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2 juin 2019 7 02 /06 /juin /2019 07:07
Décès du philosophe Michel Serres, une figure intellectuelle du gai savoir, de la curiosité universelle et de la transmission savoureuse

J'ai la chance de l'écouter et d'échanger avec lui à la librairie dialogues de Morlaix il y a neuf ans et de lire plusieurs de ses essais, dont le très beau "Biogée", que l'intellectuel venait présenter à Morlaix. Un grand esprit malicieux qui incarne le gai savoir et une certaine idée de la culture et des lettres à la française, avec une tête chercheuse et un humour dignes de Montaigne. Sa jeunesse d'esprit et sa passion intacte pour la vie et le monde nous manqueront.

Ismaël Dupont.

Décès du philosophe Michel Serres, une figure intellectuelle du gai savoir, de la curiosité universelle et de la transmission savoureuse
Michel Serres : "Mon expérience d’enseignant m’a montré la victoire des femmes"
Vendredi, 16 Novembre, 2012 - L'Humanité

Le philosophe Michel Serres, figure intellectuelle familière du grand public, est décédé samedi à l'âge de 88 ans. "Il est mort très paisiblement à 19h entouré de sa famille", a déclaré son éditrice Sophie Bancquart. Passionné notamment par l'écologie et l'éducation, l'académicien s'est intéressé à toutes les formes du savoir, anticipant les bouleversements liés aux nouvelles technologies de la communication. En 2012, il nous avait accordé un entretien que nous publions à nouveau.

Professeur à Stanford University (États-Unis), membre de l’Académie française, Michel Serres est un des rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde qui associe les sciences et la culture. Auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences, dont le dernier, Petite Poucette (éditions le Pommier), vient de faire couler beaucoup d’encre…

Si l’on vous dit que beaucoup 
de personnes vous ont parfois confondu avec Lucien Sève, 
est-ce que cela vous vexe ?

Michel Serres. Non, mais je n’ai jamais été marxiste et je vais vous expliquer pourquoi. J’étais à l’École normale supérieure à l’époque d’Althusser. Je sortais moi-même d’une prépa sciences, et non pas lettres. Or, les marxistes, à cette époque-là, soutenaient en science des thèses impossibles. Une sorte de déterminisme absolu (basé sur la physique quantique), et du coup « le principe d’incertitude », soutenu par Werner Heisenberg (physicien), était hors la loi… Je me suis longtemps opposé à Althusser sur des questions scientifiques, pas politiques.

Pourquoi appelez-vous « Petite Poucette », cette génération née avec un téléphone 
mobile dans les mains ?

Michel Serres. C’est parce qu’elle est très habile avec ses pouces pour écrire des textos, et parce que c’est plutôt une fille entre un et trente-deux ans… Ce n’est pas la génération née « avec » le numérique, elle vit « dans » les nouvelles technologies. La population qui est extérieure à ce phénomène, comme moi, elle travaille « avec » ces techniques. Eux vivent « dans ». Il y a là une différence de vision qui, à mon avis, va changer la face du monde. Il peut naître une nouvelle démocratie. Les voies du virtuel sont ouvertes.

Pourquoi «Petite Poucette» au féminin ?

Michel Serres. J’enseigne depuis maintenant un demi-siècle et mon expérience d’enseignant m’a montré la victoire des femmes. Elles sont plus travailleuses. Elles ont plus à montrer, prouver, dans une société qui n’est pas pour elles. Du coup, elles travaillent mieux, sont plus appliquées. Voilà pourquoi, j’ai mis Poucet au féminin. Je suis féministe, du point de vue de la lutte des sexes. Elles prennent une place extraordinaire.

À rebours d’une idée reçue, selon laquelle 
les jeunes sont illettrés et qu’Internet 
nous tire vers le bas, vous expliquez que, 
au contraire, nous n’avons jamais autant vécu avec les mots, l’écrit, les messages publicitaires ou politiques et que le savoir est enfin 
à la portée de toutes les mains…

Michel Serres. La révolution numérique, qui date de trente ans environ, est la troisième révolution : il y a eu la première, avant Jésus-Christ, lorsque l’oralité est passée à l’écrit. Tout a changé à partir de là, en politique, comme en économie (on peut faire des chèques, par exemple), et la littérature est née (la poésie). Puis il y a l’imprimerie, à l’époque de Montaigne (avoir une tête bien faite plutôt que bien pleine). Nous sommes à la troisième où tout change. Les historiens, comme Karl Marx, donnent beaucoup d’importance aux révolutions techniques « dures »… Les techniques industrielles. Mais cette fois-ci, c’est autre chose, on peut parler de techniques « douces ». Mais elles ont réinventé beaucoup de choses.

Que répondez-vous à ceux qui accusent Internet de favoriser le nivellement par le bas (Marc Lévy = Gustave Flaubert) et la paranoïa, voire de favoriser la théorie du complot, 
par le biais de documents falsifiés, tronqués…

Michel Serres. Je réponds qu’à l’époque de Gutenberg, déjà, il y avait autant de porno que de bibles ! Et de mauvais textes. Cette mise à égalité, elle a déjà eu lieu. Dans les bibliothèques et les médiathèques, les livres sont placés par ordre alphabétique, pas par ordre d’importance. Il faut un professeur pour expliquer la différence entre Lévy et Flaubert. Et qui sont les imposteurs… Les mauvais faiseurs.

Il existe de nouveaux modes d’action, 
de lutte, d’engagement politique. Desquels vous sentez-vous le plus proche : les Indignés, les Anonymous, les «pirates», les faucheurs d’OGM, ou Greenpeace ? Autrement dit, pensez-vous toujours que les organisations politiques 
et syndicales sont un peu dépassées ?

Michel Serres. Je crois que oui, à moyen ou long terme. Je suis philosophe. Il y a deux sortes de philosophes : l’engagé, au sens sartrien, qui va jusqu’à prendre sa carte au Parti. Et qui milite en suivant les directives du Parti, qu’il se trompe ou pas… Et il y a le philosophe qui cherche à savoir qu’est-ce que c’est que le contemporain ? Mon engagement à moi est d’étudier le contemporain. En 1960, j’ai annoncé que la société de demain serait dirigée par Hermès et non pas par Prométhée. Et je me suis fait vider par Althusser à cause de ça… Je disais que la communication serait plus importante que la production.

La société du spectacle, évoquée 
par Guy Debord…

Michel Serres. Et qui avait raison ? J’étais sur ce front-là depuis longtemps, puisque j’étais épistémologue (l’étude des sciences – NDLR). Ça n’empêche pas d’utiliser l’intuition, n’est-ce pas…

Quelle est la devise de Petite Poucette ?

Michel Serres. Elle a appris le sens réel du mot « maintenant ». Main tenant… Tenant en main le monde. Son téléphone mobile en main, avec son pouce, elle a un ordinateur, donc accès aux médias, à des lieux, via GPS, et Internet, des chansons, des images, Wikipédia, Google, Facebook, Twitter, etc. Elle a quasiment accès à tous les lieux et tous les « hommes » du monde entier. Il existe un calcul : le « théorème du petit monde », qui pose la question suivante à quelqu’un pris au hasard, dans la rue : en combien d’appels peut-il joindre un autre quidam, à San Francisco, par exemple ? C’était en sept appels avant les grands connecteurs comme Facebook. Aujourd’hui, c’est en quatre appels… Petite Poucette lambda peut joindre n’importe qui dans le monde en quatre tentatives. C’est extraordinaire.

Beaucoup de petites filles, de l’âge de votre Petite Poucette, ont du mal à se concentrer 
au collège… N’est-ce pas à cause du téléphone mobile et d’Internet ?

Michel Serres. La déconcentration vient de la télévision. Les messages publicitaires ont été imposés exprès pour déconcentrer les gens, afin qu’ils consomment, achètent les produits présentés. Ces images passent vite. On a calculé qu’actuellement, lorsqu’on pose une question à quelqu’un à la télévision, la durée moyenne de réponse est de dix secondes. Par conséquent, les gens ne se souviennent pas de ce que j’ai dit à la télé.

À part votre fameux : «Je suis pauvre et je vous emmerde !», qui est passé en boucle au zapping. C’était sur le plateau de Ce soir ou jamais, animé par Frédéric Taddeï, sur France 3.

Michel Serres. Oui, ça, on l’a retenu ! (Il rigole – NDLR.) Mais la télé est faite pour supprimer l’attention et faire de l’argent. D’autre part, Petite Poucette – votre fille – peut faire trois choses en même temps. C’est une performance nouvelle mais elle peut le faire. C’est une intelligence supérieure. Ne confondons pas « faire trois choses en même temps » et « perte de concentration ». Quand on regarde la télé, on est en position « passager », avachi sur le canapé. Devant l’ordinateur, on est en position conducteur, assis et attentif. La première position est passive, l’autre active. Ne confondons pas les médias de papa (voire de pépé) et les nouvelles technologies : Petite Poucette est née « avec », n’oubliez pas. Observez un enfant d’un an devant un ordinateur ou un téléphone mobile…

Et le problème de l’addiction ? Facebook 
et Twitter sont addictifs, comme les SMS. On voit des adolescents, et des adultes, marcher dans la rue comme des automates, des zombies hypnotisés, ou des couples, des amis, 
qui textotent au lieu de se parler à table…

Michel Serres. Ça me rappelle ma grand-mère, qui me disait : « Michel ! Tu es toujours plongé dans tes livres… » J’étais drogué à mes livres. À chaque nouvelle révolution, il y a des nouveaux modes de comportement. On peut être addict à bien d’autres choses. C’est un vieux problème. Pas celui des nouvelles technologies.

Aux «réactionnaires» qui répètent 
«c’était mieux avant…», vous répondez : 150 millions de morts !

Michel Serres. Je les surnomme les vieux grognons. Il n’est pas prouvé que les révolutions du « printemps arabe » sont arrivées grâce aux nouvelles technologies mais elles ont eu une influence évidente. Ce sont les jeunes, les Petites Poucettes, qui ont donné l’impulsion en diffusant les images des violences et autres massacres, comme en Syrie actuellement. Ces nouvelles technologies ont été créées dans un monde qui n’était pas celui qu’il est devenu. Il y a donc un décalage. Petite Poucette est l’héroïne du monde contemporain.

Vous vous dites fils d’Hiroshima…

Michel Serres. Oui, car ma question, plus jeune, était : jusqu’où la science peut-elle aller ? Déontologiquement… Il fallait créer une éthique des sciences. C’est moi qui l’ai fondée. Aujourd’hui, il y a des comités d’éthique partout. Les meilleures innovations tiennent toujours compte du passé et de la tradition. Petite Poucette n’est que la résultante des deux premières révolutions citées plus haut.

Vous êtes pour le métissage et la multitude. Et vous dites que les jeunes ne sont pas apolitiques mais politisés différemment, à leur façon…

Michel Serres. Depuis trente ans, il y a un nouvel amphithéâtre mondial. Un amphi mélangé. N’oubliez pas que j’enseigne à la Sorbonne également. Sont arrivés à mes cours, non plus des Français seulement, mais des Allemands, des Américains et aussi des gens d’Europe de l’Est et de l’Afrique du Nord, etc. Tout à coup, mon amphi français est devenu multiculturel. Même chose à Stanford, aux États-Unis, avec un métissage plutôt du côté de l’Asie. J’ai assisté à des mélanges. C’est ce qui se passe sur Internet et dans le monde.

Comment voyez-vous le monde actuel ?

Michel Serres. Tel qu’il est… Fou et merveilleux. La vraie révolution, c’est le célèbre tableau de Michel-Ange sur la création du monde (le doigt de Dieu s’approchant de celui de l’homme – NDLR). Ce nouveau monde arrive par les doigts… de Petite Poucette, mais aussi par le codage – c’est d’ailleurs la couverture de mon livre.

On a l’impression que le monde moderne accélère de manière exponentielle, 
de plus en plus vite…

Michel Serres. Comme des marées, il y a des hauts et des bas. La marée des trentenaires pousse la génération d’avant : ils envahissent toutes les couches de la société, avec leur nouvelle manière d’appréhender le monde. Ils sont dans le marché du travail et les DRH ont du mal à les comprendre. Mais ce n’est pas une lutte de générations, c’est une rupture historique. Les nouvelles vagues qui vont arriver ont « main tenant en main le monde ». Qui pouvait dire ça autrefois ? Le richissime. L’empereur, l’homme de pouvoir. Or, maintenant, il y a 3 milliards 750 millions de Petites Poucettes qui sentent tenir en main ce monde.

N’oublions pas la grande partie de l’humanité qui n’a pas encore accès à l’eau…

Michel Serres. Bien sûr, mais les enfants de Calcutta apprennent à lire sur ordinateur ! La science, c’est ce que papa apprend à Petite Poucette. La technologie, c’est ce que Petite Poucette apprend à son papa.

Votre livre a eu un succès d’estime 
et fait grincer pas mal de dents…

Michel Serres. Oui, les vieux ronchons, comme je les appelle, sont inquiets. Ils ont peur parce qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Michel Serres. À une sorte de suite à Petite Poucette. Vous savez, les cordonniers font toujours des chaussures…

Le philosophe des sciences. Né le 1er septembre 1930 à Agen (Lot-et-Garonne), 
fils de marinier, Michel Serres entre à l’École navale 
de Brest en 1949, puis l’École normale de la rue d’Ulm en 1952, où il obtient l’agrégation de philosophie, 
en 1955. En 1968, il obtient un doctorat de lettres. 
Il fréquente le philosophe Michel Foucault, qui enseigne comme lui à Clermont-Ferrand, puis part enseigner 
aux États-Unis (Stanford), tout en enseignant 
à la Sorbonne. Il est l’auteur de nombreux essais philosophiques, dont Temps des crises (éditions 
du Pommier) et Musique (idem), largement salués 
par la presse. Ses chroniques sur France-Info sont très écoutées et il fait le bonheur des plateaux de télévision quand on l’invite pour ses talents de pédagogue
et de vulgarisateur de la philosophie.

  • En vidéo : "Je suis pauvre et je vous emmerde". Michel Serres à Ce soir ou jamais, sur France 3, le 3 avril 2012
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2 juin 2019 7 02 /06 /juin /2019 07:01
Jean Genet 2006, Ernest Pignon Ernest

Jean Genet 2006, Ernest Pignon Ernest

Ernest Pignon-Ernest : « Mes interventions visent à faire ressurgir l'histoire d'un lieu »
Mercredi, 29 Mai, 2019

Depuis les années 1970, Ernest Pignon-Ernest court les rues du monde. Le plasticien y colle ses dessins grandeur nature de personnages, toujours en s’inscrivant dans une démarche historique ou sociale. Un numéro de « Passage des arts » lui est consacré. Rencontre.

On vous présente souvent comme le « père » du street art, cette action artistique qui s’exprime dans les rues et que vous avez débutée un peu avant les années 1970. Quelle définition, aujourd’hui, en donnez-vous ?

Dans un de ses derniers ouvrages, le philosophe Régis Debray a eu cette phrase : « Les gens du “street art” font de la rue une galerie, Ernest en fait une œuvre d’art. » J’en suis touché, mais, moi qui doute toujours, je suis aussi un peu insatisfait. Il y a là pour certains un effet de mode. On entend parfois parler de « la plus grande galerie du monde ». Alors que moi, j’aborde d’abord la rue d’un point de vue plastique, avec la couleur des murs, leur texture, et ce qui ne se voit pas ou plus, c’est-à-dire la mémoire des lieux. Il s’agit alors d’élaborer des images en faisant remonter à la surface des souvenirs enfouis, pour mieux comprendre le présent.

Vous affirmez une démarche différente du mouvement actuel ?

En vérité, je me sens peu de points en commun avec la plupart des gens du street art. J’ai l’impression que certains redécouvrent un peu l’eau chaude. Ce n’est pas parce qu’on met dans la rue quelque chose que ça devient intéressant. On y voit certaines propositions plastiques dont on a déjà fait le tour il y a cinquante ans… Mais il y a aussi des créateurs remarquables, je pense à des artistes comme C215, qui cite des penseurs du siècle des Lumières, ou Jef Aérosol, qui exprime de vraies vibrations. Il est également remarquable que cette possibilité d’expression dans la rue a conduit dans le domaine des arts plastiques des gens qui en étaient jusque-là exclus.

L’histoire, ancienne ou contemporaine, a toujours été votre fil conducteur…

Pendant le tournage de ce documentaire, je présentais à Bruxelles une exposition rétrospective retraçant par exemple ce que j’avais collé sur les murs à propos de la Commune. J’ai toujours réalisé des images en m’intégrant dans des groupes sociaux. Cet été, je vais monter au palais des Papes, à Avignon, le travail résultant de ma présence dans un foyer d’immigrés installé dans la ville. Ce sont des images réalisées à partir de leurs récits collectés au jour le jour.

Vous avez également beaucoup travaillé à l’étranger, notamment à Haïti, comme le montre le documentaire…

C’est la lecture de l’écrivain Lyonel Trouillot qui m’y a conduit, notamment « la Belle Amour humaine ». Alors je me suis intéressé à Jacques Stephen Alexis, un Noir d’Haïti qui a fait des études de médecine à Paris, où il publia quatre romans chez Gallimard. Quelques années après, il a rencontré Mao, Ho Chi Minh, Castro, Guevara et est entré dans la résistance contre le dictateur François Duvalier. Je me suis aussi intéressé à Charlemagne Péralte, qui a dirigé la lutte contre l’occupation américaine au début du XX e siècle. Au Chili, Pablo Neruda est incontournable, comme l’est pour moi Pasolini, dont la vie et la mort incarnent l’Italie du XX e siècle.

Coller des œuvres dans les rues, c’est aller à la rencontre de ceux qui ne franchissent pas la porte des musées ?

Pas seulement. C’est une des conséquences. Mais je n’envisage pas mes collages comme des affiches. Ce ne sont pas des travaux que je mettrais dans les galeries. La rue est un des éléments de ma palette. Sachant que toujours mes interventions viennent à réinscrire l’histoire humaine sur place. Les gens passent tous les jours dans une rue, même chargée d’histoire, mais pour eux, forcément, elle se banalise. Et d’un coup, l’apparition de l’image la fait découvrir à nouveau. En fait, cette redécouverte, cet appel à l’intelligence collective, c’est le rôle de la poésie et de l’art.

Parmi les influences que vous revendiquez, il y a Picasso, que vous avec croisé pour la première fois dans d’amusantes circonstances.

Je suis issu d’un milieu modeste, et la découverte d’une certaine culture, de certaines influences s’est faite hors des écoles. Au départ, dans la famille on était tous des sportifs. J’ai fait de la bicyclette, et j’ai un frère de plus de 80 ans qui anime toujours une salle d’entraînement. Moi à 12 ans, je dessinais le pont de mon village un peu à la manière des cartes postales. Et voilà que je tombe sur un numéro de « Paris Match » dans lequel je découvre une série de déclinaisons de portraits signés Picasso sur une fille qui s’appelait Sylvette. Je me souviens même de sa queue-de-cheval. Pour moi, Picasso écrase tout. J’ai longtemps eu le sentiment qu’après lui on ne peut plus peindre. Autre exemple, Le Caravage : comme Pasolini, il a traité des grands mythes vécus par les gens de la rue.

ERNEST PIGNON-ERNEST À TAILLE HUMAINE. DOCUMENTAIRE / FRANCE 5 / SAMEDI 1 ER JUIN / 22 h 25

Entretien réalisé par Gérald Rossi
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2 juin 2019 7 02 /06 /juin /2019 06:06
COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)
COMMUNIST'ART: Mahmoud Darwich, le poète national palestinien, voix universelle de l'amour et de la nostalgie (1941-2008)

« J'ai la nostalgie du pain de ma mère, du café de ma mère, Des caresses de ma mère… Et l'enfance grandit en moi… » : ainsi commence Oummi, fameuse ode à sa mère (1966).

 

« J'ai la nostalgie du pain de ma mère,

Du café de ma mère,

Des caresses de ma mère...

Et l'enfance grandit en moi,

Jour après jour,

Et je chéris ma vie, car

Si je mourais,

J'aurais honte des larmes de ma mère !

 

Fais de moi, si je rentre un jour,

Une ombrelle pour tes paupières.

Recouvre mes os de cette herbe

Baptisée sous tes talents innocents

Attache-moi

Avec une mèche de tes cheveux,

Un fil qui pend à l'ourlet de ta robe...

Et je serai, peut-être, un dieu,

Peut-être un dieu,

Si j'effleurais ton cœur !

 

Si je rentre, enfouis-moi,

Bûche, dans ton âtre.

Et suspends-moi,

Corde à linge, sur le toit de ta maison.

Je ne tiens pas debout

Sans ta prière du jour.

J'ai vieilli. Ramène les étoiles de l'enfance

Et je partagerai avec les petits des oiseaux,

Le chemin du retour...

Au nid de ton attente ! »

 

( A ma mère, 1966)

 

Mahmoud Darwich est un poète universel, un poète dont les images toutes personnelles, nourries de la culture du Levant, de la Palestine, font naître des échos et des émotions instantanés dans le cœur du lecteur, le ramenant au plus nu, au plus sensible, au plus beau de la vie, à son enfance. Cette émotion vibrante, c'est celle de l'amour et de la nostalgie, cette langue, d'une simplicité biblique en apparence, qui entremêle en permanence les étoiles et les oiseaux, le cosmos et le rêve, les sens et le for intérieur, c'est celle d'une vie qui se ressaisit dans sa grandeur première en-deça et par-delà les vicissitudes de l'histoire. C'est une bouée de sauvetage.

 

«  Mais que pouvais-je contre le fait que mon histoire individuelle, celle du grand déracinement de mon lieu, se confondait avec celle de mon peuple ? Mes lecteurs ont ainsi tout naturellement trouvé dans ma voix personnelle leurs voix personnelle et collective. Mais moi, lorsque j'ai chanté en prison ma nostalgie du café et du pain de ma mère, je n'aspirais pas à dépasser les frontières de mon espace familial. Et lorsque j'ai chanté mon exil, les misères de l'existence et ma soif de liberté, je ne voulais pas faire de la « poésie de résistance » comme l'a alors affirmé la critique arabe, et je ne pouvais imaginer que les lecteurs trouveraient en moi un palliatif poétique démesuré pour continuer à espérer après la défaire de ce que l'on appela la « guerre des Six-jours » » (Mahmoud Darwich, 1999)

 

Peu de poètes ont parlé à la conscience du peuple, ont pu la faire vibrer et la nourrir d'images, d'espoirs, de beauté et d'aspiration au bonheur, comme Mahmoud Darwich, en Palestine, et plus largement dans les pays arabes. Et cela à partir d'une poésie qui ne cherche jamais à dépasser le subjectif et le point de vue humain pour de la théâtralisation historique ou idéologique.

 

Chez Mahmoud Darwich, il y a un humanisme fondamental de la vision poétique qui non seulement prend en charge et combat l'injustice de l'histoire et de l'occupant colonial mais restitue toujours aussi la réalité intime complexe au-delà des clivages de la guerre.

C'est pourquoi ce poète résistant a pu aussi toucher profondément des lecteurs juifs israéliens.

Anne Berthod écrit en 2018 dans Télérama à l'occasion d'une retrospective Darwich: « Romantique avant tout, Darwich n’a jamais eu pour ambition d’être la voix du nationalisme arabe. Lui voulait être un poète de l’amour. La mystérieuse Rita, dont le nom a fait le tour du monde arabe grâce à Marcel Khalifé, est évoquée dès les premiers recueils (La Fin de la nuit, Les oiseaux meurent en Galilée…). En 1995, Darwich raconte enfin l’histoire de cette danseuse juive (nommée Tamar dans la réalité), rencontrée autrefois au bal du Parti communiste israélien, dont il était adhérent. La guerre des Six-Jours (1967) aura eu raison de leur intense idylle… « Entre Rita et mes yeux : un fusil. Et celui qui connaît Rita se prosterne. Adresse une prière. A la divinité qui rayonne dans ses yeux de miel. » Rita incarne l’amour impossible. A travers elle, Darwich, toujours très métaphorique, pleurait à la fois la femme et sa terre bafouée ».

 

A lire aussi ce magnifique poème, d'une beauté déchirante : « Le soldat qui rêvait de lys blanc » :

 

«  Il rêvait de lys blancs, 

D'un rameau d'olivier, 

Des seins de son aimée épanouis le soir. 

Il rêvait, il me l'a dit, d'un oiseau

Et des fleurs de l'oranger. 

Sans compliquer son rêve, il percevait les choses

Telles qu'il les ressentait... et les sentait.

Une patrie, il me l'a dit,

C'est savourer le café de sa mère,

C'est rentrer à la tombée du jour. 

Et la terre? Je lui demandai. 

Il répondit: Je ne la connaissais pas. 

Je ne sentais pas qu'elle était ma peau et mon coeur, 

Ainsi qu'il est dit dans les poèmes. 

Mais soudain je la vis, 

Comme une boutique... une rue... des journaux. 

Je lui demandai: L'aimes-tu? 

Il répondit: mon amour est une brève promenade, 

Un verre de vin... une aventure. 

- Donnerais-tu ta vie pour elle? 

- Non! 

Je ne suis lié à cette terre que par un éditorial... un discours enflammé! 

On m'a enseigné à aimer son amour. 

Mais je n'ai pas senti son coeur se fondre avec le mien. 

Je n'ai pas humé l'herbe, les racines et les branches...

- A quoi ressemblait son amour? 

Brûlant comme les soleils... la nostalgie? 

Il fit front: 

- Ma voie à l'amour est un fusil, 

Des fêtes revenues de vestiges anciens, 

Le silence d'une statue antique

D'époque et d'origine indéterminées! 

Il me parla de l'instant des adieux, 

De sa mère

Pleurant en silence lorsqu'on l'envoya

Quelque part sur le front...

De sa voix éplorée, 

Gravant sous sa peau un souhait nouveau: 

Aah si seulement les colombes grandissaient au ministère de la défense...

Aah si les colombes!...

 

... Il fuma une cigarette, puis il me dit

Comme s'il échappait d'un marécage de sang: 

J'ai rêvé de lys blancs, 

D'un rameau d'olivier...

D'un oiseau étreignant le matin

Sur la branche d'un citronnier...

- Qu'as-tu vu? 

- Mes actes, 

Ronces rouges explosées dans le sable... les poitrines...

   et les entrailles.

- Combien en as-tu tué?

- Difficile de les compter...

Mais je n'ai été décoré qu'une fois.

 

Je lui demandai, me faisant violence:

S'il en est ainsi, décris-moi un seul cadavre.

Il rectifia sa position, caressa son journal plié

Et me dit comme s'il me chantait une ritournelle:

Tente de vent sur les gravats,

L'homme enlaçait les astres brisés.

Une couronne de sang ceignait son large front

Et sa poitrine était sans médailles,

Puisqu'il s'était mal battu.

Il avait l'aspect d'un paysan, d'un ouvrier ou d'un marchand ambulant.

Tente de vent sur les gravats... Il mourut

Les bras jetés comme deux ruisseaux à sec.

Et lorsque j'ai cherché son nom dans ses poches,

J'ai trouvé deux photos,

L'une... de sa femme,

L'autre... de sa fille...

Je lui demandai: En es-tu attristé?

Il m'interrompit: Mahmoud, mon ami,

La tristesse est un oiseau blanc

Etranger aux champs de bataille. Et les soldats

Commettent un péché, s'ils s'affligent.

Je n'étais, là-bas, qu'une machine crachant un feu rouge

Et changeant l'espace en un oiseau noir.

Plus tard,

Il me parla de son premier amour,

De rues lointaines,

Des réactions après la guerre,

Des fanfaronnades à la radio et dans les journaux.

Et lorsqu'il dissimula sa toux dans son mouchoir,

Je lui demandai: Nous reverrons-nous?

Il me répondit: Dans une ville lointaine.

 

Au quatrième verre,

J'ai dit, taquin: Ainsi tu partirais... Et la patrie?

Il me répondit: Laisse tomber...

Je rêve de lys blancs,

D'une rue qui gazouille et d'une maison éclairée.

Je quête un coeur bon, non des munitions,

Un jour ensoleillé, non un instant de folle victoire... fasciste.

Je quête un enfant souriant au jour,

Non une place dans la machine de guerre.

Je suis venu ici vivre le lever des soleils,

Non leur coucher.

 

Il me fit ses adieux... Il était à la recherche de lys blancs,

D'un oiseau accueillant le matin

Sur un rameau d'olivier.

Il percevait les choses

Telles qu'il les ressentait... et les sentait.

La patrie, il me l'a dit,

C'est boire le café de sa mère

Et rentrer, à la tombée du jour, rassuré.

( 1967)
 

 

La « Guerre des six jours » est passée par là. Nous sommes en 1967. Et Mahmoud Darwich passe une nuit à boire avec Shlomo Sand, à sa libération de prison, alors que le jeune soldat israélien, fils d'un juif polonais communiste et petit-fils d'un républicain catalan, vient de combattre et « pacifier », « humilier », à Jérusalem-est... Le soldat qui rêvait de « Lys blanc », si l'on en croit Shlomo Sand, c'est lui.

https://www.alterinfo.net/Shlomo-Sand-ou-la-nouvelle-guerre-du-Soldat-qui-revait-de-lys-blancs-de-Mahmoud-Darwich_a40842.html

Rédigé à chaud, en 1967, ce poème qui met en scène un soldat israélien, Shlomo, donc, s'apprétant à quitter son pays, meurtri par la violence et les horreurs commises, a fait scandale aussi bien en Israël que du côté palestinien. Darwich a parlé des réactions polarisées suscitées par ces vers : « Le secrétaire général du Parti communiste israélien a dit “comment se fait-il qu’il écrive ce genre de poème ? Est-ce qu’il nous demande de quitter le pays pour devenir des amants de la paix ?’’ Et pendant ce temps, les Arabes affirment : “comment ose-t-il humaniser un soldat israélien ?’’ »

***

En 1967, Mahmoud Darwich a 26 ans.

Il est né, deuxième enfant d'une famille qui en compte huit, à Birwa, un village de Galilée près de Saint-Jean-d'Acre. En 1948, pendant la Naqba, les forces juives le jettent avec les siens sur les routes de l'exil.

L'écrivain syrien, opposant de gauche, Subhi Hadidi, rappelle ce souvenir de Darwich dans la note bio-bibliographique qui accompagne le recueil anthologique de Mahmoud Darwich « La terre nous est étroite et autres poèmes »  (NRF Gallimard, 2000).

« Je m'en souviens encore... Je m'en souviens parfaitement. Une nuit d'été, alors que nous dormions, selon les coutumes villageoises, sur les terrasses de nos maisons, ma mère me réveilla en panique et je me suis retrouvé courant dans la forêt, en compagnie de centaines d'habitants du village. Les balles sifflaient au-dessus de nos têtes et je ne comprenais pas ce qui se passait. Après une nuit de marche et de fuite, nous sommes arrivés, ainsi que l'ensemble de ma famille, dans un village étranger aux enfants inconnus. J'ai alors innocemment demandé : Où suis-je ? Et j'ai entendu pour la première fois le mot Liban.... Depuis ces jours au Liban, je n'ai pas oublié, et je n'oublierai jamais, les circonstances dans lesquels j'ai fait connaissance avec le mot patrie. Pour la première fois, et sans y avoir été préparé, je me suis retrouvé dans une longue file, attendant la distribution des rations alimentaires par une organisation de secours aux réfugiés. Je me souviens que le plat principal était constitué d'une portion de fromage jaune. C'est là que j'ai entendu les mots qui allaient ouvrir devant moi des fenêtres sur un univers nouveau : patrie, guerre, les nouvelles, les réfugiés, l'armée, les frontières... Avec ces mots, je découvrais une réalité nouvelle, celle qui me priverait à jamais de mon enfance ».

 

Quand, traversant la frontière clandestinement avec son oncle et un guide, Mahmoud Darwich revient un an plus tard dans son village, c'est pour constater qu'il a été rasé par les nouveaux maîtres et qu'une colonie a été installée à sa place.

La famille de Darwich va s'installer clandestinement dans un autre village, à Dayr-al-Assad. Les instituteurs de Mahmoud le cachent à chaque descente de la police israélienne, « non sans lui avoir appris, pour le cas où il serait pris, de ne jamais dire qu'il a été au Liban, mais qu'il appartient à l'une des tribus bédouines du Nord palestinien » (Subhi Hadidi).

Mahmoud s'initie à la poésie antéislamique avec ses instituteurs, et aussi aux traditions poétiques arabes avec les paysans chanteurs qui surviennent clandestinement au village, pourchassés par la police israélienne.

« J'avais douze ans, raconte Darwich, lorsqu'on me demanda de lire un poème à l'école pour célébrer l'anniversaire de la création de l’État d'Israël !... J'écrivis un poème dans lequel je parlais de la souffrance de l'enfant en moi qui fut expulsé et qui, lorsqu'il revint, trouva quelqu'un d'autre habitant sa maison et labourant le champ de son père. Je le fis en toute innocence. Le lendemain, le gouverneur militaire me convoqua et me menaça, non de m'emprisonner mais d'interdire à mon père de travailler, si je récidivais. Je trouvai la menace terrifiante. Si mon père était interdit de travailler, qui m'achèterait les crayons et le papier ? J'ai compris ce jour-là que la poésie est une affaire plus sérieuse que je ne croyais et qu'il me fallait décider de poursuivre ou d'interrompre ce jeu dangereux ».

 

***

Jeune adulte, Darwich s'inscrit au Parti communiste israélien, judéo-arabe

Darwich va continuer à résister par les mots, c'est ce qui lui vaudra d'être emprisonné à cinq reprises entre 1961 et 1967. C'est à Haïfa qu'il rejoint clandestinement en 1961 le parti communiste israélien, le Maki, regroupant des Israéliens laïcs et non sionistes et des Palestiniens. Il collabore à ses deux publications al-Ittihâd et al-Jadîd, les deux seuls organes d'expression des Palestiniens en Israël.

En 1964, il sera reconnu internationalement comme une voix de la résistance palestinienne grâce à son recueil Rameaux d'olivier (Awraq Al-zaytun). Le poème Identité (Inscris : Je suis arabe, en langue arabe Bitaqat huwiyya: Sajel ana arabi), le plus célèbre du recueil, dépasse rapidement les frontières palestiniennes pour devenir un hymne chanté dans tout le monde arabe.

« Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l'été !
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j'ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d'écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n'irai pas quémander l'aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !


Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l'effusion de la durée
Avant le cyprès et l'olivier
...avant l'éclosion de l'herbe
Mon père... est d'une famille de laboureurs
N'a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.


Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c'est
L'huile d'olive et le thym


Mon adresse :
Je suis d'un village isolé...
Où les rues n'ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !


Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as raflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l'on dit !

DONC

Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n'ai pas de haine pour les hommes
Que je n'assaille personne mais que
Si j'ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !

« Lorsque je repense à ces années, je revois la formidable capacité de la poésie à se répandre, alors qu'elle ne quête ni solitude ni grande vogue et que ni l'une ni l'autre ne sont des critères pour juger de sa beauté. Mais je sais aussi, quand je pense à ceux qui dénigrent la « poésie politique », qu'il y a pire que cette dernière : l'excès de mépris du politique, la surdité aux questions posées par la réalité et l'Histoire, et le refus de participer implicitement à l'entreprise de l'espoir » (Mahmoud Darwich, 1999)

C'est aussi grâce à leur reprise en chanson, notamment par le Bob Dylan du Levant, Marcel Khalifé, figure de proue de la chanson contestataire dans les années 1970, que Darwich, figure de l’intelligentsia palestinienne et arabe peu connue alors du grand public au début des années 60, a pu avoir une telle résonnance.

L’ami Khalifé a si bien porté ses mots qu’en 1999 il a été poursuivi par un tribunal à Beyrouth pour avoir cité le Coran dans la chanson O mon père, je suis Joseph, adaptée d’un de ses poèmes. Quelque deux mille fans chantèrent la chanson incriminée dans une manifestation de soutien, et le chanteur fut relaxé.

En 1970 Darwich est assigné à résidence à Haïfa à la suite de la publication d'articles politiques jugés trop virulents par la justice en Israël. À la suite de cela, il demande un visa d'étudiant pour quitter le pays. Il se rend à Moscou. Il y étudie l'économie politique marxiste. Il disparaît en 1971. On le retrouve quelque temps plus tard au Caire, où il travaille pour le quotidien Al-Ahram. Puis il part s'installer à Beyrouth en 1973, il dirige le mensuel Shu'un Filistiniyya (Les affaires palestiniennes) et travaille comme rédacteur en chef au Centre de Recherche Palestinien de l'OLP et rejoint l'organisation. En 1981, il crée et devient rédacteur en chef du journal littéraire Al-Karmel.

 

L'expérience de la prison a cultivé chez Darwich la force de la nostalgie et le sentiment de la vie :

 

Ma Prison (1966)

 

Mon adresse a changé.

L'heure de mes repas,

Ma ration de tabac, ont changé,

Et la couleur de mes vêtements, et mon visage et ma silhouette.

La lune,

Si chère à mon cœur ici,

Est plus belle et plus grande désormais.

Et l'odeur de la terre : parfums.

Et le goût de la nature : douceurs.

Comme si je me tenais sur le toit de ma vieille maison,

Une étoile nouvelle,

Dans mes yeux, incrustée.

 

Poésie sensuelle, romantisme lyrique, poésie révolutionnaire et patriotique, l'art de Mahmoud Darwich est tout cela à la fois, et consécutivement parfois. Au début des années 1970, Darwich, réfugié au Liban, souffrira de n'être plus perçu que comme un symbole national et un chantre du combat pour la libération de la Palestine. Il cherchera à expérimenter de nouvelles formes esthétiques et à cultiver le lyrisme et l'épopée en dehors des thèmes proprement patriotiques.

***

La plume de l'OLP et d'Arafat

Darwich est en même temps un politique, serviteur de la cause de la Libération de la Palestine et du retour des réfugiés. « Aujourd'hui, je suis venu porteur d'un rameau d'olivier et du fusil du combattant de la liberté. Ne laissez pas tomber le rameau d'olivier de ma main », déclare Yasser Arafat à l’ONU en 1974. Le discours est signé Darwich, journaliste militant qui va devenir la plume de l’OLP.

En 1982, l'invasion israélienne du Liban va faire reprendre à Darwich comme à son peuple et à ses amis de l'OLP le chemin de l'exil. Darwich écrit alors un poème-fleuve qu'il publiera en 1983, « Eloge de l'ombre haute », qu'il qualifie lui-même de poème documentaire. « Mais ne se contentant pas de dresser une grande fresque de l'invasion, de la résistance de la capitale libanaise puis des massacres de Sabra et Chatila, Darwich se pose des questions existentielles sur le sens des massacres et sur l'odyssée moderne des Palestiniens qui ont repris la mer »( Subhi Hadidi) :

 

« Et nous chantons en cachette :

Beyrouth est notre tente.

Beyrouth est notre étoile.

 

Fenêtre ouverte sur le plomb de la mer

Une rue et un muwashshah nous emportent.

Beyrouth est la forme de l'ombrage.

Plus belle que son poème, plus simple que les ragots,

Elle nous séduit de mille commencements ouverts et

d'alphabets nouveaux :

Beyrouth est notre tente,

Beyrouth est notre unique étoile

 

(…)

Beyrouth est témoin de mon cœur.

De ses rues, j'émigre, et de moi,

Suspendu à un poème sans fin.

Je dis : Mon feu ne meurt pas...

Colombes sur ses immeubles,

Paix sur ses décombres...

Je referme la ville ainsi qu'un livre

Et je porte la terre menue, telle un sac de nuages.

Je me réveille et, dans les habits de mon cadavre, je cherche trace de moi.

Et nous rions : Nous sommes encore en vie,

Tout comme le reste des gouvernants.

Merci au journal qui n'a pas annoncé que j'étais tombé là-bas par inadvertance...

J'entrouve les petits chemins devant l'air, ma foulée, les amis de passage

L'hypocrite marchand de pain et l'image nouvelle de la mer.

Merci Beyrouth les Brumes.

Merci Beyrouth les Décombres...

Mon âme s'est brisée. Je jetterai mon cadavre en pâture pour que les invasions me frappent encore,

Que les envahisseurs me livrent au poème... »

 

(La Qasida de Beyrouth, 1984)

 

Puis après un bref passage à Tunis puis au Caire, Darwich s'installe à Paris. Dans les recueils qu'il y écrit, il apparaît plus habité par ses questions intérieures, ses interrogations métaphysiques, et le dialogue avec d'autres poètes. Ses poèmes marquent un travail expérimental affirmé.

***

En 1995, Mahmoud Darwich quitte Paris et s'installe à Ramallah, d'où il continue de diriger la revue intellectuelle de la gauche critique arabe, al-Karmil (Le Carmel) publiée à Beyrouth.

Il s'oppose aux accords d'Oslo et incarne une ligne dure (ou lucide) refusant de céder à l'occupant et à ses soutiens internationaux. Elu membre du comité exécutif de l'OLP en 1987, il quitte l'organisation en 1993 pour protester contre les accords d'Oslo, dénonçant l'attitude conciliante de l'Organisation dans les négociations et « préférant une paix mais une paix juste ».

Il meurt le 9 août 2008 à Houston aux Etats-Unis, dans un hôpital, des suites de sa troisième intervention chirurgicale au cœur, à 67 ans (il avait déjà subi deux opérations du cœur en 1984 et 1998).

 

«  Pour un Palestinien, "la politique est existentielle", estimait Mahmoud Darwich. "Mais la poésie est rusée, ajoutait-il. Elle permet de circuler entre plusieurs probabilités. Elle est fondée sur la métaphore, la cadence et le souci de voir derrière les apparences", de voir "la vie, les rêves, les illusions..., le meilleur, le beau (...). Son seul véritable ennemi, c'est la haine." Aussi n'était-ce pas un hasard si le personnage du Christ, "ce Palestinien", l'avait touché par "son discours d'amour et de clémence, par cette idée qu'il est le Verbe". Pour Mahmoud Darwich, la cécité d'Israël, son entreprise d'affaiblissement systématique de l'Autorité palestinienne, l'incurie de cette dernière, le "despotisme universel" des Etats-Unis, les despotes locaux et l'exception dont bénéficie l'Etat juif en matière de droit international, étaient les causes des régressions intégristes "passéistes" de mouvements tels que le Hamas palestinien. Dans le monde arabe, et plus généralement musulman, comme en Occident, "des forces concourent à exacerber le choc des identités", estimait-il. "C'est une période transitoire, mais le présent se noie dans la tragédie". » (Mouna Naïm, dans l'article d'hommage du Monde consacré à Darwich le 11 août 2018).

 

« Etat de siège »

Un poème inédit de Mahmoud Darwich. Ramallah, publié en janvier 2002 dans Le Monde Diplomatique

ci, aux pentes des collines, face au crépuscule et au canon du temps
Près des jardins aux ombres brisées,
Nous faisons ce que font les prisonniers,
Ce que font les chômeurs :
Nous cultivons l’espoir.

* * *

Un pays qui s’apprête à l’aube. Nous devenons moins intelligents
Car nous épions l’heure de la victoire :
Pas de nuit dans notre nuit illuminée par le pilonnage.
Nos ennemis veillent et nos ennemis allument pour nous la lumière
Dans l’obscurité des caves.

* * *

Ici, nul « moi ».
Ici, Adam se souvient de la poussière de son argile.

* * *

Au bord de la mort, il dit :
Il ne me reste plus de trace à perdre :
Libre je suis tout près de ma liberté. Mon futur est dans ma main.
Bientôt je pénètrerai ma vie,
Je naîtrai libre, sans parents,
Et je choisirai pour mon nom des lettres d’azur...

* * *

Ici, aux montées de la fumée, sur les marches de la maison,
Pas de temps pour le temps.
Nous faisons comme ceux qui s’élèvent vers Dieu :
Nous oublions la douleur.

* * *

Rien ici n’a d’écho homérique.
Les mythes frappent à nos portes, au besoin.
Rien n’a d’écho homérique. Ici, un général
Fouille à la recherche d’un Etat endormi
Sous les ruines d’une Troie à venir.

* * *

Vous qui vous dressez sur les seuils, entrez,
Buvez avec nous le café arabe
Vous ressentiriez que vous êtes hommes comme nous
Vous qui vous dressez sur les seuils des maisons
Sortez de nos matins,
Nous serons rassurés d’être
Des hommes comme vous !

* * *

Quand disparaissent les avions, s’envolent les colombes
Blanches blanches, elles lavent la joue du ciel
Avec des ailes libres, elles reprennent l’éclat et la possession
De l’éther et du jeu. Plus haut, plus haut s’envolent
Les colombes, blanches blanches. Ah si le ciel
Etait réel [m’a dit un homme passant entre deux bombes]

* * *

Les cyprès, derrière les soldats, des minarets protégeant
Le ciel de l’affaissement. Derrière la haie de fer
Des soldats pissent — sous la garde d’un char -
Et le jour automnal achève sa promenade d’or dans
Une rue vaste telle une église après la messe dominicale...

* * *

[A un tueur] Si tu avais contemplé le visage de la victime
Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre
A gaz, tu te serais libéré de la raison du fusil
Et tu aurais changé d’avis : ce n’est pas ainsi qu’on retrouve une identité.

* * *

Le brouillard est ténèbres, ténèbres denses blanches
Epluchées par l’orange et la femme pleine de promesses.

* * *

Le siège est attente
Attente sur une échelle inclinée au milieu de la tempête.

* * *

Seuls, nous sommes seuls jusqu’à la lie
S’il n’y avait les visites des arcs en ciel.

* * *

Nous avons des frères derrière cette étendue.
Des frères bons. Ils nous aiment. Ils nous regardent et pleurent.
Puis ils se disent en secret :
« Ah ! si ce siège était déclaré... » Ils ne terminent pas leur phrase :
« Ne nous laissez pas seuls, ne nous laissez pas. »

* * *

Nos pertes : entre deux et huit martyrs chaque jour.
Et dix blessés.
Et vingt maisons.
Et cinquante oliviers...
S’y ajoute la faille structurelle qui
Atteindra le poème, la pièce de théâtre et la toile inachevée.

* * *

Une femme a dit au nuage : comme mon bien-aimé
Car mes vêtements sont trempés de son sang.

* * *

Si tu n’es pluie, mon amour
Sois arbre
Rassasié de fertilité, sois arbre
Si tu n’es arbre mon amour
Sois pierre
Saturée d’humidité, sois pierre
Si tu n’es pierre mon amour
Sois lune
Dans le songe de l’aimée, sois lune
[Ainsi parla une femme
à son fils lors de son enterrement]

* * *

Ô veilleurs ! N’êtes-vous pas lassés
De guetter la lumière dans notre sel
Et de l’incandescence de la rose dans notre blessure
N’êtes-vous pas lassés Ô veilleurs ?

* * *

Un peu de cet infini absolu bleu
Suffirait
A alléger le fardeau de ce temps-ci
Et à nettoyer la fange de ce lieu

* * *

A l’âme de descendre de sa monture
Et de marcher sur ses pieds de soie
A mes côtés, mais dans la main, tels deux amis
De longue date, qui se partagent le pain ancien
Et le verre de vin antique
Que nous traversions ensemble cette route
Ensuite nos jours emprunteront des directions différentes :
Moi, au-delà de la nature, quant à elle,
Elle choisira de s’accroupir sur un rocher élevé.

* * *

Nous nous sommes assis loin de nos destinées comme des oiseaux
Qui meublent leurs nids dans les creux des statues,
Ou dans les cheminées, ou dans les tentes qui
Furent dressées sur le chemin du prince vers la chasse.

* * *

Sur mes décombres pousse verte l’ombre,
Et le loup somnole sur la peau de ma chèvre
Il rêve comme moi, comme l’ange
Que la vie est ici... non là-bas.

* * *

Dans l’état de siège, le temps devient espace
Pétrifié dans son éternité
Dans l’état de siège, l’espace devient temps
Qui a manqué son hier et son lendemain.

* * *

Ce martyr m’encercle chaque fois que je vis un nouveau jour
Et m’interroge : Où étais-tu ? Ramène aux dictionnaires
Toutes les paroles que tu m’as offertes
Et soulage les dormeurs du bourdonnement de l’écho.

* * *

Le martyr m’éclaire : je n’ai pas cherché au-delà de l’étendue
Les vierges de l’immortalité car j’aime la vie
Sur terre, parmi les pins et les figuiers,
Mais je ne peux y accéder, aussi y ai-je visé
Avec l’ultime chose qui m’appartienne : le sang dans le corps de l’azur.

* * *

Le martyr m’avertit : Ne crois pas leurs youyous
Crois-moi père quand il observe ma photo en pleurant
Comment as-tu échangé nos rôles, mon fils et m’as-tu précédé.
Moi d’abord, moi le premier !

* * *

Le martyr m’encercle : je n’ai changé que ma place et mes meubles frustes.
J’ai posé une gazelle sur mon lit,
Et un croissant lunaire sur mon doigt,
Pour apaiser ma peine.

* * *

Le siège durera afin de nous convaincre de choisir un asservissement qui ne nuit
pas, en toute liberté !!

* * *

Résister signifie : s’assurer de la santé
Du cœur et des testicules, et de ton mal tenace :
Le mal de l’espoir.

* * *

Et dans ce qui reste de l’aube, je marche vers mon extérieur
Et dans ce qui reste de la nuit, j’entends le bruit des pas en mon intention.

* * *

Salut à qui partage avec moi l’attention à
L’ivresse de la lumière, la lumière du papillon, dans
La noirceur de ce tunnel.

* * *

Salut à qui partage avec moi mon verre
Dans l’épaisseur d’une nuit débordant les deux places :
Salut à mon spectre.

* * *

Pour moi mes amis apprêtent toujours une fête
D’adieu, une sépulture apaisante à l’ombre de chênes
Une épitaphe en marbre du temps
Et toujours je les devance lors des funérailles :
Qui est mort...qui ?

* * *

L’écriture, un chiot qui mord le néant
L’écriture blesse sans trace de sang.

* * *

Nos tasses de café. Les oiseaux les arbres verts
A l’ombre bleue, le soleil gambade d’un mur
A l’autre telle une gazelle
L’eau dans les nuages à la forme illimitée dans ce qu’il nous reste

* * *

Du ciel. Et d’autres choses aux souvenirs suspendus
Révèlent que ce matin est puissant splendide,
Et que nous sommes les invités de l’éternité.

Mahmoud Darwich

 

Ismaël Dupont, 30 mai 2019 

 

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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 11:49
Collaboration. 1989, fin de cavale en soutane pour Paul Touvier
Vendredi, 31 Mai, 2019

Nourri et logé pendant 40 ans par une faction traditionaliste de l’Église, gracié par le président Pompidou, l’ex-milicien, arrêté le 24 mai 1989 à Nice, est le premier Français condamné pour « complicité de crimes contre l’humanité ».

Portant Lacroix (!) comme pseudonyme, l’ancien chef milicien à Lyon est arrêté au prieuré Saint-Joseph, un ensemble immobilier (chapelle, couvent, jardin) au cœur du Vieux Nice, concédé en 1987 par la municipalité Médecin à la Fraternité Saint-Pie-X, constituée par l’évêque « traditionaliste » Marcel Lefebvre.

Dans cette planque, Paul Touvier, à 74 ans passés, pouvait se sentir comme un ange (1) dans la célèbre baie. En 1989, Nice, jumelée avec Le Cap (Afrique du Sud), capitale de l’apartheid, est choisie par le FN pour y tenir l’année suivante son premier congrès national, qui aura comme invité d’honneur un ancien SS, Franz Schönhuber. Nice fut aussi, selon le vœu de Pétain, la « fille aînée de la Révolution nationale ». C’est dans ses arènes antiques de Cimiez que, le 22 février 1942, est porté sur les fonts baptismaux le Service d’ordre légionnaire (SOL), une organisation paramilitaire dévouée au maréchal. Elle est dirigée par Joseph Darnand (2), qui, en janvier 1943, fondera la Milice, sinistre police chargée de combattre la Résistance.

Élevé dans le culte du royaliste Charles Maurras

En chemise kaki et béret bleu, mille légionnaires font le serment de « lutter pour la civilisation chrétienne, contre le bolchevisme, la lèpre juive et la franc-maçonnerie ». Un programme qui convient parfaitement au jeune Touvier, né en 1915 dans une famille catholique et élevé dans le culte de l’écrivain royaliste Charles Maurras, pour qui la victoire allemande de mai 1940 est « une divine surprise ». Pour le modeste employé de gare, en mal d’ascension sociale après avoir raté son entrée au séminaire, ce contexte tragique de la défaite offre aussi l’opportunité d’entamer une carrière de gangster sous couvert de militantisme politique. Démobilisé à Chambéry, il adhère dès octobre 1940 à la maréchaliste Légion française des combattants, puis, en 1942, au SOL, dont il devient le secrétaire général pour la Savoie. Remarqué par Darnand pour son zèle policier, il est bombardé, fin 1943, chef du 2e service (renseignement et répression) de la Milice, d’abord pour Chambéry, puis à partir de janvier 1944 pour toute la région lyonnaise. Son quotidien de flic au service de la Gestapo est fait de rackets de prisonniers et de pillages dans des logements réquisitionnés appartenant à des juifs. Et il est impliqué dans l’arrestation suivie de l’assassinat, en janvier 1944, de Victor Basch, fondateur de la Ligue des droits de l’homme, et de son épouse Hélène, tous deux octogénaires, ainsi que dans l’exécution de sept otages juifs qu’il a personnellement sélectionnés.

À la Libération il prend la fuite, les poches pleines, avec l’aide de l’abbé collabo Vautherin, fondateur de l’ordre des Chevaliers de Notre-Dame, un groupement de scouts anticommunistes. Recrutant après guerre parmi les nostalgiques des croisades, c’est cette même secte qui prendra en charge l’ex-milicien durant ses derniers mois de clandestinité. Dans l’intervalle, bien que condamné à mort par contumace, à Lyon en 1946 et à Chambéry en 1947, le « chef Paul » a bénéficié de la protection d’une partie de la hiérarchie catholique. Autant d’ailleurs par « connivence idéologique » que par application du droit d’asile, ainsi que le soulignent les conclusions de la commission d’historiens formée, en juillet 1989, par l’archevêque de Lyon, Mgr Decourtray.

La commission épingle entre autres Mgr Rodhain, fondateur du Secours catholique, qui a fourni une aide financière mensuelle à la famille Touvier. Elle établit la (longue) liste des abbayes, monastères et autres chartreuses de diverses obédiences qui ont offert un abri au criminel antisémite, souvent déguisé en curé, ainsi que celle des associations religieuses et des nombreux mitrés qui se sont « mis à son service ». Parmi ces derniers, Mgr Duquaire, ancien secrétaire du cardinal pétainiste de Lyon Mgr Gerlier, puis, au Vatican, du cardinal Villot, qui réussit, en 1971, à convaincre Georges Pompidou d’accorder sa grâce présidentielle au fuyard. Lequel, dès lors, revient tranquillement habiter, en famille, à Chambéry !

Révélée par l’Express, cette infamie se retourne contre Touvier, obligé de replonger dans la clandestinité après le dépôt de plaintes pour « crimes contre l’humanité ». En 1979, une nouvelle instruction est ouverte. L’enquête est confiée à la gendarmerie nationale, plutôt qu’à la police, qui, en 1947, avait laissé s’échapper le condamné à mort, après l’avoir interpellé à Paris à la suite du cambriolage d’une boulangerie !

C’est en pistant une certaine Geneviève P., ancienne secrétaire de l’abbé Duben (lequel avait remarié Touvier en 1947) en lien avec le Secours catholique et les Chevaliers de Notre-Dame, que le gendarme Recordier a pu, après plusieurs années de traque, mettre fin à la cavale de Touvier, le 24 mai 1989, à Nice. Ce dernier, finalement jugé et condamné, est mort d’un cancer à la prison de Fresnes, le 17 juillet 1996.

Auteur de Nice. Un siècle d’histoire populaire, 1860-1960, Gilletta, 2017. (1) Poisson apparenté au requin. (2) Entrepreneur à Nice, ministre de l’Intérieur en juin 1944, fusillé le 10 octobre 1945.
 
Philippe Jérôme

 

 

Collaboration. 1989, fin de cavale en soutane pour Paul Touvier - Philippe Jérôme, L'Humanité, 31 mai 2019
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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 06:30
Europe: et maintenant? - Par Francis Wurtz, ancien président du groupe communiste au Parlement Européen - L'Humanité Dimanche, 30 mai 2019

EUROPE: ET MAINTENANT ?
Par Francis Wurtz
https://franciswurtz.net/2019/05/31/europe-et-maintenant/

Inutile de se le cacher : les résultats de ces élections européennes sont les plus préoccupants enregistrés depuis 40 ans que le Parlement de Strasbourg et de Bruxelles est élu au suffrage universel. Le premier problème est naturellement le poids sans précédent des partis d'extrême-droite qui se traduira par un escalade dans la démagogie nationaliste, sécuritaire et anti-migrants. Une deuxième source d'inquiétude est liée à l'affaiblissement et à la division des forces qui se réclamaient jusqu'ici de la gauche. Quelle sera la proportion de membres du groupe de "l'Alliance des socialistes et démocrates" (ex-groupe socialiste et social-démocrate) prête à s'engager sur de vraies options progressistes ? Comment évoluera le groupe des "Verts" désormais dominé par un parti allemand n'hésitant pas à s'allier à la droite dans certains "Länder" et comprenant des élus, notamment français, qui se disent "ni de droite ni de gauche" ? Et puis, il y a le crève-cœur de l'absence de tout parlementaire communiste ou apparenté français dans le groupe que le PCF a contribué à fonder et qu'il a présidé pendant dix ans ! Dans le contexte actuel, cette absence est dramatique. Il faudra réfléchir sereinement et sans apriori aux raisons multiples qui ont conduit à cette situation, mais cette chronique n'est pas le lieu pour cela.
Une chose apparaît sûre, cependant : les enjeux européens actuels et prévisibles exigent qu'une formation politique comme le PCF -qu'aucune autre force ne remplacera à gauche- se donne les moyens d'une triple reconquête. Celle de ses positions dans le Parlement européen -une institution bien plus importante que beaucoup ne le pensent. Celle d'une popularisation approfondie de sa vision actualisée du combat pour changer l'Europe. Celle, enfin, d’une capacité à contribuer au rassemblement des forces de gauche pour arracher des succès concrets sur les enjeux européens.
Pour ce faire, nous ne partirons pas de zéro, loin s'en faut ! Par sa clarté, sa modernité et sa dignité, l'excellente campagne de Ian Brossat a grandement favorisé l’écoute de nos idées sur l’Europe . Le bilan et l'expérience de nos anciens députés et députées au Parlement européen, la constance de leur positionnement « pour une Europe des gens, pas de l’argent » sont également de précieux atouts à valoriser. L’apport de nos candidates et candidats, reconnus pour être au diapason du monde du travail dans toutes ses composantes et des luttes sociales et sociétales de notre époque , a creusé un sillon à même de porter au-delà de l'élection elle-même. Les soutiens remarquables recueillis par la liste présentée par le PCF constituent un autre atout potentiellement durable. La campagne dynamique et au plus près des gens menée par les communistes a bien plus semé que ce que leur liste a récolté dans l’immédiat. Notre coopération permanente avec nos partenaires progressistes européens au sein de notre groupe GUE-NGL, du Parti de la Gauche Européenne (PGE) et au-delà, est un bien précieux, à préserver coûte que coûte . Sans oublier les acquis d’une expérience exemplaire de démocratie citoyenne appliquée aux questions européennes dont les communistes furent les initiateurs et le fer de lance, et qui reste, à mes yeux -au prix, naturellement, des mises à jours nécessaires- une référence toujours actuelle en la matière : la campagne pour le "NON de gauche" au projet de traité constitutionnel européen de 2005. L'après-26 mai commence maintenant !

Lire aussi:

Après les Européennes, le combat continue! - éditorial de L'Humanité Dimanche par Patrick Le Hyaric, 30 mai 2019

Élections européennes : Déclaration du PCF

Europe: et maintenant? - Par Francis Wurtz, ancien président du groupe communiste au Parlement Européen - L'Humanité Dimanche, 30 mai 2019

Le groupe de la Gauche unitaire européenne comptera moins de 40 députés, ce qui devrait en faire le plus petit groupe au Parlement européen. Il devrait se composer comme suit (selon les estimations du Parlement européen du mardi 28 mai à 14 heures): Allemagne: 6 députés, Die Linke. Belgique: 1 député, PTB. Chypre: 2 députés, AKEL. Danemark: 1 député, ARV. Espagne: 5 députés répartis entre Podemos et Izquierda Unida. Finlande: 1 député, Parti de gauche. France: 6 députés, LFI. Grèce: 6 députés, Syriza. Irlande: 3 députés Sinn Fein (auxquels il faut ajouter 1 élu dans les 6 comtés du Nord durant la période transitoire du Brexit) et 1 Independant for change. Pays-Bas: 1 député, Parti des animaux. Portugal: 4 députés répartis entre le Bloco (2) et le PCP (2). Suède: 1 député, Parti de gauche. République Tchèque: 1 député, KSCM.

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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 06:22
Bravo aux dockers de la CGT à Marseille! - Nouvelle victoire: le Bahri Tabuk repart sans armements pour l'Arabie Saoudite ! (communiqué ACAT France, 30 mai 2019)

BRAVO AUX DOCKERS DE LA CGT !
"En effet, les dockers jouent ici un rôle important. De Gènes à Fos-sur-Mer, leur mobilisation a permis de faire pression, contribuant ainsi à empêcher tout chargement d’équipements militaires à destination de l’Arabie saoudite. Et si les dockers du port de Fos-sur-Mer ont confirmé qu’il n’y avait pas d’armes à charger sur le Bahri Tabuk, c’est que le chargement de munitions prévu a été redirigé vers une destination inconnue, indique Disclose. L’armateur Shipping Agency Service, représentant la compagnie Bahri en France, a beau jeu de parler de « fake news » pour les transferts d’armes prévues au Havre et à Fos-sur-mer, alors que la ministre des armées avait elle-même reconnu le chargement d’armes françaises au Havre, chose dont elle s’est bien gardé cette fois lorsque la question lui a été posée mardi, au cours de la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale."

 

Nouvelle victoire: le Bahri Tabuk repart sans armements !
Arrivé mardi dernier au port de Fos-Sur-Mer près de Marseille où il devait effectuer un chargement d'armes françaises à destination de l’Arabie saoudite, le cargo Bahri Tabuk a finalement repris le large hier soir, les cales vides. Informée de l’arrivée du cargo, l’ACAT a immédiatement déposé un référé devant le tribunal administratif de Paris, visant à bloquer cet acheminement d’armes. Elle se réjouit que son action ainsi que la mobilisation citoyenne aient à nouveau contraint un cargo saoudien à quitter un port français sans sa cargaison d’armes à bord.

 

Le 30 / 05 / 2019

Le cargo Bahri Tabuk a finalement pris la route du port d’Alexandrie en Égypte hier soir sans son chargement d’armes françaises, comme le Bahri Yanbu au Havre deux semaines plus tôt. Selon Disclose, il s’agissait de munitions pour les Canons Caesar, dont une note de la Direction du renseignement militaire (DRM) a déjà attesté de leur utilisation par l’Arabie saoudite dans le conflit yéménite. Face à l’illégalité de ces livraisons au regard du TCA (Traité sur le commerce des armes, signé et ratifié par la France), en raison de la forte probabilité que ces armes soient utilisées au Yémen contre des populations civiles, l’ACAT a mandaté le cabinet Ancile Avocats pour déposer un référé afin de bloquer leur livraison et par voie de conséquence, leur acheminement vers l’Arabie Saoudite.

« Une nouvelle fois, face à la mobilisation citoyenne et notre action en justice, un cargo saoudien a dû renoncer à charger des armes françaises, cette fois-ci à Fos-sur-Mer, alors qu’il est clair que cette livraison contrevenait au Traité sur le commerce des armes » indique Nathalie Seff, déléguée générale de l’Acat-France. « Nous nous réjouissons de voir que la société civile française a encore répondu présent, et félicitons tout particulièrement les dockers de Fos-sur-Mer pour leur engagement humaniste dans cette lutte contre ces transferts d’armes illégaux.» ajoute Bernadette Forhan, présidente de l’ACAT-France.

En effet, les dockers jouent ici un rôle important. De Gènes à Fos-sur-Mer, leur mobilisation a permis de faire pression, contribuant ainsi à empêcher tout chargement d’équipements militaires à destination de l’Arabie saoudite. Et si les dockers du port de Fos-sur-Mer ont confirmé qu’il n’y avait pas d’armes à charger sur le Bahri Tabuk, c’est que le chargement de munitions prévu a été redirigé vers une destination inconnue, indique Disclose. L’armateur Shipping Agency Service, représentant la compagnie Bahri en France, a beau jeu de parler de « fake news » pour les transferts d’armes prévues au Havre et à Fos-sur-mer, alors que la ministre des armées avait elle-même reconnu le chargement d’armes françaises au Havre, chose dont elle s’est bien gardé cette fois lorsque la question lui a été posée mardi, au cours de la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale.

Actuellement en route pour Alexandrie en Egypte, le Bahri Tabuk avait initialement pour destination Cagliari en Sardaigne, comme l’indique encore le site de la capitainerie du port de Marseille-Fos. Cagliari est en effet une destination régulière pour les cargos de la compagnie Bahri, qui y chargent régulièrement des armes, pour certaines produites par RWM Italia, une filiale de l’allemand Rheinmetall. Ce changement de destination interroge une nouvelle fois et pourrait être le résultat de la pression croissante de la société civile dans les différents pays européens concernés.

Une décision de justice cynique

Une nouvelle fois, le tribunal administratif de Paris a rejeté hier après-midi le référé déposé par l’ACAT, en considérant que « l’autorisation de sortie douanière de ces armements ne crée pas un danger caractérisé et imminent pour la vie des personnes. »» L’ACAT s’indigne devant cette décision cynique, qui se révèlera lourde de conséquences, lorsque ces armes se trouveront entre les mains d’un pays de la coalition dont on sait qu’elle commet des crimes de guerre à l’encontre des populations civiles yéménites.

 « Le tribunal administratif n’a même pas pris la peine d’étudier notre demande puisqu’il s’est contenté de faire un copier-coller de la précédente décision sur le Bahri Yanbu et le port du Havre » dénonce Me Laurence Craig du cabinet Ancile Avocats. En effet, alors qu’il n’est fait mention que de munitions pour des canons Caesar dans le référé déposé mardi dernier, l’ordonnance de rejet mentionne de manière erronée le chargement de canons Caesar, ce qui était le cas avec le Bahri Yanbu au Havre uniquement.

Il faut rappeler le caractère illégal du transfert d’armes dès lors que la France « a connaissance, au moment où l'autorisation est demandée, que ces armes ou ces biens pourraient servir à commettre un génocide, des crimes contre l'humanité, des violations graves des Conventions de Genève de 1949, des attaques dirigées contre des civils ou d'autres crimes de guerre » (Traité sur le commerce des armes, article 6 alinéa 3).  Le 2ème critère de la position commune 2008/944/PESC indique également que « les états membres refusent l’autorisation d’exportation s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires dont l’exportation est envisagée, servent à commettre des violations graves du droit humanitaire international ».

L’absence de transparence et de contrôle parlementaire

Cette nouvelle affaire de chargement d’armes françaises à destination de l’Arabie saoudite est un rappel lancinant de l’opacité et du secret qui continuent de planer sur les transferts d’armements. Depuis mars 2018l’ACAT est engagée sur cette question, et demande plus de transparence de la part du gouvernement et un véritable contrôle parlementaire sur le commerce des armes. Un engagement que le gouvernement semble encore avoir du mal à prendre.

En témoigne les convocations par la Direction générale de la sécurité intérieur  (DGSI) de plusieurs journalistes ayant enquêté sur la question de ventes d’armes, dont ceux de Disclose qui avaient révélé à cette occasion cette fameuse note de la Direction du renseignement militaire (DRM). L’ACAT et ses partenaires ont dénoncé ces atteintes à la liberté de la presse et au droit à l’information dans un domaine qui est pourtant d’intérêt public et sur lequel règne une opacité totale.

« Il est temps pour le gouvernement français de changer de mentalité et d’évoluer vers plus de transparence et de redevabilité. On ne peut être une démocratie digne de ce nom et continuer à contourner le débat public et les représentants du peuple sur des questions aussi fondamentales d’un point de vue éthique et moral » explique Elias Geoffroy, responsable programme et plaidoyer Afrique du Nord et Moyen-Orient à l’ACAT.

Tant que le gouvernement continuera de jouer au chat et à la souris en matière de livraisons d’armes illégales, l’ACAT continuera à répliquer et à saisir la justice autant de fois qu’il le faudra. « Il est regrettable que le gouvernement français ne cherche pas à engager un dialogue constructif avec la société civile et les représentants du peuple, sur ce sujet des ventes d’armes » ajoute Luisa Fenu, Directrice du Pôle Programmes et Plaidoyer à l’ACAT.

L’ACAT reste et restera vigilante sur le parcours du cargo saoudien, ainsi que sur les prochaines livraisons de canons Caesar prévues dans les mois à venir.

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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 06:15
Moyen-Orient. Les Etats-Unis freinés par l'échec de Netanyahou (Pierre Barbancey, L'Humanité, 31 mai 2019)
Moyen-orient. Les États-Unis freinés par l’échec de Netanyahou
Vendredi, 31 Mai, 2019

Le premier ministre sortant n’est pas parvenu à former un gouvernement alors que Trump s’apprêtait à lancer le volet économique de son « plan de paix ». Analyse.

Donald Trump, son gendre Jared Kushner et le va-t-en-guerre John Bolton ne s’attendaient certainement pas à ce nouvel obstacle. Depuis des mois, ils annoncent la publication d’un « plan de paix » pour le Proche-Orient, tout en multipliant des décisions favorables à Tel-Aviv. C’est le cas de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël et de l’annexion du plateau du Golan occupé, ainsi que de l’arrêt de toute aide à l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, l’UNRWA, pour en finir avec la question du droit au retour. La présentation de ce plan avait été retardée en raison des élections israéliennes du 9 avril, mais aussi à cause des difficultés à obtenir un consensus parmi les pays arabes. Ces derniers n’y sont pas opposés, déjà engagés dans un rapprochement régional stratégique avec Israël et contre l’Iran, mais doivent tenir compte de leurs opinions publiques échaudées. C’est sans doute pourquoi, dans une première étape, la Maison-Blanche a annoncé qu’elle coorganiserait avec Bahreïn une conférence, les 25 et 26 juin, sur les aspects économiques du plan de paix américain. Il s’agirait, selon la présidence américaine, d’une « opportunité charnière » pour « partager des idées, évoquer des stratégies et encourager le soutien à des investissements et initiatives économiques potentiels qui pourraient être rendus possibles par un accord de paix ».

Les dindons de la farce sont les Palestiniens

Mais les nouveaux développements de politique intérieure en Israël risquent de repousser aux calendes grecques l’annonce de ce plan. Pivot du plan, Benyamin Netanyahou n’est pas parvenu à former un gouvernement. De nouvelles élections sont convoquées pour le mois de septembre (lire ci-contre). Ces derniers jours, pourtant, l’administration américaine n’a pas ménagé ses efforts pour baliser le chemin et lever toutes les (faibles) réticences des pays arabes, alors que la Russie et la Chine ont annoncé qu’elles ne participeraient pas à la conférence. Jared Kushner s’est ainsi rendu au Maroc. Avec le roi Mohammed VI, les discussions ont porté sur « les évolutions et les développements que connaît la région de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient », ainsi que sur le partenariat stratégique entre les États-Unis et le Maroc. Autant dire que, dans le panier, figuraient la question du Sahara occidental comme monnaie d’échange, de même que le rapprochement du royaume chérifien avec Israël. Destination ensuite la Jordanie, pour une rencontre avec le roi Abdallah II, dont le régime est affaibli et pourrait être le prochain sur la liste des révoltes arabes. Au-delà des déclarations d’intention du souverain sur « la nécessité de multiplier les efforts pour aboutir à une paix globale et durable fondée sur la solution à deux États », sa marge de manœuvre face aux États-Unis est en réalité nulle.

L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis étant déjà tout acquis à la stratégie américaine, à John Bolton, le conseiller sécurité de Trump, la mission purement guerrière. En visite mercredi à Abu Dhabi, il a accusé l’Iran d’être derrière les actes de sabotage du 12 mai contre quatre navires à l’entrée du golfe. En réalité, les tensions régionales se sont exacerbées depuis que l’administration Trump a inscrit, en avril, les Gardiens de la Révolution iraniens sur sa liste noire d’« organisations terroristes » et a renforcé en mai les sanctions économiques contre Téhéran après avoir quitté, il y a un an, l’accord international sur le nucléaire iranien. Cette visite de Bolton intervient d’ailleurs à la veille de trois sommets (OCI, Ligue arabe et Conseil de coopération du golfe) organisés à La Mecque, en Arabie saoudite, à la demande de Riyad, qui veut isoler davantage son grand rival iranien au Moyen-Orient.

À ce jeu dangereux, les dindons de la farce sont bien les Palestiniens. Ils ont fait savoir, par la voix de Saëb Erekat, secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qu’ils rejetaient toute tentative visant à promouvoir « une normalisation économique de l’occupation israélienne de la Palestine. (Leur) objectif n’est pas d’améliorer les conditions de vie sous l’occupation, mais d’atteindre le plein potentiel de la Palestine en mettant fin à l’occupation israélienne ».

Pierre Barbancey
Moyen-Orient. Les Etats-Unis freinés par l'échec de Netanyahou (Pierre Barbancey, L'Humanité, 31 mai 2019)
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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 06:11
Fabien Roussel, député, secrétaire national du PCF, et Ian Brossat

Fabien Roussel, député, secrétaire national du PCF, et Ian Brossat

Fabien Roussel : « L’État doit agir pour préserver l’outil industriel »
Mercredi, 29 Mai, 2019

Le député PCF du Nord Fabien Roussel a été secrétaire de la commission d’enquête sur les décisions de l’État en matière de politique industrielle dans les cas d’Alstom, d’Alcatel et de STX. Entretien.
 

General Electric (GE) a attendu la fin des élections européennes pour annoncer des suppressions d’emplois. Peut-il y avoir un lien de cause à effet ?

Fabien Roussel De fait, je ne serais pas étonné d’apprendre que le gouvernement ait usé de pressions auprès des dirigeants de GE pour qu’ils diffèrent leur annonce. Reste que ces nouvelles suppressions d’emplois contredisent les discours de la majorité et de la tête de liste LaREM, Nathalie Loiseau, sur la « bonne politique » du gouvernement en matière de politique industrielle. Et d’autant plus que s’ajoute au désastre de GE la fusion, ou plutôt la vente, de Renault à Fiat, donc à la famille Agnelli, rendue publique il y a deux jours. Je m’attends au pire dans les semaines qui viennent.

Renault, GE… Quels sont les enjeux pour la France ?

Fabien Roussel La France n’a ni politique ni stratégie industrielle. D’un côté, elle vend ses bijoux de famille, de l’autre, elle laisse brader ses grandes entreprises à des fonds d’investissement ou à des capitaux étrangers. Il y a eu l’affaire Alstom-Siemens, le soi-disant champion européen, qui devait se solder par la vente de la filière ferroviaire à Siemens (et que la Commission européenne a bloquée – NDLR). Je pense également aux filières sidérurgique, électrique, et notamment à Ascoval. Il est urgent de nationaliser même temporairement une partie de ce secteur qui, sinon, risque de disparaître. La filière automobile est structurante pour notre industrie. L’emploi de dizaines de milliers de salariés en dépend. Il y aurait besoin de consolider le groupe Renault, or le gouvernement fait l’inverse.

L’État peut-il encore garder la main ? S’opposer par exemple aux situations que vous évoquez ?

Fabien Roussel L’État, non seulement peut, mais doit agir pour préserver ses outils industriels, ses savoir-faire, ses compétences. L’État ne peut pas se plaindre d’un côté que la balance commerciale est déficitaire et, de l’autre, fermer des filières industrielles et importer encore plus. Cela est mauvais pour l’emploi et pour notre industrie. C’est également mauvais pour le climat d’augmenter nos importations de biens manufacturés que nous pouvons produire en France. Nous ne sommes pas les seuls à dire qu’il faut produire local, mais cela nécessite d’avoir une politique industrielle offensive. Ce qui n’est pas le cas.

Quels pourraient être ces outils ?

Fabien Roussel Dans l’urgence : nationaliser temporairement les filières, les entreprises stratégiques pour notre pays. Se doter d’une banque systématiquement présente auprès des industriels pour accompagner les investissements et les projets de reprises, et capable de prêter à taux zéro pour alléger les coûts financiers. La Banque publique d’investissement ne joue pas ce rôle. Il y a également besoin de donner plus de pouvoir aux salariés, qui sont les lanceurs d’alerte et qui n’ont aucun poids dans les décisions face aux choix des actionnaires majoritaires qui peuvent être dévastateurs. Je pense à Vallourec, où les salariés ont alerté depuis longtemps sur ce qui se passait au sein du groupe, sans que cela ait eu d’effet sur une stratégie dramatique pour l’emploi. Ce ne sont là que quelques propositions, des dizaines d’autres sont envisageables.

Entretien réalisé par Sylvie Ducatteau
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31 mai 2019 5 31 /05 /mai /2019 06:54
Respiration - le billet d'Yvon Huet, journaliste à la rédaction de Vie Nouvelle et Présence, après les élections européennes

RESPIRATION

Après un tsunami de mauvaises nouvelles, on a tendance à se replier sur soi, se coucher comme un boxeur qui s'est pris un coup sur le foie... Réflexe naturel, certainement... Mais une fois réveillé, il est temps de remettre en lice notre belle machine à rêver un monde meilleur.

Ce qui a manqué, nous le savons, c'est la participation active des plus touchés par la crise pour que quelque chose change dans le scénario usant relayé par les médias. Dès le début, on avait éliminé les communistes dans des sondages directifs et des censures systématiques, et ce n'est pas pour rien.

La bourgeois sait que nous avons perdu pied dans l'écrasante majorité des milieux populaires laissés à l'abandon de puis des dizaines d'années. Les anciens comme moi savent ce qu'était le PCF qui faisait vivre la fraternité dans les pieds d'immeubles, à la campagne, partout où il y avait de la vie.

Le recul, nous l'avons vécu de générations en générations et les solutions pour s'en sortir ont toujours été des fuites en avant. Pour la première fois, j'insiste, depuis 2007, nous avons eu le courage, avec Ian, Marie-Hélène et les autres, d'affronter le dur, avec les prémices, c'est vrai, des dernières élections législatives qui ont donné le sens du vent avec son résultat, une chambre élue de coucous présidentiels. On pouvait rêver mieux. Mais nous avons fait un pas énorme contre le fatalisme de l'effacement.

La bourgeoisie et ses relais continueront à nous censurer certes, mais nous avons gagné un énorme point, celui du rassemblement des communistes autour de leurs valeurs, de leur envie de revenir aux sources de ce qui fait leur utilité réelle, n'en déplaise à ceux qui continuent à nous dire qu'il faut se faire hara-kiri pour faire semblant d'exister dans un ailleurs manipulés par des assoiffés de pouvoir.

On ne fera le rassemblement avec les autres qu'en étant ce que nous sommes vraiment, pas en calculateurs de places à prendre ici et là. Si nous prenons notre place, c'est pour ce que nous sommes avec les idées que nous défendons. Le chemin est certes difficile, mais il vaut le coup et je n'en vois pas d'autres, parce que les autres n'ont pas marché. L'histoire nous le confirme.

LA LONGUE MARCHE...

On a envie parfois de dire aux fonctionnaires déclassés, aux ouvriers licenciés, aux paysans déplacés, aux jeunes précarisés et aux anciens matraqués qui n'ont pas voté ou qui ont voté pour les animaux de Macron, Le Pen et quelques autres qu'ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela ne sert à rien. A nous de savoir nous faire comprendre. Ce sera long certes, mais n'oublions pas parfois que des victoires trop courtes amènent des retours douloureux...

Pour se consoler ? Non, parce que c'est vrai. Les grands changements, en France, n'ont duré que deux ans au plus. Ils ont suffi certes à imposer des acquis énormes (sécu, retraite, etc.) mais la bourgeoisie a toujours repris le terrain perdu en accélérant le rythme comme c'est le cas aujourd'hui...

La patience révolutionnaire est un mot un peu galvaudé certes, mais c'est quand même le meilleur moyen de ne pas se laisser berner, y compris quand on se paye aussi les déconvenue de la débâcle soviétique qui affichait le beau et cachait sa misère mentale voire plus...

Être communiste, aujourd'hui, c'est savoir tirer les leçons de l'histoire et NE PAS EN RESTER LÀ... On continue. Le communisme reste une idée neuve, parce que ce n'est pas un système qui boucle un projet mais un élément de rêve nécessaire pour une humanité qui subit les mauvais plans des bâtisseurs de charniers et doit gagner sa liberté de vivre dans la paix et la solidarité collective.

C'est notre différence avec ceux qui sont restés nostalgiques d'un faux miracle qui s'est écroulé tout seul et a permis aux capitalistes de s'éclater à un point tel que la terre ne leur suffit pas pour se goinfrer sur le dos des peuples.

Yvon Huet, 29 et 30 mai 2019 

 

Lire aussi:

MORT POUR LA FRANCE : Paul, lieutenant de la Résistance - par Yvon Huet, journaliste à la rédaction de Vie nouvelle et Présence

MORT POUR LA FRANCE

Paul, lieutenant de la Résistance

Par Yvon Huet

Retraité, journaliste à la rédaction de Vie Nouvelle et Présence

 

Paul Couesnon, mon grand-oncle, fut militant de la CGT, secrétaire du syndicat des photograveurs entre 1935 et 1938 et militant du PCF. Son parcours de militant et de résistant a été gravé dans le marbre par Claude Pennetier, directeur du Maitron, au chapitre des fusillés, de 1940-1944.

Je dois en grande partie mon engagement personnel de syndicaliste et de communiste au récit que ma mère, Yvonne Huet, fille de Lucie Couesnon et Moïse Orlovski, me fit de l’histoire de cet homme qui m’inspire toujours le respect et l’affection, non seulement parce qu’il s’est sacrifié pour la cause que nous défendons, mais aussi parce qu’il a été porteur de valeurs humaines qui se sont transmises sur trois générations. Je ne calcule pas le nombre d’heures où ma mère m’a parlé de son oncle, de son grand cœur, de son romantisme et de son aspiration à voir le monde proscrire les guerres et la barbarie, qui servaient de grand marché au capitalisme prédateur dont il fallait trouver le moyen de se débarrasser (lire la suite de cet article passionnant en cliquant sur le lien: MORT POUR LA FRANCE : Paul, lieutenant de la Résistance - par Yvon Huet, journaliste à la rédaction de Vie nouvelle et Présence )

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31 mai 2019 5 31 /05 /mai /2019 06:45
Les observateurs internationaux du procès de Madrid contre les indépendantistes catalans, avec Dominique Noguères, venue à Morlaix en février pour nos mardis de l'éducation populaire et une conférence avec la LDH, 2e en partant de la droite

Les observateurs internationaux du procès de Madrid contre les indépendantistes catalans, avec Dominique Noguères, venue à Morlaix en février pour nos mardis de l'éducation populaire et une conférence avec la LDH, 2e en partant de la droite

Toujours toutes et tous,
 
Je ne vous ennuierai pas aujourd'hui par le grincement de dents d'un lendemain d'élection qui va accentuer le poids des misères dans notre pays. je ne m'y résous pas. Il faut regarder l'avenir et ne pas en vouloir toujours à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font. Il faut continuer à essayer de les sortir de l'aveuglement...C'est un moment pesant de notre vie européenne (j'y crois, mais en tant que citoyen du monde de culture française et non en apôtre d'une grande puissance toute aussi prédatrice que les autres...)
 
Dominique Noguères suit depuis le début le procès de Madrid avec une belle brochette d'avocats et juristes internationaux, belges, italiens, américains et bien sûr espagnols (castillans et catalans, pour préciser), dont le but n'est pas de faire l'apologie de l'indépendance mais de défendre l'État de droit dans une Europe qui se dit "civilisée"... 
 
Je vous transmets son dernier post et une photo. La démocratie et le respect des cultures, c'est un combat de toute l'Europe, qu'on se le dise. Nous savons à quoi jouent les juges nostalgiques du franquisme qui mettent de l'huile sur le feu en maintenant malgré les preuves leur demande de sentence, appuyés par le parti d'extrême droite Vox qui fait le paon sur les bancs de l'accusation. Il n'y a pas d'État d'urgence permanent en Espagne et c'est heureux. On n'arrête pas n'importe qui pour n'importe quoi comme en France. Mais il y a les traces de ces 40 ans de dictature qui sont bien difficiles à éradiquer. Dominique Noguères, en humaniste convaincue, se mobilise toujours là où ça fait mal. Grâce à elle et à tant d'autres aussi méritants, notre Europe n'est pas encore complètement laide et c'est heureux.
 
Yvon Huet
 
ON NE LÂCHE RIEN !
 
Son dernier post :
 

Madrid toujours 

Étrange journée.
Outre le fait d'avoir ingurgité pendant près de 6 heures près de 150 vidéos montrant toutes plus ou moins la même chose c'est à dire les interventions violentes de la garde civile sur les lieux de vote face à des gens paisibles, un flot de nouvelles contradictoires nous est tombé dessus. 

Le procès se termine dans quelques jours, arrive l'heure des conclusions définitives de chacune des parties avant les plaidoiries. Coté accusation maintien total des peines envisagées lors de l'ouverture de ce procès. Comme si les 1- semaines de débat n'avaient en rien pu influencer les demandes. Les peines demandées sont extrêmement lourdes, plusieurs dizaines d'années de prison ( je ne fais pas le détail ici) pour chacun des protagonistes.
en même temps nous avons appris cet après midi que le Conseil des droits de l'Homme de l'ONU demandait la libération immédiate des prisonniers considérant après une analyse juridique extrêmement pointue que les délits reprochés ne sont pas constitués.
Le Président en a pris acte et nous attendons sa décision. 

Tout ceci devient surréaliste et pourrait faire sourire si la liberté des personnes n'était en jeu.
Quelle expérience !!
Pour le reste toujours aussi dingue d'entrer au Tribunal on se fait surveiller rabrouer sans cesse , nous ne sommes pas les bienvenus, mais tant pis on est là et on observe et on témoigne. A bientôt.... bonne nuit Je vais rédiger mon rapport

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