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25 août 2019 7 25 /08 /août /2019 05:29

 

Escalade des tensions entre les États-Unis et la Chine, ralentissement économique mondial, monnaies, marchés financiers… : depuis le début du mois, les craquements du monde deviennent assourdissants. Ces événements qui se succèdent pourraient amener à une nouvelle crise. Récit de ces jours où l’ordre ancien se décompose en accéléré.

Il y a des signes qui ne trompent pas. Quand les financiers brusquement redécouvrent l’attrait de l’or, quand ils sont prêts à perdre de l’argent pour le mettre dans des placements jugés sûrs, quand ils commencent à s’inquiéter de la liquidité sur les marchés, c’est que la mécanique financière est en train de se dérégler, que la peur est en train de gagner.

Depuis le début du mois d’août, le spectre d’une nouvelle crise est revenu planer. Des secousses de plus en plus fortes, de plus en plus fréquentes saisissent les marchés. Mercredi 14 août, Wall Street a connu sa plus forte chute depuis le début de l’année : − 3 % en une séance. Dix jours auparavant, le marché financier américain avait connu une baisse à peu près comparable, avant de se reprendre un peu.

 

Les signes de dérèglement les plus patents sont sur les marchés obligataires. Leur univers désormais est celui des taux négatifs, où l’argent ne vaut plus rien, où des banques font payer les déposants pour garder leurs avoirs. Mercredi, les derniers points de résistance se sont effondrés : les courbes des taux des obligations américaines et britanniques sont désormais inversées ; emprunter de l’argent à dix ans coûte moins cher qu’emprunter à deux ans. Cette inversion des courbes, qui n’est pas intervenue depuis 2007, est analysée comme un chat noir par le monde financier. Beaucoup y voient les signes annonciateurs d’une récession imminente.

Brusquement, les financiers prennent en compte des informations, à l’œuvre pourtant parfois depuis des mois, mais qu’ils avaient minimisées, négligées, voire superbement ignorées. La récession qui menace l’Allemagne et toute la zone euro, l’essoufflement de la croissance américaine, l’escalade des tensions entre la Chine et les États-Unis, le ralentissement chinois, le conflit à Hong Kong, le Brexit, l’Argentine…

Tout devient source d’inquiétude et d’alarme.

Alors que les craquements du monde deviennent assourdissants, des flots de capitaux vont déjà se cacher dans les lieux censés être les plus sûrs. L’once d’or est ainsi revenue au-dessus de la barre des 1 500 dollars pour la première fois depuis 2013. Les signatures jugées sûres, comme celles de l’Allemagne, de la Suisse, de la Suède, de la France, sont recherchées, quel qu’en soit le prix. Toutes les obligations d’État allemandes et suisses, même au-delà de 30 ans, ont des taux négatifs. En d’autres termes, pour garder leurs avoirs en lieu sûr, les investisseurs acceptent de perdre de l’argent. La totalité des titres offrant des taux négatifs dans le monde est estimée désormais à 15 000 milliards de dollars.

« Pour l’instant, certains investisseurs restent encore sur la piste de danse, puisque l’orchestre joue encore. Mais ils se tiennent près de l’issue de secours, au cas où la musique s’arrêterait brutalement », écrivait il y a quelques jours un des chroniqueurs du Financial Times, résumant l’état d’esprit ambiant.

Et la musique risque de s’arrêter brutalement. Quand ? Comment ? Pourquoi ? Les analystes et les économistes avancent des hypothèses. Chacun a ses explications ou ses obsessions du moment : la Chine, le Brexit, Donald Trump, l’endettement privé. Mais tous dressent finalement un même constat : le système actuel est à bout de souffle.

L’addition de la crise non résolue de 2008, faute d’avoir voulu tirer les leçons des échecs qui l’avaient provoquée, et des remèdes qui y ont été apportés avec une débauche d’argent gratuit déversé dans le système financier par les banques centrales a contribué à créer une instabilité, des déformations économiques et des niveaux d’inégalité ingérables, sans parler des problèmes environnementaux. Le moindre grain de sable peut gripper la machine, la moindre étincelle mettre le feu aux poudres. Le moindre tweet, surtout.

C’est un tweet vengeur de Donald Trump, début août, qui a provoqué la nervosité actuelle. Furieux des décisions de la Fed, qui n’allait pas assez loin à son goût, le président américain a annoncé le 1er août une augmentation de 10 % des droits douaniers sur toutes les importations chinoises qui n’étaient pas encore taxées.

L’annonce a pris tout le monde de court, à commencer par Pékin. Mais elle était surtout à usage interne : « C’est la Fed et non la Chine qui est visée », analyse un éditorialiste de Bloomberg. En poursuivant l’escalade des tensions avec la Chine, le président américain veut forcer la main au président de la Réserve fédérale, avec lequel il est en conflit depuis l’automne, et l’obliger à baisser les taux directeurs américains, voire à renouer avec la politique de rachats de titres (quantitative easing) qu’elle a abandonnée depuis 2015.

Car Donald Trump est en campagne pour sa réélection. Il a besoin de présenter un bilan, prouvant que sa politique est la bonne, qu’avec lui, « America is back ». Or, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Les formidables allègements fiscaux (baisse de l’IS de 35 % à 21 %, suppression des droits sur les capitaux rapatriés) qu’a consentis l’administration Trump aux grands groupes, pour les inciter à ramener leurs capitaux cachés dans les paradis fiscaux, n’ont pas eu les effets escomptés.

Selon les estimations, à peine 400 milliards de dollars sont revenus aux États-Unis. Les groupes se sont servis de cet argent pour augmenter leurs dividendes, racheter leurs actions mais pas pour investir et créer des emplois. Ce qui prouve à nouveau au passage l’inanité de la théorie du ruissellement, établie sur un coin de table par l’économiste Arthur Laffer.

Pendant ce temps, l’État américain a continué à s’appauvrir. En 2018, les recettes fiscales sur les entreprises ont diminué de 22 %, à 263 milliards de dollars, tandis que le déficit budgétaire américain se creusait de 17 % à 779 milliards de dollars. Pour les dix premiers mois de l’année fiscale en cours – l’année fiscale se termine fin septembre aux États-Unis, le déficit a encore augmenté de 27 % à 866,8 milliards de dollars. Il risque de dépasser allègrement les 1 000 milliards d’euros sur l’ensemble de l’année.

Quand la Chine hausse le ton

Mais les résultats de Donald Trump sont encore plus piteux en matière de rééquilibrage commercial, avancé comme justification dans la guerre commerciale avec la Chine. Dans un récent article publié dans le New York Times, l’économiste Paul Krugman reprenait tous les chiffres de cette guerre commerciale lancée contre Pékin depuis un an. Ses conclusions sont implacables : « La guerre commerciale ne marche pas. Elle ne conduit pas aux résultats escomptés par Trump. »

À l’appui de sa démonstration, Paul Kurgman donne des chiffres : le déficit commercial avec la Chine augmente au lieu de baisser ; les débouchés américains, notamment pour les produits agricoles, se réduisent ; les entreprises n’ont pas ramené leurs activités aux États-Unis mais les ont déplacées vers d’autres pays comme le Vietnam ; et ce sont les consommateurs américains qui finalement doivent payer le prix des augmentations des tarifs douaniers imposés aux importations chinoises. 100 milliards de dollars seraient ainsi prélevés chaque année sur le budget des ménages américains, selon ses estimations.

D’où les pressions sur la Banque centrale américaine pour qu’elle renoue avec une politique monétaire non conventionnelle. Abaisser les taux dans une économie où tous les ménages empruntent à taux variable, c’est donner une bouffée d’oxygène immédiate aux consommateurs, leur donner le sentiment qu’ils regagnent du pouvoir d’achat. Déverser à nouveau des milliards, c’est soutenir un système financier et des marchés dopés à l’argent gratuit, c’est créer une apparence de richesse censée soutenir l’économie.

Rien ne prouve que les remèdes déjà utilisés maintes fois par la Fed auront cette fois les mêmes effets. Car ils sont devenus en partie la cause des malaises et des tensions actuelles. Mais ce n’est pas la préoccupation de Donald Trump : l’important est de donner l’illusion du succès de sa politique, d’une économie prospère. Au moins le temps d’une campagne électorale.

Ayant depuis le début de sa présidence institué le Dow Jones comme baromètre de sa politique, Donald Trump s’est alarmé de sa chute ces derniers jours. Comprenant peut-être qu’il avait été trop loin, il a annoncé le 13 août que la nouvelle hausse des tarifs douaniers pour les importations chinoises, prévue initialement pour début septembre, serait reportée à décembre. Un geste de bonne volonté dans l’espoir de trouver un accord commercial large avec Pékin, a expliqué le président américain. Dans les faits, il semble aussi que l’administration Trump ait pris conscience qu’une hausse brutale des tarifs, notamment sur tous les composants et produits électroniques, jusque-là épargnés, risquait de provoquer une rupture brutale pour les entreprises high tech.

Pendant une demi-journée, Donald Trump a pu se croire maître du monde : le Dow Jones s’est envolé. Le lendemain, la fête était finie : les marchés financiers mondiaux ont plongé durement, l’indice phare de Wall Street en tête. Avec sa mauvaise foi habituelle, Donald Trump s’est défaussé de toute responsabilité, accusant à nouveau dans un tweet vengeur le président de la Réserve fédérale d’être responsable de tout. Puis il a multiplié les déclarations à l’adresse de « son ami » Xi Jinping, lui proposant une rencontre pour régler les différends commerciaux entre les États-Unis et la Chine, et parler du sort de Hong Kong.

Il y a encore quelques mois, cette invitation aurait pu avoir quelque chance d’aboutir. Mais elle risque de rester lettre morte, désormais. Car le gouvernement chinois a changé d’attitude. Il ne cherche plus, comme il y a un an quand Donald Trump a pris ses premières sanctions douanières, à temporiser, à rappeler son attachement aux traités internationaux, à l’ordre international. Il est désormais décidé à défendre ce qu’il considère comme ses droits et ses ambitions, même s’il lui faut en payer un prix élevé.

Le monde a pris la mesure de ce durcissement le 5 août. Ce jour-là, le président Xi Jinping a annoncé sa riposte, en représailles aux nouvelles hausses douanières annoncées par les États-Unis. Non seulement la Chine ne reprendrait pas ses achats de soja américain, comme elle l’avait fait miroiter dans les négociations, mais elle laissait filer sa monnaie, permettant au yuan de passer pour la première fois sous le seuil symbolique de 1 dollar pour 7 yuans.


Contrairement à la plupart des pays, la Chine garde un contrôle étroit de sa monnaie : elle encadre les fluctuations du yuan dans un couloir de 2 %, autour d’un cours pivot. Malgré le ralentissement de l’économie chinoise depuis plus d’un an et les sanctions américaines, les autorités de Pékin ont veillé pendant tout ce temps à ne pas laisser tomber la valeur de la monnaie, afin de ne pas être accusées de manipuler leur monnaie en vue de soutenir leurs exportations et d’effacer les sanctions douanières américaines. Le yuan a perdu 10 % de sa valeur par rapport au dollar l’an dernier. Pour certains économistes et même le FMI, il aurait pu chuter beaucoup plus, compte tenu de la situation économique de la Chine.

Voir les autorités chinoises autoriser la monnaie à passer au dessus des 7 yuans, considérés comme la ligne magique par les marchés, et même fixer ironiquement par la suite le nouveau cours pivot à 7,0001 yuans pour un dollar, ne peut être lu que comme un signe politique. Pékin ne s’en cache même pas d’ailleurs. Dans un communiqué, la Banque centrale de Chine a expliqué que la chute du yuan était « due aux effets des mesures unilatérales et protectionnistes [américaines – ndlr] et aux prévisions à la suite des annonces tarifaires contre la Chine ».

« Ça s’appelle de la manipulation monétaire », s’est emporté Donald Trump, avant de s’en prendre à nouveau à la Fed. Dans la minute, tous les marchés ont commencé à dégringoler, s’alarmant de l’escalade des tensions entre La Chine et les États-Unis. « Les représailles de Pékin sont massives ; sur une échelle de 1 à 10, elles sont à 11. […] les mesures prises par Pékin ciblent directement la Maison blanche et semblent conçues pour avoir un impact politique maximum », dit Chris Krueger, responsable à l’institut de recherche Cowen.

Décomposition

Des économistes commencent à évoquer les risques d’une nouvelle guerre des monnaies, chaque pays tentant de soutenir son activité en pratiquant des dévaluations compétitives sur le dos des autres. Les souvenirs des effets dévastateurs des politiques suivies pendant les années 1930 sont rappelés à tous. La comparaison avec les événements de la « Grande Dépression » n’est toutefois pas totalement pertinente. Car il y a une dimension nouvelle par rapport aux années 1930 : la liberté totale de circulation des capitaux.

Chaque changement de taux, chaque mouvement de monnaie amènent dans les heures qui suivent des déplacements massifs de capitaux, qui, libres de tout mouvement, se déplacent à la vitesse de la lumière, pour trouver des places plus rentables ou spéculer sur les écarts entre les monnaies des uns et des autres. Cette masse de capitaux volants, qui a grossi dans des proportions gigantesques avec la création monétaire débridée depuis la crise de 2008, est désormais un facteur d’instabilité financière, économique et politique majeure, comme le prouvent les derniers événements en Argentine. La Chine n’est pas à l’abri de cette menace. Elle aussi doit gérer au plus près les risques de fuite de capitaux. D’autant que, malgré ses excédents commerciaux gigantesques, sa balance des paiements ne cesse de se détériorer et pourrait devenir négative dès cette année.

Mais il y a un autre facteur qui inquiète la planète financière dans l’attitude récente de la Chine. Le ton très dur adopté par Pékin, accompagné de campagnes ultranationalistes dans le pays, laisse entendre que la Chine est désormais déterminée à jouer sa partie, à défendre ce qu’elle considère comme ses intérêts et prépare sa population à accepter de lourds sacrifices, si cela s’avère nécessaire. L’approche coopérative que Pékin avait adoptée depuis 30 ans n’est plus de mise.

Or, le rôle de la Chine a été déterminant ces dernières années. Tout au long de la crise financière de 2008, Pékin a accepté de prendre des mesures extraordinaires pour stabiliser l’économie mondiale, injectant des centaines de milliards pour éviter l’effondrement de ses banques, mais aussi relancer la machine économique, soutenir une demande internationale. Rarement un gouvernement aura mis autant de moyens sur la table en temps de paix pour soutenir les équilibres précaires du monde, rappelle l’historien Adam Tooze dans son livre Ces dix années qui ont changé le monde. Ces mesures, qui se sont traduites par des surinvestissements et un surendettement, sont aujourd’hui une des causes du ralentissement et du malaise chinois.

Qu’adviendra-t-il si, en cas de crise, le gouvernement chinois n’est plus d’accord pour aider à stabiliser le système économique et financier mondial ? Des économistes assurent que, malgré tout, Xi Jinping n’est pas prêt à tirer un trait sur une politique de soft power, mise en œuvre après le massacre de Tian’anmen, qui lui a été profitable. La façon dont Xi Jinping va gérer la question de Hong Kong dans les jours, voire dans les heures qui viennent dira ce qu’il en est.

Une des victimes collatérales manifestes de cette escalade des tensions entre la Chine et les États-Unis est l’Europe. Et elle risque sans doute d’être un des terrains d’affrontement privilégiés entre les deux superpuissances à l’avenir.

L’Allemagne, première puissance économique du continent, est la première atteinte. Son modèle mercantiliste, reposant sur des excédents commerciaux hors norme et leur recyclage financier à Wall Street, est touché au cœur depuis la montée des tensions commerciales mondiales. Elle voit des marchés se fermer, des débouchés disparaître. La Chine, qui était son premier client, est en passe de devenir son premier concurrent. De plus, la spécialisation de son économie, bâtie sur l’industrie automobile, est remise en cause, au fur et à mesure que les questions environnementales deviennent de plus en plus préoccupantes.

Au deuxième trimestre, l’Allemagne a enregistré une baisse de 0, 2 % de son activité économique. Pour de nombreux observateurs, Berlin n’échappera pas à une récession cette année. La contraction de l’économie allemande a déjà entraîné un ralentissement dans ses principaux pays sous-traitants (Hongrie, Pologne, Tchéquie). Mais elle risque aussi d’emmener avec elle toute la zone euro, qui ne s’est toujours pas relevée de la crise de 2008.

Pourtant, rien ne bouge. L’Allemagne a ainsi répété ces derniers jours qu’elle se refusait à renoncer à sa règle d’or de l’équilibre budgétaire, comme ne cessent de le lui suggérer de nombreux économistes, afin d’adopter des mesures contracycliques susceptibles de soutenir son économie et celle de l’Europe.

Alors, une nouvelle fois, la Banque centrale européenne est montée au créneau. Inquiète des risques grandissants dans le système financier mondial, elle a fait savoir de façon tout à fait inhabituelle le 15 août qu’elle était prête à prendre des mesures de soutien hors norme pour venir en aide à l’économie européenne dès le début septembre. « Il est important que nous élaborions un train de mesures important et percutant en septembre. Lorsque vous travaillez avec les marchés financiers, il est souvent préférable de tirer plus fort plutôt qu’en dessous, et de disposer d’un ensemble très solide de mesures politiques, plutôt que de bricoler », a déclaré Olli Rehn, membre du conseil de la BCE en tant que gouverneur de la Banque centrale de Finlande.

Alors que les taux directeurs de la BCE sont déjà négatifs, que l’institution monétaire a racheté des tombereaux de titres obligataires ces dernières années pour 2 600 milliards d’euros, beaucoup se demandent de quelles armes dispose encore la Banque centrale européenne pour reprendre sa politique de soutien monétaire. Très introduit dans les plus grandes capitales européennes, le fonds d’investissement BlackRock suggère que la BCE ose franchir le dernier pas et fasse comme la Banque centrale du Japon : racheter directement des actions. Ce qui reviendrait purement et simplement à nationaliser les marchés et à débarrasser les investisseurs de tout risque…

La parenthèse de la mondialisation telle que nous la connaissons depuis 30 ans, depuis la chute du mur de Berlin, est en train de se refermer. Une certaine démondialisation a déjà commencé, sans que l’on puisse savoir à ce stade quelle forme prendra la suite. C’est face à cette décomposition accélérée de l’ordre ancien que les responsables du G7 (États-Unis, Allemagne, Japon, Canada, France, Italie, Royaume-Uni) vont se retrouver à Biarritz entre le 24 et 26 août.

Cette réunion, comme tant d’autres auparavant, risque de n’aboutir qu’à des déclarations de circonstance. Comme à leur habitude, les responsables politiques, incapables de tirer la moindre leçon de leurs échecs passés, seront tentés de dire qu’il est urgent d’attendre. Comme à leur habitude, ils n’imagineront pas adopter d’autre approche, tant leurs traités, leurs politiques, les principes idéologiques qui les sous-tendent, leur semblent des chefs-d’œuvre indépassables. Au risque du monde…

 

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25 août 2019 7 25 /08 /août /2019 05:24

 

La région de Raguse, à la pointe sud-est de la Sicile, concentre près de la moitié de la production de légumes en serre d’Italie. Les ouvriers agricoles, pour la plupart d’origine étrangère, y travaillent dans des conditions extrêmement précaires. La situation est encore pire pour les femmes.

Marina di Acate et Raguse (Italie), de notre envoyée spéciale.

Vue du ciel, Marina di Acate émerge timidement parmi les milliers de bâches blanches et grises qui cernent ce tronçon de littoral du sud-est de la Sicile. Sur l’écran de son ordinateur, Vincenzo La Monica pointe un long voile gris métallique qui s’étend sur des dizaines de kilomètres : « Ce sont des serres ! En 1943, c’est là qu’avaient débarqué les Américains ! Autrefois, la région était faite de dunes et de sable, mais l’arrivée des serres a transformé tout le territoire. » Au premier étage du grand bâtiment qui abrite le diocèse de Raguse, le responsable du projet Presidio mené par la Caritas italienne, l’organisation de charité de l’Église catholique, revient sur cinq ans de travail auprès des travailleurs agricoles employés dans les serres : « Ici règnent d’autres lois, c’est un peu la terre de personne. »

Vue du sol, Marina di Acate est une paisible commune de 11 000 habitants, assoupie en bord de mer jusqu’à l’arrivée de l’été, quand les vacanciers raniment ses maisons désertées. Pourtant, de part et d’autre de la route qui part de Raguse, le chef-lieu de province, jusqu’à la côte, se joue une partition bien plus cruelle. Partout, les serres bouchent l’horizon, protégées par de hauts grillages. Dix mois sur douze, de septembre à juin, les travailleurs agricoles – dans leur grande majorité roumains, tunisiens et albanais – y produisent les tomates, mais aussi une partie des fruits et légumes qui arrivent sur les tables des Italiens et des Européens. Dans un silence que ne dérange que le claquement des bâches secouées par le vent, les abus des employeurs se sont multipliés : salaires inférieurs de moitié au minimum syndical, contrats de travail irréguliers, normes de sécurité inexistantes ou précaires, habitat indigne et plusieurs cas d’exploitation sexuelle des travailleuses, en particulier roumaines.

 

Chaque lundi après-midi, Vincenzo La Monica et son équipe de la Caritas arpentent à bord d’un minibus les chemins les plus isolés de la région pour apporter les produits de première nécessité à ces travailleurs invisibles, qui vivent souvent dans la propriété agricole. « C’est un labyrinthe, on repère avant sur Google Maps et souvent, au milieu d’une voie publique, on trouve un portail qui barre la route et derrière, les serres. » Sur les photos qu’il fait défiler, on découvre une écurie dont chaque box a été transformé en logement, des garages où des réchauds ont été installés par terre, des tables faites de cagettes de légumes, des cabanes dont le seul isolant est fait de toiles de plastique tendues pour éviter la pluie. « Un jour, on a découvert quelqu’un qui dormait dans une citerne pour l’eau », se souvient le travailleur social. Presque systématiquement, les ouvriers agricoles font office de gardiens des lieux et n’ont pas la clé de la barrière qui les retient, de fait, prisonniers de la propriété.

Parmi eux, la Caritas a recensé environ 140 mineurs dont la moitié seulement sont scolarisés. « Nous avons eu connaissance de quelques cas de mineurs qui travaillent, mais ce n’est pas fréquent. En revanche, ces enfants, complètement isolés, sont souvent laissés seuls dès huit ou neuf ans, les plus grands s’occupent des plus petits », explique Giuseppe Scifo, le secrétaire général du syndicat CGIL Raguse. Sans service de ramassage scolaire, dans des endroits localisés à plusieurs kilomètres d’un arrêt de bus et avec un travail qui commence souvent entre 6 et 7 heures du matin, les parents sont incapables d’accompagner leurs enfants à l’école.

« Il y avait cette petite fille de quatre ou cinq ans dont la mère ne voulait pas qu’elle sorte quand elle travaillait. Donc elle déposait de grosses pierres devant la porte du baraquement », se rappelle Vincenzo La Monica. Certains signalements ont été faits aux services de la mairie, voire à la police, sans succès. « Les familles changent de serre, ce qui les rend difficilement localisables. Une fillette nous avait raconté que le propriétaire de la serre arrivait en s’annonçant par des tirs de pistolet en l’air, comme au Far West en somme. Nous voulions l’aider mais nous ne l’avons plus retrouvée pendant un an », raconte le travailleur social.

La région concentre à elle seule près de la moitié des cultures en serre du pays. Les récoltes sont ensuite vendues à quelques kilomètres de là, au marché de fruits et légumes frais de Vittoria, l’un des plus grands d’Europe. Contrairement à la Calabre ou aux Pouilles qui attirent une main-d’œuvre saisonnière, les travailleurs restent là toute l’année, soumis à des conditions de travail extrêmement précaires. « Je n’ai jamais rencontré qui que ce soit qui me dise avoir un contrat en règle ou un logement décent et on parle de 10 à 12 000 personnes qui travaillent dans les serres », tempête Michele Mililli, syndicaliste à l’USB, qui s’occupe depuis fin 2018 des travailleurs des serres.

Le ciel est d’un gris orageux en ce mardi après-midi lorsque Vincenzo La Monica et son équipe ouvrent les portes de leur permanence de Marina di Acate. Alors que la mer roule ses vagues au loin, Cristian, un travailleur agricole originaire de la région de Bucarest, la capitale roumaine, se met à l’abri du vent dans la cour de la maisonnette. C’est le seul travailleur agricole roumain qui accepte de parler et de montrer le contrat de travail qu’il tient fermement entre ses mains, plié en quatre.

Cet homme de trente-cinq ans travaille dans les serres de tomates, en théorie 102 jours par an, en réalité, tous les jours, de juin à septembre. Pour 30 euros par jour. C’est le cas typique du « travail gris ». La plupart des travailleurs ont un contrat, plus encore depuis que les contrôles de police se sont intensifiés dans la région à la suite d’une loi sur l’organisation du travail agricole votée en octobre 2016. Mais le nombre d’heures, de jours travaillés et les salaires perçus ne correspondent jamais à la réalité.

Cristian fait partie des mieux lotis : « Ça fait quatorze ans que je travaille ici, dont quatre dans la même entreprise, j’ai loué un appartement et mon fils ira à l’école à la rentrée », confie-t-il dans un italien encore rudimentaire. Parmi la quinzaine de travailleurs roumains rencontrés ce jour-là, tous éludent les questions sur leurs conditions de travail. « Buono, buono », coupent net ceux qui baragouinent quelques mots d’italien.

Exploitation sexuelle

Islam Hassan, lui, se montre plus loquace. Arrivé en Italie à douze ans, ce Tunisien en a aujourd’hui quarante et a toujours travaillé dans les serres. « Ça fait dix ans que c’est vraiment dur », se désole-t-il, « il y a trente ans mon salaire en lires équivalait à 60 euros par jour, aujourd’hui c’est 30 pour le même travail ». « Le taux journalier national est fixé à 58 euros, mais comme personne ne proteste, ces salaires sont devenus la norme », précise Dario Biazio, le juriste de la permanence.

Comme Islam Hassan, les premiers travailleurs étrangers de la région sont arrivés dans les années 1980-1990, presque tous originaires de Mahdia, une ville côtière entre Sousse et Sfax. « Ils forment une communauté très soudée, qui plus est d’un pays où la tradition syndicale est forte et où un gros travail a été fait pour améliorer leurs conditions de travail », commente Giuseppe Scifo, qui explique être en contact régulier avec la branche de Mahdia de l’UGTT, l’Union générale tunisienne du travail.

En 2007, la Roumanie entre dans l’Union européenne. C’est un tournant dans la région qui voit affluer une main-d’œuvre venue principalement de la région de Botoșani et de Iași, non loin de la frontière moldave. Douze ans plus tard, dans la province de Raguse, 8 997 Roumains sont enregistrés, représentant la première communauté étrangère.

Combien sont-ils à travailler dans les serres ? Difficile de le savoir, explique le juriste Dario Biazio : « Les ressortissants roumains n’ont pas besoin de permis de séjour, donc beaucoup d’entre eux ne s’inscrivent nulle part, n’ont aucun contrat ni de travail ni de location, c’est comme s’ils étaient des fantômes. » Encore plus vulnérables que les travailleurs en règle, pour nombre d’entre eux, les serres de la région se sont transformées en cauchemar.

 

Pour prendre la mesure du phénomène, Emiliano Amico fournit des chiffres intéressants. À l’accueil de la permanence, il consigne toutes les demandes de prise en charge des travailleurs agricoles depuis cinq ans : « 54,3 % viennent de la Roumanie, ensuite on a la Tunisie avec 23 %, puis Maroc, Albanie et quelques Italiens. Mais la grande spécificité roumaine, c’est qu’on a plus de femmes que d’hommes qui travaillent dans les serres. » À la précarité de leurs conditions de travail s’ajoute pour une partie d’entre elles le tabou ultime : l’exploitation sexuelle.

Dans la presse italienne, dès 2015, le curé de Vittoria, Don Beniamino Sacco, est le premier à alerter l’opinion publique sur les « orgies agricoles » organisées par certains propriétaires des serres, avec la présence de leurs employées contraintes d’avoir des relations sexuelles. Dans sa paroisse, il accueille même plusieurs jeunes femmes mises enceintes par leur employeur.

Ses déclarations font grand bruit, mais nombreux sont ceux à crier à l’exagération, disant qu’aucune plainte n’a été déposée. C’est faux même si cela reste l’exception. « L’un des points qui ne peuvent pas être sous-évalués, c’est le très haut taux d’avortement des femmes roumaines dans la région, souligne Giuseppe Scifo. Mais là encore, certains milieux médicaux ont expliqué que, pour ces femmes, c’était une pratique usuelle et fréquente, comme si c’était un moyen de contraception. »

S’il est difficile à faire émerger, le phénomène est pourtant une réalité. Au bord d’une route longée par les serres, un épouvantail trône au-dessus du portail d’une exploitation. « Parfois il est vêtu, parfois non, parfois masqué, parfois non, son pubis est peint en vert, il ne sert évidemment pas à faire fuir les oiseaux, mais à indiquer un lieu de prostitution, où on trouve des femmes », explique le responsable du projet Presidio Vincenzo La Monica.

Plusieurs cas de prostitution parmi les travailleuses agricoles ont été rapportés, aussi bien auprès d’autres travailleurs des serres que des employeurs. « On a aussi rencontré plusieurs cas où les femmes doivent répondre aux attentes de leur patron, à tous les points de vue », confie Michele Mililli du syndicat USB.

« Certains employeurs considèrent ces femmes comme leur propriété. Ça peut vouloir dire les regarder travailler en short et tee-shirt court en les fixant. Il faut se rappeler que dans les serres, il fait déjà 40 °C le matin au printemps, ou bien avoir les mains baladeuses, voire les exploiter sexuellement », précise Vincenzo La Monica, qui a rencontré plusieurs cas au cours de ses cinq années auprès des travailleuses des serres. « Parfois, avoir des relations sexuelles avec son patron, ça peut faire la différence entre manger une fois ou trois fois par jour, entre dormir dans un baraquement où il pleut ou dormir au chaud, avec l’eau courante. » « Le chantage est latent, poursuit Giuseppe Scifo. Certains employeurs se défendent en disant que les relations sont consenties, mais avec de si fortes disparités de pouvoir, il est difficile de parler de consentement. »

« Dans le secteur agricole de la province de Raguse, le système tout entier semble créer les conditions pour “l’acceptation” des violences sexuelles de la part des employeurs, simplement pour avoir le droit de travailler », analysent les chercheuses italiennes Letizia Palumbo et Alessandra Sciurba, auteures du rapport fourni en mai 2018 au Parlement européen intitulé « La vulnérabilité à l’exploitation des migrantes travailleuses agricoles dans l’Union européenne : la nécessité d’une approche basée sur les droits de l’homme et le genre ».

Les deux chercheuses citent l’exemple de cette femme qui travaille dans une petite ferme de la région. Son fils et sa fille sont avec elle. Pour accepter de les conduire à l’école en voiture, le propriétaire de la serre demande à leur mère d’avoir des relations sexuelles avec lui. Un jour, il décide de ne plus emmener les enfants à l’école. La mère arrête d’avoir des rapports avec lui. Le propriétaire les prive alors d’eau potable, elle et ses enfants. « L’exploitation sexuelle est principalement rendue possible à travers des pressions psychologiques et du chantage. Les employeurs abusifs n’ont pas besoin d’avoir recours à la force physique, l’exploitation sexuelle est une dérive possible d’un système d’exploitation par le travail qui s’assimile à un “néo-esclavagisme” », poursuivent dans leur rapport les deux chercheuses italiennes.

Face à l’ampleur du problème, les gouvernements italien et roumain se sont rendus dans la région. La commission des droits de l’homme du Sénat a mandaté un rapport. Une multitude de tables rondes ont été organisées, sans que rien ne bouge pendant des années. Pourtant, soulignent tous les acteurs de terrain rencontrés, depuis le vote de la loi d’octobre 2016 et l’intensification des contrôles de police, la situation s’est légèrement améliorée.

Mais le cœur du problème, soulignent les syndicats, reste le modèle d’exploitation, complètement dépassé pour faire face aux conditions du marché. Les entrepreneurs, eux, se défendent en invoquant des prix de rachat toujours plus bas. Pourtant, précise Giuseppe Scifo, secrétaire général du syndicat CGIL de Raguse, « l’emploi est stable dans la région : 6 000 entreprises sont enregistrées à la chambre de commerce, 5 000 environ fonctionnent bel et bien, de la petite entreprise familiale de deux, trois personnes à la grosse entreprise, cela représente 28 000 employés dont 40 % environ d’origine non italienne ».

Pour lui, le problème est ailleurs : « C’est un secteur très en retard, avec peu d’innovation scientifique et aucune coopération ; pourtant, il existe des entreprises plus grandes et structurées, avec de bonnes positions sur le marché et complètement hors de ces logiques d’exploitation. Ça veut dire qu’il existe un autre modèle possible. » Si certaines entreprises parviennent à restructurer leur modèle de production, d’autres préfèrent miser sur une main-d’œuvre toujours plus vulnérable : les migrants hébergés dans les centres d’accueil de la région constituent leurs nouvelles recrues. Ils les payent entre 15 et 20 euros par jour.

 

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25 août 2019 7 25 /08 /août /2019 05:21
FISCALITÉ ÉCOLOGIQUE ET VALEUR du CARBONE : ÉLÉMENTS D'ANALYSE  ET PROPOSITIONS ("Progressistes" - Juillet Août 2019 - Revue PCF)
FISCALITÉ ÉCOLOGIQUE ET VALEUR du CARBONE : ÉLÉMENTS D'ANALYSE  ET PROPOSITIONS ("Progressistes" - Juillet Août 2019 - Revue PCF)
FISCALITÉ ÉCOLOGIQUE ET VALEUR du CARBONE : ÉLÉMENTS D'ANALYSE  ET PROPOSITIONS ("Progressistes" - Juillet Août 2019 - Revue PCF)
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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 07:09

 

Pour porter leurs revendications, les soldats du feu du Val-d’Oise ne peuvent arborer qu’un brassard. Trop pour leur hiérarchie, qui fait pression et les a sanctionnés.

Il y a quelques semaines, Cédric Marquet a reçu dans sa boîte aux lettres un courrier de sanction pour avoir porté un brassard de gréviste. Comme ce sapeur-pompier professionnel, 21 de ses collègues du Val-d’Oise sont convoqués en vue d’un blâme et deux autres, représentants syndicaux, risquent une exclusion d’un jour avec sursis.

Depuis l’annonce le 26 juin d’un préavis de grève de sept syndicats (FA/SPP-PATS, CGT, Avenir Secours, FO, CFTC, CFDT, Unsa) jusqu’au 31 août, la mobilisation est nationale. Partout, les soldats du feu demandent plus de moyens pour exercer leur métier correctement. « En 2010, dans le Val-d’Oise, nous étions 1 100 professionnels pour 96 000 interventions par an. En 2019, nous sommes 887 pour 105 000 interventions ! » déplore Peter Gurruchaga, pompier professionnel et secrétaire général CGT du service départemental d’incendie et de secours (Sdis) du Val-d’Oise.

Des fonctionnaires tenus d’assurer un service minimal

Dans ce département, la grève a débuté dès décembre 2018, avec des revendi­cations locales, jusqu’au 24 mai. Puis elle a recommencé fin juin, reprenant cette fois les revendications nationales des syndicats. À chaque fois, les pompiers val-d’oisiens grévistes arborent un ­brassard « en grève », seul moyen mis à leur disposition.

En effet, tenus d’assurer un service minimal, ces fonctionnaires sont également dépendants des modalités de grève fixées par chaque Sdis, via une note de service. Dans d’autres départements, l’affichage et la peinture sur certains camions sont tolérés et les brassards parfois directement fournis par leur hiérarchie. « Pendant six mois, il n’y a eu aucun souci avec les pompiers qui portaient un brassard. Quand les interventions sont difficiles, soit les agents les retirent, soit les personnes n’y prêtent pas attention. Mais le retour de la population a toujours été bon », détaille Peter Gurruchaga.

Pourquoi ce soudain revirement ? « Nous n’avions jamais eu de remontée d’un problème avec le port du brassard avant le mois de juillet. Il y avait quatre à cinq fois moins de grévistes, explique le colonel Stéphane Contal, directeur adjoint du Sdis 95. Parmi les revendications nationales exprimées, certaines concernent le recrutement au sein des services et l’augmentation du budget. Dans le Val-d’Oise, un effort a été fait, il s’est traduit par le recrutement de 48 sapeurs-pompiers et de 250 volontaires. »

Pour Pierrick Gallois, sapeur-pompier du Val-d’Oise également visé par une sanction, « il y a une incompréhension avec la direction. Peut-être qu’au niveau des Sdis, nous ne sommes pas les plus à plaindre. Mais, tout n’est pas rose non plus. Et nos revendications sont nationales, nous sommes solidaires des autres pompiers de France ». Cette solidarité s’exerce également au sein du Sdis 95. « Le jour où j’ai signé ma lettre de demande de sanction, nous étions quatre à porter le brassard. Quinze minutes après, nous étions 12. Pour mes collègues, ces sanctions sont illogiques », raconte Pierrick Gallois. « Le nombre fait la force. Au départ, les pompiers avaient peur. Mais la tombée des sanctions a produit l’effet inverse », précise Cédric Marquet. Quelques officiers ont également décidé de fermer les yeux et de ne plus faire remonter le nom des pompiers portant ce signe de mobilisation en intervention.

Privés de cet unique moyen de contestation, certains fonctionnaires se sentent bridés dans leur liberté d’expression. « Ils nous prennent tout. Et là ils veulent même nous effacer », se désole un sapeur-pompier auprès de Peter Gurruchaga. Début juillet, le Sdis 95 a donné pour consigne aux chefs de centre de faire retirer aux pompiers « tous les signes et outils d’appel à la grève au sein des structures ». Dans un courriel du 19 juillet, il est demandé aux cadres de la chaîne de commandement de faire remonter au chef de centre de secours les éventuels refus d’agents. Pour les réfractaires, la mention « refus d’obéissance » est alors annotée dans le dossier personnel des grévistes pendant trois ans. Une inscription qui « peut engendrer des problématiques en termes d’évolution de carrière, mais aussi concernant les mutations dans un autre service départemental », explique Peter Gurruchaga.

Un dixième de salaire retiré par journée de débrayage

Le 8 août, Luc Strehaiano, président du conseil d’administration du service départemental d’incendie et de secours (Casdis), annonce dans un communiqué « autoriser les personnels grévistes à ­arborer le temps de leur grève un signe distinctif, de type brassard ». Une autorisation qui s’avère restrictive puisque, dans le Val-d’Oise, une note de service signale qu’un dixième du salaire du sapeur-pompier sera retiré par journée de grève, sur une base de 24 heures de garde. Un système de retenue confiscatoire qui les pousse à réduire drastiquement le temps de port du brassard.

« Avec cette règle, nous pouvons beaucoup moins interpeller la population. Or, le principe du brassard est d’amener un dialogue avec les citoyens », rétorque Pierrick Gallois. Et d’ajouter : « Je pense que la règle va être transgressée et que les pompiers vont continuer de le porter en service. »

À l’heure actuelle, les sanctions sont suspendues. « En réalité, elles seront annulées du moment que les pompiers se conforment à ce qui a été fixé. Pour ceux qui ne satisferont pas de cela, nous reprendrons les procédures disciplinaires », explique le directeur adjoint du Sdis 95. La CGT Sdis continue de demander l’annulation immédiate des sanctions.

Mélanie Costa et Benjamin Monnet

 

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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 07:07
Histoire et Devoir de Mémoire - Résistance et Déportation : Dénaturalisés  - Les retraits de nationalité sous Vichy de Claire Zalc

La France aux Français » : ce fut l’une des premières mesures mises en œuvre par le gouvernement de Vichy avec la loi du 22 juillet 1940, qui prévoyait de réviser la naturalisation de tous les Français naturalisés depuis 1927. Plusieurs centaines de milliers de personnes,1 million peut-être, étaient visées et, même s'ils n'étaient pas cités dans le texte de la loi, les Juifs en premier lieu.

À partir d’une étude d’une ampleur inédite dans les archives, Claire Zalc livre une puissante analyse des effets de cette loi, depuis son application par les magistrats de la commission de révision des naturalisations, les préfets, et les maires jusqu’à ses conséquences pour ceux qui l’ont subie et se sont vus retirer la nationalité française. Au ras de la pratique administrative, elle établit comment se dessinent les visages des « mauvais Français », et comment ceux-ci ont tenté de protester contre l'arbitraire. Elle apporte une nouvelle pièce aux débats historiographiques sur l'antisémitisme de Vichy et son autonomie vis-à-vis des pressions allemandes, mais aussi sur la continuité des pratiques et personnels entre la IIIe République, Vichy et la IVe République.

Une analyse implacable des mécanismes, de la violence d'Etat et du fonctionnement d'une administration en régime autoritaire.

"Une enquête passionnante, exceptionnelle."

Annette Wieviorka

Claire Zalc est directrice de recherches à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (CNRS-ENS). Elle a publié Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, avec Nicolas Mariot (Odile Jacob, 2010) et Melting Shops. Une histoire des commerçants étrangers en France (Perrin, 2010). Elle a dirigé, avec Tal Bruttmann, Ivan Ermakoff et Nicolas Mariot, Pour une microhistoire de la Shoah (Seuil, 2012).

 

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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 07:04
LA SCISSION D'EDF : UNE MAUVAISE IDÉE ("Progressiste" - revue PCF)
LA SCISSION D'EDF : UNE MAUVAISE IDÉE ("Progressiste" - revue PCF)
LA SCISSION D'EDF : UNE MAUVAISE IDÉE ("Progressiste" - revue PCF)
LA SCISSION D'EDF : UNE MAUVAISE IDÉE ("Progressiste" - revue PCF)
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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 06:22
GRANDS PARTONS AUTOCRATES ET TYRANS ("Cause Commune" - JUILLET AOÛT 2019 6 Revue d'action politique du PCF)
GRANDS PARTONS AUTOCRATES ET TYRANS ("Cause Commune" - JUILLET AOÛT 2019 6 Revue d'action politique du PCF)
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24 août 2019 6 24 /08 /août /2019 05:20

 

Les sept puissances économiques ont tant de fois promis de sauver le monde que le monde a fini d’y croire. Le sommet qui s’ouvre à Biarritz la semaine prochaine ne convainc pas plus que les autres. Organisé en contre-sommet, le mouvement citoyen travaille à déconstruire l’opération de communication du capitalisme financier.

C’est une contre-attaque militante bien rodée. Chaque année, le groupe des sept plus grosses puissances économiques se réunit quelque part dans le monde. Et chaque année – ou quasi –, le mouvement altermondialiste, dans sa composante la plus large, œuvre à déconstruire l’opération de communication orchestrée par ce « directoire économique et financier » de la planète.

2019 n’échappera pas à la règle. Alors que le G7 qui doit démarrer samedi à Biarritz s’annonce comme l’un des plus restrictifs en termes de droit d’accès accordé à la société civile (lire ci-après), le contre-sommet citoyen organisé à quelques encablures entend, lui, briser la vitrine un peu trop alléchante du capitalisme financier. « La lutte contre les inégalités, l’urgence climatique et sociale ne peuvent se contenter de beaux discours », écrivent ainsi une centaine d’organisations dans un appel à participer à ce contre-G7, dont les travaux démarrent mercredi à Hendaye.

En 1986, l’enjeu environnemental s’impose

Car, c’est là une réalité entendue : plus les années passent et plus la crédibilité du G7s’effrite, le portant bien loin de son objectif initial de mettre en évidence les bénéfices du système financier qu’il sous-tend.

Lancé sous Valéry Giscard d’Estaing en 1975 alors que les répliques du choc pétrolier de 1973 grondaient, le G7 – initialement G5 – visait à redonner de la stabilité à une économie mondiale malmenée par la secousse. Enjeux sociaux et environnementaux restaient, alors, nettement éloignés de ses préoccupations. Il finira par s’y intéresser, par la force des choses. « La première fois, ce sera en 1986, peu après l’explosion de Tchernobyl », raconte Maxime Combes, économiste et membre du conseil scientifique d’Attac. « Réuni au Japon, le G7 s’attache alors à se porter garant de la sécurité nucléaire mondiale, dès lors que celle-ci reste sous contrôle de l’Occident… »

Mêmes espoirs, mêmes désillusions concernant la question sociale

Les années passent. Viennent les premiers rapports du GIEC et des sommets de la Terre, suivis des premières conférences internationales sur le climat. Le sujet, peu à peu, s’impose à lui, sans se voir pour autant accorder plus qu’un petit paragraphe de complaisance. En 2009, toutefois, le G8 (la Russie a alors été intégrée au groupe) de l’Aquila, en Italie, tranche d’avec les autres. Quelques mois avant la retentissante conférence de Copenhague sur le climat, « il est le premier à prendre des engagements chiffrés et conséquents en matière de réduction d’émissions de gaz à effet de serre », reprend l’économiste. Et le seul, convient-il d’ajouter. « Jamais ces ambitions n’ont, depuis, été de nouveau énoncées. »

Mêmes espoirs, suivis des mêmes désillusions concernant les questions sociales. Dès le début des années quatre-vingt-dix, le groupe des sept puissants engage des discussions sur la dette des pays pauvres. Réuni à Cologne, le G7 de 1999 annonce même en annuler une partie à hauteur de 100 milliards de dollars. Quelques années plus tard, en 2005, en Écosse, Tony Blair, qui le préside alors, promet, lui, d’en finir avec la pauvreté. « Ce sera le summum de la prise en compte des questions sociale par le G7 », reprend Maxime Combes. Ce sera aussi le début de la fin « de la croyance populaire en sa capacité à sauver la planète », conclut l’économiste. Quinze ans plus tard, l’état de la pauvreté dans le monde laisse comprendre pourquoi.

De fait, même placé sous l’égide de la lutte contre les inégalités, le nouveau G7 qui s’ouvre dans quelques jours ne par­vient pas convaincre de ses bonnes intentions.

« Voilà des années que nous agissons pour que la question des inégalités soit mise au premier plan de ce type de rencontre au sommet », explique Robin Guittard, porte-parole d’Oxfam France, ONG de développement qui a fait de ce sujet son cœur de bataille. « Le fait que le G7 s’en empare enfin est en soi une demi-victoire », poursuit le porte-parole… dont l’enthousiasme ne va cependant pas au-delà. « Il s’agit maintenant de savoir comment cela va se traduire, reprend-il. Or, après plusieurs mois de plaidoyers, nous voyons très peu d’aboutissements se dessiner. »

Rien ou presque, par exemple, sur la question d’une fiscalité minimale à imposer aux multinationales, ni sur le contrepoids à opposer aux lobbies qui contrôlent les marchés et pèsent sur les économies locales. Plus globalement, estime le porte-parole d’Oxfam, « ce sont les politiques construites depuis quarante ans qui génèrent pauvreté et inégalités. Or, nous doutons que ce G7, plus qu’un autre, soit prêt à reconnaître les contradictions du système libéral ». D’où l’utilité des contre-sommets citoyens, note-t-il.

Criminalisation et répression de la contestation

Enclenchés à la fin de la décennie quatre-vingt-dix par un mouvement altermondialiste naissant, ces derniers n’ont de cesse, depuis, de faire entendre l’idée qu’un autre monde est possible. Les rassemblements de Seattle (États-Unis), en 1999, en ont marqué la naissance officielle, ceux de Gènes, en 2002, l’apogée de leur criminalisation et de leur répression par les puissances visées. Plus ou moins gros selon les années et les pays d’accueil, les contre-sommets du G7 ne lâchent pas pour autant l’affaire, tentant de donner à voir les alternatives au système capitaliste. Celui d’Hendaye ne fera pas exception, placé sous les bannières communes des justices climatique et sociale.

Marie-Noëlle Bertrand

 

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23 août 2019 5 23 /08 /août /2019 07:04

 

À elle seule, la région turque de la mer Noire assure 70 % de la production mondiale de noisettes. Une mine d’or pour le géant de la pâte à tartiner Ferrero, principal acheteur des noisettes turques, mais pas pour la myriade de petits producteurs locaux, contraints de faire travailler dans des conditions difficiles des saisonniers kurdes ou arabes. Premier volet de notre série sur Nutella.

Giresun et Ordu (Turquie), de notre envoyé spécial. – Ceylan Teker n’a jamais entendu parler de Ferrero. Cela fait pourtant onze ans que la jeune femme se rend chaque été sur les rives turques de la mer Noire pour la cueillette des noisettes, et une partie de sa récolte a forcément fini dans des pots de Nutella, le produit phare du géant italien de l’agroalimentaire, qui absorbe plus du tiers de la production turque.

Ceylan avait douze ans quand elle a entrepris pour la première fois, avec sa famille, le long voyage menant de son village, le hameau kurde de Yeditas, près de Pervari, dans le département de Sanliurfa (sud-est), jusqu’aux collines verdoyantes d’Ordu (nord), au cœur du royaume de la noisette. Environ 700 kilomètres qui s’effectuaient à l’époque à l’arrière d’un camion, maintenant dans un minibus bondé.

Chaque été, au mois d’août, quelque 350 000 travailleurs saisonniers kurdes et arabes affluent comme elle des régions pauvres et dévastées par le conflit kurde de l’est et du sud-est de la Turquie vers les rives de la mer Noire pour recueillir la précieuse manne des vergers : en moyenne 600 000 tonnes de noisettes par an, comptant pour 70 % de la production mondiale.

Ils y rejoignent plusieurs dizaines de milliers de travailleurs locaux, venus des villages de montagne avoisinants, jusqu’à 20 000 Géorgiens et, depuis peu, quelques centaines de réfugiés syriens, selon les estimations fournies par le syndicat de producteurs de noisettes Findik-Sen.

Pendant toute sa jeunesse, Ceylan, issue d’une famille de petits éleveurs comptant dix enfants, a connu l’inconfort des tentes jetées l’été au bord des vergers – des marabouts en plastique bleu ou blanc dans lesquels s’entassent les saisonniers. « On n’avait pas l’eau courante – on devait aller la chercher au village le plus proche –, pas de toilettes – on devait les creuser nous-mêmes –, pas d’électricité ni de douches », se souvient-elle.

Depuis deux ans, la situation s’est un peu améliorée pour elle. Son nouvel employeur, un paysan de la bourgade de Bulancak, dans le département de Giresun, fournit un hébergement en dur, avec des sanitaires, même si l’eau ne suffit pas pour prendre des douches tous les jours.

Certaines conditions en revanche n’ont pas changé, à commencer par les longues journées de travail, d’au moins 9 h 30, entrecoupées par deux pauses de quinze minutes et un arrêt déjeuner d’une heure, sept jours sur sept. Ou encore l’absence de sécurité sociale, de cotisations retraite, même si la « carte verte », une couverture universelle, permet d’accéder aux soins de base dans les dispensaires des alentours.

En dépit des interdictions édictées par les préfectures et des programmes de sensibilisation menés par les ONG, le travail des enfants de moins de 16 ans est encore monnaie courante dans les vergers. « La principale caractéristique du travail agricole saisonnier, c’est que sa main-d’œuvre est composée de familles avec de nombreux enfants. À 13 ou 14 ans, ces derniers deviennent des travailleurs à part entière », commente l'économiste du travail Saniye Dedeoglu, spécialiste du sujet, à l’université de Mugla. « Du coup, un tiers de la main-d’œuvre a entre 13 et 17 ans. »

Les femmes continuent de composer la majorité des effectifs, comme dans l’équipe de Ceylan, où elles sont deux fois plus nombreuses que les hommes. « Dans mon village, la plupart des garçons sont partis travailler dans la construction à Istanbul, ce sont les filles qui s’occupent des travaux des champs », explique-t-elle.

Et les Kurdes continuent d’être en butte à l’ostracisme de la population locale de la mer Noire, très nationaliste. En six ans de cueillette à Ordu, « ça m’est déjà arrivé deux fois qu’on cherche la bagarre avec moi parce que je suis kurde », confie Orhan Toptal, un cueilleur de 24 ans, originaire de Pervari, dans le département de Siirt, rencontré dans les vergers pentus du hameau de Kardesler. D’autres saisonniers relatent des incidents fréquents sur les routes – insultes, queues de poisson –, les Kurdes étant identifiés par la plaque de leur véhicule.

« Il y a une culture de la confrontation qui n’est pas du tout passée ici. Les Kurdes sont toujours vus comme des criminels potentiels, des terroristes », confirme Yasar Kelekçi, un fournisseur de main-d’œuvre kurde. « Cela fait 24 ans que je viens dans la région tous les étés, et je me sens toujours comme un étranger. »

Pour Ceylan, le principal problème reste cependant le salaire, insuffisant à ses yeux et source de nouvelles discriminations. Les préfectures de la mer Noire ont publié avant le début des récoltes une grille des rémunérations journalières allant de 85 à 115 livres turques [de 13,7 à 18,5 euros – ndlr], selon la nature du travail. Mais dans la pratique, l’échelle des salaires est aussi basée sur l’origine des travailleurs : « C’est 85 livres turques pour les Kurdes, 100 pour les Géorgiens, 115 pour les locaux », résume Imdat, métayer à Kardesler.

Ceylan s’insurge : « C’est une vraie injustice : on touche moins que les locaux alors qu’on travaille plus qu’eux, qu’on doit payer le transport. Et en plus on doit aussi verser une commission à l’intermédiaire qui nous a trouvé ce travail. »

Le travail des migrants agricoles venus du sud-est est organisé par des intermédiaires – les dayibasi ou « oncles en chef » – qui réunissent, en fonction des besoins des producteurs, des équipes allant d’une dizaine à une trentaine d’ouvriers, souvent recrutés dans leur propre famille élargie. Ils gèrent le transport des équipes et tous les problèmes pouvant survenir sur place, du différend avec un employeur au rapatriement du corps d’un travailleur décédé. Les travailleurs reversent habituellement 10 % de leurs revenus au dayibasi.

Venue cette année à Bulancak avec deux sœurs et un frère au sein d’un groupe de 25 travailleurs, Ceylan enchaînera en septembre sur la récolte du coton, un travail encore plus dur, dit-elle, sous le soleil écrasant de la plaine de la Cukurova, dans le sud du pays. Les travaux agricoles n’ont pas empêché la jeune femme aux yeux noisette et au discret foulard rose d’achever des études de cartographie et de cadastre. Mais l’absence d’emploi la condamne à poursuivre son itinérance estivale. Certains saisonniers du sud-est parcourent la Turquie pendant la moitié de l’année, au gré des récoltes – patates, oignons, raisins, abricots, agrumes…

Une enquête sur la répartition des revenus du commerce de la noisette en Turquie, réalisée lors de la récolte 2017 par l’Association pour un travail équitable (FLA), basée aux États-Unis, évalue à environ 730 dollars (650 euros) la somme moyenne gagnée par une famille de huit travailleurs saisonniers, un chiffre qu’elle qualifie de « bien en-deçà du seuil de famine » calculé par les syndicats turcs.

Toutefois, elle n’accable pas les producteurs, estimant que ceux-ci « ne seraient pas capables de payer un salaire [décent] du fait du prix actuel de la noisette et des revenus qu’ils en retirent ».

« On parvient tout juste à survivre »

Analysant la répartition de la valeur ajoutée – salaires et bénéfices – entre les différents acteurs de la filière sur deux produits – une pâte à tartiner contenant 13 % de noisettes et une barre chocolatée en contenant 20% –, elle conclut qu’un huitième seulement de celle-ci (12,6 % et 12,1 % respectivement) atteignent les paysans. Le reste se partage entre les intermédiaires (14,6 % et 13,9 %), l’usine de transformation (30,3 % et 31,5 %) et le réseau de distribution (42,5 %).

Sururi Apaydin en tout cas ne correspond pas au profil type de l’exploiteur. À 63 ans, l’employeur de Ceylan, efflanqué et édenté, paraît usé jusqu’à la corde. Pendant toute sa vie, il a travaillé au milieu des noisetiers, s’occupant seul d’onze hectares de vergers, dont six appartiennent à sa sœur et aux enfants de son frère décédé, partis s’installer en Allemagne.

Face aux récriminations de la jeune femme, Sururi encaisse avec tristesse. « Mon seul rêve, ce serait de pouvoir leur construire un bel endroit où ils pourraient vivre confortablement. Mais je ne peux pas, je n’ai pas d’argent », s’excuse-t-il. « L’an dernier, pour la première fois de ma vie, j’ai dressé mon bilan financier au centime près. Et j’ai découvert que j’avais perdu de l’argent, 3 000 livres turques [490 euros]. Mes revenus se sont élevés à 52 000 livres turques [8 455 euros] pour 55 000 livres turques [8 945 euros] de dépenses. »

Pour le paysan, le bilan de 2018 n’avait rien d’exceptionnel. « Une fois tous les six ou sept ans, on a une bonne année, soit parce qu’il y a eu des gelées chez les autres et qu’on peut vendre nos noisettes plus cher, soit parce que le gouvernement a annoncé un prix de base correct », explique-t-il. « Mais le reste du temps, on parvient tout juste à survivre. C’est comme ça que ma vie s’est passée. »

Le constat de Sururi est très largement partagé par les autres cultivateurs de la région, qui décrivent une dégradation progressive de leurs revenus. Fonctionnaire à Fatsa, une ville de 100 000 habitants dans le département d’Ordu, Hakan[1] possède six hectares de noisetiers, qui lui assurent une production de cinq à six tonnes de noisettes par an.

« Il y a 30 ans, un type qui produisait une telle quantité de noisettes pouvait tenir l’année et, en plus, payer le mariage d’une de ses filles tous les deux ou trois ans », commente-t-il. « Aujourd’hui, je ne pourrais pas m’en sortir si je n’avais pas un travail à côté. » Pour cause de ses maux, le fonctionnaire-paysan désigne le pouvoir grandissant des grands négociants turcs et des multinationales dans la détermination des prix. « On produit 70 % des besoins mondiaux de noisette, mais la principale bourse qui détermine le cours de la noisette est à Hambourg, en Allemagne. Pourquoi ? » s’interroge-t-il.

Face aux exportateurs – une trentaine de firmes, dont cinq captent le plus gros du marché – et aux acheteurs européens, la myriade de petits exploitants fait en effet peu de poids. Le secteur compte entre 430 000 et 500 000 exploitations, selon les sources, pour 700 000 hectares de vergers. Soit une taille moyenne de 1,4 à 1,6 hectare par exploitant. « Mais quand on ôte les 70 000 plus gros propriétaires, la moyenne tombe à 0,8 hectare, de quoi produire à peine quelques centaines de kilos de noisettes », précise Özer Akbasli, ancien président de la chambre d’agriculture de Giresun et propriétaire d’un verger de 10 hectares.

L'économiste du travail  Saniye Dedeoglu explique cet émiettement de la propriété par un particularisme régional : « Les gens ici ne vendent pas leur verger parce que leurs grands-parents y sont enterrés. Du coup, année après année, les parcelles deviennent de plus en plus petites au fil des partages entre héritiers. »

Mais cette production en mode patchwork a une conséquence. « L’émiettement a atteint un tel niveau que la rentabilité des noisetiers a cessé d’être un enjeu parce que, de toute façon, les producteurs ont déjà dû trouver une autre activité qui assure le plus gros de leurs revenus », indique la chercheuse.

« Notre problème, c’est que seulement 12 % des paysans vivent vraiment de la noisette. Les 88 % restants sont paysans 15 jours par an. Le reste du temps, ils sont policiers, pharmaciens ou journalistes », résume Özer Akbasli. « En septembre, ils doivent rentrer en ville, faire la rentrée des gamins. Stocker les noisettes pour vendre à un meilleur prix ne les intéresse pas. »

Si l’impuissance des paysans trouve des causes dans la sociologie locale, elle est aussi le fruit des politiques agricoles mises en œuvre par le gouvernement turc depuis le tournant libéral des années 1980, à commencer par le démantèlement progressif de la puissante coopérative des producteurs de noisettes, Fiskobirlik, qui jouait un rôle de premier plan dans la détermination des prix.

Principal acheteur sur le marché, la coopérative a été créée en 1938, au moment où l’État turc développait la culture de la noisette. Forte de plus de 200 000 membres, elle disposait de ses propres entrepôts de stockage, de ses usines de cassage des coques, de ses fabriques de pâte à tartiner et de chocolat à la noisette, qui lui permettaient d’alimenter le marché intérieur et d’exporter des produits affinés, à plus forte valeur ajoutée.

Plusieurs réformes successives, visant à libéraliser le secteur, ont cependant réduit Fiskobirlik à un rôle d’acteur secondaire, criblé de dettes. « La grande rupture a eu lieu en 2006, quand le gouvernement a arrêté les achats via Fiskobirlik et a fait entrer en action à sa place le Bureau des semences de Turquie (TMO) », une administration d’État, sous le contrôle du ministère de l’agriculture, retrace Umut Kocagöz, un thésard travaillant sur l’organisation des producteurs de noisettes. « Auparavant, l’État exerçait déjà un contrôle sur la coopérative, mais celle-ci continuait quand même de réguler les prix dans l’intérêt des paysans. »

La nouvelle institution a vite démontré qu’elle avait une compréhension différente de sa mission, achetant des noisettes en quantité limitée et les libérant sur le marché à un moment inopportun si l’on se place dans une logique de soutien des cours. « L’an dernier, le TMO a annoncé son prix d’achat à la mi-octobre, alors que tous les paysans avaient déjà vendu leurs récoltes », donne pour exemple Hakan, de Fatsa.

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[1] Un nom d’emprunt, l’intéressé, en raison de son statut de fonctionnaire, n’a pas le droit de s’exprimer publiquement.

Une libéralisation destructrice

Avec la mise hors-circuit de Fiskobirlik, la plupart des agriculteurs, qui ne disposent pas de leurs propres capacités de stockage, sont par ailleurs contraints de mettre la part invendue de leur récolte en dépôt-vente auprès des manav, le premier échelon des acheteurs, se privant de la capacité de jouer sur les cours.

Cette année, le prix d’achat des noisettes par le TMO a été solennellement annoncé fin juillet par le président Recep Tayyip Erdogan en personne, à 16,5 livres turques (2,7 euros) le kilo avec coques. Et cette fois encore, il a déçu les paysans. « Avec ce prix, je n’ai aucune chance de vivre de ma production », commente Atalay Kesikoglu, enseignant à la retraite et propriétaire de deux hectares de vergers à Bulacak. « Je continue de produire uniquement pour empêcher que la forêt n’avale les vergers. » Le syndicat Fistik-Sen a évalué à 15,82 livres turques le coût de production moyen d’un kilo de noisettes et réclame un prix de vente de base de 27,67.

« Depuis que Fiskobirlik n’est plus capable d’acheter une part importante de la production, ce sont les entreprises qui définissent les règles du marché », conclut Abdullah Aysu, président du syndicat paysan Ciftçi-Sen. « L’action du TMO ne sert pas à maintenir un niveau élevé de prix, mais à offrir des prix bas aux entreprises. »

Le fait que la paternité de la réforme de 2006 soit attribuée par de nombreux observateurs à Cüneyd Zapsu, qui était à cette époque un des principaux conseillers d’Erdogan, alors premier ministre, mais aussi le dirigeant d’une des trois plus grandes firmes d’exportation de noisettes du pays, Balsu, semble étayer la thèse du syndicaliste.

Au premier rang des entreprises bénéficiaires de ces prix bas figure bien sûr Ferrero, de loin le premier acheteur de noisettes sur le marché turc, au point d’être accusé par de nombreux acteurs du secteur de vouloir en prendre totalement le contrôle.

La culture du secret est bien installée dans le groupe et bloque l’accès à des informations précises sur son approvisionnement. Interrogée par Mediapart sur les quantités de noisettes achetées en Turquie et sur ses entreprises partenaires, la firme italienne a éludé la question, évoquant « une quantité significative » et des « sources multiples », comprenant « des manav [petits acheteurs locaux], d’autres compagnies locales et des exportateurs ».

Selon un rapport publié en mars 2019 par la chambre des agronomes (ZMO), Ferrero s’assure en Turquie 65 % de son approvisionnement, ce qui correspond à plus de 30 % de la production turque – une hypothèse basse de l’avis de plusieurs sources interrogées. Le groupe a pris une envergure inédite en Turquie avec le rachat, en 2014, d’un des trois plus grands exportateurs turcs de noisettes, Oltan Gida, devenu Ferrero Findik. Répondant par écrit à Mediapart, il a par ailleurs admis qu’un autre membre du trio de tête des exportateurs turcs, Balsu, « est un de [ses] fournisseurs traditionnels ».

Le rachat d’Oltan Gida a permis à Ferrero de pénétrer en profondeur le marché turc de la noisette et d’atteindre directement les petits revendeurs, une position qui lui offre un avantage concurrentiel par rapport aux autres acheteurs internationaux. « Cette année, Ferrero va me prendre directement des noisettes en coque. En me les achetant en avance, il assure son approvisionnement avant que le TMO ne décide d’acheter et de stocker », indique ainsi Kurtulus Bas, manav à Bulancak.

Le jeune homme, par qui transitent chaque année entre 1 500 et 2 000 tonnes de noisettes, s’inquiète par ailleurs des pressions que fait peser la firme italienne sur les petits revendeurs. « Pour fonctionner, les manav ont besoin d’emprunter aux banques, et les taux d’intérêts sont élevés », indique-t-il. « Aujourd’hui, Ferrero est dans une telle position de domination qu’il peut leur proposer des tarifs d’achat inférieurs à ce que ces derniers paient aux producteurs, et certains vont accepter parce qu’ils ont des emprunts à rembourser. »

Questionné sur le prix d’achat des noisettes qu’il pratique en Turquie et ses conséquences sur les conditions de vie des travailleurs saisonniers, le groupe dit assumer toutes ses responsabilités sociales, à travers des initiatives comme « la construction d’unités de logement décents et humains pour les travailleurs agricoles saisonniers » et la formation de certains d’entre eux à « des sujets divers incluant les conditions de travail et de logement, le travail des enfants et des jeunes, la discrimination, les premiers soins, l’hygiène, les équipements de protection, les accidents du travail et les blessures ».

La holding aux 94 entreprises et au chiffre d’affaires de 10,7 milliards d’euros en 2018 met surtout en avant son programme de valeurs agricoles (FFV), qu’elle applique depuis 2012 en Turquie dans le but « d’encourager le secteur de la noisette à adopter [les] meilleures pratiques, pour parvenir à un business model plus résilient et durable qui crée de la valeur pour toutes les parties impliquées ».

Ce programme passe notamment par la multiplication de vergers-modèles, actuellement au nombre de 65, bénéficiant d’un soutien technique plus important pour faire croître leur rendement de 80-100 kilos à 250 kilos par hectares. « Le programme [FFV] implique une équipe de 120 personnes, dont nos agronomes et nos experts sociaux qui […] ont approché à ce jour 42 000 paysans », affirme Ferrero.

Mais c’est bien ce programme qui inquiète le plus les producteurs, qui y voient un pas supplémentaire dans l’installation d’un pouvoir hégémonique. « Ferrero se comporte comme s’il avait pris la place du ministère de l’agriculture », assène Kutsi Yasar, le président de Findik-Sen. « Ses équipes vont dans les villages, distribuent des sacs de jute, des engrais, des pesticides, des cartes avec lesquelles les paysans peuvent acheter du fuel. De cette façon, il crée une dépendance. »

Le syndicaliste dénonce par ailleurs le « recours massif » aux produits chimiques dans les vergers donnés en modèle aux paysans locaux. L’inquiétude est partagée par Refik Aslan, le seul producteur de noisettes bio du département de Giresun. « Ici, même si les paysans ne font pas dans l’organique, ils pratiquent quand même une agriculture naturelle, avec peu de pesticides », explique le paysan. « Mais Ferrero veut produire beaucoup et vite, en utilisant des pesticides et des engrais chimiques, avec une vision à court terme. Ce n’est pas bon pour nos sols et pour nos arbres. »

Selon un acteur local connaissant de près Ferrero, les bons apôtres du groupe italien ont une autre mission, sur laquelle le groupe se garde de communiquer. « Avec ses agronomes, Ferrero détermine, champ par champ, la production à venir. Les données qu’ils recueillent sont analysées en corrélation avec celles de 17 stations météo dont dispose l’entreprise en Turquie », affirme cette source, parlant sous le couvert de l’anonymat. « C’est une information d’une valeur inestimable. »

La même source s’inquiète par ailleurs du risque que fait peser le groupe italien sur les exportateurs turcs, dont le nombre a déjà diminué de moitié au cours des deux dernières décennies. « Ferrero achète des noisettes pour lui-même, mais il en vend aussi aux autres grandes firmes européennes, comme Nestlé », révèle-t-elle. « Et avec son assise financière, il peut tuer tous ses concurrents turcs, qui, eux, ont besoin de crédits pour mener leurs activités. »

Abdullah Aysu, le président de Ciftçi-Sen, arrive la même conclusion. « Ferrero ne peut pas racheter les vergers à cause de leur émiettement et de la myriade d’ayants droit, mais il peut en prendre le contrôle. Pour y parvenir, il va s’efforcer de devenir le seul acheteur possible », estime le syndicaliste, qui voit dans la réactivation de la coopérative de producteurs l’unique recours contre l’installation d’un monopole.

 

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23 août 2019 5 23 /08 /août /2019 05:49

 

Le groupe Casino compte ouvrir son hypermarché d’Angers le dimanche après-midi en ayant recours à des caisses automatiques. La CGT dénonce un dumping social.

Ouvrir toujours plus longtemps les magasins reste une obsession pour les poids lourds du commerce. Fin août, c’est l’hypermarché Géant Casino d’Angers (Maine-et-Loire) qui sera accessible aux clients le dimanche après-midi… sans salariés ou presque. « Trois agents de sécurité et une ou deux animatrices devraient être mobilisés pour aider les gens à se servir des caisses automatiques », explique Jean Pastor, délégué syndical central CGT Géant Casino.

Un non-sens économique et social

Une manière de contourner la réglementation, la loi n’autorisant les commerces à dominante alimentaire à n’ouvrir que jusqu’à 13 heures le dimanche, en dehors d’autorisations municipales ou préfectorales ponctuelles. « Et comme les agents de sécurité et les animatrices – qui sont affiliées à la convention collective du spectacle, même si c’est pour faire du travail de caissière – ne bénéficient pas de notre majoration de 50 % pour le travail dominical, cela coûtera moins cher à la direction que de prendre du personnel Géant », précise le syndicaliste, ajoutant que ces salariés seront employés par des entreprises sous-traitantes.

Si le groupe Casino avait déjà testé des ouvertures dominicales ou nocturnes sans employés dans certains de ses supermarchés, c’est la première fois qu’une enseigne de la grande distribution décide d’ouvrir un hypermarché dans de telles dispositions. Symptomatique de la guerre permanente pour les parts de marché entre les leaders du secteur, cette nouvelle extension des heures d’ouverture des très grandes surfaces ne devrait même pas générer d’activité supplémentaire substantielle.

Mardi, à l’antenne de BFM TV, l’expert du secteur de la consommation, Olivier Dauvers, prophétisait d’ailleurs l’échec de ce modèle : « Ouvrir sur de grandes amplitudes horaires, cela va finir par coûter trop cher et les groupes vont se rendre compte que le jeu n’en vaut pas la chandelle, à part pour des effets de communication », expliquait-il, anticipant « un chiffre d’affaires tellement minable que ça n’apportera pas grand-chose à la vie économique du magasin ».

Comme toujours, les défenseurs des fermetures dominicales rappellent que les clients n’achèteront pas plus parce que le magasin offre des plages plus importantes. « Le chiffre d’affaires qui sera réalisé le dimanche après-midi sera du chiffre en moins un autre jour de la semaine », résume Jean Pastor. Le but semble donc uniquement de concurrencer les autres enseignes. « Cela va rompre l’équilibre avec les petits commerçants, et les deux hypermarchés Carrefour de la ville ont déjà annoncé qu’ils ouvriraient désormais le dimanche matin. Le résultat, c’est un véritable dumping social », déplore le syndicaliste, qui s’inquiète de la vitesse de propagation de ces logiques. « Il y a quelques mois, le Géant d’Angers n’ouvrait même pas le dimanche matin », se souvient-il. Une tendance que dénoncent également les élus locaux. « L’ouverture des hypermarchés le dimanche matin est une mauvaise idée. Le dimanche après-midi, une très mauvaise idée », a lancé sur Twitter le député écologiste et ex-LaREM Matthieu Orphelin.

« Qu’une grande surface veuille ouvrir le dimanche après-midi sans son personnel relève d’un non-sens économique et social. Cette décision participe à une surenchère dont personne ne sortira gagnant, car une société déshumanisée n’a pas d’avenir », a de son côté condamné Christophe Béchu, maire de droite d’Angers. Pour contrer cette décision, la CGT appelle tous les opposants à manifester devant le Géant de la ville, le dimanche 25 août, à 11 heures, jour de la mise en œuvre de ces nouveaux horaires.

Loan Nguyen

 

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