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29 juillet 2019 1 29 /07 /juillet /2019 07:23

 

Texte collectif. 

Deux unes du Parisien parues cette semaine donnent une bien piteuse image des enseignant.e.s et de leurs missions. La première s’intitule « Éducation : les profs français rois du chahut », la seconde a pour titre « Discipline : les profs français bonnets d’âne ».

Peu importe le contenu sans intérêt des articles en question, que bien peu de gens liront au demeurant. Le mal est déjà fait à travers ces deux unes, qui circulent sur tous les réseaux sociaux de manière virale et délivrent un message sans ambiguïté : on retrouve dans ces unes tous les ingrédients classiques du « prof-bashing », sous forme de retournement du stigmate, avec notamment :

– Une profession tournée en ridicule, dans les articles comme dans les illustrations.

– Des enseignant.e.s rendu.e.s seul.e.s responsables, pour ne pas dire maîtres d’œuvre, d’une situation que pourtant ils/elles subissent, en étant qualifié.e.s de « rois du chahut ».

– Des journalistes qui ne se sont pas demandé une seconde quels seraient les effets de ces unes sur les jeunes, les personnels ou le climat scolaire. En traitant l’information sous cet angle, ils ne font qu’encourager l’autoréalisation de la prophétie : comment les enseignant.e.s pourraient-ils/elles être respecté.e.s par les élèves dans une société où l’on se plaît à bafouer à ce point leur image ?

– Un discours implicite qui ne trompe personne : s’agit-il de décrédibiliser encore un peu plus l’école publique afin de pousser au maximum les fuites vers le privé, ce qui a toujours été la feuille de route de Jean-Michel Blanquer, bien aidé en cela par certains journaux décidément très complaisants, qui ont toujours fait un usage immodéré du sensationnel pour faire vendre, et peu importent les conséquences ?

– Des références à une école d’un autre âge à travers les « bonnets d’âne », qui n’existent plus depuis longtemps. Décidément, tout est bon pour ringardiser l’image des services publics, surtout quand on veut s’en débarrasser.

– Un discours sur l’école qui se limite depuis des mois au maintien de l’« ordre » et peu importent les sujets de fond, comme par exemple le contexte social, les contenus de savoir, les moyens, les réformes, la transmission des apprentissages…

– La négation des relations dialectiques qui existent entre la nation et son système éducatif : si l’école exerce une influence sur la société, l’inverse est également vrai ! Alors qu’on nous assène en permanence des injonctions sur « l’école qui devrait s’adapter au monde extérieur », on peut regretter que le fonctionnement de ce « monde extérieur » s’inspire aussi peu de ce qui se passe dans l’école. Ce qui, pourtant, lui serait hautement bénéfique.

Bien sûr, ces unes ne surgissent pas par hasard. Elles tombent même tout à fait à point, alors que le gouvernement multiplie les opérations de propagande en faveur de son fameux service national universel (SNU), conçu comme LA solution à ce prétendu « chahut » anomique : en effet, quoi de mieux que des militaires pour faire enfin « régner l’ordre » en se substituant à des enseignant.e.s définitivement étiqueté.e.s comme « défaillant.e.s » ? Ce SNU largement décrié est un dispositif dans lequel le gouvernement a investi 1,5 milliard d’euros d’« argent magique », ce qui représenterait l’équivalent de 50 000 postes d’enseignant.e.s, au moment où l’école publique subit une des pires saignées budgétaires de son histoire ainsi que des réformes calamiteuses qui sont en train de la détruire. Ces unes surgissent aussi au moment où est débattu à l’Assemblée le principe de l’imposition d’une semaine de formation pour tous les enseignant.e.s en dehors du temps de service, ce qui représente une nouvelle dégradation de nos conditions d’exercice.

Alors que la souffrance au travail devient de plus en plus préoccupante chez les personnels, alors que les maladies professionnelles, les burn out, les démissions et les suicides se multiplient de façon alarmante, le Parisien ne trouve rien de mieux que de stigmatiser encore plus la profession. Quel degré d’irresponsabilité ou d’inconscience faut-il avoir atteint pour en arriver là ? Les journalistes du Parisien mesurent-ils seulement les conséquences de ce qu’ils écrivent ? Le Parisien semble également ignorer que le sort des élèves est toujours étroitement lié à celui des enseignant.e.s : en s’attaquant aux un.e.s, on met toujours les autres en péril.

Au fond, tout se tient : si le message est cohérent, les choix budgétaires le sont aussi. « Voilà une classe qui se tient sage », disait un policier aux lycéens de Mantes-la-Jolie agenouillés par terre les mains sur la tête. Ailleurs, ce sont des gendarmes qui sont recrutés comme personnels de direction. Cette obsession lancinante pour l’ordre ne résoudra pourtant rien, ni l’échec scolaire, ni les fractures sociales, ni les discriminations, ni les incivilités. Elle ne remplacera jamais une action éducative ambitieuse et digne de ce nom.

Pendant ce temps, le programme de collège inclut plusieurs semaines d’« éducation aux médias », au cours desquelles les enseignant.e.s construisent patiemment des démarches pour inciter les élèves à s’intéresser à l’actualité et à la presse écrite ou audiovisuelle, tout en étant régulièrement traîné.e.s dans la boue par toute une partie de cette presse. Décidément, notre vie professionnelle ne manque pas de paradoxes. Un grand merci au Parisien pour ses unes racoleuses, tendancieuses et scandaleusement orientées, qui donnent une vision injuste et tronquée de la réalité. Autant de merveilleux supports pédagogiques qui nous seront bien utiles pour illustrer nos cours sur la désinformation.

Texte élaboré par le réseau école du PCF

 

 

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Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans POLITIQUE NATIONALE
29 juillet 2019 1 29 /07 /juillet /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 8 - Qu'est-ce qu'être communiste? - Manifeste du Parti communiste (1848)

Karl Marx 1818-1883

Théorie révolutionnaire

Manifeste du Parti communiste (1848) - II. Prolétaires et communistes

Qu'est-ce qu'être communiste?

" Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ?

Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers.

Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat.

Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les partis ouvriers : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde.

Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux. L'abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu'ici n'est pas le caractère distinctif du communisme.

Le régime de la propriété a subi de continuels changements, de continuelles transformations historiques.

La Révolution française, par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la propriété bourgeoise

Ce qui caractérise le communisme, ce n'est pas l'abolition de la propriété en général, mais l'abolition de la propriété bourgeoise.

Or, la propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode production et d'appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres.

En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée.

On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, fruit du travail de l'individu, propriété que l'on déclare être la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle.

La propriété personnelle, fruit du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise qu'est la propriété du petit bourgeois du petit paysan ? Nous n'avons que faire de l'abolir, le progrès de l'industrie l'a abolie et continue à l'abolir chaque jour.

Ou bien veut-on parler de la propriété privée d'aujourd'hui, de la propriété bourgeoise ?

Mais est-ce que le travail salarié, le travail du prolétaire crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le capital, c'est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s'accroître qu'à la condition de produire encore et encore du travail salarié, afin de l'exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se meut entre ces deux termes antinomiques; le Capital et le Travail. Examinons les deux termes de cette antinomie.

Etre capitaliste, c'est occuper non seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l'activité en commun de beaucoup d'individu, et même, en dernière analyse, que par l'activité en commun de tous les individus, de toute la société.

Le capital n'est donc pas une puissance personnelle; c'est une puissance sociale.

Dès lors, si le capital est transformé en propriété commune appartenant à tous les membres de la société, ce n'est pas une propriété personnelle qui se change en propriété commune. Seul le caractère social de la propriété change. Il perd son caractère de classe.

Arrivons au travail salarié.

Le prix moyen du travail salarié, c'est le minimum du salaire, c'est-à-dire la somme des moyens de subsistance nécessaires pour maintenir en vie l'ouvrier en tant qu'ouvrier. Par conséquent, ce que l'ouvrier s'approprie par son labeur est tout juste suffisant pour reproduire sa vie ramenée à sa plus simple expression. Nous ne voulons en aucune façon abolir cette appropriation personnelle des produits du travail, indispensable à la reproduction de la vie du lendemain, cette appropriation ne laissant aucun profit net qui confère un pouvoir sur le travail d'autrui. Ce que nous voulons, c'est supprimer ce triste mode d'appropriation qui fait que l'ouvrier ne vit que pour accroître le capital, et ne vit qu'autant que l'exigent les intérêts de la classe dominante. Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est qu'un moyen d'accroître le travail accumulé. Dans la société communiste le travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et d'embellir l'existence des travailleurs.

(...)

En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité.

Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot.

Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l'uniformité de la production industrielle et les conditions d'existence qu'ils entraînent.

Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation.

Abolissez l'exploitation de l'homme par l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation.

Du jour où tombe l'antagonisme des classes à l'intérieur de la nation, tombe également l'hostilité des nations entre elles".

lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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29 juillet 2019 1 29 /07 /juillet /2019 05:54

 

Trump est égotiste, raciste, mais il n’est pas fou. Le culte de la personnalité qu’il suscite, sa stratégie d'omniprésence médiatique, sa brutalité, sont typiques des régimes autoritaires, estime Ruth Ben-Ghiat, professeure d’histoire à la New York University, spécialiste du fascisme.

New York (États-Unis), de notre correspondant.– « Go back. » Donald Trump a choqué de nombreux Américains avec une série de tweets contre quatre congresswomen, toutes des femmes de couleur de nationalité américaine. Ces élues de la gauche du parti démocrate, Trump les a enjointes à « rentrer » dans « les endroits totalement en faillite et infestés de crimes d’où elles viennent ».

Mercredi 17 juillet, en meeting en Caroline du Nord, Trump a laissé ses supporteurs chanter « Renvoyez-la » à destination de la représentante Ilhan Omar, élue au Congrès et d'origine somalienne. Pour Ruth Ben-Ghiat, spécialiste du fascisme et professeure à la New York University, il s'agit bien d'une « escalade notable » vers un régime de plus en plus autoritaire, qui emprunte des éléments au fascisme. Donald Trump a d'ailleurs récidivé en s'en prenant à l'élu noir de Baltimore (Maryland) Elijah Cummings, président de la Commission de la justice à la Chambre des représentants.

 

En 1989, Donald Trump achète une page de publicité dans le New York Times pour réclamer la condamnation à mort de cinq jeunes hommes noirs après une agression à Central Park. Ils seront plus tard innocentés.

 

Après le « Renvoyez-la » chanté par ses partisans à l’attention d’Ilhan Omar, Donald Trump a fait mine de s’excuser. Mais il ne s’agit pas de ses premiers propos racistes, loin de là. Quelle est la différence cette fois ?

Ruth Ben-Ghiat : C’est une escalade notable. Le racisme a toujours fait partie de l’ADN de Donald Trump, depuis des décennies, alors qu'il était homme d'affaires à New York [la mini-série Dans leur regard, diffusée actuellement sur Netflix, rappelle que Trump avait acheté en 1989 une page de publicité dans le New York Times pour exiger la condamnation à mort de cinq jeunes Noirs accusés, à tort, du meurtre d’une joggeuse à Central Park. Le New York Times rappelle aussi ses saillies racistes dans The Apprentice, la téléréalité qui l’a rendu célèbre – ndlr].

Mais en tant que président, il n'avait jamais désigné ainsi une personne de couleur par son nom. Tout en Ilhan Omar, Noire, ancienne réfugiée, musulmane, enrage les nationalistes blancs. Venant du président des États-Unis, il s'agit d'une immense menace, une menace physique, qui met en danger la sécurité d'une élue du Congrès. Trump cherche à faire d'Omar le symbole de tout ce que l'Amérique est censée détester.

Meeting de Trump à Greenville (Caroline du Nord), le 17 juillet. Il laisse la foule clamer « Renvoyez-là » à propos d'Ilhan Omar, représentante élue au Congrès, réfugiée née en Somalie, naturalisée américaine. © PBS

 

Ce régime est-il en train d'évoluer vers quelque chose qui n'est déjà plus une démocratie ?

Aux États-Unis, nous avons eu la ségrégation, les lois racistes dans le Sud. Mais nous n'avons pas été occupés par les nazis, nous n'avons pas eu de régime communiste, pas de coup d'État militaire. Notre idée d'un régime autoritaire, ce sont les Chemises noires de Mussolini, un coup d'État, etc.

Les Américains ont donc du mal à concevoir qu'un régime autoritaire peut en réalité s'installer peu à peu, même avec une apparence de démocratie, comme c'est par exemple le cas avec Orbán et Poutine. Mais il est indéniable que Trump emprunte au fascisme. Prenons par exemple son comportement pendant les meetings, sa relation à la foule, la façon dont il laisse son auditoire exprimer sa joie d'avoir un ennemi. Cette joie de la haine, autorisée par l'État, c'est extrêmement puissant. 

 

Faut-il donc parler de moment fasciste – c'est le mot qu'a utilisé Ilhan Omar en réponse à l'attaque présidentielle ? Ou bien « juste » d'une escalade raciste, une de plus ?

Les gens attendent souvent un signe magique où l'on pourrait dire, « ça y est, le fascisme est arrivé ». Mais cela ne se passe pas comme ça. Clairement, la façon dont il orchestre la foule lors de ses meetings, la désignation d'une cible, les tweets haineux, l'absence quasi totale de réaction au sein du parti républicain, tout cela marque une évolution, un durcissement, qui était d'ailleurs prévisible.

Trump a très tôt exigé la loyauté de ses supporteurs. Il a décidé de se constituer une base de loyalistes fanatiques. Il nourrit sa base plus qu'il ne cherche à l'étendre. Pour eux, il est un héros charismatique. Son ancienne porte-parole, Sarah Huckabee Sanders, a dit que Trump est président à la suite de l'intervention divine. Cette élévation au rang de quasi-divinité est absolument typique des régimes autoritaires. Par ailleurs, il a réussi, avec Fox News [et d’autres médias, comme la chaîne d’extrême droite OneAmerica – ndlr] à installer ce qui s'apparente à une machine de propagande étatique.

 

Avant de vous parler, j'ai échangé avec l'historien américain Robert Paxton, l'auteur de La France de Vichy, qui a forcé la France à voir la collaboration de Vichy avec les nazis. Comme vous, Paxton trouve que « certains aspects du style de Trump et de son langage ressemblent au fascisme ». Mais que d'autres, et non des moindres, s'en distinguent, comme « sa méfiance du pouvoir étatique et sa volonté de laisser les hommes d’affaires avoir ce qu’ils veulent ». Hitler ou Mussolini, dit-il, « forçaient les milieux patronaux à accepter la planification centralisée de l’économie, dans le but de réarmer et de mener une politique étrangère et coloniale agressive ». Paxton estime donc que le meilleur terme pour définir l'administration Trump est « oligarchie », davantage que fascisme.

Il y a bien sûr cet élément d'oligarchie. Trump est même le dirigeant d'une grande démocratie le plus corrompu depuis Berlusconi, à la tête d'un gouvernement constitué de millionnaires et de milliardaires qu'il a choisis. Avec la détention des migrants, l'existence de camps à la frontière, Trump précipite clairement les États-Unis vers une démocratie du XXIe siècle qui n'est plus libérale.

Là où je diffère un peu de Paxton, c'est qu'il s'intéresse moins à ce que les gens disent qu'à ce qu'ils font. Pourtant, à travers ses discours, Trump rend la violence plus acceptable. Il prépare les Américains à accepter de plus en plus de répression.

Beaucoup disent que Trump est fou, qu'il n'a pas de stratégie. Mais c'est toujours le cas des leaders autoritaires. On disait à l'époque la même chose de Hitler ou de Mussolini. Penser qu'il n'a pas de stratégie, que tout ce qu'il fait n'est que chaos, c'est à mon avis du déni. Comme tout leader autoritaire, Trump cherche à nous coloniser. À coloniser l'État, la société, les médias.

Trump est une brute. Les leaders autoritaires veulent que nous ayons peur d'eux. Trump veut nous intimider. Il utilise l'armée comme un outil politique [à la frontière ou bien avec son tout nouveau défilé militaire, inspiré du 14-Juillet français – ndlr]. Il cherche à humilier, à soumettre la société.

« Le réveil de la société civile reste possible »

 

Là encore, jusqu’où cette humiliation veut-elle aller ? S'agit-il juste d'un « ego trip » autoritaire, pour l'heure contenu par les institutions, ou de la manifestation, désordonnée mais bien réelle, d'un projet de société réactionnaire, nationaliste, destiné à restaurer la suprématie blanche ? Après tout, Trump est parfois entravé par les tribunaux, mais pas toujours, comme le prouve l'autorisation du « muslim ban » par la Cour suprême. La droite dure est organisée derrière lui. Trump a déjà nommé 125 juges, désignés à vie. Il est en train de changer pour longtemps le système judiciaire, souvent amené à approuver ou retoquer des décisions de l'administration.

Trump est très impulsif, narcissique, dans l'autoglorification permanente. Dans tout ce qu'il fait, il y a du chaos, comme chez tous les dirigeants autoritaires, Mobutu, Kadhafi ou Mussolini. Tous ces hommes ont fonctionné au chaos. Mais ils avaient aussi des principes, et ils ont mené des politiques. Et chez Trump, derrière les tweets, il y a une grande continuité. Il est très clair sur sa volonté d'établir un État nationaliste blanc, où l'on peut détenir et expulser les gens de couleur, les musulmans. Regardez aujourd'hui, ses politiques ont un impact sur la vie de millions de personnes.

J'admets bien volontiers qu'il soit difficile pour les Américains d'accepter l'idée que nous bougeons dans cette direction… Quand je parle de cela, du déclin de la démocratie libérale, d'un futur plus autoritaire, les Américains sont en général très énervés, ils ont du mal à le digérer, parce que c'est trop effrayant. L'Amérique, disent-ils, est le pays des hommes libres. Les gens de couleur, eux, sont sans doute moins étonnés, car la démocratie n'a pas été aussi égale pour eux. Trump force les Américains à regarder leur pays d'une nouvelle façon, leur propre histoire, et aussi leur présent.

Avec Fox News, la chaîne One America est un des nouveaux relais de propagande de Donald Trump. Sans aucune nuance.

 

À quoi faut-il s'attendre d'ici la présidentielle ? Et après novembre 2020, si d'aventure Donald Trump était réélu ?

Trump suggère qu'il pourrait rester à son poste malgré la défaite. Lorsque son ancien confident et avocat Michael Cohen dit que dans ce cas, « la transition du pouvoir ne sera pas pacifique », je le crois. Le nom de sa fille et conseillère, Ivanka, est déjà avancé pour une candidature en 2024. Ils ont besoin de créer une dynastie. Leur présidence est un système de corruption, qui sert à les enrichir. Et par ailleurs, Trump n'a aucune envie d'aller en prison.

 

Trump envisage d'ailleurs sérieusement d'organiser le sommet du G7 de l'an prochain dans un de ses golfs en Floride, à deux pas de sa résidence hivernale de Mar-a-Lago, dans le ghetto pour riches de Palm Beach

Trump fera tout, même lancer une guerre s'il le faut, pour rester à son poste. Il est guidé par son seul intérêt personnel.

 

Certains évoquent une évolution substantielle des institutions ou de la Constitution si Trump est réélu, sans parler de la Cour suprême qu'il pourrait alors définitivement ancrer très à droite. Il dit déjà, faussement, que la Constitution américaine lui permet de faire « tout ce qu’il veut »

Les dirigeants autoritaires disent toujours ce qu'ils vont faire. Ils lancent des ballons d'essai, ils disent des choses affreuses, ils attendent les réactions. Il a parlé d'emprisonner des journalistes, de lois contre la liberté d'expression, je pense qu'il se sentira en capacité de le faire s'il est réélu.

 

Vous écrivez actuellement un livre sur la fascination exercée par les « hommes forts ». Vous évoquez dans ce livre des personnages différents, dans des contextes différents, de Mussolini à Hitler, de Poutine à Erdogan et Trump. Au-delà des différences, vous soulignez des similarités, dans le rapport aux médias, les stratégies de répression, le culte de la personnalité, une masculinité exacerbée… À qui Trump vous fait-il penser ?

Berlusconi, pour la corruption. Et Mussolini. Sa première femme, Ivana, a dit qu'il avait sur sa table de chevet deux livres, son propre livre, The Art of the Deal, et les discours d’Hitler.

 

Comment les peuples peuvent-ils terrasser ces hommes forts ?

Ces gens sont leur pire ennemi. Beaucoup sont incompétents et cherchent à contrôler les médias pour le cacher. Ils n'écoutent personne, créent des bunkers où ils s'entourent de courtisans ou de proches. Cela finit parfois par précipiter leur fin. Ils veulent rembobiner l'histoire en arrière.

Actuellement, même dans des régimes autoritaires comme la Russie ou la Turquie, la société résiste. C'est absolument le cas aux États-Unis aussi, où les gens manifestent et s'organisent, même si cela est trop peu raconté par les médias. Avec des institutions démocratiques, le réveil de la société civile reste possible.

 

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29 juillet 2019 1 29 /07 /juillet /2019 05:51

La colonisation de la Cisjordanie par les autorités israéliennes s'accélère depuis la décision des États-unis de transférer leur ambassade à Jérusalem et d'encourager l'occupation israélienne des territoires palestiniens afin d'annihiler toute chance de paix juste et durable.

 

 

Benjamin Netanyahu s'est engouffré dans cette nouvelle violation de la légalité internationale et a ordonné la destruction de dix immeubles dans le quartier de Sour Baher à Jérusalem-Est, un territoire censé être sous le contrôle de l'Autorité palestinienne. 350 personnes sont chassées de leur maison dans le silence puisque les observateurs et les journalistes sont tenus à l'écart par d'importants dispositifs militaires. Refusant de délivrer des permis  de construire aux Palestiniens qui ne peuvent plus se loger, Israël organise leur éviction de leurs terres. Ces démolitions devraient au total concerner 100 bâtiments.

Les autorités françaises ont le devoir de s'élever contre ce nouvel acte de violence coloniale perpétré depuis ce matin à Sour Baher, et reprendre l'initiative pour mettre un coup d'arrêt à l'occupation.

D'autant que pendant que les familles palestiniennes sont mises à la rue, une délégation de parlementaires français parade à Jérusalem-Est à l'invitation d'une association d'extrême droite, Elad, engagée dans la colonisation israélienne de la ville. Ces parlementaires foulent aux pieds la position française et les résolutions internationales. C'est indigne !


Le PCF condamne ces violences et démolitions par l'armée israélienne, la colonisation illégale de la Cisjordanie et de Jérusalem Est, et les souffrances imposées aux populations gazaouies par le blocus de la Bande de Gaza.


Tandis que Washington dénie, en dépit de toutes les résolutions internationales, aux Palestiniens le droit de disposer de leur propre Etat, la France et les pays de l'Union européenne restent inertes. La France et l'UE ne doivent pas se laisser entraîner dans cet engrenage voué à l'échec.


C'est le parti d'une paix juste et durable qu'il faut faire entendre ; cela passe par la suspension de tout accord bilatéral avec Israël tant que les droits humains des Palestiniens seront bafoués, et cela passe par la reconnaissance officielle de l'État de Palestine par la France.

 

 

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28 juillet 2019 7 28 /07 /juillet /2019 07:20

 

Dans cette vaste province du nord-est de la Russie, le bouleversement ­climatique provoque la fonte du permafrost jusqu’ici gelé toute l’année. Une situation aggravée par la multiplication des incendies.

Àla fin de juin, la Sibérie a connu des températures exceptionnelles, dépassant de 10 degrés les normales saisonnières. Fait rarement observé sous ces latitudes, le réchauffement climatique a été pointé du doigt. À raison. Le nord de la planète se réchauffe, et la Russie environ 2,5 fois plus vite que le reste du monde : « Les températures moyennes en janvier, en Sibérie, augmenteront de 3,4 à 9,1 C d’ici à 2080 », prévoit une étude menée conjointement par des chercheurs américains et russes. En Alaska, cet État américain situé aux mêmes latitudes, la situation est identique. Incendies de forêts, fonte du permafrost qui disparaît et autres catastrophes se multiplient avec des conséquences dont on commence à peine à mesurer les effets.

Les rivages russes perdent deux mètres par an

Certes, les incendies sont fréquents dans l’hémisphère Nord, notamment entre mai et octobre, mais l’année 2019 marque un tournant. Dans le courant de mai, 140 000 hectares de forêt ont ainsi brûlé en quelques jours en Sibérie orientale. La République de Bouriatie est l’une des régions les plus affectées, avec 58 incendies recensés et plus de 74 000 hectares brûlés, tout comme la région d’Irkoutsk, qui a enregistré 19 incendies sur plus de 41 000 hectares. La chaleur assèche les forêts, ce qui les rend plus susceptibles de s’embraser. Selon l’Organisation mondiale de la météorologie, « les forêts boréales se consument à un rythme jamais atteint depuis au moins 10 000 ans ». Et ce sont autant de puits de carbone qui disparaissent. Le CO2, libéré par les feux de forêt, contribue en effet au réchauffement climatique, qui, en retour, favorise les incendies et la pollution.

Si les dégâts sur la forêt sont le phénomène le plus visible, reste ce permafrost caché sous terre. Ce ciment glacé des terres extrêmes se liquéfie sous les coups de boutoir de températures anormalement élevées. Des chercheurs viennent ainsi de découvrir que cette épaisse couche de glace, qui couvre 25 % de l’hémisphère Nord, a fondu avec soixante-dix ans d’avance. Et on ne compte plus les dégâts. Le ministère russe de l’Environnement a signalé dans son dernier rapport annuel que la dégradation du permafrost posait de nombreux problèmes pour les populations, mais surtout les ­infrastructures. Et d’en énumérer la liste : « Canalisations d’eau et des égouts, oléoducs, structures de stockage de déchets chimiques, biologiques et radioactifs avec risques de propagation de polluants. » Il y a aussi les habitations des grandes villes qui s’effondrent et celles des campagnes qui prennent l’eau, avec la montée du niveau de nombreux lacs de Sibérie qui, chaque été, débordent.

Parallèlement aux dégâts matériels, il y a des traits de côtes qui disparaissent. Ainsi les rivages russes de l’Arctique perdent environ deux mètres par an à cause du réchauffement, entraînant le dégel du permafrost, lequel libère des gaz à effet de serre qui, eux-mêmes, accélèrent la montée des températures. Les experts estiment que le permafrost renferme deux fois plus de carbone que l’atmosphère. Or, même les prévisions les plus pessimistes du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, avec un réchauffement à 4 ou 5°, n’incluaient pas dans leurs calculs la fonte du pergélisol – son autre nom. Et comme si cela ne suffisait pas, ce ciment glacé relâche aussi du mercure et pire encore du méthane, un autre gaz à effet de serre, dont les effets sont 20 à 25 fois plus importants que le CO2 lui-même. E. S.

 

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Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans Ecologie
28 juillet 2019 7 28 /07 /juillet /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 7 - Le Manifeste du Parti communiste - Les conditions du communisme se développent dans le développement du capitalisme et de la domination de la bourgeoisie

Karl Marx (1818-1883) - Philosophie de l'histoire et théorie révolutionnaire

Karl Marx, Le Manifeste du Parti communiste (1848)

"Un spectre hante l'Europe: c'est le spectre du communisme. Pour le traquer, toutes les puissances de la vieille Europe se sont liguées en une sainte chasse à courre: le Pape et le Tsar, Metternich et Guizot, des radicaux français et des policiers allemands.

Quel est le parti d'opposition que ses adversaires au pouvoir n'ont pas exécré comme communiste? Quel parti de l'opposition n'a pas renvoyé l'accusation flétrissante de communisme à plus oppositionnel que soi, tout comme à ses adversaires réactionnaires?

Ce fait suggère une double conclusion:

Le communisme est reconnu, dès maintenant, et par tous les gouvernements européens, comme une puissance.

Il est grand temps que les communistes exposent publiquement, à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances; qu'ils opposent à la légende du spectre du communisme un manifeste du parti lui-même.

C'est à cette fin que les communistes des nationalités les plus diverses se sont réunis à Londres, et ont rédigé et publié le manifeste que voici, qui sera publié en français, allemand, italien, flamand et danois.

Bourgeois et prolétaires

L'histoire de toute société, jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte de classes.

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot: oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt cachée, tantôt ouverte, une guerre qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine commune des classes en lutte. 

Aux époques historiques anciennes, nous trouvons presque partout une organisation complète de la société en ordres distincts, une hiérarchie variée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous avons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves; au Moyen-âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de guilde, des compagnons, des serfs; et, dans presque chacune de ces classes, de nouvelles divisions hiérarchiques.

La société bourgeoise moderne, qui est issue des ruines de la société féodale, n'a pas surmonté les antagonismes de classes. Elle a mis seulement en place des classes nouvelles, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à la place des anciennes.

Toutefois, notre époque - l'époque de la bourgeoisie - se distingue des autres par un trait particulier : elle a simplifié les antagonismes de classes. De plus en plus, la société se divise en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes qui s'affrontent directement: la bourgeoisie et le prolétariat.

Des serfs du moyen âge naquirent les bourgeois des premières agglomérations urbaines; de cette population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie.

La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à l'industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l'élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.

L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même.

Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse : la demande croissait toujours. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture; la moyenne bourgeoisie industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes.

La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication. Ce développement réagit à son tour sur l'extension de l'industrie; et, au fur et a mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.

La bourgeoisie, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans le mode de production et les moyens de communication.

A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune ici, république urbaine indépendante; là, tiers état taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière. contrepoids de la noblesse dans a monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans L’État représentatif moderne. Le pouvoir d’État moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.

La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.

La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C'est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l'activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d’Égypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades.

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.

Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.

Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Les œuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.

Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elle la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.

La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités; elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celles des campagnes, et par là, elle a arraché une grande partie de la population à l'abrutissement de la vie des champs. De même qu'elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi-barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l'Orient à l'Occident.

La bourgeoisie supprime de plus en plus l'émiettement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La conséquence totale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une seule nation, avec un seul gouvernement, une seule loi, un seul intérêt national de classe, derrière un seul cordon douanier.

La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses; et plus colossales que l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la régularisation des fleuves, des populations entières jaillies du sol - quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives dorment au sein du travail social ?

Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d'échange. sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoise, furent créés à l'intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot le régime féodal de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait les briser. Et on les brisa.

A sa place s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.

Nous assistons aujourd'hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, la société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemblent au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise.

Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société, - l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance; l'industrie et le commerce semblent anéantis.

Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. 

Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives; de l'autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même.

Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires.

A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.

Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail de l'ouvrier tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait. Le producteur devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines, etc.

L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître artisan patriarcal la grande fabrique du capitalisme industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l’État bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant.

(...)

Une fois que l'ouvrier a subi l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il devient la proie d'autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc.

Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l'échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat; d'une part, parce que leurs faibles capitaux ne leur permettant pas d'employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes; d'autre part, parce que leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population.

Le prolétariat passe par différentes phases d'évolution. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même.

La lutte est engagée d'abord par des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d'une même fabrique, enfin par les ouvriers d'une même branche d'industrie, dans une même localité, contre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne dirigent pas seulement leurs attaques contre les rapports bourgeois de production : ils les dirigent contre les instruments de production eux-mêmes; ils détruisent les marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, brûlent les fabriques et s'efforcent de reconquérir la position perdue de l'artisan du moyen age.

A ce stade, le prolétariat forme une masse disséminée à travers le pays et émiettée par la concurrence. S'il arrive que les ouvriers se soutiennent par l'action de masse, ce n'est pas encore là le résultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c'est-à-dire les vestiges de la monarchie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.

Or, le développement de l'industrie, non seulement accroît le nombre des prolétaires, mais les concentre en masses plus considérables; la force des prolétaires augmente et ils en prennent mieux conscience.

Les intérêts, les conditions d'existence au sein du prolétariat, s'égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas. Par suite de la concurrence croissante des bourgeois entre eux et des crises commerciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus instables; le perfectionnement constant et toujours plus rapide de la machine rend la condition de l'ouvrier de plus en plus précaire; les collisions individuelles entre l'ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent par former des coalitions contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu'à constituer des associations permanentes pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.

Parfois, les ouvriers triomphent; mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs Cette union est facilitée par l'accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l'union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer.

Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions intestines de la bourgeoisie pour l'obliger à reconnaître, sous forme de loi, certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en Angleterre.

En général, les collisions qui se produisent dans la vieille société favorisent de diverses manières le développement du prolétariat. La bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuel; d'abord contre l'aristocratie, puis contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en conflit avec le progrès de l'industrie, et toujours, enfin, contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c'est-à-dire des armes contre elle-même.

De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fractions entières de la classe dominante sont, par le progrès de l'industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont menacées, tout au moins, dans leurs conditions d'existence. Elles aussi apportent au prolétariat une foule d'éléments d'éducation.

Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l'heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu'une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l'avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu'à la compréhension théorique de l'ensemble du mouvement historique.

De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.

Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat.

Quant au lumpenprolétariat, ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.

Les conditions d'existence de la vieille société sont déjà détruites dans les conditions d'existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété; ses relations avec sa femme et ses enfants n'ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise; le travail industriel moderne, l'asservissement de l'ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu'en France, en Amérique qu'en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d'intérêts bourgeois.

Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées du pouvoir essayaient de consolider leur situation acquise en soumettant la société aux conditions qui leur assuraient leurs revenus propres. Les prolétaires ne peuvent se rendre maîtres des forces productives sociales qu'en abolissant leur propre mode d'appropriation d'aujourd'hui et, par suite, tout le mode d'appropriation en vigueur jusqu'à nos jours. Les prolétaires n'ont rien à sauvegarder qui leur appartienne, ils ont à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée antérieure.

Tous les mouvements historiques ont été, jusqu'ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l'immense majorité au profit de l'immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle.

La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu'elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en revêt cependant tout d'abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie.

En esquissant à grands traits les phases du développement du prolétariat, nous avons retracé l'histoire de la guerre civile, plus ou moins larvée, qui travaille la société actuelle jusqu'à l'heure où cette guerre éclate en révolution ouverte, et où le prolétariat fonde sa domination par le renversement violent de la bourgeoisie.

Toutes les sociétés antérieures, nous l'avons vu, ont reposé sur l'antagonisme de classes oppressives et de classes opprimées. Mais, pour opprimer une classe, il faut pouvoir lui garantir des conditions d'existence qui lui permettent, au moins, de vivre dans la servitude. Le serf, en plein servage, est parvenu a devenir membre d'une commune, de même que le petit-bourgeois s'est élevé au rang de bourgeois, sous le joug de l'absolutisme féodal. L'ouvrier moderne au contraire, loin de s'élever avec le progrès de l'industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même des conditions de vie de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre, et le paupérisme s'accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. Il est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de classe dirigeante et d'imposer à la société, comme loi régulatrice, les conditions d'existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu'elle est incapable d'assurer l'existence de son esclave dans le cadre de son esclavage, parce qu'elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous sa domination, ce qui revient à dire que l'existence de la bourgeoisie n'est plus compatible avec celle de la société.

L'existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l'accumulation de la richesse aux mains des particuliers, la formation et l'accroissement du Capital; la condition d'existence du capital, c'est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l' industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d'appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables".

Lire aussi:

Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 07:30
Anna Seghers - crédit photo L'Humanité

Anna Seghers - crédit photo L'Humanité

Anna Seghers L’humanisme en transit
Vendredi, 26 Juillet, 2019
Série 1939 - Les lanceurs d'alerte

Allemande, juive et communiste, l’écrivaine, Netty Reiling de son vrai nom, choisit de dénoncer le nazisme sur les chemins de l’exil. Son arme fut la littérature.

 

En 1942, au Mexique et aux États-Unis, paraît un roman appelé à connaître un grand retentissement. La Septième Croix décrit les atrocités perpétrées dans les camps de concentration nazis avant le déclenchement de la guerre. C’est l’œuvre d’Anna Seghers, femme de lettres allemande contrainte à l’exil depuis 1933. Sa rédaction remonte à 1937, alors que l’écrivaine vivait à Paris avec sa famille. La Septième Croix (titre allemand : Das Siebte Kreuz) raconte la fuite de sept détenus du camp de concentration de Westhoffen, au bord du Rhin. Les SS se lancent à leur recherche et le commandant du camp annonce qu’ils seront crucifiés sur sept platanes dès qu’ils seront découverts. Une croix restera vide. Un seul évadé, Georg Heisler, échappera à la traque. Ce livre est un des rares de l’époque qui révélèrent la réalité des camps. Le premier chapitre avait été publié à Moscou en 1939 dans une revue littéraire internationale que dirigeait le poète allemand Johannes R. Becher.

Anna Seghers est le nom de plume choisi par une jeune femme de Mayence, Netty Reiling. Elle est née en 1900, dans une famille bourgeoise et intellectuelle d’origine juive. Fille unique du marchand d’art Isidor Reiling, Netty connaîtra pendant son adolescence la boucherie de la Première Guerre mondiale. Elle entreprend des études d’art, son sujet de thèse aura pour thème « Juifs et judéité dans l’œuvre de Rembrandt ». Netty épouse en 1925 le sociologue communiste hongrois Laszlo Radvanyi et en 1926 le jeune couple s’installe dans un premier temps à Berlin. Son premier roman portant la signature d’Anna Seghers, la Révolte des pêcheurs de Sainte-Barbara, obtient le prix Kleist. En 1928, Anna Seghers adhère au Parti communiste (KPD) et participe à la fondation de l’Union des écrivains prolétaires révolutionnaires, visite l’Union soviétique en 1930.

L’engagement politique d’Anna Seghers sera celui d’une vie. Antifascisme et communisme sont à ses yeux un même combat. Arrêtée par la Gestapo dès 1933, puis relâchée, elle quitte le Reich avec son mari et ses enfants pour la Suisse, puis gagne Paris. Elle se dépense sans compter, écrit dans la presse d’immigration Neue Deutsche Blätter, fonde avec d’autres intellectuels l’Union de défense des écrivains allemands. Ces années d’exil dans la France du Front populaire sont marquées par la mobilisation et la solidarité antifascistes. Puis, avec la déclaration de guerre, suivie de l’entrée des troupes allemandes à Paris, tout bascule pour les antifascistes allemands. Laszlo est interné au camp de Vernet, dans le sud de la France. Anna se rend à Marseille pour obtenir sa libération et trouver les moyens de quitter l’Europe. Cet épisode est la trame de son roman Transit. Aux yeux de l’écrivain Heinrich Böll, Transit « est le plus beau roman d’Anna Seghers, en raison de la situation historique et politique atrocement unique qu’elle a choisie comme modèle référent ».

Dans le grand port de la Méditerranée, des anciens des Brigades internationales, des écrivains, des juifs, des militants communistes harcelés par le régime de Vichy tentent de fuir la souricière, à la recherche d’un bateau qui leur permettra d’échapper à la mort. En 1941, la famille Radvanyi est réunie à Mexico. Anna Seghers y fonde le club Heinrich-Heine, lance le comité Freies Deutschland.

En 1947, elle revient dans son pays natal, après quatorze ans d’exil. Elle s’installe à Berlin, dans la partie occidentale puis orientale, en 1950, et se fixe définitivement dans la capitale de la République démocratique allemande, fondée le 7 octobre 1949. Elle devient avec Bertolt Brecht la personnalité la plus célèbre du monde de la culture dans la nouvelle Allemagne. Ses livres sont publiés à des centaines de milliers d’exemplaires : Les morts restent jeunes (1949), la Confiance (1968)… En 1952, elle devient présidente de l’Union des écrivains de RDA. Elle le restera jusqu’en 1978. Personnalité officielle, membre du Parti socialiste unifié d’Allemagne, sa proximité avec le pouvoir politique la conduira à se montrer discrète quand des intellectuels eurent maille à partir avec des autorités aux conceptions rigides. Cela lui fut reproché. Ce fut une intellectuelle partagée entre son idéal d’émancipation et de justice et les désillusions d’une politique qui s’en éloignait. Elle meurt en 1983, laisse une œuvre considérable habitée par un humanisme combatif, forgé dans ses longues années d’exil.

Jean-Paul Piérot
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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 07:19

 

Installés à Londres, où Boris Johnson s’apprête à devenir, aujourd’hui, premier ministre, les géants de la banque et de l’assurance ont mis toutes leurs capacités d’influence pour supprimer les règles au profit de la haute finance.

La City revient dans la course. Le célèbre centre financier de Londres avait été pris à contre-pied par le Brexit, qu’il avait combattu initialement, le considérant comme un empêcheur d’étendre son emprise sur une Europe où il a acquis une place prépondérante. Il s’inquiétait des conséquences de la perte du passeport qui lui permettait de vendre librement ses services financiers sur le grand marché européen. Mais la City s’est adaptée. Elle a même tiré parti de la situation, dans la plus grande discrétion. Au point de faire de ce Brexit non plus un handicap, mais une opportunité. Son secret : le déploiement d’un réseau d’influence de très gros calibre. Un rapport publié en juin par une association d’ONG spécialisées de longue date dans l’observation des lobbys en Europe et regroupées sous le sigle Enco (European Network of Corporate Observatories, Réseau européen des observatoires du très grand patronat) (1) révèle ses redoutables méthodes pour prendre la main sur l’après-Brexit et booster encore au passage une financiarisation qui lui est si favorable.

Tout d’abord, il faut bien cerner ce qu’est le nom du mastodonte basé à Londres. Il est loin de constituer une entité purement britannique. Les figures de proue des services financiers qui y sont regroupés appartiennent au monde global de la finance. Et, parmi eux, ceux qui ont acquis le poids le plus prépondérant viennent de l’autre côté de l’Atlantique. Ils s’appellent Goldman Sachs, Morgan Stanley ou BlackRock. Des acteurs européens comme l’allemand Deutsche Bank ou le français BNP Paribas figurent aussi dans l’organigramme de la « City of London Corporation », « l’organe de gouvernance » de la City, relèvent les enquêteurs du réseau Enco, mais ils sont loin d’y avoir la « place décisive » des champions de la finance états-unienne. Ce sont ces derniers qui y font la pluie et le beau temps.

La principale « avancée », la « coopération réglementaire »

L’engagement des lobbyistes de la City est monté en puissance après le référendum de 2016 qui a scellé le Brexit. Ils ont multiplié les interventions dans toutes les capitales, augmentant leurs dépenses ad hoc de quelque 175 %. Au chapitre des inflexions obtenues, les enquêteurs du réseau Enco relèvent singulièrement combien la France d’Emmanuel Macron a été réceptive à leurs « arguments » en baissant la fiscalité sur les plus grandes fortunes, les actionnaires et les entreprises. Sans que cet effort, qui fut parfois présenté comme le moyen d’attirer les traders vers la Place de Paris dans une course à la récupération du rôle de la City, n’ait jamais été vraiment suivi de transferts massifs des activités financières des rives de la Tamise vers celles de la Seine. Autrement dit : si les géants de la finance ont profité à plein des nouvelles réglementations françaises, ils restent persuadés que Londres, en prise avec Wall Street, saura continuer de leur offrir les meilleures garanties.

La principale « avancée » obtenue par les lobbyistes de la City pour gérer la période post-Brexit au mieux de leurs intérêts porte un nom : la « coopération réglementaire ». Derrière le vocable un peu aride se cache la recherche de moyens destinés à rendre compatibles, voire à harmoniser des normes en vigueur dans les différents marchés et systèmes financiers. Les géants de la City possèdent un outil très performant pour imposer le type de régulation qui leur soit le plus profitable : l’International Regulatory Strategy Group (IRSG ou Groupe international de stratégie régulatrice).

Omniprésents parmi les « conseillers » du gouvernement de Londres mais aussi de Paris, Berlin et d’autres capitales européennes, les représentants de l’IRSG ont réussi à se tailler une place de choix auprès de Michel Barnier, le commissaire européen chargé pour l’UE de la négociation du Brexit. Dans leurs investigations, les ONG observatrices de l’action des lobbys ont comptabilisé « pas moins de 67 rencontres entre l’équipe du négociateur français » et des organismes « d’experts » directement issus du monde de la City. Soit, soulignent-ils, « plus encore que les meetings consacrés par les mêmes aux ministres et officiels du Royaume Uni ».

La coopération réglementaire offre un avantage considérable pour façonner les futures relations entre les marchés et les grandes places financières de la planète. Elle garantit là encore la discrétion, cette seconde nature cultivée par la City. Intervenant a posteriori du tumulte médiatique autour des futures relations, politiques et commerciales entre le Royaume-Uni et ses anciens partenaires européens, elle pourra permettre de prendre des décisions mûries dans le secret d’un monde de spécialistes opportunément dépêchés par les géants de la finance.

Les enquêteurs de l’ONG Enco tirent la sonnette d’alarme

La méthode de la coopération réglementaire offre de plus l’avantage non négligeable qu’elle semble être frappée au coin du bon sens. N’est-il pas souhaitable de gérer au mieux les divergences apparues entre différentes zones ? D’autant que le Royaume-Uni et l’UE étaient autrefois membres d’une même entité. Le problème, c’est que, pilotée de fait par la finance, la recherche de deals réglementaires « pragmatiques » risque de s’apparenter à un massacre des garde-fous et autres protections des consommateurs, mis en place ici et là pour essayer de tirer enseignement des dérives qui ont conduit au krach de 2007-2008.

Les enquêteurs d’Enco tirent la sonnette d’alarme. Ils soulignent combien une certaine coopération réglementaire, instaurée au milieu de la décennie 2000, a contribué à l’effondrement financier de l’époque. Ils pointent les circonstances de la descente aux enfers de l’assureur états-unien AIG (American International Group), qui avait pu accumuler des produits à haute teneur spéculative baptisés « credit default swaps » (CDS, contrats d’échange sur défaillance de crédit). Ce qui a conduit à la seconde plus grosse faillite de l’époque après celle de Lehman Brothers. Signe particulier, relèvent les auteurs de l’enquête d’Enco, un deal dit de « reconnaissance mutuelle » passé au nom de la coopération réglementaire avait permis à l’assureur de se saisir des « normes » financières les plus « permissives ». Au prix du gonflement de monstrueuses bulles spéculatives.

Parmi les outils que les lobbyistes voudraient accrocher à la coopération réglementaire post-Brexit figure une extension du recours potentiel à des tribunaux d’arbitrage privés pour « régler » des litiges opposant un des géants de la finance à l’UE ou à un État. On irait ainsi plus loin que dans l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada (Ceta), qui exclut encore les services financiers de la possibilité de se pourvoir en justice contre la puissance publique.

Les recommandations des lobbyistes de la City peuvent cadrer parfaitement avec les choix du très faussement hétérodoxe Boris Johnson, champion hors catégorie dans l’usage de la démagogie et de la xénophobie durant la campagne du référendum qui a conduit au Brexit. Quant à Donald Trump, qui le soutient bruyamment, ne présente-t-il pas lui aussi de grands avantages, aux yeux des financiers londoniens ? N’a-t-il pas contribué à créer une dynamique sur les marchés quand il a liquidé aux États-Unis les modestes tentatives de régulation, comme la loi Dodd-Frank, instaurée à la suite du krach de 2007-2008... La convergence des deux chefs d’État désireux d’entraîner le monde vers un tournant national-libéral ne fait assurément plus peur à la City.

(1) Ont coopéré à cette enquête au sein d’Enco les ONG : Observatoire des multinationales, Spinwatch, Corporate Europe Observatory (CEO) et Lobby Control. Elle est disponible en intégralité à l’adresse Internet suivante : https://multinationales.org/IMG/pdf/brexit.pdf

Bruno Odent

 

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Published by Section du Parti communiste du Pays de Morlaix - dans INTERNATIONAL
27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 06:35
Charlie Chaplin. Et Charlot fit entendre sa voix - L'Humanité, Christophe Deroubaix, jeudi 25 juillet
Charlie Chaplin Et Charlot fit entendre sa voix…
Jeudi, 25 Juillet, 2019
Série 1939 - Les lanceurs d'alerte

Le Dictateur, sorti en 1940, fut le premier film parlant de Charlot, le plus politique aussi. Ce qui lui valut l’accusation de « sympathie pour le communisme » dans l’Amérique de la chasse aux sorcières des années d’après-guerre.

 

Et Charles Spencer Chaplin parla. Il avait jusqu’alors résisté à la vague du cinéma parlant. Dans la scène finale des Temps modernes, Charlot avait bien concédé un peu de terrain sur l’air de Titine avec un salmigondis néo-espérantiste. Mais, cette fois-ci, Charles Spencer Chaplin parla vraiment. En 1936, les spectateurs entendirent sa voix. En 1940, Chaplin fit entendre la sienne. Les annales du cinéma retiendront que, la première fois que l’un des plus grands génies du 7e art parla intelligiblement à l’écran, ce fut pour s’incarner dans le personnage d’un barbier juif en butte à la brutalité nazie. Puis, pour ridiculiser la figure centrale de celle-ci : le dictateur.

Si, 79 ans après sa sortie sur les écrans des États-Unis (les Français ne purent le voir qu’en 1945), l’œuvre fait consensus, le projet s’avérait beaucoup moins mainstream dans l’Amérique des années 1930. L’opinion publique voit majoritairement les tensions montantes comme un problème interne au Vieux Continent.  L’extrême droite instrumentalise ce sentiment pacifiste aux tendances isolationnistes. Elle s’organise, à partir de septembre 1940, autour d’un comité baptisé America First qui fait de Charles Lindbergh sa figure de proue. L’aviateur a déjà reçu, en 1938, des mains de Göring une médaille offerte par Hitler lui-même. Sur incitation de l’ambassadeur des États-Unis à Londres – un certain Joseph Kennedy –, il plaide la non-intervention dans un mémo secret envoyé au gouvernement britannique.

Il veut ridiculiser Hitler et il le fera

Chaplin a commencé à écrire le scénario dès 1937, avant même les accords de Munich. Le clap de début du tournage retentit en septembre 1939, alors que l’Allemagne vient d’envahir la Pologne. Son film paraît sur les grands écrans en octobre 1940, alors que les nazis sont dans Paris.

Voilà le contexte dans lequel Charles Chaplin a préparé puis tourné The Great Dictator. Indépendant financièrement, il dispose d’une marge de manœuvre totale. Et il l’exploite. Il veut faire un film politique et il le fera. Il veut ridiculiser Hitler et il le fera. Son Adenoïd Hynkel est un personnage mégalomaniaque, colérique, méprisable et… dangereux. Car Chaplin ne cède pas à la farce. Le cinéaste avait d’ailleurs étudié avec soin le film de Leni Riefenstahl, le Triomphe de la volonté, visionné pour la première au Moma de New York en compagnie de René Clair. S’il fait presque s’étouffer le dictateur de Tomanie dans sa propre haine, lors de la célèbre scène du discours, la volonté de faire prendre conscience du danger prend manifestement le dessus sur celle de se payer sa tête. La scène finale au cours de laquelle le barbier juif délivre un discours humaniste ne laisse plus l’ombre d’un doute : le film est totalement politique.

Cela lui valut sans doute l’accueil tiède des professionnels de la profession, à rebours de celui, enthousiaste, du public. Lors de la cérémonie des oscars qui se déroule début 1941, Chaplin repart bredouille malgré cinq nominations. Il n’est lui-même pas nommé dans la catégorie « meilleur réalisateur ». « Dorénavant, aucun admirateur ne pourra séparer la dimension politique de sa star de cinéma », selon l’historien du cinéma Charles Maland, qui y voit le début du déclin de la popularité de Chaplin. À voir.

En tout cas, le Dictateur marque, sans aucun doute, le début de ses ennuis avec le pouvoir américain. John Edgar Hoover, le directeur du FBI, a tendance à voir un communiste dans chaque antifasciste de la première heure. Chaplin est inculpé dès 1943 par la police fédérale dans une affaire tout à fait personnelle et intime : une relation avec une starlette, Joan Barry, et la procédure en reconnaissance de paternité lancée par celle-ci. Il aggrave, peu après, son cas en épousant, à 54 ans, Oona O’Neill, âgée de 18 ans.

Mais la « turpitude morale » dont l’accuse le procureur ne constituait qu’une sorte de préface à l’accusation ultime, politique : celle de sympathie pour le communisme. En septembre 1952, alors que Chaplin navigue vers l’Angleterre pour l’avant-première de son nouveau film (les Feux de la rampe), le ministre de la justice révoque son visa. À 63 ans, il laisse derrière lui une Amérique rongée par le maccarthysme. Songeait-il alors, en voguant vers sa terre natale, aux premiers mots du monologue final du Dictateur : « Je suis désolé, mais je ne veux pas être empereur, ce n’est pas mon affaire. Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, Blancs et Noirs. Nous voudrions tous nous aider, les êtres humains sont ainsi. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas le malheur. Nous ne voulons ni haïr, ni humilier personne. Dans ce monde, chacun de nous a sa place, et notre Terre est bien assez riche pour nourrir tout le monde. Nous pourrions tous avoir une belle vie libre, mais nous avons perdu le chemin. »

Christophe Deroubaix
Charlie Chaplin. Et Charlot fit entendre sa voix - L'Humanité, Christophe Deroubaix, jeudi 25 juillet
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27 juillet 2019 6 27 /07 /juillet /2019 06:00
Les grands textes de Karl Marx - 6 - L'idéologie, antagonismes de classes sociales et idées dominantes

Les grands textes de Karl Marx - 6

Le matérialisme historique

Karl Marx (1818-1883)

"L'idéologie allemande" - Classes et idées dominantes (Manuscrit, 1845-1846)

" A toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante.  La classe qui dispose des moyens de production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu'en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d'autre que l'expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l'expression des rapports sociaux qui font justement d'une seule classe la classe dominante, donc les idées de la suprématie. Les individus qui composent la classe dominante ont aussi, entre autres choses, une conscience et c'est pourquoi ils pensent.

Il va de soi que, dans la mesure où ils dominent en tant que classe et déterminent une époque dans tout un champ, ils le font en tous domaines; donc, qu'ils dominent aussi, entre autres choses, comme penseurs, comme producteurs de pensées; bref qu'ils règlent la production et la distribution des idées de leur temps, si bien que leurs idées sont les idées dominantes de l'époque.

A un moment, par exemple, et dans un pays où la puissance royale, l'aristocratie et la bourgeoisie se disputent la suprématie et où, par conséquent, le pouvoir est partagé, la pensée dominante se manifeste dans la doctrine de la séparation des pouvoirs que l'on proclame alors "loi éternelle".

Or, la division du travail, dans laquelle nous avons déjà reconnu l'un des facteurs les plus importants de l'histoire, prend aussi, dans la classe dominante, la forme de la division du travail intellectuel et du travail matériel, de sorte que, à l'intérieur de cette classe, l'une des parties présente ses penseurs attitrés (les idéologues actifs et conceptifs dont le principal gagne-pain consiste à entretenir l'illusion que cette classe nourrit à son propre sujet), tandis que l'autre partie garde, à l'égard de ces idées et de ces illusions, une attitude plutôt passive et réceptive: ce sont, en réalité, les membres actifs de cette classe, et ils ont moins de loisir pour se faire des illusions et des idées sur eux-mêmes. 

Cette division peut même dégénérer, au sein de cette classe, en un certain antagonisme, une certaine rivalité entre les deux parties. Toutefois, cette opposition disparaît automatiquement dès qu'un conflit pratique met en danger la classe elle-même. On voit alors disparaître l'illusion que les idées dominantes ne seraient pas les idées des classes dominantes et qu'elles auraient une puissance indépendante du pouvoir de cette classe.

L'existence d'idées révolutionnaires à une époque déterminée suppose l'existence préalable d'une classe révolutionnaire...

Si l'on détache, en observant le déroulement de l'histoire, les idées dominantes de la classe dominante elle-même; si on les rend indépendantes; si l'on se persuade qu'à telle époque telles ou telles pensées ont prévalu, sans se préoccuper des conditions de production ni des producteurs de ces pensées; bref, si on fait table rase des individus et des circonstances mondiales qui sont à la base de ces pensées, on peut dire, par exemple, qu'au temps où l'aristocratie régnait, c'était les idées d'honneur, de fidélité, etc., qui prédominaient, tandis que sous le règle de la bourgeoisie, c'étaient les idées de liberté, d'égalité, etc. Voilà ce que la classe dominante elle-même se figure le plus souvent. Cette conception commune à tous les historiens, surtout depuis le XVIIIe siècle, aura nécessairement à affronter le phénomène que voici: ce sont des pensées de plus en plus abstraites qui prévalent, c'est-à-dire des pensées qui revêtent de plus en plus la forme de l'universalité. En effet, toute nouvelle classe qui prend la place d'une classe précédemment dominante est obligée, ne serait-ce que pour parvenir à ses fins, de présenter ses intérêts comme l'intérêt commun de tous les membres de la société; c'est-à-dire, pour parler idées, de prêter à ses pensées la forme de l'universalité et de les proclamer les seules raisonnables, les seules qui aient une valeur universelle".    

Karl Marx, Philosophie, "L'idéologie allemande" (Manuscrit, 1845-1846) - Folio Gallimard (p. 338-341)

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Les grands textes de Karl Marx - 1 : la critique des libertés formelles de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont le pivot est le droit de propriété - une critique des déterminants bourgeois de la Révolution Française

Les grands textes de Karl Marx - 2 - La religion comme opium du peuple

Les grands textes de Karl Marx - 3: l'aliénation produite par la propriété privée et le capitalisme dans les Manuscrits de 1844

Les grands textes de Marx - 4: Les pouvoirs de l'argent (Ebauche d'une critique de l'économie politique, 1844)

Les grands textes de Karl Marx - 5: le matérialisme historique théorisé dans l'Idéologie allemande (1845)

Marx et Engels: les vies extravagantes et chagrines des deux théoriciens du communisme!

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