Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
30 octobre 2019 3 30 /10 /octobre /2019 06:39

La réforme des règles de l’assurance-chômage, d’une ampleur inégalée, commencera à entrer en vigueur le 1er novembre, avant de fonctionner à plein à partir du printemps. « On va passer d’un système d’indemnisation chômage à un système d’accroissement de la pauvreté », dénonce la CFDT. Simulations à l’appui, Mediapart en détaille les conséquences catastrophiques pour les chômeurs.

Il y a à peine plus de deux ans, les ordonnances réformant à marche forcée le droit du travail étaient présentées par le gouvernement, sur fond de polémiques et de débats autour de la pertinence d’une telle réforme, et sur la légitimité de l’exécutif tout juste élu à la mener. Cette semaine, une autre secousse majeure va ébranler l’assurance-chômage et les 2,6 millions de Français qui touchent chaque mois de l’argent de Pôle emploi. « La plus grosse réforme de notre système depuis trente ans », souffle en coulisse un haut dirigeant dudit système.

Et pourtant, cette transformation radicale des règles régissant la façon dont les salariés sont indemnisés lorsqu’ils perdent leur emploi ne crée guère de controverse. Mis à part les alertes de certains internautes ayant saisi le sujet à bras-le-corps (par exemple ici et ), le silence reste profond au sujet d’une réforme qui s’apprête à entrer en vigueur – en deux étapes : une partie des changements s’appliqueront à tous ceux qui subiront une rupture de contrat de travail à partir du 1er novembre, et les modifications les plus conséquentes concerneront les ruptures à partir du 1er avril prochain.

Il y a deux ans, Mediapart avait détaillé ce que le gouvernement s’apprêtait à infliger aux salariés avec les ordonnances. Aujourd’hui, pour susciter le débat, il faut expliquer concrètement, simulations à l’appui, ce que l’exécutif va faire vivre aux demandeurs d’emploi, et souvent aux plus fragiles d’entre eux.

Des allocations mensuelles en baisse, divisées par plus de trois dans les pires des cas ; des centaines d’euros versés en moins sans beaucoup d’explications ; des modifications techniques entraînant des conséquences parfois désastreuses, et incohérentes avec le discours gouvernemental valorisant le travail et la reprise d’un emploi à tout prix… Voilà les conséquences attendues d’une réforme largement inspirée par les idées avancées dans une note de 2015 des économistes Corinne Prost et Pierre Cahuc. Ce dernier est très proche de Marc Ferracci, conseiller spécial de la ministre du travail Muriel Pénicaud, et par ailleurs témoin de mariage d’Emmanuel Macron.

Nos calculs (disponibles dans leur intégralité sous l’onglet Prolonger de cet article) sont basés sur les chiffres publics de l’Unédic, l’organisme qui gère le régime de l’assurance-chômage, et sur les simulations de l’association Solidarités nouvelles face au chômage et de l’un de ses animateurs, Jean-Paul Domergue, qui fut directeur juridique de l’Unédic jusqu’en 2015.

 

  • Le discours gouvernemental est trompeur

Le discours du gouvernement sur la réforme de l’assurance-chômage est loin d’être adapté à la réalité du tremblement de terre qui s’apprête à ébranler le régime. Certains à Pôle emploi, en contact direct avec les demandeurs d’emploi, ont bien saisi l’enjeu : dans quelques régions, on parle déjà de la possibilité de recruter des vigiles à partir du printemps, pour éviter les débordements d’allocataires mécontents.

La ministre du travail Muriel Pénicaud, elle, a tenu un tout autre discours lors de son dernier passage sur France Inter, le 22 octobre. Elle a défendu la réforme pied à pied, distillant au passage raccourcis, demi-vérités, voire mensonges purs et simples. « Oui, c’est un peu plus dur [qu’aujourd’hui], mais je trouve aussi logique que quand il y a de l’emploi, il soit pris, et que l’assurance-chômage serve de filet de sécurité entre deux emplois. […] Quand le marché est dynamique, eh bien, il faut aussi retourner à l’emploi »a-t-elle déclaré pour résumer la philosophie défendue par l’exécutif.

Certes, les chiffres du chômage sont encourageants. Les tout derniers, dévoilés le 25 octobre, indiquent une baisse des inscrits à Pôle emploi (catégories A, B et C), en chute de 0,4 % sur un trimestre et de 1,9 % sur un an.

Mais le reste des déclarations de la ministre est moins pertinent. Car le nouveau système de l’assurance-chômage ne sera pas simplement « un peu plus dur » : selon l’Unédic elle-même, sur les 12 premiers mois d’application à plein de la réforme (d’avril 2020 à mars 2021), les droits au chômage baisseront pour… la moitié des 2,6 millions de Français indemnisés.

Le prix à payer pour les demandeurs d’emploi, et en particulier les plus précaires d’entre eux, sera colossal : les nouvelles règles permettront d’économiser plus d’un milliard d'euros dès 2020, puis 2,2 milliards en 2021 et 2,5 milliards en 2022. Une somme nettement plus élevée que ce qu’avait laissé entendre en 2018 le gouvernement, qui comptait sur 1,3 milliard d’économies annuelles en moyenne.

« Une tuerie »a résumé le dirigeant de la CFDT Laurent Berger, pourtant habitué à mesurer ses critiques envers l’exécutif. « On va passer d’un système d’indemnisation chômage à un système d’accroissement de la pauvreté », insiste-t-il.

La ministre explique aussi que face à « un marché du travail très dynamique », il faut que les demandeurs d’emploi se responsabilisent. La preuve ? « 700 000 offres d’emploi, là, disponibles tout de suite », sont recensées sur le site de Pôle emploi. Des chiffres impressionnants, mais dont la réalité concrète est balayée par toutes les recherches sérieuses. Le sociologue Hadrien Clouet résume bien ici la vacuité d’un tel chiffrage, rappelant qu’outre la redondance des offres, la plupart ne correspondent pas à un temps plein. Et qu’elles seront par ailleurs très peu nombreuses (16 % seulement) à finalement ne pas être pourvues en raison d’un manque de candidats.

 

  • Cotiser 6 mois au lieu de 4 entraîne de lourdes conséquences

Muriel Pénicaud assure qu’il est légitime de demander aux chômeurs d’avoir travaillé pendant six mois sur une période de 24 mois (et non plus 4 mois sur 28 mois comme aujourd’hui) pour avoir droit au chômage. Il faudra donc avoir travaillé un jour sur quatre pendant la période de référence, contre un jour sur sept actuellement, et ce dès le 1er novembre. Le motif de ce saut énorme ? « On revient à ce qu’il se passait avant la crise il y a dix ans », assure la ministre.

Sous-entendu : des règles plus protectrices avaient été prises pour compenser les effets de la crise économique mondiale de 2008. Cet argument est faux, et a déjà été démenti plusieurs fois : le changement de règles de 2008 ciblait en fait « les jeunes de moins de 25 ans involontairement privés d’emploi ». Ces derniers avaient beaucoup de mal à cumuler six mois de travail en deux ans, et on ne voit pas pourquoi cela serait différent aujourd’hui.

Cette mesure, dont le gouvernement s’est gardé de parler pendant près d’un an de négociations avec les partenaires sociaux et qui n’a été présentée que quelques semaines avant la finalisation des décrets, pèse lourd dans la balance : elle permettra d’économiser un milliard d'euros par an en 2021 et 2022.

Mais dès les 12 premiers mois de sa mise en œuvre, cette mesure touchera négativement 710 000 personnes, estime l’Unédic. Des personnes fragiles, car « plus jeunes que la moyenne des allocataires » et disposant « de droits plus courts, avec des salaires plus bas »prédisait le directeur général de l’Unédic Pierre Cavard il y a un mois.

La ministre a par ailleurs opportunément oublié d’évoquer une mesure complémentaire de sa réforme, loin d’être anodine. Au nom d’une lutte contre le statut précaire des « permittents », ces demandeurs d’emploi qui travaillent régulièrement, mais sur de petites périodes, le gouvernement a supprimé le principe du rechargement des droits. Depuis 2014, il est prévu que si un chômeur travaille au moins 150 heures (environ un mois) pendant qu’il touche son allocation-chômage, il allonge d’autant la période pendant laquelle il peut toucher de l’argent de Pôle emploi.

Ce mécanisme est incontestablement bénéfique pour les chômeurs puisqu’il les incite à trouver un travail, même court et peu rémunéré. Mais il disparaît dès le 1er novembre : il faudra désormais aligner six mois de salariat minimum pour ouvrir de nouveaux droits.

Et la transition risque d’être brutale, alertent d’excellents connaisseurs du système. Ils sont plusieurs à douter que cette évolution, non expliquée et particulièrement surprenante, ait été comprise par les principaux concernés. Aux demandeurs d’emploi qui n’ont pas épuisé leurs droits et qui sont loin des six mois de travail supplémentaires désormais nécessaires pour les prolonger, ils recommandent carrément de ne pas travailler !

« Si vous aviez droit au départ à moins de six mois d’indemnisation, et que vous travaillez un peu pendant votre période de chômage pour accumuler des nouveaux droits, il faut changer vos habitudes, s’alarme un expert. Le nouveau système ne vous donne droit à une allocation qu’à partir de six mois de travail, et la bascule de l’un à l’autre peut avoir lieu à l’occasion d’un seul jour de boulot, alors même que vous n’avez pas consommé tout ce que le régime précédent vous offrait… Une journée chez un fleuriste pour la Toussaint, un extra dans la restauration, une pige si vous êtes journaliste, et vous pourrez ne plus avoir droit à rienC’est un vrai piège ! »

 

  • Nouvelles règles de calcul, énormes baisses possibles

La seconde vague de la réforme, au printemps, actera une redéfinition sévère des règles de calcul des indemnités. Au lieu d’être définies (comme elles le sont depuis quarante ans) à partir d’une moyenne des salaires touchés les jours travaillés par un salarié pendant un an, elles le seront à partir du revenu mensuel moyen, qu’il ait travaillé ou non, et sur une période pouvant aller jusqu’à deux ans.

Cette transformation majeure, directement transposée des préconisations de Pierre Cahuc, sous-tendait déjà les déclarations répétées des membres du gouvernement, déplorant qu’un chômeur sur cinq puisse toucher « une allocation chômage supérieure à la moyenne de leurs revenus » lorsqu’ils travaillent.

Cette antienne repose sur une arnaque intellectuelle, car elle nécessite de comparer entre elles des périodes de temps différentes, et que les règles de l’assurance-chômage sont ainsi faites que l’allocation ne peut jamais dépasser 75 % du salaire précédent. Mais peu importe les faits. Ce calcul biscornu a permis de justifier le fait qu’à compter du 1er avril, le « salaire journalier de référence » (SJR), qui sert de base à tous les calculs d’indemnisation, va plonger pour tous ceux qui ont travaillé de manière discontinue.

Dans un document interne datant du 11 septembre, Pôle emploi souligne d’ailleurs la « nécessité d’accompagner la réforme, notamment pour les allocataires avec une forte réduction du SJR ». Il y a en effet matière à « accompagnement » : selon l’Unédic, le nouveau mode de calcul fera chuter les droits de 850 000 nouveaux chômeurs, de 22 % en moyenne par rapport aux règles de calcul qui s’appliquaient jusqu’à présent.

La facture sera particulièrement salée pour les 190 000 personnes qui auront travaillé moins de la moitié du temps de la nouvelle « période de référence » de deux ans (ou trois ans pour les plus de 53 ans). Ils verront leur allocation mensuelle moyenne, déjà faible, baisser de… 50 %, passant de 868 euros à 431 euros en moyenne.

Ce que le gouvernement fait aux chômeurs (MEDIAPART - 28 OCTOBRE 2019 PAR DAN ISRAEL)

Que signifient ces chiffres ? Pour Nadia, une salariée ayant travaillé un mois sur deux pendant deux ans, pour 1 425 euros net par mois travaillé, et qui correspond à un profil classique des allocataires Pôle emploi, nos calculs sont éclairants.

Avant la réforme, Nadia aurait touché pendant un an 1 065 euros mensuels, une somme proche de la moyenne de 1 010 euros versée chaque mois par Pôle emploi aux demandeurs d’emploi indemnisés. Après la réforme, Nadia touchera seulement 705 euros, mais pendant deux ans.

Ce que le gouvernement fait aux chômeurs (MEDIAPART - 28 OCTOBRE 2019 PAR DAN ISRAEL)

Des droits qui baissent d’un tiers, mais versés potentiellement deux fois plus longtemps. C’est ce qui permet au gouvernement de défendre sa réforme, en soulignant que dans certains cas, le « capital de droits » que peut toucher un chômeur sera plus élevé.

C’est en effet le cas de Nadia. Avant la réforme, elle aurait touché, durant toute la durée d'indemnisation, au maximum 12 750 euros. Après la réforme, ses allocations totales pourraient atteindre 16 925 euros. Mais cette hausse des droits n’est que théorique : tous les chômeurs ne touchent pas l’intégralité de ce à quoi ils auraient droit avant de retrouver un travail. Selon l’Unédic, seuls 44 % des demandeurs d’emploi indemnisés épuisent totalement leurs droits. En moyenne, ils n’en consomment que 68 %, avant de sortir du chômage.

Par ailleurs, la situation de certains chômeurs pourra être bien plus problématique. En effet, l’indemnisation qui leur sera versée dépendra en grande partie de la façon dont seront réparties leurs périodes de travail. Avec des inégalités criantes, et absurdes. En effet, les nouvelles règles prévoient que la période de référence « personnalisée » pour chaque salarié s’étende du premier jour du premier contrat de travail jusqu’au dernier jour travaillé, sur deux ans maximum. Et quelles que soient les périodes non travaillées entre ces deux jours.

« Les salariés dont l’activité est discontinue et dont une part de l’activité se situe au début de la période de référence seront très désavantagés par rapport à ceux dont l’activité est concentrée sur les derniers mois de la période », analyse l’ancien responsable de l’Unédic Jean-Paul Domergue.

Les différences de traitement seront abyssales entre celui qui aura travaillé six mois d’affilée, pour qui le revenu mensuel moyen retenu ne sera composé que des mois où il a touché un salaire, et celui qui aura travaillé un mois au début de la période de référence, puis cinq mois à la fin de celle-ci : son revenu moyen prendra aussi en compte les 18 mois où il n’a pas travaillé, et donc rien touché. L’arbitraire est total, les salariés choisissant fort rarement leurs périodes de travail…

Nous avons exploré un cas type qui combine plusieurs modifications induites par les nouvelles règles. Et les résultats sont désastreux. Imaginons que Daniel ait travaillé 2 mois, puis qu’il ait été au chômage pendant 18 mois, avant de travailler à nouveau 4 mois. Après quoi il se serait inscrit à Pôle emploi.

Aujourd’hui, l’allocation de Daniel aurait été calculée sur la moyenne de ses salaires touchés durant les quatre mois précédents, puisqu’il suffit de 4 mois de salaires pour ouvrir des droits au chômage. Avec la réforme, il aura besoin de six mois de travail, et se verra donc appliquer un calcul englobant 6 mois de travail et 18 mois non travaillés. 

Ce que le gouvernement fait aux chômeurs (MEDIAPART - 28 OCTOBRE 2019 PAR DAN ISRAEL)

Résultat : là encore, après la réforme, le capital théorique total des droits est plus élevé, de 1 200 euros environ. Mais ce n’est pas avec 282 euros par mois qu’on paye son loyer ou qu’on se nourrit.

Les conséquences de la modification du calcul du SJR seront sans doute encore plus redoutables pour les chômeurs de plus de 53 ans. Pour eux, la durée de la période de référence n’est pas de 2 ans, mais de 3 ans. Une différence destinée à laisser plus de temps à cette population particulièrement fragile pour accumuler les salaires nécessaires à l’ouverture de leurs droits.

Mais avec la réforme, cette mesure de justice sociale se double d’un effet pervers injustifiable : si un salarié de plus de 53 ans étale sur trois années pleines ses six mois de travail nécessaires à l’ouverture de ses droits, le revenu moyen retenu pour calculer son allocation chômage sera encore diminué d’un tiers par rapport à celui de Daniel…

Dernier effet pervers à noter : le nouveau dispositif pourrait pousser certains à optimiser leurs mois de travail, afin que leur salaire journalier moyen soit le plus élevé possible. Par exemple, ils pourront éviter de prendre un travail rémunéré sur une courte période, s’ils craignent de connaître ensuite une longue période sans activité, voire, ils pourront s’arranger avec leur employeur pour que les feuilles de paie couvrent plusieurs mois consécutifs, même si cela ne correspond pas à la réalité.

Voilà qui est paradoxal, alors que le gouvernement a justement construit son discours en faveur de la réforme autour de la nécessité de mettre fin au supposé comportement d’optimisation qui existerait aujourd’hui. Et ce, même si la dernière étude disponible sur le sujet, publiée en 2017 par la Dares, montre que seuls 6 % des chômeurs sont actuellement susceptibles de se livrer à de telles pratiques.

 

  •  Pour beaucoup, la fin du cumul entre chômage et périodes d’emploi

La modification des règles de calcul du SJR cache une autre très mauvaise nouvelle pour les travailleurs précaires : dès le 1er avril, il sera bien plus difficile de cumuler petits boulots et allocation. Le gouvernement attend de cette mesure pas moins d’un milliard d’économies sur la période 2021-2022, bien qu’elle batte en brèche sa supposée priorité accordée à l’emploi. Et qu’elle vise les plus précaires des demandeurs d’emploi.

Aujourd’hui, si un demandeur d’emploi retrouve un job moins payé que son travail antérieur, Pôle emploi continue à l’indemniser partiellement. Demain, ce ne sera plus possible dans la plupart des cas. Le directeur général de l’Unédic a ainsi donné l’exemple d’un salarié touchant une indemnité de 500 euros, qui retrouve un boulot payé 400 euros par mois. Là où il toucherait aujourd’hui 220 euros d’allocation chômage en plus de son petit salaire, cela ne serait plus possible après la réforme.

Le cas de Sarah, que nous avons retenu, illustre bien le problème. Si elle a travaillé un mois sur deux pendant deux ans (pour 1 425 euros mensuels), puis retrouvé un petit boulot à mi-temps (rémunéré 730 euros) pendant qu’elle touche l’allocation chômage, elle aurait aujourd’hui pu cumuler son nouveau salaire, et une allocation de Pôle emploi ramenée à 385 euros par mois. Avec la réforme, ce sera fini, car son nouveau salaire brut dépassera tout juste le plafond de 75 % du SJR, à partir duquel toute indemnisation supérieure est interdite.

Ce que le gouvernement fait aux chômeurs (MEDIAPART - 28 OCTOBRE 2019 PAR DAN ISRAEL)

Des cas de ce type se multiplieront fatalement. Ils seront d’autant plus difficiles à justifier qu’ils concerneront une population fragile. En mars, l’Unédic avait dressé le portrait de ces « allocataires qui travaillent ». Près de 9 sur 10 vivent « dans un ménage dont le niveau de vie est inférieur au niveau de vie médian », et 40 % des ménages concernés par ce cumul emploi chômage vivent sous le seuil de pauvreté.

 

  • Les plus hauts salaires largement touchés

La réforme prévoit que les salariés ayant touché un salaire de plus de 4 500 euros brut verront leur allocation chômage diminuer de 30 % à partir du septième mois de chômage. La mesure sera en vigueur pour toutes les ruptures de contrat intervenues après le 1er novembre, ce qui signifie que les premières baisses d’allocations interviendront à partir du mois de mai.

Prenons l’exemple de François, qui touchait 4 500 euros net par mois avant de perdre son job. Sans la réforme, Pôle emploi lui aurait versé 3 056 euros par mois pendant deux ans maximum. Après la réforme, il n’aura plus droit qu’à 3 056 euros pendant 6 mois, puis à 2 085 euros durant les 18 mois suivants. Soit une baisse d’un quart de ses droits s’il va au bout des deux ans d’allocations.

Ce que le gouvernement fait aux chômeurs (MEDIAPART - 28 OCTOBRE 2019 PAR DAN ISRAEL)

Ce principe de dégressivité des allocations est unanimement refusé par tous les syndicats, CGT comprise, et battu en brèche par l’immense majorité des études économiques. Une étude de l’OFCE a ainsi rappelé fin 2017 que la dégressivité des allocations était tout sauf efficace. En outre, les observateurs les plus pessimistes craignent qu’en touchant d’abord aux droits des plus riches, le gouvernement ne cherche surtout à installer l’idée qu’il est possible de diminuer les allocations chômage, quelle que soit la population visée.

 

  • Une reprise en main par l’exécutif, des résultats incertains

Les diverses modalités de la réforme en cours, et ses conséquences immenses, témoignent d’une reprise en main jamais vue du régime d’assurance-chômage par l’État. C’est la fin d’un pilotage conjoint, en vigueur depuis 1958, par le patronat et les syndicats, qui se sont entendus pendant des décennies sur les règles et les modifications à leur apporter.

Ce changement total de philosophie – le montant des allocations chômage pourra être désormais défini chaque année par arrêté ministériel – n’est pas une surprise. Il est la conséquence directe des dispositions contenues dans la loi sur l’emploi et la formation votée en août 2018. Depuis octobre dernier, le financement de l’assurance-chômage a changé de nature, comme Mediapart le répète depuis presque 18 mois : aujourd’hui, les salariés ne se voient plus prélever sur leur salaire aucune cotisation chômage, cotisations qui alimentaient jusqu’à présent les caisses de l’Unédic. Désormais, ce sont les salariés, mais aussi les retraités et certains chômeurs, qui contribuent à financer les allocations chômage, via la CSG, un impôt directement versé à l’État, qui peut ensuite en disposer à sa guise.

C’est la fin de ce que l’on nomme le modèle assurantiel : chaque salarié versait une partie de son salaire pour s’assurer contre la perte de son emploi. Et comme le montre la réforme en cours, c’est aujourd’hui l’État qui décide quelle part de son budget doit être affectée au financement du régime, y compris en réduisant drastiquement le montant des allocations pour certaines catégories de Français.

Une fois actées, ces réductions majeures des allocations auront-elles un impact positif ? Pousseront-elles réellement ceux qu’elles visent à « retourner à l’emploi », comme le souhaite la ministre du travail ? Et cet emploi sera-t-il durable ?

On se gardera bien de l’assurer, en renvoyant à l’analyse du sociologue Didier Demazière, excellent connaisseur du comportement des demandeurs d’emploi. Nous l’avions interrogé l’an dernier sur l’efficacité du contrôle des chômeurs, et plus largement sur les effets des mesures « d’activation » des demandeurs d’emploi, dont la réduction des allocations est un exemple criant.

Le sociologue indiquait que les mesures d’activation aboutissent bien à une « accélération des sorties du chômage ». Mais il alertait sur les conditions de ces « sorties » : les demandeurs d’emploi risquent d’accepter « des emplois de très faible qualité : des contrats de très courte durée, avec des temps de travail très limités et évidemment des salaires très faibles », ou bien tout simplement « se retirer » du marché du travail, faisant baisser le taux de chômage apparent, mais pas le taux de chômage réel.

Surtout, insiste Didier Demazière, et contrairement à ce que laisse entendre Muriel Pénicaud, « l’acceptabilité des petits boulots est déjà très grande chez les chômeurs » : quand ils s’inscrivent à Pôle emploi, ils sont plus de 90 % à déclarer vouloir un contrat à durée indéterminée, à temps plein. Et pourtant, près de la moitié d’entre eux acceptent « des emplois temporaires de courte durée et à faible temps de travail ».

« Introduire de la contrainte, c’est entretenir cette idée qu’il y a des abus en nombre, qu’il faut sévir pour les réduire. Ce sont des idées qui sont en contradiction complète avec ce qu’on sait aujourd’hui des demandeurs d’emploi et de leur comportement », résume le sociologue.

Et ce, d’autant plus qu’on ne sait rien du comportement de tous ceux qui seront exclus de l’indemnisation. Combien demanderont à toucher le RSA ? Combien de ceux qui ne peuvent plus cumuler petits boulots et allocations toucheront la prime d’activité alors qu’ils n’y avaient pas toujours droit aujourd’hui ? Mystère, aucune étude d’impact n’ayant été réalisée à notre connaissance. Mais cette situation est loin d’être anecdotique, alors que l’exécutif vient de lancer une concertation sur la réforme des minima sociaux, qui pourrait elle aussi aboutir à diminuer les allocations versées aux plus pauvres.

 

Partager cet article
Repost0
30 octobre 2019 3 30 /10 /octobre /2019 06:31

 

Le Brésil de Lula a été l’objet des rêves d’une gauche européenne. Celui de Bolsonaro s’apparente à un cauchemar mené par d’anciens « Chicago Boys ». Saisir à la fois les échecs endogènes des gauches latinos et la soif de revanche d’une petite élite ultra-libérale peut clarifier un regard brouillé et clivé sur le géant lusophone.

 « Je hais les voyages et les explorateurs. » Le fameux incipit de Tristes Tropiques, que l’anthropologue Claude Lévi-Strauss écrit après ses séjours au Brésil, demeure pertinent pour la situation actuelle. Le Brésil est en effet l’objet des fantasmes d’une gauche européenne qui aime y faire du tourisme idéologique, mais aussi le laboratoire d’une certaine droite qui fait rimer exploration et exploitation.

L’Amérique latine en général, et le Brésil en particulier, est ainsi le lieu d’une double projection, les rêves de la gauche d’un côté, le cauchemar néolibéral de l’autre. Une situation qui brouille, depuis déjà longtemps, le regard que l’on porte ici sur ce qui se passe là-bas, et divise celles et ceux qui commentent ce qui s’y déroule. La victoire à l’élection présidentielle, il y a tout juste un an, de Jair Bolsonaro, catalysée par l’enfermement de l’ex-président Lula, a encore fait rejouer les failles et crispé les positions.

Les uns s’indignent ainsi du fait que toute une partie de la gauche européenne défende mordicus Lula et le Parti des travailleurs (PT), en dépit de faits de corruption avérés, et ne veulent voir dans l’ancien président qu’un « prisonnier politique ». Les autres ne décolèrent pas contre l’aveuglement politique de ceux qui ne s’interrogent pas sur les conditions de la reprise en main idéologique et économique du pays par une élite menée par d’anciens « Chicago Boys » décidés à prendre leur revanche sur le PT en appliquant au Brésil d’aujourd’hui les recettes mises en place dans le Chili de Pinochet.

Les Chicago Boys désignent ce groupe d’économistes sud-américains formés à l’université américaine sous la houlette de Milton Friedman, ayant mis en œuvre les réformes ultra-libérales de la dictature d’Augusto Pinochet entre 1973 et 1982. Le prix Nobel d’économie de 1976 avait en effet convaincu le général putschiste, plutôt acquis initialement à une vision planifiée de l’économie, de leur laisser les rênes pour expérimenter, à taille réelle, ses préceptes économiques : privatisations massives, restriction du rôle de l’État, ouverture des marchés, retraites par capitalisation, réduction des impôts…

Parmi les diplômés brillants qui rejoignent alors Santiago, un jeune Brésilien, Paulo Guedes, qui s’est notamment lié d’amitié, sur les bancs de l’université de Chicago, avec Jorge Selume Zaror, futur ministre du budget de Pinochet.

Or, Paulo Guedes est aujourd’hui le ministre le plus puissant du gouvernement Bolsonaro, à la tête d’un portefeuille qui fusionne ceux de l’économie, des finances, de l’industrie, de la planification, de l’emploi et du commerce extérieur. Cet ancien banquier est aussi l’homme qui, pendant la campagne électorale brésilienne, a activé ses réseaux pour faire d’un ancien militaire reconnaissant lui-même son absence de compétences en économie, un candidat adoubé par les milieux d’affaires.

En prenant ses fonctions, le super-ministre de l’économie a nommé plusieurs ex-Chicago Boys à des postes stratégiques. Roberto Castello Branco, diplômé de l’université où enseignait Milton Friedman au même moment que Paulo Guedes, a pris la tête de Petrobras, l’entreprise nationale pétrolière au cœur de la corruption de la classe politique brésilienne et des accusations contre Lula. Quant à l’économiste Rubem Novaes, également passé par cette université de Chicago, il a obtenu les rênes de la Banco do Brasil.

Comme l’expliquait alors aux Échos un autre économiste brésilien, Carlos Langoni : « Je plaisantais l'autre jour avec Paulo Guedes en lui disant : “Nous ne sommes plus des Chicago Boys, nous sommes des Chicago Grandfathers.” Mais il m'a immédiatement corrigé : “Il vaut mieux parler de Chicago Oldies.” »

Qu’ils préfèrent se faire passer pour des « grands-pères » ou des « anciens », ces ex-Chicago Boys prennent le contrôle économique du Brésil dans un contexte particulier, et avec une revanche à prendre. L’Amérique latine est en effet le continent où les mesures « d’ajustements structurels » du consensus de Washington, dont l’université de Chicago a été une des matrices intellectuelles, ont été appliquées avec le plus de vigueur et d’aveuglement.

Mais l’Amérique latine est aussi le lieu où ce même consensus a été le plus frontalement contesté par les leaders de gauche qui accèdent au pouvoir au tournant des années 2000 : Hugo Chávez au Venezuela en 1999, Luiz Inácio Lula au Brésil en 2002, Nestor Kirchner en Argentine en 2003, Evo Morales en Bolivie en 2005, Michelle Bachelet au Chili en 2006, Rafael Correa en Équateur en 2007…

Ces gouvernants n’ont en réalité pas grand-chose à voir les uns avec les autres, mais ils constituent néanmoins tous un moment de forte rupture politique et économique, d’autant plus dans les pays qui élisent alors, pour la première fois de leur histoire, des dirigeants qui ressemblent à leur peuple : un syndicaliste issu d’une famille nombreuse et très pauvre émigrée du Nordeste vers São Paulo au Brésil ou un Indien représentant des petits cultivateurs pour la Bolivie.

Pour la gauche européenne qui a encore du mal à se relever de la chute du mur de Berlin, l’Amérique latine devient alors un espace où elle peut projeter un autre récit que le Tina (There is no alternative) cher à Margaret Thatcher. Du Forum social mondial dont la première édition se tient à Porto Alegre en 2001 pour structurer la dynamique altermondialiste enclenchée dans les contestations contre l’OMC, jusqu’à l’intérêt de nombreux mouvements écologistes et climatiques envers les thématiques des droits de la Terre Mère ou du « buen vivir » promues en Équateur ou en Bolivie, l’Amérique latine devient alors un territoire d’espoir pour les gauches européennes.

« Le Brésil, laboratoire mondial »

Observées depuis la fin des années 2010, ces expériences progressistes laissent un goût amer et le sentiment d’une fin de cycle, puisqu’elles s’avèrent au mieux inabouties, au pire perverties. La « révolution bolivarienne » au Venezuela a conduit à un effondrement économiquepolitique et anthropologique du pays, marqué par un exode dont l’ampleur n’est guère comparable qu’à la Syrie.

Rafael Correa, présenté comme un héros et héraut progressiste, n’a jamais hésité à piétiner et intimider la presse et fait le choix d’une économie extractiviste en opposition avec les principes affichés dans la Constitution inédite qu’il avait fait adopter. Les angles morts d’Evo Morales sont également nombreux, en premier lieu sa promotion d’une agro-industrie incompatible avec les « droits de la nature » et le respect de la Terre Mère.

Quant au Parti des travailleurs, si la politique volontariste de Lula a effectivement permis, notamment grâce à la Bolsa Familia, la sortie de millions de Brésiliens de la pauvreté, le leader historique du PT ne s’est pas attaqué au système de corruption endémique, laissant ainsi prospérer les intérêts des grandes industries du pays, même quand ils étaient en contradiction avec ceux des travailleurs qu’il était censé défendre.

Nombre de ces expériences latino-américaines, qui allaient parfois jusqu’à prétendre inventer des formes nouvelles de socialisme ou d’éco-socialisme, ont ainsi laissé intacts plusieurs fondamentaux du capitalisme mondialisé, en dépit de discours frontalement, mais souvent formellement, en rupture avec le consensus de Washington : surexploitation des ressources naturelles, champ libre laissé aux spéculations financières, subordination des politiques sociales aux intérêts des poids lourds des industries nationales…

Accuser la seule action souterraine de l’Empire américain, ou de forces néolibérales abstraites, comme le font en particulier les derniers défenseurs du régime vénézuélien, pour expliquer les échecs, demi-mesures ou trahisons des gauches latinos, serait aussi paresseux que de raisonner uniquement en termes de flux et de reflux : une vague de droite succédant à une déferlante de gauche.

De façon similaire, refuser de voir les impasses et les manques des expériences progressistes du continent latino-américain serait aussi inconséquent que de fermer les yeux sur la volonté qui s’est manifestée de clore définitivement l’expérience du PT au pouvoir en la réduisant à une parenthèse néfaste et en enfermant et délégitimant son leader historique.

Le Brésil représente en effet davantage que le Brésil, au sens où la victoire de Lula a été un des premiers emblèmes, à l’échelle d'un pays-continent, d’une contestation effective du consensus de Washington. Une rupture dont l'effet a été d'autant plus sensible dans un pays marqué par des décennies de mesures outrageusement inégalitaires à l’avantage d’une petite élite rarement exempte de liens endogamiques entre les secteurs politiques, économiques, voire judiciaires et journalistiques.

À cet égard, la nomination du juge fédéral Sérgio Moro, au cœur de la lutte contre la corruption et de l’enfermement de Lula, au poste de ministre de la justice de Bolsonaro, qu’il a osé décrire, contre toute évidence, comme un homme « pondéré », « sensé » et « modéré » a légitimement soulevé des soupçons d'instrumentalisation de la justice à des fins politiques, surtout depuis les révélations du média en ligne The Intercept mettant en cause l’impartialité du juge dans ses investigations.

Le Brésil de 2019 n’est pas comparable, terme à terme, au Chili de 1979. Mais l’arrivée aux commandes à Brasília de Chicago Boys devenus grands-pères à de quoi inquiéter, si on saisit bien le moment de durcissement dans lequel le néolibéralisme est engagé pour continuer à imposer des mesures insoutenables socialement et écologiquement.

Ainsi que l’écrivait récemment le philosophe brésilien Vladimir Safatle : « Il est possible que le Brésil soit aujourd’hui un laboratoire mondial dans lequel sont testées les nouvelles configurations du néolibéralisme autoritaire, où la démocratie libérale est réduite à une simple apparence. L’une des conséquences les plus visibles de ce système, c’est la soumission de toute politique environnementale aux intérêts immédiats de l’industrie agroalimentaire. »

Or, c’est dans les dictatures sud-américaines, et au Chili en particulier, que ce néolibéralisme autoritaire a été expérimenté, ainsi que le philosophe Grégoire Chamayou l’a analysé, en rappelant notamment les visites de Friedrich Hayek à Pinochet ou encore son séjour dans l’Argentine de la dictature militaire, sans compter, de ce côté-ci de l’Atlantique, le projet de Constitution que l’économiste envoya au dictateur portugais Salazar après sa prise de pouvoir.

Le chercheur citait notamment un entretien donné par le théoricien britannique de l’ultra-libéralisme à un journal chilien, en 1981, dans lequel il explicitait sa position : « Personnellement, je préfère un dictateur libéral à un gouvernement démocratique sans libéralisme. »

Après le Chili, le Brésil est-il donc en train de devenir le nouveau terrain de jeu des apprentis sorciers prêts à passer par-dessus bord la démocratie au nom de l’application à marche forcée de leurs logiques économiques ? Dirigé par un nostalgique de la dictature, le Brésil a en tout cas installé à la tête de son économie, un homme, Paulo Guedes, dont la réforme phare est une réforme radicale des retraites, passant d’un système de répartition à un système par capitalisation.

Une réforme modelée sur celle mise en place au Chili à la fin des années 1970, lorsque Paulo Guedes y vivait et travaillait, par José Piñera, ancien ministre du travail de Pinochet. Un homme qui se trouve être aussi le frère de l’actuel président chilien, premier chef de l’État chilien depuis Pinochet à avoir envoyé l’armée dans les rues de Santiago pour mater et tuer les manifestants contestant les politiques néolibérales et inégalitaires qu’il a mises en œuvre…

 

Partager cet article
Repost0
30 octobre 2019 3 30 /10 /octobre /2019 06:00

 

Extrême droite. Sept moments clés d’une dangereuse banalisation
Jeudi, 24 Octobre, 2019

Débat mis en scène sur l’immigration, polémique autour du voile, émission d’Éric Zemmour… Les dernières semaines ont été un condensé de la normalisation des thèses les plus rances à l’œuvre depuis près de quarante ans.

 

Elle vient de loin la banalisation de l’extrême droite, entre médiatisation poussée, emprunt direct à son programme ou campagne sur ses thèmes de prédilection : retour sur les étapes qui ont contribué à cristalliser la montée progressive du Rassemblement national.

1. Le coup de pouce de François Mitterrand

En 1983, Jean-Marie Le Pen, dont le parti n’a pas encore de gros succès électoral (il ne fera que 10 % aux européennes de 1984), adresse une lettre à François Mitterrand pour se plaindre de l’ostracisme dont son parti et lui-même sont victimes. Le chef de l’État s’en ouvre au patron de la chaîne publique Antenne 2. Le Pen est l’invité de l’Heure de vérité, le 13 février 1984, où sa repartie lui ouvre les studios pour longtemps, et il se félicite que « l’omerta (ait) été rompue ». Pas forcément une stratégie mitterrandienne poussée, mais au début des années 1980, rappelle l’historienne Valérie Igounet, Pierre Bérégovoy, secrétaire général de l’Élysée, émet ce commentaire révélateur : « On a tout intérêt à pousser le FN, il rend la droite inéligible. C’est la chance historique des socialistes. »

2. 1989, le foulard à Creil, une aubaine

Le 18 septembre 1989, trois adolescentes voilées cessent de fréquenter un collège de Creil (Oise), sur la demande du principal, Ernest Chénière. Il écrit qu’« une vingtaine de jeunes israélites ne viennent pas le samedi matin, ni le vendredi soir pendant l’hiver. Les professeurs ne peuvent plus l’accepter ». C’est le voile pourtant qui déchaînera seul les passions. L’Humanité du 6 octobre 1989 écrit la « volonté de mettre l’islam au ghetto, relents de racisme, démission éducative ». Lionel Jospin, ministre de l’Éducation, se défausse sur le Conseil d’État. Lequel consacre la liberté de conscience et conclura par l’impossibilité d’adopter une loi générale d’interdiction du voile à l’école. Le FN en profite pour réclamer un « référendum sur l’affaire du tchador ». Et ceux qui portent des croix ? « Ils la portent car ils sont chez eux », répond alors Jean-Marie Le Pen. Le débat est lancé pour longtemps.

3. Années 1990, le flirt poussé de la droite

Le retour de la droite aux affaires en 1986 et les scores du FN font qu’Alain Juppé, en 1990, à la tête du RPR, organise avec l’UDF des états généraux de l’immigration. « Nous n’acceptons ni la xénophobie ni la francophobie », clame Valéry Giscard d’Estaing à la tribune. Dans le texte de synthèse, il était question de fermeture des frontières, de suspension de l’immigration, de prestations sociales réservées aux Français et de l’incompatibilité de l’islam avec la République. En 1991, Chirac, lors d’un banquet du RPR, dénonce « le bruit et l’odeur » d’immigrés forcément polygames, jugeant que « c’est peut-être vrai qu’il n’y a pas plus d’étrangers qu’avant la guerre, mais ce n’est pas les mêmes et ça fait une différence ». L’homme qui avait instauré en 1976 le regroupement familial change de pied, et, selon Franz-Olivier Giesbert, juge que Le Pen père « répète certaines choses que nous pensons ».

4. Des régionales de la honte au choc de 2002

Le dimanche 15 mars 1998, le FN obtient 275 élus. Dans 12 régions, les conseillers FN sont indispensables à la droite pour élire un président issu de ses rangs. Le Front national propose un accord évacuant l’immigration ou la préférence nationale. La droite se déchire entre partisans d’un cordon sanitaire, tel Philippe Séguin, et d’autres, tel Didier Julia en Île-de-France, qui estiment que « l’on ne va pas perdre la région pour quelques voix ». Dans sept régions, le président de droite est élu avec les voix du FN. Trois démissionnent aussitôt (Franche-Comté, Centre, Haute-Normandie). Quatre autres s’accrochent ; Jacques Blanc (UDF) en Languedoc-Roussillon, Charles Millon (UDF) en Rhône-Alpes, Charles Baur (UDF) en Picardie et Jean-Pierre Soisson en Bourgogne. L’épisode contribue à augmenter la porosité électorale entre droite et FN, et permettre à celui qui, depuis la présidentielle de 1988, fait grosso modo 15 % des voix de passer en 2002 à 16,86 %. Suffisant, dans un contexte de division et de bilan contesté à gauche, pour se retrouver au second tour de la présidentielle, et percer une première fois ce plafond de verre.

5. Avec Sarkozy, l’emprunt direct des idées

Décomplexé sur l’argent, l’ancien président l’était aussi envers les idées du FN. Élu en 2007 en captant l’électorat frontiste, il crée un ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale, et du « Développement solidaire » pour adoucir l’intitulé. Comme ministre de l’Intérieur auparavant, il élabore la loi du 24 juillet 2006 réformant accueil des étrangers et droit d’asile, instaurant légalement, selon le Gisti, « l’étranger jetable ». En 2010, le discours de Grenoble envisage la déchéance de nationalité. Sarkozy croit ainsi assurer sa réélection en 2012, il ne fait que… ramener la gauche à l’Élysée.

6. La déchéance d’Hollande laisse des traces

C’est à la suite du drame des attentats de novembre 2015 qu’au nom de « l’unité nationale », François Hollande et son premier ministre, Manuel Valls, reprennent des mesures tout droit sorties du programme du FN. La plus emblématique et décriée par une partie de la majorité : la déchéance de nationalité. Le matin de ces annonces, c’est le refrain du « choc des civilisations » qu’entonnait Manuel Valls : « Nous sommes attaqués parce que nous sommes la France, (…) c’est un combat de valeurs, c’est un combat de civilisations. » Dans la foulée, les régionales de décembre 2015 permettent au Front national de marquer de 9 à 23 points de plus qu’en 2010, au point d’imposer la disparition de la gauche de certains hémicycles. Le pouvoir ne change pas de cap pour autant : les prorogations de l’état d’urgence se multiplient jusqu’en 2017, banalisant un peu plus la restriction des libertés publiques, jusqu’à l’interdiction de manifestations.

7. Un duel avec le RN orchestré par le président

Le début du quinquennat avait été plutôt épargné. Mais à la rentrée, dans un contexte social qui s’annonce des plus tendu pour le gouvernement, les projecteurs sont à nouveau braqués sur la question de l’immigration, pourtant loin d’être la priorité des Français dans les sondages d’opinion. Emmanuel Macron organise cependant un débat dédié à l’Assemblée au cours duquel, il fait sienne l’une des marottes du Front national devenu Rassemblement national, tout en faisant mine de s’en distancier : s’il serait « ridicule » de supprimer l’aide médicale d’État, il faut néanmoins « l’évaluer » et corriger les « excès ». Mais c’est encore à la suite d’un attentat, celui de la préfecture de police de Paris, que les enchères s’envolent. « Société de la vigilance » et appel à « détecter les signaux faibles » de radicalisation, d’abord ; polémique sur la place du voile dans la société à l’initiative d’un ministre de la République, ensuite. Loin de toutes les revendications des gilets jaunes, Emmanuel Macron avait déjà invité le thème de l’immigration dans les conclusions de son grand débat national. Une façon de maintenir un contexte propice à la mise en scène de son duel avec le RN. Un clivage « progressiste » contre « nationaliste » qu’il entend rejouer à chaque occasion, pas inquiet à l’idée de se brûler à force de jouer avec la flamme.

Julia Hamlaoui et Lionel Venturini
Extrême-droite. Sept moments clés d'une dangereuse banalisation (L'Humanité, 24 octobre 2019, Lionel Venturini et Julia Hamlaoui)
Partager cet article
Repost0
29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 06:32

Ce mardi 29 octobre, la droite sénatoriale dépose un projet de loi qui sera soumis au scrutin pour modifier la loi régissant l’application des principes de laïcité à l’école. En fait, son texte attaque exclusivement les femmes musulmanes porteuses d’un « voile », accompagnant les enfants des écoles primaires en sortie scolaires.

 

 

Nul ne peut ignorer que ce débat intervient après les propos d’Eric Zemmour (récemment condamné pour provocation à la haine religieuse) à la "convention de la droite" organisée par Marion Maréchal Lepen, le 28 septembre dernier, qui a consisté en une virulente dénonciation de l'islam, après le dérapage raciste contrôlé d’un élu d’extrême-droite identitaire au Conseil Régional de Bourgogne-Franche-Comté.

Il est choquant que le ministre de l’Éducation nationale ait emboîté le pas, à plusieurs reprises. Ce faisant, il créé un problème là où il n’y en a pas. Sur les 12. 865.650 enfants et 1.146.300 enseignant.e.s et personnels, selon les chiffres même de son ministère, on comptait 900 signalements pour des faits de prosélytisme, dont la grande majorité sont le fait d’élèves de toutes les religions. C’est à l’unité que se comptent les actes prosélytes de la part de femmes porteuses d’un « voile ».

Cette polémique meurtrit profondément la société française et en particulier nos concitoyens musulmans, les parents d’élèves, les enfants et les enseignants. Elle met à mal l’unité de la Nation autour des valeurs républicaines et laïques qui nous sont chères.

Le désir d’égalité est au cœur des mouvements sociaux depuis maintenant plusieurs années. En agitant le « voile », l’extrême-droite, la droite et une partie du gouvernement utilisent la vieille ficelle du « diviser pour mieux régner ». 

Au moment où les directrices et directeurs d'écoles, les enseignant·e·s nous alertent sur leurs dures conditions de travail, ne tombons pas dans le piège. Mobilisons au contraire tous les moyens financiers et humains pour faire vivre nos services publics dans chaque ville et village de la République.

 

Partager cet article
Repost0
29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 06:26

 

Le chef de Daech, Al Baghdadi, a été tué par un commando états-unien. Il était près d’une base militaire turque en Syrie. Le président Trump veut redorer son blason après avoir lâché les Kurdes et prendre la main sur l’or noir du Nord-Est.

Le chef de l’organisation dite de l’« État islamique » (EI ou Daech selon son acronyme arabe) Abou Bakr Al Baghdadi a été tué dans la nuit du 26 au 27 octobre, lors d’une opération militaire américaine dans le nord-ouest de la Syrie. La nouvelle, qui avait d’abord été révélée par certains médias américains, a été officialisée, dimanche, par Donald Trump. « Il n’est pas mort comme un héros, il est mort comme un lâche », a-t-il martelé, précisant qu’il s’était fait exploser avec sa « veste » chargée d’explosifs, alors qu’il s’était réfugié dans un tunnel creusé pour sa protection. Trois de ses enfants sont morts avec lui. « C’était comme regarder un film », a-t-il raconté, relatant comment il avait visionné en temps réel le raid américain grâce à des caméras embarquées par les forces spéciales. « Capturer ou tuer Baghdadi était la priorité absolue de mon administration », a-t-il ajouté.

« Les cellules dormantes vont vouloir le venger»

Si cette mission a été accomplie uniquement par des militaires américains, elle a bénéficié, selon l’aveu même du locataire de la Maison-Blanche, de l’aide d’un certain nombre de pays. « Merci à la Russie, à la Turquie, à la Syrie, à l’Irak et aux Kurdes syriens », a-t-il précisé. Les uns, les Kurdes et les Irakiens dans le domaine du renseignement, les autres pour avoir laissé les huit hélicoptères emmenant les commandos survoler les zones qu’ils contrôlent. Et puis, au détour d’une phrase, cette information très révélatrice : « La Turquie savait où on allait. » Le village où se trouvait Al Baghdadi depuis moins de 48 heures, Baricha, ne se trouve pas dans la zone frontalière irako-syrienne, à l’est, mais au contraire à 5 kilomètres à peine de la frontière turque, à quelques encablures de la ville d’Idleb toujours sous domination islamiste et djihadiste. Un village chrétien dont la signification est « saint Jésus ». Et puis, étrangement, près de Baricha, a été établie une base militaire turque…

Ce qui est sans doute plus important est de constater d’abord qu’Al Baghdadi a été purement et simplement livré. Il n’était plus d’aucune utilité, notamment pour la Turquie. Il devenait même gênant, y compris pour d’autres groupes djihadistes comme Hayat Tahrir al-Cham dirigé par Abou Mohammed Al Joulani, qui, auparavant avait fondé le Front al-Nosra (al-Qaida en Syrie). Un groupe qui n’a rien à envier à Daech quant aux exactions et à la violence à l’encontre de tous ceux et tout ce qui n’est pas eux. On peut penser qu’un deal a été passé entre la ­Turquie et les États-Unis. Notamment lors du déplacement du secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Ankara, alors que se déroulait l’offensive Source de paix, déclenchée par le président Recep Tayyip Erdogan avec le feu vert implicite de Washington, qui venait d’annoncer le retrait de ses troupes. Cet été, déjà, des pourparlers américano-turcs avaient abouti à des accords secrets.

Sans aucun doute, l’annonce de la disparition d’Abou Bakr Al Baghdadi permet au président américain de redorer son blason, bien écorné avec notamment ce lâchage en rase campagne des Forces démocratiques syriennes (FDS), obligées de se désengager des principales positions qu’elles tenaient depuis 2012. Des FDS qui ne sont pas au bout de leurs peines et s’attendent à des représailles de la part de Daech. « Les cellules dormantes vont venger Baghdadi. Donc, on s’attend à tout, y compris à des attaques contre les prisons » gérées par les forces kurdes où sont détenus des milliers de djihadistes, a indiqué à l’AFP Mazloum Abdi, commandant des FDS. Dans un communiqué, ces dernières alertent d’ailleurs sur le fait que des combattants de Daech et certains hauts dignitaires de cette organisation ont déjà trouvé refuge dans ces zones occidentales de la Syrie contrôlées par l’armée turque.

Maintien des soldats américains sur le sol syrien

Évidemment, la concomitance de cette opération contre Al Baghdadi avec l’annonce du maintien – contrairement à ce qui a été dit – de soldats américains sur le sol syrien ne peut que susciter de nombreuses questions. Vendredi, le chef du Pentagone, Mark Esper, déclarait : « Nous prenons maintenant des mesures pour renforcer notre position à Deir ez-Zor, et cela inclura des forces mécanisées pour nous assurer que le groupe “État islamique” n’aura pas accès à une source de revenus qui lui permettrait de frapper dans la région, en Europe, aux États-Unis. » Les champs pétroliers de la province de Deir ez-Zor (est de la Syrie), non loin de la frontière irakienne, sont les plus grands du pays. Quelque 200 soldats américains y sont stationnés. « Nous examinons ­comment nous pourrions repositionner nos forces dans la région afin d’assurer la sécurité des champs pétroliers », a ajouté Esper, tout en réaffirmant que « la mission en Syrie reste ce qu’elle était au départ : vaincre ­l’“État islamique” » De son côté, le ministère russe de la Défense a dénoncé « ce que Washington fait actuellement – saisir et placer sous contrôle armé les champs de pétrole de l’est de la Syrie – (qui) relève tout simplement du banditisme international ».

En réalité, Donald Trump, probablement emporté par son élan lors de la conférence de presse donnée hier matin, a vendu la mèche. « Le pétrole, ça vaut beaucoup pour de nombreuses raisons », a-t-il dit. ­Notamment : « Ça peut nous aider parce qu’on devrait pouvoir (en) récupérer une partie. J’ai l’intention peut-être de faire appel à Aramco (la compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbures – NDLR) ou à une autre de ces sociétés pour qu’elles investissent là-bas. Il y a beaucoup de réserves, mais ce n’est pas suffisamment exploité. »

Quelques minutes auparavant, il avait déjà affirmé, à propos de cet or noir situé dans les sous-sols du territoire syrien, que « peut-être il faudra se battre pour sécuriser le pétrole. Peut-être que quelqu’un d’autre voudra le pétrole, il faudra qu’il se batte avec nous (…) Nous sommes prêts à négocier de manière équitable ou bien on l’arrêtera avec nos soldats ». Et de relever que « les Turcs se sont bien battus » et qu’ensuite « cela a été plus facile de discuter avec les Kurdes, de leur dire de se pousser de quelques kilomètres (…) Les Turcs voulaient une zone de sécurité, on est contents de les avoir aidés ».

L’élimination d’Al Baghdadi, pour importante qu’elle soit, ne règle pas grand-chose. D’autant que le jeu trouble de la Turquie, comme relevé plus haut, pourrait avoir des conséquences dramatiques pour les populations du Nord-Est syrien. Avec l’armée turque, y sont entrés des supplétifs, dont beaucoup d’anciens membres d’al-Qaida et de Daech. Depuis la suspension de l’offensive, le 17 octobre –, dans le cadre d’un accord entre Moscou et Ankara –, émaillée de bombardements et de combats sporadiques, 46 civils ont été tués et 40 membres des FDS ont péri, contre 26 combattants pro-Turcs. Loin de respecter le cessez-le-feu, les supplétifs de l’armée turque tentent de conquérir de nouveaux villages à l’est de Ras al-Aïn et aux alentours de la ville de Manbij.

Al Baghdadi est mort, mais depuis de longs mois maintenant, son poids dans l’Organisation n’était plus le même. Et, comme l’Hydre de Lerne, pour vaincre Daech il ne suffit pas de couper les têtes qui repoussent, mais en finir avec la bête en arrêtant de la nourrir.

Pierre Barbancey

 

 

Partager cet article
Repost0
29 octobre 2019 2 29 /10 /octobre /2019 06:23

 

La formation de gauche remporte près de 30 % des suffrages à l’élection du parlement du Land. L’AfD arrive en seconde position. La constitution du nouvel exécutif s’annonce difficile.

Le résultat de l’élection de Thuringe souffle le chaud et le froid sur un spectre politique toujours plus ébranlé outre-Rhin. Le bon résultat de Die Linke constitue la partie la plus rassurante de ce scrutin pour le renouvellement du parlement du Land. Le parti qui avait pu, à l’issue du rendez-vous électoral précédent en 2014, constituer une coalition de gauche avec le SPD et les Verts, et faire accéder son dirigeant, Bodo Ramelow, au siège de ministre-président du Land (voir son entretien dans notre édition du jeudi 24 octobre), arrive largement devant toutes les autres formations, améliorant même son résultat d’il y a cinq ans. Il réalise, selon les premières projections communiquées hier à la fermeture des bureaux de vote, quelque 29,5 % (+1,3 %). Par contre, la nouvelle poussée de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) qui rassemble 24 % des suffrages (13,5 %), une extrême droite emmenée dans le Land par l’un de ses leaders nationalistes les plus radicaux, proche du mouvement Thügida (La Thuringe contre l’islamisation de l’occident) et s’emploie à banaliser le IIIe Reich, résonne comme un nouveau coup de tonnerre dans un climat politique délétère.

Nouvel effondrement des partis de la grande coalition

Le scrutin enregistre un nouvel effondrement des partis de la grande coalition. Donnée à 22,5 %, la CDU, qui avait géré le Land sans interruption depuis 1990, avant d’être battue par la coalition de gauche emmenée par Ramelow, perd encore 11 points. Le SPD, lui, passe nettement sous la barre des 10 % (8,5 %, soit - 3,9 points), ce qui devrait exacerber encore le débat interne avant un congrès en décembre, où le parti doit choisir entre la poursuite de l’alliance avec la CDU à Berlin et une rupture, qui signifierait la convocation d’une élection anticipée du Bundestag.

Les scores des partenaires de gauche de Die Linke – celui du SPD, mais aussi, à la surprise générale, des Verts qui n’obtiennent que 5,5 % des voix (- 0,2 %) – hypothèquent la reconduction de la coalition de gauche sortante, qui compterait seulement un total de 43,5 % des voix.

Il paraît toutefois exclu qu’AfD et CDU gouvernent ensemble, le chef de file des chrétiens-démocrates, Mike Mohring, ayant affirmé une opposition déterminée à une telle alliance. Devant cette situation où aucune combinaison d’alliance entre partis démocratiques n’obtiendrait de majorité, l’hypothèse d’un gouvernement minoritaire que continuerait de piloter Bodo Ramelow ou d’une nouvelle élection était le plus souvent évoquée hier soir, avant que ne soit connue la répartition définitive des sièges au sein du Parlement.

Dans ce climat très lourd, la performance de Die Linke tient, au-delà de l’indiscutable charisme de son chef de file, à la résistance tous azimuts engagée par le parti contre la xénophobie et la démagogie des nationaux-libéraux. Preuve lugubre de cette montée en première ligne du parti : une de ses députées sortantes, Katharina König-Preuss, qui préside une commission antifasciste au parlement de Thuringe, a été menacée de mort à quelques heures de la fin de la campagne. Chargée initialement d’enquêter sur un gang terroriste néonazi originaire du Land qui défraya la chronique jusque dans les années 2000 en s’illustrant par une chevauchée sanglante (10 morts) contre des propriétaires ou des clients de kebabs, Katharina a reçu chez elle une sentence au contenu plus qu’explicite : « Ta mort sera cruelle. C’est pas la question (…) Tu vas passer du parlement du Land à la civière. » Interpellée par la presse, la courageuse élue a fait savoir : « Je ne crois pas qu’un néonazi puisse décider du moment de ma mort. » Ambiance. La Thuringe, l’Allemagne ont plus que jamais besoin de Die Linke.

Bruno Odent

 

Partager cet article
Repost0
28 octobre 2019 1 28 /10 /octobre /2019 07:07
PCF - Municipales : Des villes numériques pour l’humain

Les expressions de ville intelligente, de smart city, de ville numérique fleurissent avec la promesse de nombre de services censés faciliter la vie et rendre l’espace urbain plus interactif, plus participatif, plus mobile, plus écologique, et plus sûr.


Au-delà des belles promesses d’un avenir radieux, il y a une réalité : nous sommes et nous serons de plus en plus connecté·e·s et entouré·e·s de capteurs (objets du quotidien connectés, smartphones, véhicules connectés, géolocalisation, mobiliers urbains, caméras, puces RFID, implant corporel…) qui collectent en permanence des milliards de données sur notre vie et notre environnement.


Liés à la puissance de calcul des ordinateurs, à l’extension des réseaux de télécommunication à très haut débits et aux développements des techniques d’intelligence artificielle, la maîtrise et l’exploitation de ces milliards de données représentent donc des enjeux de pouvoirs culturels, politiques et économiques qui impliquent des réponses démocratiques et éthiques fortes, du niveau communal au niveau mondial. La révolution numérique engendre des bouleversements de nature anthropologique dans l’espace urbain, au travers desquels s’affrontent, dans une tension entre émancipation et aliénation, des visions antagonistes de l’avenir des sociétés humaines et de leurs rapports avec leur environnement.


L’enjeu est de savoir si les politiques publiques de demain seront élaborées et mises en œuvre par les habitant·e·s avec leurs élu·e·s, où si elles seront dictées par IBM, Cisco, Siemens, huawei et les grandes plateformes du capitalisme global. Les élu·e·s n’ayant plus le choix que de passer des marchés publics avec les uns ou les autres. Nous devons prendre le pouvoir sur la socialisation de nos données personnelles dans l’espace urbain : Allons-nous offrir gratuitement, sans maîtrise, sans contrôle citoyen, aux plateformes capitalistes nos données afin qu’elles se construisent des rentes sur leurs valorisations et qu’elles les utilisent pour nous vendre sur l’étagère les politiques publiques de leurs choix ?


La maîtrise et l’exploitation des données collectées dans l’espace urbain doivent au contraire être mises au service de l’intervention citoyenne. Cela implique pour les municipalités de s’entourer des compétences adéquates, y compris en termes de postes de Data scientifique.


Une politique communale de la donnée devient nécessaire. Il s’agit de considérer que l’ensemble des données recueillies par les différents services communaux et propres aux compétences de la commune, et par les différents capteurs urbains installés sur la voie publique et les bâtiments municipaux forme un Commun de la ville qui doit être placé sous gouvernance municipale.


L’économie dite collaborative ou de partage est devenue une économie grise vampirisée par des plateformes telles Blablacar, AirBnB… Dans le cadre municipal, il est temps de rechanter ce terme de collaboratif en développant de véritables plateformes coopératives et solidaires, d’entraide et de partage, où les régis de quartier, les maisons de quartiers, les maisons des tiers lieux, ou encore les services municipaux joueraient de rôle de tiers de confiance. On peut ainsi offrir les mêmes services que les plateformes capitalistes mais avec une dimension de retissage des liens sociaux sur un territoire donné. Cela peut aller de la simple plateforme d’échange de petits services mise à la disposition des particuliers et des TPE à des plateformes coopératives relevant d’une l’économie sociale et solidaire créatrice d’emplois de qualité.


Les exemples de telles plateformes ne manquent pas : Coopcycle, les oiseaux de passage,.Mobicoop… Les communes peuvent travailler à la constitution des réseaux de plateformes coopératives capables de battre en brèche l’hégémonie parasitaire du capitalisme de plateforme de service à la personne.

Deux scénarios d'avenir


En matière de sûreté des personnes, deux scénarios d’avenir sont possibles : soit une ville sécuritaire où chacun est surveillé en permanence par divers capteurs et sera noté en fonction de son comportement, soit au contraire ces capteurs sont mis au service d’une conception solidaire de la ville, afin de protéger les personnes en situation de fragilité et d’isolement, et ainsi pouvoir anticiper sur les risques et dangers qu’elles courent, et afin aussi de rompre l’isolement par une mise en réseau de toutes et tous. Les plateformes sociales participatives peuvent jouer un rôle de médiateur afin d’établir des liens de confiance et de solidarités : garde et accompagnement à l’école d’enfants, récupération de courrier et de colis en absence, accompagnement pour des opérations ambulatoires, petits travaux, prêt de matériels…


Aujourd’hui la dématérialisation des services publics, « l’État plateforme » comme le dit Macron, vise le plus souvent à décourager le citoyen ordinaire de faire valoir ses droits, à réduire le nombre d’emplois statutaires et la présence territoriale des services publics, à externaliser et privatiser, à livrer sur un plateau aux firmes du capitalisme de plateforme les données personnelles des usagers et les données publiques, et à surveiller la population.


Il est temps de rompre avec cette numérisation nuisible des services publics où on contraint les collectivités territoriales à acheter sur l’étagère des politiques publiques les firmes du numérique. Il s’agit au contraire de remettre sur sa base la pyramide, en partant des besoins des habitants de la commune, et des expériences métiers des agents territoriaux. Sans oublier l’impact écologique de toute dématérialisation : le numérique devrait en 2020 représenter près d’un tiers de la consommation électrique mondiale.


L’objectif ne doit pas être de dématérialiser les services publics municipaux mais de bâtir des systèmes d’information qui fassent sens par rapport au projet de service public de la ville.
Le fait qu’une commune dispose d’une masse considérable de données permet d’avoir une vision globale de la ville, de ses évolutions et d’anticiper sur les besoins sociaux, sanitaires, culturels, écologiques, éducatifs, d’urbanisme et de mobilité. Mettre tous ces éléments à disposition de la population pour décider ensemble et simuler différents scénarios d’avenir de la ville devient un véritable acte de démocratie et d’écologie participative.


De nombreux outils dits de civic techn se sont développés : plateformes de débat et de partage d’idées, consultations citoyennes en ligne… Si les technologies civiques numériques offrent des opportunités inédites de participer et d’agir sur la vie de la cité, elles suscitent aussi des comportements consuméristes par rapport à l’action municipale. Si elles touchent des personnes habituellement éloignées des dispositifs participatifs traditionnels, comme les jeunes générations et les actifs, elles sont aussi facteur d’exclusion d’autres publics fragilisés socialement. Elles doivent donc être pensées en relation avec toutes les autres formes de participation citoyenne pour déboucher sur du contact et de l’engagement humain.


Nos concitoyens et concitoyennes n’ont pas besoin de ville technologiquement intelligente, mais de ville politiquement intelligente, où l’humain est la solution et non le problème. C’est ce à quoi œuvrent les communistes et leurs élu·e·s.


Yann Le Pollotec
responsable national à la révolution numérique

 

 

Partager cet article
Repost0
27 octobre 2019 7 27 /10 /octobre /2019 16:47
Santé / Hôpitaux: le plan d'urgence des parlementaires du Parti communiste
Publié le 22/10/2019 par PCF
Santé / Hôpitaux : un plan d'urgence

Suite aux multiples initiatives et rencontres réalisées dans le cadre du “Tour de France des hôpitaux”, les parlementaires communistes ont co-élaboré avec les syndicats, les associations d’usagers, les comités de luttes une proposition de loi portant « Mesures d’urgence pour la santé et les hôpitaux ». Ils ont remis ce texte au ministère des Solidarités et de la Santé le mardi 15 octobre. Cette proposition de loi se décline en plusieurs parties : le financement de la santé et de l’hôpital public ; le renforcement du secteur public hospitalier ; l’amélioration de l’accès aux soins et la lutte contre les déserts médicaux ; le renforcement des Ehpad pour répondre au défi de la perte d’autonomie ; l’instauration d’une véritable démocratie sanitaire ; la reconstruction d’une psychiatrie humaine. Extraits de l’exposé des motifs.

Le 10 janvier 2018, à l’invitation des parlementaires communistes, plus de cent personnes étaient réunies pour une rencontre autour du thème « Hôpital en danger, politique à refonder ». Des dizaines et des dizaines de témoignages de souffrance terriblement poignants se sont succédé, livrés par un personnel hospitalier qui, à bout de souffle et à bout de bras, fait encore se tenir debout nos hôpitaux et Ehpad publics.


Face à cette détresse, les parlementaires communistes ont décidé de transformer ce temps fort en un « Tour de France des hôpitaux et des Ehpad ». Cette initiative a donné lieu à la visite de 150 établissements aux quatre coins de l’hexagone et dans les territoires d’Outre-mer, et permis de rencontrer des milliers de personnes : agentes et agents hospitaliers, chef·fe·s de services, syndicalistes, usagers, membres des directions.


De ces visites et ces échanges, les mêmes constats ressortent : celui de la souffrance et de l’impression de mettre en application une logique de devoir « toujours faire plus avec moins ».
Ces rencontres sont venues confirmer que le système de santé dans son ensemble, et plus particulièrement l’hôpital, est en crise et que son personnel a besoin de parler et de se faire entendre.
Épuisés par les politiques d’austérité successives, les personnels hospitaliers évoquent principalement le manque de moyens humains et matériels, ainsi que la perte de sens de leur travail.
La grève menée par les services d’urgence depuis mars 2019 est le symbole particulièrement visible de ce mal-être.
À l’heure où cette proposition de loi est déposée, plus de la moitié des services d’urgence de France sont en grève. Et les quelques annonces du gouvernement sont loin de calmer la crise car elles ne répondent absolument pas à la gravité de la situation.


Au-delà de cette souffrance, les parlementaires ont pu aussi mesurer toute la dignité des personnels, de l’aide-soignant·e au chef·fe de service, qui mettent entre parenthèses leur vie familiale et personnelle pour faire face à l’impératif de la qualité des soins. Ils ont également constaté qu’elles et ils étaient force de propositions, mais que leurs témoignages n’étaient pas pris en compte pour refonder une politique de santé publique à la hauteur des besoins de la population dans notre pays.


C’est dans ce contexte que le gouvernement a présenté, en septembre 2018 le plan « Ma santé 2022 », qui a abouti à l’adoption d’une loi en juillet 2019. Cette énième réforme, sans financement nouveau, ne répond pas à la crise aigüe et urgente qui frappe le monde hospitalier. Loin de prendre la mesure des conséquences engendrées par les pénuries de moyens et de personnels, le plan santé et la loi qui le met en œuvre se contentent de mesures de réorganisation du système de soins, tout en poursuivant les réductions de dépenses publiques.
Pire, nous pensons que cette réforme représente un danger pour notre système public de santé. Tous les ingrédients sont réunis pour de nouvelles fermetures de structures et de services via la refonte de la carte hospitalière, et la transformation d’hôpitaux généraux en hôpitaux dits de proximité, véritables coquilles vides, car sans maternité, sans activité chirurgicale, sans urgences.


Dans le même temps, le gouvernement applique la politique du zéro contrainte à l’égard de la médecine de ville qui est seulement encouragée à se regrouper dans les territoires pour tenter d’enrayer la désertification médicale rampante.


Aussi, parce qu’il est plus qu’urgent d’agir face à ce désarroi, les député·e·s du groupe GDR ont décidé de présenter un plan d’urgence pour répondre au plus vite aux besoins en santé de nos concitoyennes et concitoyens ainsi qu’à la souffrance hospitalière. La présente proposition de loi est donc l’aboutissement d’un travail collectif, fruit de nombreuses rencontres et, d’échanges avec les personnels sur le terrain, et d’auditions avec les actrices et acteurs du monde de la santé et de l’action sociale.

L’ambition de ce texte est de mettre en œuvre des mesures d’urgence, applicables rapidement, pour garantir des soins de qualité à nos concitoyennes et concitoyens et renforcer les capacités d’actions du service public hospitalier et des Ehpad. Il s’agit également et surtout de proposer des financements nouveaux pour l’assurance maladie et le système public de santé. Si ces mesures ne prétendent pas à l’exhaustivité, elles constituent le premier volet d’une réforme plus globale de notre système de santé que les député·e·s de notre groupe entendent poursuivre dans les prochains mois.

La proposition de loi

Santé / Hôpitaux: le plan d'urgence des parlementaires du Parti communiste
Santé / Hôpitaux: le plan d'urgence des parlementaires du Parti communiste
Santé / Hôpitaux: le plan d'urgence des parlementaires du Parti communiste
Partager cet article
Repost0
27 octobre 2019 7 27 /10 /octobre /2019 16:27
Mélancolie ouvrière      Le film     Images     Documents  Lucie Baud est l’une des premières syndicalistes françaises qui, en 1905 et 1906 mena les grandes grèves dans les filatures de tissage de la soie à Vizille et Voiron. Elle est une de ces femmes exemplaires, de ces héroïnes du quotidien dont la vie familiale, la vie amoureuse et la vie militante ne sont qu’une seule et même vie, une vie vouée à briser " l’infinie servitude des femmes "…Un film de Gérard Mordillat d’après l’essai de Michelle Perrot Avec Virginie Ledoyen, Philippe Torreton, Marc Bardé, Patrice Valota et la participation de François Cluzet et François Morel

Mélancolie ouvrière Le film Images Documents Lucie Baud est l’une des premières syndicalistes françaises qui, en 1905 et 1906 mena les grandes grèves dans les filatures de tissage de la soie à Vizille et Voiron. Elle est une de ces femmes exemplaires, de ces héroïnes du quotidien dont la vie familiale, la vie amoureuse et la vie militante ne sont qu’une seule et même vie, une vie vouée à briser " l’infinie servitude des femmes "…Un film de Gérard Mordillat d’après l’essai de Michelle Perrot Avec Virginie Ledoyen, Philippe Torreton, Marc Bardé, Patrice Valota et la participation de François Cluzet et François Morel

Le samedi 9 novembre à 17h sera projeté le film "Mélancolie ouvrière " de Gérard Mordillat à l'Arthus ciné d'Huelgoat samedi 9 novembre à 17 heures suivi d'un débat à la librairie l'autre rive de Berrien en présence du réalisateur et écrivain Gérard Mordillat (les excellents documentaires sur l'histoire des religions: Corpus Christi - Apocalypse! avec Jérôme Prieur/ Auteur de plus d'une trentaine de livres: Parmi ses livres les plus connus: Les Vivants et les Morts; La Brigade du Rire...)
Soyons-y nombreux!
 
Gérard Mordillat - photo de son éditeur Babelio

Gérard Mordillat - photo de son éditeur Babelio

Partager cet article
Repost0
27 octobre 2019 7 27 /10 /octobre /2019 07:04

Le travailleur alerte immédiatement l’employeur de toute situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu’elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ainsi que de toute défectuosité qu’il constate dans les systèmes de protection. Il peut se retirer d’une telle situation. » Telle est, monsieur le Premier ministre, la définition exacte du droit de retrait, droit reconnu par le code du travail dans son article L. 4131-1.

C’est précisément ce qu’ont fait valoir les cheminots à la suite de l’accident ferroviaire survenu le 16 octobre, l’avant-veille des congés scolaires. (Murmures sur plusieurs travées des groupes Les Indépendants, UC et Les Républicains.)

M. François Grosdidier. Quel rapport avec les TGV ?

Mme Éliane Assassi. Pour rappel, un autorail TER a percuté un convoi routier, faisant onze blessés. Cet accident grave, et qui aurait pu l’être davantage encore sans l’esprit de responsabilité exemplaire du conducteur, pourtant blessé, a déclenché le droit de retrait de 17 000 cheminots sur les 23 000 conducteurs et contrôleurs, soit plus de 73 % d’entre eux. (M. François Grosdidier s’exclame.)

Ces agents ont considéré que les conditions de sécurité n’étaient pas ou plus assurées. Or ni le Gouvernement ni l’entreprise n’ont répondu à leur inquiétude légitime, préférant, par un écran de fumée, relancer un énième débat sur le droit de grève.

Monsieur le Premier ministre, votre gouvernement n’a pas eu de mots assez durs : « grève sauvage qui mérite des poursuites judiciaires », avez-vous dit ; « mouvement social choquant », a déclaré la ministre des transports ; « grève injustifiée et illégale », a affirmé le président de la SNCF.

M. Claude Malhuret. Ils avaient raison !

M. François Grosdidier. C’est vrai !

M. Pierre Louault. Honteux !

Mme Éliane Assassi. La pédagogie de la répétition peut avoir des vertus ; mais elle les perd quand elle consiste à asséner des contre-vérités. En l’occurrence, on ignore l’avis de l’inspection du travail, qui a considéré que le droit de retrait était caractérisé et justifié et rappelé que l’entrave à celui-ci constituait un délit, ce qui semble déplaire à Mme la ministre du travail.

Monsieur le Premier ministre, en tant qu’actionnaire unique de la SNCF, que répondez-vous aux inspecteurs du travail, qui recommandent le retour des contrôleurs dans les trains, dans l’attente d’une évaluation complète des risques ? (Applaudissements sur les travées du groupe CRCE, ainsi que sur des travées du groupe SOCR.)

M. le président. La parole est à M. le Premier ministre.

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Madame la présidente Assassi, vous m’interrogez sur le mouvement, la perturbation très forte, l’accident…

M. Claude Malhuret. L’abandon de poste !

M. François Patriat. Scandaleux !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. ... survenus à la fin de la semaine dernière et pendant tout le week-end.

Ils ont suscité l’interrogation et l’inquiétude d’un certain nombre d’agents de la SNCF sur les conditions de sécurité, mais aussi un mécontentement et une incompréhension très grands de la part d’usagers de la SNCF qui, un jour de grand départ, se sont trouvés sans aucune information ni prise en compte des problèmes parfois compliqués qui leur étaient posés par ce mouvement non annoncé. Les usagers qui ont subi ces désagréments, vous ne les avez pas évoqués, madame la sénatrice, mais je sais que, au fond de vous-même, vous pensez également à eux… (Sourires et applaudissements sur les travées des groupes LaREM, Les Indépendants, RDSE et UC, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains. – Exclamations sur les travées du groupe CRCE.)

M. Pierre Ouzoulias. D’autant plus que nous prenons les transports tous les jours…

M. Édouard Philippe, Premier ministre. La question de la sécurité est prise au sérieux par les agents de la SNCF, les cheminots en général, par l’entreprise dans son ensemble, direction comprise, et par tout le monde ici. D’ailleurs, sitôt l’accident connu, l’entreprise et le Gouvernement ont pris les décisions qui devaient l’être : lancement d’un audit interne et saisine du bureau d’enquêtes sur les accidents de transport terrestre, pour déterminer exactement ce qui s’est passé, quelles procédures ont été ou non mises en œuvre et quelles conclusions doivent être tirées pour améliorer à l’avenir le niveau de sécurité. C’est ce qui se passe à chaque fois et c’est ce qui a été fait, parce qu’on ne transige pas avec la sécurité…

Mme Laurence Cohen. Dans ce cas, il faut plus de personnel !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. … et parce que chaque incident est une façon d’apprendre et d’éviter sa reproduction ou la survenue d’autres problèmes qu’on n’avait pas anticipés. Cela sera fait systématiquement.

À la suite de cet accident, plus de 15 000 conducteurs et personnels de la SNCF ont fait valoir ce que le droit prévoit sous le nom de droit de retrait. Il se trouve, madame la sénatrice, que nous n’avons pas la même appréciation de la façon dont s’applique le droit de retrait.

Personnellement, sans être nullement un spécialiste, j’ai du mal à comprendre comment, alors que l’accident intervient dans un contexte particulier et sur un type de trains particulier, des conducteurs d’autres matériels à d’autres endroits pourraient considérer que le même problème est susceptible de se poser à eux. (Applaudissements sur les travées des groupes LaREM, Les Indépendants, RDSE et UC, ainsi que sur des travées du groupe Les Républicains.)

M. Pierre-Yves Collombat. Peut-être parce qu’ils rencontrent les mêmes problèmes !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi les conducteurs de Ouigo et ceux de TGV ont estimé que, sur leur ligne, les mêmes problèmes se posaient. (Applaudissements sur les mêmes travées.)

Mme Éliane Assassi. Un accident, cela ne prévient pas !

M. Pierre-Yves Collombat. Monsieur le Premier ministre, quelle mauvaise foi !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Monsieur le sénateur, j’essaie de répondre, avec passion certes, mais dignement, à la présidente de votre groupe ; permettez que je poursuive…

Pourquoi un conducteur de TGV ou de Ouigo estimerait-il qu’il y aurait pour lui ou pour les passagers une menace grave et immédiate, alors que la question posée porte sur des lignes non affectées à la grande vitesse et intéresse exclusivement les conducteurs de TER ?

M. Pierre-Yves Collombat. Parce que c’est partout le même problème !

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Mon analyse et celle de la direction de la SNCF, c’est que, à ce moment précis, dans le contexte de l’entreprise, quelque chose qui relève du détournement du droit de retrait a été fait.

M. Pierre Laurent. Par 15 000 personnes en même temps, vraiment ?

M. Édouard Philippe, Premier ministre. Si un tel détournement du droit de retrait est utilisé pour ne pas respecter les obligations d’information en matière de grève dans les services publics, alors c’est en effet inacceptable – ce sont les mots que j’ai employés –, parce que cela fait peser sur les usagers, sur les familles, sur l’ensemble de notre pays des contraintes qui ne sont pas acceptables.

Je le dis calmement et sans rien méconnaître des impératifs de sécurité, mais aussi clairement : parce que nous ne pouvons pas accepter que ce droit individuel de retrait, qui existe et que je respecte, soit détourné de son objet pour provoquer un désordre maximal. Un désordre qui, vous le savez comme moi, peut être interprété de façons très différentes, dans le contexte de l’entreprise et même dans celui de discussions où les organisations syndicales ont des positions à faire valoir.

Telle est la position que je réaffirme, madame la sénatrice, tout en répétant que les questions de sécurité sont essentielles et que nous partageons cet impératif !

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011