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11 août 2020 2 11 /08 /août /2020 06:00

 

Les communistes ont joué un rôle majeur dans la lutte pour la décolonisation de l’Algérie. Pour autant, l’intégration de la lutte indépendantiste au sein des combats menés par le PCF et la CGT n’a pas toujours été sans heurts. Entretien avec Alain Ruscio

 

Comment les acteurs des luttes anticoloniales, en particulier les Algériens que vous avez beaucoup étudiés, se sont-ils engagés au PCF et à la CGT ?
Alain Ruscio : Avant d’aborder le rôle de ces organisations, faisons un rapide tour d’horizon de la situation générale de l’immigration dans le système capitaliste français. Le premier recrutement d’immigrés venus des colonies a commencé avant la Première Guerre mondiale, essentiellement pour avoir une main-d’œuvre très bon marché pour les industries. Dès les années 1912-1913, on voit arriver des ouvriers algériens qui sont presque toujours des Kabyles. Ils vont être soumis à une exploitation extrêmement violente. Ces ouvriers sont issus d’une paysannerie analphabète, pas encore familiarisée avec les luttes sociales, mais leur entrée en contact avec les syndicalistes amène un certain nombre d’entre eux à entrer en lutte. Dès 1915, des ouvriers agricoles marocains font une première grève. Il y aura ensuite, dans l’entre-deux-guerres, toute une série de grèves chez les mineurs de la Loire, du Gard et de l’Aveyron, fin 1928. Les Algériens y figurent en grand nombre. L’Humanité ouvre ses colonnes à un jeune syndicaliste, Benoît Frachon, qui signale : « La grève est totale dans tous les puits. Il n’y a pas de défection parmi les mineurs coloniaux et étrangers » (28 décembre 1928).

« Les combats du mouvement ouvrier français, du PCF, de la CGTU, se sont toutefois heurtés au racisme qui a marqué toute la période coloniale. »

Parallèlement, le mouvement ouvrier français a essayé d’organiser les immigrés venant des colonies. Le Parti socialiste, pour sa part, ne fait absolument rien dans ce domaine. Les seuls qui ont la volonté d’organiser les travailleurs coloniaux sont les communistes, notamment par le biais de ce qui s’appelait à l’époque la CGTU (en 1921, le mouvement syndical a été coupé en deux, il y avait l’ancienne CGT contrôlée par les socialistes et la CGT « unitaire » fondée par les communistes avec à l’origine un certain nombre d’anarchistes). Par-delà le seul mouvement ouvrier est née en 1926 l’Étoile nord-africaine, avec en son sein le rôle moteur d’un militant aujourd’hui oublié, membre du comité central du PCF, qui s’appelait Abdelkader Hadj Ali. Il prendra rapidement comme adjoint Messali Hadj, qui lui succédera à la tête de l’organisation. Messali Hadj fut un court moment membre du PCF, avant de le quitter pour centrer son action sur le seul combat nationaliste. L’Étoile nord-africaine a ensuite mené un combat que l’on peut qualifier de parallèle à celui du mouvement ouvrier français, avant de s’en séparer durant le Front populaire, dont elle jugeait la politique trop timide. Au passage, le suivisme du PCF en ce domaine a également provoqué des désillusions chez les colonisés, source d’un certain anticommunisme.

Les combats du mouvement ouvrier français, du PCF, de la CGTU, se sont toutefois heurtés au racisme qui a marqué toute la période coloniale. On retrouve, en particulier dans L’Humanité ou dans la Vie ouvrière (la Vie ouvrière était restée l’hebdomadaire de la CGTU), beaucoup d’articles qui dénonçaient le racisme. Cela montre que le combat contre le racisme n’a jamais été acquis facilement. Au sein même du mouvement communiste ou du mouvement syndicaliste, certains, y compris parmi les ouvriers, conservaient des conceptions racistes et il fallait vraiment se battre contre cela. L’antiracisme a toujours été le fruit d’un combat, il n’a jamais été spontané.

« L’antiracisme a toujours été le fruit d’un combat, il n’a jamais été spontané. »

Malgré les limites déjà soulignées de son programme, Le Front populaire a été une période de participation très importante des migrants maghrébins aux luttes. On les voit d’ailleurs sur beaucoup de photos participant aux manifestations de l’époque, le poing levé. En 1935, on assiste à la réunification syndicale : la CGTU disparaît pour se fondre dans la CGT. Au sein de la CGT, les socialistes sont encore majoritaires et les communistes forment une minorité très active.
En 1945, les communistes, en raison du rôle prestigieux qu’ils ont joué pendant la guerre et dans la Résistance, vont très nettement dépasser le Parti socialiste, que ce soit en nombre d’adhérents ou en matière d’audience au sein de la population (à la Libération, lors d’élections, le PCF compte 25 % des voix). Le PCF va de fait diriger une CGT forte d’environ cinq millions d’adhérents. À sa tête, Benoît Frachon qui sera le grand homme de l’histoire de la CGT. La CGT continue à organiser les ouvriers coloniaux, en particulier les Algériens avec la volonté non seulement de les faire participer aux luttes mais aussi d’en faire des responsables syndicaux. C’est seulement au sein de la CGT qu’il y aura des délégués syndicaux issus de l’Afrique du Nord, principalement des Algériens. Nombre d’élus CGT participeront aux luttes et organiseront même les luttes.

« Les « porteurs de valises » se sont mis au service de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). »

Puis arrive la guerre d’Algérie. Là, on peut parler d’un vrai malaise. Les syndiqués et les communistes algériens en métropole, qui étaient assez nombreux, constatent avec déception que le PCF ne se rallie pas immédiatement à la notion d’indépendance. Malaise évidemment accentué au moment du vote des pouvoirs spéciaux en mars 1956 : un grand nombre de militants communistes algériens quittent le PCF. Cela n’enlève rien aux luttes menées en permanence par le PCF et la CGT, luttes d’abord très minoritaires. La majorité des Français et des ouvriers continuent de penser que l’Algérie constitue une partie des départements français. Il faut bien se remettre dans les conditions de l’époque. Et puis on ne peut oublier un phénomène qui a été nié à l’époque, mais qui est absolument incontestable, étayé sur de nombreux témoignages : le racisme n’a épargné ni la classe ouvrière, ni sans doute des adhérents du PCF et de la CGT. Ce fut donc un combat pas à pas, difficile, et qui a nécessité un travail de conviction au jour le jour pour mobiliser. En définitive, si la lutte du peuple français n’a pas été le facteur principal de la victoire finale du peuple algérien, elle a été un facteur parmi d’autres.

 

Et qu’en est-il des porteurs de valises que l’on trouvait aussi au sein du PCF et de la CGT ?
A. R. : Sur ce point les directions du PCF et de la CGT étaient sur la même ligne, à savoir que ce qu’ils privilégiaient, c’était ce qu’ils appelaient le « travail de masse », c’est-à-dire essayer de convaincre les gens un par un, de les amener à prendre position pour la paix en Algérie, pour l’indépendance de l’Algérie, etc. Un certain nombre de militants cégétistes ou communistes mais il y en avait beaucoup d’autres, des chrétiens en particulier, ont considéré que le travail de masse était insatisfaisant et pas assez efficace. Ils ont donc voulu apporter une aide concrète. On les a appelés les « porteurs de valises ». Ils se sont mis au service de la Fédération de France du Front de libération nationale (FLN). Être porteur de valise cela signifiait faire franchir les frontières, dans des valises ou dans des sacs « neutres », à des sommes importantes puisque le FLN organisait des collectes auprès de tous les Algériens de France. Pour les Algériens, bien sûr, cela n’était pas facile puisque les policiers étaient partout. Cette tâche revenait donc aux Européens. Les porteurs de valises fournissaient également des « planques », puisque les militants du FLN, pourchassés par la police, ne pouvaient pas aller dans les hôtels meublés algériens. Des Français, sympathisants de la cause indépendantiste, leur trouvaient des hébergements, leur permettaient de se déplacer en voiture, les nourrissaient. C’était vraiment une sorte de logistique au service du FLN. De la part de la direction du PCF, il y a eu une mauvaise compréhension de ces actions. Dans un premier temps, elle a refusé cette forme de lutte qu’elle assimilait à une sorte d’individualisme petit-bourgeois, il y a donc eu d’abord une méfiance. Il a été demandé à un certain nombre de communistes, une fois intégrés dans les réseaux de porteurs de valises, de ne pas garder sur eux leur carte d’adhérent, de manière à ce que le PCF ne soit pas impliqué dans cette aide concrète. Ensuite il y a eu une grande différence selon les régions. J’ai recueilli beaucoup de témoignages de gens que le secrétaire de leur fédération avait encouragés, en leur conseillant de faire attention, de ne pas impliquer le parti mais en leur disant qu’ils pouvaient y aller. Et d’autres, ailleurs, qui se sont vus traités d’aventuriers, voire de provocateurs ou de trotskistes, ce qui était à l’époque l’insulte suprême. On peut donc dire qu’il n’y a jamais eu de convergence entre les communistes qu’on pourrait qualifier d’organisés et les porteurs de valises, mais une certaine incompréhension qui a duré même après la guerre. J’ai essayé de montrer dans mon livre Les Communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962 (La Découverte, 2019) que cette incompréhension n’était pas fondée et qu’il fallait aujourd’hui revaloriser toutes les formes de soutien au peuple algérien, que ce soit l’action de masse ou l’actions individuelle.

 

Quel était le rapport entre le PCF et le FLN ?

A. R. : On peut dire que c’était fondé sur une sorte de méfiance mutuelle. D’un certain point de vue, le PCF – et c’est normal pour un parti politique – voulait utiliser dans un sens qui lui paraissait juste la population algérienne et donc organiser les Algériens au sein du PCF et au sein de la CGT. Le PCF avait des objectifs globaux. Maurice Thorez a eu cette formule qui à l’époque a fait beaucoup de bruit, où il distinguait le « tout » et la « partie » : le « tout » c’était la lutte générale du peuple français pour les droits sociaux, pour les revendications, pour la paix, contre toutes les injustices dans le monde, et la « partie » c’était la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Cette formule était incompréhensible et irrecevable pour les nationalistes algériens. Car ceux-ci considéraient que la lutte des classes devait passer au second plan par rapport à l’objectif immédiat la lutte pour la libération nationale. Il faut ajouter que durant certaines périodes des activités du PCF ont été très douloureusement ressentis par les nationalistes algériens. Je pense bien sûr au vote des pouvoirs spéciaux qui a créé un véritable fossé entre les communistes français et les nationalistes algériens. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer non plus qu’au sein du FLN, il y avait des sensibilités très différentes et en particulier un certain nombre de dirigeants et de militants qui étaient anticommunistes. Ne pas oublier que certains espéraient davantage obtenir un soutien des Américains. Cette méfiance mutuelle a perduré pendant très longtemps.

 

Alain Ruscio est historien. Il est docteur de l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

Entretien réalisé par Saliha Boussedra.

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11 août 2020 2 11 /08 /août /2020 05:56

 

*Yann le Pollotec est ingénieur

Le scandale du vol massif de données personnelles collectées par Facebook et exploitées par Cambridge Analytica, a révélé au grand public l’existence de cette firme anglo-saxonne très particulière. Cette médiatisation de Cambridge a construit la légende urbaine d’une entreprise de big data toute puissance qui aurait fait l’élection de Donald Trump et la victoire du Brexit. La réalité est plus complexe, mais n’en est pas moins inquiétante.

Cambridge Analytica et ses techniques de big data n’ont pas plus contribué à la victoire de Trump et au Brexit, que l’imprimerie à caractère mobile et les feuilles de presse à la Révolution française, que la prise du central téléphonique de Saint-Pétersbourg par les bolcheviques à la Révolution d’Octobre, que les blogs Internet à la victoire du Non en 2005, ou les réseaux sociaux aux Révolutions arabes. Ou plus exactement cela a permis à des forces politiques et sociales de saisir des possibles et de les exploiter à fond pour gagner, mais dans le cadre de rapports de force et de contradictions politiques, sociales, et économiques qui créent ces possibles.

L’activité d’exploitation des big data n’est qu’une facette de l’activité de Cambridge Analytica. La véritable raison sociale de cette firme est une activité d’entrepreneur en élections et en politique. Plus précisément il s’agit d’une entreprise qui, en organisant des stratégies d’influence, vous livre clef en main le pouvoir, en utilisant un panel de moyens qui va de campagnes de communication sophistiquée à base d’Intelligence artificielle à des opérations de compromission d’adversaires politiques avec des prostitués. Jusqu’à la fin de la guerre froide, ce type d’opération était l’apanage des États, même si ceux-ci avaient créé des sociétés fictives pour couvrir certaines activités de leurs services ou l’action de leurs mercenaires. Avec Cambridge Analytica nous sommes dans un autre registre : celui d’une firme capitaliste, qui propose ses services à des organisations qu’elles soient gouvernementales (NSA, Commission européenne, OTAN), politiques ou non gouvernementales comme certaines ONG, pour prendre le pouvoir sur un territoire que cela soit par voie électorale ou celle d’un coup État.

En réalité Cambridge Analytica n’était qu’une filiale de Stratégic communication laboraratories group (SCL-group) qui se présentait comme une société spécialisée dans les « opérations d’influence » et dont la première présentation publique a eu lieu au salon Defence and Security Equipment International de Londres en 2005[1].

Pour faire la promotion de ses services lors de ce salon, SCL-Group avait organisé un « sérious games » : « À Londres, au cours des dernières 24 heures, sept personnes ont été hospitalisées avec les symptômes d’une maladie mortelle inconnue extrêmement contagieuse. Le gouvernement doit confiner les Londoniens chez eux, mais si la nouvelle de l’épidémie se diffuse, elle peut engendrer une panique de masse provoquant un exode massif qui rependrait la maladie dans tout le pays. Pour éviter cela gouvernement fait appelle à SCL-Group qui via les médias organisent une campagne sophistiquée de désinformation : Plutôt que d'alerter le public sur la menace de la maladie, SCL-Group met en place un «centre d'opérations» de haute technologie de l’information pour convaincre le public qu'un accident dans une usine chimique menace Londres. Alors que le nuage de gaz toxique fictif s'approche de la ville, les médias reçoivent des infographies retraçant le cheminement prévisible du nuage de gaz invisible. Les Londoniens restent confiner chez eux convaincus que même une courte promenade dans les rues pourrait être fatale. Le résultat final, selon les calculs de SCL-group, est quelques milliers de personnes périssent de l’épidémie au lieu des 10 millions initialement estimés ». L’attraction principale du stand de SCL-group était une maquette grandeur nature de son centre d'opérations, exécutant des simulations d’opérations de désinformations allant des catastrophes naturelles aux coups d'État politiques[2].

Bien loin de se limiter aux États-Unis et au Royaume-Uni, SCL-group et sa filiale Cambridge Analytica sont intervenus directement dans plus de 200 campagnes électorales en Italie, Lettonie, Ukraine, Albanie, Roumanie, Afrique du Sud, Nigéria, Kenya, Afghanistan, Libye, Pakistan, Ile Maurice, Inde, Indonésie, Philippines, Thaïlande, Taiwan, Géorgie, Colombie, Antigua, Saint-Vincent-et-les Grenadines, Saint-Kitts-Et-Nevis et Trinité-et-Tobago[3],...

SCL-Group se décrivait lui-même sur son site Web[4] comme une « global election management agency » c’est-à-dire en français une agence mondiale de gestion des élections. Mais outre les élections SCL-Group avait une activité de briseur de grève avec sa filiale SCL-Behavioural qui se vantait sur le site web du groupe d’avoir non seulement empêché une grève pour l’augmentation des salaires dans l’entreprise Toleman Automotive, mais d’avoir aussi fait accepter par les travailleurs une baisse de 25% de leur salaire[5]. La filiale SCL-Defence s’occupait de guerre psychologique et de contre insurrection en Afghanistan, en Irak et dans d’autres pays[6] et la filiale SCL-Social faisait dans l’humanitaire et les ONG (sic) s’occupant de la gestion des catastrophes, des addictions… Enfin une filiale formation permettait entre autres d’apprendre à gagner une élection[7].

Après le scandale Cambridge Analytica-Facebook, Cambridge Analytica est devenue la société Emerdata limited[8] et SCL Group s’est renommé SCL Elections en rompant avec toute visibilité médiatique en particulier sur le web grand public.

La campagne électorale organisée à la Trinité Tobago par SCL élection est assez représentative des méthodes de cette entreprise de manipulation des masses. Dans cette île des Caraïbes, la population se divise entre habitants originaires du sous-continent indien et afro-caribéen. La vie politique de cette république insulaire était dominée par une alternance entre le People’s National Movement (PNM), dont l’électorat est majoritairement afro-caribéen, et l’United National Congress (UNC), qui lui recrute ses partisans dans la population indienne. L’UNC avait fait appel à SCL Group pour gagner les élections de 2010 et prendre le pouvoir. SCL Group développa une campagne d’hégémonie culturelle intitulée « Do So » ciblant les jeunes afro-caribéens avec des grapheurs, des concerts, des compétitions sportives, des clips Youtube, des produits dérivés, afin de ridiculiser l’acte de voter, de présenter comme fun de s’abstenir et de ringardiser la politique. Résultat l’abstention progressa de 40% chez les 18-35 ans entraînant un effondrement électoral du PNM sur cette tranche d’âge, ce qui permit à l’UNC de gagner l’élection avec une avance de 6%.

Alexander Nix patron de Cambridge Analytica définissait ainsi les méthodes d’influence de SCL group : « A quel groupe appartiennent les gens ? À quel réseau social ? À quelle structure de pouvoir ? Se croient-ils maîtres de leur propre destin ? Quels sont leurs ennemis communs, et comment peut-on utiliser tout ça pour contrôler leur comportement ? On s’intéresse à la culture, aux croyances, à la religiosité, mais aussi aux individus. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas ce que vous pensez du Président, non c’est vous. Qu’est-ce qui vous fait agir ? On pense que ce sont les gens qui changent les gens, pas les messages. On veut que ce soient les gens qui parlent pour nous ! »[9]

Dans ses présentations des services de sa firme, Alexander Nix illustrait métaphoriquement les méthodes de SCL group en montrant que le meilleur moyen pour le propriétaire d’une plage privée d’empêcher les touristes de pénétrer sur sa propriétaire n’était pas de mette un panneau « plage privée, interdite au public sous peine de poursuite », mais un écriteau « Attention requin, baignade interdite ».

Au-delà des stratégies d’influence et de désinformation, le couteau suisse électoral qu’était SCL Group, offrait des prestations plus brutales comme piéger des adversaires politiques, en leur offrant des pots-de-vin ou en les compromettant avec des prostituées, voir en organisant des pressions physiques allant jusqu’à l’assassinat politique[10].

Au cœur des stratégies d’influence plus sophistiquées de SCL qui furent employées lors des élections présidentielles étatsuniennes et du Brexit, on retrouve les vieilles techniques de manipulation de masse décrites dans « le viol des foules par la propagande politique »[11] de Serge Tchakhotine, mais appliquées au Big-Data, ainsi que l’exploitation de certains travaux universitaires de psychologies sociales et comportementales des années 80-90, en particulier le modèle dit des « Big Five » ou OCEAN pour Ouvert, Consciencieux, Extraverti, Agréable, Névrosé, afin de définir les grandes tendances psychologiques gouvernant les individus. Il va sans dire que ce modèle est loin de faire l’unanimité et fait l’objet d’importants débats dans la communauté scientifique, y compris au travers de la remise en cause critique des expériences de Stanley Milgram.

Afin d’établir un profilage et un ciblage de millions d’étatsuniens, selon le modèle OCEAN pour gagner les électeurs indécis à Trump ou de les dissuader de voter Clinton, Cambridge Analytica est parti de tests ludiques[12] a priori inoffensifs proposés aux usagers de Facebook. Ces questionnaires ont permis de récupérer les données des usagers, allant du graphe de leurs relations sociales à des informations personnelles. Ces données au final portant sur plus de 50 millions d’usager ont permis à Cambridge Analytica de construire des profils psychologiques et politiques permettant de les appliquer à d’autres profils, de cibler les électeurs avec des messages individualisés ou d’effectuer des simulations de participations électorales,…

À partir de ce recueil de données, Cambridge Analytica a travaillé sur le graphe social de ces personnes afin de leur envoyer des messages personnalisés sur les réseaux sociaux ou sur leur boîte courriel jouant sur leurs angoisses profondes afin de les dissuader de voter Clinton ou de les pousser à voter Trump par rejet de la candidate démocrate.

Aujourd’hui le scandale du vol des données personnelles de 50 millions d’Étatsuniens usagers de Facebook a contraint SCL Group et Cambridge Analytica a officiellement disparaître, pour mieux renaître en toute discrétion au travers de sociétés comme Emerdata. SCL Group a certes été perdu par l’exposition médiatique de sa filiale Cambridge Analytica, mais cette entreprise n’est que la partie immergée de l’iceberg d’une constellation de sociétés offrant les mêmes prestations que SCL group. On l’a vu au Brésil où SCL n’a pas été impliqué et où des stratégies d’influence ont permis sous couvert « de luttes contre la corruption » (sic) de chasser le Parti des travailleurs du pouvoir par un coup d’État institutionnel dans un premier temps et d’y installer dans un deuxième temps Bolsonaro. En France, certaines campagnes électorales aux municipales en particulier dans les grosses communes de Banlieue laissent à penser que déjà des sociétés d’entrepreneuriat en élections et en politique avec des méthodes comparables à SCL groupe sont à déjà l’œuvre. Sous le vocable tendance de « civictech », on assiste à une véritable généralisation et industrialisation de ces stratégies d’influence partout dans le monde pour gagner les élections, prendre ou garder le pouvoir par tous les moyens.

Certes de telles stratégies d’influences que ne font que jouer à la marge sur les rapports de force et qu’exploiter des opportunités ponctuelles, elles ne font pas l’Histoire, ni même à elles toutes seules les victoires du Brexit et de Trump d’autant que leurs adversaires utilisaient en partie les mêmes techniques. Mais lorsque l’Histoire hésite entre plusieurs possibles, elles peuvent être la plume qui fait pencher le plateau de la balance vers l’un de ces possibles.

Bien sûr, il ne s’agit de reprendre à son compte les méthodes de SCL group et d’autres, mais de prendre conscience qu’aujourd’hui encore moins qu’hier pour gagner une élection il ne suffit plus d’avoir raison, de bonnes idées, de les médiatiser et d’essayer de convaincre de leur justesse les électeurs, il faut une stratégie, des campagnes qui partent de la citoyenne ou du citoyen électeur et de son être social. C’est-à-dire identifier précisément les électorats auxquelles on veut s’adresser, et de se poser en permanence la question  « Qu’est-ce qui pourrait les conduire à voter pour nous, voir à être acteur de notre projet ? ».


[1] Concurrent anglo-saxon du salon de l’armement français Euro Satory avec en plus une composante sécuritaire qui s’ajoute à la composante militaire.

[2] https://slate.com/news-and-politics/2005/09/psy-ops-propaganda-goes-mainstream.html

[3] https://web.archive.org/web/20170520211639/sclgroup.cc/elections/projects

[4] https://sclgroup.online/

[5] https://web.archive.org/web/20110620083710/http://sclbehavioural.com/15/client-successes/case-histories.html

[6] https://web.archive.org/web/20150224105335/http://scldefence.com/15/client-successes/case-histories.html

[7] https://web.archive.org/web/20110618022948/http://www.scl-training.com/47/training-capabilities/training-for-elections.html

[8] Emerdata.net

[9] Page 316, L’affaire Cambridge Analytica, Brittany Kaiser, chez Harper Collins

[10]  Alexander Nix filmé en caméra caché par un journaliste de  la chaîne Channel 4, se présentant comme un futur client de SCL : "On peut amener quelqu'un qui se présente comme un riche promoteur immobilier, il offrira beaucoup d'argent au candidat pour financer sa campagne en échange de terres. On filmera tout avec une caméra (...) et on le mettra sur internet, ou sinon on peut envoyer des filles chez lui ». https://youtu.be/mpbeOCKZFfQ à partir de 14:20

[11] « Le viol des foules par la propagande politique » 1939, réédité par Gallimard dans la collection Tel

[12] « this is your digital life »

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 12:44

 

À quelques jours de la douloureuse commémoration de l’abominable crime commis par le feu atomique nord-américain sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, au Japon les 6 et 9 août 1945, il est indispensable de sonner l’alerte.

Il est en effet deux dangers encore plus grands que l’actuelle pandémie de coronavirus, qui sème déjà désordre et panique, souffrance et mort jusqu’à bousculer en profondeur nos sociétés et nos manières de vivre. Le premier est l’évolution du réchauffement climatique. Le second est la menace d’une guerre nucléaire. Il est d’ailleurs un lien trop caché entre crise environnementale et activités militaires, alors que celles-ci produisent 20 % de la pollution mondiale.

Le danger est encore aggravé dans ce monde si troublé, si titubant, où concurrence et loi de la jungle sont érigées en principes par un capitalisme financier mondialisé qui fait feu de tout bois, au risque d’échapper à ses promoteurs. Et où l’irresponsabilité – voire la folie – d’un dirigeant peut déclencher le feu nucléaire ou l’utilisation d’armes chimiques ou bactériologiques.

Le chiffre glaçant de 13 000 ogives nucléaires réparties sur la planète a de quoi faire frémir en une période où les tensions politiques vont croissant et où les rivalités économiques peuvent dégénérer vers le pire : l’anéantissement de notre commune humanité.

Les vigilances doivent redoubler alors que les puissances détentrices de l’arme nucléaire développent encore une nouvelle génération d’armes. Pire encore : trente ans après la fin de la « guerre froide », le traité sur l’interdiction des missiles à courte et moyenne portée a été déchiré par les États-Unis et la Russie. Le traité dit « New Start », qui limite les missiles de longue portée, pourrait être jeté au feu l’an prochain. Ces traités sont pourtant d’une importance capitale pour progresser vers un monde débarrassé des armes nucléaires. Un espoir existe encore avec le traité sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian) voté à l’Organisation des Nations unies en 2017. Seulement 38 États ont ratifié ce texte crucial qui permettrait en vertu du droit international de rendre illégales les armes nucléaires. Le gouvernement et le président français ne l’ont pas signé et encore moins fait ratifier. Notre pays qui, il y a quelques mois, a lancé un nouveau sous-marin nucléaire d’attaque, participe ainsi à cette aveugle course à la mort. Et le 12 juin dernier, au large de la Bretagne, était testé dans un silence assourdissant un nouveau missile M51. On peut donc organiser toutes les conventions citoyennes sur le climat et pérorer sans fin sur l’écologie tout en créant « en même temps » les conditions d’une catastrophe humaine et environnementale. C’est bien la sécurité du vivant, la sécurité humaine qui est menacée. Il faudrait selon l’ONU quelque 100 milliards de dollars chaque année pour éradiquer la misère. On cherche de l’argent pour un vaccin contre le Covid-19. Les dépenses pour cette course à l’armement dépassent annuellement les 1 500 milliards d’euros. Chaque seconde qui passe, ce sont 57 000 dollars qui sont dépensés pour ces engins de mort. L’ensemble des contribuables français verse à cette surmilitarisation 8 999 euros par minute. En 2025, cette somme atteindra les 11 415 euros. Inouï ! Cet argent serait pourtant bien plus utile pour l’hôpital, la santé, l’école et le travail pour les jeunes. Seule la mobilisation populaire peut pousser la France à ratifier le traité sur le désarmement nucléaire et exiger la réorientation des dépenses militaires vers les services publics. Ce combat a totalement partie liée avec l’objectif d’un monde plus sûr, plus juste et plus respectueux de la nature. Un puissant mouvement pour la paix est d’utilité publique.

Patrick Le Hyaric, Directeur de l'Humanité

 

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 05:54

 

Par Jérémy Roggy, chimiste et historien des sciences

Alors que la crise économique de 2008 avait été suivie par un fort recours aux énergies fossiles, l’Agence Internationale de l’Énergie (IEA) a dévoilé récemment un « plan de relance durable ». Focalisé sur le secteur de l’énergie, l’objectif de ce plan de long-terme consiste à la fois de permettre une remise sur pied des économies, de créer des emplois en nombre tout en opérant une transition structurelle qui permette de répondre aux enjeux climatiques.

Trois ans pour tout changer de fond en comble : c’est ce que suggère l’IEA dans son plan de relance durable focalisé sur le secteur de l’énergie dès l’année prochaine. Selon elle, l’enjeu est notoire car les décideurs politiques doivent agir dans un court laps de temps pour avoir des impacts durables sur l’économie et sur les infrastructures énergétiques. Ayant comme visée la stimulation des économies, la création de millions de nouveaux emplois à l’échelle mondiale, ce plan de l’IEA vise également la réduction durable des émissions de gaz à effet de serre afin de répondre entre autres aux objectifs des accords de Paris. Mettant l’accent sur six secteurs clés, à savoir l’électricité, les transports, l’industrie, le bâtiment, les carburants et l’innovation, l’IEA propose près de vingt mesures évaluées sous différents aspects.

En tout et pour tout, ce plan de relance nécessiterait de mobiliser seulement 1000 milliards de dollars, soit 0,7% du PIB mondial et pourrait permettre de gagner un peu plus d’un point de croissance par an. Alors qu’elle estime que près de 6 millions d’emplois sont menacés dans le secteur de l’énergie sur les 40 millions actuellement existants à cause de la pandémie, elle affirme que ce sont un peu plus de 9 millions d’emplois par an pendant trois ans qui pourraient être créés grâce aux mesures de son plan. L’objectif affiché ? Permettre une meilleure résilience face à des crises futures et viser une réduction de 4,5 millions de tonnes de dioxyde de carbone atmosphérique d’ici 2023.

Plus que tout, l’IEA insiste sur l’importance de la coopération internationale pour pouvoir mettre en cohérence les actions respectives de chaque pays et rétablir des chaines globales d’approvisionnement en énergie. Pour l’agence, trois orientations clés sont centrales : la focalisation sur la sécurité énergétique ; la révision voire la réaffirmation des engagements pour des transitions vers des énergies propres ; la création de filets de sécurité pour les entreprises et les consommateurs. Elle estime également que des leçons peuvent être véritablement tirées de la dernière crise économique qui a eu lieu en 2008-2009. D’une part, il faut déployer à grande échelle les politiques existantes pleines de succès pour permettre des retours sur le plan économique et en termes de création d’emplois. D’autre part, elle insiste sur l’importance de la recherche et développement, afin d’être prêts sur le plan technologique. Plus largement, elle considère que la formation tout comme la remise à niveau des travailleurs est cruciale pour qu’ils puissent développer des compétences nécessaires au déploiement de projets sur l’énergie.

Un plan ambitieux avec des mesures concrètes pour le long-terme

L’IEA fait un véritable plaidoyer pour des investissements durables car, d’après elle, cela permettra un soutien et des créations en termes d’emplois, tout en délivrant une énergie abordable et fiable. Plus largement, investir dès maintenant de manière pérenne dans l’énergie serait bénéfique pour le reste de l’économie avec de véritables effets indirects. Mieux encore, cela est incontournable selon l’agence pour garantir une réorientation structurelle de ce secteur, en vue de répondre à des objectifs de long-terme quant au défi climatique, l’accès à l’énergie et la durabilité. La pandémie a mis en exergue la nécessité urgente de soutenir et de créer de l’emploi dans un contexte où l’environnement monétaire fluctue et où les marchés des énergies fossiles sont volatiles. Également, cette même pandémie a développé selon l’IEA une conscience accrue des bienfaits d’une énergie propre et sûre, ainsi que la possibilité de changer durablement les usages et comportements.

Au-delà des enjeux qu’elle brosse, l’agence avance des mesures  concrètes. Pour ce qui est de l’électricité, on retrouve l’extension et la modernisation des réseaux énergétiques, afin de basculer vers des infrastructures numériques, des réseaux intelligents ; le développement massif des énergies renouvelables que sont l’éolien et le solaire photovoltaïque ; le maintien des énergies hydrauliques et nucléaires dans le mix énergétique en raison de leurs faibles émissions de gaz à effet de serre ; de réels investissements en R&D pour réduire drastiquement les émissions et pollutions des énergies fossiles comme le charbon et le gaz. Quant aux transports, l’IEA met l’accent sur l’encouragement à l’achat de nouveaux véhicules plus efficaces et sobres ; la promotion des trains à grande vitesse au détriment de l’avion et des véhicules individuels pour assurer un meilleur maillage territorial et une réelle décentralisation ; l’amélioration des infrastructures urbaines afin de réduire la pollution et la congestion, au travers d’une meilleure disponibilité des bornes de rechargement pour les véhicules électriques individuels, du développement des bus électriques et de l’extension de l’espace urbain accordé aux piétons et aux cyclistes.

Ensuite, pour ce qui a trait au bâtiment, filière qui emploie 10% des travailleurs à l’échelle mondiale, la meilleure efficience énergétique des logements sociaux et administratifs, et dans la foulée dans l’industrie, doit être selon l’agence un premier cheval de bataille pour réduire véritablement les factures énergétiques, battre en brèche la précarité énergétique, améliorer la santé et le confort et renforcer la résilience notamment face aux événements climatiques. Toujours sur ce secteur, le déploiement des appareils ménagers connectés doit être plus que jamais mis en avant, pour réduire la consommation énergétique et les coûts d’opération du système électrique, et ce de manière conjointe avec le recyclage efficace d’appareils ménagers comme les réfrigérateurs qui contiennent de puissants gaz à effet de serre. Si on s’intéresse ensuite à l’industrie, il s’agit ici selon l’IEA d’améliorer l’efficience énergétique et l’électrification à l’échelle mondiale et sur cet aspect, les gouvernements peuvent engager une série de mesures fiscales incitatives. Il y a également nécessité à renforcer le recyclage des déchets et de matériaux tels que les plastiques, et repenser en amont le design des produits manufacturés pour limiter les déchets plus efficacement.

Enfin, en ce qui concerne les carburants, l’agence de l’énergie considère qu’il faut améliorer les procédés existants pour réduire les émissions de méthane, puissant gaz à effet de serre, provenant du pétrole et du gaz, et de permettre la reconversion des travailleurs qualifiés de secteur, menacés de licenciements, dans la réduction de telles émissions. Une réforme drastique des subventions aux énergies fossiles est également nécessaire selon l’IEA, ainsi que le soutien et l’extension des biocarburants, secteur à fort potentiel d’emploi de travailleurs peu comme très qualifiés. Pour conclure, l’agence met l’accent sur l’innovation : sans cette dernière, « la transition vers des systèmes énergétiques modernes, propres et résilients seraient mis en jeu » et « les gouvernements ont un rôle majeur à jouer en soutenant l’innovation, notamment dans des domaines que le secteur privé perçoit comme trop risqués ». C’est ainsi que l’IEA insiste sur la nécessité de développer activement les recherches sur les technologies basées sur l’hydrogène, sur les batteries, sur les petits réacteurs nucléaires modulaires et sur la capture, l’utilisation et le stockage du dioxyde de carbone.

Quelles conclusions peut-on tirer de ce plan de relance durable ?

De manière centrale, en promouvant une modernisation importante du secteur de l’énergie pour répondre aux défis économiques, sociaux et écologiques du moment, cette dernière nous montre de manière sous-jacente l’importance de la formation des travailleurs au sens large. En effet, il s’agit d’être en mesure de développer des technologies nouvelles et efficaces et d’être en mesure de les maitriser et de les comprendre, en premier lieu pour les travailleurs impliqués mais aussi pour les utilisateurs et utilisatrices de ces technologies. De tels changements, une telle valorisation de l’innovation nécessite de développer véritablement l’enseignement supérieur pour former des travailleurs qualifiés qui maitrisent une large palette de compétences clés. De fait, cela suppose de rompre avec des décennies de libéralisation de l’enseignement supérieur marquées par le sous-financement chronique, le morcellement des formations et la non-reconnaissance du travail des étudiants.

Plus que jamais, il est nécessaire de financer massivement les universités et laboratoires publics pour stimuler l’émulation et la création, de créer un salaire étudiant dans le cadre d’une sécurité emploi-formation pour reconnaitre le travail intellectuel des étudiants et sécuriser les parcours de formation des salariés. Il s’agit aussi de conditionner réellement les aides publiques au secteur privé dans le domaine de la recherche et du développement, pour garantir la création d’emplois stables et stables et surtout la formation d’un nouveau tissu industriel en France et en Europe. Alors que l’étude économique de l’IEA a été faite conjointement avec le Fonds Monétaire International et accorde un rôle prépondérant au secteur privé et aux marchés dans son plan de relance, c’est bien le renversement des logiques de compétition auquel il faut résolument œuvrer.

La remise en cause des logiques de libéralisation et de mise en concurrence des travailleurs et des territoires depuis des décennies aux échelles européenne et mondiale est cruciale. Sans cela, il est clairement impossible de permettre par exemple un développement véritable d’un pôle efficace de l’énergie, d’un réseau ferroviaire maillant tout le territoire, d’une éducation, d’un enseignement supérieur et d’une recherche libérés des logiques de rendement immédiat qui se font au détriment des objectifs de long-terme que vise le Plan de relance durable de l’Agence Internationale de l’Énergie. Pour répondre aux enjeux clé de notre époque, pour permettre une relance industrielle et écologique, c’est bien du côté du secteur public que les solutions sont à trouver.

 

 

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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 05:48

 

Du monde du jeu vidéo à préparer la guerre du futur au Pentagone, il n’y a qu’un pas, que Palmer Luckey a aisément franchi. Il veut faire du soldat du futur un homme augmenté, épaulé par une intelligence artificielle omnisciente et des armes autonomes.

Fini l’affiche de l’Oncle Sam vous pointant du doigt avec cette injonction « We need you » (Nous avons besoin de toi). L’armée états-unienne mise depuis longtemps sur les jeux vidéo pour recruter. America’s Army, un jeu de tir développé pour redorer le blason de l’institution et attirer les jeunes recrues, en est d’ailleurs a sa quatrième version. Et si, à l’origine, les « joysticks » s’inspiraient des commandes d’avions ou d’hélicoptères militaires, désormais ce sont les drones de combat qui se pilotent avec des manettes de console de jeu. Palmer Luckey est le fruit de cet étrange mélange. Il est aujourd’hui à la tête d’une start-up pesant 2 milliards de dollars qui a pour but avoué de conduire les États-Unis et l’Occident à la suprématie technologique dans la guerre du futur.

 

L’Oculus Rift, de l’idée au jackpot

Il y a encore dix ans, Palmer, adolescent passionné par les jeux de guerre et les chemises hawaïennes, réfléchissait dans le sous-sol de la maison maternelle en Californie à la façon de rendre son loisir préféré plus immersif. Il imagine l’Oculus Rift, un casque de réalité virtuelle adapté pour le jeu. S’il n’est pas le plus sociable des adolescents, il fait partie d’un très large réseau en ligne de joueurs blancs très conservateurs, qui luttent contre l’irruption des femmes et de toute forme d’idée progressiste dans l’industrie vidéoludique. Il lance en 2012 son idée sur Kickstarter, une plateforme de financement participatif, et récolte ainsi 2,5 millions de dollars. Deux ans après, Facebook rachète Oculus pour 2 milliards, dont 1,6 en actions Facebook. La fortune de Palmer est faite.

 

Il crée Anduril avec l’aide de Peter Thiel

Ne se plaisant pas dans la firme de Zuckerberg, où il ne peut exprimer ses idées « alt-right » trop ouvertement, il s’en va et monte une nouvelle entreprise, cofinancé avec Peter Thiel, qui lui aussi aime beaucoup Donald Trump… et le Seigneur des Anneaux. Thiel avait lancé Palantir, « l’œil qui voit tout » dans le roman de Tolkien, société spécialisée dans la gestion de données travaillant pour le renseignement. Il aide Luckey à créer Anduril, le nom de l’épée du héros qui veut dire « protecteur de l’Ouest » – de l’Occident serait plus juste en l’occurrence.

 

La guerre du futur selon Palmer Luckey

« J’ai créé Anduril car j’ai peur que les États-Unis perdent leur suprématie, expliquait Palmer, toujours en chemise hawaïenne, au Web Summit de Lisbonne en 2018. Les gros industriels sont bons pour faire des avions de combat, mais ne recherchent pas d’armes autonomes, d’amélioration du soldat par le transhumanisme ou d’intelligence artificielle militaire. » Le jeune homme décrit ensuite sa vision de la guerre du futur. « Je pense que les soldats seront bien­tôt des superhéros omni­scients (…) Je ne pense pas qu’ils porteront directement des armes. Chaque soldat aura un casque de réalité augmentée grâce auquel il aura une vue générale et précise du champ de bataille et par lequel il pilotera ses armes. » Oui, il décrit en substance un jeu vidéo.

 

Sa fierté : un mur virtuel à la frontière mexicaine

Anduril, qui a au 1 er juillet levé à nouveau 200 millions de dollars, décroche de vrais contrats avec le Pentagone pour son produit phare, Lattice (treillis en français). Il s’agit de barder un territoire de capteurs : une base militaire, des infrastructures critiques, les frontières… Une intelligence artificielle vient modéliser le terrain en temps réel et y identifie toute intrusion. Avec un casque de réalité virtuelle, un humain peut vérifier presque de ses propres yeux l’intrusion. Il a érigé un mur virtuel qui s’étend à la frontière mexicaine et a permis l’arrestation de dizaines de migrants, ce dont Luckey est très fier. Il vient d’adjoindre à Lattice l’Interceptor, un drone de combat capable d’intercepter sur la zone à protéger un autre drone en plein vol, fonctionnant de manière totalement autonome. Un tank tout aussi autonome serait en préparation dans les hangars d’Anduril dans la Silicon Valley. « Si on veut définir les règles de cette guerre de demain, il faut être les premiers, assure Luckey. On a pu imposer des règles sur l’armement nucléaire, parce qu’on était les meilleurs. La suprématie technologique est un prérequis à l’éthique. »

 

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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 13:09

 

La terrible explosion qui a détruit et endeuillé dramatiquement Beyrouth intervient alors que le pays est dans une situation de faillite, avec un gouvernement corrompu qui siphonne les richesses du pays et organise l’évasion fiscale. Le peuple libanais, meurtrie par l’explosion, avec plus de 120 morts, 4 000 blessés et 300 000 Beyrouthins sans domicile exprime donc avec raison sa colère contre ce régime. Ils ont besoin de notre aide.

Face à l’urgence sanitaire et sociale, la priorité est d’apporter l’aide internationale et de s’assurer qu’elle ne tombe pas dans les mains des profiteurs mais surtout pas de conditionner la solidarité à la mise en oeuvre des politiques d’austérité trés dures du FMI. C’est au peuple libanais et aux forces progressistes de décider des réformes permettant de répondre à leur besoin. La France n’a pas à se comporter comme une ancienne puissance coloniale pour asservir encore plus ce pays. Quand il y a urgence, il n’y a pas d’ingérence!

Les puissances occidentales, et tout particulièrement la France, ont soutenu à bout de bras ces dirigeants qui, avec l'aide des institutions financières internationales, ont semé la ruine, détruit l'appareil productif, les services publics de l'eau, de l'électricité, de la santé... on en mesure les conséquences avec le regain de la pandémie de Covid-19.

Il y a donc de l'indécence à voir Emmanuel Macron venir dicter aux Libanais le comportement à adopter et faire des leçons de morale démenties constamment par les positions françaises.

Le Liban est sous le choc. Oui, le Liban a besoin d'une aide financière et matérielle massive pour venir en aide aux blessés, aux sans-abri mais aussi pour reconstruire la capitale. Oui le Liban a besoin de réformes fondamentales pour mettre un terme au système communautaire, se débarrasser de ces dirigeants honnis, reconstruire une économie... Mais le Liban n'est plus un protectorat français. Si Paris veut véritablement aider ce pays, il faut entendre les revendications exprimées dans la rue, par le peuple libanais et les forces progressistes, contre ce système. L'Union européenne s'honorerait en accueillant les milliers de réfugiés qui ont trouvé refuge dans ce pays où la solidarité n'est pas un vain mot.

Derrière la magnanimité apparente d'E. Macron, il y a la volonté de faire perdurer dans des conditions nouvelles l'ordre existant afin de pérenniser la domination et les ingérences occidentales. Pire, E. Macron relaie les exigences émises par la Banque Mondiale et le FMI ainsi que par D. Trump. Le FMI a conditionné son aide à une réduction draconienne du montant des retraites, du nombre de fonctionnaires et des dépenses publiques accentuant encore la misère. Il a exigé de fermer hermétiquement la frontière avec la Syrie ce qui est impossible. Quant au président des Etats-Unis, il conditionne l'aide internationale à la lutte contre le Hezbollah libanais accentuant les menaces de guerre et l'application de la loi Caesar qui empêche les entrepreneurs libanais de participer à la reconstruction de la Syrie.

Le Liban mérite mieux que des effets de manche et des manoeuvres sournoises dont les conséquences seront désastreuses.

Au nom des liens d'amitié qui unissent nos deux peuples, le Parti communiste français se tient aux côtés du peuple libanais

 

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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 12:53

 

 

L’EFFET COVID

Un beau texte, utile si on y accroche un mode d’emploi du passage en coopératives pour les entreprises qui vont être en difficultés au sortir de la crise, que nous souhaitons écrire très vite. En raccrochant sa réflexion à la théorie qu’elle développe sur dialectique et complexité, Janine Guespin (Janine Guespin-Michel est microbiologiste honoraire à l’université de Rouen, membre du groupe Science et démocratie d’Espaces Marx, elle co-anime avec Sylvie Mayer la commission ESS du PCF. ) donne de la cohérence aux multiples réflexions qui nous parviennent sur la sortie de la crise sanitaire, sociale etc  que nous vivons;

Sylvie MAYER

Si tu n’espères pas l’inespéré, il n’adviendra pas. (Héraclite, philosophe grec, né à Éphèse vers 576 av. J.-C., mort vers 480 av. J.-C.I)

 

1. Le covid 19 peut il entraîner un changement de système-monde ?

La crise du coronavirus diffère de toutes les crises mondiales précédentes en ce qu’une perturbation gigantesque est due à un facteur externe à la société, un facteur non économique (bien qu’issu d’une gestion irresponsable de l’environnement).

Dans les années 60 le mathématicien de la météorologie, Lorentz, avait proposé l’effet papillon pour illustrer la sensibilité aux conditions initiales d’un système complexe. (vous savez, ce papillon dont le battement d’aile entraîne un ouragan à l’autre bout du monde!).

Eh bien cette fois-ci c’est probablement une mutation dans un minuscule virus de chauve souris qui a entraîné une crise mondiale d’une ampleur sans précédents depuis la guerre de 40. On peut l’appeler l’effet covid ! Mais les conséquences n’en font peut être que commencer.

On peut comparer le système-monde à un système dynamique complexe à l’état stationnaire dans un attracteur, un état, l’économie-idéologie libérale. Tout le travail de l’idéologie dominante consiste à faire considérer cet attracteur comme le seul possible (TINA -il n’y a pas d’alternative-, la fin de l’histoire…). Vouloir un autre monde, signifie, en terme de sciences du complexe, penser qu’il existe un autre attracteur (système dit multistationnaire). Quel est -il ? On l’appelle communisme, écomunisme, éco-socialisme, ou post-capitalisme. Mais, toujours en terme de théorie de la complexité, cet attracteur, s’il existe, est partiellement déterminé. (Il peut d’ailleurs, y en avoir plusieurs, dont certains abominables). Tous sont le résultat de la dynamique du même système-monde, une dynamique différente de l’actuelle en ce qu’elle conduit vers un autre attracteur, mais avec les mêmes ingrédients, la population qui va vers ses 10 milliards, les usines, les terres cultivées, le bétail, les connaissances scientifiques, les possibilités techniques, le réchauffement climatique et la pollution, et aussi le patrimoine d’idées et de valeurs, etc…

La théorie des systèmes complexes rejoint les idées développées grâce à la dialectique matérialiste par Lucien Sève étudiant Marx lorsqu’il insiste sur l’idée des présupposés, du communisme déjà là, des futurs-présents… la société qui permettra de faire cesser les monstrueux dégâts humains et écologiques actuels, ne peut se constituer qu’à partir du présent et en s’appuyant sur ce qu’il y a déjà là de futur dans ce présent. Ce que l’on peut constater c’est qu’il existe les prémisses de plusieurs autres mondes. Un monde de haine, de dictature, comme il s’est déjà instauré outre atlantique dans plusieurs pays, un monde d’obscurantisme et de barbarie intégriste. Un monde au contraire en opposition à ce qui est détestable dans la société actuelle, émancipateur au lieu d’être aliénant, écoresponsable, solidaire. Ces prémisses, qui existent de façon éparse, isolées souvent, m’évoquent les petits mammifères qui ne pouvaient pas se développer lorsque les dinosaures occupaient la planète. Ils ne peuvent pas se développer dans un monde capitaliste, mais ils sont là.

Si on raisonne en termes d’attracteur, on sait qu’une forte perturbation est la seule façon de faire changer d’attracteur un système pour lequel il existe plusieurs attracteurs possible. Alors, comme la perturbation mondiale due au coronavirus est la plus forte depuis très longtemps, et se produit à un moment où beaucoup d’économistes pensent que le capitalisme est « en phase terminale », on est en droit de se demander si cette crise n’est pas susceptible de permettre un changement du système-monde  ? Encore faut il que ce changement se fasse dans la bonne direction (socialisme ou barbarie reste tragiquement d’actualité).

Je ne pense pas qu’il soit possible de déclencher cette révolution, qui ne pourra être que mondiale. Mais je suis convaincue qu’on doit s’y préparer, et pousser autant que possible pour que la catastrophe sanitaire mondiale actuelle, ou une prochaine, si elle débouche sur la mort du capitalisme tel que nous le connaissons, produise un changement de société émancipateur, et non pas la barbarie, dont les prémisses sont aussi très présents dans le monde actuel.

 

4) Un changement de conception de la lutte politique.

Le confinement est à la fois une période dangereuse d’inaction et une période où on s’arrête un peu pour penser, et où on partage les chansons, les blagues, les infos (pas toujours fiables, certes)…Comment partager aussi les idées pour le monde d’après ? Les partager de façon à ce qu’elles prennent corps, qu’elles deviennent dures, solides, avec la certitude que c’est possible, non pas nationalement mais mondialement, parce que c’est indispensable et parce que les circonstances font que c’est peut être devenu réalisable.

L’enjeu est énorme ! La crise sanitaire bouscule tout. Les entreprises qui vont être mises en faillite par les fonds de pensions et autres requins, doivent elles être nationalisées ou reprises par leurs travailleurs en SCOP ou en SCIC (avec l’Etat au besoin) ? Des sommes faramineuses sont en train d’être dégagées (et gagées sur nos prochains salaires) pour sauver les entreprises. Comment les gager sur les profits, comment les tourner vers les entreprises autogérées ? Comment se débarrasser des actionnaires sans casser les entreprises ? Comment profiter de cette crise pour supprimer les productions nuisibles, et regagner vers les circuits courts sans se barricader dans nos frontières ? Une crise alimentaire se profile car les vautours sentent les profits à faire sur la nourriture devenue rare quand elle ne peut pas bien circuler. Comment en partir pour transformer l’agriculture de manière écoresponsable, grâce à l’agro écologie qui existe déjà ? Et, chose important que peut faire chacun de nous ?

Il y a deux convictions à faire avancer et nous sommes dans un moment où de telles idées pourraient avancer: la conviction que c’est possible, et que la crise sanitaire peut être un moment de basculement, et la conviction que tout le monde a sa place, que chacun.e est nécessaire.  « l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs » disait Marx; il faut que les idées bouillonnent , que chacun de nous se demande (et partage), et moi comment est-ce que j’imagine mon métier, mon lieu de vie, ma famille dans un monde post capitaliste , et comment je peux dès maintenant, et avec d’autres commencer, pousser à la roue, faire et exiger de l’état qu’il m’aide à faire  ?

Je ne crois pas que les partis politiques qui se battent actuellement contre les dégâts de la société soient inutiles, ils seront même indispensables pour que les transformations commencées lors de la crise qui va balayer le monde, ne soient pas raflés à nouveau par un pouvoir à la solde du capital, quand celui -ci cherchera à reprendre sa place, ce qu’il est en train d’anticiper en ce moment même. Ils peuvent aussi contribuer dès maintenant à faire diffuser l’imaginaire anti-et post- capitaliste. Mais pour cela il faut qu’ils en aient le projet, qu’ils changent d’attracteur que les déboires successifs n’ont pas suffi à faire changer.

Pour changer d’attracteur (de projet), un des obstacles réside peut être en ce que ces partis ne voient pas la force de ce qui existe, et par là même ne lui permettent pas de se développer et d’investir l’imaginaire. Le rôle d’un parti communiste à l’heure actuelle devrait être double : lutter, comme il le fait contre les méfaits du libéralisme avec tous les moyens politiques actuels, et aider les travailleurs à préparer le post capitalisme en développant les pratiques émancipatrices et l’imaginaire qui permettra d’en partir pour changer d’attracteur le moment venu.

Évidemment, cela change considérablement le rôle du politique. Au lieu de seulement diriger, il devra aussi soutenir. Au lieu de vouloir seulement donner des idées, il devra aider les gens à en avoir, et surtout à oser les exprimer et les réaliser Et, comme on l ‘a vu, un changement d’imaginaire devra accompagner le changement d’attracteur. Le politique viendra alors en soutien, mais acquerra en retour une force énorme de ce soutien. Pour changer les partis politiques afin qu’ils contribuent à préparer le monde d’après, il faudra que ceux qui agissent déjà au quotidien s’en mêlent, enclenchant ainsi un double cercle vertueux (la fameuse boucle de rétroaction positive de la théorie des systèmes complexes).

Janine Guespin avril 2020

 

  1. les conditions d’un changement radical

Comparaison n’est pas raison, mais…si les conditions objectives étaient prêtes, si une crise sanitaire affaiblit le capitalisme au point qu’un changement soit possible il ne se fera pas tout seul. Pour que du chaos émerge une société beaucoup plus organisée et humaine que la société actuelle, il faut que les humains y soient prêts. Pour utiliser une autre métaphore, une société plus évoluée que la société capitaliste nécessite de lutter contre l’entropie1 et il y faut de l’énergie, donc de la volonté. C’est ce que l’on peut désigner comme les conditions subjectives, autrement dit l’imaginaire émancipateur collectif et individuel, tout aussi nécessaires pour un tel changement de société. L’idée que la société capitaliste actuelle est responsable des ravages du virus, et que « rien ne doit plus être comme avant » fait son chemin et pas seulement « tout changer pour que rien ne change », comme le fait l’UE et la macronie. Mais comment cela pourrait-il se produire ? Et comment profiter de cette crise mondiale (ou de la prochaine) pour faire émerger un monde d’après, radicalement humain, pour, comme disait Marx, sortir de la préhistoire ?

Mon sentiment est que toutes les propositions, pétitions, déclarations actuelles de la gauche et du PCF sont beaucoup trop « petit bras » . Elles restent collées à une conception « état capitaliste providence » et non pas « capital-exit », elles sont antilibérales et non anticapitalistes. Elles ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Il ne s’agit pas de revenir à l’état capitaliste d’il y a quelques décennies, mais d’être capable de profiter de la crise, si elle est suffisamment forte pour sortir du capitalisme.

Changer de système ne peut pas se faire par en haut. Changer de système nécessite que la population dans sa majorité, non seulement le veuille, mais le fasse. Non seulement vote, non seulement manifeste contre des mesures délétères, mais se prenne en main, change les choses en grand dès que la destruction de l’économie le rendra possible et nécessaire.

Si un certain nombre d’auteurs ont déjà montré que la société actuelle contient les présupposés de cet autre monde, la prise de conscience de cette réalité est encore absente. Ceux là qui font du communisme déjà là, ne le savent pas ; ceux qui se battent pour que le communisme « advienne » ne les connaissent pas et croient qu’on y parviendra par le jeu politique, et le PCF lui même n’y croit pas et se contente d’un projet de réformes antilibérales et venues d’en haut.

Il a été dit et redit que l’articulation entre le politique (« top down) et le faire (bottom up) est indispensable, rien n’y a fait ou très peu jusqu’à présent. Et les pays d’Amérique latine où cela commençait à être expérimenté, viennent de se faire piétiner par le pitbull US.

Mais la situation actuelle est différente ; nous sommes dans une fenêtre où de nouveaux possibles existent, (bons ou très mauvais encore une fois, socialisme ou barbarie). Comment utiliser cette fenêtre temporelle pour aider à ce que s’initie une dynamique, un tourbillon, qui entraîne toutes les forces qui travaillent déjà, chacune de son côté, à de tout petits bouts de cette société future.

Commet ce tourbillon pourra-t-il émerger ? Car c’est bien d’une émergence qu’il s’agit, et comme telle, il y a une grande part d’incertitude .

3) Que faire ?

Ni les déclarations, ni les publications ne sont susceptibles à elles seules de créer le formidable tourbillon dynamique qui pourra entraîner la société vers le bon attracteur. Il faut que l’idée s’empare des masses. En quoi pourra consister ce changement d’attracteur ? Qu’est-ce qui, dans notre société existe déjà qui préfigure ce changement ? Les exemples ne manquent pas jusqu’au comportement actuel du personnel soignant. Mais comment la population pourra-t-elle s’en emparer pour les amplifier, pour être prête à s’en saisir, pour exiger des politiques, non pas qu’ils fassent à leur place, mais qu’ils rendent possible,  qu’ils aident à faire.

Il y a un exemple que je connais bien. Les coopératives, en particulier les coopératives autogérées comme la Scop-TI, sont des entreprises non capitalistes, qui ont développé des valeurs émancipatrices qui peuvent en faire des passeurs entre la société capitaliste et la société…allez disons post-capitaliste pour ne perdre personne en route. Ainsi prenons l’usine Luxfer qui fabriquait des bouteilles d’oxygène et qui a été fermée par les spéculateurs requins qui la possédaient. Mais les travailleurs sont toujours là. Au lieu de réclamer sa nationalisation, pourquoi les travailleurs ne réclament ils pas de reprendre leur usine en scop, avec l’aide éventuelle de l’état ou de collectivités territoriales ? Pourquoi ? Peut être parce qu’ils n’y pensent pas ? Peut être parce qu’ils s’en croient incapables ? Peut être parce que les politiques et les syndicalistes réclament une nationalisation ? Et les centaines d’entreprises que la crise sanitaire va mettre en faillite ? Ne pourraient elles pas être « récupérées » par leurs travailleurs, comme en argentine ?

Un autre exemple, à cause de la fermeture des marchés, des maraîchers ont perdu de gros débouchés ; Des AMAPs des coopératives de vente de produits agricoles bio et en circuits courts ont commencé à prendre le relais. Mais c’est toute l’agriculture qu’il faut transformer pour qu’elle devienne écoresponsable. La crise risque d’être terrible pour les agriculteurs, et toute la politique néolibérale va tendre à les concentrer encore plus. Au lieu de réclamer des subventions pour qu’elles continuent à faire comme avant, comment faire pour qu’elles réclament des moyens pour se transformer ?

Des exemples il y en a des centaines. Il faut qu’ils soient connus, que les populations puissent se dire, cela existe, c’est possible, pourquoi pas nous ? Ainsi, dès la sortie du confinement, et même avant, des tas de gens seraient prêts à changer leurs façons de faire, parce que de toutes façons, l’économie fracassée ne leur permettrait plus de continuer comme avant. Au lieu de désespérer, ils se lanceraient dans le post capitalisme…c’est cela le changement d’imaginaire, de l’idéologie libérale vers l’idéologie émancipatrice, que la crise actuelle rend peut être moins difficile. Pour cela il faut que l’information et la formation diffusent en grand, que l’enthousiasme de ceux qui font déjà tout cela s’empare de la majorité, et il faut qu’il y ait des organisations et partis politiques qui jouent le rôle de facilitateurs/organisateurs.

On me dira, que c’est complètement utopique, vu la force du système capitaliste mondialisé, ses milliards et ses « forces de l’ordre ». C’est pour cela 1) que cela ne peut se faire qu’à l’occasion d’une crise qui affaiblit considérablement le système et 2) qu’est indispensable l’interaction entre des actions de terrain généralisées et une force politique qui puisse prendre l’État pour l’empêcher de nuire, (puis le mettre rapidement en dépérissement).

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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 05:47

 

L’Humanité, avec sa plateforme numérique l’Humanité.fr, prend l’initiative de solliciter des contributions pour repenser le monde et inventer des alternatives, avec l’ambition d’être utile à chacune et à chacun. Cette démarche sera prolongée par la publication d’un hors-série à la fin de l’été et l’organisation de grands débats publics. Aujourd’hui : « Pour un printemps des communistes », par André Gérin, Député-Maire honoraire de Vénissieux.

 

 

Avec 40 années de néolibéralisme, la mondialisation et la bureaucratie financière ont fait naître une menace fatale pour les peuples, les États et les Nations. Elles tuent l’économie réelle et l’écosystème. C’est un schéma accéléré dans lequel la France s’est inscrite avec Giscard D’Estaing et depuis 1983, avec François Mitterrand qui abandonne les engagements du programme commun.

Ce schéma s’est poursuivi sous les divers gouvernements successifs et perdure encore aujourd’hui sous le gouvernement Macron. Bon an mal an, cette société où règnent l’inégalité, la précarité et la misère endémique, caractérise la logique du capitalisme occidental : les classes populaires sont plongées dans un processus de dépendance et sombrent dans la passivité. Les chiffres sont sans appel puisque des millions de citoyens font la grève des urnes, et d’autres votent dans de grosses proportions pour le Rassemblement national. Qu’en est-il du vote Rassemblement national ? De l’abstention ? Une analyse impérative dépourvue de toute complaisance doit être faite afin de comprendre sérieusement ce phénomène qui débute en 1980. À cette période, on constate une forte abstention dans les nouveaux quartiers. Quant aux quartiers ouvriers vieillissants, pour une part des électeurs communistes, leur choix se porte sur le vote FN. C’est donc le PCF qui en paie un lourd tribut. Si l’on rajoute à cela, les grandes villes que nous avons perdues depuis 30 ans, nous pourrions comprendre l’érosion de notre électorat. Face à cet état de fait, nous avons pour obligation de changer d’état d’esprit et de mentalité avec l’expérience et les leçons du XXe siècle. D’autant que le contexte géopolitique est marqué par la montée du terrorisme islamiste, des extrêmes droite fascistes et de l’ultragauche, violente et nihiliste. Après la chute du mur de Berlin, et depuis Deng Xiaoping, la Chine s’est convertie au capitalisme « made in China ». Les relations internationales sont donc marquées par la rivalité sino-américaine. Quant au capitalisme occidental, il est devenu le « colosse aux pieds d’argile » par opposition au dynamisme du capitalisme asiatique.

Les raisons sont nombreuses pour que le PCF porte, plus que jamais, la passion française du communisme et puisse la faire vivre. Le communisme social, moral et culturel est une passion tricolore, c’est notre marque de fabrique. Conscients de notre passion pour la Nation (selon la définition d’Ernest RENAN) et du bonheur, faisons la vivre. Quant à notre label « L’Humain d’abord », ce sont les valeurs et les idéaux du socialisme et du communisme qui ressurgissent. Le PCF a un projet pour la France que nous devons porter avec fierté, sans renier nos racines, notre héritage issu de la Révolution de 1789 et du mouvement ouvrier et intellectuel du XIXe siècle. Mais aussi de notre pensée nourrie de Marx, d’Engels et des courants socialistes : anarchistes révolutionnaires, réformistes et libertaires. Il y a eu également des périodes historiques marquantes telles que la République sociale en 1848, la Commune de Paris en 1970, la Révolution d’octobre en 1917 qui fut portée par Lénine. 10 jours qui ébranlèrent le monde. Aujourd’hui, la souveraineté de la France est en danger. Nos traditions républicaines, laïques et le principe de liberté sont en péril. Macron, sous de faux airs progressistes, porte la globalisation néolibérale, soit la recherche effrénée du profit à tout prix qui impose la dictature du moindre coût avec le salaire comme variable d’ajustement.

Il nous faut construire une opposition résolue et déterminée face à ce défi de civilisation. Pour nous communistes, l’union dans l’action ne doit pas avoir de limite. Ainsi, je suis convaincu de la démarche républicaine sur chaque sujet, sans a priori politique et idéologique (ex : aéroport de Paris). L’atout inédit du PCF consiste à s’adresser aux patrons de TPE, de PME, à tous les salariés, ouvriers et employés, ingénieurs, cadres et techniciens, avec de véritables relations d’échange, de coconstruction et de codécision. Les initiatives, les collectifs et les rassemblements pour l’emploi peuvent s’exercer sur tout le territoire, et s’articuler autour de la reconstruction industrielle et écologique. Notre triptyque emploi, pouvoir d’achat, sécurité doit fonctionner de pair et constituer l’ossature de tout ce que nous proposons avec notre projet pour la France. C’est notre force de frappe au cœur de la crise actuelle.

Concernant la sécurité, la situation est alarmante : violence, délinquance, immigration, mafias, islamisme. Dans beaucoup de quartiers populaires les habitants ont l’impression de ne plus reconnaître leur pays. Sans parler du chauffeur de Bayonne décédé suite à un déchaînement de violences et les émeutes de Dijon sur fond de trafic de drogues ou des violences urbaines qui se sont propagées dans toute la France des 13 et 14 juillet derniers. Parler de guerre civile aujourd’hui n’est pas illusoire. Pourtant, politiquement et médiatiquement, ce sont des questions qui sont minimisées voire ignorées malgré les violences urbaines qui se produisent chaque jour.

J’ai une conviction intime pour le PCF comme force politique, celle d’être en première ligne (en adoptant les principes de prévention, dissuasion et répression), être exigeant, sortir de l’angélisme dans lequel nous nous complaisons, bannir la politique de l’excuse et la victimisation. On ne peut pas résumer les questions du défi culturel de l’islam politique à des analyses économiques et sociales. Notre combat est d’empêcher cette lutte sans merci de l’islamisme, contre la République qui entrave l’intégration sociale. J’ai déjà tenu ces propos et je les réitère aujourd’hui : la gangrène de l’islamisme s’infiltre au cœur de la communauté musulmane française et contribue au communautarisme, installe la charia, endoctrine et contrôle les territoires que l’on nomme « les territoires perdus de la République ». D’ailleurs, lors des élections municipales qui viennent de se dérouler, des pratiques clientélistes, communautaristes et antirépublicaines ont été constatées. Elles deviennent monnaie courante et de plus en plus pratiquées à droite et par une partie de la gauche pour gagner à n’importe quel prix. Les méthodes employées sont dignes de groupes mafieux (C’est l’exemple de l’élection municipale de Bobigny en 2014 organisée sous l’égide de Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI).

Je suis inquiet, car lorsque j’ai pris connaissance du texte collectif, de la commission PCF de lutte contre le racisme et pour l’égalité, paru dans l’Humanité du 3 juillet dernier, j’ai pu constater que des questions sont déconnectées des préoccupations de la France populaire qui souffre. Je considère que nous faisons fausse route face aux enjeux géopolitiques sur la question sociale et celle de la lutte des classes. Notre préoccupation centrale doit orienter notre combat contre le processus de marginalisation des classes populaires, dans la vie politique et l’espace public. Cette orientation politique du PCF est totalement pertinente lorsque l’on voit la haine de classe, d’une partie de la classe politique et des professions intellectuelles qui renvoient les classes populaires du côté du racisme, du sexisme ou encore de la fermeture culturelle. Remettons au premier plan notre engagement l’identité sociale de toute personne, car notre prétention est de défendre les classes populaires à la fois pour nous ressourcer par un travail d’immersion militante et nous permettre d’être en adéquation avec leurs aspirations profondes La grande question est d’aller à la reconquête des abstentionnistes et de réduire l’influence du RN sans quoi nous signerons notre marginalisation comme force politique nationale (« Le PCF apparaît comme une force comme une autre » Fabien Roussel). L’élection présidentielle s’inscrit dans ce schéma. Avec notre projet pour la France, nous voulons vraiment notre pays change de cap, qu’il endigue ces 40 dernières années de néolibéralisme qui l’ont vassalisé. Pour ce faire, il faut redonner aux classes populaires et au monde du travail au sens large, la reconnaissance et la considération que notre pays leur a refusé. Ce sont des populations qui ont souvent été reléguées, méprisées, ringardisées. Dans ces conditions, qui peut leur apporter la dimension populaire dont elles ont besoin et comment ? Quelles forces politiques ? Il n’y a que le PCF pour cela où sinon c’est l’aventure assurée ! Car la dynamique de la gauche authentique ne peut se faire qu’avec l’irruption populaire faute de quoi, demain nous pourrions avoir devant nous un long et difficile chemin avec la propulsion d’un « Trump » ou d’un « Salvini » à la française, qui tenteront de tout balayer.

Pour le PCF, c’est le moment ou jamais. Il est temps, soit de représenter la France laborieuse et exister soit de disparaître à jamais. Il est l’heure de nous préparer sans attendre et de créer les conditions pour entamer la bataille des présidentielles de 2022, avec la présence du PCF. Le PCF doit reprendre sa place électorale en première division. Notre parti doit se réarmer dans sa pensée politique, philosophique et théorique pour que la France populaire pèse de tout son poids et permette la reconstruction d’une alternative politique solide à gauche, afin d’être à la hauteur du grand défi qui nous attend, d’un pays développé comme la France en rupture avec le capitalisme. Nous n’avons surtout pas envie de refaire toutes les expériences qui ont été engagées depuis 1981 et qui débouchent sur de funestes échecs.

Le moment est donc venu pour la gauche d’éclaircir ses idées de fond, dans une confrontation indispensable de l’Europe et de l’Euro, de l’écologie et la croissance, de la crise économique et de l’identité de la France pour ne pas retourner s’enliser au milieu des sables mouvants du PS de Mitterrand, Jospin, Hollande et leur rejeton Macron. Le chantier est immense. Il faudra du temps pour régler les désaccords. Des forces considérables devront être mobilisées. Elles seront déterminées et instruites des mouvements sociaux en France et dans le monde, car depuis le début du XXIe siècle, des contestations puissantes, porteuses de luttes anticapitalistes inédites pleines d’espérance, sont en train de prendre de l’ampleur. En France, en Europe et dans le monde, le PCF est largement attendu. Nous sommes fiers d’être communistes, fiers de la présence incontournable en France, d’un parti communiste en 2020, qui va fêter son 100e anniversaire du Congrès de Tours. De nouvelles responsabilités sont posées au PCF sur les questions internationales. Nous sommes interpellés pour porter, avec audace, des idées novatrices sur les valeurs et les idéaux du socialisme et du communisme. Participons à la diffusion de manière renouvelée, des idées porteuses, et ceci, dans le respect du pluralisme, politique, philosophique et religieux, du bien commun, de la justice sociale, de la solidarité et de bien être pour l’intégrité de la personne et de la planète.

 

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9 août 2020 7 09 /08 /août /2020 05:45

 

À l’occasion de l’anniversaire de la nuit du 4 août 1789, Thomas Branthôme, historien du droit et des idées politiques, coauteur d’une Histoire de la République en France, revient sur ce moment révolutionnaire, dont les échos résonnent aujourd’hui.

 

On associe la nuit du 4 août à l’abolition des privilèges, pourtant celle-ci n’est effective qu’en 1793, après la mort du roi. Est-ce seulement une date symbolique de la Révolution française ?

Thomas Branthôme La nuit du 4 août est sujette à controverse. S’agit-il d’une « nuit d’ivresse » ou d’un authentique moment révolutionnaire ? Je considère qu’il faut distinguer question juridique et question sociale. La nuit à proprement parler aboutit au décret du 4 août-3 novembre 1789 qui abolit juridiquement le régime féodal. Ce n’est pas rien. En « détruisant » – c’est le mot du décret – ce vaste « complexum feudale » composé de droits seigneuriaux et de résidus de vieux contrats de fief, on met fin à tout ce qui entravait la liberté de la personne (servitude, mainmorte). Mais cela ne règle pas pour autant ce qui a trait aux droits de propriété : doit-on considérer que les seigneurs renoncent à ces droits ou ces derniers ne sont-ils que rachetables ? Au vu des conditions économiques de l’immense majorité des Français d’alors, refuser la première proposition, c’est laisser cette abolition au rang de pur principe. Cette discussion qui porte en germe une véritable mutation du métabolisme social va ainsi durer quatre ans jusqu’à ce que la « loi de colère » proclame le 17 juillet 1793 l’abolition totale des droits féodaux sans contrepartie. À ce titre, il est possible de dépasser la controverse en percevant le 4 août non pas comme la fin de la féodalité, mais comme l’amorce de sa fin et en affirmant que l’abolition des privilèges fut moins le fruit d’un jour unique que le résultat d’un processus.

 
Que reste-t-il, en 2020, de l’héritage politique du 4 août ?

Thomas Branthôme La nuit du 4 août appartient à la mythologie de la Révolution, dans tous les sens du terme. Les plus sceptiques diront que cette nuit n’est qu’un mythe car elle n’a pas abouti réellement à la propriété pour tous. Ce n’est pas faux, mais en matière de mythe, il est plus avantageux de se référer à la notion de «  mythe mobilisateur » de Georges Sorel. Avec la proclamation de la souveraineté nationale (17 juin) et le serment du Jeu de paume (20 juin), le 4 août est de ces dates qui figurent pour les révolutionnaires la marche de l’Histoire. Relisons par exemple Camille Desmoulins au moment où il prend connaissance des événements : « C’est cette nuit (…) que nous sommes sortis de la misérable servitude. » Relativiser cet événement, c’est négliger d’une part le signal révolutionnaire envoyé au monde mais d’autre part ne pas voir le mécanisme à l’œuvre derrière cette décision. C’est parce qu’il y a eu la Grande Peur dans les campagnes et le début d’une flambée antiféodale que la Constituante a agi. Le 4 août acte l’irruption des masses paysannes sur la scène de l’histoire révolutionnaire et entérine, après les décisions qui ont suivi le 14 Juillet (reconnaissance de la garde nationale, cocarde…), que l’action du peuple est un combustible politique. Je crois qu’en 2020, aucun esprit sérieux ne peut avoir oublié ces données : la force motrice des idées de liberté et d’égalité, le poids politique du peuple en mouvement, la haine des privilèges…

 

De nos jours, les privilèges demeurent, sous une autre forme. La Révolution est-elle un processus encore en cours ?

Thomas Branthôme La Révolution nous a légué cette haine des privilèges comme trait caractéristique de l’âme française. Le privilège, sous l’Ancien Régime, c’est la loi particulière accordée par le monarque à un de ses sujets. En 1789, ce privilège blesse l’émergence française de ce que Tocqueville a appelé la « passion de l’égalité » autant que l’énoncé révolutionnaire de la nation défini par Sieyès comme « un corps d’associés vivant sous une loi commune ». Encore aujourd’hui, l’exil fiscal, la corruption ou l’esprit de caste heurtent l’opinion publique car ces phénomènes dérogent à la « loi commune » et menacent la cohésion du corps social. Mais les héritiers de la Révolution ont aussi en mémoire la phrase de Robespierre fustigeant « l’aristocratie des riches », qui a succédé à « l’aristocratie de naissance ». Il n’y a plus de privilèges au sens juridique du terme mais les inégalités demeurent, on est donc en droit de dire que la Révolution n’est pas encore parvenue à son terme.

 

Entretien réalisé par Cyprien Caddeo

 

 

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8 août 2020 6 08 /08 /août /2020 12:40

 

Ancien ministre des Finances (1998-2000), Georges Corm éclaire les liens singuliers qui unissent Paris et Beyrouth. Témoin du discrédit de la classe politique libanaise, il explore quelques pistes pour sortir le pays d’une crise sans précédent.


Georges Corm

Historien et économiste libanais

Comment avez-vous vécu cette catastrophe ?

Georges Corm C’est comme si un ouragan atomique s’était abattu sur la ville. Notamment en raison de la géographie de Beyrouth, qui a été frappée sur sa partie Est, la plus ancienne, si chère au cœur de tous les Libanais. J’ai énormément d’amis qui ont perdu leur logement à cause de cette catastrophe. Mon logement, situé dans la partie Ouest, celle dite autrefois « musulmane » en opposition à l’Est chrétien pendant la terrible guerre civile, a été épargné. La communauté chrétienne se sent plus particulièrement éprouvée.

 

Quel rôle jouait le port de Beyrouth – détruit dans l’explosion – dans le tissu économique libanais ?

Georges Corm Le port de Beyrouth, c’est le poumon économique du pays, par où transite environ 80 % du flux de marchandises, contre 20 % du trafic dans celui de Tripoli, au nord du Liban. Désormais, ce dernier sera fatalement amené à jouer un plus grand rôle.

 

Emmanuel Macron, lors de sa visite, a déclaré vouloir « organiser l’aide internationale » pour le Liban. Quels sont les liens particuliers entre les deux pays qui sous-tendent cet affichage ?

Georges Corm Ces liens sont très anciens, et certains veulent même les faire remonter à Saint Louis. Depuis le règne de Louis XIV, nous avons eu des échanges culturels importants. C’est en particulier la communauté maronite qui fournissait des savants aux institutions françaises pour développer leurs connaissances de la civilisation syriaque, elle-même à la base de la culture des maronites. De grands savants libanais ont séjourné à la cour de Louis XIV. On peut également rappeler le rôle éminent joué par la communauté druze et le célèbre émir appelé « Facardin » dans les textes français. L’Italie a été l’objet d’échanges très intenses, mais la force de l’impérialisme français a fait disparaître ce rôle qui se retrouve pourtant dans le style architectural du Liban. Il faut aussi rappeler que l’origine de la communauté maronite se trouve dans la ville d’Antioche, qui a traîtreusement été cédée par la France en 1939 à la Turquie, au prix de la neutralité de cette dernière pendant la Seconde Guerre mondiale. L’apport français a des côtés positifs et aussi beaucoup de négatifs.

 

Emmanuel Macron, comme son ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, insiste sur les réformes indispensables au Liban, de quoi parlent-ils exactement ?

Georges Corm Les premières réformes, et je sais que de très nombreux Libanais sont tout à fait dans cette orientation, consisteraient à abandonner le système communautaire que la France nous a légué par un célèbre arrêté du haut-commissaire de 1936, qui a créé les communautés historiques à l’origine du confessionnalisme actuel. Celui-ci a joué un rôle très négatif dans le développement du Liban avec des chefs communautaires qui se partagent le « gâteau » de l’économie libanaise. C’est cet arrêté qui oblige par exemple les Libanais de communautés différentes à aller se marier à Chypre ou en Turquie…

 

Pourquoi de nombreux observateurs ont-ils immédiatement soupçonné la main d’Israël dans l’explosion de Beyrouth ? Dans quel contexte de tension entre Tel-Aviv et le Hezbollah cette tragédie survient-elle ?

Georges Corm J’ai entendu le jour même des chasseurs israéliens survoler le territoire libanais, et, depuis la montagne où je me trouvais, j’ai cru que la première explosion correspondait au passage du mur du son atteint par ces avions. Certains articles, y compris de source israélienne, accusent l’État d’Israël d’avoir provoqué l’explosion, et même le président Trump a tenu des propos ambigus à ce sujet. Entre Israël et le Hezbollah, il y a eu récemment, c’est vrai, une sorte de « journée des Dupes ». Le Hezbollah s’est mobilisé le long de la frontière sans commettre aucun acte hostile, et cela a provoqué en Israël une forte inquiétude, ravivant les souvenirs de la guerre perdue de 2006.

 

La classe politique sunnite et de nombreux médias du Golfe tentent d’imputer la responsabilité de la catastrophe au Hezbollah, faut-il prendre ces accusations au sérieux ?

Georges Corm C’est de la pure manipulation politique, ces stocks de nitrate d’ammonium se trouvaient dans le port de Beyrouth depuis des années. La question, c’est de savoir comment on a pu laisser ces matières dangereuses aussi longtemps et dans des conditions de sécurité aussi précaires. Les négligences sont probablement à chercher du côté de la direction du port de Beyrouth.

 

Le Hezbollah est-il visé par le même discrédit qui frappe la classe politique libanaise ?

Georges Corm Une bonne partie de la population constate que le « parti de Dieu » a travaillé en étroite collaboration avec le gouvernement de Hariri père d’abord, fils ensuite. Il est donc associé, dans l’esprit de beaucoup, à ce système de corruption généralisée.

 

Donald Trump manifeste une indifférence totale à la catastrophe que subit le Liban, comment l’expliquer ?

Georges Corm C’est son style habituel ! Et dans l’opinion publique américaine, le Liban est associé au Hezbollah, perçu comme l’instrument de la politique expansionniste de l’Iran. Notre pays souffre de ce statut « d’État tampon », qui existait déjà du temps de la lutte entre les Empires français et britannique. C’est cette situation qui avait provoqué les premiers massacres dans la montagne entre les communautés druze et maronite, qui vivaient jusque-là dans l’entente la plus parfaite.

 

Vous avez été ministre des Finances du Liban, quelles solutions préconisez-vous pour sortir du marasme actuel ?

Georges Corm Le président Hariri père avait signé des accords de libre-échange qui ont ravagé l’industrie et l’agriculture libanaise. Ces accords doivent être suspendus jusqu’à ce que l’économie libanaise soit redevenue productive. Il est également nécessaire de rétablir nos relations avec la Syrie parce que toutes nos exportations terrestres doivent traverser ce pays. Les Russes et les Allemands nous ont fait des offres pour construire rapidement des centrales électriques, et ces propositions n’ont pas été considérées sérieusement, ce qui est assez scandaleux. Il y a une dizaine d’années, la Chine avait également proposé de développer cette énorme zone industrielle non exploitée qui se trouve à l’entrée de Tripoli, et le gouvernement libanais n’avait pas donné suite.

 

Qui peut aujourd’hui venir en aide au Liban ?

Georges Corm C’est l’aide de l’Union européenne qui est la plus requise. D’autant que nous avons reçu environ 1,5 million de réfugiés syriens et qu’il y a un veto, dont la responsabilité incombe en grande partie à l’UE, pour les aider à rentrer dans leur pays. Certes, le pays a reçu des subsides, mais ils n’étaient rien par rapport à l’impact de ces réfugiés sur l’économie et les infrastructures libanaises. Toutes les aides sont les bienvenues, y compris celles des pays du Golfe, tant le Liban est aujourd’hui asséché en matière de liquidités. Ceci est dû à la gestion complètement aberrante de la banque centrale libanaise, qui s’est enfermée dans un monde totalement déconnecté de la réalité. Et le maintien du gouverneur de la banque centrale relève clairement d’une volonté américaine. C’est d’ailleurs un problème mondial, y compris dans l’Union européenne : les gouverneurs des banques centrales ne sont redevables de leur gestion à aucun gouvernement.

 

Entretien réalisé par Marc de Miramon

 

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