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16 février 2023 4 16 /02 /février /2023 07:42
Réforme des retraites. À Morlaix, une nouvelle manifestation aura lieu jeudi 16 février à 11h, place Puyo (Ouest-France)

Ouest-France

Réforme des retraites. À Morlaix, une nouvelle grève aura lieu jeudi 16 février, place Puyo

Les manifestants étaient venus encore en force pour la grève de samedi 11 février 2023, qui se tenait, pour une fois, à Saint-Martin-des-Champs (Finistère). À chaque rassemblement, ils étaient des milliers.

L’intersyndicale (CGT, FSU, Solidaires, CFDT, FO, UNSA, CFE-CGC et CFTC) appelle à une nouvelle journée de mobilisation contre la réforme des retraites, jeudi 16 février 2023, à 11 h, place Edmond-Puyo, à Morlaix.

Vers un durcissement du mouvement ?

« Le gouvernement reste sourd au message envoyé lors des grèves et manifestations par les salariés, retraités, chômeurs, étudiants et lycéens depuis plus de trois semaines. Face à cette irresponsabilité, nous appelons à intensifier le mouvement par la grève et en descendant dans la rue le 16 février, à l’organisation d’initiatives locales de construction du mouvement. Enfin, si nécessaire, l’intersyndicale inscrit d’ores et déjà une journée de durcissement du mouvement le 7 mars au calendrier de la mobilisation en mettant le territoire à l’arrêt », écrit l’intersyndicale.

https://www.ouest-france.fr/economie/retraites/reforme-des-retraites-a-morlaix-une-nouvelle-greve-aura-lieu-jeudi-16-fevrier-place-puyo-62edbefc-abc2-11ed-b416-85851c2fbb45

 

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16 février 2023 4 16 /02 /février /2023 06:30
Ouest-France
En Finistère, le débat sur la réforme des retraites s’invite en session du conseil départemental

Publié le Rosemary BERTHOLOM

Sans surprise, la majorité départementale et l’opposition n’ont pas la même appréciation du projet de réforme des retraites. Maël de Calan, président, a répondu à l’opposition alors que les trois groupes l’ont interpellé sur cette actualité.

Depuis plusieurs semaines, chaque semaine, plusieurs milliers de personnes manifestent dans les rues de Quimper et dans tout le département pour protester contre la réforme des retraites.

Depuis plusieurs semaines, chaque semaine, plusieurs milliers de personnes manifestent dans les rues de Quimper et dans tout le département pour protester contre la réforme des retraites. | VINCENT MOUCHEL

Cette actualité s’est invitée en séance plénière. Maël de Calan, président du conseil départemental du Finistère, avait déjà apporté son soutien à la réforme des retraites, lors de ses vœux, le 20 janvier 2023. Il en a à nouveau parlé alors que Kévin Faure, coprésident de l’opposition Finistère & Solidaires, l’a interpellé sur ce projet.

« Vous défendez une vision néolibérale, portée sur le mérite par le travail, et défendez un recul de l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans, c’est ce que je considère une politique de droite ; je défends une vision d’une société juste, équitable et protectrice, portée sur l’émancipation et la liberté des individus, et je combats tout report de l’âge légal de départ à la retraite, c’est ce que je considère une politique de gauche. Le clivage est clair et nécessairement nous n’abordons pas les politiques départementales avec les mêmes priorités. » Philippe Guillemot (Oui la Bretagne) et Pauline Louis-Joseph-Dogué (Finistère d’avenir) ont également déclaré être contre cette réforme des retraites.

« Je suis partisan de la retraite à 65 ans »

Réponse Maël de Calan : « Avec mes collègues, nous estimons que nous avons suffisamment de grands sujets de politiques publiques à évoquer dans cet hémicycle pour ne pas transformer l’assemblée départementale en petite Assemblée nationale. »

Toutefois, il argumente sa position : « Je la soutiens, c’est parfaitement exact. Je suis partisan de la retraite à 65 ans. Je réponds. Pas pour soutenir ou critiquer le gouvernement ou tel aspect de la réforme. Chacun ici, de séance plénière en séances plénière, n’oublie pas de mentionner qu’il manque de l’argent en France. La dépense publique n’a jamais été aussi élevée dans l’histoire de notre pays. Il manque de l’argent pour l’école, pour la santé, le logement, le handicap, les Ehpad – et il en manquerait considérablement plus si entre 2002 et 2004, un gouvernement courageux n’avait pas décidé de porter l’âge de départ à la retraite de 60 à 62 ans –, pour l’environnement, pour l’enfance… Bref, il manque des milliards partout. »

« Il n’y a pas de recette magique »

Pour Maël de Calan, « Il n’y a pas de recette magique, tous les leviers doivent être mobilisés. Un an de report de l’âge de départ à la retraite rapporte 10 milliards d’euros à l’État. Et ce sont des milliards qui peuvent être investis dans les services publics. Naturellement, les carrières longues doivent être prises en compte. L’égalité hommes-femmes également. Je rappelle le niveau dramatique des petites retraites, notamment des petites retraites agricoles, c’est un fléau dans notre département. Si nous pensons qu’il manque des milliards pour les services publics, nous ne pouvons pas refuser toute réforme qui aboutit à travailler plus pour créer ces milliards qui manquent à la France. »

« Il faut prendre la mesure de la mobilisation »

Un argumentaire qui ne convainc pas l’opposition. « En tant qu’institution politique, nous devons nous interroger sur une telle réforme déconnectée de son objet principal : la question du travail. Il s’agit davantage d’une vision comptable, paramétrique et budgétaire, basée sur des hypothèses inquiétantes, plutôt qu’une réelle réforme sociale ou un réel projet de société » , estime Kévin Faure.

Ismaël Dupont alerte : « Il faut prendre la mesure de la mobilisation. » Selon l’élu communiste, « il faut un référendum ».

https://www.ouest-france.fr/bretagne/finistere/en-finistere-le-debat-sur-la-reforme-des-retraites-s-invite-en-session-du-conseil-departemental-aa243458-a88f-11ed-aeeb-69381795ad8f

Conseil Départemental du Finistère du 9 février - Ismaël Dupont répond à Maël de Calan sur son soutien à la réforme des retraites Macron

Entre 1:22 et 1:25 sur la vidéo de la séance plénière du Conseil Départemental du 9 février 2023

Monsieur le président, cher.e.s collègues,

J'ai été un peu surpris par rapport à l'argument que vous avez donné pour justifier votre soutien à la réforme des retraites en opposant l'argent qui manquait pour les services publics, les EHPAD, l'éducation, la santé, et la nécessité de financer ces retraites. Je voulais vous rappeler monsieur le président que ce n'était pas principalement l'Etat qui finançait les retraites des salariés mais les cotisations sociales payées par les employeurs et les salariés. L’État verse ses cotisations au titre de ses fonctionnaires mais si on veut s'intéresser au déséquilibre du financement des retraites, il faut principalement se tourner du côté des baisses de montant des cotisations sociales. C'est lié au chômage qui frappe notre pays depuis les années 80, c'est lié aussi aux politiques de lutte contre le chômage d'inspiration néo-libérale qui se traduisent par des politiques de baisse des cotisations sociales notamment sur les bas salaires, c'est lié à la politique d'individualisation du rapport au travail où on préfère donner des primes plutôt que d'augmenter les salaires intégrant les cotisations sociales, et c'est lié également à des politiques qui favorisent plutôt les actionnaires des entreprises. Parce que si l’État manque d'argent pour tout comme vous l'avez dit, monsieur le président, ce qui est vrai en partie, c'est bien parce que d'un autre côté le coût du capital augmente et que depuis la période de la crise sanitaire notamment chaque année les revenus des milliardaires augmentent de 50% à 100% et c'est le cas des grands groupes du CAC 40 et des dividendes versés aux actionnaires. Il n'y a qu'à voir hier le chiffre de 17 milliards de reversement à ses actionnaires par l'entreprise Total. Cette réforme des retraites a essentiellement pour but de réduire le coût du travail pour favoriser les profits des entreprises et notamment des grandes entreprises et de nourrir la spéculation en favorisant l'émergence des fonds de pension, mais pour la grande masse de la population ça va se traduire par une baisse drastique des pensions par le jeu des décotes et c'est ce qu'ont bien compris les finistériens qui ont été présents comme jamais dans la rue depuis 1995 et 2010, et ce n'était pas 36 000 personnes qu'il y avait dans la rue le 7 février dernier dans notre département, mais bien plutôt 50 000, et 70 000 le 31 janvier. Donc je pense qu'il faut prendre la mesure de cette mobilisation. Cela fait plus de 20 ans qu'on avait pas vu 2,5 millions de personnes dans la rue dans notre pays pour des journées de mobilisations syndicales. Une réforme qui est rejetée par 75% des Français et que le gouvernement voudrait nous imposer de force via un tour d'artifice réglementaire et un raccourcissement du débat parlementaire. Sur cette réforme les Français doivent avoir la parole et il faut un référendum. On ne peut pas s'attaquer à un des piliers de notre république et de notre contrat social sans consulter les Français. 

Ismaël Dupont

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15 février 2023 3 15 /02 /février /2023 10:04
Communist'Art: Madeleine Riffaud, poète en Résistance

Madeleine Riffaud, poète en Résistance

(Dans "La Résistance et ses poètes", Pierre Seghers. Le recueil de poème de cette femme, partisan et poète, officier FTP à 20 ans, adjointe du colonel Fabien, qui a abattu des chefs miliciens et des officiers allemands, a été arrêtée, torturée, condamnée à mort, échappant par miracle à l'exécution, ont été publiés dans le recueil "Le poing fermé" préfacé par Eluard, puis à nouveau dans un nouveau recueil de poèmes de Madeleine Riffaud en 1973 - Le Cheval Rouge, aux éditeurs français réunis).

Neuf balles

A Jean-Pierre M (16 ans)

Neuf balles dans mon chargeur
Pour venger tous nos frères.

ça fait mal de tuer.
C'est la première fois.

Sept balles dans mon chargeur.
C'était si simple.

L'homme qui tirait l'autre nuit.
C'était moi.

***
Traquenard

Peur des bottes
Peur des clefs

Peur des portes

Peur des pièges

 

Ils me font marcher entre eux deux

Ce dimanche de plein soleil

Vers la grande prison

A l’entrée des enfers.

A ma gauche est un policier.

A ma droite est un policier.

Dans chaque poche un revolver.

Et devant moi

Et devant moi

Oh ! Les hautes grilles de fer !

 

Peur des bottes
Peur des clefs

Peur des portes

Peur des pièges

 

Sitôt les verrous refermés

On entend les nôtres crier.

Et dehors c’est dimanche

Et dehors c’est l’été.

Dans une église, l’orgue chante.

Un pigeon tout blanc dans l’air bleu

En vol, a caressé ma joue.

Et derrière moi

Et devant moi

Oh ! les hautes grilles de fer !

 

Peur des bottes
Peur des clefs

Peur des portes

Peur des pièges

 

Si je suis prise, me disai-je

Me restera-t-il seulement

Un coin de ciel tout bleu

A regarder souvent

Un coin de ciel comme une flaque

Au bois, telle la flaque de pluie

Où vont boire les bêtes blessées ?

- Mais la fenêtre ils l’ont murée,

La fenêtre aux barreaux de fer.

 

Peur des bottes
Peur des clefs

Peur des portes

Peur des pièges

 

BS 2, 23 juiller 1944*

 

* BS 2 : Brigade spéciale n°2. Il s’agit d’une section de la Gestapo française, siégeant alors en face de la cathédrale Notre-Dame de Paris

 

***

 

Mitard

 

1

 

Un Allemand, poison et fer

Écrase des souris à grands coups de talon.

Le sol de la cellule est sanglant

De leurs petits corps mutilés.

Une patte levée, dans la chair et le sang.

Un petit cri aigu à transpercer la tête.

Un Allemand s’amuse à tuer des souris.

Et la pluie nous rend fous.

 

2

 

Ils m’ont jeté un chapelet

Dans le noir glacé du cachot

- Chaîne de fer et croix de bois -

Le chapelet des fusillés.

Il sent l’église au mois de mai

Fête-Dieu, cierges et encens,

Réticule de mère-grand.

Entre mes mains chaîne légère

Auprès des menottes coupantes.

Ils m’ont jeté un chapelet

Comme au chien un os à ronger.

 

3

 

Les grosses clefs dans les serrures

Même la nuit tournent encore

Et les éclats de leurs voix dures

Me font sursauter si je dors.

 

Bottes ferrées dans les couloirs.

Porte entrouverte et refermée :

Un camarade est emmené.

 

Sur les murs, il y a des cris

Des mots gravés avec un clou.

Oh désespoir, ou espoir fou

De ceux qui sont morts avant moi…

 

Je sens bien qu’ils sont encore là

Autour de moi, et me regardent.

Leurs yeux s’allument quelquefois

Dans le noir comme dans les étoiles.

 

Et ma tête s’appuie

A leurs épaules d’ombre.

 

***

 

CHANSON

 

Ils me band’ront les yeux

Avec un mouchoir bleu

Ils me feront mourir

Sans me faire souffrir

 

Ils m’avaient tué un camarade,

Je leur ai tué un camarade.

Ils m’ont battue et enfermée

Ont mis des fers à mes poignets

 

- Sept pas de long

A ma cellule

Et en largeur

Quatre petits-

 

Elle est murée – plus de lumière-

La fenêtre de mon cachot.

Et, la porte, elle est verrouillée.

J’ai les menottes dans le dos.

 

- Tu te souviens ?

Soirs sur la Seine…

Et les reflets…

Le ciel et l’eau...

 

Ils sont dehors, mes frères de guerre

Dans le soleil et dans le vent

Et si je pleure – je pleure souvent -

C’est qu’ici je ne puis rien faire

 

- Sept pas de long

Et puis un mur,

Si durs, les murs

Et la serrure.

 

Ils ont bien pu tordre mes mains

Je n’ai jamais livré vos noms.

On doit me fusiller. Demain.

As-tu très peur, dis ? Oui ou non ?

 

Le temps a pris

Le mors aux dents

Courez, courez

Après le temps !

 

Ceux-là, demain, qui me tueront,

Ne les tuez pas à leur tour.

Ce soir, mon cœur n’est plus qu’amour.

Ce sera comme la chanson :

 

Les yeux bandés

Le mouchoir bleu

Le poing levé

Le grand adieu.

 

Poèmes écrits pour la plupart à la prison de Fresnes, repris dans Le Poing fermé (1945) et dans Cheval Rouge, éditeurs français réunis

 

***

 

 

Née en 1924, Madeleine Riffaud grandit avec un père instituteur dans un village de la Somme marqué par la première guerre mondiale, jouant surtout avec les garçons dont elle aime partager les aventures.

Sous le Front Populaire, elle découvre les joies des vacances dans le futur village martyr d'Oradour-sur-Glane. Pendant l'exode, son grand-père adoré la recueille, elle est envoyée chez une amie pacifiste de ses parents, trop complaisante avec les Allemands, à Amiens. A la mort de son grand-père, Madeleine contracte la tuberculose, et c'est dans son sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet non loin de Chalon-sur-Saône, qu'elle découvre la proximité de la mort et de la souffrance, l'amour, et qu'elle rencontre des résistants. Elle s'éprend d'un ami de ses parents, d'origine normande, résistant, et gagne Paris avec lui où elle passe son examen de sage-femme pour se donner une couverture et ne va pas tarder elle-même, à l'automne 42, à rentrer dans un réseau de résistance, sous le nom d'homme de Rainer, référence au poète allemand Rainer Maria Rilke, décédé d'une leucémie après s'être piqué avec une épine de rose, la fleur préférée de Madeleine.

Début 1944, elle entre en même temps au Parti communiste et dans la lutte armée. Elle apprend le massacre d’Oradour-sur-Glane, village de sa jeunesse. « Je pensais à cela quand je pédalais dans Paris, aux brûlés vifs que je connaissais. Éluard parlait des “armes de la douleur”. C’était exactement cela.

Madeleine Riffaud sera responsable des étudiants résistants FTP du quartier latin en 1944.

Le 23 juillet 1944, elle abat en plein jour de deux balles dans la tête un officier de l'armée d'occupation sur le pont de Solferino. Prenant la fuite à vélo, elle est rattrapée et renversée par la voiture du chef de la milice de Versailles, puis envoyée au siège de la Gestapo rue des Saussaies où elle est torturée par des allemands et des français collaborateurs, puis condamnée à mort.

Elle saute du train qui l'envoie en déportation à partir de la prison de Fresnes et reprend le combat dans la compagnie Saint-Just, attaquant notamment un train rempli de troupes allemandes arrivant aux Buttes Chaumont (gare Ménilmontant).

Madeleine a 20 ans lors de la Libération de Paris et reçoit le brevet de lieutenant FFI le 23 août 1944.

A la Libération, elle devient l'amie d'Eluard et de Picasso, qui fait un portrait d'elle pour illustrer son premier recueil de poésie. Elle devient grand reporter à L'Humanité et amie avec le révolutionnaire communiste vietnamien Ho Chi Minh.

Un article de l'Humanité en 2012, "Madeleine Riffaud, des toits de Paris aux rizières du Vietnam", raconte magnifiquement la suite des aventures de Madeleine:

"Car, à partir de 1964, Madeleine Riffaud devient Chi Tam, la 8e sœur. Elle est l’une des rares occidentales à être acceptée dans les maquis viêt-cong, et devient une combattante à part entière de la résistance vietnamienne. « Ce que j’ai vu au Sud-Vietnam » affiche la une de l’Humanité en novembre 1970, dont le reportage révèle au monde l’horreur de la répression. « Con Son, Tan Hiep, Thu Duc, Chi Hoa… Il nous faut retenir ces noms car, jadis, pour les résistants victimes des nazis, l’enfer a duré cinq ans. Or au Sud-Vietnam, le même enfer dure depuis quinze ans », écrit-elle en 1972, au cœur d’un papier qui dénonce les atrocités commises par l’administration américaine. « Voilà la démocratie de Nixon, conclut-elle. Voilà la paix que les vaincus, en s’en allant, voudraient accorder à des hommes, des femmes estropiés à vie par les tortures sans fin… » Et elle sait de quoi elle parle : « Le drame est d’être passée de la Résistance aux guerres coloniales. J’ai été correspondante de guerre pour dire mon horreur des conflits. » « On disait des Viêt-cong : ce sont des hommes sans visage. » Ces combattants de l’ombre retrouvent le sourire devant l’objectif de Madeleine Riffaud, qui s’attache à leur redonner une identité. Dans ces déluges de violences qu’elle décrit, la poésie n’est jamais loin, derrière une description des rizières vietnamiennes ou des images de typhons, autant de métaphores de la mort, omniprésente. La couverture de la guerre d’Algérie la ramène rue des Saussaies, où la police française torture les militants du FLN, là même où elle a connu l’enfer. Le 7 mars 1961, l’Humanité sort avec une page blanche, marquée en son centre de ce seul mot : « Censuré ». À l’origine de la saisie, un article de Madeleine Riffaud sur les tortures pratiquées à Paris, qui déclenche la fureur du préfet de police, Maurice Papon, qui porte plainte en diffamation et demande des dommages et intérêts. Elle réchappe de peu à un attentat de l’OAS et passe plusieurs mois à l’hôpital.

En 1973, Madeleine Riffaud emprunte une nouvelle identité et repousse toujours plus loin les limites de l’investigation. Elle devient Marthe, se fait embaucher dans un hôpital parisien comme aide-soignante. Elle récure les sols, prodigue les soins aux patients, veille la nuit des mourants anonymes. De cette expérience, elle en tire un récit lucide et tendre sur l’univers hospitalier, les Linges de la nuit, sur ce qui se joue sous les draps blancs, quand l’imminence de la mort rebat les cartes des rapports humains. Car comme le disait d’elle Jean Marcenac, « Madeleine Riffaud est un poète qui a pris résolument le parti de s’exprimer par le journal… Elle a toute seule créé ce qu’il faut bien nommer un genre et, finalement, elle a parfaitement réussi».

Madeleine est toujours vivante, lucide, militante, à 98 ans. Une magnifique BD « Madeleine, Résistante » (Bertail- Riffaud/ Morvan, Aire Libre 1. La Rose dégoupillée) retrace sa vie. Tout récemment elle a été abandonnée sur un brancard sans manger pendant 24 heures, aux Hôpitaux de Paris. Dans une tribune à l’intention de Nicolas Revel, Directeur de l’APHP, elle dénonce l’état révoltant de l’hôpital public.


 

Il y a deux semaines, j’ai dû me rendre aux urgences pour un examen important dû à un covid long, variant omicron.

Le SAMU m’a emmenée à l’hôpital Lariboisière, à midi et demi, le dimanche 4 septembre pour examens. Je me suis retrouvée couchée au milieu de malades qui hurlaient de douleur, de rage, d’abandon, que sais-je. Et les infirmières couraient là-dedans, débordées… Elles distribuaient des « J’arrive ! » et des « ça marche ! » « J’arrive, j’arrive ! ». Mais personne n’arrivait. Jamais.

Moi-même, j’ai mis douze heures pour obtenir la moitié d’un verre d’une eau douteuse. Tiède. Je suis restée 24 heures sur le même brancard, sans rien manger, dans un no man’s land. C’était Kafka.

Rendez-vous compte : je suis aveugle. Je sentais parfois qu’on emportait mon brancard, que je traversais une cour, peut-être ? Il faisait plus froid, c’est tout ce que je peux dire. Et puis on m’a laissée là, sans aucune affaire, sans moyen de communication avec mes proches (qu’on ne prévenait d’ailleurs pas de l’évolution de la situation, seul le docteur Christophe Prudhomme a pu avoir quelques nouvelles, je le remercie ici).

Étais-je dans un couloir ? Dans une salle commune ? Au bout d’un moment, j’ai vraiment cru que je devenais folle. Ah, si j’avais eu un appareil photo comme quand j’étais reporter de guerre… Si j’avais pu voir ce que j’entendais… Dès l’arrivée à l’hôpital, mon ambulance est passée devant des gens d’une absolue pauvreté, qui se plaignaient à grands cris d’avoir été refoulés.

Drogue ? Misère sociale ? 

Ceux-là n’ont même pas été admis dans « le service-porte », la foire aux malades, l’antichambre de l’hôpital par où l’on accède aux urgences. Les infirmières, qui n’ont déjà pas assez de temps à consacrer aux malades admis entre les murs, les voient forcément quand elles vont prendre leur service.

Nul doute que leur vocation est réduite en charpie depuis longtemps. D’où les « Ça marche », les « J’arrive. » J’ai entendu ça toute la nuit.

Les infirmières et aides-soignants, je les connais bien, j’ai vécu parmi eux, je sais qu’elles auraient éperdument voulu arriver à s’occuper de chacun… Et surtout que l’hôpital marche.

Le lendemain après-midi, l’hôpital n’ayant pas de lit disponible pour moi, on m’a transférée dans une clinique privée, sans jamais avoir prévenu mes proches. J’étais la troisième âme errante que cette clinique réceptionnait ce jour-là.

J’avais déjà fait une enquête de l’intérieur en 1974, en m’engageant incognito comme aide-soignante dans un service de chirurgie cardio-vasculaire d’un hôpital parisien. J’avais aussi travaillé au SAMU dans le service du professeur Huguenard à l’hôpital Mondor. De cette immersion, j’ai publié le livre “Les linges de la nuit” qui s’est vendu à près d’un million d’exemplaires en 1974 (réédité chez Michel Laffont en 2021).

Hôpital d’il y a cinquante ans ou hôpital ultramoderne, les problèmes sont toujours les mêmes : manque de personnel qualifié, manque de crédit, l’écart se creuse entre la technique de la médecine de pointe et les moyens mis à sa disposition.

Après la sortie du livre, j’avais rencontré le directeur de l’Assistance Publique dans un face à face télévisé. Nous étions tombés d’accord sur tous les points ! Tout le monde est d’accord, sauf les gouvernements qui se suivent et qui, au mieux, ne bougent pas.

Nous avions été nombreux, au cours des années, à témoigner sur l’état lamentable de la santé. Durant tout ce temps, aucun dirigeant n’a voulu entendre. Si la pandémie de 2020 a changé quelque chose, c’est en mal : le personnel est épuisé. L’état les a tous abandonnés, soignants comme malades.

Ma mésaventure, c’est une histoire quotidienne dans l’hôpital en France.

Mon sort est celui de millions de Parisiens et de Français.

Ceux qui me connaissent savent que je n’ai jamais demandé de passe-droit de toute ma vie. Mon âge n’y change rien. Mais j’ai remarqué qu’il était presque une circonstance aggravante, et ce pour deux raisons :

1/ On pensait que j’étais trop vieille pour que ça vaille la peine de me soigner (réflexe pris lors de l’épidémie de covid ?).

2/ Dès que je parlais, on se disait que j’étais gâteuse et on pensait d’emblée que je racontais n’importe quoi… alors pas la peine de m’écouter.

Pourtant, j’ai une voix. Une voix qui ne s’en est jamais prise au personnel. Ça ne changera pas.

Évidemment, j’ai mal, mais je vais continuer à me bagarrer, comme d’habitude.

Moi, j’ai de la chance, j’ai des amis, et des confrères journalistes. Mais tous ces pauvres gens qui n’ont personne, que peuvent-ils faire ? Quand on entre dans le circuit infernal, quand on est aspirés dans le néant des urgences, on ne peut pas en sortir indemne. Parfois même, on n’en sort pas vivant… L’infirmier libéral qui vient à mon domicile m’a dit que c’était arrivé à un de ses patients, il y a trois semaines.

Si je peux être leur voix – comme Aubrac m’avait demandé d’être l’une de celle de la Résistance – alors je le serai.

J’ai encore un peu de force, c’est pour la donner !

Madeleine Riffaud

Paris, le 19 septembre 2022

Communist'Art: Madeleine Riffaud, poète en Résistance
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15 février 2023 3 15 /02 /février /2023 08:30
Signez la pétition STOP A LA CRISE DU LOGEMENT ! BRETAGNE ZONE TENDUE !

STOP A LA CRISE DU LOGEMENT ! BRETAGNE ZONE TENDUE !

L'année 2022 a été riche en mobilisations sur le thème de la crise du logement et des solutions pour tenter de la réduire. Pas une semaine sans que les médias ne se fassent l’écho des difficultés d’accès au logement en Bretagne. En effet, partout dans les campagnes, sur la côte et les îles, dans les métropoles, même en Centre-Bretagne qui semblait protégé : La crise du logement est là !

Aujourd'hui, il est très difficile de rester vivre, de venir ou de revenir en Bretagne pour une large majorité de la population. Des communes et des quartiers se vident et se transforment en musée. L'offre de logements à l'année est réduite et partout, les prix des loyers et à l'achat flambent. Cela oblige à s'éloigner des lieux de sociabilité et de travail, ou à accepter de perdre en pouvoir d'achat pour rester. Les conséquences directes sont une augmentation des pollutions liées aux déplacements et un accroissement des inégalités et de la concentration des richesses.

Les causes en sont bien identifiées :

- L'excès de résidences secondaires sur certaines zones.

- Le développement exponentiel des Locations de Courte Durée (L.C.D ) et saisonnières.

- La baisse du financement du parc de logement social public.

- Le manque de politique volontariste pour résorber les logements vacants, indignes et insalubres.

Des solutions à mettre en place existent pourtant : Nous réclamons l'extension de la zone tendue à toute la Bretagne ce qui permettra d'appliquer un certains nombres de mesures : encadrement des loyers, limitation des locations de courte durée, surtaxation des résidences secondaires et vacantes.

Par ailleurs d'autres mesures complémentaires sont nécessaires :

- Refinancer le logement social public à hauteur des besoins et augmenter les APL.

- Informer, inciter, imposer aux différents acteurs du parc immobilier privé et public, l'obligation de rénovation et réhabilitation des logements vacants, indignes, insalubres et passoires énergétiques

- Supprimer les niches fiscales sur les locations de courte durée.

- Assurer et structurer le développement de l'habitat coopératif, du principe de co-location, de l'habitat léger et du foncier solidaire et anti-spéculatif.

- Alors que 3,5% de la population détient 50% des logements locatifs, une politique fiscale ambitieuse doit lutter contre la surconcentration exercés par les "maxi-propriétaires".

 

Pour Agir Ensemble contre cette crise du logement, dès lors réclamons :

1) Aux élu.es des collectivités locales ( communes, intercommunalités, départementales ) de solliciter dés maintenant toutes instances pour disposer, utiliser au mieux des outils de régulation et être accompagné.e.s dans leur démarche .

2) Au Conseil Régional de Bretagne de demander officiellement à l’Etat l’autorisation de bénéficier du Droit à l’expérimentation dans le domaine de l’Habitat et du Logement et le classement de la Bretagne en Zone tendue .

3) Au Gouvernement de répondre favorablement aux demandes du Conseil Régional.

4) Aux député.es et sénatrices / sénateurs de "profiter" notamment de la loi rectificative de finances pour introduire et rajouter des éléments de loi plus favorables à la résorption de la crise du logement.

Se loger est un droit pas un privilège, signons la pétition, rejoignez nous.

Premiers signataires : Douarnenez Droit à la Ville, Tregor Argoat Goelo Zone Tendue, Collectif Tous et Toutes un Toit Lorient , Comité Logement du pays de Morlaix, PCF Finistère...

Logement. Des milliers de signatures pour classer la Bretagne en zone tendue

Ouest-France, Tanguy Homery, 13 février 2023

Pour encadrer la flambée des prix de l’immobilier en Bretagne, l’idée d’un classement de toute la région Bretagne en « zone tendue » avance. Plus de 4 000 personnes ont signé une pétition à ce sujet, qui a pris de l’ampleur ce lundi 13 février. Le lendemain, mardi 14 février, une réunion est organisée à Paris au ministère de la Transition écologique à ce sujet.

C’est une pétition qui prend de l’ampleur et qui pourrait s’inviter dans les débats du conseil régional de Bretagne. Depuis ce lundi 13 février matin, plus de 5 000 personnes ont signé une pétition réclamant le classement de toute la région en « zone tendue ». Et depuis ce lundi matin aussi, tous les élus du conseil régional de Bretagne sont réunis à Rennes pour trois jours de session plénière.

Mais de quoi s’agit-il ? Une commune classée en « zone tendue » est autorisée par le gouvernement à utiliser des dispositifs spéciaux pour éviter la spéculation immobilière. Elle peut notamment encadrer les loyers et surtaxer les résidences secondaires. Depuis 2013, un décret classe environ 1 100 communes de France en « zone tendue ». Mais aucune n’est située en Bretagne.

Une demande au conseil régional

Fin 2022, un amendement au projet de loi de finances a ouvert la possibilité d’ajouter entre 4 000 et 5 000 nouvelles communes à cette liste. C’est le gouvernement qui fixera la liste dans un décret à paraître « d’ici à la fin du printemps », a indiqué la semaine dernière le ministre des Comptes publics, Gabriel Attal.

Mais plutôt que de classer seulement certaines communes en « zone tendue », un mouvement de fond se fait entendre pour que la totalité de la région soit classée. Et c’est le message transmis par la pétition, signée par 5 300 personnes ce lundi (chiffre arrêté à 20 h 15). Elle souhaite que le conseil régional de Bretagne demande « officiellement à l’État l’autorisation de bénéficier du droit à l’expérimentation dans le domaine de l’habitat et du logement et le classement de la Bretagne en zone tendue ».

Plusieurs élus du conseil régional ont déjà signé la pétition : Gaël Briand (UDB), Claire Desmares (EELV), Gladys Grelaud (PCF)…

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15 février 2023 3 15 /02 /février /2023 06:42
Manifestation à Morlaix du 7 février 2023

Manifestation à Morlaix du 7 février 2023

« Une seule solution s'impose à Élisabeth Borne et au gouvernement : le retrait » - Pour cela, tous dans la rue le jeudi 16 février!

COMMUNIQUE du PCF PAYS de MORLAIX

Le 11 février 2023 marquera une nouvelle date majeure de la mobilisation sociale du pays avec plus de 2,5 millions de Françaises et de Français participant aux manifestations.
Ce mouvement social inédit, à l’appel de toutes les organisations syndicales, est soutenu par 90 % de l’opinion publique.
 
Le Gouvernement, le président de la République, les députés,les sénateurs doivent entendre, écouter, les millions de grévistes, de manifestants, qui, depuis le 19 janvier, expriment en masse leur refus de cette réforme.
La France du travail s’est à nouveau levée avec un message : « Le peuple ne veut pas de cette réforme ! »
Cette mobilisation est exemplaire, puissante et déterminée à mettre en échec un projet insupportable pour l’immense majorité des salarié·es du pays.Ne pas entendre le message des cortèges serait irresponsable.
Face à cette mobilisation massive, une seule solution doit s’imposer à Élisabeth Borne et au gouvernement : le retrait de la réforme !
Le pays a besoin d’un tout autre projet pour une France des jours heureux, une France au service du monde du travail et pas du capital. Une France qui garantie la retraite à taux plein à 60 ans pour toutes et tous, intégrant la prise en compte des années d'études et de formation, du nombre d'enfants, de la pénibilité avec des droits au départ anticipés.
La section du pays de Morlaix du PCF appelle à l'amplification de la mobilisation les 16 février et 7 mars prochains pour le retrait de la réforme.
 
Toutes et tous ensemble pour le retrait et pour des Jours heureux après une vie de travail !
 
Rendez-Vous le jeudi 16 février à 11h place PUYO à Morlaix
« Une seule solution s'impose à Élisabeth Borne et au gouvernement : le retrait » - Pour cela, tous dans la rue le jeudi 16 février! COMMUNIQUE du PCF PAYS de MORLAIX
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15 février 2023 3 15 /02 /février /2023 06:00
Decryptage du projet de loi Asile-Immigration, par Eliane Assassi, Présidente du groupe communiste au Sénat

Décryptage du projet de loi asile et immigration

Ce 29ème texte sur l’asile et l’immigration en 40 ans, a été annoncé le 15 septembre 2022 par le Président de la République. La dernière en date, celle de 2018 et avait déjà fait l’objet de nombreuses alertes en raison des dispositifs attentatoires aux droits et aux libertés.

Cette annonce a été suivie par des concertations initiées par Le ministre de l’Intérieur mais seulement sur des grandes lignes puisque le texte n’était pas finalisé et il ne l’est toujours pas.

Darmanin a alors précisé un calendrier : un débat à l’Assemblée Nationale et au Sénat les 6 et 11 décembre 2022 et un examen du projet de loi en janvier 2023 puis à l’Assemblée Nationale en mars/avril.

Si les débats ont bien eu lieu en décembre, pour la suite, le calendrier a été modifié et, pour l’heure,  nous n’avons pas de précision pour sa présentation en première lecture au Sénat. On nous dit plutôt mi- mars/début avril … (le Sénat devrait commencer le texte sur les retraites le 6 mars).

Les grands lignes ont toutefois été dévoilées par Gérald Darmanin et Olivier Dussopt dans un entretien qu’ils ont accordé au journal Le Monde le 2 novembre ; ces grandes lignes s’inspirent pour beaucoup de dispositions contenues dans un rapport sénatorial, celui de  François-Noël Buffet, Président LR de la commission des lois du sénat.

Ce projet de loi comprend 3 grands chapitres :

1er chapitre : Renforcer l’efficacité du gouvernement, protéger l’ordre public et lutter contre l’immigration irrégulière  :

  • En permettant le retrait et le non renouvellement de la carte de résident en cas de menace grave pour l’ordre public ;
  • En levant les protections contre l’éloignement pour motif d’ordre public qui bénéficient aujourd’hui aux  étrangers entrés en France avant l’âge de 13 ans ; à ceux qui résident en France depuis plus de 10 ans ou encore à ceux mariés à un conjoint ou une conjointe de nationalité française depuis plus de 3 ans.
  • En simplifiant le contentieux des étrangers c’est-à-dire en substituant aux 12 procédures existantes deux procédures urgentes et une procédure ordinaire (on passe donc de 12 à 3) ceci afin d’accélérer l’expulsion des étrangers détenteurs d’une OQTF  fondée sur un motif d’ordre public et pour les étrangers déboutés du droit d’asile.
  • En étendant le recours à la vidéo-audience en centre de rétention et en zone d’attente pour limiter les charges d’escortes pour les policiers et les gendarmes.
  • En renforçant l’arsenal législatif pour lutter contre les passeurs en punissant de 15 ans d’emprisonnement la facilitation de l’entrée, de la circulation et du séjour irrégulier d’étrangers lorsque les faits sont commis en bande organisée.

 

2ème chapitre : Engager une réforme structurelle de notre système d’asile au motif que les moyens alloués à l’OFPRA et à la CNDA n’ont pas permis de réduire suffisamment les délais

(en ayant pourtant recours à des consultants de cabinets privés, NDLR…) :

Pour cela le texte propose :

  • De réduire les délais de traitement de la demande d’asile pour d’une part, permettre aux bénéficiaires de s’inscrire plus rapidement dans un parcours d’intégration et pour, d’autre part, tirer plus rapidement les conséquences d’un rejet de la demande et permettre ainsi un retour effectif des déboutés vers leurs pays d’origine ;
  • D’engager le dispositif d’asile dans une logique « d’aller-vers » avec un schéma national d’accueils afin d’alléger une pression qui touche excessivement l’IDF. Il s’agit  1/De créer des espaces « France-Asile » c’est-à-dire d’organiser la présence des agents de l’OFPRA en dehors de son siège de Fontenay-sous-Bois avec des guichets uniques rassemblant les services des préfectures et de l’Office français de l’immigration et de l’Intégration (l’OFII est l’organisme chargé de l’aide au retour  volontaire des étrangers en situation irrégulière et qui bénéficient alors d’une aide financière) afin de gagner 1 mois sur les délais d’introduction de la demande. 2/De territorialiser la Cour Nationale du Droit d’Asile (la CNDA) basée à Montreuil en s’appuyant sur le maillage des cours administratives d’appel ; 3/ d’élargir l’intervention du juge unique à la CNDA (aujourd’hui c’est une cour collégiale), 4/ De prononcer une mesure d’éloignement d’un débouté de l’asile dès la décision de rejet de l’OFPRA.

 

3ème chapitre : Renforcer les exigences d’intégration par la langue et par le travail.

 

  1. Par la langue en conditionnant la délivrance de la carte de séjour pluriannuelle à la maitrise d’un niveau minimal de français ;

S’y rajoute au titre de l’intégration,  l’obligation d’une résidence stable en France pour bénéficier d’une carte de séjour et  la possibilité de retirer un titre de séjour en cas de rejet des principes de la République ( liberté, d’égalité, de fraternité et dignité de la personnes humaines ainsi que les symboles de la République (la langue  française, le drapeau tricolore, l’hymne national et la devise Liberté, égalité, fraternité) et de non-respect du caractère laïque de la République.

 

  1. Par le travail considéré comme premier lieu de l’intégration des étrangers.

 

Pour les travailleurs étrangers le texte propose :

 

  • De permettre à certains demandeurs d’asile qui peuvent obtenir une protection internationale en France (les Afghans par exemple) de travailler avant le délai de 6 mois en cours actuellement à l’instar de ce qui a été fait pour les Ukrainiens accueillis en France sous le régime de la protection temporaire (qui ne relève pas de l’OFPRA).

 

  • De créer une voie d’accès au séjour spécifique pour les étrangers déjà sur le territoire qui travaillent et pour répondre aux besoins des métiers en tension ; sans se substituer aux actions et mesures visant le travail illégal, cette mesure suppose de revoir la liste des métiers en tensions car, en l’état, elle exclut des secteurs professionnelles qui recourent trop souvent à l’emploi de sans-papiers comme la restauration, la petite enfance, le bâtiment, la propreté, la logistique.
  • De permettre aux étrangers déjà en France mais détenteurs d’un titre de séjour de changer d’employeur par une nouvelle procédure à savoir l’autorisation de travail qui  est encore à la main des employeurs.

 

Du coté des employeurs, le texte propose :

 

  • De renforcer la contribution des employeurs à la formation linguistique dans le cadre de la formation professionnelle via la validation des acquis de l’expérience des étrangers qui travaillent ;
  • De sanctionner les employeurs par le biais d’une amende administrative dissuasive et appliquée ce qui est rarement le cas aujourd’hui (5 ans pour l’emploi d’un sans papier et 5 ans d’emprisonnement (aujourd’hui, il y a environ 500 procédures par an pour emploi de sans papier et moins de 100 condamnations prononcées) ;
  • De réguler le secteur des plateformes de livraison et de transport en encadrant le recours au travail indépendant qui échappe aux possibilités d’accès au séjour et ne permet donc pas aux étrangers de s’inscrire dans un parcours d’intégration ;
  • De répondre aux besoins des entreprises aux profils très qualifiés comme les médecins et professions médicales mais aussi en informatique et dans les métiers industriels très pointus. Serait créée une plateforme de recueil des candidatures d’une « bourses aux passeports talents ».

 

**********

Il a  rapidement fait l’objet de plusieurs réactions particulièrement au sein du monde associatif, chez les syndicats parmi  lesquels ceux des  magistrats et avocats  dans une grande diversité  et, personnellement, j’aurais tendance à les suivre car, à y regarder de plus près, ce texte est teinté d’une certaine perversité oscillant entre de la répression et de l’ouverture ; « être gentil avec les gentils, méchants avec les méchants » comme l’a formulé Darmanin. Comme sur tous les autres textes relatifs à l’immigration, le migrant est toujours un problème, pose question et/ou est un danger. Ce texte en l’état ne fait pas exception.

 

1)  Sur le renforcement de l’efficacité de la lutte contre l’immigration irrégulière, le Ministre de l’Intérieur s’est attaché à faire un savant mélange pour créer de la confusion entre expulsion pour des motifs liés à l’irrégularité du séjour et expulsion pour des actes de délinquance. Or, très majoritairement – et de nombreuses études sont là pour le démontrer- on sait que l’essentiel des infractions commises par des étrangers ne sont pas liées à des actes de délinquance mais à la régularisation de leur séjour (travail illégal, faux en écriture, infractions relative à la police, etc…). Le ministre menace donc tout simplement et sans l’once d’un argument, le retrait ou le non renouvellement de  la carte de résident en cas de menaces graves pour l’ordre public en envoyant un message : celui d’apporter une réponse hâtive à des situations où l’émotion s’exprime avec force mais pas toujours avec discernement.

 

Sur les OQTF, en 2020 plus de 108 000 ont été prononcées en France. C’est un record. Le plus souvent il s’agit de personnes qui n’ont en aucun cas commis de délits et encore moins de crimes mais qui sont dépourvus de papiers. Parmi eux des personnes dont la demande d’asile n’a pas encore fait l’objet d’une décision définitive ; pourtant les préfectures passent outre, y compris quand ces personnes ont déposé des recours qui doivent être traités par la CNDA.

 

Je veux lever ici une idée reçue : parmi les déboutés du droit d’asile il y a des hommes et des femmes qui proviennent de pays dits « sûrs » par la France qui sont au nombre de 13. Parmi ces pays, certains -dont l’Albanie- violent des droits humains notamment contre les femmes, les personnes LGBTQ+ et des minorités religieuses. Pour preuve,  la CNDA en 2021 a reconnu comme réfugiés 630 personnes originaires de pays considérant que leur retour dans leur pays d’origine (pourtant dans la liste) pouvait signer un emprisonnement ou pire encore. Il faut en finir avec cette liste. Comme le déclare la LDH, « un pays sûr, ça n’existe pas ».

 

Avec ce nouveau projet de loi, des personnes étrangères qui aujourd’hui ne peuvent pas faire l’objet d’une OQTF ne seront plus protégées : ainsi le texte déroge  à un avis du Conseil d’état qui date du mois d’avril 2021 et à un article du Code de Séjour des étrangers et du droit d’asile en levant la protection accordée à des étrangers entrés en France avant l’âge de 13 ans ou encore à l’étranger ou l’étrangère marié-e depuis plus de 3 ans à une personne de nationalité soit levée dressant ainsi de nouveaux obstacles pour l’obtention de titres de séjours et renforçant ainsi  la stigmatisation à l’égard des étrangers installés en France depuis plusieurs, voire des dizaines d’années

 

 

Sur la simplification du contentieux des étrangers : Considérant que ce contentieux représenterait plus de 40 % des affaires enregistrées dans les Tribunaux administratifs, le Ministre propose de ramener 3 à 12 les procédures. Les professionnels de la justice considèrent que cela va plutôt conduire à un nouveau paysage du contentieux qui va complexifier les procédures. Sous couvert de simplification et de rationalisation, le ministre s’affranchit des règles de droit et surtout se refuse à évoquer le manque de moyens dans ces juridictions.   

 

S’agissant de la vidéo-audience en centre de rétention et dans les zones d’attente. Le gouvernement explique cette pratique pour limiter les charges d’escortes pour les policiers et les gendarmes. Il oublie de dire qu’à l’inverse, elle obligerait les magistrats et les avocats à se déplacer dans ces salles d’audience et que les juges  pourront décider de tenir les audiences en visio-conférence depuis leur lieu de juridiction.

 Les magistrats, les avocats -et je les rejoints- sont opposés à ces pratiques et affirment que la justice ne doit pas être rendue dans un autre lieu qu’un lieu de justice pour des raisons liées à l’exigence de solennité, d’impartialité et de respect des droits de La Défense et pour garantir la force symbolique de l’audience et de la décision de justice . Si cela peut éventuellement s’entendre en outre-mer pour des raisons pratiques, les expériences menées notamment pendant la crise sanitaire ont démontré les limites des audiences par visio-conférence.

En résumé, ces dispositions portent atteinte à l’indépendance du juge en lui imposant les modalités de la tenue des audiences, en le privant de tout pouvoir d’intervention et en ne respectant pas les droits de la défense et donc ceux du justiciable . De plus, le texte ne prévoit pour l’heure aucune modalité pratique pour la tenue de telles audiences : prise en charge, modalités d’entretien entre le requérant et son avocat, modalités d’interprétariat, l’organisation du greffe, etc…

 

 

 

Sur les passeurs, le texte propose de renforcer l’arsenal législatif pour lutter contre les passeurs. Je crois pouvoir dire qu’en la matière on ne peut qu’être d’accord mais cela ne suffira pas si des voies de migrations licites et sécurisées ne sont pas mises en place au niveau européen.

Sans cela les passeurs ont encore de beaux jours devant eux….

 

2)  Sur notre système d’asile, c’est un vaste sujet et je ne vais pas m’étendre ici sur toutes les considérations d’ordre juridique qui ont pourtant leur importance.

 

Le texte donne la possibilité à des demandeurs d’asile reconnus rapidement comme tels (Afghans et Érythréens notamment) de travailler au bout ce 6 mois. On peut considérer que cette  mesure va dans le bon sens. Toutefois, elle ne peut suffire à nous satisfaire. En effet, le texte prévoit la possibilité, comme je l’ai dit, de créer des lieux baptisés « France-Asile ».

 

Ces lieux seraient placés sous l’autorité des préfets avec la présence d’agents de l’OFPRA et de l’OFII qui auront le pouvoir d’accélérer l’instruction des demandes d’asile et de faire un tri pour évacuer celles qui seraient « manifestement infondées » comme par exemple de requérants originaires des fameux pays dits « sûrs- mais que ne le sont pas vraiment, ce qui n’est pas acceptable car il s’agit là d’écorner l’autonomie de l’OFPRA concernant l’instruction des demandes d’asile.

 

Le texte prévoit aussi de réformer la structure de la CNDA en répartissant ses chambres sur tout le territoire alors qu’elles sont réunis aujourd’hui à Montreuil. Les syndicats représentatifs de la juridiction administrative sont tous opposés à cette mesure comme ils sont opposés à la généralisation des audiences avec des juges uniques alors que ces derniers sont débordés pour exécutés des peines. A ce titre, ils demandent plus de moyens et  la préservation de la collégialité. 

 

 

 3)  Sur les exigences d’intégration par la langue et par le travail,

 

Concernant l’intégration par la langue : aujourd’hui la seule obligation faite pour les étrangers est de suivre avec assiduité les formations civique et linguistique organisées par l’OFII ; si on peut s’accorder sur le fait que maîtriser la langue du pays d’accueil participe à la construction d’une personne en tant « qu’être social », cela ne peut pas être l’élément qui conditionne la délivrance d’une carte de séjour pour « s’intégrer » pour preuve, nombre de français d’origine étrangère ont mis des années avant de maitriser notre langue nationale et même à savoir chanter la Marseillaise !

Comme sur d’autres sujets je crois me rappeler que nous avons des propositions en la matière.

 

Concernant l’intégration par le travail avec la délivrance d’un titre de séjour métier en tension : au préalable je veux rappeler ici que nous sommes et avons toujours milité pour la régularisation de toutes ces femmes et de de tous ces hommes de nationalité étrangère qui travaillent dans notre pays et rappeler ici que chaque individu a le droit de choisir de garder la nationalité de son pays d’origine même si il/elle n’y vit plus.  Je dis ceci car on nous rétorque trop souvent que si des étrangers veulent vivre et travailler en France, il leur revient d’opter pour la nationalité française.

 

 

La délivrance d’un titre de séjour métier en tension fait beaucoup débat avec, me semble-t-il une approche un peu trop binaire : on est pour ou on est contre. Je pense que cela mérite d’être un peu plus approfondi que cela.

 

Certains voient dans cette mesure une victoire aux multiples revendications des travailleurs sans papier.

 

D’autres pointent la crainte d’une fuite des cerveaux de personnes en provenance du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne notamment de personnels médicaux.

 

D’autres encore, comme la droite et le Rassemblement national, y sont opposés au motif que cela créerait un appel d’air.

 

Il n’en demeure pas moins que ce texte porte une vision utilitariste de l’étranger soumis au bon vouloir du patronat qui va participer à l’élaboration de la liste des métiers dits en tension ce qui, à terme, peut faire crainte l’établissement de quotas comme le souhaite la droite ;  par exemple telle nationalité dans tel emploi.

 

Autre élément : si on peut partager la mesure consistant à supprimer le délai de carence pour permettre à des demandeurs d’asile de travailler dès les 6 premiers mois en France – les Afghans par exemple- comme cela est le cas pour les Ukrainiens, (je rappelle quand même que les travailleuses et les travailleurs sans papiers sont très majoritairement des déboutés du droits d’asile) et que les contrats ne soient plus délivrés par les employeurs,  on peut s’interroger sur  la durée des contrats  c’est-à-dire un an ce qui  ne permettra pas aux étrangers de sécuriser leur vie (trouver un logement par exemple).  Et qu’adviendra-t-il à la fin de leur contrat sauf à les considérer alors comme clandestins et passibles d’une OQTF  qui vaudrait expulsion ?

 

Ce sujet je l’ai dit mérite de se poser, de réfléchir collectivement et d’écouter des personnalités qualifiées pour nous éclairer. Je pense particulièrement à des collectifs de sans-papiers, à des syndicalistes et à Bernard Thibaut qui a une réelle expertise sur le sujet qu’il a traité alors qu’il était en responsabilité à l’OIT et élargir notre réflexion à la dimension européenne.

 

 

**********

Voilà en résumé les principales mesures et de premières remarques que nous pouvons faire sur ce texte qui, en l’état,

J’ai conscience que tout ceci n’est pas abouti mais j’ai aussi le sentiment que, sur toutes ces questions et bien d’autres nous ne sommes pas dépourvus de propositions. Le  manifeste « Pour une France hospitalière et fraternelle, une Europe solidaire » que notre parti a publié en 2018 est toujours valide sur bien des points mais depuis,  plusieurs lois sur l’immigration ont été adoptées et cela mériterait que cet outil soit actualisé à l’aune de toutes les modifications législatives intervenues ces 5 dernières années.

Le texte arrivera en première lecture au Sénat au plus tôt à la mi-mars, nous pourrions donc peut-être envisager de créer un groupe de travail au sein des commissions « Enjeux migratoires » et « Droits et Libertés »  qui sera entre autres chargé d’organiser des auditions pour nourrir nos propositions et si je puis dire nous mettre à jour sur ces sujets et d’autres qui ne sont pas dans le futur projet de loi : par exemple la dimension européenne (agence Frontex entre autres), le règlement de Dublin ou encore les accords du Touquet, sans oublier le visa Balladur en vigueur à Mayotte qui restreint la possibilité pour des comoriens de se rendre sur l’ile de Mayotte ce qui les contraint à utiliser d’autres voies pour s’y rendre malheureusement trop souvent au péril de leur vie.  

 

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15 février 2023 3 15 /02 /février /2023 06:00
Communist'Art: Eugène Guillevic (1907-1997)
Garçon (Terraqué, 1942) - Eugène Guillevic (1907-1997)
 
C'était en un temps
Où le journal était un carré blanc
Tenu par la mère au-dessus du seuil
jouait l'enfant.
Et dehors il y avait
Tous les nids et tous les champs,
Tous les chemins creux au-dessous du vent
Avec leurs trous pour les serpents.
Il y avait les ronces des champs.
Et en soi une force
Plus forte que le vent,
Pour plus tard et pour maintenant,
Contre tout ce qu'il faudrait,
Certainement.
C'était bien pour sa rançon
Qu'il lui rapportait le pain.
Et pour éteindre son oeil
Qu'il n'abusait pas du lait.
- Il y avait des épaves de pain
Qu'il n'arrivait pas à manger - tellement
Il leur contait de choses.
On fait semblant d'être à la table
Et d'écouter.
Mais on a glissé
Parmi les feuilles mortes,
Et l'on couve la terre.
On peut se sourire
Et y colérer.
On caresse les feuilles
Et on les déchire.
A la voix qui gronde
On en sort mouillé,
Pour obéir.
Mieux valait faire la petite guerre dans les champs
Que s'angoisser au soleil couchant,
A cause de son sourire peut-être, à elle,
Ou à cause de tout.
Mieux valait se faire des bâtons avec le houx
Pour la gueule des chiens,
Mieux valait se battre dans les genêts,
Rendre coup pour coup et deux coups pour un -
Que venir encore aux étranges flaques d'eau,
Pleines de reptiles, de vase, de racines,
Attendre d'y voir le soleil couchant
Verser comme du sang.
Plus pour chercher la carrière des fées,
La dormeuse dans le bois aux merles d'or
La caresse peureuse de la bête caline
Qui sort vers la nuit de la terre des champs,
Les loups de l'hiver pour leur faire tout dire
Des graines de vipère, du palais des guêpes.
S'il est question de loups, ce n'est que pour se battre,
Pour enfoncer le poing bien profond dans leur gueule
Et voir virer leurs yeux - car c'est bon d'être fort.
Quand la guerre est au loin sur les chantiers de l'est,
Les garçons du bourg
S'acharnent aux champs.
Avant que les touche la rosée du soir,
Force est de venir patauger dans l'eau
Près des haies feuillues.
Et toujours ils savent
Y tailler un arc.
Mais ils ne savent pas
S'arracher cette rage.
 
***
 
Fonctionnaire de 35 ans, Guillevic publie son premier recueil de poèmes en 1942 - Terraqué. Certains de ses poèmes ont été écrits une dizaine d'années plus tôt. Le livre, à rebours des influences surréalistes dominantes, est aussitôt remarqué.
Né d'un père gendarme après avoir été marin et d'une mère couturière dont il ne se rappelle que les sévérités, Guillevic ouvre les yeux sur la terre bretonne de Carnac, dans une famille catholique pratiquante, avant d'être balloté au rythme des garnisons de son père (Jeumont dans le Nord, Saint-Jean Brevelay, dans le Morbihan, Ferrette dans le Haut-Rhin, où son père devient chef de brigade). Ses moments de joie, Guillevic les trouve en vacances à Carnac: voilà qui donne au poème "Garçon" son originalité violente, son âpreté, qui tranchent avec nombre d'évocations habituelles de l'enfance: "S'il est question de loups, ce n'est que pour se battre".
La famille, de tradition catholique, vécut en caserne, subissant la stricte discipline de l’institution militaire.
De ses 12 ans à ses 18 ans, Guillevic est en Alsace et y prépare son bachot, se levant tous les jours à 4 heures du matin pour aller au lycée d'Altkirch, à pied jusqu'à la gare, puis par le train, et revenant chez lui à 21h.
À Ferrette le jeune Guillevic apprit l’allemand et se prit de passion pour les poètes Gœthe et Heine. Son intérêt se porta aussi sur la littérature alémanique. Il fréquenta Nathan Katz dont un autre poète, Jean-Paul de Dadelsen, fut aussi l’ami, et le peintre Arthur Schachenmann (1893-1978) qui fit son portrait.
En 1924, il passa la première partie du baccalauréat et s’enthousiasma pour l’œuvre de Baudelaire et de Rimbaud. Cette même année mourut Marie Clotilde, son premier amour d’adolescent. L’année suivante il obtint la deuxième partie du baccalauréat dans la série mathématiques. Son professeur de philosophie lui fit connaître la poésie moderne, Valéry, et surtout les premiers textes surréalistes.
En 1926, reçu au concours de l’Enregistrement, il devint surnuméraire dans le Haut-Rhin à Huningue avant d’être nommé en 1935 rédacteur principal à la Direction générale du ministère des Finances.
Pendant la guerre d'Espagne et le Front Populaire, Guillevic est un compagnon de route du Parti communiste, parti auquel il adhère pendant la guerre, en 1943, participant à des publications de la presse clandestine de la résistance, le Parti communiste français auquel il se dévouera pendant près de 40 ans jusqu'à sa démission en 1980 précédée par une longue période de doute politique.
La préparation de la publication de "Terraqué" mit en relation Eugène Guillevic avec Jean Paulhan puis avec Pierre Drieu La Rochelle, écrivain collaborateur et fasciste, ancien ami d'Aragon, qui avait pris la direction de La Nouvelle Revue française soutenu par Abetz, l’ambassadeur du Reich. Ce fut par un camarade de régiment que Guillevic eut ses premiers contacts avec la Résistance. Il les exposa en ces termes : « J’avais adopté le marxisme et la politique du Parti […] Il y avait eu un moment difficile : le pacte germano-soviétique, mais j’en avais compris le sens quand j’ai été mobilisé grâce à des discussions avec un camarade de régiment, André Adler, qui devait diriger L’Université libre après la mort de Jacques Decour. [… ] Bientôt après on me demandait de participer à la Résistance, d’abord de donner de l’argent pour faire des tracts, puis de participer à l’Honneur des poètes. Comme j’avais publié des poèmes dans la NRF de Drieu tout le monde ne me voyait pas nécessairement d’un bon œil. Moi je considérais ces poèmes comme des poèmes de contrebande. […] J’ai adhéré quand mon ami Adler m’a demandé s’il pouvait me considérer comme un camarade du Parti. » [Choses parlées, entretiens avec Raymond Jean, page 107, 1982.] Terraqué parut en 1942 et Drieu La Rochelle consacra à son auteur un article dans la NRF.
À la Libération il entra au Comité National des Écrivains et fréquenta Éluard, Aragon, Elsa Triolet, Fernand Léger et Pablo Picasso qu’il avait connu dès 1942. De 1945 à 1947 il travailla dans les cabinets de deux ministres communistes, François Billoux à l’Économie nationale et Charles Tillon à la Reconstruction. Après leur éviction du gouvernement en 1947, il réintégra l’Inspection Générale de l’Économie nationale où il resta jusqu’à sa retraite, en 1967. Il publia Fractures et Exécutoire. Précise, concise, parfois rugueuse, toujours généreuse, sa poésie refuse la métaphysique, Guillevic préférant de beaucoup la réalité du corps, de la nature, des lieux qu’il affectionne, des détails de la vie, toutes réalités qu’il se plaît à faire vivre intensément, au gré d’une exploration qui va au plus profond avec une grande économie de mots.

Les années qui suivirent la Libération furent riches en militantisme comme en création poétique. Guillevic présenta ainsi cette période : « Je les apprécie [les communistes] sur le plan humain, sur le plan politique, dans les relations avec les sinistrés. J’ai beaucoup travaillé, beaucoup appris. Cela coïncidait avec un certain remords que j’avais de n’avoir pas assez " résisté " et surtout de n’avoir pas consacré davantage ma poésie à la lutte. » [Ibid, page 108.] Les actions militantes auxquelles il participa avec conviction avaient comme arrière-fond la guerre d’Indochine (1946-1954), les émeutes de Berlin (1953) et de Hongrie (1956), la guerre d’Algérie (1954-1962), la construction du mur de Berlin (1961), la deuxième guerre du Vietnam jusqu’en 1975. Elles furent aussi marquées en 1952 par la mort d’Éluard dont il était proche, par l’exécution des Rosenberg (1953), par la mort de Staline et le processus de déstalinisation qui aboutit au rapport de Khrouchtchev en 1956. En 1949, il fut mis à l’écart parmi les cadres de son ministère sur décision d’Antoine Pinay pour ses activités syndicales et pour avoir soutenu une grève de mineurs. En 1952 Jacqueline Woh devint sa compagne. En 1954 il publia 31 sonnets préfacés par Aragon au moment où celui-ci en faisait l’éloge comme genre littéraire enraciné dans la tradition française. On voulut voir bien à tort dans ces 31 sonnets une attitude de suivisme politico-littéraire. En fait c’est par goût d’une forme courte qui comporte la faculté de dire beaucoup que Guillevic s’adonna à ce genre et il persista à écrire des sonnets jusqu’en 1967, beaucoup d’entre eux n’étant publiés qu’après sa mort. En 1960, il fut l’objet d’une manœuvre de son administration qui lui proposa de quitter le Parti communiste contre une promotion au rang d’Inspecteur Général de l’Économie nationale qui lui avait été refusée jusque-là. À ce marché il répondit malicieusement : « Vous m’obligez donc à rester dans ce foutu parti ! » [Vivre en poésie, p. 140.]. Cette année-là moururent deux poètes qui comptaient pour lui : Reverdy, qu’il connaissait depuis 1944, et Supervielle, depuis les années d’avant-guerre. 1962 lui apporta la consécration d’un Guillevic de son ami Jean Tortel dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » qui remplaçait l’ancienne étude de Pierre Daix parue en 1954. En 1963 il est mis en congé spécial ce qui lui permit de lire davantage, Proust en particulier pour lequel il éprouvait un penchant très fort et qu’il emmenait volontiers dans ses voyages, notamment à l’étranger. Il rencontra Marianne Auricoste qui devint sa compagne en 1965. En 1967, année de sa prise de retraite, mourut sa fille Irène. L’année suivante, nouvelle consécration : les deux recueils Terraqué et Exécutoire parurent dans la collection Poésie-poche chez Gallimard.

Les événements de 1968 entraînèrent une remise en question des institutions littéraires et Guillevic participa activement à la fondation de l’Union des Écrivains. Il rencontra Lucie Albertini en 1969 qui devint sa femme en 1981. Il publia Encoches aux Éditeurs français réunis, maison d’édition dirigée par Aragon. Ce recueil fit ensuite l’objet d’une édition bilingue français/breton en 1975. En 1970 disparut Elsa Triolet dont il était proche. Il avait écrit en 1949 à partir de son roman L’inspecteur des ruines les Chansons d’Antonin Blond. Ces chansons qui donnent la parole au personnage principal du roman ne sont pas des chansons au sens habituel du terme, mais des poèmes à chanter, qui en quelques mots incarnent et développent la personnalité d’Antonin Blond. Il avait réitéré cette greffe poétique à la suite de la publication des Manigances d’Elsa Triolet en 1962 avec les Chansons de Clarisse qui seront chantées par Jeanne Moreau. L’année suivante, en 1971, mourut un autre ami, Jean Follain.

En 1972, il effectua un voyage en URSS qui le laissa plein d’amertume. Ce voyage confirma pour lui ce qu’il pressentait quand il écrivait : « Devant certaines études soviétiques par exemple je suis accablé. Marx en aurait une attaque d’apoplexie. » [Choses parlées, p. 110] Il mena ensuite en 1978 un long périple en Extrême-Orient qui lui révéla des civilisations aux antipodes de celles de la vieille Europe à laquelle il restait attaché par son histoire, par sa nature. Il devint Président de l’Académie Mallarmé en 1975 et le resta jusqu’en 1993. Il quitta le Parti communiste en 1980 à la suite de désaccords persistants sans renier le corps d’idées pour lesquelles il avait milité pendant presque quarante ans.

Source: François Eychart, article du Maitron sur Guillevic: https://maitron.fr/spip.php?article88874

 
***
"Le français était pour moi déjà une langue hiératique, réservée aux fonctionnaires, aux notables et à l'instruction - chose à mes yeux sacrée. Les paysans ne parlaient pas français. A l'école publique, il était interdit de parler breton (et de cracher par terre). Voilà que ces récitations me révélaient une langue encore différente: le hiératique dans le hiératique. (...) Au-delà du français, il y avait encore une autre langue, celle du poème. J'ai eu alors le sentiment - j'ai souvent employé l'expression mais mon impression date de cette époque - qu'avec de la ficelle, on faisait du fil de fer".
Guillevic avait un rapport charnel, passionné et presque mystique à la Bretagne, un amour pour sa terre natale du Morbihan et de Carnac:
"Mer au bord du néant
Qui se mêle au néant
Pour mieux savoir le ciel
Les plages, les rochers,
Pour mieux les recevoir.
Ils ne sont pas tous dans la mer
Au bord de la mer
Les rochers
Mais ceux qui sont au loin
Égarés dans les terres
Ont un ennui plus bas,
Presque au bord de l'aveu.
Église de Carnac
Qui est comme un rocher
Que l'on aurait creusé
Et meublé de façon
A n'y plus avoir peur.
Nulle part comme à Carnac
Le ciel n'est à la terre,
Ne fait monde avec elle
Pour former comme un lieu
Plutôt lointain que tout
Qui s'avance au-dessous du temps.
(...)
Je te baptise
Du goût de la pierre de Carnac
Du goût de la bruyère et de la coquille d'escargot,
Du goût de l'humus un peu mouillé.
Je te baptise
Du goût de la bougie qui brûle
Du goût du lait cru,
Du goût différent de plusieurs jeunes filles,
Du goût de la pomme verte et de la pomme très mûre.
Je te baptise
Du goût du fer qui commence à rouiller,
Du goût d'une bouche et d'une langue avides,
Du goût de la peau que tu n'as pas salée,
Du goût des bourgeons, des jeunes girolles"
Carnac - Eugène Guillevic - 1956
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14 février 2023 2 14 /02 /février /2023 06:17

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 février 2023 7 12 /02 /février /2023 08:46
Carlos Saura est décédé cette semaine. L'actualité politique d'un pays au bord de l'implosion a invisibilisé la disparition de ce grand cinéaste, rebelle contre la dictature franquiste.
Il aura marqué plusieurs générations de cinéphiles et de militants.
Carlos Saura, mort d’un maître du cinéma espagnol.
 
Disparition de Carlos Saura
Il devait recevoir, samedi, un Goya d’honneur, l’équivalent de nos César, pour l’ensemble de son œuvre. Il est mort vendredi 10 février. Il venait d’avoir 91 ans.
 
Vendredi 10 Février 2023
Marie-José Sirach - L'Humanité
Évoquer la disparition de Carlos Saura, c’est rembobiner le fil de l’histoire de l’Espagne de la deuxième moitié du vingtième siècle. Saura a filmé sous la dictature franquiste, rusant, déjouant les ciseaux de la censure franquiste. Ces films ont révélé au monde entier, par des figures allégoriques, la brutalité du système franquiste. Si parfois on y trouve l’influence du néo-réalisme italien, son cinéma était singulier, identifiable par sa liberté et ses audaces. A la mort de Franco, son cinéma emprunte d’autres chemins. Épris de musique et de danse, d’arts plastiques - il était un grand photographe - il réalisera plusieurs films sur le flamenco, le tango, le fado, sur des peintres aussi.
Carlos Saura est né le 4 janvier 1932 dans une famille bourgeoise, libérale et catholique. Il suit des études de cinéma et obtient, en 1957, son diplôme de réalisateur. Dès lors, il ne va jamais cesser de tourner, une cinquantaine de films au total depuis son premier long-métrage “los Golfos” ( “les Voyous”, 1960) jusqu’à son dernier, sorti en salle en Espagne cette semaine, “las Paredes hablan” ( “les Murs parlent”) sur l’histoire de l’art.
Carlos Saura va filmer les bas-fonds madrilènes, suivre l’itinéraire d’enfants pas gâtés, des petites frappes qui traînent leur âme en peine dans un Madrid en constante mutation. Dans “los Golfos” (1960), et “Stress es tres”(1968) jusqu’à “Deprisa deprisa” ( “Vivre vite”, 1981), il brosse le portrait d’une jeunesse désoeuvrée, sans espoir, qui étouffe dans une société régit par l’ordre et l’Eglise. Jamais à court d’inspiration, Saura s’essaie aussi au drame psychologique et met à nu, derrière la façade d’une vie bien rangée, une bourgeoisie décadente ( “la Madriguera”,1969; “la Cousine Angélique”, 1973). Sa trilogie - “Ana et les loups” (1972), “Cria Cuervos” (1976) (1) et “Maman a 100 ans” (1979), auquel il conviendrait d’ajouter “la Chasse” (1966), et il serait plus juste de parler amors de quatuor, provoque une onde de choc tant ces films révèlent la cruauté du fascisme à l’oeuvre jusque dans l’intimité familiale et dans le monde de l’enfance.
En mission politique contre Franco
Avec sa trilogie consacrée au flamenco, “Noces de sang” (1981), “Carmen” (1983) et “l’Amour sorcier” (1986), son cinéma prend un autre chemin. Interrogé dans nos colonnes lors de la sortie de “Fado” (2009), à la question: “Vous avez été le cinéaste de l’anti franquisme mais pas du post-franquisme. êtes-vous d’accord avec cette idée?”, il m’avait répondu: “Tout à fait. Ma “mission politique s’est achevée à la mort de Franco”.
Carlos Saura a filmé la terre d’Espagne avec passion, des paysages arides parsemés de chênes lièges faméliques, des routes poussiéreuses désertes mais aussi des hommes et des femmes au visage brûlé par le soleil, d’autres aux allures militaires, le corps raide, le regard vide qui vont et viennent prisonniers dans leurs appartements cossus qui sentent la cire et l’encaustique. Il a été de cette génération d’artistes qui, à l’instar de Luis Berlanga, de Juan Antonio Bardem ou de Martin Patino, avait fait le choix de rester dans leur pays, malgré la censure, malgré les interdits, les obligeant à dénicher des trésors d’imagination pour la contourner ou lui faire un pied de nez. Carlos Saura est mort. Le cinéma perd un maître. Carlos, ¿por qué te vas?
(1) Cria Cuervos, nouvelle sortie en salle le 15 mars 2023.
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12 février 2023 7 12 /02 /février /2023 08:37
Mahsa Amini -  La jeune femme de 22 ans avait été arrêtée le 13 septembre 2022 par la police des mœurs, pour une mèche qui dépassait de son foulard. Depuis le 16 septembre, les contestations n’ont jamais cessé et touchent toutes les catégories sociales.

Mahsa Amini - La jeune femme de 22 ans avait été arrêtée le 13 septembre 2022 par la police des mœurs, pour une mèche qui dépassait de son foulard. Depuis le 16 septembre, les contestations n’ont jamais cessé et touchent toutes les catégories sociales.

Azadeh Kian, sociologue : « En Iran, le mouvement révolutionnaire s’installe dans la durée »

Malgré sa féroce répression, le soulèvement populaire qui a éclaté il y a plus de quatre mois en Iran ne faiblit pas. Les viols, les tortures, les exécutions et arrestations n’arrêtent pas les mobilisations et renforcent la contestation du régime. Moins visible et plus disparate, elle continue en fait de gagner du terrain, explique la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian. Entretien

Publié le Samedi 11 Février 2023

Le mouvement de mobilisation iranien a éclaté le 16 septembre, après la mort en détention de la jeune Mahsa Amini. La jeune femme de 22 ans avait été arrêtée trois jours plus tôt par la police des mœurs, pour une mèche qui dépassait de son foulard. Depuis, les contestations n’ont jamais cessé et touchent toutes les catégories sociales.

La crise économique que connaît le pays s’est accélérée en 2018 avec les sanctions réimposées par les États-Unis, après leur sortie unilatérale de l’accord sur le nucléaire. Cette dégradation a accru les tensions sociales. L’ampleur des mobilisations est inédite depuis la révolution islamique de 1979 et elles tiennent malgré la répression.

Selon l’organisation Iran Human Rights, outre les 4 hommes déjà exécutés, au moins 26 manifestants ont été condamnés à mort ; 18 000 personnes auraient été arrêtées. De plus en plus d’Iraniens réclament un changement de régime. Azadeh Kian, universitaire spécialiste de l’Iran et du genre, voix très écoutée de la diaspora, analyse ce qui se joue actuellement dans ce pays pivot de la région.

Depuis le décès de Mahsa Amini, lors de son arrestation par la police des mœurs, d’importantes protestations ont éclaté dans l’ensemble du pays. Quelle analyse tirez-vous de ce mouvement ?

Azadeh Kian Ce soulèvement inédit peut être désormais qualifié de révolution. À la différence des mouvements précédents de 2009 qui s’insurgeaient contre de nombreuses fraudes et la réélection du président conservateur Mahmoud Ahmadinejad et de 2018-2019 contre l’augmentation du prix de l’essence, il s’agit cette fois de pans entiers de la société qui protestent.

Toutes les catégories sociales ont manifesté. Depuis les ouvriers qui travaillent dans divers secteurs industriels jusqu’aux classes populaires et moyennes qui sont dans la rue. Les profils des Iraniens qui font partie des 18 000 personnes arrêtées indiquent qu’ils sont issus pour une part importante de milieux populaires. Les quatre jeunes qui ont été exécutés font ainsi partie de la classe ouvrière.

Icon Quote LA CRISE SOCIALE EST UNE MOTIVATION IMPORTANTE. LA COLÈRE EST GÉNÉRALE ET NI LE POUVOIR NI LA POPULATION N’ACCEPTENT L’IDÉE D’UN CHANGEMENT INTERMÉDIAIRE. » Azadeh Kian, sociologue

C’est un mouvement général qui parcourt l’ensemble du pays et des professions. Pour la première fois, les commerçants de bazar, qui sont historiquement des alliés du clergé et du régime, ont démontré leur mécontentement. Ils ont même répondu à l’appel à la grève nationale.

Des sportifs, des cinéastes, des artistes, des actrices, des célébrités… s’engagent. La colère est tellement répandue au sein du pays que des minorités ethniques comme les Kurdes, les Baloutches, les Azéris ont rejoint les manifestations avec les mêmes mots d'ordre

Le choix de la répression par les autorités iraniennes a-t-il un impact sur les mobilisations ?

Azadeh Kian À mes yeux, il s’agit d’un mouvement révolutionnaire qui s’installe dans la durée. Ce soulèvement continue malgré une forte répression, des exécutions et des arrestations. Une nouvelle fois, une femme, qui a été arrêtée parce qu’elle manifestait contre le voile obligatoire, va être exécutée.

Bien évidemment, l’approche sécuritaire du régime a engendré un ralentissement des manifestations de rue. Mais elles ont lieu désormais de manière spontanée. À Téhéran, tous les soirs, dans de nombreux quartiers, comme dans d’autres villes iraniennes, les mobilisations continuent. Des gens descendent dans la rue avec des slogans hostiles au régime. À cela s’ajoutent des rassemblements hebdomadaires à Zahedan, le chef-lieu de la province du Sistan-Baloutchistan, et au Kurdistan.

Autre phénomène, des mécontentements économiques ont pris le relais. L’Iran dispose de la deuxième réserve gazière au monde. Seulement, ils sont incapables de distribuer le gaz à l’ensemble de la population, alors que les températures ont atteint les -20 °C dans le nord et le nord-ouest du pays. Cela a provoqué d’importants mécontentements car les habitants n’ont pas pu se chauffer. En réponse, le pouvoir leur a envoyé l’armée et la police.

La situation économique et sociale explique-t-elle aussi ce mécontentement général ?

Azadeh Kian La détérioration de la situation économique du pays a provoqué énormément de mécontentement. La crise est une motivation importante pour beaucoup de ces personnes qui descendent dans la rue. Le taux d’inflation atteint désormais officiellement les 46 % et celui des produits de consommation courante, les 70 %.

Des millions d’Iraniens sont tombés dans la pauvreté et le taux de chômage dépasse les 20 %. De même, la monnaie a perdu plus de 30 % de sa valeur depuis le mois de septembre. Cela est plutôt dû aux sanctions, à la mauvaise gestion de l’économie et à la corruption généralisée du pouvoir. Ce contexte social explique la colère des habitants. Des grèves ont eu lieu récemment avec notamment 900 ouvriers de l’industrie du pétrole qui ont manifesté.

Un dialogue entre le soulèvement et les autorités iraniennes peut-il s’amorcer ?

Azadeh Kian En réponse à ce mouvement, un certain nombre de réformistes sont réapparus dans les médias iraniens. Ils tentent de jouer le rôle d’intermédiaire entre les manifestants et le gouvernement ultraconservateur d’Ebrahim Raïssi (président élu en août 2021 – NDLR). Mais ni le pouvoir politique ni le guide suprême, Ali Khamenei, ni la population ne les écoutent. Cette dernière leur reproche de ne rien avoir fait lorsqu’ils étaient au pouvoir avec les présidents Mohammad Khatami (1997-2005) et Hassan Rohani (2013-2021).

La colère est donc générale. Elle porte sur des aspects politiques, socioculturels, sur la corruption de l’élite au pouvoir et son incapacité à gérer les affaires du pays. Devant l’absence de dialogue et de propositions de Raïssi aux manifestants, l’exaspération ne cesse de croître et pousse les contestataires à juger que ce régime n’est pas réformable. Car la mauvaise gestion d’un certain nombre de catastrophes est l’une des causes de ces révoltes. Ispahan risque de se voir vidé de ses habitants à cause de la sécheresse et de la mauvaise gestion des ressources en eau.

Ni le pouvoir ni la population n’acceptent l’idée d’un changement intermédiaire. Au sein du régime, plusieurs cadres, dont les gardiens de la révolution, le guide et un certain nombre de hauts dirigeants qui possèdent une bonne partie de la richesse nationale ne veulent aucunement d’une évolution politique.

Ces protestations ont-elles permis d’obtenir des avancées ?

Azadeh Kian De nombreuses revendications ont émergé depuis le 16 septembre concernant les libertés individuelles, l’égalité entre les femmes et les hommes en tant que fondement principal de la démocratie ou encore le port du voile. Un certain nombre sont devenues des acquis réels et de principe instaurés au sein de la population.

Icon Quote LA DÉTESTATION VIS-À-VIS DU RÉGIME POSE LA QUESTION DE SON MAINTIEN À MOYEN TERME. CERTAINS AYATOLLAHS CONDAMNENT LES EXÉCUTIONS. AZADEH KIAN, sociologue

Le slogan « Femme, vie, liberté » s’est imposé et démontre que, pour les jeunes et pour l’avenir de l’Iran, il s’agit déjà d’une conquête. Bien évidemment, la répression, les intimidations et les arrestations se poursuivent afin d’y mettre un terme. Mais ces menaces engendrent une détestation beaucoup plus grande et forte vis-à-vis du régime.

Ce qui, je pense, pose ouvertement la question du maintien de ce pouvoir à moyen terme et qui a engendré plusieurs défections et des protestations de la part d’ayatollahs qui condamnent les exécutions et la répression. De nombreux militaires auraient également refusé d’ouvrir le feu sur les manifestants. D’autres membres du régime ont quitté le pays avec un certain nombre de capitaux.

Le régime iranien est-il directement menacé ?

Azadeh Kian L’ampleur de la contestation fait que les autorités se sentent menacées. La répression en est l’illustration. Un sondage réalisé au début des protestations montrait que 87 % des personnes interrogées étaient favorables à ce mouvement et partageaient ses revendications.

Pour la première fois, il existe de fortes demandes pour séparer la religion de l’État, même de la part de chefs religieux de la minorité sunnite, comme Molavi Abdul Hamid. Chaque vendredi, il met en avant la citoyenneté iranienne et non religieuse comme fondement national. La revendication de mettre fin à l’islam politique apparaît.

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