 : Rousseau forcé à l’exil. En mai, Rousseau publie en même temps l’Emile, son ambitieux traité de pédagogie alternative (pédagogie négative, non interventionniste, recommandant de laisser un maximum de liberté et d’indépendance à l’enfant, qui doit se construire en dehors du dressage et de l’instruction, en apprenant de lui-même, au contact de la nature et confronté à ses erreurs, les règles de conduite à adopter dans la vie) où il organise en système ses idées sur la nature de l’homme, la morale, la religion, la société, et Le Contrat social, texte dans lequel il présente le seul modèle idéal d’organisation politique démocratique et républicaine pouvant faire l’objet d’une adhésion de la part des gouvernés, car ils seront aussi des citoyens maîtres d’eux-mêmes. Brouillé avec tant d’amis influents et tant de protecteurs prestigieux, Rousseau se retrouve sans défense lorsque, saisissant pour prétexte l’audace des idées religieuses exprimées dans L’Emile, les autorités françaises font brûler le livre et lancent un mandat d’arrestation contre lui. Une voiture l’emporte à bride abattue vers la frontière suisse, mais Genève lui est fermée, par décision du Petit Conseil condamnant les maximes politiques, morales, religieuses exposées dans ses textes récemment publiés. Rousseau renoncera à sa citoyenneté genevoise en 1763, excédé par la violence des critiques dont il est l’objet, et publiera alors ses Lettres écrites de la Montagne, un de ses ouvrages politiques les plus audacieux et révolutionnaires.

1765: le pasteur de la ville suisse de Môtiers prononce, après l’archevêque de Paris Christophe de Beaumont en 1762, un discours hostile à Rousseau, et Jean-Jacques est à nouveau persécuté. On casse ses fenêtres à coup de pierres, et Rousseau doit décamper vers Neuchâtel, puis l’île Saint Pierre, sur le lac de Bienne. Il y connaît des semaines inoubliables de bonheur narrées dans ses Rêveries du promeneur solitaire puis le petit conseil de Berne ordonne à nouveau qu’il soit expulsé de l’île.

1766: David Hume, connaissant son état de proscrit apatride, l’invite en Angleterre mais Rousseau, qui considérait Hume comme un ami à l’affection sans reste, se met dans la tête que le philosophe écossais manque de sincérité de sentiment, voire qu’il est secrètement de ses ennemis et qu’il cherche à l’humilier (l’envoyé de Hume, James Boswell, parti chercher Thérèse Levasseur pour la rapatrier en Angleterre, ne se privera pas, il est vrai, pour tromper avec elle le vieil amant) et il est à nouveau atrocement déçu.Après avoir achevé la première partie de ses Confessions en Angleterre en même temps qu’il s’adonnait à sa passion pour l’herborisation à la fin 1766, Rousseau, quittant une région dont il ne comprend pas la langue et qui grouille selon lui d’ennemis invisibles, est accueilli par le marquis de Mirabeau à Meudon, puis par le prince de Conti.

1770: il rentre à Paris, où il mène la vie d’un petit bourgeois anonyme vivant à l’écart du monde et il y écrit en six ans, jusqu’à sa mort, l’essentiel de son œuvre autobiographique à la fois auto-justificatrice, masochiste, exhibitionniste et paranoïaque, mais qui contient en germe la sensibilité nouvelle du romantisme et de l’époque moderne au moi et aux contradictions du cœur : la deuxième partie des Confessions (1771), les Dialogues (Rousseau juge de Jean-Jacques), qu’il termine en 1776 et qui contient selon lui la seule image fidèle, la seule explication complète de son caractère, la résolution de toutes ses contradictions et paradoxes. Il tente, le 24 avril 1776, d’en déposer le manuscrit sur le grand autel de Notre-Dame de Paris. Mais les grilles du chœur sont fermées et il y voit un signe d’hostilité qui le désespère. Il compose alors un tract délirant, A tout français aimant encore la justice et la vérité, qu’il recopie à de multiples exemplaires et distribue aux passants dans les rues de Paris et envoie par poste à ses correspondants. Mais, dans des intervalles de sérénité que lui laisse sa folie désormais bien déclarée, il compose son dernier chef d’œuvre, Les Rêveries du promeneur solitaire, qui restera inachevé.

1778: il meurt à Ermenonville le 2 juillet.

Jean-Jacques Rousseau, un intempestif toujours moderne, une oeuvre philosophique révolutionnaire

 

« J’ouvre les livres de droit et de morale, j’écoute les savants et les jurisconsultes et, pénétré de leurs discours insinuants, je déplore les misères de la nature, j’admire la paix et la justice établies par l’ordre civil, je bénis la sagesse des institutions publiques et me console d’être homme en me voyant citoyen. Bien instruit de mes devoirs et de mon bonheur, je ferme le livre, sors de la classe, et regarde autour de moi ; je vois des peuples infortunés gémissant sous un joug de fer, le genre humain écrasé par une poignée d’oppresseurs, une foule affamée, accablée de peine et de faim, dont le riche boit en paix le sang et les larmes, et partout le fort armé contre le faible du redoutable pouvoir des lois » (« Fragment sur l’état de guerre », 1756. Rousseau).

 

 « Résumons en quatre mots le pacte social des deux états : Vous avez besoin de moi, car je suis riche et vous êtes pauvre ; faisons donc un accord entre nous : je permettrai que vous ayez l’honneur de me servir, à condition que vous me donnerez le peu qui vous reste, pour la peine que je prendrai de vous commander » (« Discours sur l’économie politique », 1755. Rousseau). 

 

Discours sur les sciences et les arts (1750)

 

A 38 ans, Rousseau acquiert une notoriété intellectuelle en obtenant le prix de l’Académie de Dijon pour son Discours sur les sciences et les arts (1750) dans lequel il remet en cause les présupposés de la philosophie de son époque qui voue un culte au progrès des Lumières, alors lui constate que « les mœurs ont dégénéré chez tous les peuples du monde à mesure que le goût de l’étude et des lettres s’est étendu parmi eux ».

Dans ce texte, Rousseau oppose le progrès intellectuel (le raffinement des mœurs, le développement des arts, des sciences, des techniques, de la philosophie…) au progrès moral.

En cela, il prolonge d’une certaine manière une tradition chrétienne qui exalte la simplicité évangélique et la pureté du cœur en condamnant la libido sciendi et la recherche du plaisir par les arts. Les hommes incultes et simples des premiers temps étaient plus intègres, moins insincères, plus dévoués au bien public, que les hommes modernes, qui ne sont conduits que par leur amour propre. Rousseau condamne violemment, pour des raisons morales essentiellement (toutes les vertus sont factices, jouées ; les relations humaines sont insincères : « on n’ose plus paraître ce que l’on est ») une société moderne fondée sur la concurrence, le luxe, l’argent.

De manière un peu réactionnaire et naïve, il idéalise les vertus civiques et morales des républicains de la Rome antique, austères et farouchement dévoués au bien public, ainsi que la pureté morale conservée du peuple, des paysans, ces « derniers citoyens dispersés dans nos campagnes abandonnées où ils périssent indigents et méprisés ». De ce Discours, qui dégage une sensibilité moraliste plus qu’une pensée philosophique, Rousseau dira : « cette pièce qui m’a valu un prix est tout au plus médiocre ».

Jean-Jacques Rousseau, un intempestif toujours moderne, une oeuvre philosophique révolutionnaire

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1754)

 

Rousseau fait sa véritable entrée en philosophie avec le second Discours, rédigé en 1754 pour répondre à un nouveau concours ouvert par l’Académie de Dijon. 

Ce texte est également une critique de l’optimisme historique de la philosophie des Lumières puisqu’il va montrer que les progrès de la civilisation, loin d’humaniser l’homme, de le rendre meilleur et plus heureux, étouffent sa « bonne nature » primitive et sont la source de ses malheurs.  

Seulement, il faut nuancer le pessimisme dont serait chargé le texte. Rousseau va montrer en effet que la racine du mal moral chez l’homme n’est pas dans « une nature humaine corrompue » depuis le Péché originel, mais dans l'histoire, à savoir l'apparition à la fois nécessaire et circonstancielle d'organisations politiques et sociales injustes, qui engendrent des inégalités, développent, avec les inégalités, des relations humaines fondées sur la concurrence, l’exploitation… etc. On peut donc imaginer que de nouvelles institutions politiques et une organisation sociale différente rendent l’homme meilleur.

Peu avant la rédaction du Second Discours, Rousseau écrivait dans la Dernière réponse d’un citoyen de Genève pour faire pièce aux conséquences conservatrices de la théorie du péché originel (l'homme étant fondamentalement mauvais, il est dangereux ou illusoire de chercher à l'élever, mieux vaut se contenter du moindre mal des hiérarchies garantes de l'ordre et de la paix sociale) :

 

« Avant que les mots affreux de tien et de mien fussent inventés ; avant qu’il y eût de cette espèce d’hommes cruels et brutaux qu’on appelle maîtres, et de cette autre espèce d’hommes fripons et menteurs qu’on appelle esclaves ; avant qu’il y eût des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu quand d’autres hommes meurent de faim ; avant qu’une dépendance mutuelle les eût tous forcés à devenir fourbes, jaloux, et traîtres ; je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi pouvaient consister ces vices, ces crimes qu’on leur (aux hommes) reproche avant tant d’emphase ».

 

En 1761, Rousseau, dans le Contrat Social, donnera un aperçu de ce que pourrait être une organisation politique juste (démocratique - souveraineté du peuple - et républicaine – pouvoir de tous sur chacun, visée de l’intérêt général) qui permettrait de moraliser les hommes.

En attendant, le second Discours, à défaut de définir positivement de ce pourrait être une organisation politique et sociale légitime, constitue une critique féroce et subversive de la société existante, et des justifications de la domination politique et des inégalités sociales par les philosophies politiques qui l’ont précédé. Cette critique s’exprime pleinement dans la deuxième partie du Discours, quand Rousseau montre que l’Etat et les lois, jusqu’à présent, loin d’être avantageux à tous en pacifiant la société et en permettant à des libertés individuelles de coexister sans heurt, sont bien souvent des moyens d’oppression, et surtout des instruments au service des intérêts des propriétaires et de la conservation des inégalités.

 

 La question du concours organisé par l’Académie de Dijon en 1753 était : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle ? ». La question amenait donc à s’interroger sur les causes et la légitimité des inégalités entre les hommes.

 

Du temps de Rousseau, rares sont les théoriciens sérieux qui affirment une inégalité naturelle, innée, entre les hommes. Rousseau le note dans la Préface : « (les hommes), d’un commun aveu, sont naturellement aussi égaux que l’étaient les animaux de chaque espèce… ».

Le but de Rousseau dans ce texte est de montrer que là où la nature a fait les hommes à peu près égaux dans leurs aptitudes, seuls des traditions culturelles, des régimes politiques, des formes d’organisation sociale nés dans l’histoire peuvent expliquer les différences perceptibles entre les hommes du présent. « En effet, il est aisé de voir qu’entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l’ouvrage de l’habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la manière rude ou efféminée dont on a été élevé que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de l’esprit, et non seulement l’éducation met de la différence entre les esprits cultivés et ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture… L’inégalité naturelle doit augmenter dans l’espèce humaine par l’inégalité d’institution ».

Rousseau est ainsi un précurseur des sciences sociales : les sociétés attribuent faussement à la « nature humaine » des caractéristiques du comportement humain qui sont artificielles, variables suivant les sociétés et l’œuvre de l’homme lui-même.

Mais Rousseau ne se contentera pas de montrer que les inégalités entre les hommes n’ont pas d’origine naturelle, mais au contraire une origine historique et sociale, et d’affirmer par conséquent que seules des inégalités sociales (riches et pauvres) et politiques (gouvernants et gouvernés) existent vraiment entre les hommes, à l’exclusion de toute inégalité naturelle. Son Discours sera radical et subversif puisqu’il va s’opposer à toute forme de justification des inégalités sociales et politiques, et laisser à penser que les hommes sont en droit de trouver des formes d’organisation politique qui évite ces inégalités artificiellement crées et injustes.

Pour Rousseau, les inégalités entre les hommes ont bien une origine historique ( institution de la propriété et la suite des progrès techniques réalisés dans l’agriculture – les hommes deviennent dépendants les uns des autres, travaillent les uns pour les autres – d’où multiplication des inégalités engendrant  des conflits, du désordre social, la mise en place de l’Etat et des lois, instruments au service des propriétaires) mais ne sont pas fondées, justifiées.

On ne saurait donc justifier l’existence de l’Etat et du droit par une supposée immoralité naturelle de l’homme.

La réflexion morale de Rousseau dans la fin de la première partie du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes est motivée par le souci de démontrer que, l’homme n’étant pas naturellement un « loup pour l’homme », comme le pensait Hobbes, les relations humaines à l’état de nature ne devaient pas être caractérisées par des conflits et des agressions permanentes auxquels seule l’instauration de l’Etat et du droit a pu mettre fin. Rousseau estime qu’en considérant l’homme, sinon naturellement mauvais, du moins spontanément égoïste, avide de domination et de considération, toutes tendances psychologiques qui l’inclinent à ne pas respecter ses semblables de sa propre initiative et à entrer en conflit avec eux, on se donne un bon prétexte pour justifier des pouvoirs politiques tyranniques ou autoritaires, sous prétexte que seuls de tels pouvoirs pourraient garantir par la force dans la société un « état de droit » dans lequel les individus verraient leur liberté, leurs biens, leur sécurité protégés contre les éventuelles agressions de leurs congénères. Pour Rousseau, les lois et l’Etat ne deviendront nécessaires pour préserver par la contrainte des relations respectueuses et pacifiques entre les individus qu’à partir du moment où le progrès de la civilisation et la complexification de la vie sociale feront perdre à l’homme son innocence naturelle et développeront en lui des passions qui le rendront associable.L’immoralité n’est donc pas chez l’homme naturelle et originaire, mais naît d’une mauvaise socialisation. C’est ce qu’exprime Rousseau en disant que les lois, loin de civiliser le comportement d’hommes qui seraient à concevoir comme naturellement barbares, ne font que porter un remède faillible à des maux qu’elles ont crées elles-mêmes, ou qui leur sont contemporains :

 

« Il faut convenir d’abord que plus les passions sont violentes, plus les lois sont nécessaires pour les contenir : mais outre que les désordres et les crimes que celles-ci causent tous les jours parmi nous montrent assez l’insuffisance des lois à cet égard, il serait bon d’examiner si ces désordres ne sont point nés avec les lois elles-mêmes ; car alors, quand elles seraient capables de les réprimer, ce serait bien le moins qu’on en dût exiger que d’arrêter un mal qui n’existerait point sans elles » (I,§39).

 

Pour savoir plus précisément comment naissent progressivement les passions asociales qui vont amener les hommes à vouloir se léser, se dominer, s’écraser les uns les autres, il faut faire référence à la description de la genèse de la vie sociale et politique que propose Rousseau au début de la deuxième partie du Discours.

Les premiers progrès des outils techniques (permettant en particulier la construction des habitations et le perfectionnement des stratégies de chasse et de pêche) ont dû être à l’origine d’une certaine explosion démographique, laquelle a rendu nécessaire l’accélération du progrès technique et les premières formes d’habitats regroupés. Ainsi s’organisèrent des micro-sociétés sédentaires fondées d’abord sur des liens familiaux plus ou moins étroits. Ce deuxième « état de nature », « l’âge des Cabanes », peut être conçu à partir du modèle que nous offre le fonctionnement de la vie sociale des peuples « sauvages » découverts par les Européens au-delà des mers. Il est décrit comme un état idéal, « le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l’homme » (II. §18).

Certes, une vie sociale régulière et une intelligence développée y font naître chez les hommes les premières passions - l’amour exclusif et son corollaire, la jalousie (II,§15) ; le désir de considération, l’orgueil y apparaissent, et, avec eux, l’envie, la rancune naissant du sentiment de n’être pas estimé à sa juste valeur – mais les relations humaines demeurent globalement pacifiques et harmonieuses. De plus, par rapport au premier état de nature, précédant les progrès technique et les premières formes de vie sociale organisée, l’existence humaine dans ce second « état de nature » apparaît comme infiniment plus riche et intéressante : l’homme n’est plus cet animal stupide et borné qu’il était à l’origine. La réflexion naît en lui et son horizon mental n’est plus borné à l’instant de la perception présente. Il devient capable de communiquer des idées avec les autres hommes grâce à l’invention du langage. Il prend conscience de lui-même et de ce qui le distingue des autres hommes, s’habitue à comparer ses congénères, devient capable d’éprouver à leur égard des sentiments authentiquement humains (amour, amitié, estime, reconnaissance…) et ses activités ne se réduisent plus à la satisfaction des besoins essentiels (il chante, danse, se pare, se consacre à des activités artisanales pour ses propres besoins) que des progrès techniques ont permis de combler plus facilement. Cette vie sociale primitive, propre au second état de nature, est conçue par Rousseau comme l’état de perfection qui convenait à l’homme, au regard de sa nature, puisque les rapports sociaux y sont généralement paisibles et fraternels, et que l’espèce humaine y peut à la fois développer ses facultés intellectuelles et connaître le bonheur.

 

Rien n’aurait pu contraindre les hommes à sortir de cet état de nature et à créer des Etats organisés par des lois, si ce n’est un « funeste hasard » ( §18) - la révolution technique introduite par l’invention de l’agriculture et de la métallurgie - qui, en même temps qu’il va ouvrir la voie au progrès de la civilisation, va corrompre l’homme et favoriser la décadence de la condition humaine. De cette révolution technique vont en effet naître une première forme de propriété privée, fondée sur l’acceptation tacite et la coutume plutôt que sur des lois écrites, et la division du travail, lesquels vont creuser les inégalités et rendre les hommes dépendants les uns des autres.

C’est dans cette dernière époque de l’état de nature que les passions asociales de l’homme (avidité égoïste, envie, désir de domination, ambition) vont se développer sous l’influence conjointe des progrès de la raison (dont procède l’amour propre) et de l’inégalité et étouffer sa « pitié naturelle » à tel point que va s’installer entre les hommes « le plus horrible état de guerre » qui rendra la création de l’Etat et des lois nécessaire. Seulement, pour Rousseau, en réalité, l’instauration de l’Etat et de lois communes ne fait pas que moraliser les relations humaines, les rendre plus fraternelles et plus justes. Ceux-ci, en protégeant les propriétaires, contribuent à creuser les inégalités sociales et les travers moraux qu’elles génèrent, tandis que le pouvoir politique est partout usurpé par des tyrans qui s’en servent à leur seul profit, ou à celui des minorités sociales qui constituent la base de leur pouvoir.

 

Il semblerait que, pour Rousseau, il ne soit possible de moraliser le comportement humain et de rendre les relations humaines plus justes et généreuses qu’en reformant ces institutions politiques et en corrigeant les injustices sociales.

  

Jean-Jacques Rousseau, un intempestif toujours moderne, une oeuvre philosophique révolutionnaire

L’homme n’étant pas naturellement mauvais, comme le veut le dogme chrétien du péché originel que Rousseau n’a de cesse de réfuter, mais le devenant ou non suivant l’environnement qui modèle son comportement, son degré de moralité dépend essentiellement des conditions sociales dans lesquelles son caractère se forme ainsi que de l’éducation qu’il reçoit personnellement.

 

L'Emile (1761) et le Contrat Social (1762)

 

Ainsi, en 1761, Rousseau publie conjointement deux textes qui chacun à leur manière pensent les conditions d’un progrès moral de l’homme, démentant ainsi la conception tragique de l’histoire humaine (pensée comme une corruption progressive et peut-être irréversible de la « bonne nature » de l’homme) qui se dégage le plus souvent du second Discours :

 

  • l’Emile, traité de pédagogie qui pense l’éducation appropriée à un perfectionnement moral de l’homme (laquelle consiste essentiellement à ne pas contrecarrer par un trop grand interventionnisme des éducateurs l’épanouissement spontané des bonnes dispositions primitives présentes à l’intérieur de chaque individu et à préserver l’enfant des germes de corruption morale présents dans la vie sociale des adultes, faite d’artifices et de faux semblants)

  • le Contrat Social, qui pense le système politique idéal, convenant à la nature de l’homme, voué à la liberté, et qui assurerait, grâce à une éducation républicaine et une démocratie directe (le peuple exerce directement la souveraineté, le pouvoir de décider des lois, sans la déléguer à des représentants), le sentiment d’une correspondance entre l’intérêt général et l’intérêt personnel là où l’inverse, dans la société civile des Etats modernes, lieu des échanges économiques et de la division du travail, chacun, mû par son amour propre et le souci de s’élever au-dessus des autres, trouve son avantage à les léser. 

Pour Rousseau, avant de pouvoir formuler théoriquement et justifier leurs devoirs moraux par la raison, les hommes sont prédisposés à agir moralement par leurs affects, leur sensibilité.

A vrai dire, il est abusif de dire, comme on le fait souvent, que, pour Rousseau, l’homme est naturellement bon : à l’état naturel et avant le développement conjoint de la vie sociale et de la raison, l’homme n’est ni bon, ni méchant, n’a ni vertu, ni vice. La vertu suppose en effet de concevoir la possibilité de mal agir, et l’intérêt que l’on peut trouver à le faire, ainsi que d’agir bien en connaissance de cause et librement, de notre propre initiative. Or, l’homme naturel, qui peut être décrit comme un idiot, ou, selon l’expression saisissante du Contrat social, « un animal stupide et borné », n’a aucune idée du bien et du mal et agit impulsivement (voire instinctivement), sans se poser de questions. Les notions de mérite moral ou de culpabilité ne peuvent donc aucunement qualifier sa conduite, qui présente la même innocence que celle du jeune enfant. Ainsi, Rousseau écrit (I,§ 33) : « Il paraît d’abord que les hommes dans cet état n’ayant entre eux aucune sorte de relation morale, ni de devoirs connus, ne pouvaient être ni bons ni méchants, n’avaient ni vices, ni vertu ».

 

Le paradoxe qui apparaît alors est qu’il ne devient possible d’évaluer moralement les conduites humaines qu’au moment où celles-ci tendent à l’immoralité. En effet, il faut que la raison soit suffisamment développée chez l’homme pour lui faire connaître le bien et le mal, lui permettre d’hésiter et de réfléchir avant d’agir (si ses conduites sont déterminées par des impulsions spontanées et irréfléchies, elles ne peuvent, pas plus que celles de l’animal, être qualifiées moralement, et tenues pour bonnes ou mauvaises), pour le rendre capable d’un quelconque mérite moral, mais le développement de la raison a pour envers la naissance de l’amour propre et des passions associables qui nous disposent à l’immoralité. Ce paradoxe est nettement exprimé au § 34 (livre I) : « les sauvages ne sont pas méchants précisément parce ce qu’ils ne savent pas ce que c’est qu’être bons ; car ce n’est ni le développement des lumières, ni le frein de la loi, mais le calme des passions, et l’ignorance du vice qui les empêchent de mal faire ».

 

Ici, Rousseau s’oppose radicalement à une thèse centrale de beaucoup de philosophes des Lumières : celle suivant laquelle le comportement humain se civiliserait et se moraliserait peu à peu dans l’histoire grâce aux progrès de la raison et à l’instauration de lois justes, qui permettraient à l’homme de mieux reconnaître ses devoirs et d’être de moins en moins asservi à ses penchants naturels égoïstes, agressives et sauvages, le comportement moral étant un effet de la Loi, de la Règle qui réprime les tendances spontanées, et non de la Nature.

 

La réflexion et l’intelligence chez l’homme tendent plutôt, pour Rousseau, à étouffer cet « instinct altruiste » que représente la pitié, et, tout en nous permettant de discourir sur les vertus de la philanthropie et, du bien être social, du souci de l’humanité, favorisent le calcul égoïste, et nous permettent également de trouver de bons prétextes pour ne pas faire notre devoir et de bonnes excuses pour nous justifier de ne pas l’avoir fait. L’acte moral réclame souvent un certain courage qui se trouve, du point de vue de Rousseau, plus régulièrement chez les hommes du peuple, qui n’ont pas perdu leur spontanéité altruiste, que chez les raisonneurs, qui n’aiment rien tant que leur confort, leur tranquillité, et leur sûreté personnelle.

 

« C’est (la raison) qui replie l’homme sur lui-même ; c’est elle qui le sépare de tout ce qui le gêne et l’afflige : c’est la philosophie qui l’isole ; c’est par elle qu’il dit en secret, à l’aspect d’un homme souffrant : péris si tu veux, je suis en sûreté. Il n’y a plus que les dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophe, et qui l’arrachent de son lit. On peut impunément égorger son semblable sous sa fenêtre ; il n’a qu’à mettre les mains sur ses oreilles et s’argumenter un peu pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l’identifier avec celui qu’on assassine…Dans les émeutes, dans les querelles des rues, la populace s’assemble, l’homme prudent s’éloigne : c’est la canaille, ce sont les femmes des halles, qui séparent les combattants, et qui empêchent les honnêtes gens de s’entr’égorger » (I,§35).

 

Il n’y a aucun mérite moral à faire profession de bons sentiments, à clamer son amour pour l’humanité : notre devoir s’impose toujours à nous « ici et maintenant », et l’amour abstrait de l’humanité en général ne doit pas nous détourner de notre devoir de sollicitude vis à vis des hommes qui, proches de nous, réclament notre assistance.

De manière générale, on peut dire que la conception roussauiste de la morale est anti-intellectualiste : nul besoin de réfléchir abstraitement au bien et au mal, de reconnaître intellectuellement le fondement de nos devoirs moraux, d’acquérir une sagesse théorique, pour agir moralement. En effet, Rousseau considère que l’homme est un être sensible avant d’être un être pensant, et que c’est sa sensibilité spontanée qui le prédispose, non seulement à ne pas nuire à autrui (l’attitude de justice, « vertu négative », valant à travers son contraire inacceptable, qui consiste à ne pas léser autrui, ne pas lui ôter quelque chose auquel il a le droit, à le respecter comme nous aimerions être respectés nous-mêmes), mais également à l’assister et à le secourir quand il le voit souffrir (la générosité, vertu positive qui consiste à faire don gratuitement et de bon gré à autrui de services, de biens, ou de toute forme de bienveillance que nous ne lui devions aucunement, du point de vue de la stricte comptabilité des dettes contractées et des engagements donnés). L’homme naturel est ainsi guidé par deux dispositions psychologiques fondamentales : l’amour de soi, qui lui fait rechercher son plaisir et sa conservation, et la pitié, qui lui fait éprouver du déplaisir et un certain malaise quand il perçoit d’autres êtres sensibles souffrir, et fait naître en lui le désir de soulager cette souffrance d’autrui. Cette tendance à éprouver de la pitié vis à vis de nos semblables se fonde sur le ressenti immédiat d’une similitude entre eux et nous, d’une communauté de nature, qui nous permet de nous imaginer immédiatement et sans réflexion subir les souffrances qu’ils endurent ou sont susceptibles d’endurer, et nous dispose par conséquent à agir de manière bienveillante avec eux. La pitié nous dispose donc à vouloir spontanément le bien des autres, et donc dès lors à modérer la recherche du plaisir et de l’intérêt personnel qu’implique cet autre principe naturel de nos conduites, l'amour de soi : ce n’est pas volontiers que nous sacrifions les autres à notre intérêt personnel, et, même quand nous sommes assez immoraux pour le faire, ce n’est jamais de gaieté de cœur, et cela ne nous empêche pas d’éprouver de la pitié pour les malheurs d’autrui et de la réprobation pour des actes de pur égoïsme quand notre intérêt n’est pas en jeu (I,§35).

Même quand il ne pratique pas ses devoirs moraux par égoïsme, l’homme n’est jamais suffisamment insensible au sort des autres pour ne pas désapprouver les actes immoraux dont il est témoin, et plaindre leurs victimes. Le vice rend toujours hommage à la vertu, non parce le méchant trouve un intérêt à faire l’éloge de la bonté, mais parce que son cœur n’est jamais assez endurci pour ne pas s’attrister aux souffrances d’autrui, quand elles sont liées à l’immoralité des autres ou du moins sa conscience lui désigne toujours le mal quand il le rencontre chez les autres. Rousseau développera longuement cette idée au chapitre IV de L’Emile: les valeurs morales altruistes s’enracinent dans notre nature, et tout homme, aussi méchant soit-il, les reconnaît, comme en témoigne son admiration spontanée pour les âmes généreuses et sa réprobation des actes immoraux, quand ils viennent des autres.

« Rentrons en nous-mêmes…examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchants nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourments ou du bonheur d’autrui ? Qu’est-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression plus agréable après l’avoir fait, d’un acte de bienfaisance ou d’un acte de méchanceté ?… Tout est indifférent, disent-ils, hors de notre intérêt : et, tout au contraire, les douceurs de l’amitié, de l’humanité, nous consolent dans nos peines ; et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous n’avions avec qui les partager. S’il n’y a rien de moral dans le cœur de l’homme, d’où lui viennent donc ces transports d’admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d’amour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapport cela a t-il avec l’intérêt privé ?… Mais quel que soit le nombre des méchants sur la terre, il est peu de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles hors de leur intérêt, à tout ce qui est juste et bon. L’iniquité ne plaît qu’autant qu’on en profite ; dans tout le reste, on veut que l’innocent soit protégé » (Emile ou de l’éducation).

 

Remarquons toutefois que dans L’Emile, Rousseau découvre une autre source de la représentation du devoir que l’affect de la pitié, la conscience.

La conscience correspond chez lui à peu près à ce que sera la raison pratique chez Kant, une instance normative universelle, présente naturellement en notre esprit comme en ceux de nos semblables, qui indépendamment de tout raisonnement élaboré (l’intelligence et la réflexion ayant plutôt tendance à légitimer l’égoïsme ou la cruauté, en embrouiller nos devoirs) nous donne un sens inné du juste et de l’injuste (indépendamment de toute réflexion préalable sur les conditions de l’intérêt général, d’une vie sociale harmonieuse), c’est à dire nous fait reconnaître spontanément nos devoirs et ceux d’autrui, nous permet de nous juger nous-mêmes et d’éprouver des remords quand nous agissons à l’encontre de ce que nous savons être la justice :

 

« Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience… Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fait l’excellence et la moralité de ses actions ; sans toi, je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe ». (Emile ou de l’éducation, IV).

 

Affirmer cette prédisposition spontanée des hommes à vouloir le bien d’autrui implique plusieurs conséquences :

 

Tout d’abord, Rousseau nie le mal radical : il y a rarement, chez l’homme, désir de faire le mal pour le mal, plaisir pervers pris à faire souffrir autrui. « Nul ne fait le mal pour le mal » (L’Emile). Seules nos passions extrêmes (l’envie, la jalousie, la haine née du sentiment d’avoir été méprisé par exemple) peuvent nous conduire à une telle attitude et nous ne saurions agir ainsi de sang froid, en ayant une totale emprise sur nous-mêmes. Nous ne consentons à faire du tort à autrui que par égoïsme, par intérêt personnel, et nous n’y trouvons généralement aucun plaisir. Si nous trouvons à des actes immoraux un avantage immédiat, l’immoralité nous rend malheureux, dans la mesure où elle nous donne mauvaise conscience tandis qu’elle nous prive dans le même temps de la joie que nous trouvons à faire le bien des autres, du plaisir pris à percevoir le plaisir que nous pouvons leur procurer (le plaisir pris à agir de manière généreuse ne saurait se réduire au fait qu’une telle action flatte notre amour propre et nous permet d’être bien vu des autres : ce qui rend heureux dans l’acte généreux n’est pas la satisfaction d’estime que nous y trouvons, ou le sentiment de « bonne conscience » qui naît de lui, mais le plaisir d’autrui).

 

Par conséquent, Rousseau n’est pas loin de partager l’eudémonisme (idée qu’il n’y a aucune opposition à la vertu morale et la recherche du bonheur personnel, la vertu étant pratiquée avec joie et nous permettant seule d’être heureux) de Socrate : les méchants sont plus à plaindre qu’autre chose. Leur méchanceté leur vient d’une éducation reposant sur de mauvais principes propres à une société corrompue (« nul n’est méchant volontairement », dit de la même manière Socrate), et ils la subissent plus qu’ils n’en profitent dans la mesure où celle-ci les empêche d’être heureux. «Ce sont nos passions, écrit Rousseau, qui nous irritent contre celles des autres ; c’est notre intérêt qui nous fait haïr les méchants ; s’ils ne nous faisaient aucun mal, nous aurions pour eux plus de pitié que de haine. Le mal que nous font les méchants nous fait oublier celui qu’ils se font à eux-mêmes. Nous leur pardonnerions plus aisément leurs vices, si nous pouvions connaître combien leur propre cœur les en punit. Nous sentons l’offense et nous ne voyons pas le châtiment ; les avantages sont apparents, la peine est intérieure » (L’Emile, IV).

Ou encore, cette insistance sur la honte et la mauvaise conscience qui tourmentent celui qui sait avoir mal agi, opposées à la sérénité du juste: « On parle du cri du remords, qui punit en secret les crimes cachés et les met si souvent en évidence. Hélas ! qui de nous n’entendit jamais cette importune voix ? On parle par expérience ; et l’on voudrait étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment… Le méchant se craint et se fuit ; il s’égaye en se jetant hors de lui-même ; il tourne autour de lui des yeux inquiets, et cherche un objet qui l’amuse ; sans la satire amère, sans la raillerie insultante, il serait toujours triste… Au contraire, la sérénité du juste est intérieure… il est aussi gai seul qu’au milieu d’un cercle ; il ne tire pas son contentement de ceux qui l’approchent, il le leur communique ». (idem). Qu’en conclure sinon que, même si ce n’est pas l’intérêt personnel qui pousse les hommes à bien agir, ils y trouvent cependant leur intérêt personnel.

 

De ce point de vue, la conception morale de Rousseau se distingue de celle que le philosophe allemand Emmanuel Kant formulera quelques années après, quoique celui-ci ait été très influencé par notre auteur. Pour Kant, un acte n’est moral que s’il est accompli par devoir, et non par calcul d’intérêt personnel. Ainsi, pour juger de la moralité des actes, il ne faut pas simplement s’intéresser à l’apparence extérieure des actions, mais aux intentions, aux motivations qui animent ces actions : « Quand il s’agit de valeur morale, l’essentiel n’est pas dans les actions, que l’on voit, mais dans les principes intérieurs de ces actions, que l’on ne voit pas », écrit Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs. Des actes qui ont des conséquences bénéfiques et l’apparence de la moralité peuvent être en effet motivés par des intentions amorales, en particulier par des intentions égoïstes. Si je me montre généreux en public par souci de considération sociale, si je m’abstiens de voler par peur de la police, de tromper ma femme par désir de conserver mon confort conjugal (…etc.), ce n’est pas le souci premier de faire mon devoir, de bien agir qui motive l’action, mais la prudence, un calcul d’intérêt, qui me portent à vouloir avant tout préserver les conditions de mon bonheur. Comme je n’agis pas moralement de ma propre initiative, j’aurai pu tout aussi bien agir immoralement si les circonstances m’avaient permis d’y trouver un intérêt.

Sur ce point, Rousseau s’accorde avec Kant : une action motivée par le strict intérêt égoïste n’a aucune valeur morale, quelles qu’en soient ses conséquences. Aussi bien Kant que Rousseau rejette donc la conception utilitariste de la morale. Pour les partisans de l’utilitarisme, très nombreux au dix-huitième siècle (Mandeville avec lequel polémique Rousseau au § 34 et 35 de la première partie du second Discours, et Bentham au XVIIIème, Stuart Mill au XIXème), c’est se méprendre sur la nature de l’homme que de croire qu’il peut agir moralement par bienveillance désintéressée envers autrui. L’homme n’est pensé que comme un calculateur incapable de don gratuit, exclusivement attaché à maximiser son confort et ses plaisirs personnels, et la seule manière de le faire agir moralement est de lui montrer qu’il trouve un avantage personnel à cela. Bentham montre en particulier que l’égoïste intelligent perçoit bien qu’il trouve un intérêt personnel à être honnête, bienveillant envers autrui, dans la mesure où l’altruisme intéressé lui permet de compter sur la reconnaissance et les bons services des autres en retour. Pour l’utilitarisme, les valeurs morales diffusées dans la société se déduisent donc seulement des conditions requises pour leur bon fonctionnement (chacun, s’il réfléchit bien, voit qu’il a intérêt à être juste avec les autres pour que les autres le soient avec lui et que les relations sociales soient apaisées), n’ont aucune valeur transcendante, et ce qui doit amener les individus à les respecter, c’est un calcul d’intérêt intelligent. La conception morale des utilitaristes se résume dans la fameuse règle d’or : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te fasse ». Il s’agit là d’un impératif de prudence égoïste et non à proprement parler d’une exigence morale : cet impératif nous commande de ne pas nuire à autrui afin de ne pas être nous-mêmes exposés à des actes hostiles de sa part, mais non de s’intéresser à son sort, de chercher à le secourir et à lui faire du bien.

Tout autre est le principe de la morale exposé par Rousseau au § 35 de la première partie du second Discours : « Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse ». Il s’agit là d’agir comme on aimerait que tous agissent, et d’agir moralement, non par crainte des conséquences néfastes pour nous de l’action immorale, mais parce ce que l’on cherche à rendre notre action exemplaire, en fonction de ce que nous savons être le juste ou le meilleur.

 

Le Contrat Social Jean-Jacques Rousseau : la première grande réflexion philosophique sur les fondements de la démocratie.

 

a) Rousseau, critique de Hobbes.

Avant Rousseau, le philosophe matérialiste anglais du XVIIème siècle, Thomas Hobbes, avait déjà cherché dans son Léviathan (du nom d’un monstre tout-puissant de la mythologie biblique qui symbolise ici l’Etat), publié en 1651, à penser le fondement de l’Etat en montrant que sa légitimité procédait d’un contrat ou d’un pacte de soumission conclu par une pluralité d’individus qui vivaient auparavant dans une situation d’indépendance et de liberté à l’état de nature (une situation où le droit positif qui organise la société n’existe pas encore et où les individus disposent donc d’un droit naturel à faire ce que bon leur semble). En raison des conflits incessants et de l’insécurité permanente dans lesquels les plongeait la rivalité de leurs égoïsmes, de leur orgueil, et leur méfiance réciproque (« l’homme est un loup pour l’homme » selon Hobbes), ces individus décidaient de se promettre mutuellement d’obéir à celui d’entre eux qui était le plus capable d’arbitrer leurs conflits, de prévenir la violence et les abus de pouvoir dans leurs rapports, et de leur imposer à tous, grâce à sa force dissuasive et au « monopole de la violence légitime » dont il disposerait (pour reprendre la définition de l’Etat de Max Weber, qui s’applique bien ici), le respect des mêmes droits et des mêmes devoirs.

 

A travers le pacte social, les hommes choisissaient de se donner un représentant légitime, cette personne artificielle qu’est le Souverain, seule source légitime du droit, qui incarne la volonté de l’ensemble de la société et est en droit d’imposer toute forme d’obligation aux individus, qui, de leur côté, lui doivent obéissance, non pas simplement parce qu’il a la force et des moyens de répression, mais parce qu’il est leur représentant, qu’il incarne leur personne, comme l’acteur incarne le personnage créé par l’auteur de la pièce.

Ainsi, les hommes sacrifiaient une liberté naturelle totale sur le papier mais simplement théorique (parce qu’ils pouvaient à tout instant être soumis à l’arbitraire d’autres individus plus forts, qui les auraient volés, violentés ou tués, sans qu’ils puissent compter sur un arbitre extérieur pour les défendre et punir les coupables) contre une sphère de liberté garantie par les obligations imposées aux autres membres de la société mais limitée par la promesse implicite de soumission à la volonté des représentants de l’Etat. 

 

Hobbes avait élaboré cette théorie du pacte social dans un contexte politique agité (à la fin des années 1640, le parlementaire puritain Olivier Cromwell avait pris la tête d’une révolte contre le roi d’Angleterre, Charles 1er, ce qui avait provoqué une terrible guerre civile et s’était finalement soldé par un régicide et l’installation d’une République) et son but était de justifier la monarchie absolue et un devoir d’obéissance inconditionnel des sujets à la monarchie, l’enjeu de cela étant pour lui la préservation de la paix civile.

 

Chez Hobbes, ce n’est plus l’ordre de la nature, la sociabilité naturelle des hommes, comme chez Platon et Aristote, qui est le fondement du « lien politique » entre les hommes, mais « la peur de la mort ». Le pacte social ne renvoie pas pour lui à une réalité historique, à l’origine effective des regroupements sociaux et des Etats, mais à une expérience de pensée visant à démontrer la nécessité et à illustrer la fonction de l’Etat : « supposons des hommes libres, dit-il en substance, n’en viendraient-ils pas nécessairement à se donner des lois et à se soumettre à un pouvoir politique commun, et pourquoi… ? ».

 

La condition naturelle de l’humanité, produite par la cupidité, la méfiance, la crainte, l’orgueil, la diversité des opinions étant la guerre de tous contre tous, la seule manière d’éviter cette situation de détresse qui résulterait de la nature de l’homme est de laisser la puissance publique de l’Etat décider seule du juste et de l’injuste, du bien et du mal, sans prétendre qualifier ses décisions d’illégitimes et justifier la désobéissance au nom d’un droit naturel, ou de principes de justice atemporels qui n’existent pas (chaque individu ayant sa propre conception subjective du bien et du mal, il ne revient qu’à l’Etat de définir objectivement des valeurs au travers des lois, du droit positif, pour éviter que ce désaccord des opinions ne conduise à la violence). Cette théorie du pacte social a encore un autre avantage. Hobbes, en moderne, affirme l’égalité naturelle de tous les hommes. Dès lors, ce n’est pas au nom d’une élection divine ou d’une supériorité naturelle, de vertus ou de capacités particulières, que les monarques ou les gouvernants en général auront le droit de gouverner : s’ils sont en droit d’attendre l’obéissance, si nécessaire à la paix civile, c’est en vertu d’une convention, d’un acte primitif de volonté par lequel les hommes se sont déchargés à leur profit de leur droit de se gouverner eux-mêmes. L’obéissance du peuple au pouvoir d’Etat est donc fondé originellement (et métaphysiquement) dans ces théories du contrat social sur la libre volonté des hommes qui y sont soumis.

 

Rousseau avait déjà critiqué Hobbes dans son Essai sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1754), texte dans lequel il affirmait que ce n’était pas la nature de l’homme, mais l’évolution historique et une mauvaise socialisation qui avaient fait naître la situation de détresse et de conflit rendant nécessaire l’apparition de l’Etat et du droit. Ainsi, à partir de la révolution technique liée à l’apparition de la métallurgie et de l’agriculture, la division du travail, l’installation de fait d’une certaine forme de propriété tacitement reconnue, le développement des inégalités, avaient nourri chez les hommes des passions asociales (amour propre, cupidité, ambition, jalousie…) qui avaient transformé leurs rapports autrefois bienveillants, car régis par l’indifférence ou la pitié. L’état de nature que décrivait Hobbes était donc le résultat du développement des injustices sociales. Quand à l’Etat et au droit, selon cette œuvre très subversive de Rousseau, ils avaient été créés à l’initiative des riches proposant un contrat à leurs voisins, soit disant pour défendre les faibles contre les forts et garantir les mêmes droits à tous en se soumettant à un pouvoir commun capable de garantir un état de droit faisant place à la loi du plus fort, mais en réalité pour préserver leurs intérêts de propriétaires. Ce sont en effet ceux qui ont le plus de biens qui ont le plus à perdre à un état d’anarchie et de liberté naturelle de chaque individu et le plus à gagner au fait que toute la société finance un Etat pourvu d’une force publique faisant respecter la sécurité et les biens de chacun. Ainsi, dans ce texte, bien longtemps avant Marx, Rousseau faisait de la fonction réelle de l’Etat et du droit celle d’être des instruments au service des propriétaires sous couvert d’assurer une égalité de droit à tous les hommes.

 

 

Jean-Jacques Rousseau, un intempestif toujours moderne, une oeuvre philosophique révolutionnaire

Dans le Contrat Social (1762), écrit quelques années plus tard, Rousseau s’attache moins à faire la généalogie de la société civile et de l’Etat, à dénoncer la domination politique et les inégalités sociales qu’elle entretient (au nom du contre-modèle des sociétés primitives, propres à un état de développement historique où les techniques sont encore peu développées et l’agriculture non inventée, sans besoins artificiels ni soumission à un travail harassant, égalitaires, fraternelles et dépourvues d’Etat), qu’à penser de manière abstraite les conditions de légitimité de l’Etat.

 

Pour qu’un pouvoir politique puisse être en droit d’attendre une obéissance, il faut, selon Rousseau, que l’on puisse imaginer qu’il ait pu être créé librement par des individus indépendants ayant promis de s’y soumettre. Ici, Rousseau reprend donc le projet de départ de la théorie du contrat social de Hobbes, la volonté de fonder l’obéissance à l’Etat sur la volonté libre de ceux qui y sont soumis.

Toutefois, l’hypothèse du contrat social a chez Rousseau une portée critique manifeste, puisqu’elle vise à réduire les formes légales d’institutions politiques caractérisées par la domination d’un homme ou de quelques uns sur l’ensemble d’une société à l’expression de purs rapports de force, qui n’impliquent tout au plus qu’une nécessité provisoire d’obéir sous la contrainte tant qu’on ne peut faire autrement, mais non un devoir moral, une obligation d’obéissance.

 

Dès le chapitre 1 du livre I, Rousseau annonce ainsi la couleur :

« L’homme est né libre et partout il est dans les fers…Si je ne considérais que la force, et l’effet qui en résulte : je dirais : Tant qu’un peuple est contraint d’obéir et qu’il obéit, il fait bien ; sitôt qu’il peut secouer le joug et qu’il le secoue, il fait encore mieux ; car recouvrant sa liberté par le même droit (celui de la force) qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre ou on ne l’était pas à la lui ôter ».

 

Pour Rousseau, cela relève de l’évidence que la violence et des rapports de force sont à l’origine de quasiment tous les Etats et de tous les régimes politiques de son époque, leur ancienneté et l’habitude de devoir y obéir, leur légalisation a posteriori par la promulgation de constitutions, de lois fondamentales, leur ayant donné par la suite un semblant de légitimité et ayant fait oublier cette origine violente :

 

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort, droit pris ironiquement en apparence mais réellement établi en principe » (livre I, chap.3).

 

Ceux qui détiennent le pouvoir d’Etat à l’époque de Rousseau gouvernent en réalité à la faveur d’un rapport de force ou d’actes de violences initiaux, même s’ils parviennent ensuite à faire croire que leur pouvoir est légitime car bienfaisant, conforme à des vénérables traditions, à des constitutions sacrées (…etc. ). Or, pour Rousseau, la force ne fait pas le droit.

 

Ceux qui se sont soumis à une puissance sous la contrainte, pour ne pas perdre la vie, ne l’ont pas fait volontairement, et les promesses d’obéissance qu’ils ont pu faire, contraints et forcés, à ce moment là, ne les engagent pas plus que les promesses que l’on fait à un brigand de grand chemin de lui donner notre bourse quand il nous tient à sa merci : si par bonheur nous retrouvions la force de résister à ceux qui ont exercé cette contrainte sur nous, nous aurions le droit de le faire. Or, pour Rousseau, tout régime politique non démocratique repose en dernière instance sur de simples rapports de force, et implique donc un droit de désobéissance, car il est impossible rationnellement de supposer qu’il ait pu être fondé par contrat passé entre des hommes libres.

 

b) La démocratie républicaine : seul régime politique légitime ayant pu être fondé volontairement par contrat par les hommes qui y obéissent.

 

Là où Hobbes considérait que c’était la détresse liée à leurs conflits incessants qui avait conduit les hommes à s’unir sous un pouvoir politique commun et à former ainsi une communauté politique, un Etat (l’Etat peut renvoyer aussi bien au pouvoir central qui dit le droit et le fait appliquer qu’à la communauté qu’il organise), Rousseau imagine au chapitre 6 du livre I du Contrat Social, intitulé « Du pacte social », que ce n’est pas la méfiance réciproque et la volonté de se soustraire à une dépendance vis à vis d’autrui qui conduit les hommes à créer l’Etat mais plutôt le désir positif de coopérer, de travailler ensemble de manière solidaire pour satisfaire leurs besoins, ce qui nécessite une organisation et un pouvoir commun, capable de les faire agir ensemble.

S’il est convaincu des mérites de l’association et de la nécessité pour la pérenniser que chaque individu abandonne son indépendance naturelle, son droit de décider de ses conduites dans son coin, sans en référer à personne, chaque associé aspirant sait bien que seule la conservation de sa liberté lui donne la garantie que l’association respectera ses intérêts. Dès lors, le problème fondamental qui va décider du type d’Etat que l’on peut vouloir créer librement est celui-ci :

 

« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ».

 

Dès lors, Rousseau imagine le « contrat d’association » qui fonde l’Etat, la communauté politique, comme suit : chaque individu délègue au Peuple souverain tout entier, c’est à dire à l’assemblée politique qu’il forme quand il vote des lois, le droit de décider de ses droits et devoirs et de disposer de ses biens (il ne garde pour lui aucun droit non soumis aux décisions de la majorité politique, y compris le droit de propriété), à condition que ses voisins fassent d’eux-mêmes et qu’ils s’imposent trois obligations fondamentales qui, si elles ne sont pas respectées, justifieraient le droit du citoyen de retrouver sa liberté naturelle et de désobéir à un Etat qui ne représente plus sa volonté :

 

* 1èreobligation fondamentale: le peuple ne peut jamais déléguer sa souveraineté, confier à des représentants, même élus, le droit de décider des lois à sa place.

« Si le peuple promet seulement d’obéir, il se dissout par cet acte, il perd sa qualité de peuple ; à l’instant où il y a un maître, il n’y a plus de souverain » (livre II, chapitre 1) 

Si le peuple souverain confie son destin au bon vouloir d’un seul ou une minorité, son acte n’a aucune valeur de légitimité, puisque la souveraineté du peuple est inaliénable, ne peut être cédée, confisquée, sans que le citoyen retrouve son droit à faire ce qu’il entend en résistant à un pouvoir qui n’aura plus de légitimité. Rousseau considère que l’on peut confier à un gouvernement, à un pouvoir exécutif et à l’administration qui le représente, le droit de veiller à l’observation des lois, de les faire exécuter, mais ce pouvoir exécutif exercé par un homme ou des représentants n’est que l’instrument, l’exécuteur de la volonté du peuple : on peut le comparer au corps exécutant les gestes voulus par l’âme, symbolisant ici le peuple souverain.

Si ce pouvoir exécutif est nécessaire, c’est que chaque associé, en tant qu’individu privé mu par des intérêts égoïstes peut avoir tendance à se soustraire à la loi que ses concitoyens et lui-même peut-être ont voté en s’inquiétant de l’intérêt général de la société : dès lors, nous dit Rousseau, afin qu’il se conforme à la politique décidée par la volonté générale de la majorité, « on le forcera à être libre ». (livre I, chap. 7).

Rousseau est donc un partisan, sur un plan théorique, de la démocratie directe, considérant ces institutions comme les seules légitimes.

Cela ne signifie pas qu’il pense que la majorité du peuple ait toujours raison : elle peut s’égarer si les citoyens qui la composent ne considèrent que leurs intérêts particuliers, économiques, corporatistes ou communautaires, quand ils votent les lois, et non l'intérêt général, quand des « brigues » ou des « partis » font du vote des lois un prétexte pour accentuer leur pouvoir et leur influence, quand elle se fait berner par des démagogues (II, chapitre 3. « Si la volonté générale peut errer »).

Ce qui fait la valeur de légitimité d’un vote du peuple souverain, c’est moins la quantité de suffrages exprimés en faveur d’une option politique que l’état d’esprit dans lequel elle a été privilégiée, à savoir le souci du bien public, de la cohésion et de la prospérité générale de la société. « Ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix que l’intérêt commun qui les unit » (II, chapitre 4). Une majorité peut aussi voter en pénalisant pour servir ses intérêts égoïstes ceux qui ont d’autres intérêts particuliers. Par ailleurs, les citoyens ne sont pas forcément assez éduqués, éclairés, pour décider des lois, qui ont à statuer sur des problèmes sociaux complexes :

« De lui-même, le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours. La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui la guide n’est pas toujours éclairé » (II, chapitre 6. «De la loi »).

 

Ainsi, le peuple a besoin de guides, peut-être des esprits plus éclairés qui rédigeraient les projets de loi soumis ensuite à son vote, qui lui feront comprendre ses intérêts à long terme, lui expliqueront les réalités économiques, sociales, diplomatiques, le garantiront de la « séduction des volontés particulières ». Ces guides seront, dans le schéma idéal que conçoit Rousseau, comme la raison qui éclaire la bonne volonté et l’empêche de se tromper sur les moyens adaptés à une politique conforme à l’intérêt général.

Cette démocratie directe qu’il conçoit comme le seul régime politique légitime qui associe l’obéissance à l’Etat et la conservation d’une liberté de participation et de décision politique, Rousseau lui-même nous dit, avec le goût du paradoxe qui le caractérise, qu’elle correspond sans doute à un idéal dont il n’y a guère d’exemple de réalisation et qui n’est guère réalisable :

 

« A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable démocratie, et il n’en existera jamais. Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques…D’ailleurs que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement ? Premièrement un Etat très petit où le peuple soit facile à rassembler et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres ; secondement une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d’affaires et les discussions épineuses (ce mode de vie traditionnel et frugal requis par la démocratie directe s’oppose à une économie complexe supposant une expertise pour être gérée) ; ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs et les fortunes, sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l’autorité ; enfin peu ou point de luxe ; car, ou le luxe est l’effet des richesses, ou il les rend nécessaires…il corrompt à la fois le riche et le pauvre, l’un par la possession, l’autre par la convoitise… ; il ôte à l’Etat tous ses citoyens pour les asservir les uns aux autres » (livre III, chap.4. « La démocratie »).

 

* 2ndeobligation fondamentale : chaque citoyen, quand il délibère et vote en tant que partie prenante du peuple souverain, doit ne chercher qu’à favoriser le bien-être d’ensemble de la communauté, son intérêt général, et non tel ou tel intérêt particulier (économique, régional, confessionnel, corporatiste, …), y compris les siens.

Cette condition découle naturellement de l’idée d’un contrat passé entre les individus indépendants, puisque si les individus avaient su que l’association préserverait de manière préférentielle les intérêts de certains de ses membres (y compris les intérêts particuliers de la majorité de ses membres), ils n’auraient jamais renoncé à leur liberté naturelle. Toutefois, cette condition établie par Rousseau, qui en fait un des pères de la pensée idéaliste républicaine, opposée au pragmatisme de la démocratie libérale anglo-saxonne (qui s’accommode très bien que les représentants du peuple défendent des intérêts privés, pourvu que les droits des individus, et donc des minorités, soient garantis contre d’éventuels abus des représentants du peuple) pose un certain nombre de problèmes :

a) n’est-il pas idéaliste de voir dans la politique un débat touchant les principes généraux d’organisation sociale inspirés par le souci du bien public plutôt qu’une lutte d’intérêts particuliers?

b) Peut-on définir l’intérêt général autrement qu’à la manière des utilitaristes, comme l’intérêt du plus grand nombre, de la majorité ? Pour Rousseau, oui : l’intérêt général est ce que veut la raison, quand elle dépasse son égoïsme pour concevoir ce qui est juste, du point de vue désintéressé de l’universel. Or, il y a plusieurs conceptions de l’organisation juste de la société, et leurs mises en application recouvrent souvent des intérêts privés qu’elle favoriseront plus ou moins, que cela soit leur but premier et conscient ou non (un homme de droite et un homme de gauche peuvent se dire également tout deux dévoués au bien public, à l’intérêt général, mais leurs politiques économiques et sociales serviront en fait des intérêts particuliers différents)

c) Pour éviter que les citoyens ne votent et ne délibèrent qu’en tant que membres de corps particuliers de la nation (par exemple, en tant que chasseur, paysan, chrétien, membre du monde rural, ou en tant qu’homosexuel, cadre supérieur, végétarien…,), Rousseau affirme qu’il faut veiller à la suppression des corps intermédiaires (associations politiques et civiles, syndicats, institutions régionales ou locales autonomes) qui pourraient « diviser » la volonté générale, la morceler en une série de promotions d’intérêts particuliers. Or, cette suppression des associations volontaires de citoyens à l’intérieur de la société civile ne va t-elle pas considérablement limiter le champ d’exercice de la citoyenneté et donner à l’Etat un pouvoir trop grand sur les individus, car n’ayant pas en face des contre-pouvoirs qui l’arrêtent en sensibilisant l’opinion à des causes particulières ? L’unanimisme, le consensus de tous les citoyens, la suppression de toute forme d’organisation pouvant les diviser, ne sont-ils pas des objectifs de sociétés totalitaires ou tyranniques ?

d) Par ailleurs, pour Rousseau, le pouvoir politique exercé démocratiquement doit réorganiser la société de manière à éviter que les écarts de richesse permettent aux riches d’exercer trop d’influence sur le peuple et ne dissolvent toute possibilité de se référer à un intérêt général et de créer une fraternité citoyenne, pauvres et riches protégeant jalousement dans le conflit leurs intérêts particuliers.

Il faut, nous dit Rousseau, que « nul citoyen ne soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre ». « C’est parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir », ajoute t-il au chapitre 11 du livre II.

L’égalitarisme n’est pas un idéal en soi chez Rousseau, mais la réduction des inégalités à un niveau relativement faible est une nécessité pour le bon fonctionnement d’une démocratie, la préservation du lien social et de l’esprit civique.

          * 3ème obligation fondamentale : de ce fait, Rousseau estime que la souveraineté du peuple doit être totale, qu’elle ne doit pas être limitée par des contre-pouvoirs (sénats constitués d’autorités sociales non directement élues, juges faisant respecter une constitution reconnaissant des libertés inviolables aux individus, comme le droit de propriété, le droit de libre entreprise) ou de prétendus droits naturels des individus. Les individus ont accepté en s’associant que tous leurs droits et devoirs, sans faire exception pour ces fameux droits naturels pensés comme antérieurs et supérieurs à toute convention politique (comme le droit de propriété, la liberté d’expression et de conscience…), dépendent des décisions révocables du peuple souverain. « On convient que tout ce que chacun aliène par le pacte social de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c’est seulement la partie de tout cela dont l’usage importe à la communauté, mais il faut convenir aussi que le souverain seul est juge de cette importance. Tous les services qu’un citoyen peut rendre à l4etat, il les lui doit sitôt que le souverain les lui demande » (livre II, chapitre 4. « Des bornes du pouvoir souverain »).

Rousseau se montre ici un adversaire de la pensée du libéralisme politique et un partisan d’une forme d’absolutisme républicain, ce qui fait que certains de ses détracteurs contemporains y ont vu un inspirateur des pratiques totalitaires soumettant totalement l’individu à l’Etat et aux nécessités, affirmées par le Pouvoir, du bien-être social : la majorité a tous les droits et le pouvoir de tous doit toujours primer sur la liberté de chacun, l’homme manifestant sa liberté dans la participation politique et les activités de citoyen qui le font statuer sur le sort de la société et non pas simplement dans une vie privée indépendante.

Concrètement, Rousseau pourrait légitimer avec ce principe une certaine expropriation des riches au nom de l’intérêt général, ou la suppression de certains cultes religieux, l’imposition à tous d’une certaine conception de la morale, d’une nécessaire séparation de la vie publique et des devoirs religieux…

Sa conception de la démocratie, par rapport aux distinctions établies dans sa conférence une quarantaine d’années plus tard par le théoricien appartenant au courant du libéralisme politique, Benjamin Constant, entre « Liberté des modernes », consistant dans le souci de conserver une large sphère d’indépendance privée pour y agir comme on l’entend, le droit de voter pour ses représentants n’étant conçu que comme une arme pour protéger cet espace privé consacré au désir de jouissance dans lequel l’homme moderne situe sa véritable liberté, et « Liberté des Anciens », propre surtout aux démocraties grecques, ou le citoyen participe activement en assemblée à la gestion de la Cité, mais n’a, en tant qu’individu privé, aucun droit à faire prévaloir contre les décisions du peuple souverain, Rousseau se situerait dans le camp des défenseurs de la liberté antique, d’une démocratie faisant primer la souveraineté du citoyen sur les droits de l’individu replié sur lui-même.

 

Ismaël Dupont.

 

Jean-Jacques Rousseau, un intempestif toujours moderne, une oeuvre philosophique révolutionnaire
Partager cet article
Repost0
29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 17:00
Le sort des 21 détenus sahraouis de Gdeim Izik, qui doivent être rejugés le 23/janvier 2017, à Rabat, jette une lumière crue sur la monarchie marocaine.

Le sort des 21 détenus sahraouis de Gdeim Izik, qui doivent être rejugés le 23/janvier 2017, à Rabat, jette une lumière crue sur la monarchie marocaine.

Sahara occidental. La justice marocaine, instrument de pouvoir et de répression
ROSA MOUSSAOUI
MERCREDI, 28 DÉCEMBRE, 2016
L'HUMANITÉ

La cour d’appel de Rabat a refusé, lundi, de remettre en liberté les 21 détenus sahraouis de Gdeim Izik, condamnés en 2013 par la justice militaire sur la seule base d’aveux extorqués sous la torture. Jugement pourtant annulé cet été par la Cour de cassation.

Vêtus d’amples derâas blanches, Ennaâma Asfari et ses compagnons font les cent pas, derrière la cage de verre ceinturée de policiers, d’habitude réservée aux suspects de terrorisme. Sur le banc des accusés, dans un cauchemar judiciaire commencé il y a six ans, avec les affrontements qui ont coûté la vie à onze agents des forces de sécurité et deux civils lors du violent démantèlement d’un camp de protestation de Gdeim Izik, près de Laâyoune, au Sahara occidental occupé, le 8 novembre 2010.

Comment peut-on faire passer des militants des droits humains en criminels de droit commun ? Le sort des 21 détenus sahraouis de Gdeim Izik, qui doivent être rejugés le 23 janvier 2017, à Rabat, jette une lumière crue sur la « consolidation de l’État de droit » que la monarchie marocaine cherche à mettre en scène depuis 2011 et l’adoption d’une nouvelle Constitution. Cette affaire est si obscure que la justice militaire, qui a instruit l’affaire en première instance, a été désavouée par la Cour de cassation, qui ordonnait, le 27 juillet dernier, la tenue d’un nouveau procès, devant une juridiction civile. Au-delà de l’interdiction désormais faite aux tribunaux militaires de juger des civils, la plus haute instance judiciaire relève, dans son arrêt, maintes irrégularités égrenées par Me Ingrid Metton et Me Olfa Ouled, avocates françaises des détenus sahraouis, lors de l’audience de lundi, devant la cour d’appel de Rabat. « Ennaâma Asfari, condamné à trente ans de prison, a été arrêté, conduit au commissariat où il a été battu, humilié, torturé la veille des événements de Gdeim Izik. Comment, dans ces conditions, aurait-il pu se rendre coupable du meurtre d’un gendarme ? » s’indigne Me Metton, elle-même interpellée à Rabat, retenue durant trois heures dans un commissariat, puis expulsée le 6 avril dernier, alors qu’elle venait rendre visite à son client. Les noms des victimes que les accusés sont présumés avoir tuées n’ont même pas été mentionnés lors du premier procès, en 2013. Sans autopsie, sans preuves matérielles, ni témoignages, les 21 ont été condamnés à des peines allant de vingt ans de prison à la perpétuité, sur la seule base d’aveux extorqués sous la torture. C’est ce qu’a rappelé Me Joseph Breham, lundi, lors de sa plaidoirie maintes fois interrompue par le président de la cour d’appel de Rabat, alors qu’il demandait la remise en liberté des 21 détenus.

« Cette privation de liberté que rien ne justifie ! »

La simple mention par l’avocat français de la récente condamnation du Maroc par le Comité de l’ONU contre la torture, à la suite de la plainte déposée par l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) au nom d’Ennaâma Asfari, suffisait à déclencher l’ire des juges et l’hystérie parmi les avocats des familles des agents de sécurité tués à Gdeim Izik. « Cette décision onusienne vous impose de réparer tous les dommages causés à mon client, et le premier des dommages, c’est cette privation de liberté que rien ne justifie ! » a insisté Me Breham. Demande rejetée, sans surprise, après les arguments ahurissants du procureur général du roi, Hassan Daki, qui refuse de « discuter des allégations de torture, qui ne constituent pas un fondement suffisant pour une demande de remise en liberté provisoire ». Le même s’est félicité de la présence d’observateurs étrangers et de médias nationaux et internationaux, qui « consolide », selon lui, « la transparence du procès et garantit les conditions d’un procès juste et équitable ».

Venu de Naples en observateur, le magistrat italien Nicola Quatrano ne tire pas du tout les mêmes conclusions de cette audience. « Ce n’est pas un procès, c’est une vitrine. Lorsque Me Breham a expliqué que les condamnations avaient pour seul fondement des aveux obtenus sous la torture, des faits établis par le Comité de l’ONU contre la torture, il a été empêché de parler, littéralement, au prétexte que ses arguments n’étaient pas pertinents. C’est au contraire très pertinent ! Écarter cette question fondamentale suffit à dissiper le mirage d’un procès équitable », analyse-t-il, en soulignant la « bizarrerie » judiciaire que constitue le renvoi de l’affaire devant la cour d’appel de Rabat, après l’annulation du jugement militaire par la Cour de cassation. « Il aurait fallu recommencer le procès en première instance », estime le juge italien. Bien que la cour d’appel ait décidé de renvoyer l’examen de l’affaire au 23 janvier, les questions de fond ont affleuré tout au long de cette première audience. Me Mohammed Messaoudi, un avocat de la défense lié à l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), a ainsi rappelé que la plupart des accusés étaient engagés dans un dialogue avec les autorités marocaines pour trouver une issue pacifique et négociée au mouvement de protestation de Gdeim Izik. « Comment peut-on infliger six ans de détention provisoire à des personnes qui sont innocentes aux yeux de la loi ? Il n’y a pas de flagrant délit ! Ce sont des militants sociaux, certains sont des fonctionnaires. Ils étaient des interlocuteurs du wali de Laâyoune (l’équivalent du préfet – NDLR) dans les moments de crise », a-t-il rappelé.

Entrave à l’accès aux journalistes aux territoires occupés

Tenues jusqu’ici à l’écart de l’affaire, les familles des gendarmes et membres des forces auxiliaires tués dans les affrontements de 2010 sont, elles, au cœur de toutes les attentions. Elles sont défendues par des avocats liés, pour la plupart, aux partis politiques associés au pouvoir : Abdelkabir Tabih (USFP), Abdellatif Ouahbi (PAM), Abdellatif Ouammou (PPS) et Abdessamad Idrissi (PJD). Officiellement, les affrontements du 8 novembre 2010 ont fait treize morts, dont deux civils sahraouis. Bilan invérifiable : les autorités marocaines entravent, depuis, l’accès des journalistes et des observateurs étrangers aux territoires occupés. Quant à la mission onusienne, la Minurso, toutes les tentatives d’élargir sa mission à la surveillance des droits de l’homme ont suscité, jusqu’ici, d’agressives croisades diplomatiques de Rabat, avec le soutien de Paris. « Le démantèlement du camp de Gdeim Izik fut un moment de paroxysme dans la répression d’un vaste mouvement pacifique pour le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination », rappelle un observateur espagnol. D’où la crispation que suscite cette affaire du côté des autorités marocaines, déterminées à faire taire toutes les voix discordantes sur le statut de l’ex-colonie espagnole annexée en 1975. « Au Maroc, la justice reste un instrument de pouvoir et de répression, regrette Khadija Riadhi, ancienne présidente de l’AMDH. Depuis 1975, la question du Sahara a toujours été instrumentalisée pour réprimer, mettre en scène un faux consensus. De nombreux Marocains sont allés en prison pour s’être prononcés pour le droit des Sahraouis à l’autodétermination. ».

Repiquet, fidèle avocat du palais

Les familles des membres des forces de sécurité tués le 8 novembre 2010 à Gdeim Izik ont, elles aussi, fait appel à un avocat français, lundi : Yves Repiquet. Ancien bâtonnier, ex-président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme en France, connu pour avoir défendu Christine Lagarde dans l’affaire Tapie, ce proche du palais n’hésite jamais à volet au secours du royaume dans des affaires sensibles.

Journaliste à la rubrique Monde
Partager cet article
Repost0
29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 08:42
asli erdogan est détenue depuis le 17/août à la priso n pour femmes de Barkirköy, à Istanbul. Depuis, une vague de solidarité, qui dépasse largement le monde de la culture, s’est constituée.

asli erdogan est détenue depuis le 17/août à la priso n pour femmes de Barkirköy, à Istanbul. Depuis, une vague de solidarité, qui dépasse largement le monde de la culture, s’est constituée.

Le procès de l’écrivaine Asli Erdogan, ou la farce d’un apprenti dictateur
JEUDI, 29 DÉCEMBRE, 2016
L'HUMANITÉ

 

L’écrivaine comparaît aujourd’hui avec huit autres intellectuels turcs. En soutien, Ses textes sont lus à haute voix à l’étranger.

Asli Erdogan a l’oppression  inscrite dans la chair. Dans son autoportrait que nous publions aujourd’hui, la romancière turque explique comment les idéaux d’émancipation ont toujours valu à sa famille la répression et l’enfermement. Devenue adulte et brillante physicienne, c’est grâce à l’écriture qu’Asli Erdogan parviendra à toucher du doigt la liberté dans un pays où l’armée reste une institution. Aux mains du sultan Erdogan, la Turquie d’aujourd’hui emprisonne de nouveau tous ceux qui ont l’égalité chevillée au corps. Pour avoir dénoncé la guerre au Kurdistan et l’état de siège dans lequel vit son pays depuis le coup d’État avorté du 15 juillet dernier dans le journal d’opposition Özgür Gündem, Asli Erdogan est de nouveau derrière les barreaux. Elle est aujourd’hui citée à comparaître avec huit autres intellectuels devant la 23e chambre de la cour d’assises du palais de justice de Caglayan. Tous risquent la réclusion à perpétuité. Un procès politique à l’abri des regards, que la romancière annonce « kafkaïen ». Aux portes du tribunal, et partout en Europe, la journée sera le point d’orgue d’une mobilisation du monde intellectuel et de tous ceux qui ont compris que la dictature mise en marche par le président Erdogan fait courir des risques au-delà des frontières turques. 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011