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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 07:52
Les Etats-Unis à l'heure du Covid-19: entretien de Christophe Deroubaix avec Sarah Rozenblum - Analyse de Bruno Odent (L'Humanité, 30 et 31 mars 2020)
Mardi, 31 Mars, 2020 - L'Humanité
La situation ne peut qu'empirer aux Etats-Unis ! Les explications de la chercheuse Sarah Rozenblum

Entretien. Beaucoup d'Américains sont couverts par le biais de leur employeur. Or plus de trois millions d’entre eux viennent d'être licenciés... Alors que le pays est devenu l’épicentre de la pandémie, Sarah Rozenblum, chercheuse en santé publique et sciences politiques à l’université du Michigan (Ann Arbor), revient sur la situation actuelle, la réaction des autorités, les lacunes du système de santé américain et l’urgence d’élargir le programme fédéral Medicare, défendu par Bernie Sanders. Entretien.

 

Quelle est la situation aux États-Unis ?

Sarah Rozenblum. La situation sanitaire s’aggrave aux États-Unis, premier foyer de contagion au monde, où l’on dénombre près de 150.000 cas de coronavirus et plus de 2.000 décès. New York est devenue l’épicentre de l’épidémie, avec 35.000 contaminations et quelques 700 décès. Les hôpitaux de la ville sont saturés et manquent cruellement d’appareils d’assistance respiratoire. Le New Jersey voisin se prépare à un afflux massif de patients new-yorkais.

La situation est également préoccupante à la Nouvelle Orléans et Miami, la Louisiane et la Floride ayant tardé à réagir face à la menace sanitaire. Bien qu’une réponse unifiée à l’échelle étatique soit préférable à des mesures fragmentées, le Texas a délégué la gestion de la crise aux autorités locales. Enfin, les villes dotées de réseaux de transports publics relativement denses, comme Chicago, sont particulièrement sensibles et connaîtront une augmentation significative du nombre de cas au cours des prochains jours.

Quelle est la nature de la réaction des autorités ?

Sarah Rozenblum. Le système de santé américain est décentralisé. Les décisions sanitaires se prennent souvent à l’échelon étatique, voire local, au plus près des besoins des populations. Le gouvernement fédéral aurait pu choisir de coordonner (et donc harmoniser) la gestion de la crise, comme l’y incitait un manuel de préparation aux risques pandémiques rédigé lors de la présidence Obama. L’administration a préféré se désengager (dans un premier temps) de la gestion de la crise sur son volet sanitaire, la déléguant aux gouverneurs et autorités locales.

Les mesures les plus volontaristes ont été prises par les états démocrates de Californie, Illinois, Michigan, Washington, qui ont, selon les cas, confiné leur population, imposé la fermeture des établissements scolaires et lieux « non essentiels » et parfois généraliser les arrêts maladie à l’ensemble des travailleurs. Refusant de s’aligner sur la position du Président Trump, qui a longuement minimisé la gravité de la crise sanitaire, la qualifiant successivement de « canular » et de « distraction », les gouverneurs républicains de l’Ohio et de la Virginie Occidentale ont également édicté des mesures contraignantes. À l’opposé, la réponse du Mississippi et de l’Oklahoma semble bien lacunaire puisque leurs gouverneurs se sont contentés d’imposer la fermeture des écoles.

La « stratégie » du gouvernement fédéral a sensiblement évolué au cours des derniers jours. Oscillant entre déni de réalité et tentative de sauvetage de l’économie américaine lors de la première quinzaine de mars, Donald Trump semble avoir désormais pris conscience de la gravité de la situation. La déclaration d’état d’urgence du vendredi 13 mars a permis de débloquer 50 milliards de dollars en faveur des hôpitaux et entreprises. Le même jour, le Congrès a voté un projet de loi instaurant la gratuité des tests et créant un arrêt maladie d’urgence (assortie de nombreuses dérogations au bénéfice de grandes entreprises telles Amazon et Walmart).

Dernier jalon législatif de la réponse fédérale, le CARES Act a été adopté le 27 mars. Ce plan, d’une ampleur inédite dans l’histoire américaine, comporte des mesures en faveur des hôpitaux, entreprises et citoyens américains. Il représente un montant total de 2.000 milliards de dollars : 150 milliards de dollars seront alloués aux hôpitaux, en première ligne face à la crise ; un chèque de 1.200 dollars sera envoyé aux Américains gagnant moins de 75.000 dollars par an ; les personnes récemment licenciées percevront, en plus de leur allocation-chômage, 600 dollars par semaine au cours des quatre prochains mois. Ces mesures, jugées insuffisantes par certains démocrates, seront certainement suivies de nouveaux projets de loi au cours des prochaines semaines.

Après avoir refusé d’invoquer le Defense Production Act, Donald Trump s’est résigné à le faire le 27 mars pour demander à General Motors de réorienter son activité industrielle vers la production d’appareils d’assistance respiratoire. Ses décisions restent toutefois imprévisibles. Fort d’une popularité croissante, le Président veut relancer au plus vite l’activité économique et prévoyait une levée (prématurée) du confinement le 12 avril, catalysant possiblement la création de nouveaux clusters , avant de changer de nouveau d’avis hier. Plusieurs gouverneurs entendent prolonger le confinement.

Qu’est-ce que l’épidémie du coronavirus révèle du système de santé et comment elle met en lumière la nature du débat du parti démocrate notamment sur la proposition du Medicare for All ?

Sarah Rozenblum. La crise sanitaire est révélatrice des lacunes du système de santé américain. De nombreux individus sont couverts par le biais de leur employeur. Plus de trois millions d’Américains ont été licenciés au cours du mois de mars, perdant de facto leur assurance au moment où ils sont le plus susceptibles de recourir au système de santé. Le candidat à l’investiture démocrate Bernie Sanders n’a cessé de pointer du doigt les dysfonctionnements du système américain. La crise sanitaire donne du poids à sa proposition d’élargir le programme fédéral Medicare (réservé aux personnes de plus de 65 ans et personnes en situation de handicap) à l’ensemble de la population. Le contexte actuel lui permet de rester en lice pour l’investiture démocrate, malgré des scores décevants lors des primaires du mois de mars. Peu audible sur la crise sanitaire, son opposant modéré Joe Biden refuse toute universalisation du système de santé.

Une crise de cette ampleur peut catalyser l’avènement d’un nouveau modèle social américain, mais non sans difficultés. Dans le cadre du New Deal, Franklin Roosevelt a renoncé à son projet de création d’un système de santé universel face à la pression des médecins qui refusaient toute immixtion de l’état dans leur activité, malgré les difficultés occasionnées par la Grande Dépression. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, Harry Truman a renoncé à instituer une assurance santé obligatoire pour des raisons analogues. Aux États-Unis, les pires catastrophes n’induisent pas toujours de changements radicaux sur le plan sanitaire. Espérons qu’il en soit autrement cette fois-ci…

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix
Lundi, 30 Mars, 2020 - L'Humanité
Les États-Unis, épicentre des crises sanitaire et financière

Pénalisée par son propre modèle de société, la première puissance mondiale a pris le peloton de tête des pays les plus touchés par la pandémie. Son plan de relance, obsédé par le rétablissement de Wall Street, s’annonce incapable de contrer la dépression économique qui menace.

 

Les États-Unis sont devenus l’épicentre des crises – sanitaire et financière – qui ravagent la planète. Wall Street s’est écroulée, perdant près d’un tiers de sa valeur en l’espace d’un mois, et le pays est devenu le plus touché au monde par l’extension de la pandémie (voir encadré). Le plus préoccupant est que cette exacerbation des deux crises sur le territoire des États-Unis se voit accélérée par le modèle de société états-unien lui-même. Le système est mû par des logiques dévastatrices pour les structures et les personnes, placées au front dans le combat contre le fléau du coronavirus. Des logiques qui compromettent aussi les efforts engagés pour redresser l’économie réelle, quand l’essentiel des superinvestissements décidés est dévoué au rétablissement de Wall Street.

New York, la ville-monde confinée, désertée, est frappée de plein fouet. Toutes les tares d’un système de santé parmi les plus chers et les plus inégalitaires des pays développés resurgissent. Des centaines de milliers de New-Yorkais – ils sont près de 30 millions à l’échelle de tout le pays – ne possèdent aucune couverture maladie. Ceux-là hésitent à se rendre chez le médecin quand surgissent les premiers symptômes du Covid-19 et ils n’entrent bien souvent à l’hôpital que dans un état très dégradé. Ils savent que le montant de la facture risque de les précipiter dans une situation de faillite personnelle. L’expérience de Danni Askini, une jeune femme de Boston non assurée qui, souffrant de symptômes de plus en plus aigus, décida de passer outre ses réticences pour se faire soigner à l’hôpital, a fait le tour du pays. La facture de quelques jours de prise en charge hospitalière pour la réalisation du test au Covid-19, qui s’est avéré positif, se monte à 34 927,43 dollars (environ 31 500 euros). « Qui peut se payer le luxe d’honorer une telle facture médicale ? », a lancé Danni. Elle s’est vu reprocher sa légèreté et de ne pas avoir souscrit à temps une assurance Medicaid, censée fournir une couverture low cost aux plus démunis.

3,3 millions de chômeurs supplémentaires en une semaine

Même quand vous faites partie de cette majorité de citoyens dûment assurés, les frais d’hospitalisation restent élevés. Car les compagnies privées pratiquent des franchises, comme pour une vulgaire assurance auto. Une étude réalisée par la fondation Kaiser (recherches sur la famille) pointe que cette franchise s’élève en moyenne à 1 655 dollars (1 380 euros). Pour beaucoup une raison supplémentaire de ne pas se précipiter pour se faire diagnostiquer. Ce qui représente une aubaine pour la diffusion du virus.

Et franchir aujourd’hui le seuil d’un hôpital new-yorkais n’est pas vraiment une délivrance. Car la règle du flux tendu qui s’applique ici, comme aux autres secteurs économiques à la recherche de la rentabilité financière maximale, n’a pas conduit les établissements à se doter de réserves stratégiques suffisantes, notamment en masques ou en respirateurs. Les témoignages affluent des personnels soignants de la Grosse Pomme à bout. Une doctoresse du Elmhurst Hospital Center, dans le Queens, un quartier qui accueille une population plutôt démunie et immigrée, confie au New York Times : « C’est apocalyptique. Lits, instruments, équipements, on manque de tout. » Une photo de soignants couverts de sacs-poubelle en guise de protections a fait le tour des rédactions. Un navire-hôpital de la marine est attendu dans les prochains jours. « Mais il en faudrait au moins trois », relèvent les médecins.

La dégradation de la situation sanitaire va de pair avec celle de l’économie. Pour des raisons là aussi systémiques. On a déploré vendredi dernier 3,3 millions de chômeurs supplémentaires en l’espace de seulement une semaine dans le pays. Quand nombre de salariés travaillent sans filet, dans la plus grande précarité, les destructions d’emplois sont très rapides. Au point que Steven Mnuchin, le secrétaire au Trésor, envisage ouvertement un taux de chômage à 20 %.

Implanté au cœur du maelström sanitaire new-yorkais, Wall Street bénéficie d’une sollicitude extrême. Tout est fait pour empêcher un nouvel effondrement de la place financière. Le plan « historique » de Donald Trump à 2 000 milliards de dollars (1 860 milliards d’euros), adopté à la fin de la semaine passée avec les démocrates du Congrès en vertu d’une démarche d’union sacrée, est dévoué d’abord à doper le capital quitte à le placer sous perfusion permanente.

Les modalités même d’organisation du plan dit de relance ne laissent aucun doute sur ses véritables priorités. Ainsi, le géant de la place new-yorkaise BlackRock a-t-il reçu mandat de la Réserve fédérale (FED) pour gérer une partie des rachats de titres boursiers émis par les entreprises ou les banques. Les masses d’argent colossales créées et mises à disposition par la FED sont destinées à sauver la mise des agioteurs qui ont parié sur l’essor de Wall Street. Comme les traders de… BlackRock qui ont fait des fonds indiciels cotés (ETF) l’un de leurs produits de placement phares. Caractéristique de ces ETF : ils sont indexés directement sur l’évolution des cours de la Bourse. On a encore un souvenir ému de l’implication de BlackRock dans la réforme française des retraites. Il va pouvoir cette fois s’autoadministrer les fortifiants de la FED.

L’administration Trump essaie de gagner du temps

Le plan Trump lâche certes quelques dizaines de milliards au système de santé au bord de l’étouffement. Mais sans rien préciser de son contenu. Il prévoit bien de prolonger l’indemnité chômage d’un trimestre. Mais cette générosité pour « les pauvres » apparaît dérisoire quand on sait que la durée légale maximale d’indemnisation du chômage est le plus souvent réduite aujourd’hui à… 12 semaines.

Quant au versement d’un crédit d’impôt de 1 200 dollars (un peu plus de 1 000 euros) aux contribuables des classes moyennes, il est destiné au moins autant à maintenir un niveau élevé de la consommation qu’à voler au secours de salariés ou de retraités frappés souvent directement par l’effondrement des cours de la Bourse.

Pour l’administration Trump, il s’agit de gagner du temps. En attendant un redémarrage de l’économie le plus rapide possible. Le locataire de la Maison-Blanche a estimé qu’un retour à la normale serait possible d’ici la mi-avril et les fêtes de Pâques. « Un plongeon dans la dépression, a-t-il cru bon de justifier, serait finalement bien plus coûteux en vies. »

« Let them die » (laissez-les mourir), clament les partisans de cette école faussement darwinienne et jusqu’au-boutiste dans l’entourage du président. Il vaudrait mieux laisser les personnes âgées ou fragiles mourir que de prolonger la paralysie de l’économie.

L’obsession du rétablissement de Wall Street envisage ainsi des « solutions » qui n’ont pas peur de franchir les seuils les plus redoutables de l’inhumanité, alors qu’une vraie solution aux crises jumelles, sanitaire et financière, implique aux États-Unis comme ailleurs des ruptures radicales avec l’ordre dominant. S’il a mis sa campagne en stand-by, Bernie Sanders, toujours en lice à la candidature démocrate à la présidentielle de novembre, insiste, lui, sur le besoin d’instaurer ici et maintenant « la garantie d’un congé maladie et de dépistages gratuits ».

Bruno Odent
 
Les états-unis, pays le plus touché au monde

Les États-Unis sont devenus pendant le week-end le pays qui compte le plus grand nombre de cas confirmés de Covid-19 au monde. Plus de 121 000 personnes ont été recensées dont près de la moitié dans l’État de New York. Le nombre de décès s’accélère également très fortement. Il a doublé depuis le 25 mars, et les États-Unis ont désormais franchi largement la barre des 2 000 morts. Le président, Donald Trump, a momentanément envisagé de placer en quarantaine l’État de New York, avec les États voisins du New Jersey et du Connecticut, avant d’y renoncer sous la pression des gouverneurs des États en question. Ceux-là semblent avoir considéré cette décision comme une instrumentalisation de la crise pour centraliser les décisions et les pouvoirs, dans un pays fédéral où chacun des 50 États garde d’importantes prérogatives. Le Centre de contrôle des maladies (CDC), autorité de santé nationale, a finalement demandé aux habitants des trois États en question « d’éviter tout voyage non essentiel durant les quatorze prochains jours ». Exception qui confirme la règle générale établissant que les personnes âgées ou (et) fragiles décèdent le plus fréquemment du Covid-19, un bébé de moins d’un an a été mortellement atteint par la maladie dans l’État de l’Illinois.

 
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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 07:44
Manolis Glézos

Manolis Glézos

Lundi, 30 Mars, 2020 - L'Humanité
Disparition. Le dernier combat de Manolis Glézos

Héros de la lutte contre le nazisme, pourfendeur de l’austérité, le résistant grec s’est éteint hier, à l’âge de 97 ans. Retour sur une vie de résistance.

 

Du combat contre l’occupant nazi à la révolte contre la dictature austéritaire, nul mieux que lui n’incarnait, en Grèce, l’esprit de résistance. Manolis Glézos s’est éteint hier à l’âge de 97 ans dans un hôpital d’Athènes, emporté par une infection, et l’on repense au jeune homme de 18 ans qui, avec son camarade Apostolos Santas, osa décrocher, dans la nuit du 30 mai 1941, le drapeau hitlérien qui flottait sur l’Acropole. Signal de rébellion contre la barbarie, qui fit de lui, disait de Gaulle, « le premier résistant d’Europe ». Des geôles de l’occupation à la traque des communistes durant la guerre civile et sous la dictature des colonels, il fut deux fois condamné à mort ; jamais il ne courba l’échine, toujours mû par l’idéal d’un socialisme démocratique. Élu député, puis eurodéputé sous l’étiquette Pasok dans les années 1980, il avait finalement retrouvé son camp, au tournant des années 2000, en menant la liste de Synaspismos, la coalition de la gauche, aux élections législatives.

Contre la «dette odieuse»

Élu député de Syriza en 2012, il retrouvait deux ans plus tard sous les mêmes couleurs les travées du Parlement européen, pour dénoncer avec pugnacité les effets désastreux de l’ajustement structurel imposé à son pays. De cette tribune, il fustigea la « dette odieuse » et plaida sans relâche pour le remboursement des sommes dues par Berlin, entre réparations de guerre jamais honorées et « prêts forcés » imposés à Athènes par les nazis sous l’occupation. « Ce n’est pas nous qui devons de l’argent aux Allemands, ce sont eux qui nous en doivent », répétait-il, estimant le montant du litige à 1 000 milliards d’euros, trois fois la dette grecque.

«La seule solution, c’est la liberté»

Manolis Glézos n’était pas un homme d’arrangements. À l’été 2015, lorsque, défait, Alexis Tsipras se résigna à apposer sa signature au bas d’un troisième mémorandum d’austérité, il claqua la porte de Syriza, avec des mots durs pour le gouvernement de gauche et son chef, Alexis Tsipras : « D’aucuns prétendent que, pour obtenir un accord, il faut savoir céder. En tout premier lieu, entre l’oppresseur et l’oppressé, il ne peut être question de compromis, tout comme cela est impossible entre l’occupé et l’occupant. La seule solution, c’est la liberté. » Avec ses yeux clairs et ses cheveux blancs en bataille, l’enfant de Naxos était une figure tutélaire de la gauche et, pour tout le peuple grec, un repère ; seuls l’abhorraient les néonazis d’Aube dorée. L’antienne de ce lutteur : «  Nous devons sortir de l’esclavage du capital. » Les événements présents lui donnent cruellement raison.

 

MANOLIS GLEZOS, DISPARITION D'UN GEANT
Immense tristesse d'apprendre le décès du grand patriote grec, résistant au Nazisme de la première heure qui, en 1941, osa installer le drapeau de son pays au sommet de l'Acropole d'Athènes, ce qui lui valut d'être qualifié de "premier résistant d'Europe" par le général de Gaulle. Manolis Glezos fut toute sa vie un responsable fondamental de la gauche en Grèce, député de son pays, puis député européen. Il était un homme politique de grande culture, un combatif, un camarade, un internationaliste de toujours. Il avait 97 ans... Jean-Emmanuel Ducoin

 

LE #PCF REND UN HOMMAGE ÉMU AUX COMBATS ET A LA MÉMOIRE DE MANOLIS GLEZOS, DÉCÉDÉ AUJOURD'HUI A L'AGE DE 97 ANS

Il restera dans les mémoires pour avoir, avec son ami et camarade Apostolos Santas, arraché le drapeau nazi de l'Acropole dans la nuit du 30 au 31 mai 1941. Ce geste demeure le symbole de la résistance du peuple grec et des peuples européens contre la barbarie nazie.

Il a ensuite participé à tous les combats de la gauche grecque, de la résistance à la guerre civile, du combat contre la dictature et pour la démocratie à celui contre le diktat que les classes dirigeantes européennes ont imposé à la Grèce, que ce soit comme militant, comme député ou comme député européen. Condamné trois fois à mort, condamné à des peines de prison à 25 reprises, ayant passé 16 ans de sa vie en prison ou en exil, tout cela n'a entamé ni sa volonté de combattre, ni son optimisme.

Dans un de ces derniers discours, il racontait ce que les résistants grecs se récitaient la veille de leur exécution: «Et quand vous boirez du vin, vous en boirez aussi pour moi. Et quand vous entendrez les vagues éclabousser, vous l'entendrez aussi pour moi. Et quand vous entendrez le vent traverser les feuilles, vous l'entendrez aussi pour moi. Et quand vous danserez, vous danserez aussi pour moi!».

Ses combats pour la démocratie et la justice sociale restent les nôtres.

Le PCF adresse ses plus sincères condoléances à sa famille, à ses proches et à tous ceux qui ont milité avec lui.

PCF - Parti Communiste Français
Paris, le 30 mars 2020

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 06:00
Une épidémie qui contamine l’économie mondiale - L'Humanité, 30 mars 2020
Lundi, 30 Mars, 2020
Une épidémie qui contamine l’économie mondiale

Décryptage. Fuite des capitaux du Sud vers le Nord, augmentation du chômage, baisse des revenus… La propagation du Covid-19 menace les travailleurs dans le monde entier.

 

Avec l’épidémie de coronavirus, c’est une saignée sociale qui se prépare. La crise sanitaire s’est vite transformée en crise pétrolière et boursière, avec une chute des prix des hydrocarbures en février, et des cours des actions en mars, qui signe l’éclatement de la bulle financière accumulée depuis dix ans. Les signaux de l’économie mondiale sont désormais dans le rouge, avec une perspective de baisse de l’activité pour au moins un trimestre du fait des mesures de confinement pour plus de 2 milliards d’humains.

1. Le spectre du chômage de masse

L’Organisation internationale du travail (OIT) tire la sonnette d’alarme. Son directeur général, Guy Ryder, estime que « jusqu’à 25 millions de personnes pourraient se retrouver au chômage ». Il prévoit également « une baisse du revenu des travailleurs allant jusqu’à 3 400 milliards de dollars ».

Ce scénario, dans son hypothèse la plus pessimiste, serait plus grave que la crise de 2008-2009, qui a vu la destruction de 22 millions d’emplois. Déjà aux États-Unis, plus de 3 millions de personnes se sont inscrites dans les registres des chômeurs la seule semaine passée (voir page 2). « Dans un monde dans lequel seule une personne sur cinq peut bénéficier d’indemnités de chômage, les licenciements constituent une véritable catastrophe pour des millions de familles », dénonce l’organisation, qui s’attend aussi à un développement d’un « sous-emploi » synonyme de diminution des revenus.

2. Une baisse des revenus déjà tangible

L’OIT prévoit également, dans un rapport d’étape, une augmentation de 8 à 33 millions du nombre de travailleurs pauvres dans le monde. La baisse des revenus est déjà une réalité dans certains pays, notamment ceux où sévit l’économie informelle. Au sud de l’Italie, on craint d’ores et déjà des émeutes de la faim. Jeudi, un groupe de Palermitains s’est présenté dans un magasin Lidl avec les chariots pleins, exigeant de ne pas payer. La scène s’est répétée le lendemain. En effet, dans le Mezzogiorno, nombre de personnes (plus de 3,7 millions) travaillent au noir, sans contrat, et ne bénéficieront pas des dispositifs de chômage partiel. La police a été déployée pour éviter les vols. Plusieurs voix, dont celle du ministre du Mezzogiorno, appellent à l’élargissement du revenu de subsistance. « Maintenant, il faut mettre l’argent dans les poches des Italiens où jusqu’à aujourd’hui nous n’avons pas réussi à le mettre », a déclaré Giuseppe Provenzano. Le gouvernement a d’ores et déjà prévu d’accorder 400 millions d’euros de bons d’achat et de débloquer 5 milliards d’euros pour aider les communes à faire face à l’augmentation de la pauvreté. La question est stratégique en Italie. Leoluca Orlando, maire de gauche de Palerme, voit la main de la mafia dans les révoltes de la faim. Une hypothèse à laquelle souscrivent les services secrets. Marco Minniti, l’ancien ministre démocrate de l’Intérieur, dit craindre que les organisations criminelles ne s’érigent en défense du droit au revenu et à la santé.

De son côté, l’Inde, qui est confinée, a elle aussi pris des dispositions, budgétant 20,6 milliards d’euros afin de financer des distributions de riz et légumineuses supplémentaires à 800 millions de personnes.

3. Un risque pour les prix des denrées agricoles

La baisse d’activité n’épargne pas le secteur agroalimentaire. « La pandémie du Covid-19 affecte les systèmes alimentaires et toutes les dimensions de la sécurité alimentaire partout dans le monde. Aucun pays n’est épargné », s’est inquiété jeudi le directeur général de l’Organisation des nations unies pour la nourriture (FAO), Qu Dongyu, invitant à ne pas casser les « chaînes de valeurs alimentaires », de la production à la logistique.La semaine dernière, les prix du blé ont augmenté quand a couru la rumeur que Moscou pourrait limiter ses exportations, après avoir placé en congés sa population. Le soja latino-américain a également vu son prix croître, à la suite d’inquiétudes sur la chaîne de transports. La menace d’une hausse des cours des céréales est particulièrement inquiétante pour certains pays du Sud, dépendants des importations en la matière.

4. La menace de faillites d’entreprises

Le confinement a pour effet une baisse de l’activité. Ainsi, selon l’Insee, l’économie française ne tourne plus qu’à 65 % de sa capacité normale. Sous l’effet d’une baisse de la consommation des ménages, un mois de confinement coûterait à l’Hexagone 3 % de son PIB. L’Italie s’attend à une contraction de 5 % de l’indicateur. Au niveau mondial, le Fonds monétaire international (FMI) estime que les effets du coronavirus pourraient être pires que ceux de la crise financière de 2008.

Les États cherchent en mobilisant des liquidités à conjurer les faillites d’entreprises, afin que l’économie puisse repartir de plus belle, une fois le confinement passé. Ils ont mis à disposition des sommes vertigineuses : le G20 qui s’est tenu jeudi prévoit 5 000 milliards d’euros pour soutenir l’économie. On sait déjà que Washington a mis sur la table 2 000 milliards de dollars, Berlin plus de 1 000 milliards d’euros, Rome 50 milliards. Ces sommes ne sont pas destinées à être dépensées forcément ; il s’agit pour une grande part de garanties sur les prêts que pourraient souscrire des entreprises en difficulté. Elles comprennent également des dispositifs de chômage partiel. Certains pays envisagent des nationalisations temporaires. C’est le cas à Berlin, mais aussi à Paris, où une nationalisation de la compagnie aérienne Air France est sur la table. Si ces annonces peuvent apparaître surprenantes, on avait déjà connu ce phénomène en 2008 : les contribuables avaient épongé les pertes, puis les firmes avaient été remises sur le marché.

5. Une machine à dette

Les débats au sein de l’Union européenne le montrent : le modèle économique n’est pas remis en cause. Si Bruxelles vient en aide aux États membres qui auraient besoin de financement, ce pourrait être par le truchement du mécanisme européen de stabilité, avec les critères que l’on connaît à la clé.

La crise passée, le tour de vis pourrait être sévère pour certains pays déjà lestés, comme l’Italie, d’une dette avoisinant 135 % de leur PIB. Les pays du Nord ne sont pas les seuls à être touchés. Le Fonds monétaire international (FMI) est en train de devenir « actionnaire » de nombreux États : plus de 80 pays ont déjà adressé une demande d’aide d’urgence. Cela est la conséquence d’une baisse d’activité, mais aussi d’une fuite des capitaux. À la mi-mars, le FMI avait déjà enregistré 42 milliards d’euros quittant le Sud pour revenir dans les pays riches.

Gaël De Santis
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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 05:30
Santé - Covid-19: entretien avec l'épidémiologiste Luc Périno - A la recherche du patient zéro-  L'Humanité, 30 mars 2020
Lundi, 30 Mars, 2020

Santé. En période de pandémie, comment rechercher le patient zéro et éviter l’écueil du bouc émissaire ? L’épidémiologiste, Luc Périno, nous répond

Entretiens - Dans son dernier ouvrage, écrit avant l’apparition du Covid-19, Luc Perino raconte une autre histoire de la médecine, qui met en lumière ces personnes considérées, en infectiologie, comme ayant été à l’origine d’une épidémie.

 

Dans votre livre vous prenez le parti de mettre en valeur les patients « zéro », les premiers dont les maux ont été à l’origine de découvertes majeures en médecine. Qui sont-ils ?

Luc Perino. Classiquement, le « cas index » désigne le premier patient chez lequel on a trouvé la présence d’un nouveau micro-organisme pathogène. Le terme de patient zéro a été popularisé pour le patient qui a contaminé à lui seul un quart des premiers cas de sida aux États-Unis. J’ai étendu ce terme à des patients qui ont permis des avancées diagnostiques et thérapeutiques, d’émettre de nouvelles théories ou d’en récuser d’anciennes. J’ai profité de ces histoires souvent rocambolesques pour disserter sur les aléas des progrès médicaux et les dérives de la pratique médicale.

Dans le contexte pandémique actuel, y aurait-il un intérêt à connaître le patient zéro du coronavirus ?

Luc Perino. La recherche du patient zéro est toujours utile, elle permet de comprendre l’origine des contaminations et la dynamique sociale des épidémies. Nos progrès génétiques nous permettent de le faire. Il faut cependant éviter l’écueil du bouc émissaire et savoir que le patient zéro est toujours provisoire : les recherches ultérieures permettent de remonter dans le temps et dans l’espace. La quête du patient zéro est utile pour la recherche fondamentale, mais sans intérêt dans la pratique quotidienne.

Pourquoi avez-vous choisi de vous intéresser et de mettre en valeur des patients peu ou pas connus ?

Luc Perino. Auparavant, les médecins dissertaient sans toucher de malades pendant que les barbiers et arracheurs de dents soignaient. La médecine moderne est née de la rencontre physique effective entre médecin et malade. C’est la véritable médecine clinique. Quels que soient nos progrès théoriques et technologiques, il ne peut exister aucun progrès hors du couple médecin-patient. L’histoire a toujours narré le médecin, en oubliant l’autre membre du couple. J’ai voulu réparer cette injustice et rendre hommage aux patients sans lesquels mes connaissances seraient bien dérisoires.

Quels sont les cas qui vous ont le plus passionné ?

Luc Perino. Je crois que mon histoire préférée est celle de Giovanni Pomarelli. Elle montre les folies de la génétique à ses débuts, la quête du gène de l’immortalité entretenue par un marché qui domine progressivement la pensée médicale, voire l’enseignement. J’aime aussi celles de miss McKey et de Steevy, qui ouvrent les portes de l’approche évolutionniste, si essentielle au progrès clinique. J’ai aussi raconté des histoires plus connues comme celles du jeune Joseph Meister, le patient zéro de la vaccination antirabique par Pasteur, ou encore celle de Phineas Gage, ce contremaître des chemins de fer qui subit un traumatisme crânien majeur auquel il survécut, mais qui changea profondément sa personnalité, en faisant un cas d’école en neurologie.

En tant qu’épidémiologiste, quel regard portez-vous sur la pandémie actuelle ?

Luc Perino. Toutes les épidémies résultent de la rencontre entre un microbe et une population immunologiquement vierge. Les facteurs de ces rencontres varient au cours de l’histoire. La peste a suivi la route des épices, la variole et la syphilis ont suivi les voyages de Christophe Colomb, les zoonoses suivent le rythme des déforestations, du braconnage, du commerce d’animaux exotiques, de l’élevage intensif, etc. Les viroses respiratoires ont toujours existé et ne cesseront jamais. Elles sont généralement très contagieuses et peu virulentes. La virulence provient souvent d’une mutation qui a permis à un virus de franchir la « barrière d’espèce ». Ce virus et l’homme n’ont donc pas encore eu le temps d’établir un modus vivendi acceptable pour les deux.

Le Covid-19 actuel a un taux de létalité de 2 %, ce qui est très peu comparé au sida ou à la peste, mais il a le défaut d’être deux fois plus contagieux que la grippe. Il fera donc le tour du monde, plus ou moins vite selon les mesures prises dans chaque pays. Une létalité de 2 % est assurément un problème pour un virus aussi contagieux. Au moment où je vous réponds, l’incidence de la maladie est de 1/20 000. Supposons, au pire, que l’incidence soit multipliée par 20 dans les mois à venir, soit 1/1 000. Nous aurons alors 7 millions de cas, dont 95 % guériront sans intervention médicale. Il en restera 350 000 à soigner, dont 70 000 mourront. Ce chiffre est considérable aux yeux d’un journaliste d’information, il est dérisoire à ceux d’un historien des épidémies. D’autant que la mortalité concerne à plus de 90 % des personnes âgées ou très âgées, donc sans impact sur la courbe démographique. Dire les choses avec cette froide mathématique peut sembler politiquement incorrect, et cela me choque moi-même. Mais c’est ainsi !

Quelle analyse pouvez-vous ​​​​​​​livrer sur la gestion de cette épidémie dans le monde et surtout en France ?

Luc Perino. Un gouvernement décide après consultation des experts, sous la pression médiatique et sur d’autres paramètres hors de mes compétences. Pour chaque épidémie, la mise en quarantaine des malades ou des bateaux a été la première réponse dans tous les pays. Mais les temps ont changé puisque nous savons que des porteurs sains véhiculent les germes et que nous savons faire des diagnostics avant tout symptôme. Certains pays choisissent donc le confinement total de la population. Cette décision, qui semble irréaliste, est le corollaire éthique de nos pratiques médicales qui imposent de soigner et de réanimer tous les cas graves jusqu’au terme. Un pic épidémique trop brutal risque d’engorger les hôpitaux et de provoquer un excédent de mortalité directe et indirecte. Les autorités n’ont guère d’autre choix, malgré le grand risque sanitaire à moyen et long terme de la désorganisation sociale provoquée par ce confinement…

Choisir entre désorganisation hospitalière et désorganisation sociale est un cruel dilemme. Je plains sincèrement notre président. Certains pays (Taïwan, Singapour, Corée) ont fait un choix intermédiaire consistant à multiplier les tests diagnostiques et à confiner exclusivement les positifs. Ce choix est plus facile dans les pays peu peuplés et possédant les moyens logistiques et/ou financiers. C’est le but visé en France, mais nous n’en avons pas encore les moyens. Le confinement total a réussi dans le Hubei, il a échoué en Italie. Quel en sera le résultat en France ? Les Pays-Bas ont parié sur l’immunité de groupe, c’est-à-dire la vaccination naturelle de la population. Ce choix semble dangereux à court terme, mais il peut être bénéfique à moyen et long terme. Car un nouveau passage du même virus trouvera une population immunologiquement armée pour l’affronter. Enfin, gardons l’espoir, car les lois de l’évolution montrent que la virulence a tendance à diminuer. Les virus les plus virulents sont contre-sélectionnés par nos défenses immunitaires et par leur propre mort consécutive à celle de leur hôte. Hélas, cela peut prendre du temps, mais c’est un petit point supplémentaire en faveur du confinement. Enfin, l’émotion et l’affect brouillent tous les messages. Il nous faudra des années pour évaluer sereinement les conséquences sanitaires de chacun des choix stratégiques.

Lundi, 30 Mars, 2020 - L'Humanité
Il faut absolument retrouver le "patient zéro". Voilà pourquoi !

Les spécialistes chinois émettent plusieurs hypothèses quant au premier malade à l’origine de l’épidémie de Covid-19. Cette quête vise entre autres à cartographier le schéma de transmission. Récit d'une étonnante traque.

 

Comprendre comment le ­Covid-19 s’est propagé et comment des cas non détectés ont contribué à sa transmission reste l’une des missions essentielles des scientifiques aujourd’hui. Cette cartographie du schéma de la transmission précoce de l’épidémie permettra de déterminer comment la crise sanitaire est devenue mondiale. Pour ce faire, les chercheurs traquent le patient zéro au départ de la maladie en Chine, afin de comprendre quel animal source a transmis l’agent pathogène. Deux théories s’affrontent dans cette quête. La première, celle des autorités chinoises, date au 8 décembre le premier cas de pneumonie de cause inconnue à Wuhan. Dans les dix jours qui suivent, six autres cas sont détectés. Le 31 décembre, l’information est transmise à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et, le 7 janvier, la cause est identifiée : il s’agit d’un nouveau coronavirus étroitement lié au Sras, qui avait sévi en 2002-2003.

Aucune théorie n’a encore été validée scientifiquement

La seconde hypothèse est relayée par des lanceurs d’alerte chinois, qui assurent que le premier cas, un homme de 55 ans originaire de la province du Hubei, aurait été identifié dès le 17 novembre, soit trois semaines plus tôt. De là, les chercheurs tablent sur une à cinq contaminations quotidiennes, puis 15 à partir du 27 novembre, 60 à partir du 20 décembre, 180 à partir du 27 décembre, et 266 à la fin de l’année. Le 27 décembre, la D r Zhang Jixian fait passer un scanner des poumons à un couple présentant les symptômes de la grippe, mais dont les résultats diffèrent en tout point d’une grippe classique. La médecin convoque ensuite leur fils qui ne présente, lui, aucun signe, mais a également les poumons infectés. « En général, il n’y a qu’un seul patient lorsqu’une famille rend visite à un médecin. Ils n’attrapent pas tous la même maladie en même temps, sauf s’il s’agit d’une maladie infectieuse ! », dit-elle. La plupart des patients ont en commun d’avoir fréquenté le marché de fruits de mer en gros de Huanan, à Wuhan. Les analyses génétiques plaident, elles aussi, pour une source unique. Dès le 29 décembre, les équipes de l’hôpital demandent du renfort à d’autres experts afin de lancer l’enquête épidémiologique. Un mois plus tard, des ­chercheurs déterminent que le nouveau virus partage 88 % de sa séquence avec deux coronavirus de la chauve-souris, et qu’un animal sauvage a servi d’intermédiaire pour transmettre la maladie à l’homme. Chauve-souris, pangolin, serpent… Aucune théorie scientifique n’a pour l’heure reçu validation. La traque promet d’être longue.

Lina Sankari
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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 13:32
Mikhaïl Boulgakov

Mikhaïl Boulgakov

Tatiana Lappa, première épouse de Mikhaïl Boulgakov, dans les années 1910.

Tatiana Lappa, première épouse de Mikhaïl Boulgakov, dans les années 1910.

Littérature soviétique - Mikhaïl Boulgakov, l'auteur du Maître et Marguerite, un génie baroque à l'époque du Stalinisme (1891-1940)
Littérature soviétique - Mikhaïl Boulgakov, l'auteur du Maître et Marguerite, un génie baroque à l'époque du Stalinisme (1891-1940)

Génie bohème et indépendant, monstre de travail, homme d'humour, de culture et de courage, bravant la censure dans une société verrouillée par la sanglante dictature stalinienne, son univers kafkaïen et ses  contradictions étranges, Mikhaïl Boulgakov est principalement connu en France pour l'OVNI littéraire, longtemps censuré en URSS même s'il fut publié en partie en 67, le chef d’œuvre énigmatique et surréaliste, écrit sous l'influence de Gogol, de Goethe, et des mythes bibliques, Le Maître et Marguerite. Pendant plus de dix ans, Boulgakov travailla sans relâche à ce grand roman, qui représente 500 pages dactylographiées, qu'il continuait sans cesse à revoir et corriger, sans jamais nourrir d'espoir véritable de le voir publié un jour. 

Ce roman que Boulkagov n'avait pas achevé à sa mort en 1940, roman onirique, fantasmagorique et baroque, un texte halluciné, au symbolisme gothique, mais aussi avec beaucoup d'humour noir et d'esprit satirique, fut écrit en plusieurs étapes entre 1928 et 1940. L'action principale du livre a lieu dans le Moscou des années 30, où Satan se manifeste sous l'identité d'un mystérieux magicien nommé Woland, accompagné d'une troupe hétéroclite composée du fantaisiste cabotin Fagotto (ou Fahoth, selon les traductions), alias Koroviev, du chafouin et bavard chat noir Béhémoth, du tueur Azazello et de l'impudique sorcière rousse Hella. Ce groupe prend pour cible l'élite littéraire avec son syndicat officiel, le MASSOLIT, son restaurant-QG pour les privilégiés de la nomenkatura), ses bureaucrates et ses profiteurs, ainsi que les sceptiques et les mécréants. Maître, un auteur aigri, désespéré du rejet dont a fait l'objet son roman sur Ponce Pilate et le Christ, au point d'en avoir jeté au feu le manuscrit avant de se détourner du monde, y compris de son aimée Marguerite. Après une période de vagabondage, il se fait interner dans l'hôpital psychiatrique où échouera plus tard Bezdomny. Ladite maison de fous joue un rôle d'importance puisque, tout au long du roman, des victimes des farces de la troupe de Satan s'y trouveront enfermées. Le Maître recrée dans son roman l'histoire du jugement de Jésus, tandis que Satan fait le lien entre les deux époques. Dans la dernière partie du livre, Matthieu Lévi vient annoncer à Satan que Jésus a lu le roman du Maître, et qu'il lui demande d'accorder le repos éternel à ce dernier.On peut faire différentes lectures de l'œuvre : roman d'humour, allégorie philosophique ou socio-politique, satire du système soviétique, ou encore de la vanité de la vie moderne en général... Le roman est aussi un roman d'initiation dont Ivan est le personnage principal. Ce roman est, enfin, dans le contexte de la Russie soviétique, un manifeste pour la liberté des artistes et contre le conformisme. 

La troisième partie du livre voit le personnage de Marguerite prendre une grande importance. Satan donne un bal de minuit, qui coïncide avec la nuit du Vendredi saint. Il fait une offre à Marguerite, qu'elle accepte : devenir une sorcière douée de pouvoirs surnaturels le temps du bal, et servir à Satan de « maîtresse de maison » pour recevoir ses invités. Alors qu'elle apprend à voler et à contrôler ses passions débridées — non sans se venger avec violence des bureaucrates qui ont condamné son amant au désespoir — en entraînant avec elle sa servante Natacha, Marguerite pénètre nue dans le monde de la nuit, survole les forêts noires et les fleuves de la Mère Russie, se baigne et, purifiée, revient à Moscou pour être la reine du grand bal de Satan. Debout au côté de ce dernier, elle accueille les criminels les plus tristement fameux de l'histoire de l'humanité alors qu'ils se déversent en foule des portes de l'enfer.

Elle surmonte l'épreuve — laisser les pires brigands lui embrasser le genou et témoigner à chacun son amour de reine du bal. Pour la récompenser, Satan lui offre d'exaucer son vœu le plus cher : elle choisit de retrouver son amant le Maître et de vivre avec lui dans la misère et l'amour. Grâce au travail de Fagotto, le Maître sort de l'asile et retrouve une nouvelle vie grâce à la possession de documents administratifs conformes. Néanmoins, ni Satan ni Dieu ne jugent ce genre d'existence digne d'eux, et le couple est empoisonné par Azazello. Étant morts, les deux protagonistes sont libres de suivre Woland et quittent Moscou avec lui, alors que ses fenêtres et ses coupoles se consument dans le soleil couchant du dimanche de Pâques. L'avant-dernière scène est celle de la libération de Ponce Pilate, qui attendait depuis 2 000 ans de pouvoir rejoindre Jésus.

C'est vers la fin du texte que les trois actions du livre se rencontrent, puisque l'on retrouve les personnages initiaux, la fin du récit par le Maître de l'histoire de Ponce Pilate, et l'événement majeur qu'est le bal.

Né en 1890, petit-fils du côté de sa mère et de son père de prêtres renommés, fils d'un maître de conférence en histoire des religions, Mikhaïl Boulgakov est né à Kiev dans une famille bourgeoise, qui a sa datcha à Boutcha à 30 km de Kiev.  Pendant ses études secondaires, Boulgakov manifeste un goût prononcé de l'indépendance, des surnoms, de la mystification et de l'ironie: 

Sergueï Ermolinski, un camarade de Kiev de Boulgakov qui écrira une très belle introduction de Le maître et Marguerite restitue une anecdote que lui avait racontée l'écrivain à la fin de sa vie: "Au début des années 20, je rencontrai à Moscou un écrivain originaire de Kiev avec qui j'avais fait mes études au lycée. Nous n'étions pas vraiment amis, mais notre rencontre fut chaleureuse, comme il sied à des gens de Kiev qui aiment avec passion leur ville natale. Il s'écria: "Oh! je me souviens de vous, Boulgakov, vous étiez toujours un meneur. Je suis votre aîné, mais aujourd'hui encore, je crois entendre vos propos féroces. Si, si... Soubotch, le professeur de latin, vous vous souvenez, avait peur de vous. Vous faisiez trembler tout le lycée..." En racontant cela, Boulgakov haussait comiquement les épaules: "A mon avis, je ne faisais trembler personne. Je défendais mon indépendance, tout simplement. Mais ce qui est vrai, c'est que la direction du lycée n'était pas bienveillante à mon égard. Je ne sais pas pourquoi, mais ils me soupçonnaient toujours, moi si tranquille, de manigancer Dieu sait quoi. Dans l'ensemble, je n'ai jamais de ma vie eu de chance avec mes supérieurs (Il soupira.), moi qui aurait tellement voulu être un garçon exemplaire". 

En 1908 Boulgakov rencontre celle qui deviendra sa première épouse, Tatiana (Tassia) Lappa, fille du directeur des douanes de Saratov. Il l'épouse en 1913. L'année suivante, en vacances chez sa belle-famille à Saratov, au sud-est de Moscou, sur la Volga, quand éclate la guerre, il travaille durant tout l'été à l'hôpital de Secours, fondé dans la ville pour accueillir les blessés. En avril 1916, il est reçu avec mention aux examens terminaux, anticipés en raison de la guerre et s'enrôle immédiatement comme médecin volontaire dans la Croix-Rouge. Boulgakov termine en 1916 des études de médecine à l'Université de Kiev. En 1916, il est envoyé dans un village, à Nikolskoïe, dans la province de Smolensk (ouest de la Russie, non loin de l'actuelle frontière biélorusse), dont il devient le médecin de campagne pendant un an et demi. A cette époque, il devient dépendant à la morphine après avoir subi des injections pour soigner une allergie à un sérum antidiphtérique.

A l'automne 1917, quand survient la révolution bolchévique, Mikhaïl Boulgavov est muté à l'hôpital de Viazma, dans la province de Smolensk. Il a déjà commencé à écrire, notamment un récit qu'il intitule Maladie, première version de son Morphine.  Il commence Carnets d'un jeune médecin. En décembre 1917, Boulgakov fait partie des défenseurs de la ville de Kiev contre les Bolcheviks. Mais quand l'assemblée nationaliste ukrainienne, proclame la République populaire ukrainienne, Boulgakov est à Moscou, occupé par des démarches pour se faire libérer du service militaire, sans résultat. Installé avec sa femme, ses frères et ses sœurs au 13, descente Saint-André, la demeure familiale, qui servira de cadre à son roman sur la résistance des Russes Blancs, La Garde blanche , dont les personnages sont très inspirés par sa famille, jusqu'à leur patronyme, qui est aussi le sien. Il ouvre un cabinet médical. Sa mère, remariée avec le docteur Voskressenski, habite dans la même rue. Au printemps 1918, avec l'aide de sa femme et de son beau-père, Boulgakov parvient enfin à se libérer complètement de sa morphinomanie. À Kiev, il est témoin de l'évolution de la situation, entre le gouvernement de l'hetman Pavlo Skoropadsky, créature de l'occupant allemand, les nationalistes ukrainiens, dirigés par Simon Petlioura, l'Armée des volontaires (future Armée blanche) organisée en octobre 1918 par le général Dénikine pour arrêter l'avance des bolcheviks, et le corps expéditionnaire franco-britannique envoyé en novembre en mer Noire. Kiev, à l'époque, sert de centre de ralliement de tous les réfugiés du nord fuyant le gouvernement communiste.

Ces événements, et plus particulièrement la prise de Kiev par les troupes de Pelioura, constituent la toile de fond de La Garde blanche et des Jours des Tourbine. Mobilisé par le Directoire d'Ukraine, dont les Français se sont institués protecteurs, en s'entendant avec les généraux monarchistes Dénikine et Krasnov, Boulgakov assiste à des scènes sanglantes, notamment des crimes antisémites, et à l'évacuation de Kiev par Petlioura, menacé d'encerclement par les bolcheviks, le événements dont on trouve la trace dans La Garde blanche, Les Aventures extraordinaires du docteur N. et La Nuit du 2 au 3. Il parvient finalement à s'échapper de l'armée en déroute de Petlioura dans la nuit du 2 au 3 février 1919. Ces évènements de la guerre civile sont donc la toile de fond d'un des romans les plus célèbres de Boulgakov, La Garde blanche paru en 1926, d'abord sous forme de feuilleton dans la revue littéraire "Rossia". Le volume devait constituer la première partie d'une trilogie, mais sa publication a été interrompue par l'arrêt de la revue sur décision du gouvernement soviétique. Situé en Ukraine, à la fin de 1918, le roman raconte la destinée de la famille Tourbine — variation ironique de la « famille heureuse » des Rostov dans Guerre et Paix —, installée à Kiev pendant la guerre civile, au moment où l'hetman Pavlo Skoropadsky s'enfuit avec les troupes d'occupation allemandes, devant la menace des forces nationalistes ukrainiennes de Simon Petlioura, qui s'emparent de la ville. L'intrigue mêle donc éléments intimes autobiographiques, des éléments fictifs et éléments historiques.  La famille Tourbine est modelée d'après la propre famille des Boulgakov — Tourbine est d'ailleurs le nom de la grand-mère maternelle de l'auteur. Comme Boulgakov, l'aîné est médecin. De même, la description de la maison des Tourbine correspond exactement à la maison de la famille Boulgakov à Kiev, 13 descente Saint-André, qui est devenue le musée Boulgakov à Kiev. De plus, un passage décrit l'assassinat d'un juif par un soldat nationaliste auquel Boulgakov a réellement assisté, et qu'il a également décrit dans une nouvelle comme La Nuit du 2 au 3.

Le 1er septembre 1919, sous la double pression des nationalistes, qui organisent soulèvements et pogroms anti-juifs dans les campagnes ukrainiennes, et d'un corps de l'Armée des Volontaires, les bolcheviks évacuent Kiev, et Ivan et Nikolaï Boulgakov s'engagent dans l'armée de Dénikine. Boulgakov est hanté par les dangers que ses frères courent dans le Sud, hantise qui lui inspirera La Couronne rouge. Lui-même est réquisitionné par l'Armée blanche en tant que médecin, fin septembre ou début octobre, et rejoint Vladicaucase. A Vladicaucase, capitale de l'actuelle Ossétie du Nord, au nord de la Géorgie, au pied des montagnes du Caucase sur le fleuve Terek, alors que la ville est sous le contrôle de l'armée blanche de Dénékine (elle sera reprise par les soviétiques en mars 1920), Boulgakov décide de renoncer à la médecine pour devenir écrivain. Atteint du typhus au moment de la prise de Vladicaucase par les bolcheviks, Mikhaïl Boulgakov ne peut s'enfuir. Il va donc participer à l'aventure de la création du théâtre soviétique de Vladicaucase. Fin mars 1920, il se fait engager à la sous-section des Arts de la ville, dirigée par Iouri Sliozkine, un romancier à succès avant la Révolution, qui s'associe Boulgakov comme directeur du « Lito » (département « Littérature » de cet organisme). Le 1er mai, un Théâtre soviétique est inauguré ; Boulgakov y présente des spectacles, organise des soirées culturelles, anime des débats, assure la critique littéraire et théâtrale dans la presse locale. Entre janvier et mars 1921, il crée à Vladicaucase la pièce "Les communards de Paris". Mais, défendant Pouchkine face à un rédacteur du journal bolchevik local qui avait raillé le grand écrivain russe, il est qualifié d'élément "bourgeois" et de "blanc" et expulsé de la sous-section des Arts. Ne pouvant faire publier les récits qu'il écrit ni jouer sa comédie bouffe, Les Prétendants d'argile, il quitte Vladicaucase en mai 1921 et voyage entre Batoum (Batoumi sur la côte géorgienne de la Mer Noire), Bakou (capitale de l'actuel Azerbaïdjan) Tiflis (Tbilissi, la grande ville de Géorgie) où il fait la connaissance du poète Ossip Mandelstam qui vivait alors dans une grande pauvreté. Boulgakov apprécie le style de vie et la qualité des poèmes de Mandelstam mais la manière emphatique et appuyée dont le poète lisait ses propres vers lui donnait envie de rire. Nullement sympathisant sur le fond de la révolution bolchevique, il hésite à s'exiler à Constantinople, mais décide finalement de rejoindre Moscou sur les conseils de Mandelstam. À partir de son installation à Moscou, et jusqu'en 1925, il multiplie les travaux alimentaires et les petits emplois, tout en écrivant ou réécrivant ses premières nouvelles et un roman sur la guerre civile. Son ambition est de prendre place parmi les plus grands écrivains de la littérature russe.  Il est engagé comme journaliste dans un organe officiel du parti communiste, Rabotchi (« L'Ouvrier »), dirigé par Nadejda Kroupskaïa, la femme de Lénine.

En 1926, Boulgakov reçoit plusieurs visites de la Guépéou, après l'écriture de fictions suspectes d'un point de vue idéologique, dont Jours des Tourbine, adapté au Théâtre, qui plaisait beaucoup beaucoup à Staline.En 1927, le théâtre Vartangov représente L'Appartement de Zoïka, une satire de Moscou au temps de la N.E.P. Dans L'Ile pourpre, Boulgakov pousse l'audace jusqu'à inventer une parodie de pièce de théâtre pseudo-révolutionnaire. Ses deux pièces sont retirées rapidement du répertoire, avant de réapparaître trois ans plus tard à la suite d'un retour en grâce tenant au fait de prince, comme Les dernières journées de Tourbine

Interdit de vivre de son métier d'écrivain, Boulgakov adresse à Staline, au début de juillet 1929, une requête dans laquelle il demande l'autorisation de quitter, avec son épouse, l'URSS. Dans une lettre à son frère Nikolaï (qui a émigré à la fin de la guerre civile) datée du 24 août, il parle de son « anéantissement en tant qu'écrivain .En février 1929, Boulgakov fait la rencontre d'Elena Sergueïevna Chilovskaïa, épouse d'un officier supérieur de l'état-major général et mère de deux enfants ; ils s'éprennent immédiatement l'un de l'autre. Elle sera sa troisième épouse et le modèle de Marguerite dans Le Maître et Marguerite. Le même jour, le Guépéou enregistre une information selon laquelle Boulgakov aurait entrepris un nouveau roman. Il s'agit d'un « roman sur le diable », qui a été conçu en 1928, et dont Boulgakov a commencé la rédaction au début de l'année. Pendant l'été, Elena Sergueïevna part en cure à Iessentouki, et elle échange avec Boulgakov des lettres d'amour. De même, il écrit un récit inachevé, daté de et dédié à Elena Sergueïevna, intitulé À ma secrète amie.

En avril 1930, Boulgakov reçoit un coup de fil de Staline en personne, le lendemain du suicide de Maïakovski, et s'engage comme metteur en scène au théâtre d'art de Moscou, où il se lance dans une adaptation du roman de Gogol, "Les Âmes mortes". Grâce à l'intervention de Gorki, en 1931, il obtient l'autorisation de faire jouer une autre pièce, intitulée "Molière" (dont le nom était au départ "La cabale des Dévots"). Puis il se lance dans une adaptation scénique de Guerre et Paix en 1931. Sa Vie de Molière comme L'Extravagant M. Jourdain sont censurés en 1932 et 1933. 

Sa "Vie de Molière" sera finalement publiée en URSS en 1962, en période de déstalinisation.

A partir de 1932, le vide se crée autour de Boulgakov, qui n'est pas en odeur de sainteté et qui vit désormais solitaire, en proscrit, banni de la vie littéraire officielle. Il n'est pas invité au Congrès des écrivains de 1934. 

En 1934, Boulgakov emménage dans un immeuble coopératif d'écrivains. Dans le courant de mars, en visite au Théâtre d'art,  Staline s'enquiert de Boulgakov et déclare que Les Jours des Tourbine mettant en scène une famille de Russes blancs pendant la guerre civile est le meilleur spectacle du répertoire.  À partir de , Boulgakov se consacre aussi à la rédaction d'Alexandre Pouchkine, une pièce sur les derniers jours du grand écrivain russe, une pièce d'abord censurée puis autorisée en 1939. Boulgakov joua tous les rôles au théâtre, il fut auteur de pièces, conseiller littéraire, assistant metteur en scène, et même acteur dans sa pièce inspirée de Dickens, au Théâtre d'art de Moscou, Le Club de Mr. Pichwick

A partir de 1936, il travaille comme consultant indépendant pour le Bolchoï à l'écriture et la correction de livrets pour l'opéra. Il était content de travailler pour cette institution.

Durant l'année 1939, il travaille à une pièce sur Staline, Batoum, qui sera remise le 25 juillet. Le 14 août 1939, une délégation du Théâtre d'art incluant Boulgakov et sa nouvelle femme Léna part en repérage en Géorgie, mais, le 17, ils sont informés du veto imposé à la pièce par Staline et rentrent à Moscou.

À la fin de 1939, l'état de santé de Boulgakov, depuis longtemps des plus médiocres, s'aggrave. Le 11 septembre 1939, il connaît une baisse inquiétante de la vue. Les spécialistes consultés confirment bientôt le diagnostic de néphroangiosclérose, la maladie qui avait emporté son père. L Le 13 février 1940, il dicte encore à sa femme quelques corrections pour Le Maître et Marguerite (qu'il retravaille depuis le ). Pendant sa maladie, et jusqu'au début de mars, il reçoit la visite de la poétesse Anna Akhmatova et de Nikolaï Liamine (clandestinement, car ils sont interdits de séjour à Moscou). Le 10 mars Mikhaïl Boulgakov meurt et ce sera sa femme qui achèvera la troisième version de son œuvre maîtresse entre 1940 et 1941.  En URSS, une version censurée du livre (12 % du texte y est omis et une part plus grande encore altérée) est d'abord publiée dans le magazine Moscou (no 11, 1966, et no 1, 1967). En Union soviétique, la première édition complète, préparée par les soins d'Anna Saakyants et fondée sur la version datant de début 1940, paraît dans Khoudojestvennaïa Literatoura en 1978. Cette édition est demeurée celle de référence jusqu'en 1989, date de la dernière édition établie par la littératrice Lidiya Yanovskaïa sur la base de tous les manuscrits existants.

Sources:

Introduction au Maître et Marguerite de Serguei Ermolinski

Pages Wikipedia (Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite)

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 10:17
Face au Coronavirus, nous avons besoin de solidarité entre les peuples et les nations d’Europe (Fabien Roussel)
Face au Coronavirus, nous avons besoin de solidarité entre les peuples et les nations d’Europe (Fabien Roussel)

Dans son allocution de Mulhouse hier soir, le Président de la République a beaucoup parlé de « guerre ». Mais, bien qu’il se soit exprimé à l’une des frontières de notre pays, il n’a qu’à peine évoqué la solidarité européenne. Et pour cause : l’union européenne est aux abonnés absents !

La crise sanitaire, économique et sociale que précipite la pandémie de coronavirus met à nu la totale faillite de la construction capitaliste de l’UE. La passivité de la Commission européenne et des gouvernements européens face à une crise mondiale aussi grave est proprement scandaleuse.

Ceux-ci sont incapables d'impulser de la coopération ou de l'entraide entre les États, livrés à eux-mêmes. En quelques jours, les critères budgétaires de l’Union européenne appliqués aux États sont apparus ubuesques. Ils ont d'ailleurs été levés, preuve qu'ils sont un frein aux politiques d'investissement et de soutien aux économies nationales.

De plus, les mesures proposées telle que le rachat de dettes souveraines par la BCE sont loin d'être à la hauteur de la crise qui frappe les Etats membres.

La pandémie exige une grande solidarité et une totale coopération entre les peuples et les nations d’Europe. Elle requiert une mutualisation des moyens, notamment en matière de production de matériels sanitaires. Comment peut-on croire que les 27 pays de l’Union européenne seraient incapables de réunir des industriels, des ingénieurs, des outils de productions pour faire face aux besoins criants de tous les hôpitaux ? Nous disposons des forces suffisantes pour produire en urgence des respirateurs, des masques, des médicaments.

De même, la Banque centrale européenne doit répondre immédiatement aux besoins de tous les pays de l’Union européenne confrontés à l’arrêt de leur économie. La création de monnaie et les prêts à taux 0% sont des outils à mettre au service des États de manière exceptionnelle.

La crise de l’Union européenne démontre la nécessité d’en finir avec les dogmes de la « concurrence libre et non faussée », comme avec les politiques d’austérité européennes. Pour reconstruire une Europe de la coopération et de la solidarité entre les peuples, il faudra demain mettre en place un nouveau pacte européen pour sortir enfin des règles d’or budgétaires qui ont tant affaibli les services publics, dont ceux de la santé.

Le Président de la République aime à évoquer « le jour d’après ». Pour le PCF, le jour d’après se prépare maintenant, avec ses alliés et partenaires européens.

Fabien Roussel, secrétaire national du PCF,

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 07:14
1944-1947 : forces et faiblesses du premier parti de France - par Jean-Paul Scot - Cause Commune n°14-15: PCF Cent ans d'histoire
Par

Avec 28,8 % des suffrages aux élections législatives du 10 novembre 1946, 172 députés et 15 apparentés, 819 000 adhérents, 11 quotidiens nationaux et 75 hebdomadaires quadrillant tout le pays, le PCF n’a jamais été aussi puissant.

Le 4 décembre, le secrétaire général du PCF, Maurice Thorez, ministre d’État depuis un an, ne peut être investi à la tête du « gouvernement d’union démocratique, laïque et sociale, à présidence communiste », dont il a présenté le programme. Il n’obtient que 259 voix, loin des 310 requises ; la majorité des députés socialistes SFIO a voté contre.
De fait, la force d’un parti communiste ne dépend pas seulement du nombre de ses adhérents et de ses électeurs, mais de sa capacité à entraîner les classes populaires et à affaiblir le grand capital, seuls moyens de modifier le rapport des forces politiques nationales. La poussée des forces démocratiques est bien réelle jusqu’en mai 1946 ; puis leur recul révèle l’isolement progressif du PCF. En témoigne le tirage quotidien de L’Humanité qui culmine à 532 500 exemplaires en novembre 1945, se stabilise à 475 000 jusqu’en mai 1946, puis décroche et tourne autour de 400 000.

Un authentique parti national…
Dès la Libération, la direction du parti réaffirma la stratégie d’union de la nation française, qu’elle avait formulée lors du Front populaire antifasciste et réactivée en 1941 avec le Front national de la Résistance. Mais, pour que le « parti des fusillés » conserve le rôle décisif qu’il a joué dans la lutte clandestine, une rectification stratégique s’imposa. Alors que de Gaulle procédait à la « restauration de l’État » et dénonçait un « double pouvoir » communiste, Maurice Thorez, incité à la prudence par Staline, dut dissiper les illusions d’« une révolution faite par une minorité » et réaffirmer que « l’objectif, c’est la lutte pour la démocratie vraie, ce n’est pas la lutte pour le pouvoir des soviets » (21 janvier 1945). Non sans incompréhensions !

« Ambroise Croizat regroupe dans la Sécurité sociale les allocations familiales, les assurances maladie et les retraites ; gérée par les élus des travailleurs, elle est bienla “plus belle fille de la Libération”. »

Pour articuler lutte nationale et lutte des classes, le Xe Congrès (26 au 30 juin 1945) relance la tactique du Front unique PCF-SFIO, avec la CGT réunifiée comme partenaire principal et les unions des femmes et des jeunesses françaises comme relais, avec trois objectifs : « Renaissance, démocratie, unité ». Si la SFIO rejette la fusion dans un « parti unique de la classe ouvrière » que lui propose le PCF, elle ne peut refuser l’unité d’action. Et la CGT, forte de cinq millions de syndiqués, prend l’initiative de faire actualiser le programme du Conseil national de la Résistance et d’en exiger l’application immédiate par le gouvernement provisoire présidé par Charles de Gaulle.
Une telle dynamique se traduit, lors des élections à l’Assemblée constituante du 21 octobre 1945, par une avancée inédite de la gauche et l’inversion de la hiérarchie de 1936 : le PCF devient le premier parti de France (26,2 % des suffrages) devant la SFIO (23.8 %). C’est ce rapport de forces qui contraint Charles de Gaulle à appeler au gouvernement six ministres communistes. C’est lui encore qui le force à démissionner le 20 janvier 1946 suite au refus de son projet de régime présidentiel. Les socialistes exigent alors la formation d’un gouvernement tripartite avec les démocrates-chrétiens du MRP. Au gouvernement, mais pas au pouvoir, le PCF va néanmoins jeter les bases du modèle social français à l’origine des Trente Glorieuses…

Champion de la démocratie économique et sociale
Renaissance de la France par la « bataille de la production » lancée dès la Libération par Benoît Frachon à la tête de la CGT. Bataille du charbon relancée par Thorez en juillet avant même d’assumer des responsabilités gouvernementales. Bataille de la reconstruction où s’illustre François Billoux, ministre depuis septembre 1945. Bataille des nationalisations intégrales de l’électricité et du gaz et des compagnies charbonnières sous l’impulsion du ministre de la Production Marcel Paul et de Charles Tillon, ministre de l’Armement. Bataille pour le pain et le lait menée par Waldeck Rochet, vice-président de la Confédération générale des paysans travailleurs qui défend les petits et moyens exploitants contre les agrariens.

« La direction tenta d’expliquer tardivement que “l’avantage de la démocratie populaire, c’est qu’elle rend possible le passage au socialisme sans recours à la dictature du prolétariat”. »

Démocratie sociale : Ambroise Croizat, ministre du Travail, étend les pouvoirs des délégués du personnel et des comités d’entreprise jusqu’à l’accès aux comptes et aux bilans. Il regroupe dans la Sécurité sociale les allocations familiales, les assurances maladie et les retraites ; gérée par les élus des travailleurs, elle est bien la « plus belle fille de la Libération ». Maurice Thorez définit également avec les syndicats le statut des fonctionnaires et celui du fermage et du métayage.
Les communistes ont accepté les ministères économiques et sociaux que le général de Gaulle leur concéda, espérant « qu’ils s’y cassent les reins », comme un devoir de classe et un devoir patriotique : assurer l’indépendance nationale et améliorer les conditions de vie des travailleurs, c’est démontrer le rôle historique de la classe ouvrière alliée à la paysannerie laborieuse, aux employés et aux cadres, contre les trusts nationaux et les cartels internationaux. La bataille de la production est un succès : fin 1946, la production industrielle atteint 90 % du niveau de 1938. Mais elle ne va pas de pair avec la bataille des revendications. Les communistes, écartés des ministères des Finances et de l’Économie, ne peuvent contrer l’hyperinflation alors que les salaires sont bloqués. D’où le mécontentement grandissant des travailleurs et, dès l’été 1946, la reprise des grèves exploitées par les anticommunistes de tout poil.

Mais de plus en plus isolé et incompris
Le 5 mai 1946, le PCF perd la bataille constitutionnelle. Le projet constitutionnel d’une assemblée nationale unique, soutenu par le PCF et la SFIO, est rejeté par référendum : de Gaulle, le MRP et les radicaux ont fait voter NON. Mais deux millions de voix socialistes ont fait défection, ruinant les illusions de Jacques Duclos et des députés communistes.
Néanmoins, aux élections du 2 juin, le PCF progresse encore (26 % des voix), mais la SFIO recule (21 %). Le MRP triomphe (28 %) et prend la tête d’un second gouvernement tripartite dont le but est de faire adopter au plus vite une Constitution : elle ne sera ratifiée le 13 octobre que par 36 % des votants, avec 31 % d’abstentions. Dès l’été, les contradictions capital/travail se sont accentuées et les tensions internationales aggravées. Winston Churchill a dénoncé le « rideau de fer » et Léon Blum a annoncé que « la France adhère à un plan d’organisation économique international dont les États-Unis ont pris l’initiative » (16 août).

« Ambroise Croizat, ministre du Travail, étend les pouvoirs des délégués du personnel et des comités d’entreprise jusqu’à l’accès aux comptes et aux bilans. »

Le PCF tente de reprendre l’offensive en mobilisant contre la vie chère et en dénonçant l’alignement du MRP et de la SFIO sur l’impérialisme américain. Ainsi peut-il redevenir le premier parti de France avec 28,6 % des exprimés aux élections législatives. Se déclarant prêt à assumer la direction du pays. Maurice Thorez accorde alors la célèbre interview au Times publiée le 18 novembre. On n’en retient souvent que la formule : « Les progrès de la démocratie dans le monde [...] permettent d’envisager pour la marche au socialisme d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes. » L’idée de la diversité des voies n’est pas neuve pour des dirigeants communistes, mais c’est la première fois que le secrétaire général du PCF évoque « la marche au socialisme » pour la France. Certes, il précise qu’il ne s’agit pas d’appliquer « un programme strictement communiste » par « une transformation radicale du régime actuel de la propriété », mais un « programme démocratique » au moyen de « nationalisations démocratiques » dans « le cadre du système parlementaire qu’il a contribué à rétablir ».
Cette clarification bien trop tardive ne suffit pas à infléchir la SFIO et le MRP qui envisagent déjà une « troisième voie » excluant gaullistes et communistes. Prétextant du soutien apporté par le PCF à la grève des usines Renault lancée par des trotskistes, les ministres communistes sont révoqués le 5 mai 1947. Au grand soulagement de nombreux militants écartelés entre bataille de la production et défense des revendications ! Dès les grandes grèves de 1947-1948, ils réactiveront les pratiques « classe contre classe ».
La nouvelle stratégie de la voie française au socialisme est restée incomprise de beaucoup de communistes. La direction tenta d’expliquer tardivement que « l’avantage de la démocratie populaire, c’est qu’elle rend possible le passage au socialisme sans recours à la dictature du prolétariat » (10 février 1947). Mais Thorez resta ambigu quand il la définit comme « le pouvoir exercé au nom de la classe ouvrière et du peuple par un parti communiste qui peut s’associer avec d’autres partis ». Entre le régime soviétique et la démocratie socialiste, la différence serait de forme politique, pas de nature de classe.
On ne peut donc penser que le PCF a sous-estimé ses forces et surestimé celles de ses adversaires, comme Jdanov le lui reprocha en septembre 1947, inspiré par les lettres secrètes d’André Marty à Staline. On peut affirmer au contraire que le PCF a surestimé sa capacité à dominer les réformistes et a sous-estimé la virulence de l’anticommunisme et de l’antisoviétisme. Parti national plus que parti de lutte des classes, il n’a pas su rendre crédible dès 1945 une voie française au socialisme démocratique.

Jean-Paul Scot est historien. Il est titulaire honoraire de la chaire supérieure d’histoire du lycée Lakanal (Sceaux).

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

 

1944-1947 : forces et faiblesses du premier parti de France - par Jean-Paul Scot - Cause Commune n°14-15: PCF Cent ans d'histoire
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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 07:06
PCF et CNR, un double rapprochement insolite - par Michel Margairaz (Cause Commune n°14-15 - PCF: Cent ans d'histoire)
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Le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) constitue un héritage important pour le PCF qui n’a jamais cessé de revendiquer son caractère hautement révolutionnaire. Il convient donc de présenter ici son histoire, de sa genèse à son devenir dans la vie politique de la France libérée, ainsi que son contenu, pour réaffirmer davantage son actualité à l’heure où les services publics français sont menacés de disparition.

L’histoire des relations établies entre le Conseil national de la Résistance (CNR) et le PCF entre mai 1943 – date de création du CNR – et les lendemains de la Libération résulte largement d’une double initiative de rapprochement insolite, de la part du général de Gaulle et des dirigeants communistes.

Un double infléchissement politique
Lors de l’année 1941 – qui a vu successivement l’entrée en guerre contre les forces de l’Axe (Allemagne nazie, Italie fasciste, Japon militariste) de l’URSS en juin et des États-Unis en décembre –, le Parti communiste décide la création du Front national en mai 1941. Après le 22 juin et l’entrée en guerre de l’URSS, celui-ci va être utilisé dans le but d’activer auprès d’une grande diversité de patriotes, au-delà de la sensibilité communiste, la lutte contre « l’oppresseur et ses valets de Vichy ». Il tient à demeurer indépendant, hors de l’influence de la France libre, formée à Londres par de Gaulle dès l’été 1940, comme des autres mouvements de la Résistance intérieure, encore peu développés. Quant à de Gaulle, il se méfie par principe des partis ou des syndicats ayant rallié la Résistance intérieure. Mais l’année 1942 voit ces deux positions respectives fortement évoluer et opérer un rapprochement. Face au tournant militaire du conflit, du fait des premières défaites de l’Axe, du débarquement allié en Afrique du Nord (novembre 1942) et surtout de la victoire de l’Armée rouge à Stalingrad (février 1943) puis du débarquement allié en Italie et de l’armistice italien (septembre 1943), de Gaulle, en rivalité avec le général Giraud, a besoin pour assurer sa légitimité auprès des Alliés de s’assurer du soutien des forces politiques et militaires de la Résistance opérant dans la France, totalement occupée depuis novembre 1942. De son côté, à l’automne de 1942, les dirigeants du PCF restés en France – alors que Thorez est réfugié à Moscou – , Jacques Duclos et Benoît Frachon, clandestins en région parisienne, dépêchent Fernand Grenier à Londres afin de prendre contact avec le colonel Rémy, représentant de la France combattante, nouvelle dénomination de la France libre, signe de son nouvel état d’esprit. Cela témoigne du fait que le PC veut privilégier comme priorité la lutte patriotique active contre l’occupant – dont le bras armé est le Front national dans la version politique et les groupes de francs-tireurs et partisans (FTP) dans son volet militaire – bien au-delà des clivages politiques d’avant-guerre, et reconnaît pour cela l’autorité du général de Gaulle, même s’il maintient son autonomie d’organisation.

Le CNR et son double programme
Jean Moulin, ancien préfet limogé par Vichy, délégué général du général de Gaulle en France, dans sa mission générale de réunification des mouvements de Résistance, décide à la fin de 1942 de créer le Conseil national de la Résistance, afin d’affirmer auprès des Alliés le soutien total des Résistants de l’intérieur à de Gaulle et au Comité français de la Libération nationale (CFLN), amorce d’un gouvernement en exil à Alger depuis le printemps 1943. Et, en accord avec de Gaulle, il parvient à y introduire, aux côtés des mouvements de Résistance – dont le Front national représenté par Pierre Villon, dirigeant communiste –, des représentants de tous les partis résistants, dont le PC, et des deux confédérations syndicales (CGT réunifiée et CFTC). La première réunion des seize membres du CNR, soigneusement choisis par Jean Moulin, a lieu clandestinement rue du Four à Paris le 27 mai 1943. Le représentant communiste insiste surtout pour lancer un appel à l’action immédiate contre l’occupant, mais la réunion est écourtée, et il n’y aura plus de réunion plénière du CNR pour des raisons de sécurité jusqu’à la Libération en août 1944.

« Le Parti communiste décide la création du Front national en mai 1941 dans le but d’activer auprès d’une grande diversité de patriotes, au-delà de la sensibilité communiste, la lutte contre “l’oppresseur et ses valets de Vichy”. »

Après l’arrestation et l’assassinat de Jean Moulin en juin 1943, c’est le bureau de cinq membres, chacun représentant nécessairement plusieurs organisations – ainsi, Pierre Villon représente-t-il à la fois le PC, le Front national et, de manière insolite, la Fédération républicaine (parti de droite d’avant-guerre) –, sous la présidence de Georges Bidault, démocrate-chrétien membre du Front national, qui se réunit à raison de deux séances par semaine entre décembre 1943 et janvier 1944 afin d’élaborer un programme. Celui-ci se scinde rapidement en deux volets distincts. D’abord, l’action immédiate afin de hâter la libération qui doit résulter du débarquement allié : c’est la principale préoccupation et activité des communistes, qui pensent que l’indépendance future de la France, ainsi que leur poids politique qui en découle seront proportionnels à la participation active des Français à leur libération. Par-delà les réticences des socialistes, moins présents dans l’action, la première partie du programme contient un ralliement consensuel du CNR à l’action immédiate, devant toutefois être encadrée par des comités de libération (CDL), composés à l’image du CNR, mise en œuvre par les forces françaises de l’intérieur (FFI) intégrant toutes les composantes militaires de la Résistance (dont les FTP) et soumise in fine à l’autorité du CFLN et de De Gaulle.

« La seconde partie du programme, diffusé dans la clandestinité sous le titre Les Jours heureux  le 15 mars 1944, énonce les principales réformes politiques et surtout économiques et sociales pour l’après-guerre. »

La seconde partie du programme, diffusé dans la clandestinité sous le titre Les Jours heureux  le 15 mars 1944, est beaucoup plus brève – seulement un quart du texte final – et énonce les principales réformes politiques et surtout économiques et sociales pour l’après-guerre. À partir de plusieurs moutures – dont une proposée par le Front national en novembre 1943 –, la « charte » du CNR contient le rétablissement des libertés démocratiques et plusieurs « réformes de structures », qui constituent un ensemble d’institutions de régulation qui vont fonder l’État social d’après-guerre : un « plan complet de sécurité sociale » ; le « retour à la nation des grands moyens de production monopolisés » ; un plan de l’économie ; les comités d’entreprise ; un « statut du fermage et du métayage », ainsi que la « confiscation des biens des traîtres » et le « châtiment des traîtres ». Ce programme a été approuvé à l’unanimité des membres du bureau, puis de l’ensemble des membres du CNR, et du général de Gaulle, après des discussions et une consultation certes clandestine mais réfléchie et démocratique de l’ensemble des composantes du CNR.

Le PC et l’application du programme du CNR
À la Libération, le CNR en tant qu’organe de la Résistance demeure, mais se trouve quelque peu minoré par la libération du territoire, réalisation de la première partie du programme, et par la reconstitution des rouages administratifs et politiques de l’État. Son rôle apparaît toutefois fort du point de vue symbolique et politique puisqu’il incarne l’unité de la Résistance autour des grandes réformes de sa charte, premier et seul programme depuis 1789 soutenu par l’ensemble des forces politiques, syndicales et des associations – alors les mouvements de Résistance. Après la fin de la guerre et les premières élections législatives d’octobre 1945, le PCF se place en premier parti (avec environ 26 % des voix), suivi de peu par le Mouvement républicain populaire (MRP) démocrate-chrétien et par le Parti socialiste, et dispose de cinq ministres dans le gouvernement provisoire d’union nationale dirigé par le général de Gaulle jusqu’à son départ en janvier 1946 sur un désaccord quant au contenu de la Constitution de la future IVe République. Entre septembre 1944 et janvier 1946 sont adoptées les principales réformes du CNR : Sécurité sociale, comités d’entreprise, nationalisation des charbonnages du nord, d’Air France, de Renault, des banques de dépôts et de la Banque de France, élaboration d’un « plan de modernisation et d’équipement ». Entre janvier et avril 1946, le PC et ses ministres (Ambroise Croizat, ministre du Travail, et Marcel Paul, ministre de la Production industrielle) contribuent à accélérer la poursuite des réformes : nationalisation des charbonnages de France, d’EDF-GDF, de plusieurs compagnies d’assurances, achèvement et mise en œuvre effective de la Sécurité sociale, mise en route du premier plan ou plan Monnet. Lors de l’échec du premier projet de référendum sur la Constituante, les élections suivantes de juin 1946 voient le MRP ravir la première place au PCF, maintenu cependant à 25 % des voix, ce qui donne un coup d’arrêt à l’application du programme du CNR, il est vrai en grande partie réalisé.

La portée plus longue de ce rapprochement conjoncturel
Dès lors, la conjoncture évolue grandement avec la mise en place de la IVe République, l’entrée dans la guerre froide et l’éviction des communistes du gouvernement en mai 1947. Le Parti communiste tient cependant périodiquement à se présenter comme le garant le plus fidèle des réformes de la Libération issues du programme du CNR face aux risques de remise en cause, du fait du glissement vers le centre et la droite des gouvernements de troisième force. Cette brève histoire met en scène, dans une conjoncture courte mais exceptionnelle du fait de la lutte clandestine contre l’occupant, une convergence majeure entre communistes et gaullistes, étendue ensuite à l’ensemble des forces résistantes, qui a constitué les fondements de l’État social à la française des quatre décennies suivantes et au-delà, jusqu’aux révisions de la fin du XXe siècle.

Michel Margairaz est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

 
PCF et CNR, un double rapprochement insolite - par Michel Margairaz (Cause Commune n°14-15 - PCF: Cent ans d'histoire)
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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 06:56
Danielle Casanova

Danielle Casanova

Le PCF de la drôle de guerre à la Libération - par Serge Wolikow - Cause Commune n°14-15: PCF Cent ans d'histoire
Le PCF de la drôle de guerre à la Libération - par Serge Wolikow - Cause Commune n°14-15: PCF Cent ans d'histoire
Pierre Georges, Colonel Fabien et son amie

Pierre Georges, Colonel Fabien et son amie

Henri Krasucki

Henri Krasucki

Gilbert Brustlein

Gilbert Brustlein

Marcel Rayman

Marcel Rayman

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À la fin de 1939, le PCF, isolé et contraint à l’illégalité, est à deux doigts de disparaître de la scène politique. De cette extrême fragilité, il parvient pourtant à faire une force quand la scène démocratique tout entière disparaît avec l’Occupation et que le temps est venu de la Résistance. Quand celle-ci s’achève, le PCF est devenu le premier parti français.

Le pacte germano-soviétique et la « drôle de guerre »
Le 23 août 1939, la signature du pacte germano-soviétique, préparée dans le plus grand secret par Staline et son entourage le plus proche, prend à contre-pied la direction soviétique dans sa majorité, les responsables de l’Internationale présents à Moscou et la totalité de ses sections nationales.
Le PCF, désarçonné par la nouvelle, ignorant le protocole secret prévoyant le partage de la Pologne, justifie la décision soviétique en dénonçant les atermoiements franco-britanniques des mois précédents. Pour lui, le choix diplomatique de l’URSS ne remet pas en question la stratégie communiste des temps de Front populaire. Mais, pour Staline et bientôt la direction de l’Internationale communiste, l’analyse est tout autre, la guerre a un caractère impérialiste, les communistes doivent refuser de s’y associer et la dénoncer. Le 17 septembre, l’entrée de l’Armée rouge en Pologne, conformément aux dispositions secrètes du pacte, accélère le processus. Le 22, le PCF lance un appel à la paix qui dénonce avec vigueur la politique de défense nationale du gouvernement français. Le 26, le gouvernement Daladier décrète l’interdiction du parti et d’un grand nombre de ses « organisations de masse ». Le 1er octobre, les députés communistes entérinent le nouveau cours en adressant une lettre au président de la chambre, signée par quarante-quatre des soixante-quatorze députés de 1936 et demandant que soient étudiées d’éventuelles propositions de paix, conséquences du traité signé trois jours plus tôt.
Le 5 octobre ont lieu les premières arrestations de députés après la réception de leur lettre par le président de la chambre. Le 30 novembre, le gouvernement décide d’aller jusqu’au bout et les députés votent la levée d’immunité parlementaire du Groupe ouvrier et paysan (nom pris par le groupe communiste après la dissolution du parti). Florimond Bonte, chef du groupe, est arrêté en pleine séance. Le 20 février 1940, la même chambre vote la déchéance des députés communistes, avant que ne s’ouvre leur procès. Entre-temps, le 18 novembre 1939, un décret a prévu l’internement dans des camps des individus « dangereux pour la défense nationale ». Le 10 avril 1940, le décret rédigé par le ministre socialiste de la Justice, Albert Sérol, assimile l’activité communiste (la propagande défaitiste) à une trahison passible de la peine de mort. Le lendemain, L’Humanité clandestine fustige dans le même élan la guerre, le décret scélérat et le gouvernement social-fasciste.
Affaibli par la répression, ses militants désemparés face à une politique internationale et pour beaucoup d’entre eux retenus aux armées, le PC est entré dans la rude vie de la clandestinité. Son groupe dirigeant est éparpillé.

Appel à un front national de lutte pour l’indépendance nationale
Le 10 mai 1940, l’Allemagne lance sa grande offensive contre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France. Malgré le courage de ses soldats, l’armée française est balayée. C’est l’effondrement, Paris est abandonné, le gouvernement depuis Bordeaux accepte les conditions allemandes, et le 10 juillet le parlement vote les pleins pouvoirs à Pétain qui s’empresse de proclamer l’État français, la collaboration avec l’Allemagne et la mise en œuvre de la révolution nationale qui commence par prendre des mesures antisémites et à stigmatiser les étrangers.

« La stratégie du PCF qui vise à rassembler dans l’action sans attendre, afin de préparer la libération, lui permet de sortir de son isolement. »

Après quelques flottements à l’égard des manœuvres allemandes qui laissent entendre la possibilité de faire reparaître L’Humanité, la direction du PCF affirme sa défiance à l’égard du nouveau régime et dénonce les occupants qui le soutiennent. La reconstruction clandestine passe notamment par la mise en place de comités populaires mais aussi par la diffusion, à côté de L’Humanité clandestine, de journaux et de tracts. Georges Politzer comme Gabriel Péri écrivent dès le début de 1941 des pamphlets qui dénoncent l’idéologie nazie, le racisme et l’obscurantisme dont elle est porteuse. Dans le Nord, les communistes s’impliquent dans la grève héroïque des mineurs. Le PCF met déjà en cause l’occupation et appelle à la constitution, dès mai 1941, d’un front national de lutte pour l’indépendance nationale.
Dès cette époque, avril 1941, les organisations juives de la MOI [Main-d’œuvre immigrée, regroupant les communistes étrangers vivant en France] du Parti communiste dénoncent les premières rafles et l’antisémitisme d’État.

La lutte armée
Lorsque les troupes de l’Allemagne nazie envahissent l’URSS, l’engagement communiste prend une nouvelle ampleur. Le PCF, en relation avec l’Internationale, lance la lutte armée dans des conditions très difficiles. Des jeunes communistes, des anciens des brigades internationales, des militants de la MOI sont aux premiers rangs de ceux qui organisent les sabotages de convois ferrés et l’attaque de soldats allemands. Les autorités allemandes, appuyées par le gouvernement de Pétain, lancent une répression qui s’abat en priorité sur les communistes. Ce sont les premiers fusillés et guillotinés de la fin de l’été 1941 par les autorités françaises qui vont jusqu’à établir les listes d’otages à fusiller, à Chateaubriant et au Mont Valérien. La répression est associée à des procès publics des résistants communistes, hommes et femmes, ensuite exécutés. Bientôt, c’est également la déportation sans jugement, selon une procédure Nacht und Nebel (nuit et brouillard) qui doit briser la résistance communiste. Les coups portés sont terribles mais la lutte armée se réorganise avec la mise en place des francs-tireurs et partisans (FTP) et les actions dans les grandes villes de la zone occupée puis, en 1943, dans le sud du pays. La stratégie du PCF qui vise à rassembler dans l’action sans attendre, afin de préparer la libération, lui permet de sortir de son isolement. Devenu incontournable, il est bientôt un interlocuteur des différents mouvements de résistance et participe à la constitution du Conseil national de la Résistance en mai 1943. Représenté à Londres puis à Alger, il contribue à l’élaboration du programme du CNR adopté en 1944. Une partie notable de ses propositions dans le domaine économique et social, les nationalisations et le projet de Sécurité sociale, est retenue. Dans le cadre de la préparation de la libération, les communistes négocient leur entrée au gouvernement provisoire à Alger et participent à l’activité de l’assemblée consultative. En somme, le PCF développe son activité sur différents terrains, celui de la lutte armée avec les FTP qui rejoignent au printemps les forces françaises de l’intérieur (FFI), au sein desquelles ils vont jouer un rôle important dans les combats de la libération, aussi bien à Paris, qu’à Marseille ou dans le Limousin par exemple. Mais ils ont également déployé leur activité dans le monde du travail en étant les instigateurs de la réunification syndicale de la CGT et en réalisant une politique de large rassemblement sur la thématique patriotique. En direction des intellectuels et des artistes, Les Lettres françaises diffusent cette démarche dont Aragon s’est inlassablement fait le protagoniste. Moins de cinq ans après le début de la guerre, le PCF a reconquis une influence dont l’ampleur se vérifie dans les combats de la Libération puis lors des premières élections en 1945. Après le débarquement des troupes anglo-américaines, alors que la libération du territoire n’est pas terminée et que la guerre continue, Maurice Thorez arrive à Paris en décembre 1944 et indique que la stratégie du parti s’inscrit dans la reconstruction du pays et de la démocratie. L’heure n’est pas à la révolution et à la prise du pouvoir, même si le parti s’efforce de renforcer ses positions et développe une conception de la politique et de l’appareil d’État, qui se heurte à la stratégie gaulliste fondée sur la résistance intérieure des lieux de pouvoir.

Serge Wolikow est historien. Il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne.

Cause commune n° 14/15 • janvier/février 2020

 
Le PCF de la drôle de guerre à la Libération - par Serge Wolikow - Cause Commune n°14-15: PCF Cent ans d'histoire
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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 05:42
Vassili Grossman correspondant de l'Armée Rouge

Vassili Grossman correspondant de l'Armée Rouge

Vassili Grossman à Berlin

Vassili Grossman à Berlin

Il y a une douzaine d'années, je lisais avec passion Vie et destin, transporté et admiratif devant la force de cette fresque romanesque embrassant les contradictions et le souffle historique d'une époque à la manière d'un de ses modèles, lu quelques semaines auparavant, Guerre et paix de Tolstoï. Vie et destin était le deuxième volet, achevé en 1962 par Vassili Grossman, d'un cycle romanesque sur la vie des soviétiques au temps de la bataille de Stalingrad et de la Grande guerre patriotique contre les nazis. La première partie s'appelait Pour une juste cause. Les 1200 pages de Vie et destin, en poche, constituent pour moi un des plus grands romans du XXe siècle, dans la lignée des romans russes les plus ambitieux, avec une dimension philosophique et historique, un réalisme sublimé par une force dramatique et un élan de vie incroyable, ceux de Tolstoï, Dostoïevski, Pasternak, mais il ne put être publié que 15 ans après la mort de l'auteur, d'un cancer, et en occident, car le roman avait été dénoncé comme subversif, Grossman recevant la visite d'officiers du KGB, sans être arrêté toutefois, et frappé par la censure. Les responsables du KGB comprirent que malgré les XXe et XXIIe congrès du parti, malgré le "dégel" de l'époque Khrouchtchev, le droit d'inventaire et de critique sur les crimes de Staline et le système de répression qu'il avait mis en place, on ne pouvait pour préserver les intérêts du système aller aussi loin que le portrait que brossait Grossman de la réalité soviétique de l'URSS à l'époque de Stalingrad, et de la lutte contre l'invasion allemande et le Nazisme. Il nous permet d'assister à ce moment charnière à travers des personnages vraisemblables, complexes et sans manichéisme: les sœurs Lioudmila et Evguénia Chapochnikov, le physicien Strum, de simples soldats, russes ou allemands, Novikov un colonel des blindés dans l'armée soviétique, des généraux, des professeurs et académiciens lâches et conformistes, un important SS, bâtisseur d'Auschwitz, des fonctionnaires du parti, de vieux bolcheviks intègres comme l'intellectuel Krymov, qui se retrouve dans les geôles de la Tcheka sans avoir douté du bien-fondé du socialisme soviétique, les chefs des deux camps: Staline et Hitler. Les communistes sincères n'ont pas le mauvais rôle dans ce roman mais par contre le stalinisme est analysé et dénoncé dans sa dimension de dévoiement absolu des idéaux communistes d'émancipation, dans son fonctionnement criminel et monstrueux, et mis en miroir du totalitarisme nazi. Il y est aussi question de la montée et de l'instrumentalisation de l'antisémitisme par le mécanisme de contrôle politique de Staline basé sur la paranoïa et la création de faux complots et de faux ennemis, un antisémitisme contraire aux circonstances d'émergence et à l'inspiration de départ de la révolution communiste de 1917, mais que Staline a bien exploité, avec notamment la répression des médecins juifs après le pseudo complot des "blouses blanches", ce qui sera une des raisons qui va ébranler profondément la croyance de Grossman dans les valeurs du système soviétique, lui qui au moment de la bataille de Stalingrad et de la seconde guerre mondiale croyait qu'il s'agissait d'une lutte à mort contre la barbarie fasciste destructrice de toute civilisation en même temps que du peuple juif, et qui avait perdu sa mère et toute une partie de sa famille dans l'extermination des Juifs d'Union Soviétique par les Nazis après l'opération Barbarossa.    

Vassili Grossman est le 12 décembre 1905 dans la ville ukrainienne de Berditchev, qui possédait l'une des plus importantes populations juives d'Europe centrale. Les parents de Grossman, séparés, appartenaient à une élite cultivée. Petit garçon, Vassili avait vécu deux ans en Suisse avec sa mère, avant la Première Guerre mondiale. De retour à Berditchev en 1918, Grossman vécut donc enfant la révolution bolchevique et la guerre civile, particulièrement désastreuse pour l'Ukraine, et notamment pour la communauté juive. On dit que 150 000 Juifs, soit environ un tiers des Juifs d'Ukraine, furent massacrés pendant la guerre civile, principalement par les Blancs et les nationalistes anti-communistes. Puis de 1920 à 1922, ce fut la famine, avec des centaines de milliers de morts pour la seule Ukraine.

Grossman partit en 1923 faire des études de chimie à l'université de Moscou. En 1928, il épouse sa fiancée de Kiev, Anna Petrovna Matsouk, Galia, et ils ont une fille deux ans plus tard, Kati. En 1932, l'Ukraine connaît une famine encore plus dévastatrice que la première, dix ans plus tôt, provoquée par la campagne de Staline contre les Koulaks et la collectivisation forcée et accélérée, en dépit du bon sens, de l'agriculture. Des millions de personnes en meurent. Son diplôme de chimie en poche, Grossman partit travailler à Stalino près de Donetsk, dans le Donbass, une région qu'il retrouvera sur le front pendant la Seconde guerre mondiale. Au début des années 30, de retour à Moscou pour soigner sa tuberculose, Grossman publie deux romans coup sur coup: Glük Auf! (Bonne chance!) et Stephan Koltchougine.  Les deux romans étaient dans le moule du réalisme soviétique mais avaient néanmoins des personnages très convaincants et une force romanesque. Une nouvelle, "Dans la ville de Berditchev", parue en avril 1934, lui valut les louanges de Mikhaïl Boulgakov, auteur de La Garde blanche (1925) qu'il adapta pour le Théâtre d'art de Moscou ( de façon inattendue, cette adaptation, sous le nom de La journée des Tourbine, description pleine d'humanité des officiers et intellectuels tsaristes, devint la pièce préférée de Staline)  et surtout du chef d’œuvre fantastique paru de manière posthume, Le Maître et Marguerite. En 1935, alors que son union avec Galia était défaite depuis des années, Grossman entame une nouvelle relation avec Olga Mikhaïlovna Gouber, de 5 ans son aînée. Son mari fut arrêté et exécuté en 1937 pendant la folie des purges staliniennes. Cette année là, Grossman devint membre de l'Union des écrivains, une marque officielle de reconnaissance qui procurait bien des avantages. Mais en février 38, Olga Mikhaïlovna fut arrêtée, pour l'unique raison qu'elle avait été l'épouse de Gouber. Grossman intervint très vite pour convaincre les autorités qu'elle était sa femme désormais et il adopta les deux fils Gouber. 

Quand la Wehrmacht envahit l'Union soviétique le 22 juin 1941, Grossman se porte immédiatement volontaire pour l'Armée Rouge même s'il était complètement inapte à la guerre, bien qu'âgé de 35 ans seulement.

Pendant plus de mille jours passés au front dans des conditions souvent dantesques et infernales, infiniment dangereuses, Grossman, correspondant spécial pour le compte du journal de l'Armée rouge, Krasnaïa Zvezda, autrement dit L’Étoile rouge, s'est avéré le témoin oculaire le plus fin et le plus honnête des lignes de front soviétiques entre 1941 et 1945. Les carnets commencent le 5 août 1941, date à laquelle Grossman fut envoyé sur le front par le général David Ortenberg, le rédacteur en chef de Krasnaïa Zvezda. Bien que cela ait été le journal officiel de l'Armée rouge, les civils le lisaient pendant la guerre avec plus d'avidité encore que les Izvestia.  Staline tenait à en vérifier chaque page avant impression, ce qui poussa le collègue de Grossman, Ehrenbourg, à déclarer en privé, non sans humour, que le dictateur soviétique était son plus fidèle lecteur... Grosman étudiait tout ce qui avait trait à l'armée: la tactique, l'équipement, et aussi le jargon militaire, qui le fascinait tout particulièrement. Il travaillait tellement sur ses notes et articles qu'il avait peu de loisirs pour quoi que ce soit d'autre. "Durant toute la guerre, écrivit-il plus tard, le seul livre que j'aie lu a été Guerre et Paix, mais deux fois...". Il fit preuve d'un extraordinaire courage sur le front, alors que la plupart des correspondants de guerre ne décollaient pas des postes de commandement. Grossman, qui était de façon si manifeste un représentant de l'intelligentsia juive de Moscou, sut gagner la confiance et l'admiration des soldats du rang de l'Armée Rouge. C'était un exploit remarquable. A Stalingrad, il réussit à faire la connaissance de Tchekhov, le meilleur tireur d'élite de la 62e armée, et il fut autorisé à l'accompagner jusqu'à sa tanière de tueur et à le regarder descendre les Allemands les uns après les autres. A la différence de la plupart des journalistes soviétiques soucieux de reproduire des clichés politiquement corrects, Grossman était d'une patience exceptionnelle dans sa manière d'interroger les uns les autres. Il s'appuyait, comme il l'expliqua plus tard, sur des "conversations avec des soldats retirés pour un moment de repas. Le soldat vous dit tout ce qu'il a dans la tête. On n'a même pas besoin de poser des questions". Grossman, dont la région d'enfance et de jeunesse, la mère et la famille, sont en proie à la barbarie nazie, s'engage avec passion de son rôle d'écrivain correspondant de guerre allié d'une Résistance militaire et populaire vitale pour l'Union soviétique, la Russie, les juifs, et la civilisation. Sans être membre du Parti communiste, Grossman a cette époque est surtout un patriote soviétique. En août 42, Grossman rejoint Stalingrad, après avoir vécu une série de défaites, d'encerclements et de replis de l'Armée Soviétique, malgré une résistance acharnée. Le général Ortenberg, le rédacteur en chef de Krasnaïa Zvezda, avec lequel Grossman avec des relations complexes, reconnaissait les talents exceptionnels du reporter. Il dira: "Tous les correspondants du front de Stalingrad furent stupéfaits de la façon dont Grossman avait amené le commandant de division, le général Gourtiev, un Sibérien taciturne et réservé, à lui parler six heures durant, sans une pause, lui disant tout ce qu'il voulait savoir, à l'un des moments les plus difficiles (de la bataille). Je sais que Grossman ne prenait jamais aucune note écrite au cours d'une entrevue. Cela l'aidait à gagner la confiance des gens. Il mettait tout par écrit plus tard, après avoir regagné un poste de commandement ou l'isba des correspondants. Tout le monde allait se coucher et Grossman, malgré la fatigue, transcrivait tout méticuleusement".

Pour Grossman, la bataille de Stalingrad fut une expérience de vie majeure. Il croyait que l'héroïsme de l'Armée rouge à Stalingrad permettrait non seulement de gagner la guerre, mais de changer la société soviétique et de la libérer des crimes des procès spectacles, des répressions du NKVD, des purges. Grossman assista aussi à la bataille de Koursk, le plus grand engagement de blindés de l'histoire qui mit un terme à la possibilité pour la Wehrmacht de lancer une autre offensive majeure après sa défaite à Stalingrad. Il suivit la libération de l'Ukraine et de Berditchev par l'Armée Rouge, vit les traces des exécutions de masse des Juifs ukrainiens, auxquelles avaient succombé sa mère, et le reste de sa famille. Il décrit ce qu'il voit du sinistre ravin de Babi Yar, aux portes de Kiev, où des dizaines de milliers de juifs (33 771 exactement, massacrés par le Sonderkommado SS 4a à la fin septembre 1941) furent massacrés. Avant même que l'Armée rouge eût atteint le territoire polonais, il fut l'un des premiers correspondants à entrer dans le camp de la mort de Maïdanek, près de Lublin, puis décrit le fonctionnement et ce que fut le sort pathétique des victimes du camp de Treblinka, au nord-est de Varsovie. Son essai, L'Enfer de Treblinka, est l'un des textes les plus importants et les plus précoces qui ait été sur l'Holocauste et il y a été fait référence devant le tribunal de Nuremberg. Enfin, Grossman raconte au jour le jour, avec une grande richesse de description qui vient de son humanité et de son empathie, l'entrée en Allemagne, la bataille de Berlin, en 1945.   

En lisant les passages d'articles de Grossman, les pages de ses notes et de ses lettres, ou même de ses romans, sélectionnés, pour présenter la quintessence de son témoignage au jour le jour et de son vécu sur ces années de guerre effroyables à l'est, à partir d'un travail exceptionnel de Antony Beevor et Luba Vinogradova, sur l'introduction desquels nous nous appuyons pour écrire cet article, on tombe sur des passages d'une grande finesse psychologique sur l'état d'esprit des soldats, des moments d'héroïsme, de bravoure et d'abattement des soldats et des civils, des critiques aussi des décisions de l'état-major ou du politique, des moments pathétiques et d'autres surréalistes, qui rappellent les descriptions hallucinées qu'un autre très grand écrivain, Curzio Malaparte, correspondant de l'autre côté, pour un journal fasciste italien, suivant l'avancée de l'armée allemande, faisait de la Guerre en Union soviétique, descriptions consignées dans Kaputt (publié à Naples en 1943): 

"Pendant le combat, la tête du conducteur d'un blindé lourd a été arrachée. Le tank est revenu tout seul, parce que le conducteur mort avait le pied appuyé sur l'accélérateur. Le tank a traversé la forêt en brisant les arbres et il est arrivé jusque dans notre village avant de s'arrêter. Le conducteur sans tête était encore assis dedans." 

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 5, p.62)

Janvier-Février 42, Grossman est avec la 37e armée, près de Severnyi Donets, à 40 km au sud-est de Karkhov. Ils font face à la 6e Armée allemande sous les ordres du général Friedrich Paulus que Grossman retrouvera à Stalingrad:

"Gel mordant. Neige qui crisse. L'air glacé coupe la respiration. Les narines deviennent collantes, les dents font mal. Sur les axes de notre avancée gisent des Allemands gelés. Les corps sont absolument intacts. Ce n'est pas nous qui les avons tués, c'est le froid. De petits malins redressent les Allemands gelés sur leurs jambes ou à quatre pattes, ils créent de savants groupes sculptées, fantastiques. Les corps gelés sont debout, les poings levés, les doigts écartés, certains ont l'air de courir en rentrant la tête dans les épaules. Ils portent des chaussures et de petites capotes toutes minces, en papier, des tricots qui ne gardent pas la chaleur. La nuit, avec la lune qui brille, les champs enneigés paraissent bleu foncé, et dans la neige bleus se dressent, installés ça et là par les petits malins, les corps sombres des soldats allemands gelés".

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 10, p.114)

Le 23 août 42, les bombardiers allemands détruisent Stalingrad. En 3 jours, il y aura 40 000 victimes civiles dans la ville en flammes. Grossman quitte la ville pour rejoindre la ville martyr où va se jouer le combat du siècle. Avant de rejoindre le sud, Grossman ne résiste pas à une visite à la propriété de Léon Tolstoï à Iasnaïa Poliana qu'il avait vu pour la dernière fois avant qu'elle soit occupée par le général Guderian, au mois d'octobre 41:

"Iasnaïa Poliana. Quatre-vingt-trois Allemands étaient là, gisant à côté de Tolstoï. On les a déterrés et enterrés dans les trous des bombes à effet de mine larguées par les Allemands.

Les fleurs devant la maison foisonnent, c'est un bel été. Voilà donc, apparemment, la vie, pleine de douceur et de calme.

La tombe de Tolstoï, avec des fleurs encore, des abeilles qui butinent sur les fleurs et, à l'aplomb de la tombe, de petites guêpes immobiles en suspension. Tandis qu'à Iasnaïa Poliana le grand verger a gelé. Tout est mort: les pommiers desséchés se dressent tout gris, moroses, sans vie, comme des croix sur des tombes.

Une grand-route bleutée comme de la cendre. Dans les villages règnent les femmes. Sur le tracteur, au conseil de village, dans les granges du kolkhoze, à l'écurie, dans la queue pour la vodka. Des filles éméchées s'avancent avec un accordéon en chantant, elles font leurs adieux à une compagne qui part pour l'armée". 

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 13, p.153)

La traversée de la Volga à Stalingrad: 

"Traversée terrible. Peur immense. Le bac est plein de voitures, de charrettes, de gens par centaines, serrés les uns contre les autres, et il reste coincé; de très haut, un Ju-88 a largué une bombe. Une énorme colonne d'eau, toute droite, blanc bleuté. Sentiment de terreur. Dans le bac, il n'y a pas une seule mitrailleuse, pas un canon antiaérien. La tranquille et claire Volga paraît effrayante, comme un échafaud.

La ville de Stalingrad, dans les derniers jours d'août et le début de septembre après l'incendie. La traversée pour Stalingrad. Au départ, pour nous donner du courage, nous avons bu, au sovkhoze, sur la rive gauche, une grande quantité de vin de pomme. 

Au-dessus de la Volga hurlent des Messer. La Volga est dans le brouillard et la fumée, on fait brûler sans cesse des fumigènes pour camoufler la traversée.

La ville incendiée, morte. La place des Combattants tombés. Des inscriptions sur les monuments: "Le prolétariat de Tsaritsyne la rouge aux combattants pour la liberté, morts en 1919 des mains des bourreaux de Warangel."

Dans l'entrée d'une maison brûlée, sur un amas d'affaires diverses, des habitants mangent du chtchi(* de la soupe au chou). Un livre traîne là, Humiliés et offensés. Kapoustianski a dit à ces gens: "Vous aussi vous êtes des humiliés et offensés".

Une jeune fille: "Nous sommes offensés, mais pas humiliés".

(Carnets de guerre. Vassili Grossman, Calmann-Lévy, chap. 14, p.163-164)

La défense de Stalingrad fut soumise à la discipline la plus rigoureuse. On dit que 13 500 soldats soviétiques furent exécutés au cours des 5 mois que dura la bataille. D'ordinaire, le prisonnier "fautif", quelqu'un qui avait mal exécuté les ordres, désobéi, cherché à se soustraire au combat ou à fuir, devait se déshabiller avant d'être fusillé pour que son uniforme puisse être donné à quelqu'un d'autre et ne présente pas trop d'impacts de balles. 

Informé de la portée hallucinante de l'extermination des juifs en 41 lors de l'invasion allemande, Grossman écrivit à l'automne 43 un article intitulé "L'Ukraine sans les Juifs". Il semble avoir été refusé par Krasnaïa Zvezda et c'est le Comité antifasciste juif qui le publia. Staline refusait de créer des catégories dans la souffrance, les victimes n'étaient que des "citoyens de l'Union soviétique":

" Il n'y a plus de Juifs en Ukraine. Nulle part- Poltava, Kharkov, Kremenchoug, Borispol, Iagotine - , dans aucune grande ville, dans aucune des centaines de petites villes ou des milliers de village, vous ne verrez les yeux noirs, emplis de larmes, des petites filles; vous n'entendrez la voix douloureuse d'une vieille femme; vous ne verrez le visage sale d'un bébé affamé. Tout est silence. Tout est paisible. Tout un peuple a été sauvagement assassiné".

Fin 43, Grossman rejoint Ehrenbourg, un autre écrivain juif, encore plus introduit dans le système dirigeant communiste, dans une commission chargée de collecter des détails sur les crimes allemands pour le compte du CAJ, comité antifasciste juif. Ehrenbourg et Grossman voulaient que ces témoignages soient réunis en un "Livre noir". Il sera supprimé après la guerre à cause de la position stalinienne sur les crimes de guerre - "Ne pas diviser les morts" - mais aussi parce que l'implication des Ukrainiens dans les persécutions antisémites embarrassait les autorités.

Grossman écrit un article bouleversant sur "Le massacre des Juifs de Berditchev": 30 000 Juifs y écrit-il, ont été sauvagement et méthodiquement massacrés dans sa ville natale, tandis que les survivants se comptent sur les doigts de deux mains. Cet article ne put paraître dans le journal de l'Armée rouge, mais Grossman le garda pour son Livre noir des atrocités nazies et crimes contre l'humanité contre les populations civiles juives. En juillet 44, Grossman écrit aussi un très long article d'histoire immédiate extraordinairement lucide sur la mécanique d'extermination nazie appelé "L'Enfer de Treblinka", publié en novembre dans Znamya et cité au Tribunal de Nuremberg.

Cette description incroyablement pertinente et bouleversante, malgré le style très réfléchi et objectif de Grossman, basée sur l'observation directe et le témoignage de quelques bourreaux, voisins et victimes survivantes, de la vie et des principes de fonctionnement de ce camp d'extermination, rejoint complètement les analyses et faits établis par les historiens futurs. 

Note de lecture par Ismaël Dupont - 28 mars 2020

Littérature soviétique - Carnets de guerre de Vassili Grossman (Calmann-Lévy, présenté par Antony Beevor et Luba Vinogradova) - Suivi de Treblinka

"DANS L'ENFER DE TREBLINKA" - VASSILI GROSSMAN - JUILLET 1944

Un texte absolument majeur et précurseur sur l'Holocauste présenté dans Carnets de guerre - de Moscou à Berlin, 1941-1944 (Calmann-Lévy, 2007, 22€) mais copié ici à partir du site qui avait mis cet article en ligne. 

http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/treblinka.htm

Aujourd'hui, on estime plutôt autour de 700.000 le nombre de Juifs exterminés dans ce camp. Une Commission générale d'enquête conclut à 731.600 personnes, Juifs, Polonais et Tziganes assassinées. (Les Crimes allemands en Pologne, Varsovie, 1948). Le chiffre de 700.000 est repris dans un article , L'acte d'accusation du procès de Treblinka (Le Monde Juif, revue du CDJC, juillet 1966). Raul Hilberg parle de 750.000 Juifs et plus de 800.000 victimes, au total.

 

"A l'est de Varsovie, sur les rives du Bug occidental, s'étendent des sables et des marais, d'épaisses forêts de- pins et de feuillus.  Sur cette terre indigente, les villages sont rares; l'homme évite les étroits chemins où le pied s'enlise, où la roue plonge jusqu'au moyeu dans le sable profond.
Dans cette nature morne, à plus de soixante kilomètres de Varsovie, se trouve la petite station de Treblinka, sur la ligne de Siedlce, à proximité de Malkinia, point de croisement (les voies ferrées venant de Varsovie, de Bialystok, de Siedlce et de Lomza.
De tous ceux qui furent amenés à Treblinka en 1942, bien peu sans doute avaient traversé ces lieux en temps de paix, et promené leur regard distrait sur la monotonie du paysage fait de pins et de sable, de sable et de pins, avec çà et là des touffes de bruyères, un buisson desséché, une station morose, un croisement de lignes... Peut-être le regard ennuyé du voyageur avait-il remarqué un embranchement à voie unique partant de la station pour s'enfoncer dans le bois parmi les pins qui l'enserraient des deux côtés. Cet embranchement conduisait à une carrière de sable blanc qui servait pour les constructions industrielles et urbaines.
La carrière est à quatre kilomètres de la station, au milieu d'un terrain nu, si ingrat que les paysans le délaissent comme un désert en pleine forêt.  Par endroits la terre est couverte de mousse; çà et là on voit se profiler la silhouette d'un pin chétif; un choucas ou une huppe bigarrée, de temps à autre, rayent le ciel.  Ces lieux désolés avaient été choisis. avec l'approbation du Reichsführer des S. S. Heinrich Himmler, pour devenir un charnier colossal, tel que l'humanité n'en avait encore jamais connu avant nos jours cruels, même aux époques de barbarie primitive.  Non, jamais l'univers n'avait rien vu d'aussi épouvantable.  C'était ici le plus atroce des camps de la mort établis par les S. S., qui dépassait en horreur Sobibor, Majdanek, Belzyce et Oswiencim.

Il y avait deux camps à Treblinka le camp n° 1, où travaillaient des détenus de différentes nationalités, surtout des Polonais; et le camp des Juifs le camp n° 2.
Le camp n° 1 (camp de travail ou disciplinaire) se trouvait- à proximité de la carrière de sable, non loin de l'orée du bois.  De type ordinaire, il ressemblait aux centaines, aux milliers d'autres camps que la Gestapo avait établis dans les régions occupées de Est.  Il datait de 1941.  On y retrouvait comme la synthèse des principaux traits du caractère allemand, déformés dans l'affreux miroir du régime hitlérien.  Ainsi passent, monstrueusement déformés dans le délire de la fièvre, les pensées et les sentiments qui étaient ceux du malade avant sa maladie.  Ainsi un dément déforme dans ses actes la logique des actes et des idées de l'homme normal.  Ainsi le criminel qui assène un coup de marteau sur le crâne de sa victime unit, à l'adresse que donne l'habitude, le coup d'oeil et la sûreté de main d'un forgeron, un sang-froid qui n'a plus rien d'humain.  L'esprit d'épargne, la méthode, la propreté minutieuse, - autant de qualités propres à beaucoup d'Allemands et qui portent leurs fruits, dans l'agriculture et dans l'industrie.  Mais l'hitlérisme les a mises au service du crime : dans le camp de travail polonais, la Reichs-S.S. opérait comme s'il se fût agi de cultiver des choux-fleurs ou des pommes de terre.
La superficie du camp était divisée en rectangles impeccables ; les baraquements étaient rigoureusement alignés; de petits bouleaux bordaient les allées couvertes de sable.  Des bassins bétonnés avaient été construits pour les oies et les canards,, et d'autres pour la lessive; on y accédait par des escaliers commodes.  Il y avait aussi, pour le personnel allemand, un four à pain modèle, un salon de coiffure, un garage, un distributeur d'essence avec son globe de verre, des dépôts.  Le camp ressemblait beaucoup - avec ses jardinets, ses pompes à eau, ses routes, bétonnées - au camp de Majdanek, près de Lublin, et à des dizaines d'autres camps de travail établis, dans l'est de la Pologne, où la Gestapo et les S.S. se croyaient installés pour longtemps.  Dans l'organisation de tous ces camps se, manifestent des traits bien allemands : la ponctualité,, le calcul mesquin, l'amour de l'ordre poussé jusqu'à la manie, le culte de l'horaire et du schéma élaboré jusqu'en ses moindres détails.

On était envoyé au camp n° 1 pour un laps de temps parfois très court : quatre, cinq ou six mois.  Il y avait là des Polonais coupables d'infraction aux lois du Gouvernement général, infraction de peu d'importance, bien entendu, car pour les cas graves c'était la mort sans différer.  Etre dénoncé, avoir laissé échapper un mot dans la rue, ne pas s'être acquitté intégralement des livraisons, refuser à un Allemand sa voiture ou son cheval, être non pas convaincu, mais simplement soupçonné de sabotage à la, fabrique, ou encore, si l'on était une jeune fille, repousser les propositions d'un S. S, suffisait pour être envoyé au camp disciplinaire où languissaient des centaines, des milliers de Polonais : ouvriers, paysans, intellectuels, hommes et femmes, vieillards et adolescents, mères et enfants.  Cinquante mille personnes environ ont passé par ce camp.  Les Juifs n'y étaient conduits que s'ils étaient passés maîtres dans le métier de maçon, de tailleur, de boulanger, de cordonnier, d'ébéniste.  Le camp comptait toutes sortes d'ateliers; celui de menuiserie, vaste, fournissait fauteuils, tables et chaises aux états-majors de l'armée allemande.

Le camp n° 1, organisé en automne 1941, cessa d'exister le 23 juillet 1944, alors que les détenus entendaient déjà gronder au loin l'artillerie soviétique...
Ce jour-là, au petit matin, wachmanns et -S. S., après avoir bu un verre de schnaps pour se donner du cœur au ventre, procédèrent à la liquidation du camp.  Lorsque vint la nuit, tous les détenus avaient été tués.  Tués et enterrés.  Sauf Maks Lewit, un menuisier de Varsovie qui, resté jusqu'au soir sous les cadavres de ses camarades, réussit à gagner la forêt.  Il raconte que gisant dans la fosse, il entendit trente garçons entonner avant d'être fusillés un chant soviétique, et l'un d'eux s'écrier : « Staline nous vengera ! » ,Quand le petit Leib, l'idole du camp, tomba dans la fosse, il se releva en disant : « Monsieur le wachmann, vous m'avez raté.  Tirez encore, et visez mieux ! »

On sait aujourd'hui ce qu'était le régime du camp n° 1 : des dizaines de témoins, Polonais et Polonaises, évadés ou relâchés, nous ont parlé du règlement auquel les détenus étaient soumis.  Nous savons tout du travail à la sablière et comment on précipitait au fond de la carrière ceux qui n'avaient pas rempli leur norme; nous savons ce qu'était la nourriture : cent soixante-dix à deux cents grammes de pain et un litre d'une lavasse infâme baptisée du nom de soupe; nous savons qu'on y mourait de faim et qu'on emportait sur des brouettes par delà les barbelés, pour leur donner le coup de grâce, ceux dont le corps était enflé; nous savons les orgies effrénées des Allemands; nous savons qu'ils violaient des jeunes filles et les tuaient après; qu'ils précipitaient les gens d'une hauteur de six mètres; que la nuit, leur bande ivre faisait irruption dans une baraque pour en tirer de dix à quinze détenus sur lesquels ils expérimentaient sans hâte différentes méthodes de mise à mort, tirant en plein cœur, dans la nuque, les yeux, la bouche, la tempe de leurs victimes.

Nous savons les noms des S. S. du camp, leur caractère, leurs habitudes, - nous connaissons le chef du camp, l'Allemand de Hollande van Eypen, assassin forcené, débauché insatiable, amateur de beaux chevaux et de courses.  Et le jeune Stumpf, dont le corps massif était secoué par des accès de rire irrépressibles chaque fois qu'il tuait un détenu ou qu'une exécution avait lieu en sa présence, Stumpf qu'on avait surnommé « la mort qui rit », et que Maks Lewit, laissé pour mort dans sa fosse, entendit rire la dernière fois le 23 juillet 1944, quand sur l'ordre du S.S. les wachmanns fusillaient les enfants.  Nous connaissons Swiderski, dit « le champion du marteau », l'Allemand borgne d'Odessa qui n'avait pas son pareil pour l'assassinat « à l'arme blanche », et qui en quelques minutes tua à coups de marteau quinze enfants de huit à treize ans reconnus impropres au travail.  Nous connaissons Preifi, dit «le Vieux». une brute maigre, maussade et taciturne, qui avait l'air d'un tzigane.  A l'affût près des ordures du camp, il attendait les détenus qui venaient en cachette manger des épluchures de pommes de terre; il leur ordonnait alors d'ouvrir lia bouche et tirait en plein dans cette bouche ouverte.  C'était sa façon de se distraire.
Nous connaissons Schwarz et Ledecke, deux assassins professionnels qui s'amusaient à tirer, le soir, sur les détenus revenant du travail, et qui en abattaient tous les jours vingt, trente et jusqu'à quarante.
Le cerveau, le cœur, l'âme, les habitudes, les paroles, les actes de ces pervertis étaient l'affreuse caricature du cerveau, du cœur, de l'âme, des habitudes, des paroles, des actes ordinaires à l'homme.  Le régime du camp, tout ce qu'on sait de leurs assassinats, leur amour des plaisanteries cyniques, qui rappellent celles de Burschen allemands ivres et batailleurs, leurs chansons sentimentales exécutées en chœur parmi les mares de sang, leurs discours sans fin aux condamnés à mort, leurs sermons, leurs sentences vertueuses soigneusement imprimées sur papier spécial : autant de monstruosités nées du vieux chauvinisme, de la suffisance, de la fatuité, de la morgue, du pédantisme allemands, d'une préoccupation exclusive de son petit nid et d'une indifférence glaciale pour tout ce qui vit, d'une foi fanatique et niaise en la supériorité de la musique, de la science, des vers, de la langue, des gazons, des W.-C., du ciel, de la bière et des maisons allemands.  Les vices et les crimes horribles de ces hommes résultent des vices du caractère national allemand.

Tel était le camp n° 1, autre Majdanek, mais en plus petit.  Et on eût pu croire qu'il n'y avait rien de plus affreux au monde.  Mais ceux qui vivaient là savaient bien qu'il y avait un autre camp cent fois plus horrible que le leur.  En mai 1942, les Allemands avaient en effet entrepris, à trois kilomètres de là, la construction d'une véritable usine de mort.  Les travaux, auxquels étaient occupés plus de mille paires de bras, avaient rapidement progresse.  Là, rien n'était prévu pour la vie tout pour la mort.  L'existence de ce camp devait être tenue profondément secrète; tel était l'ordre de Himmler.  Pas un homme ne devait en sortir vivant, et personne n'était autorisé à s'en approcher.  On tirait sans avertissement sur quiconque passait par hasard à un kilomètre de là.  Il était interdit aux avions allemands de survoler la région.  Jusqu'au tout dernier moment, les victimes qu'une ramification de la vole amenait au camp ignoraient le sort qui les attendait.  Les gardiens qui accompagnaient les convois n'étaient pas admis à franchir l'enceinte extérieure du camp : lorsque les wagons arrivaient, des S.S. venaient relever les gardiens.

Le train, ordinairement composé de soixante wagons, s'arrêtait dans le bois qui masquait le camp, où il était divisé en trois rames de vingt wagons chacune, que la locomotive, allant à reculons, Poussait successivement jusqu'au quai, à l'intérieur du camp; elle-même s'arrêtait juste devant les barbelés, ce qui fait que ni le mécanicien ni le chauffeur ne pénétraient dans le camp.  Lorsque la rame était déchargée,, le sous-officier S. S. de service sifflait les vingt wagons suivants qui attendaient à deux cents mètres.  Quand les soixante wagons étaient vides, la Kommandantur téléphonait à la station que le convoi suivant Pouvait se mettre en route.  Celui qu'on venait de décharger partait pour la carrière prendre du sable qu'il emportait à Treblinka ou à Malkinia.
On avait mis à Profit la situation géographique de Treblinka : les convois chargés de victimes arrivaient ici des quatre coins du monde : de l'ouest et de l'est, du nord et du sud.  Ils venaient de villes polonaises de Varsovie, de Miendzyrzec, de Czenstochowa, de Siedlce, de Radom, de Lomza, de Bialystok, de Grodno; ils venaient de Biélorussie, d'Allemagne, de Tchécoslovaquie, d'Autriche, de Bulgarie et de Bessarabie. Pendant treize mois, les convois se succédèrent en direction de Treblinka; chacun d'eux comptait soixante wagons, et sur chaque wagon des chiffres avaient été tracés à la craie : 150, 180, 200; ils indiquaient le nombre de personnes qui- s'y trouvaient.  Des employés du chemin de fer et des paysans tenaient en secret le compte de ces trains.  Karzimierz Skarzynski, un vieux de soixante-deux ans habitant Wolka (l'agglomération la plus proche du camp), m'a dit que certains jours il était passé jusqu'à dix trains devant Wolka sur la seule ligne de Siedlce, et qu'au cours de ces treize mois, bien rares avaient été les jours où l'on n'avait vu passer aucun train.  Or, ce n'était qu'une des quatre lignes qui mènent à Treblinka.  Lurjan Cukowa, mobilisé par les Allemands pour travailler à l'entretien de la voie conduisant au camp n° 2, affirme que du 15 juin 1942 au mois d'août 1943, il vit passer chaque jour de un à trois convois dont chacun comptait soixante wagons de cent cinquante personnes au moins.  Nous avons recueilli des dizaines de témoignages analogues.  Si même nous réduisons ces chiffres de moitié, nous pouvons dire qu'en l'espace de treize mois, environ trois millions de personnes furent amenées au camp.  Mais nous y reviendrons.
Le camp lui-même, avec sa ceinture extérieure, son quai, les dépôts où étaient rassemblés les objets ayant appartenu aux victimes et les autres locaux accessoires, occupait une superficie peu considérable : sept cent quatre-vingt mètres sur six cents.  Si pour un instant on avait des doutes quant au sort des millions d'êtres amenés là, si l'on pouvait supposer ne fût-ce qu'une seconde que les Allemands ne les assassinaient pas aussitôt arrivés, on se demanderait : où sont-ils donc ces hommes qui pourraient constituer la population d'un petit Etat ou d'une grande capitale d'Europe ? Pendant treize mois - pendant trois cent quatre-vingt-seize jours - les convois sont repartis chargés de sable ou bien à vide : personne n'est revenu du camp n° 2. Mais aujourd'hui la question se pose, terrible comme un glas : « Caïn, où sont-ils donc ceux que tu avais amenés ici ? »
Le fascisme n'a pu tenir secret le plus grand de ses crimes.  Mais ce n'est pas parce que des milliers d'hommes en ont été les témoins involontaires : sûr de l'impunité, Hitler résolut d'exterminer des millions d'innocents dans l'été de 1942, période des plus grands succès militaires fascistes; on sait aujourd'hui que c'est en 1942 que le chiffre des assassinats fut le plus élevé : les fascistes montrèrent alors ce dont ils étaient capables.  Si Adolf Hitler avait vaincu, il aurait su faire disparaître toutes les traces de ses crimes; il aurait su réduire au silence tous les témoins, eussent-ils été dix fois plus nombreux; aucun n'eût soufflé mot.  C'est pourquoi je m'incline une fois de plus devant ceux qui, en automne 1942, dans le silence du monde qui célèbre aujourd'hui sa victoire, ont arrêté, sur la rive abrupte de la Volga, l'armée allemande derrière laquelle bouillonnaient des flots de sang innocent, - devant les vainqueurs de Stalingrad, devant l'Armée rouge qui a empêché Himmler de faire le secret sur Treblinka.

Aujourd'hui les hommes ont parlé, les pierres et la terre ont porté témoignage.  Et nous pouvons, sous les yeux de l'humanité et devant la conscience du monde, parcourir l'un après l'autre les cercles de l'enfer de Treblinka, auprès duquel pâlit l'enfer de Dante.
Tout ce que vous allez lire, je l'ai reconstitué d'après les récits de témoins vivants, les déclarations d'hommes qui ont travaillé à Treblinka depuis sa création jusqu'au 2 août 1943, jour où les condamnés à mort se révoltèrent, brûlèrent le camp et s'enfuirent dans les bois.  Les wachmanns faits prisonniers ont confirmé mot pour mot les dires des témoins et les ont parfois complétés.  Tous ces hommes, je les ai vus de mes propres yeux, je leur ai parlé longuement, j'ai devant moi leurs dépositions écrites.  Ces témoignages, de sources pourtant différentes, concordent parfaitement, qu'il s'agisse de Bari, le chien du chef du camp, ou de la technique de l'assassinat en masse, de l'organisation du meurtre à la chaîne.
Engageons nous donc dans les cercles successifs de l'enfer de Treblinka.

Quels étaient ceux que les convois amenaient ? Des Juifs surtout, mais aussi des Polonais, des Bohémiens.  Au printemps de 1942, toute la population juive de Pologne, d'Allemagne, des régions occidentales de Biélorussie avait été parquée dans des ghettos.  Des millions d'ouvriers, d'artisans, de médecins, de professeurs, d'architectes, d'ingénieurs, d'instituteurs, d'artistes, vivaient confinés avec leurs femmes, leurs filles, leurs fils, leurs mères et leurs pères dans les ghettos de Varsovie, de Radom, de Czenstochowa, de Lublin, de Bialystok, de Grodno et dans des dizaines d'autres, plus petits.  Celui de Varsovie comptait à lui seul environ cinq cent mille habitants.  Cette réclusion, c'était la première partie, la partie préliminaire du plan hitlérien d'extermination des Juifs.  Au cours de l'été 1942, on décida de mettre à exécution la seconde partie du plan - la destruction physique des Juifs.  Himmler se rend alors à Varsovie et donne des ordres en conséquence.  Nuit et jour les travaux se poursuivent : on construit la fabrique de mort de Treblinka.  Dès juillet, les premiers convois arrivent de Varsovie et de Czenstochowa.  On a dit à tous ces gens qu'on les emmenait en Ukraine pour les travaux agricoles.  Ils ont avec eux vingt kilos de bagage, plus leur nourriture; c'est tout e qu'on leur a permis d'emporter.

Plus d'une fois les Allemands firent prendre à leurs victimes des billets pour « Ober-Majdan »; c'est ainsi qu'ils avaient baptisé Treblinka.  On commençait à parler dans toute la Pologne de ce lieu horrible.  Dès lors les S. S. évitèrent de prononcer le mot de Treblinka quand ils faisaient monter leurs victimes en voiture.  Mais leur comportement ne laissait aux voyageurs aucun doute sur le sort qui les attendait.  Ils étaient entassés à cent cinquante au moins, souvent à cent quatre-vingts et parfois à deux cents dans un wagon à marchandises, et pas une seule fois ils ne recevaient à boire pendant tout le trajet qui durait jusqu'à deux ou trois jours.  Ils étaient torturés par la soif au point d'en être réduits à boire leur urine.  Pour cent zlotys les gardiens promettaient une gorgée d'eau, mais le plus souvent ils n'apportaient rien.  On était si serré que parfois il fallait voyager debout.  En cours de route, surtout pendant les journées étouffantes de l'été, il mourait dans chaque wagon plusieurs personnes : des vieux et des cardiaques.  Comme on n'ouvrait pas les portes avant d'être arrivé à destination, leurs corps qui commençaient à se décomposer empoisonnaient l'air.  Si quelqu'un faisait flamber une allumette pendant la nuit, les gardiens ouvraient le feu.  Le coiffeur Abram Kon raconte que dans son wagon, ils blessèrent ainsi un grand nombre de personnes et en tuèrent cinq.
Pour ceux qui arrivaient des autres pays France, Bulgarie, Autriche, etc., le voyage était tout différent.  Ils n'avaient jamais entendu parler de Treblinka, et jusqu'au dernier moment ils étaient persuadés qu'on les emmenait travailler.  Les Allemands faisaient miroiter les commodités et les charmes de la vie nouvelle qui les attendait.  Certains convois arrivèrent chargés de gens qui avaient cru partir en pays neutre : ils étaient munis de passeports étrangers et avaient obtenu des autorités allemandes, en y mettant le prix, les visas nécessaires.
Un jour le train amena à Treblinka des citoyens du Canada, des Etats-Unis et d'Australie, que la guerre avait surpris en Europe : après bien des démarches et moyennant de gros pots-de-vin, ils avaient obtenu de partir en « pays neutre » ! Les trains venant d'Europe occidentale avaient des wagons-lits et des wagons-restaurants.  Ils étaient desservis par le personnel ordinaire : ici, pas de gardiens.  Les voyageurs emportaient des coffres volumineux, d'énormes valises, et de la nourriture en quantité.  Les enfants descendaient aux arrêts et s'informaient auprès des employés : serait-on bientôt à Ober-Majdan ?
De temps à autre il arrivait des convois de Bohémiens venant de Bessarabie et d'autres régions.  Des trains amenèrent aussi de jeunes Polonais, paysans et ouvriers, qui s'étaient soulevés ou avaient pris part à la guerre des partisans.
Il est difficile de dire ce qui est le plus affreux : d'aller à la mort dans d'horribles souffrances en sachant que chaque instant vous rapproche d'elle, ou bien de regarder par la portière d'un wagon de première classe dans, une ignorance complète de ce qui vous attend, tandis que de la station on téléphone déjà au camp pour annoncer l'arrivée du train et le nombre des nouvelles victimes.

Pour tromper jusqu'au bout ceux qui venaient d'Europe, un semblant de gare avait été aménagé sur le quai où les rames de vingt wagons venaient se décharger l'une après l'autre.  Une gare avec ses guichets, sa consigne et son restaurant.  Des flèches indicatrices disaient - « Trains pour Bialystok », « pour Baranowicze », « pour Wolkowysk », etc.  L'arrivée du convoi était saluée par un orchestre; tous les exécutants étaient vêtus de façon impeccable.  Un homme eu tenue d'employé du chemin de fer demandait les billets et faisait sortir les voyageurs sur une place.  Ils étaient trois ou quatre mille, chargés de sacs et de valises.  Les jeunes soutenaient les vieillards et les malades.  Les mères portaient leurs enfants dans leurs bras; les plus âgés se serraient contre leurs parents et promenaient à la ronde des regards curieux.  Cette place, foulée par des millions de pieds,, avait quelque chose d'inquiétant, de tragique.  L'oeil aux aguets saisissait bientôt des détails alarmants.  Çà et là, sur le sol balayé à la hâte (juste avant l'arrivée du train, c'était visible) des objets abandonnés traînaient encore : baluchons de vêtements, valises ouvertes, blaireaux, casseroles émaillées...
D'où venaient-ils ? Et pourquoi, passé le quai, la voie s'interrompait-elle tout à coup ? Pourquoi cette herbe jaune et ces barbelés de trois mètres de haut ? Où étaient les lignes de Bialystok, Siedlce, Varsovie, Wolkowysk ?  Pourquoi les nouveaux gardiens avaient-ils ce ricanement étrange devant les hommes qui rectifiaient la position de leur cravate, les petites vieilles à la mise soignée, les garçons en costumes marins, les minces jeunes filles qui avaient su pendant tout le voyage garder propre leur toilette, les jeunes mamans enveloppant avec amour les nourrissons dans leurs couvertures ? Tous ces wachmanns en uniformes noirs, tous ces sous-officiers S. S. ressemblaient étonnamment aux conducteurs (l'un troupeau poussé à l'abattoir.  Pour eux, les nouveaux arrivés n'étaient déjà plus des vivants, et ils ne pouvaient s'empêcher de sourire devant leurs pudeurs, leurs marques d'amour, leur crainte, leurs attentions affectueuses, et le soin qu'ils prenaient des choses.
Qu'elles leur semblaient drôles, ces mères qui grondaient leurs enfants parce qu'ils s'étaient écartés de quelques pas ou qu'ils avaient sali leur petite vareuse, ces hommes s'épongeant le front de leur mouchoir et fumant des cigarettes, ces jeunes filles arrangeant leur coiffure et serrant leur jupe contre elles, quand passait un coup de vent.  Drôles, les vieux qui tâchaient de s'asseoir sur les valises, ,et ceux qui passaient avec un volume sous le bras, et les malades qui s'enveloppaient le cou d'une écharpe... Il arrivait quotidiennement à Treblinka jusqu'à vingt mille personnes; c'étaient des journées vides que celles ,où il ne sortait de la gare que six ou sept mille « voyageurs ». Quatre ou cinq fois par jour, la place se remplissait de monde.  Et ces dizaines, ces centaines de milliers d'yeux interrogateurs et inquiets, ces visages jeunes ou vieux, ces belles jeunes filles aux boucles noires ou au front nimbé d'or, ces vieillards chauves, voûtés, recroquevillés, ces adolescents timides n'étaient qu'un torrent où sombraient la Raison et la Science, l'amour des jeunes filles et la curiosité des enfants, la toux des vieillards et le cœur de l'homme.  Et ceux qui arrivaient sentaient en frémissant se poser sur eux des. regards étranges, narquois, réticents, repus, pleins de la supériorité de la brute vivante sur l'homme mort.  En l'espace d'un instant, leurs yeux enregistraient sur la place maints, détails insolites.  Qu'était-ce donc que cet énorme mur de six mètres, tout tapissé de branches de pins jaunissantes et de couvertures ? Bien inquiétantes aussi, ces couvertures ouatées de toutes les couleurs, faites de soie ou d'indiennes et si pareilles à celles qu'ils apportaient eux-mêmes... D'où venaient-elles ? Ceux à qui elles appartenaient n'en avaient donc plus besoin ?... Et ces hommes, à brassard bleu qui étaient-ils ? On se rappelait des réflexions récentes, de soudaines, alarmes, certains mots chuchotés.  Mais non, non, non ! C'était impossible ! Et l'on chassait l'horrible pensée.  L'inquiétude durait à peine : deux ou trois minutes peut-être, jusqu'à ce que tous se fussent réunis sur la place.  Cela traînait toujours : il y avait des infirmes, des boiteux, des vieillards et des malades qui avaient peine à se mouvoir.

Enfin, tous étaient rassemblés.  L'Unterscharführer (sous-officier des troupes S.S.) les invitait alors, à voix haute et en détachant bien les mots, à laisser là leurs bagages et à se rendre au bain en n'emportant que leurs papiers, les objets de valeur et le strict nécessaire pour se laver.  Des dizaines de questions se pressaient sur leurs lèvres : fallait-il prendre du linge ? pouvait-on défaire les paquets ? retrouverait-on ses affaires ? est-ce que rien n'aurait disparu ?  Mais on ne sait quelle force étrange les obligeait à se taire, à se diriger bien vite sans souffler mot, sans même jeter un coup d'œil en arrière, vers l'entrée pratiquée dans le mur de barbelés de six mètres de haut, camouflé par des branches.  Ils passaient devant les « hérissons » antichars, devant des barbelés trois fois hauts comme un homme, le long d'un fossé antitanks de trois mètres de large, puis de nouveau devant un fil d'acier mince roulé, tortillé en buissons, et encore le long du mur que faisaient des mètres et des mètres de barbelés.  Un sentiment affreux - celui d'être perdu irrévocablement - s'emparait des condamnés; impossible de fuir, de revenir en arrière, d'engager le combat : sur les tours de ]bois, basses et trapues, des mitrailleuses étaient braquées.  Appeler à l'aide ? Mais il n'y avait autour d'eux que des S. S. et des wachmanns armés de mitraillettes, de grenades, de pistolets; ils étaient la Force, ils possédaient les chars et les avions, les terres, les villes, le ciel, les chemins de fer, la loi, les journaux, la T. S. F. Le monde entier se taisait, écrasé, asservi aux bandits bruns dont il subissait la domination.  Très loin pourtant, à des milliers de kilomètres, l'artillerie soviétique tonnait sur les bords de la Volga : elle proclamait la volonté, du peuple russe de vaincre ou de mourir pour la liberté; elle appelait à la lutte tous les peuples du monde...

Devant la gare, rapides et silencieux, deux cents ouvriers aux brassards bleu ciel défaisaient les paquets, ouvraient les paniers et les valises, déliaient les courroies des porte-plaid.  Ils procédaient au triage et à l'évaluation des objets laissés là par le groupe qui venait d'arriver : nécessaires à ouvrage soigneusement rangés, pelotes de fil, caleçons d'enfant, maillots, draps, chandails, ciseaux, nécessaires de toilette, liasses de lettres, photographies, dés, flacons de parfum, miroirs, bonnets, chaussons, bottes taillées dans des couvertures d'ouate en prévision du froid, souliers de femmes, bas, dentelles, pyjamas, paquets de beurre, café, boîtes de cacao, vêtements de prière, chandeliers, livres, biscottes, violons, jeux de cubes... Il fallait une grande habileté professionnelle pour trier en quelques minutes ces milliers d'objets, les évaluer, séparer ce qui serait envoyé en Allemagne du reste, des choses vieilles et rapiécées qui devaient être jetées au feu.  Malheur à qui mettait une valise de fibre avec les valises de cuir; gare à qui laissait parmi les vieilles chaussettes reprisées une paire de bas neufs venant de Paris.  On ne se trompait qu'une fois, jamais deux.
Quarante S. S. et soixante wachmanns travaillaient au « transport », c'est-à-dire à ce que j'appellerai la première phase de l'opération : réception du convoi, acheminement des, « voyageurs » vers la « gare , et la place, surveillance des ouvriers chargés de trier et d'évaluer les objets, qui de temps à autre, trompant la vigilance de leurs gardiens glissaient rapidement dans leur bouche un morceau de pain, un bout de sucre ou un bonbon trouvés dans les paquets.  Le travail terminé, on leur permettait de se laver les mains et le visage à l'eau de Cologne et au parfum, car l'eau manquait à Treblinka, et seuls les Allemands et les wachmanns en usaient pour se laver.
Tandis que les nouveaux arrivés se préparaient à prendre un bain, le triage s'achevait.  Les objets de valeur étaient emportés au dépôt; les lettres, les photos de nouveau-nés, de frères, de fiancées, les faire-part de mariage jaunis par le temps, ces milliers de choses infiniment chères et précieuses pour ceux à qui elles appartiennent, mais qui pour le . s maîtres de Treblinka n'offraient aucun intérêt, étaient réunies en tas et jetées dans d'immenses fosses au fond desquelles gisaient déjà des centaines de milliers d'autres lettres, cartes postales, cartes de visite, photographies, papiers couverts de gribouillis d'enfants, de dessins naïfs aux crayons de couleur.  Et la place, balayée à la hâte, était prête à recevoir un nouveau contingent.

Mais cela ne se passait pas toujours ainsi.  Quand les détenus savaient à quoi s'en tenir, il y avait des révoltes.  Le paysan Skrzeminski raconte qu'il vit deux fois des gens s'élancer vers le bois après avoir brisé la porte du wagon et, culbuté leurs gardiens; ils furent abattus à coups de mitraillettes.  Quatre hommes portaient dans leurs bras des enfants de quatre à six ans, qui furent tués eux aussi.  La paysanne Mariana.  Bukus rapporte des cas analogues.  Un jour qu'elle travaillait aux champs, soixante personnes qui s'étaient échappées du train et cherchaient à gagner la forêt furent assassinées sous ses yeux.
Maintenant, le contingent des condamnés est arrivé sur une autre place, à l'intérieur de la deuxième enceinte, devant un énorme baraquement; à droite il y en a trois autres, plus petits : deux dépôts de vêtements et un dépôt de chaussures.  Plus loin, à gauche, se trouvent les casernes des S. S. et des wachmanns, les magasins de, vivres, l'étable, des voitures légères, des camions, une auto blindée.  Bref, on a l'impressions d'un camp ordinaire, en tous points semblable au camp n°1.
On aperçoit, à l'angle sud-est de la place, une étendue close par des branchages devant laquelle se dresse une espèce de guérite avec l'inscription : « Hôpital ». Les impotents et les malades dont l'état est grave, transportés sur des brancards, y sont reçus par un docteur en blouse blanche.  Mais nous en reparlerons.

La deuxième phase de l'opération consistait à annihiler la volonté des victimes par des ordres incessants, où la lettre r claquait comme un fouet; ils étaient lancés de cette voix impérieuse dont est si fière l'armée allemande, parce qu'elle « prouve » que les Allemands sont une race de maîtres.
« Achtung ! » La voix du Scharführer jetait dans le silence tragique la formule consacrée qu'il répétait Plusieurs fois par jour depuis de longs mois :
« Les hommes restent où ils sont. les femmes et les enfants iront se déshabiller dans les baraques à gauche. »
Alors c'étaient des scènes affreuses.  L'amour maternel, conjugal, filial leur (lisait à tous qu'ils se voyaient pour la dernière fois.  Des poignées de main, des baisers, des bénédictions, des larmes, de courtes phrases où l'on mettait toute sa tendresse et toute sa douleur... Les psychiatres de la mort savaient qu'il fallait sans tarder couper court à tout cela.  Ces brutes connaissaient les lois très simples que l'on applique dans tous les abattoirs du monde, et ils les appliquaient aux hommes.
C'était l'une des parties les plus délicates dé l'opération, le moment où l'on séparait les filles de leurs pères, les mères de leurs fils, les grand-mères de leurs petits-enfants, les maris de leurs femmes.
« Achtung ! Achtung ! » De nouveau il fallait troubler les raisons, les bercer d'espoir, présenter les règles de mort comme des règles de vie.  Et la voix scandait :
« Les femmes et les enfants enlèveront leurs chaussures avant d'entrer.  Les bas doivent être déposés dedans ; les chaussettes des enfants seront mises dans leurs chaussons, leurs sandales, leurs bottines.  Ne nous trompons pas ! »
Après une courte pause, la voix reprenait « En allant au bain, emportez vos bijoux, vos papiers, votre argent, un essuie-mains et du savon... Je répète... »

Dans le baraquement des femmes, il y avait un « salon de coiffure » où on les passait à la tondeuse; on enlevait aux vieilles leur perruque.  Étrange instant psychologique : au témoignage des coiffeurs, en se voyant dépouiller de leurs cheveux, les femmes étaient persuadées qu'elles allaient au bain.  Parfois, l'une d'elles passant la main sur sa tête disait : « Ici un peu plus court, s'il vous plaît... Egalisez... » Presque toutes sortaient rassurées, avec un morceau de savon et une serviette, mais les jeunes regrettaient leurs belles tresses.  Pourquoi donc coupait-on aux femmes leurs cheveux ? Etait-ce pour les tromper ? Non, c'était pour les utiliser comme matière première... J'ai demandé à bien des gens ce que les Allemands faisaient de tous les cheveux de celles qui allaient mourir.  Ils m'ont répondu que les énormes tas de boucles et de tresses noires, dorées ou blondes, étaient désinfectés, pressés dans des sacs et expédiés en Allemagne.  Des témoins ont confirmé que ces sacs portaient en effet des adresses allemandes.  Mais là-bas, que faisait-on de ces cheveux ? Nul n'a pu me répondre.  Un certain Kon, dans ses déclarations écrites, affirme qu'ils allaient au département de la Marine de Guerre; ils servaient à bourrer des matelas, à tresser des cordages pour les sous-marins, etc.
Cette déclaration doit être confirmée, et elle le sera, par le grand-amiral Raeder qui était en 1942 à la tête de la Flotte allemande.

Les hommes, eux, se déshabillaient dans la cour.  On en désignait, dans le premier contingent de la journée, de cent cinquante à trois cents parmi les plus robustes, qui étaient chargés d'enterrer les cadavres et que, d'ordinaire, on tuait le lendemain.  Les hommes devaient se déshabiller rapidement, mais ranger avec soin leurs chaussures, leurs chaussettes, leur linge, leur veste et leur pantalon.  Tout cela était ensuite trié par une deuxième équipe, dite «rouge» à cause de la couleur des brassards.  Ce qui pouvait être expédié en Allemagne était sur-le-champ porté au dépôt; toute marque de fabrique, métallique ou autre, était soigneusement enlevée.  On brûlait le reste ou bien on l'enterrait dans des fosses.  Cependant, l'inquiétude ne cessait de grandir.  Quelle était cette effroyable odeur que coupait à tout moment celle du chlorure de chaux ? Pourquoi ces essaims de mouches grasses et obsédantes, ici, parmi les pins ? Le souffle rauque, le cœur battant, on cherchait jusque dans les moindres indices la clef de l'énigme; on voulait soulever un coin du voile... Pourquoi là-bas, en direction du sud, ce fracas d'excavateurs géants ?
Les gens nus étaient conduits à des guichets où ils devaient remettre leurs papiers et objets de valeur.  Et de nouveau la voix s'élevait, terrible, hypnotisante : « Achtung ! Achtung !  Achtung ! Quiconque tentera de dissimuler des objets de valeur sera puni de mort ! »
Le Scharführer était assis dans une petite cabane de planches.  Il était entouré de S. S. et de wachmanns qui se tenaient debout.  Il y avait près de la cabane plusieurs caisses de bois : une pour les billets de banque, l'autre pour les pièces de monnaie, une troisième pour les montres, les bagues, les bracelets, les boucles d'oreilles et les broches ornées de pierres précieuses.  Les papiers, désormais inutiles, jonchaient la terre, les papiers de ceux qui dans une heure seraient entassés dans la fosse.  Mais on triait soigneusement l'or et les objets précieux : des dizaines. de joailliers établissaient le titre du métal, la valeur des pierres, la pureté des diamants.
Cuir, papiers, tissus, ces brutes utilisaient tout ce qui avait appartenu à l'homme; ils ne faisaient Il que de cette chose précieuse entre toutes : sa vie.  Combien d'esprits vastes et puissants, de cœurs purs, de beaux yeux d'enfants, de doux visages de vieilles, combien de jeunes filles fières de leur beauté que la nature avait mis des siècles et des siècles à créer, ont été précipités, énorme flot silencieux, dans l'abîme du néant ? Quelques secondes suffisaient pour détruire ce que la nature et le monde avaient créé dans le gigantesque et douloureux enfantement de la vie.
Au guichet, tout changeait brusquement : finie la torture du mensonge qui les tenait tous dans l'hypnose de l'ignorance et dans la fièvre, et qui les faisait soudain passer de l'espoir au désespoir, des visions de la vie à l'horreur du néant.  Elle avait été jusque-là un des éléments de la chaîne qui, implacablement, les conduisait à la mort.  Elle avait facilité aux S. S. leur travail, mais au dernier acte du pillage, ils levaient le masque, brisant les doigts des femmes pour en retirer les bagues et leur arrachant leurs boucles d'oreilles.

A la dernière étape, il fallait faire vite; le mot « Achtung ! » était remplacé par un autre, qui sifflait et claquait: « Schneller ! Schneller!  Schneller ! » Plus vite ! Plus vite ! Plus vite 1
Au pas de course dans le néant ! On sait par la cruelle expérience de ces dernières années que lorsqu'il est nu, l'homme perd toute velléité de résistance et cesse de lutter contre le sort; en même temps que ses vêtements, il a perdu l'instinct de la vie et il accepte ce qui lui arrive comme une fatalité.  Ceux-là même deviennent passifs en qui la vie bouillonnait.  Néanmoins, pour éviter toute surprise, les S. S. soumettaient à un abêtissement monstrueux ces victimes arrivées à la dernière étape de leur calvaire.
Comment s'y prenaient-ils ?
Ils avaient recours à une cruauté soudaine, absurde et inutile.  Ces gens nus auxquels on avait tout enlevé mais qui s'obstinaient à demeurer des hommes et qui l'étaient mille fois plus que les brutes en uniforme qui les entouraient - continuaient à respirer, à voir et à penser; leur cœur battait encore.  Tout à coup, on leur arrachait des mains leur savon ;et leur serviette, et on leur ordonnait de se ranger par cinq.
« Hände hoch ! Marsch ! Schneller ! Schneller ! » (Les mains en l'air ! Marche ! Plus vite ! Plus vite !)
Ils s'engageaient alors dans une allée toute droite, plantée de fleurs et de sapins, longue de cent vingt mètres et large de deux.  D'un bout à l'autre, à gauche et à droite, des fils de fer étaient tendus, où les wachmanns aux vareuses noires et les S.S. en uniformes gris se tenaient côte à côte.  L'allée était couverte de sable blanc, et ceux qui marchaient en tête avec leurs bras levés y découvraient l'empreinte encore fraîche d'autres pieds nus.  Plus petits que les leurs : ceux des femmes; tout petits ceux des enfants; ou bien grands et lourds ceux des vieillards.  Ces dessins éphémères dans le sable étaient tout ce qui restait des milliers d'autres victimes qui venaient de suivre ce chemin comme le faisaient en cet instant ces quatre mille hommes, et comme le feraient deux heures plus tard ceux qui attendaient dans la forêt.  Ils passaient comme on était passé la veille et, dix jours auparavant, comme on passerait le lendemain et cinquante jours après; ils passaient comme tant d'autres ont passé pendant les treize mois qu'a duré cet enfer.
Cette allée, les Allemands l'avaient baptisée : la « route d'où l'on ne revient plus ».
Un anthropoïde grimaçant, dont le nom était Soukhomil, se trémoussait et criait en écorchant à dessein les mots allemands :
« Schneller, schizeller, mes petits ! L'eau du bain va être froide.  Allons, allons, dépêchons-nous !»
Et là-dessus, il éclatait de rire, se contorsionnait et se mettait à gambader.  Les hommes aux bras levés marchaient en silence entre deux haies de gardiens, sous les coups de crosse et de matraque, et les enfants couraient car ils avaient peine à suivre les adultes.

Tous les témoignages concordent sur la férocité du S.S. Zepf à la dernière étape de ce chemin de la croix.  Zepf s'était spécialisé dans l'assassinat des petits.  Doué d'une force herculéenne, il saisissait brusquement un enfant dans la foule, le brandissait comme une massue et lui fracassait la tête contre le sol, on bien le déclarait en deux.
J'avais entendu parler de ce monstre, pourtant né d'une femme, mais j'avais tenu pour insensé, pour incroyable, ce qu'on m'en avait raconté.  Cependant, après m'être entretenu avec des témoins oculaires, je compris que c'était là un des aspects du régime de l'enfer de Treblinka qui cadrait parfaitement avec tout le reste, et je crus à l'existence de cet homme.
Les actes de Zepf étaient en effet nécessaires; ils contribuaient à provoquer le choc psychique; ils étaient une manifestation de cette cruauté alogique qui écrasait les volontés et les consciences.  Zepf était un rouage utile, indispensable, dans la formidable machine de l'Etat fasciste.
Ce qui doit faire horreur, ce n est pas que la nature produise de ces dégénérés : les monstres ne sont-ils pas nombreux dans le monde organique : les cyclopes, les êtres; à deux têtes, et aux dépravations spirituelles correspondantes ? Ce qui est terrible, c'est ,que ces êtres, qui devraient être des cas isolés et servir à l'étude des phénomènes psychiques, sont considérés dans un certain Etat comme des citoyens normaux, actifs.  Leur idéologie délirante, leur psychologie pervertie, leurs crimes épouvantables sont un élément nécessaire de l'état fasciste.  Ils sont la base même de l'Allemagne hitlérienne; ils sont des dizaines, des centaines de mille vêtus de l'uniforme, armés, décorés des ordres du Reich; ils ont été pendant des années les maîtres absolus de la vie des peuples de l'Europe.  Ce qui doit faire horreur, ce sont moins ces êtres que l'état qui les a tirés de leurs trous, de leurs ténèbres, de leurs souterrains, parce qu'ils lui étaient utiles, nécessaires, indispensables, à Treblinka près de Varsovie, à Majdanek près de Lublin, à Belzyce, à Sobibor, à Oswiencim, à Babi-Yar, à Domanevka près d'Odessa, à Trostianetz près de Minsk, à Ponary en Lituanie, dans des dizaines et des centaines de prisons, de camps' de travail ou disciplinaires, de camps d'extermination.
Quel qu'il soit, un Etat ne tombe pas du ciel.  Ce sont les rapports matériels et idéologiques qui créent le régime politique, et cela étant, on sera saisi d'horreur pour peu qu'on réfléchisse.
Des « guichets » au lieu de l'exécution, il y avait de deux à trois minutes de marche.  Roués de coups, assourdis par les cris, les malheureux débouchaient sur une troisième place, et pour un instant s'arrêtaient interdits.

Devant eux se dressait un bel édifice de pierre avec ornements de bois et qui faisait songer à un temple antique.  Cinq marches bétonnées conduisaient à des portes basses, mais très larges, massives et d'un beau travail.  Des fleurs poussaient devant l'entrée que décoraient de grands vases.  ' Mais tout autour, c'était le chaos : on voyait partout des montagnes de terre fraîchement remuée; de ses pinces d'acier, un formidable excavateur projetait en grinçant des tonnes de sable jaune, et la poussière qui s'élevait faisait comme un rideau tamisant le soleil.  Au fracas de la gigantesque machine qui du matin au soir creusait d'énormes tombes, se mêlait l'aboiement furieux de dizaines de chiens-loups.
Des deux côtés du funeste édifice passaient des lignes à voie étroite où des gens en combinaison poussaient des wagonnets.
Les larges portes s'ouvraient lentement, et deux acolytes de Schmidt, le chef de la fabrique de la mort, apparaissaient à l'entrée.  Des sadiques et des maniaques.  L'un était grand; il devait avoir une trentaine d'années; des épaules massives, un visage bronzé, animé, souriant, et des cheveux noirs.  L'autre, plus petit, était aussi plus jeune; il avait des cheveux châtains et des joues citron, comme s'il venait d'absorber une forte dose d'acriquine.
Le grand tenait entre ses mains un gros tube massif, long d'un mètre, qui lui servait de matraque, et aussi un fouet.  Le deuxième était armé d'un sabre.
Les S. S. lâchaient des chiens spécialement dressés qui se ruaient sur la foule et déchiraient toutes ces chairs nues.  Et les S. S., avec des cris sauvages, frappaient à coups de crosse, pour les faire avancer, les femmes figées d'épouvante.
A l'intérieur de l'édifice, les sous-ordres de Schmitt poussaient ceux qui allaient mourir par les portes grandes ouvertes des chambres à gaz.
C'était le moment où surgissait Kurt Franz, l'un des commandants de Treblinka, tenant Bari en laisse.  Ce monstre lançait alors sur les condamnés son chien qui leur arrachait les organes sexuels.  Kurt Franz avait bien fait son chemin au camp : d'abord sous-officier S.S., il était parvenu au grade d'Untersturmführer.  Outre qu'il avait révélé, dans l'arrangement de cette fabrique de mort en série, un talent d'organisateur peu ordinaire, outre qu'il adorait son service et ne concevait pas d'autre vie que celle qu'il menait à Treblinka où sa vigilance infatigable trouvait sans cesse à s'exercer, il était aussi, jusqu'à un certain point, un théoricien : il aimait à se perdre en considérations sur le sens et la portée du travail qu'il accomplissait.  Ah ! si tous les intercesseurs très humains de l'hitlérisme avaient pu être là en ces instants horribles ! S'ils avaient pu voir de leurs yeux ! Que d'arguments nouveaux y auraient gagné leurs livres et leurs articles débordants d'amour pour l'homme ! Grande est la force de l'Humain qui ne meurt qu'avec l'homme.  Quand arrive l'heure brève mais horrible où la brute triomphe de l'homme et le terrasse, celui-ci garde jusqu'à son dernier souffle une âme forte, une pensée claire et le rayonnement de son amour, tandis que la brute reste une brute hideuse.  Et cette force morale impérissable est faite du sombre martyre, mais aussi du triomphe de l'homme qui meurt sur la brute qui vit.  C'est elle qui prédisait, même aux jours les plus sinistres de 1942, la victoire de la raison sur la folie bestiale, du bien sur le mal, de la lumière sur les ténèbres, des forces de progrès sur les forces de réaction.  Elle était comme une aube.  Aube terrible qui se levait sur des champs arrosés de sang et de larmes, sur des abîmes de souffrances, parmi les clameurs des mères et des nourrissons agonisants et les râles des vieillards.  Les brutes et leur philosophie prédisaient le déclin de l'Europe et du monde; mais les hommes sont restés des hommes; ils ont repoussé la morale et les lois fascistes, ils ont lutté contre elles par tous les moyens, et même par leur mort.

On est troublé jusqu'au fond de l'être, on n'a plus ni sommeil, ni repos, quand on apprend comment les condamnés à mort de Treblinka conservèrent jusqu'au bout intacte leur âme d"humains : comment des femmes, pour sauver leurs fils, accomplissaient les actes les plus sublimes et les plus désespérés; comment de jeunes mères dont jamais personne ne connaîtra les noms couvraient leurs enfants de leurs corps; on m'a parlé de fillettes de dix ans qui dans leur sagesse candide cherchaient à consoler leurs mères éperdues, et un petit garçon qui s'écria en entrant dans la chambre à gaz : « Ne pleure pas, maman, les Russes nous vengeront ! » Les noms de ces enfants, nul ne les connaîtra jamais.  On m'a parlé de dizaines de révoltés qui se sont battus seuls et n'ayant que leurs mains nues, contre l'horrible meute des S.S. armés d'automatiques et de grenades, et qui sont morts debout, la poitrine percée de dizaines de balles.  On m'a parlé d'un jeune homme qui enfonça son couteau dans le corps d'un officier S.S.; d'un autre, amené du ghetto de Varsovie et qui avait réussi par miracle à cacher une grenade qu'il lança dans la foule de ses bourreaux.  On m'a parlé d'une bataille qui dura toute une nuit entre un contingent de condamnés à mort et les détachements de wachmanns et de S.S. Les coups de feu, les éclatements de grenades durèrent jusqu'au matin, et quand le soleil se leva, les cadavres jonchaient la place ; près de chacun gisait son arme : un gourdin arraché à la palissade, un contenu, un rasoir.  Mais les noms de ces hommes, personne ne les saura jamais.  On m'a parlé d'une grande jeune fille qui, sur la « route d'où l'on ne revient plus », arracha à un wachmann sa carabine, se battit contre des dizaines de S.S. qui tiraient sur elle et en tua deux. Un troisième eut la main broyée ; il est resté manchot. Quant à elle, on imagine les traitements et la mort  horrible qui lui
furent réservés.  Mais le nom de cette jeune fille, personne jamais ne le connaîtra, et nul ne pourra l'honorer.
Ou plutôt... Tous ces gens auxquels l'hitlérisme a enlevé leurs maisons et leur vie, dont il a voulu rayer les noms de la mémoire universelle, - ces mères qui couvraient leurs enfants de leurs corps, ces enfants qui essuyaient les larmes de leurs mères, et ceux qui, se battant avec des couteaux et lançant des grenades, sont morts dans les carnages nocturnes, et la jeune fille nue, pareille aux déesses antiques, qui se battait une contre cent, - tous sont entrés dans le néant avec le nom le plus beau qui soit, avec le nom d'homme, que la meute sanglante des Hitler et des Himmler n'avait pu leur ravir.  Oui, sur le monument de chacun d'eux, l'histoire écrira : « Ci-gît un homme. »
Les habitants de Wolka, le village le plus proche de Treblinka, racontent que, parfois, la clameur des femmes qu'on assassinait était si déchirants qu'ils couraient éperdus à travers la forêt, loin, toujours plus loin de ce cri horrible qui perçait le ciel et la terre.  Puis le cri s'éteignait tout à coup, mais c'était pour renaître subit, épouvantable, et entrer de nouveau, comme une vrille, dans les os, dans le crâne, et au plus profond du coeur.  Et cela recommençait trois ou quatre fois par jour.
J'ai interrogé Sch., un des bourreaux arrêtés, au sujet de ces cris. « C'était quand on lâchait les chiens, m'a-t-il dit, au moment où l'on poussait un groupe de condamnés dans l'affreux bâtiment. Ils voyaient venir la mort, de plus ils étaient terriblement serrés ; on les frappait sauvagement, et les chiens déchiraient leurs chairs. » Puis, quand les portes s'étaient refermées le silence s'établissait.  Mais le cri renaissait chaque fois qu'un nouveau contingent arrivait devant l'édifice, c'est-à-dire deux, trois, quatre, et jusqu'à cinq fois par jour.  Car Treblinka n'était pas une fabrique de mort aux procédés primitifs : elle empruntait ses méthodes à la grande production industrielle moderne, elle travaillait à la chaîne.
Treblinka ne fut pas toujours tel que nous le décrivons. I1 grandit peu à peu, il se développa; de nouveaux «ateliers» vinrent s'ajouter aux trois chambres à gaz du début.  Celles-ci n'étaient pas encore prêtes quand les premiers contingents arrivèrent ; ils furent tués à coups de haches, de marteaux et de matraques : car les S.S., soucieux de laisser les habitants des environs dans l'ignorance de ce qui se passait à Treblinka, ne voulaient pas tirer.  Les trois premières chambres, bétonnées, étaient de petites dimensions : vingt-cinq mètres carrés chacune (cinq sur cinq) et un mètre quatre-vingt-dix de haut ; elles avaient deux portes : l'une par où entraient les vivants; l'autre, très large, - deux mètres et demi environ, - par où on sortait les cadavres.  Les trois chambres reposaient sur un fondement commun.

Le chiffre global de leur capacité de « production» ne répondant pas aux exigences de Berlin, les chefs du camp firent construire l'édifice que nous avons déjà décrit, fiers de diriger la première des fabriques de mort de la Gestapo, plus puissante que Majdanek, Sobibor et Belzyce.
Pendant cinq semaines, sept cents détenus furent occupés à la construction du nouveau combinat de la mort.  Tandis que les travaux battaient leur plein, un contremaître arriva d'Allemagne avec son équipe, et procéda au montage.  Les nouvelles chambres, an nombre de dix, étaient symétriquement disposées des deux côtés d'un large corridor bétonné.  Chacune d'elles avait deux portes : l'une venant du corridor, par où entraient les vivants; l'autre, pratiquée dans le mur opposé et donnant sur un quai, servait à l'évacuation des morts.  Il y avait deux quais - l'un à droite de l'édifice, et l'autre à gauche - d'où partaient des lignes à voie étroite.  Les cadavres, sortis sur les quais et aussitôt chargés sur des wagonnets, roulaient aux immenses fosses tombales que creusaient jour et nuit les excavateurs géants.  Les chambres avaient un sol construit en pente qui descendait du corridor vers les quais.. ce qui permettait de les vider rapidement, tandis que dans la première installation, celle du début, les méthodes étaient lentes et primitives - on emportait les cadavres sur des civières, ou bien on les traînait à l'aide de courroies.

Chaque chambre du nouvel édifice avait huit mètres de long sur sept de large, c'est-à-dire cinquante-six mètres carrés de surface.  Leur superficie totale était donc de cinq cent soixante mètres carrés; en comptant les soixante-quinze mètres carrés des trois chambres du début, Treblinka disposait d'une surface industrielle de mort de six cent trente-cinq mètres carrés.  On entassait dans une même chambre de quatre cents à cinq cents personnes.  Par conséquent, lorsque les dix chambres fonctionnaient à plein, elles anéantissaient à la fois environ quatre mille cinq cents personnes.  En moyenne, les chambres de l'enfer de Treblinka s'emplissaient deux ou trois fois par jour (mais parfois aussi jusqu'à cinq fois).  C'est-à-dire qu'il périssait, rien que dans les nouvelles chambres, en supposant quelles ne s'emplissaient quotidiennement que deux fois, c'est-à-dire en réduisant les chiffres, environ dix mille personnes par jour et trois cent mille par mois.  Pendant treize mois, Treblinka fonctionna tous les jours.  Si même nous supposons quatre-vingt-dix jours d'arrêt pour les réparations ou parce qu'il n'y avait pas de convois, il reste encore dix mois entiers.  A raison de trois cent mille victimes par mois en moyenne, nous obtenons, pour ces dix mois, l'épouvantable chiffre de trois millions; il vient confirmer. nos conjectures du début : trois millions, avions-nous dit, en basant nos calculs sur le nombre - d'ailleurs sciemment réduit des convois qui arrivaient.  Je résume :
Premièrement : au dire des témoins, Treblinka fonctionnait tous les jours; en dépit de leurs habitudes, les Allemands ne se reposaient ni le dimanche, ni même les jours de fête comme la Noël, Pâques ou le nouvel an.
Deuxièmement : le chiffre du chargement des chambres - qui avait fait de Treblinka la plus tristement célèbre de toutes les fabriques de mort - était supérieur à celui que nous avons donné.  Il arrivait en effet qu'on entassât dans chacune d'elles jusqu'à sept cents et même huit cents personnes.  D'ordinaire on jetait les enfants et les faibles sur les têtes des adultes littéralement pressés les uns contre les autres.
Troisièmement : j'ai compté que cela se passait deux fois par jour, alors que tout porte à croire qu'en moyenne, c'était trois fois.  Donc, même en réduisant de beaucoup tous les chiffres, - qu'il s'agisse des convois qui arrivaient à Treblinka ou du nombre des assassinés par chambre, - nous obtenons le chiffre fabuleux, le chiffre monstrueux de trois millions d'exterminés en treize mois !

La mort survenait au bout de dix à vingt minutes.  Les premiers temps, lorsque les nouvelles chambres furent « mises en exploitation » et que les bourreaux, n'ayant pas encore mis au point leur système, se livraient à des expériences de dosage, les victimes soumises à d'horribles souffrances ne mouraient qu'au bout de deux ou trois heures.  Tout au début, les installations foulantes et aspirantes fonctionnant mal, la mort ne survenait qu'après huit et dix heures de tourments.  Différents procédés furent expérimentés.  Le premier, ce fut le refoulement des gaz d'échappement du moteur d'un char lourd affecté aux besoins de la station de Treblinka.  Ces gaz renfermaient de 2 à 3 % d'oxyde de carbone, qui a la propriété de fixer l'hémoglobine du sang pour donner une combinaison durable . la carboxyhémoglobine, infiniment plus stable que l'oxyhémoglobine (combinaison d'oxygène et d'hémoglobine) résultant de l'oxydation, dans les alvéoles pulmonaires, de l'hémoglobine par le contact de l'air.  En quinze minutes, 1'hémoglobine du sang de l'homme se combine étroitement à l'oxyde de carbone, et l'homme respire « à vide », - l'oxygène cesse d'arriver à l'organisme, le coeur bat à se rompre, il chasse vers les poumons le sang qui, empoisonné par l'oxyde de carbone, ne peut plus absorber l'oxygène de l'air.  La respiration se fait sifflante, on voit apparaître les phénomènes qui accompagnent une asphyxie douloureuse, la conscience se voile et l'homme meurt d'une mort analogue à celle que provoque la strangulation.
Le second procédé, le plus fréquemment employé à Treblinka, consistait à aspirer l'air des chambres à l'aide de pompes spéciales, et de même que lorsqu'on l'intoxiquait par l'oxyde de carbone, l'homme mourait alors privé d'oxygène.  Il y avait une troisième méthode, moins employée, mais employée quand même.  Elle consistait à chasser l'air des chambres au moyen de la vapeur.  Le principe ne changeait pas : il s'agissait de priver l'organisme d'oxygène.  Enfin, on avait parfois recours à différentes substances toxiques, mais en somme ce n'était que de l'expérimentation; les méthodes largement appliquées, les méthodes industrielles d'assassinat en masse étaient les deux premières.
L'homme était privé par la brute de tout ce dont il jouissait en vertu de la loi sainte de la vie : on lui avait d'abord ravi sa liberté, sa maison, sa patrie, pour l'emmener dans des lieux déserts, anonymes.  A peine avait-il mis le pied sur le quai de la gare qu'on lui enlevait ses bagages, ses lettres, les photographies de ses proches.  Au delà de l'enceinte du camp, on lui prenait sa mère, sa femme, son enfant.  Puis quand il était nu, on jetait ses papiers au feu : on effaçait son nom.  Enfin, on le poussait dans un corridor au plafond lourd et bas : on lui enlevait le ciel, les étoiles, le vent, le soleil.
Alors, c'était le dernier acte de l'horrible tragédie : l'homme entrait dans le dernier cercle de l'enfer de Treblinka.  Et la porte se refermait. sur lui.  La porte au verrou massif et aux crochets solides.  La porte qu'il était impossible de briser.
Aurons-nous la force de songer à ce qu'éprouvaient, en ces instants suprêmes, ceux qui se trouvaient là ? Ils se taisaient... Entassés les uns sur les autres, la poitrine oppressée, ils étaient inondés de sueur.  Avec effort une voix perçait le silence - celle d'un vieillard peut-être, celle de la Sagesse : « Patience, c'est la fin ! » De la foule expirante, un cri de malédiction jaillissait tout à coup.  Cette malédiction sainte, était-il possible qu'elle ne s'accomplît pas ? Dans un effort surhumain, une mère tentait de faire un peu plus de place à son enfant, d'alléger ses derniers instants par cette dernière sollicitude.  D'une langue qui s'engourdissait, une jeune fille demandait tout à coup : « Mais pourquoi m'étouffe-t-on ? Pourquoi ?... » Vertiges.  La gorge se serrait davantage.  Quels tableaux passaient alors devant les yeux vitreux des mourants ? Etaient-ce des scènes d'enfance, les jours heureux de la paix ? Ou bien le dernier voyage si douloureux, - le visage narquois du S.S. sur le quai de la gare : « Voilà pourquoi il riait !... » Chavirement de la conscience, minutes de souffrance atroce.
Non, on ne peut s'imaginer ce qui se passait dans la chambre !... Les corps morts, restés ,debout, se refroidissaient peu à peu.  Au dire des témoins, les enfants étaient ceux qui conservaient le plus longtemps leur souffle.

Au bout de vingt à vingt-cinq minutes, les acolytes de Schmidt jetaient un coup d'oeil par le judas.  Le moment était venu d'ouvrir les portes qui donnaient sur les quais.  Des détenus. en combinaison, talonnés par les S.S., procédaient au « nettoyage ». Comme le plancher s'inclinait vers le quai, de nombreux cadavres y roulaient d'eux-mêmes.  Ceux qui travaillaient au «nettoyage» des chambres m'ont raconté que les visages des morts étaient franchement jaunes et que 70 % environ avaient du sang sur la bouche et sous le nez.  Aux physiologues d'expliquer cela.  Des S.S., tout en bavardant, examinaient les cadavres.  Si quelqu'un était encore vivant, gémissait ou remuait, on l'achevait d'un coup de revolver.  Puis des équipes armées de pinces de dentistes arrachaient aux morts leurs dents d'or ou de platine.  Celles-ci étaient triées et expédiées en Allemagne dans des caisses.  S'il avait été plus avantageux ou plus commode d'arracher les dents aux vivants, les S.S. n'auraient pas hésité à le faire, mais il était plus facile et plus simple d'opérer sur des cadavres.

Les corps étaient ensuite chargés dans des wagonnets et transportés vers d'immenses fosses.  On les y déposait en rangs serrés.  Et la fosse restait ouverte, attendait... Pendant qu'on évacuait les cadavres, le Scharführer de service aux transports recevait, par téléphone, un ordre bref.  Il lançait un coup de sifflet le signal au mécanicien - et une nouvelle rame de vingt wagons roulait lentement vers le quai où se dressait la maquette de la gare d' « Ober-Majdan ». Trois ou quatre mille hommes portant des valises, des baluchons, des paquets de nourriture, descendaient sur le quai.  Les mères avaient leurs nourrissons dans les bras.  Les enfants se serraient contre leurs parents et promenaient à la ronde des regards curieux.  Cette place foulée par des millions de pieds avait quelque chose d'inquiétant, de tragique.  Pourquoi, passé le quai, la voie s'interrompait-elle tout à coup ? Pourquoi cette herbe jaune et ces barbelés de trois mètres de haut ?...
Tout était calculé pour que les malheureux s'engagent sur la « route d'où l'on ne revient plus » juste au moment où les derniers cadavres, extraits des chambres à gaz, roulaient vers la fosse qui restait ouverte et attendait.
Assis à son bureau encombré de schémas, le commandant du camp téléphonait à la station, et un nouveau convoi, encadré de S.S., s'avançait dans le grincement de ses soixante wagons, entre deux rangées de pins.
Les formidables excavateurs travaillaient sans cesse, creusant nuit et jour des fosses nouvelles, longues de plusieurs centaines de mètres, et dont on ne voyait pas le fond.  Des fosses qui restaient ouvertes, qui attendaient, mais pas longtemps.

A la fin de l'hiver de 1943, Himmler arriva en avion à Treblinka, accompagné d'une suite de gros fonctionnaires de la Gestapo.  Le groupe atterrit à proximité du camp où il pénétra, sur deux autos, par l'entrée principale.  La plupart des nouveaux arrivants portaient l'uniforme, mais quelques-uns, peut-être des experts, étaient des civils en pelisse et en chapeau.  Himmler inspecta le camp, et l'un de ceux qui l'ont vu nous raconte que le ministre de la mort s'approcha d'une énorme fosse et la considéra longuement en silence, tandis que ceux qui l'accompagnaient se tenaient en arrière, à quelque distance de cette tombe colossale déjà à moitié remplie de cadavres : Treblinka était l'entreprise la plus importante du Konzern de Himmler.  Le Reichsführer des S.S. reprit l'avion le jour même, mais après avoir donné au commandement du camp un ordre qui rendit perplexes et le Hauptstürmführer baron von Pfein, et son adjoint Korol, et le capitaine Franz : il fallait procéder sans retard au déterrement des cadavres, les brûler tous jusqu'au dernier, et répandre les cendres dans les champs et sur les routes.  Il y en avait déjà plusieurs millions en terre; la tâche était donc des plus difficiles.  En outre, on ne devait plus enterrer les morts; il fallait les brûler.
Mais pourquoi ce voyage de Himmler et ces ordres catégoriques ? C'est bien simple : l'Armée rouge venait de vaincre à Stalingrad.  Ce fut un coup terrible pour les Allemands, et pour la première fois Berlin se mit à songer aux responsabilités encourues, au châtiment, à l'expiation.  C'est ce qui explique l'arrivée à Treblinka de Himmler lui-même et l'ordre qu'il donna de faire disparaître au plus tôt les traces des crimes perpétrés à soixante kilomètres de Varsovie.  Oui, c'était là le résultat de la victoire des Russes dans la bataille de la Volga.

Himmler avait dit : « Incinérer tous les cadavres. »
Mais les cadavres brûlaient mal (ceux des femmes, il est vrai, se consumaient mieux que les autres), et il fallait beaucoup d'essence et beaucoup d'huile.  L'entreprise était coûteuse.  En somme, on se trouvait dans une impasse.  Mais un spécialiste arriva d'Allemagne, un S.S. corpulent qui frisait la cinquantaine.  Le régime hitlérien en a produit des spécialistes ! Et de toutes sortes : pour l'assassinat des petits enfants, pour la strangulation, pour la construction de chambres à gaz et pour la destruction, scientifiquement organisée, de grandes villes en l'espace d'un jour.  Il s'en trouva un aussi pour l'exhumation et l'incinération rapides de millions de cadavres.
Il vint à Treblinka et dirigea la construction de fours.  Des fours d'un type spécial, car ni le crématorium de Lublin, ni aucun autre, n'eût été capable de brûler en un laps de temps aussi court une telle quantité de corps.  Un excavateur creusa une fosse longue de deux cent cinquante à trois cents mètres, large de vingt à vingt-cinq mètres, profonde de cinq mètres.  Trois rangées de petites colonnes équidistantes en béton armé, hautes de cent à cent vingt centimètres, furent construites au fond et servirent d'appui aux poutres d'acier que l'on disposa tout le long de la fosse.  Sur ces poutres, et transversalement, on installa des rails, à cinq-sept centimètres l'un de l'autre.  On eut ainsi les grilles géantes d'un four cyclopéen.  Une nouvelle ligne à voie étroite conduisait des fosses communes à ce premier four, auquel il s'en ajouta bientôt un deuxième, puis un troisième de mêmes dimensions.  Chacun d'eux pouvait recevoir à la fois de trois mille cinq cents à quatre mille cadavres.

On fit venir un second « Bagger », - excavateur géant, - puis un autre encore.  On travaillait nuit et jour.  Ceux qui étaient occupés à l'incinération des cadavres racontent que les fours faisaient songer à de prodigieux volcans; la chaleur terrible qu'ils dégageaient brûlait les visages; la flamme qu'ils vomissaient atteignait huit et dix mètres; des colonnes de fumée noire, dense et grasse, montaient dans le ciel et se déployaient en un lourd rideau immobile.  A trente ou quarante kilomètres à la ronde, les habitants des villages voyaient cette flamme s'élever, la nuit, au-dessus de la sapinière qui entourait le camp.  Une odeur de chair brûlée était partout.  Quand le vent soufflait en direction du camp polonais, situé à trois kilomètres de là, l'air y devenait irrespirable.  L'incinération des cadavres occupait huit cents détenus, nombre supérieur à celui des ouvriers employés aux hauts fourneaux ou aux fours Martin de n'importe quelle grosse usine métallurgique.  Pendant huit mois, cette monstrueuse entreprise fonctionna nuit et jour, mais sans arriver à faire disparaître tous les cadavres enterrés là.  Il est vrai que de nouveaux contingents de condamnés à mort continuaient d'arriver.  D'où, pour les fours, un surcroît de travail.

Il en venait de Bulgarie, que S.S. et wachmanns attendaient avec impatience.  Car trompés par les Allemands et le gouvernement fasciste bulgare d'alors, ces gens, ignorants du sort qui les attendait, amenaient avec eux quantité d'objets de valeur, d'excellents produits alimentaires, du pain blanc.  Il en venait de Grodno et de Bialystok, du ghetto de Varsovie qui s'était soulevé; il en venait également d'autres points de la Pologne : c'étaient des soldats, des ouvriers et des paysans polonais insurgés.  Un contingent de Bohémiens arriva de Bessarabie : environ deux cents hommes et huit cents femmes et enfants.  Ils avaient fait la route à pied, suivis de leurs roulottes; on les avait trompés, eux aussi, et ils n'étaient escortés que de deux gardiens qui ne se doutaient pas que ces gens allaient à la mort.  On rapporte que les Bohémiens battirent des mains d'admiration devant le bel édifice des chambres à gaz, sans deviner jusqu'au dernier moment le sort qui les attendait, et que cela amusa beaucoup les Allemands.  Les S.S. sévirent cruellement contre les révoltés du ghetto de Varsovie.  Ils mirent à part les femmes et les enfants, qu'ils conduisirent non pas aux chambres à gaz, mais là où brûlaient les cadavres.  On obligea les mères folles d'horreur à conduire leurs enfants parmi les fours où des milliers de corps se tordaient dans la flamme et la fumée; où les cadavres, tels des vivants, s'agitaient et se contractaient; où le ventre des mortes enceintes éclataient sous l'effet de la chaleur; où les enfants, tués avant que de naître, brûlaient dans les entrailles béantes de leurs mères.  Cette vision à laquelle résisterait à peine la raison de l'homme le plus endurci devait avoir un effet cent fois plus terrible sur ces femmes qui tentaient de couvrir de leurs mains les yeux de leurs enfants affolés « Maman, qu'est-ce qu'on va nous faire ?  Est-ce qu'on va nous brûler ? » criaient-ils en se serrant contre elles... Dante, dans son enfer, n'avait rien vu d'aussi affreux.  Après s'être à loisir divertis de ce spectacle, les Allemands brûlaient les enfants.

On éprouve à lire tout cela une impression d'horreur intolérable.  Mais le lecteur peut m'en croire, l'écrire n'est pas moins douloureux.  On me dira peut-être : « Mais qu'est-ce oui vous y oblige ? Pourquoi dépeindre ces monstrueux tableaux ? »
C'est que, même quand elle est terrible, l'écrivain doit dire la vérité, et le lecteur doit la connaître.  Se détourner, fermer les yeux, passer outre, c'est insulter à la mémoire de ceux qui ont péri.  Qui ne connaît la vérité, toute la vérité, ne saura jamais avec quel ennemi, avec quel monstre notre grande, notre sainte Armée rouge avait engagé une lutte à mort.

L' « hôpital », lui aussi, fut réaménagé.  Les premiers temps, on amenait les malades dans l'espace délimité par les branchages.  Après avoir été accueillis par un faux « médecin », ils étaient tués, et leurs cadavres placés sur des civières étaient emportés à la fosse commune.  Par la suite on creusa une grande fosse circulaire.  Tout autour, des sièges très bas étaient disposés, mais si près du bord qu'en s'y asseyant on se trouvait au-dessus de la fosse où brûlaient des cadavres.  On conduisait à l' « hôpital » les malades et les vieillards décrépits; des « infirmiers » les faisaient asseoir sur les sièges d'où ils voyaient les cadavres se tordre dans le feu; puis ces sadiques tiraient à bout portant dans les nuques grises et les dos voûtés, et les pauvres corps s'abattaient dans les flammes.
Nous connaissions toute la pesanteur de l'humour allemand, dont nous n'avons jamais eu une très haute idée.  Mais comment eût-on pu s'imaginer ce que furent à Treblinka l'humour, les divertissements, les plaisanteries des S.S. ?
Ils organisaient des matches de football entre les condamnés à mort; ils les obligeaient à jouer à cache-cache; ils organisaient des choeurs et des danses auxquels ces infortunés devaient prendre part.  Près des casernes allemandes, il y avait une ménagerie : des fauves relativement inoffensifs, des loups et des renards, étaient enfermés dans des cages, alors que les bêtes sauvages les plus hideuses et les plus dangereuses que la terre ait jamais portées allaient et venaient en liberté, et écoutaient la musique assises sur des bancs de bouleau.  Un hymne intitulé Treblinka avait été composé à l'intention des condamnés à mort :

Für uns giebt heute nur Treblinka,
Das unser Schicksal ist
  (Nous n'avons rien que Treblinka,
   Elle est notre destin.)

On obligeait des hommes ensanglantés à répéter en choeur, quelques minutes avant leur mort, d'ineptes chansons sentimentales :

...Ich brach das Blümelein
und schenkte es dem schônsten
geliëbten Mâdlein...
(J'ai cueilli la petite fleur
Et je l'ai offerte à ma belle...)

Un jour, le commandant en chef fit retirer d'un lot de nouveaux arrivés quelques enfants dont les parents furent mis à mort; il ordonna de les habiller de beaux vêtements, de les nourrir de sucreries, et il joua avec eux.  Mais cette lubie lui passa au bout de quelques jours, après quoi il les fit tuer.
Une des principales distractions des S.S., c'était de faire subir les pires violences aux femmes jeunes et jolies que l'on mettait à part à chaque nouvel arrivage et que leurs tortionnaires eux-mêmes poussaient, le matin venu, à la chambre à gaz.  C'est ainsi que s'amusaient à Treblinka ceux qui étaient l'appui du régime hitlérien, l'orgueil de l'Allemagne fasciste.

Notez bien que ces individus n'étaient pas d'aveugles exécutants.  Tous les témoins s'accordent à relever chez eux un trait commun : l'amour des raisonnements théoriques, un penchant à philosopher.  Ils se plaisaient à prononcer des discours interminables et à se vanter devant leurs victimes; à expliquer le sens et la portée grandiose de ce qui se faisait à Treblinka, à expliquer en détail pourquoi leur race était supérieure à toutes les autres; ils prononçaient de longues tirades sur le sang allemand, le caractère allemand, la mission des Allemands.  Leur credo était exposé dans les livres de Hitler et de Rosenberg, dans les brochures et les articles de Goebbels.
Après avoir travaillé et s'être divertis comme nous venons de voir, ils s'endormaient du sommeil du juste, sans visions ni cauchemars.  Jamais leur conscience ne les tourmentait, pour cette bonne raison qu'ils n'en avaient point.  Ils faisaient de la gymnastique, veillaient sur leur santé avec un soin jaloux, buvaient du lait, avaient leur confort très à coeur, entouraient leurs logis de jardinets, de somptueuses plates-bandes et de gloriettes.  Ils allaient plusieurs fois par an passer un congé en Allemagne, car leurs supérieurs, estimant qu'ils exerçaient une « profession » des plus malsaines, veillaient à leur santé. Dans leur pays, ils marchaient la tête haute; et s'ils taisaient leur travail ce n'était pas parce qu'ils en avaient honte, mais uniquement parce que, en hommes disciplinés, ils n'osaient violer leur signature, enfreindre leur serment.  Et quand, au bras de leur femme, ils allaient le soir au cinéma et riaient d'un gros rire en faisant sonner les fers de leurs lourdes bottes, il eût été difficile de les distinguer du commun des hommes.  Mais c'étaient des brutes au vrai sens du mot.  Des brutes S.S.

L'été 1943 fut exceptionnellement chaud.  Pas une goutte de pluie, pas un nuage, pas un souffle de vent pendant des semaines.  L'incinération des cadavres se poursuivait; depuis six mois déjà les fours fonctionnaient le jour et la nuit, mais seulement un peu plus de la moitié des morts avaient été brûlés.
Les détenus qui travaillaient à l'incinération des cadavres ne résistaient pas longtemps aux horribles tourments moraux et corporels qu'ils enduraient; on enregistrait de quinze à vingt suicides par jour, et, beaucoup trouvaient la mort en enfreignant délibérément les règlements disciplinaires.
«Recevoir une balle était un luxe», m'a dit un gars de Kossow qui s'est évadé du camp.  Et l'on m'a affirmé qu'être condamné à vivre à Treblinka était mille fois plus horrible que d'y mourir.

On emportait les cendres hors de l'enceinte.  Les paysans du village de Wolka, mobilisés par les Allemands, les chargeaient dans des voitures et les épandaient sur la route qui, longeant le camp de la mort, conduisait au camp disciplinaire des Polonais, et des enfants détenus les étendaient régulièrement sur cette même route à l'aide de pelles.  Ils y trouvaient parfois des pièces d'or, des dents en or fondues.  Les « enfants de la route noire », disait-on en parlant d'eux.  En effet, elle était noire de cendre et pareille à un ruban de deuil.  La roue des autos y faisait un bruit 'très particulier, et quand je l'ai suivie, je croyais entendre sans cesse un bruissement plaintif et sourd comme un gémissement timide.
Ce ruban noir qui, à travers bois et champs, allait du camp de la mort au camp des Polonais, était comme le symbole du terrible destin qui unissait les peuples sous la hache de l'Allemagne hitlérienne.
Les paysans transportèrent les cendres, du printemps 1943 à l'été 1944.  Chaque jour, vingt voitures se rendaient au travail et chacune emportait six on huit fois un chargement de cent vingt-cinq à cent trente kilogrammes.

La chanson Treblinka, que les huit cents personnes travaillant au brûlement des cadavres étaient contraintes de chanter, invitait les détenus à la soumission et à l'obéissance; on leur promettait en échange « un petit, un tout petit bonheur qui brille une minute à peine ». Chose étonnante dans l'enfer de Treblinka, un jour de bonheur se leva en effet.  Mais les Allemands s'étaient trompés - ce n'est ni à la soumission ni à l'obéissance que les condamnés à mort ont dû cette journée.  C'est à la folie des braves.  Un plan de soulèvement avait germé dans l'esprit des détenus.  Ils n'avaient rien à perdre.  Chaque jour était pour eux un jour de tourments.  Ils étaient tous condamnés à mort les Allemands n'épargneraient aucun de ces témoins de leurs horribles forfaits; la chambre à gaz les attendait tous; la plupart y étaient envoyés après quelques jours de travail; des nouveaux arrivés les remplaçaient.  Seuls quelques dizaines d'entre eux ont vécu au camp no 2 non pas quelques heures ou quelques jours, mais des semaines et des mois : c'étaient des ouvriers qualifiés, des charpentiers et des maçons, des boulangers, des tailleurs, des coiffeurs affectés au service des Allemands.  Ce sont eux qui créèrent un comité de soulèvement.  Seuls des êtres voués à la mort, altérés de vengeance et mus par la haine pouvaient dresser un plan aussi téméraire.  Ils ne voulaient pas fuir sans avoir anéanti Treblinka.  Dans les baraquements des ouvriers des armes apparurent : des haches, des couteaux, des matraques.  Mais à quel prix ! Que de risques à encourir pour se procurer chaque hache, chaque couteau ! Que de patience, de ruse et d'adresse pour dissimuler tout cela dans les baraques, à l'abri des perquisitions.  Les détenus se procurèrent de l'essence pour mettre le feu au camp.  Comment firent-ils pour accumuler toute cette essence qui disparaissait sans laisser de trace, comme si elle se fût volatilisée ? Ils durent déployer des efforts surhumains, faire des prodiges d'ingéniosité, de volonté et d'audace.  Enfin, ils creusèrent une grande galerie sous le baraquement qui servait d'arsenal à leurs bourreaux.  C'était une entreprise d'une audace insensée, mais le dieu de la hardiesse était avec eux.  Ils enlevèrent vingt grenades, une mitrailleuse, plusieurs carabines et pistolets qui disparurent dans des cachettes profondes.  Les conspirateurs formaient des groupes de cinq.  Ils mirent au point dans ses moindres détails leur formidable plan de révolte.  Chaque groupe avait sa mission particulière, qu'il devait exécuter avec une rigueur mathématique et qui était d'une témérité folle.  Le premier devait prendre d'assaut les tours où veillaient les wachmanns avec leurs mitrailleuses; le second attaquerait par surprise les sentinelles qui allaient et venaient entre les places; le troisième s'emparerait des autos blindées; le quatrième couperait les fils téléphoniques; le cinquième se rendrait maître des casernes; le sixième pratiquerait des passages parmi les barbelés; le septième établirait un pont au-dessus des fossés antichars; le huitième arroserait d'essence les bâtiments du camp et les incendierait; le neuvième détruirait tout ce qui pouvait être rapidement détruit.

On avait même prévu qu'il faudrait de l'argent aux évadés : un médecin de Varsovie s'occupait d'en rassembler.  Mais un jour un Scharführer remarqua une épaisse liasse de billets de banque qui sortaient de sa poche : c'étaient de nouvelles sommes que le docteur se préparait à mettre en lieu sûr.  Le Scharführer avertit aussitôt Kurt Franz lui-même c'était là un fait insolite, un cas extraordinaire, et Franz voulut procéder en personne à l'interrogatoire du médecin.  Il flairait quelque chose de louche : à quoi bon tout cet argent chez un condamné à mort ? Franz commença l'interrogatoire avec assurance, sans se hâter : existait-il sur terre un homme qui sût torturer comme lui ? Mais le médecin trompa l'attente du Hauptmann : il absorba du poison.  L'un de ceux qui participèrent à l'insurrection m'a dit que jamais on n'avait mis à Treblinka tant de zèle à vouloir sauver la vie d'un homme.  Franz sentait qu'en mourant le docteur emporterait dans la tombe un important secret.  Mais le poison allemand agit sûrement : le secret ne fut pas trahi.
A la fin de juillet, la chaleur devint étouffante.  Quand on ouvrait les fossés une épaisse vapeur s'en échappait comme de gigantesques chaudières.  L'horrible puanteur et la chaleurdes fours tuaient les ouvriers; ceux qui transportaient les cadavres tombaient épuisés sur les grilles des fours.  Des milliards de mouches, lourdes et repues, noircissaient le sol et vrombissaient dans l'air.  On était en train de brûler les cent mille derniers cadavres.

Le soulèvement fut fixé au 2 août.  Un coup de revolver servit de signal.  Cette oeuvre sainte fut couronnée d'un plein succès.  Une flamme nouvelle monta dans l'air : non plus la flamme lourde, grasse et pleine de fumée des cadavres brûlés, mais le feu clair, vif et ardent de l'incendie.  Les constructions du camp flambèrent.  Et il semblait aux révoltés que c'était le soleil qui, sorti de son orbe, brûlait au-dessus de Treblinka, célébrant le triomphe de la liberté et de l'honneur.
Des coups de feu claquaient; les mitrailleuses crépitaient sur les tours prises par les révoltés.  Les explosions des grenades éclataient, joyeuses et claires comme un carillon de la Vérité.  Les bâtiments s'effondraient dans un fracas retentissant; le sifflement des balles couvrait le bourdonnement des mouches.  Et l'on voyait, dans l'air transparent, s'abattre les haches rougies; le sang impur des S.S. abreuvait le sol dans l'enfer de Treblinka, sous un ciel en fête, un ciel bleu, triomphant, ruisselant de lumière.  L'heure de l'expiation avait sonné.  Alors, on vit se reproduire l'histoire vieille comme le monde : ceux qui avaient clamé la supériorité de leur race, ceux qui hurlaient : « Achtung ! Mützen ab » (Attention ! Chapeaux bas !); ceux qui, de leur voix tonnante de maîtres, ordonnaient : « Alle r-r-r-r-raus (Tout le monde dehors !) » pour faire sortir les Varsoviens de leurs maisons et les conduire au supplice; ceux qui n'avaient jamais douté de leur toute-puissance quand il s'agissait d'exterminer des millions de femmes et d'enfants, ne furent plus que des lâches, des reptiles tremblants qui imploraient leur grâce dès qu'il fallut livrer une lutte véritable, une lutte à mort.  Affolés, ils couraient comme des rats, sans plus songer à leur diabolique système de défense, oubliant qu'ils avaient des armes.  Mais à quoi bon s'étendre sur ces faits qui n'étonneront personne ?
Deux mois et demi plus tard, le 14 octobre 1943, un soulèvement éclata au camp de la mort de Sobibor; il avait été organisé par un prisonnier de guerre soviétique, un commissaire politique du nom de Sachko, originaire de Rostov.  Comme à Treblinka, des hommes à demi morts de faim eurent raison de plusieurs centaines de brutes S.S. gorgées de sang.  Ils tuèrent leurs gardiens à l'aide de haches grossières qu'ils avaient faites eux-mêmes dans les forges du camp; beaucoup n'avaient pour toute arme que du sable fin dont Sachko avait ordonné qu'on se remplit les poches pour rejeter aux yeux des sentinelles... Mais ceci non plus n'étonnera personne.
A peine les révoltés, après un adieu muet aux cendres des morts, eurent-ils franchi les barbelés et quitté Treblinka en flammes, que de tous côtés des troupes de S.S. et de policiers les poursuivaient.  Des centaines de chiens furent lancés à leurs trousses.  L'aviation fut mobilisée.  On se battit dans les bois, dans les marais, et peu nombreux furent les révoltés qui en réchappèrent.

Treblinka avait cessé d'exister.  Les Allemands incinérèrent les cadavres qui restaient encore, démolirent les bâtiments de briques, enlevèrent les barbelés, brûlèrent ce qui subsistait des baraques de bois.  Ils firent sauter ou emportèrent les installations, firent disparaître les fours, retirèrent les excavateurs, comblèrent les innombrables fossés.  Rien ne resta du bâtiment de la gare.  Enfin ils démontèrent les voies, enlevèrent les traverses.  On sema du lupin sur l'emplacement du camp, et un certain Streben s'y construisit une petite maisonnette.  Aujourd'hui elle n'existe plus : elle a été brûlée elle aussi.
Quel était donc le but des Allemands ? Faire disparaître les traces des millions d'assassinats perpétrés dans l'enfer de Treblinka ?  Mais croyaient-ils vraiment que c'était possible ? Espéraient-ils pouvoir fermer la bouche à des milliers de témoins qui avaient vu les trains de condamnés, partis de tous les points de l'Europe, s'acheminer vers la fabrique de mort ? Faire oublier la lourde flamme macabre, la fumée qui pendant huit mois monta dans le ciel et que voyaient nuit et jour les habitants de dizaines de bourgs et de villages ?  Supprimer treize mois d'horribles clameurs poussées par des femmes et des enfants, et que les paysans de Wolka ont encore dans les oreilles ? Contraindre au silence les paysans qui pendant une année ont transporté des cendres humaines du camp sur les routes avoisinantes ? Obliger à se taire ceux qui ont vu et qui apportent des témoignages précis et concordants sur chaque S.S., chaque wachmann; ceux qui permettent de reconstituer pas à pas, heure par heure, le journal de Treblinka ?  A ceux-là personne ne criera plus : « Mützen ab ! »; personne ne les entassera dans des chambres à gaz.  Himmler n'a plus de pouvoir sur ses acolytes qui, tête basse et tiraillant de leurs doigts tremblants le bord de leur veste, retracent d'une voix sourde et monotone l'histoire de leurs crimes qu'on croirait provoqués par la folie ou le délire.  Un officier soviétique qui porte le ruban vert de la médaille de Stalingrad enregistre l'aveu des assassins.  La sentinelle aux lèvres serrées qui se tient à la porte a, elle aussi, la médaille de Stalingrad; son visage maigre, hâlé par les vents, est grave et sévère.  C'est le visage même de la justice du peuple.  Le symbole n'est-il pas saisissant ?  C'est une armée victorieuse à Stalingrad qui est venue à Treblinka, près de Varsovie.  Si Heinrich Himmler s'est ému en février 1943, s'il est venu en avion à Treblinka, s'il a donné l'ordre de construire des fours, de brûler les cadavres, de faire disparaître les traces, ce n'était pas sans raison.  Mais ce fut sans résultat.  Les défenseurs de Stalingrad sont arrivés à Treblinka : la route de la Volga à la Vistule a été courte.  Aujourd'hui, le sol même de Treblinka refuse d'être complice des crimes perpétrés par ces monstres : il vomit des ossements, des objets ayant appartenu aux morts et que les hitlériens avaient voulu y cacher.

Nous sommes arrivés au camp de Treblinka au début de septembre, treize mois après le soulèvement.  La fabrique de mort a fonctionné treize mois, et pendant treize mois les Allemands se sont appliqués à en effacer les traces.
Tout est calme.  A peine si l'on entend bruire le sommet des pins, le long de la voie ferrée.  Ces pins, ce sable, cette vieille souche, des millions d'yeux les ont regardés des wagons qui s'avançaient lentement vers le quai.  On entend crisser doucement la cendre, les scories pulvérisées sur la route noire, bordée soigneusement, à la manière allemande, de pierres peintes en blanc.  Nous entrons dans le camp, nous foulons le sol de Treblinka.  Les cosses de lupin se fendent dès qu'on les touche, avec un tintement léger; des millions de graines se répandent sur la terre.  Le bruit qu'elles font en tombant et celui des cosses qui s'entr'ouvrent se fondent en une mélodie triste et douce, comme si nous arrivait du fond de la terre - lointain, ample et mélancolique - le glas de petites cloches.  La terre ondule sous les pieds, molle et grasse comme si elle avait été arrosée d'huile de lin - la terre sans fond de Treblinka, houleuse comme une mer.  Cette étendue déserte qu'entourent des barbelés a englouti plus d'existences humaines que tous les océans et toutes les mers du globe depuis qu'existe le genre humain.
La terre rejette des fragments d'os, des dents, divers objets, des papiers.  Elle ne veut pas être complice.
Les choses s'échappent du sol qui se fend, de ses blessures encore béantes : chemises à moitié consumées, culottes, chaussures, porte-cigares verdissants, rouages de montres, canifs, blaireaux, chandeliers, chaussons en d'enfants à pompons rouges, serviettes brodées d Ukraine, dentelles, ciseaux, dés, corsets, bandages.  Plus loin des monceaux d'ustensiles : timbales d'aluminium, tasses, poêles, casseroles, marmites, pots, bidons, cantines, gobelets d'enfant en ébonite... Plus loin encore, une main semble avoir tiré de la terre boursouflée des passeports soviétiques à demi carbonisés, des carnets de route en bulgare, des photographies d'enfants de Varsovie et de Vienne, des lettres puériles, des vers écrits sur la feuille jaune d'un livre d'heures, des cartes de ravitaillement d'Allemagne... Et partout des flacons à parfum, verts, bleus ou roses... Une horrible odeur de décomposition règne en ces lieux, dont rien n'a pu triompher : ni le feu, ni le soleil, ni les pluies, ni la neige, ni les vents.  Et toutes ces choses sont devenues la proie d'essaims de moucherons.
Nous continuons d'avancer sur cette terre où le pas s'enfonce; tout à coup, nous nous arrêtons.  Des cheveux épais, ondulés, couleur de cuivre, de beaux cheveux de jeunes filles piétinés, puis des boucles blondes, de lourdes tresses noires sur le sable clair, et d'autres, d'autres encore.  Le contenu d'un sac, d'un seul sac de cheveux, a dû se répandre là... C'était donc vrai !  L'espoir, un espoir insensé, s'effondre : ce n'était pas un rêve !  Les cosses de lupin continuent de rendre leur son clair et les graines de tomber, et on croirait toujours entendre monter de dessous terre le glas d'un nombre infini de petites cloches.  Il semble que le coeur va cesser de battre, contracté par une amertume, une douleur, une angoisse trop fortes.

Des savants, des sociologues, des criminalistes, des psychiatres, des philosophes se demandent comment tout cela a pu se produire.  Doit-on en rechercher la cause dans certains traits organiques, l'hérédité, l'éducation, le milieu, les conditions extérieures, une fatalité historique, la volonté criminelle des dirigeants ?  Les embryons du racisme, qui semblaient si comiques, exposés par des professeurs charlatans et d'indigents théoriciens de clocher dans l'Allemagne du siècle dernier; le mépris du philistin allemand pour le Russe, le Polonais, le Juif, le Français, l'Anglais, le Grec, le Tchèque; cette outrecuidante conviction, toute gratuite, de la supériorité des Allemands sur les autres peuples, placidement raillée par les publicistes et les humoristes, tout cela brusquement, en l'espace de quelques années, a dépouillé ses traits « enfantins » et pris les proportions d'un péril mortel pour l'humanité, la vie et la liberté; tout cela a été une source de souffrances incroyables, a fait couler des fleuves de sang et multiplié le crime; certes, il y a là matière à réflexion !

Des guerres comme celle-ci sont horribles.  Mais c'est trop peu aujourd'hui de parler de la responsabilité de l'Allemagne.  Disons-nous bien que tous les peuples, que chaque citoyen du monde répond de l'avenir.
Aujourd'hui chacun est tenu, devant sa conscience, devant son fils et devant sa mère, devant sa Patrie et devant l'humanité, de répondre, de toute son âme et de toute sa pensée, à la question suivante : d'où vient le racisme ?  Que faut-il pour que le nazisme, l'hitlérisme ne renaissent jamais plus, ni d'un côté ni de l'autre de l'Océan?
L'idée impérialiste de « supériorité » nationale, raciale, etc., a logiquement conduit les hitlériens à créer les camps de Majdanek, Sobibor, Belzyce, Oswiencim, Treblinka.
N'oublions pas que de cette guerre les fascistes garderont non seulement l'amertume de la défaite, mais aussi le voluptueux souvenir des assassinats en masse aisément effectués.
C'est ce que doivent se rappeler, âprement et jour après jour, ceux à qui sont chers l'honneur, la liberté et la vie de tous les peuples, de toute l'humanité.

Vassili Grossmann

Littérature soviétique - Carnets de guerre de Vassili Grossman (Calmann-Lévy, présenté par Antony Beevor et Luba Vinogradova) - Suivi de Treblinka
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