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15 août 2020 6 15 /08 /août /2020 05:50

 

Est-il possible de penser les logiques d’exclusion que l’on retrouve à l’œuvre dans le racisme sans pour autant recourir au concept de race ? Les analyses de Norbert Elias offrent en la matière une approche éclairante.

Dans la bibliographie de Norbert Elias, Logiques de l’exclusion (titre original : The Established and the Outsiders) semble occuper une place à part : le livre, paru en anglais en 1965, est un des rares ouvrages que ce chercheur plutôt solitaire ait écrit « à quatre mains » (avec le sociologue John L. Scotson, son élève) ; surtout, il constitue la seule véritable enquête ethnographique – portant sur un objet très circonscrit et tout à fait contemporain – d’un auteur plutôt voué à l’étude des textes, à la plongée dans le passé, aux recherches sociohistoriques de grande envergure.

 

Une enquête ethnographique


Dans Logiques de l’exclusion, Norbert Elias cherche à comprendre la structuration et le fonctionnement social d’un faubourg de Leicester, qu’il désigne sous le nom de Winston Parva. Il remarque que Winston Parva se compose de trois quartiers distincts : un quartier « bourgeois », où résident des cadres, professions libérales, hommes d’affaires (Q1) ; le « village », principalement ouvrier (Q2) ; et un autre quartier à dominante ouvrière, plus récent, séparé du précédent par une voie de chemin de fer (Q3).

En termes de nationalités, de catégories socioprofessionnelles, de revenus, de niveaux de vie, peu de choses distinguent Q2 et Q3. Mais cette relative similarité objective n’a pas, sur l’organisation du territoire, les conséquences que l’on pourrait attendre. En menant des entretiens avec divers habitants des trois zones, Norbert Elias et John L. Scotson s’aperçoivent que le clivage principal n’est pas celui qui sépare le quartier bourgeois des quartiers populaires, mais celui, très fort, qui oppose les deux quartiers ouvriers, Q2 et Q3. Auprès des habitants de Q1 et Q2, Q3 et ses occupants pâtissent d’une image calamiteuse (« ils n’ont pas les mêmes valeurs [que nous] », « ils n’ont pas de morale », « des réfugiés, une bande de poivrots, voilà ce qu’ils sont », « ils sont la source de tous les ennuis » etc.).
Cette mauvaise réputation de Q3 s’accompagne d’une ségrégation de fait : ses habitants, mal accueillis dans les lieux de sociabilité établis (cafés, associations, paroisses…) de Q2, se replient sur des lieux à part ; hors de l’usine, les échanges entre les gens de Q2 et ceux de Q3 sont rares.

 

Un rapport de domination et un travail de stigmatisation

Norbert Elias cherche à comprendre la raison et les mécanismes de cette dissociation entre deux zones qui, sur le papier, paraissent proches. Et c’est dans l’histoire (récente) de Winston Parva qu’il trouve ce principe de différenciation : Q2 est (comme Q1) un quartier (plus) ancien, où les résidents sont installés de longue date – depuis assez longtemps, en tout cas, pour s’y sentir chez eux, et pour avoir développé, entre eux, des liens étroits, des rites et des références partagés. Q3, au contraire, est un quartier (plus) récent, accueillant des familles venues de diverses régions du pays, qui n’ont pas d’histoire commune et peu de liens entre elles. À Winston Parva s’opposent donc un groupe d’« établis », doté d’une très forte cohésion, à qui son autochtonie confère un statut de (relatif) dominant ; et un groupe humain aux structures plus lâches, moins consistant, qui ne jouit pas de la même ancienneté sur place, et qui, dans le contexte local, se trouve dominé.
Ce rapport de domination est produit et entretenu, au quotidien, par le groupe dominant. L’un des principaux vecteurs de cette domination est la pratique, au sein du « village », du gossip (commérage, potin, ragot). Norbert Elias et John Scotson sont frappés, en effet, par la récurrence des gossips manifestant, tout à la fois, la supériorité des gens de Q2 et l’infériorité de ceux de Q3.
Ce travail de stigmatisation répétée n’a pas pour seule conséquence de conforter l’image collective des habitants de Q2 ; elle pèse aussi sur les gens de Q3, qui, faute de pouvoir s’intégrer au groupe « établi », auront tendance à accepter le stigmate, à intérioriser l’image collective produite par leurs voisins, à se vivre comme des inférieurs ou des outsiders, à vivre comme des déviants. [Déviance et délinquance ont d’autant plus cours au sein de Q3 que l’interconnaissance, la solidarité, l’encadrement et le contrôle social y sont faibles.]

« Il invite à dénaturaliser l’antagonisme, et à considérer que celui-ci est moins le résultat d’une différence substantielle entre deux groupes d’individus que le produit d’une construction sociale. »

Est-il question, ici, de racisme ? À première vue, non. Il n’y a pas, entre les « établis » de Q2 et les « outsiders » de Q3, de différence « nationale » ou « ethnique », et l’on est tenté, d’abord, de distinguer la situation de ségrégation décrite par Norbert Elias des situations de racisme caractérisé. Pourtant, Norbert Elias n’a pas caché que sa réflexion sur les relations établis/marginaux était sous-tendue par sa propre expérience du racisme. Né dans le Reich de Guillaume II, au sein d’une famille de la bourgeoisie juive, culturellement très intégré, parfaitement germanisé, plus attaché à la culture allemande qu’à une quelconque identité israélite, Norbert Elias s’est néanmoins trouvé rejeté comme élément étranger à la communauté allemande, au point de devoir s’exiler en 1933. On comprend ce qui, dans la situation de Winston Parva (et singulièrement des habitants de Q3), fait écho à la destinée personnelle de Norbert Elias : quoique objectivement très semblable au reste des Allemands, il a été mis au ban par le groupe majoritaire.

On peut donc considérer qu’avec son étude sur Winston Parva, Norbert Elias propose des éléments pour une lecture « déracialisée » du racisme. En étudiant un cas d’exclusion où la différence raciale/ethnique est quasi nulle, il invite à dénaturaliser l’antagonisme, et à considérer que celui-ci est moins le résultat d’une différence substantielle entre deux groupes d’individus que le produit d’une construction sociale, d’un travail de délimitation symbolique et de rejet pratique de la part du groupe « établi ». La question qui se pose, dès lors, n’est plus tant celle du choc des races et des civilisations, mais celle de l’image qu’un groupe se fait de lui, et de sa capacité plus ou moins à s’ouvrir, à reconnaître dans l’autre un semblable. Sans doute Logiques de l’exclusion ne livre-t-il pas le fin mot sur les oppositions ethniques et la haine raciste ; mais, en un temps où les antagonismes identitaires ne cessent de s’aviver, il propose un point de vue décalé et salubre.  

Antony Burlaud est politiste. Il est doctorant en science politique à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

 

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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 12:47
 
Loin de la percevoir comme une question secondaire, les communistes considèrent la lutte contre le racisme comme une composante centrale de leur combat. Le travail mené par la commission nationale du PCF sur le sujet en témoigne.

Entretien avec Mina Idir

 

Comment la lutte des classes et la lutte antiraciste s’articulent-elles ?

Mina Idir : Aujourd’hui, plus que jamais, la lutte des classes fait des dégâts, ainsi que le racisme. Nous ne pouvons séparer les deux : mener la lutte contre le capitalisme et l’ultralibéralisme et mener la lutte contre le racisme. Elles doivent se mener de front car, dans la réalité, celles et ceux qui sont les plus opprimés, les plus attaqués sont issus de la classe populaire, des travailleurs, et souvent issus de l’immigration. La lutte antiraciste aujourd’hui est un enjeu de taille et nécessaire qu’il faut affronter. Mais la lutte antiraciste, à mon sens, est transversale dans de nombreux domaines. L’exclusion géographique, la pauvreté, les conditions de vie, les conditions de travail des personnes victimes de racisme doivent nous faire mesurer l’importance de ce combat. Ce sont toujours les mêmes qui sont exclus du monde du travail, du logement, de la santé, des études, et notre parti doit comprendre cette transversalité, de l’écologie, à la santé, à l’éducation, à l’économie.

 

Faut-il bannir l’usage du mot « race » ? Je pense notamment à la bataille menée par les députés communistes pour la suppression du mot « race » dans la Constitution.

M. I. : Il est évident que supprimer le mot ne va pas faire disparaître le racisme. Il est écrit aujourd’hui dans notre Constitution : la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de sexe, d’origine ou de religion » au lieu de « sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Cependant, pour avoir une certaine cohérence, soutenir la lutte contre le racisme et aller jusqu’au bout de cette démarche, il faudrait le supprimer dans tous les textes qui existent. Une proposition de loi communiste datant de 2013 avait procédé à ce « nettoyage » afin de remplacer les occurrences de « race » dans le code pénal, le code de procédure pénale, le code du travail, la loi de 1881 sur la liberté de la presse, etc.

« Les races n’existent pas, mais le racisme existe, et c’est là le combat essentiel. »

Cette bataille politique a été portée de longue date par nous communistes et par les élus ultramarins. Elle est symbolique car elle rappelle l’universalité de l’espèce humaine et dénonce le racisme. Les races n’existent pas, mais le racisme existe, et c’est là le combat essentiel. Les mots sont importants, essentiels, mais ils ne doivent jamais nous éloigner de notre visée. Rappeler qu’il n’y a pas de race, c’est aussi affirmer la violence du racisme. Le concept de race est scientifiquement infondé, mais l’existence de ce concept a permis et a légitimé l’esclavage, le colonialisme, le nazisme et toute sorte d’oppressions meurtrières. Ce choix ne fera pas disparaître le racisme en un claquement de doigts mais il permet aussi de lutter contre les propos et actes racistes. Le racisme n’est pas une opinion mais un délit. Le racisme est un rapport social spécifique de domination et la race est une construction sociale.

 

Quel lien y a-t-il entre le racisme et les violences policières ?

M. I. : Nous ne pouvons nier l’existence d’un tel lien, avec par exemple les cas de Théo Luhaka et Adama Traoré. Je m’appuie sur le travail de Rachida Brahim, docteure en sociologie et auteure d’une thèse sur les crimes racistes, qui a démontré que les violences policières dans les quartiers populaires sont une constante depuis cinquante ans (La race tue deux fois. Particularisation et universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, 1970-2003).
De nombreux jeunes hommes ont été victimes de violences policières perçues comme racistes, même si le chiffre est difficile à déterminer. Rachida Brahim a constitué une base de données de 731 actes dénoncés comme étant des crimes racistes entre 1970 et 1997. Ce qui fait une moyenne de 27 cas par an. Dans cet ensemble, 66 % des cas sont des violences politiques commises par des sympathisants ou militants d’extrême droite, 16 % sont des violences situationnelles qui mettent en scène des voisins, des commerçants, des vigiles… et 18 % sont des violences policières.
La réponse à apporter est politique et nous devons nous y atteler, en dénonçant ces actes et en luttant contre la banalisation du racisme et la stigmatisation des jeunes des quartiers populaires. Les violences policières ont le plus souvent comme point de départ des contrôles d’identité abusifs, au faciès, pour lesquels l’État a déjà été condamné. Le récépissé lors des contrôles d’identité a prouvé son efficacité dans les pays où il est appliqué. La sénatrice communiste Laurence Cohen est engagée dans ce combat qui est une lutte pour la justice et l’égalité.

 

On parle souvent du racisme et de l’antisémitisme comme s’il s’agissait de deux questions différentes. Y a-t-il une spécificité de l’antisémitisme ou n’est-il qu’une forme de racisme ?
M. I. : L’antisémitisme se fonde sur les stéréotypes qui existent depuis des centaines d’années au sujet des juifs. Cette spécificité n’existe pas que pour l’antisémitisme : les personnes asiatiques, soupçonnées elles aussi d’avoir de l’argent, vivent la même chose, et pour les musulmans, il y a aussi des sous-entendus sournois. Mais ce sont des racismes, et ils existent dans tous les milieux.
L’antisémitisme en France est bien présent, il est parfois affirmé, parfois insidieux, mais il se combat comme tous les autres racismes, avec la même énergie et la même volonté. L’antisémitisme repose sur beaucoup de fantasmes et de haines véhiculées par un rejet des juifs depuis toujours. Les juifs sont désignés comme responsables de tous les maux, et les théories de complot et le conspirationnisme ambiant n’aident pas à briser cette image, bien au contraire.

« Le racisme n’est pas une opinion mais un délit. »

L’antisémitisme est un racisme, il ne repose pas exactement sur les mêmes mécanismes que les autres, mais il doit se combattre de manière affirmée comme tout racisme. Porter au même niveau la lutte contre tous les racismes relève d’un parti pris politique que nous devons assumer.

 

La haine des musulmans relève-t-elle du racisme ou a-t-on besoin d’un autre concept pour l’analyser ?

M. I. : La haine des musulmans relève du racisme bien entendu, mais comme tous les racismes, elle se lit et s'analyse avec plusieurs concepts comme l'histoire, la géopolitique. Pour commencer, le débat sur l’usage du mot « islamophobie » illustre la complexité du sujet. À mon sens, nous pouvons lutter contre l’islamophobie tout en gardant notre esprit critique et notre droit à critiquer les religions.

Il faut noter l'évolution du racisme antiarabes depuis quelques années, et voir les changements. Nous sommes passés du « sale bougnoule » à des insultes portant sur la religion. Les actes terroristes ont accéléré les choses, bien entendu ; la peur, le rejet sont apparus comme des réponses. La suspicion existe, les amalgames se développent. Ce racisme doit se lire avec un regard historique et aussi un regard sociologique. Les descendants d'immigrés maghrébins sont aujourd'hui plus ou moins bien « intégrés » comme beaucoup disent, et la pratique de la religion a changé également. Les parents étaient dans une pratique parfois cachée, leurs enfants vivent pleinement leurs choix, pratiquent leur religion et l’assument. La montée de l’islamisme dans le monde, le développement du salafisme, du wahhabisme ont influencé le monde entier grâce à l’argent des Saoudiens.
Les personnes victimes de racisme antimusulmans ou islamophobie sont de plus en plus nombreuses, et cela va de pair avec une banalisation des paroles racistes véhiculées par une grande partie de la classe politique.

« La liberté d’expression, c’est le droit de critiquer n’importe quelle religion, la liberté de conscience c’est le droit de pratiquer une religion et de la pratiquer, et il existe le principe de non-discrimination. »

Il faut pour l’analyser, la comprendre et la combattre redonner la parole à celles et ceux qui en sont victimes quotidiennement. Les personnes de confession musulmane sont confrontées à des actes et des paroles racistes, précisément parce qu’elles sont musulmanes.

Le racisme est une idéologie qui trace une hiérarchie entre les êtres humains. Dans cette hiérarchie, des groupes se considèrent supérieurs et s’attribuent un ascendant sur d’autres groupes jugés inférieurs. Ainsi, le racisme n’est pas seulement une affaire de couleur de peau, nous le voyons notamment avec l’antisémitisme. En France, nous entendons régulièrement que l’islam n’a pas sa place en France, les musulmans sont alors déclarés incompatibles avec la République française. En réalité, ce n’est pas bien différent du racisme biologique, car les mêmes procédés se mettent en place: stéréotypes, généralisations, préjugés, etc. Et entraînent les mêmes conséquences: stigmatisation, discrimination, rejet, violence, etc.

Avec l’ « islamophobie » ou racisme antimusulmans, tout comme avec l’antisémitisme, un processus de racialisation s’opère. Les individus sont enfermés socialement et politiquement dans un groupe, dans une catégorie figée, stéréotypée, grossière et négative. Ces personnes sont déshumanisées, et il est donc normal de les exclure et de les tenir à l’écart. L’islamophobie ou haine antimusulmans sont donc du racisme et il est important de nommer les choses pour mieux agir.

 

Comment articuler le droit au blasphème et le respect des croyances religieuses ? Le débat est revenu sur le devant de la scène récemment, avec l’affaire Mila.

M. I. : Le blasphème n’est plus un délit en France depuis 1881, même s’il a fallu attendre 2016 en Alsace et en Moselle, mais il existe dans d’autres pays européens comme la Pologne ou l’Italie. Il est possible en France de critiquer une religion sans attaquer les croyants de cette religion. La liberté d’expression le permet. Il est important je pense de le rappeler et de l’affirmer à la suite de l’affaire Mila.
Cette affaire qui a fait de nombreuses vagues, de la ministre Nicole Belloubet au délégué du Conseil français du culte musulman (CFCM), avec des propos inadmissibles, permet aussi de rappeler certaines choses. Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, la réaction immédiate est de mise. La confusion règne et nous nous retrouvons dans un emballement médiatique qui accentue les clivages.
La garde des Sceaux avait déclaré à l’époque : « L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave, mais ça n’a pas à voir avec la menace [de mort] ». Elle fut rappelée à l’ordre par Emmanuel Macron. Quant à Abdallah Zekri, délégué général du CFCM, il avait estimé qu’elle l’avait « cherché ». Le nouveau président du CFCM, Mohammed Moussaoui, avait pour sa part souligné que « rien ne saurait justifier les menaces de mort à l’égard d’une personne ».
Menaces de mort, de viol, justifications des attaques que Mila a subies : tout ceci est inacceptable et con­dam­nable. Il faut rappeler ici que la liberté d’expression, c’est le droit de critiquer n’importe quelle religion, que la liberté de conscience, c’est le droit de pratiquer une religion, et qu’il existe le principe de non-discrimination. En France, il est possible d’insulter une religion, ses figures et ses symboles, mais il est en revanche interdit d’insulter les adeptes d’une religion. La réponse est là.
Ce qui me paraît le plus inquiétant dans cette affaire est illustré par un sondage fait par Marianne le 5 février 2020, la France est divisée en deux : 50 % des Français se déclarent favorables au droit de critiquer la religion sans limites, tandis que l’autre moitié pense l’inverse. Cela montre bien que le chantier est immense et que, pour répondre à cette crise, à cette fracture, il va falloir œuvrer du point de vue de la transmission, de la pédagogie, et réexpliquer ce que sont la laïcité, la liberté de conscience, la liberté d’expression et ne pas céder face à la division.

 

Quel travail le PCF mène-t-il en commun avec les associations antiracistes ?

M. I. : La commission de lutte contre le racisme a auditionné il y a quelques années des associations, des militants de terrain, et ces auditions ont permis de construire des liens et aussi d’avoir des ébauches de réponses. La situation a évolué, et nous devons aujourd’hui reprendre contact avec les associations et avec les collectifs de terrain. La nature a horreur du vide et nous devons reprendre ce travail commun en redonnant la parole aux premiers concernés et travailler avec eux à des réponses politiques. Nous devons, à mon sens, mener un travail avec les associations de terrain qui existent dans les quartiers populaires. Des états généraux de nos quartiers populaires seraient une bonne initiative pour faire l’état des lieux, et construire avec eux des réponses concrètes, créer une dynamique. La lutte contre le racisme est en grande difficulté, et nous avons cette responsabilité. Les associations de terrain ont perdu des dotations, et sont souvent le seul relais encore existant, il faut les soutenir et les accompagner.

 

Quel regard le PCF porte-t-il sur l’antiracisme dit « politique » ? Comment éviter le piège de la logique identitaire ?

M. I. : C’est ce que nous devons absolument éviter, et la tâche est énorme aujourd’hui. La question identitaire est devenue prépondérante au détriment de la question des inégalités économiques. Il faut proposer des outils de lutte contre les discriminations et de promotion de la diversité, mais aussi agir pour une justice économique et sociale. Amin Maalouf, dans son livre Les Identités meurtrières (Grasset, 1998) évoquait à juste titre « cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l’identité entière à une seule appartenance, proclamée avec rage ».
Pour lutter contre cette logique identitaire, il faut, je le répète, affronter tous les sujets, et sortir de toute forme d’angélisme ou de paternalisme. Aucun sujet ne doit être évité. Nous avons abandonné le débat sur la laïcité, et ainsi elle a pu être dévoyée, instrumentalisée. Les intégrismes religieux doivent être aussi évoqués, critiqués, condamnés, tout en ayant à l’esprit l’évolution de la société, et nos manquements. Il faut s’ancrer dans les quartiers, et travailler avec celles et ceux qui sont sur le terrain. Ils et elles ont des choses à nous dire, des réponses à apporter, nous ne pouvons pas les laisser seuls affronter ce piège.

La question sociale doit être abordée, et nous devons nous battre pour l’accès à toutes et tous aux services publics, les sacraliser, nous devons nous battre pour les biens communs et l’accès aux droits fondamentaux. La pandémie que nous traversons nous renvoie à nos luttes, et les premières victimes sont les invisibles, les oubliés, celles et ceux qui sont les premiers de corvée, issus des quartiers populaires, issus de l’immigration, descendants de l’immigration. Ces combats sont des combats communistes car ce sont des travailleurs, les forçats d’aujourd’hui qui sont sur le « front » pour que nous puissions vivre correctement. Et ils vivent dans leur quotidien l’exclusion, l’assignation géographique, l’assignation identitaire, le racisme, les discriminations. Si nous fermons les yeux, le repli sera leur seule solution.

Le PCF a joué un rôle majeur dans les luttes ouvrières et dans les luttes d’indépendance, il a une histoire ouvrière que nous devons partager, raconter, des liens doivent être tissés, la parole doit être libre. La montée du racisme, la montée de la logique identitaire répondent en écho à l’affaiblissement du mouvement ouvrier. Nous devons lutter contre l’essentialisation et apporter des réponses politiques claires, affirmées. Ne cédons pas le terrain face à ces réponses identitaires, les réponses doivent être sociales.

Nous vivons une ère de confusion, et le retour au terrain, à la base, est à mon avis la première réponse à apporter. Il ne faut pas avoir peur d’affirmer l’importance de la lutte des classes, des questions sociales, sans nier le racisme. Il ne suffira pas de résoudre la question sociale pour résoudre les autres problèmes, mais il faudra articuler ces luttes. Nous ne devons pas choisir entre la question sociale et les questions sociétales, entre la lutte contre le racisme et la lutte des classes, toutes ces luttes sont solidaires. La lutte contre le racisme ne peut aboutir que si nous la menons avec une lutte contre le capitalisme, une lutte des classes.

Pour conclure, j’aimerais évoquer Martin Luther King qui, après avoir mené une bataille pour les droits civiques posa la question : « Quelle sera notre prochaine étape ? ». Son objectif était de lutter contre la pauvreté et pour cela il décida d’ « interroger le système économique, réclamer une meilleure répartition des richesses, mettre en cause l’économie capitaliste ». Il déclara que son rêve était devenu un cauchemar en raison de l’enracinement du système d’exploitation capitaliste. L’ultime phase de son combat, qui culmina avec la « campagne des pauvres » et que son assassinat en 1968 laissa inachevé, fut quasiment effacée de la mémoire des Américains et avec elle le sens profond de son engagement. Nous pouvons mener ces combats sans rien délaisser, et sans oublier personne. Il en va de notre responsabilité.

 

Mina Idir est membre du Comité exécutif national du PCF, responsable de la commission nationale Lutte contre le racisme et pour l’égalité du PCF.

Entretien réalisé par Saliha Boussedra.

 

 

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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 08:02

 

L’exécution de huit personnes, dont six Français, par un groupe armé, à 60 kilomètres de Niamey, s’inscrit dans une stratégie globale visant le départ de tous les Occidentaux, militaires comme civils.

«Ils » ne leur ont laissé aucune chance. Deux Nigériens et six Français, dont sept salariés de l’ONG Acted, ont été tués dimanche par des hommes armés circulant à moto dans la région de Kouré (sud-ouest du Niger), célèbre pour son parc animalier et ses spécimens de girafes peralta, une espèce disparue du reste de la planète.

Jusqu’ici classée « orange » par le ministère français des Affaires étrangères, c’est-à-dire « déconseillée sauf raison impérative », la zone demeurait pourtant l’un des rares havres de paix d’un Niger en guerre et confronté au même effondrement sécuritaire que ses voisins malien et burkinabé.

Situé à 60 kilomètres de Niamey, le parc attire des locaux comme les membres de la communauté des expatriés de Niamey, évaluée à 2 000 personnes, et aucun acte violent n’y avait jusqu’ici été répertorié. « La plupart des victimes ont été abattues par balles et une femme qui a réussi à s’enfuir a été rattrapée et égorgée. Sur place, on a trouvé un chargeur vidé de ses cartouches », détaille à l’AFP une source proche des services de l’environnement, illustrant la volonté des assaillants de liquider les « touristes » plutôt que de les enlever et tenter de négocier ensuite le versement de juteuses rançons.

Même mode opératoire qu’au marché de Namoungou

Le président français, Emmanuel Macron, a dénoncé dimanche soir une « attaque meurtrière qui a lâchement frappé un groupe de travailleurs humanitaires », affirmant que « tous les moyens » seront mis en œuvre pour « élucider » les circonstances de cet « attentat ». Le président du Mali, pays frontalier du Niger, a de son côté réagi en « condamnant énergiquement cet acte barbare (…), récurrent dans notre espace sahélien où continuent de sévir l’extrémisme violent et l’économie criminelle, malgré la guerre sans merci livrée par les armées nationales, la force conjointe du G5 Sahel et la force française “Barkhane” ».

Médiatisée car touchant des travailleurs humanitaires européens, l’attaque survenue au Niger ne doit pas occulter le fait que l’écrasante majorité des victimes de ce grand banditisme repeint aux couleurs du djihad demeure issue des populations locales de cette zone, aux confins du Niger, du Mali et du Burkina Faso. Dans l’indifférence générale, le vendredi 7 août, et suivant le même mode opératoire que l’embuscade de Kouré au Niger, une vingtaine de personnes étaient tuées dans le marché à bétail de Namoungou, à une trentaine de kilomètres de Fada N’Gourma, au Burkina Faso.

« C’est la stratégie de l’“État islamique” et des groupes qui lui ont fait allégeance, comme l’“État Islamique” au grand Sahara (EIGS), explique le général Bruno Clément-Bollée, consultant international en matière de sécurité en Afrique : obtenir le départ de tous les Occidentaux, exercer le pouvoir politique dans un territoire autonome et contrôler la rente économique qui en découle. C’est exactement ce qui s’est produit à partir de 2014 dans un vaste territoire situé entre l’Irak et la Syrie. Adnane Abou Walid Al-Sahroui (l’actuel chef de l’EIGS – NDLR) espère atteindre le même objectif dans cette zone dite des trois frontières. »

L’impasse militaire de l’opération « Barkhane »

De fait, les gouvernements locaux comme les parrains français de l’opération « Barkhane » paraissent totalement impuissants à endiguer ce cycle de la violence qui détruit le tissu économique, encourage la création de milices d’autodéfense et réduit à peaux de chagrin les espaces de coopération comme de libre circulation.

Pour compenser l’absence de solution politique et masquer l’impasse militaire de l’opération « Barkhane », Emmanuel Macron a convoqué ce mardi un conseil de défense consacré au Niger et à la lutte contre le coronavirus, tandis que l’ONG Acted annonce le dépôt d’une plainte à Paris pour tenter d’éclaircir les circonstances de cette attaque contre ses employés. Selon le cofondateur d’Acted Frédéric Roussel, il pourrait s’agir « a priori d’une attaque d’opportunité », l’ONG n’étant « pas une cible, que je sache », ajoute-t-il. Acted a pourtant été endeuillée à de multiples reprises au Nigeria, en Syrie, en Centrafrique ou en Afghanistan, où six travailleurs locaux avaient été abattus par balles dans une embuscade dans le nord-ouest, à la fin du mois de novembre 2013.

Marc de Miramon

 

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LA « NÉBULEUSE » EIGS

La plupart des spécialistes attribuent la tuerie commise au Niger au groupe « État islamique » dans le grand Sahara (EIGS), qui appelle à l’action violente contre tout ce qui s’apparente de près ou de loin à des ingérences étrangères en général, françaises en particulier. L’EIGS est pourtant lui aussi largement un produit d’importation, et l’islam qu’il prône, issu de l’école hanbalite, proche du wahhabisme saoudien, n’a en effet rien à voir avec l’islam malikite pratiqué dans sa zone d’implantation. Quant à ses liens réels avec l’organisation « État islamique », fondée en Irak par Abou Bakr Al-Baghdadi, ils demeurent difficiles à établir, au-delà des revendications opportunistes et de l’utilisation du « label EI ».

 

 

 

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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 07:47

 

La droite extrême, au pouvoir à La Paz depuis novembre 2019, peine à parachever son coup d’État, mais elle compte bien mettre hors la loi ses adversaires pour les priver d’élections.

La Bible brandie par Jeanine Añez lorsque, le 11 novembre 2019, elle prend le pouvoir à La Paz, deux jours après l’exil forcé d’Evo Morales, ne suffira pas… Depuis son installation « par intérim » au palais présidentiel, cette sénatrice d’extrême droite, méconnue avant le coup d’État perpétré dans la foulée de la publication d’un rapport de l’Organisation des États américains (OEA) dénonçant une fraude électorale généralisée – tombé à point nommé à l’époque, mais complètement démenti depuis par une expertise indépendante conduite par des chercheurs établis aux États-Unis (lire l’Humanité du 11 juin) –, a toutes les peines du monde à parachever son putsch. Soutenu directement par l’administration Trump et, à mots couverts, par l’Union européenne, le régime est en difficulté : alors que plusieurs sondages donnent Luis Arce et David Choquehuanca, le duo de candidats présenté par le Mouvement vers le socialisme (MAS, le parti d’Evo Morales), largement en tête, devant le candidat de centre droit Carlos Mesa et Jeanine Añez elle-même, les putschistes cherchent à gagner du temps avant l’organisation de nouvelles élections.

Une grossière propagande déjà démontée par Morales

La pandémie de Covid-19 leur a permis de repousser une première fois le scrutin pour la présidentielle et les législatives, prévu le 3 mai, et elle sert plus encore aujourd’hui à renvoyer la date des élections du 6 septembre au 18 octobre. Annoncé il y a une dizaine de jours, ce nouveau report a provoqué une grève générale, à l’appel de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) qui a organisé des blocages sur les grands axes routiers. Hier, depuis l’Argentine où il s’est installé, Evo Morales a, dans un geste d’apaisement, appelé les « dirigeants des forces sociales et le peuple » à « examiner » la proposition de cette date, « définitive, obligatoire et inamovible » du 18 octobre pour la tenue des élections. « Nous ne devons pas tomber dans le panneau des provocations qui ne visent qu’à déclencher la violence, incite l’ex-président sur Twitter. C’est seulement avec le peuple exerçant le pouvoir démocratique que nous pourrons résoudre pacifiquement la crise, et ça, cela nécessite des élections maintenant, avec une date définitive sur laquelle on ne reviendra pas. »

La bourgeoisie revancharde qui, derrière la figure d’Añez, a pris le pouvoir avec l’appui de l’armée en Bolivie, repasse à l’attaque sur un terrain bien connu désormais en Amérique du Sud : éprouvé au Brésil avec Lula, en Équateur avec Rafael Correa ou encore en Argentine avec Cristina Kirchner, le harcèlement judiciaire visant à empêcher ses adversaires de concourir aux élections. Lundi soir, le gouvernement bolivien a déposé une plainte contre Evo Morales, contre les candidats du MAS à la présidence et à la vice-présidence du pays, contre Carlos Huarachi, le secrétaire général de la COB, et huit autres proches. Le parquet les accuse de « terrorisme, génocide, délits contre la santé ».

Selon l’exécutif, les barrages routiers organisés dans tout le pays par les syndicalistes auraient empêché le transfert de vivres et de fournitures médicales, comme de l’oxygène, vers les principales villes, et provoqué la mort de 31 personnes contaminées par le Covid-19. Une grossière propagande déjà démontée par Morales : « La décision du gouvernement de facto d’emmener un convoi avec de l’oxygène de Santa Cruz à La Paz sur une route où il y a des blocages, lorsque c’est possible par d’autres itinéraires, est une provocation. »

Ces plaintes contre les dirigeants du MAS surviennent après une première procédure ouverte à la mi-juin par le Tribunal suprême électoral pour « fraude électorale » lors des élections de 2019. Une manière, là aussi, de préparer une interdiction pure et simple du parti de Morales qui serait ainsi privé d’élections. La mécanique à l’œuvre est limpide, mais l’Union européenne, si prompte à dénoncer le Venezuela de Maduro, continue de faire mine de croire à la fiction d’élections libres décidées par les putschistes boliviens. Haut représentant de l’UE pour les Affaires étrangères, Josep Borrell est loin de taper du poing sur la table, appelant à une « approche constructive et consensuelle pour parvenir à une véritable réconciliation nationale pacifique » et à des « élections pacifiques, crédibles, inclusives et transparentes ».

Thomas Lemahieu

 

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13 août 2020 4 13 /08 /août /2020 08:19

 

Il est d’autant plus difficile de quantifier le racisme en France que les données disponibles sont dispersées et souvent peu fiables. Si l’on enregistre manifestement une augmentation des actes racistes depuis 2018, la tolérance semble elle aussi en hausse, à rebours des discours dominants.

En 2017, 1,1 million de personnes déclaraient avoir subi au moins un acte raciste, soit 1 personne sur 45(1). En 2019, le ministère de l’Intérieur comptabilise 5 730 infractions(2) et la justice a mis en place en 2018 : 1 385 alternatives aux poursuites, poursuivi 985 personnes et prononcé 393 condamnations(3). Dire que le chiffre noir(4) est important est un euphémisme ! Les différences de dates entre ces trois données sont aussi un indicateur… Pour analyser le racisme en France, il faut croiser des données multiples qui ne mesurent pas la même chose.

 

Des sources diverses

La première série de données provient de l’auto-déclaration. En attendant les résultats de la nouvelle enquête « Trajectoires et origines » (TeO2), menée par l’INSEE et l’Institut national d’études démographiques (INED), en cours de réalisation, nous ne disposons que de l’enquête annuelle « Cadre de vie et sécurité », qui a pour objectif d’identifier le sentiment d’insécurité. Elle reste notre principale source en population générale avec 16 000 ménages répondant à l’enquête. Les questions précisent le caractère « raciste, antisémite, xénophobe » des injures subies depuis 2007, des actes de menaces depuis 2012, des violences physiques depuis 2016. Ce travail était commandé par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), qui vient d’être supprimé par le gouvernement, tout comme l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Il y a donc lieu de s’inquiéter de voir disparaître des données scientifiquement fondées. Mais casser les thermomètres n’est-ce pas un moyen de cacher l’échec d’une politique ?
Le second paquet de données se contente de mesurer l’activité des administrations. Pour le seul ministère de l’Intérieur, il existe trois sources de données. Il y a d’abord celles du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI). Les données collectées par ce service portent sur les procédures enregistrées par la police et la gendarmerie, sur la base d’une série d’infractions commises « en raison de la race, de l’origine, de l’ethnie ou de la religion », et transmises au parquet. Elles excluent par exemple les mains courantes. En 2019, les services de police et les brigades de gendarmerie ont enregistré 5 730 infractions de nature criminelle ou délictuelle. Après trois années consécutives de baisse pour ce contentieux (– 20 % entre 2015 et 2016, – 11 % entre 2016 et 2017 et – 4 % entre 2017 et 2018), une hausse de 11 % est enregistrée entre 2018 et 2019.

« Les réseaux sociaux sont les principaux supports de messages de haine. La majorité des signalements concerne les entreprises états-uniennes (Twitter : 8 376 signalements, Facebook : 2 066, Youtube : 761). »

Ensuite, il y a les données de la Plate-forme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements (PHAROS). Chargée de la criminalité sur Internet, elle est toujours limitée par le nombre d’enquêteurs (30) et les priorités données au terrorisme sur le Net qui ne représente que 2,68 % des signalements mais l’occupe beaucoup. En 2019, la PHAROS a reçu 228 545 signalements (contre 163 723 en 2018) dont 17 555 dans le domaine des discriminations, soit 7,68 % des signalements (8,75 % en 2018), sachant qu’il peut y avoir plusieurs signalements pour un même contenu. Les réseaux sociaux sont les principaux supports des messages de haine. La majorité des signalements concerne les entreprises états-uniennes (Twitter : 8 376 signalements, Facebook : 2 066, Youtube : 761).

Enfin, il y a les données du Service central du renseignement territorial (SCRT). On y trouve toutes les catégories d’actes, de crimes et de délits mélangés. Ces chiffres, qui sont utilisés tous les ans par le gouvernement à la fin-janvier, sont particulièrement sujets à caution. Ils ne prennent pas en compte la qualité du recueil des actes : il est parfois difficile de différencier ce qui relève du pur vandalisme, ou de sectes « satanistes », d’actes racistes. Les chiffres sont livrés brut et souvent de manière orientée : en janvier 2019, à l’annonce des données du SCRT, les média ont relayé une augmentation de 130 % du racisme en France. Ces chiffres portaient sur la catégorie des « autres actes racistes et xénophobes » et non sur la totalité des faits, ce qui ramène l’augmentation à « seulement » 38 %…

« L’ONDRP vient d’être supprimé par le gouvernement, tout comme l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Il y a donc lieu de s’inquiéter de voir disparaître des données scientifiquement fondées. »

De plus, une partie des faits sont rapportés par les associations issues des communautés. Or il n’y a pas d’organisation communautaire rom, le Conseil français du culte musulman (CFCM) est bien incapable d’avoir un observatoire efficace sur les actes antimusulmans. En revanche, les Églises chrétiennes font le travail et la communauté juive, est, elle, très bien organisée. En conséquence, il est donc fort probable que le chiffre noir des actes antisémites soit sensiblement plus faible que celui d’autres communautés peu ou pas organisées.

Après une tendance à la baisse des actes racistes continue entre 2015 et 2017, les chiffres communiqués depuis 2018 par le SCRT marquent une hausse qui concerne l’ensemble des catégories mesurées. Les actes antimusulmans enregistrent une hausse globale de 54 % sur l’année écoulée, soit 154 actes (contre 100 en 2018). Les actes antisémites comptabilisés ont connu une hausse de 27 %, passant de 541 en 2018 à 687 en 2019. Précisons que ces actes sont très majoritairement localisés en Île-de-France. Les autres actes, réunis sous la catégorie générique d’« actes racistes », enregistrent une hausse globale de 131 % (1 142 en 2019 contre 496 en 2018). Les populations noires (218 contre 137 en 2018, soit + 59 %) et arabes (213 contre 125 en 2018, soit + 70 %) restent les plus ciblées.

Pour le ministère de la Justice, les chiffres disponibles sont ceux de 2018. 6 603 affaires à caractère raciste ont été orientées par les parquets, comportant 6 107 personnes mises en cause. Ce qui représente une hausse de 6 % des affaires et 7 % des auteurs orientés par rapport à 2017. Parmi les 6 107 personnes mises en cause et orientées en 2018, près de 7 % étaient mineures et 178 mis en cause étaient des personnes morales. 54 % des 6 107 auteurs orientés par les parquets ont fait l’objet d’un classement sans suite, soit 3 305. 42 % des réponses pénales (985 personnes) se sont traduites par une poursuite devant les juridictions pénales et 58 % par une procédure alternative aux poursuites (1 385). Quant aux condamnations, le nombre de 393 en 2018 est inférieur à ceux des années précédentes (entre 440 et 510 de 2012 à 2017). Être condamné pour racisme relève donc de l’exception… Enfin, le chiffre noir est là aussi important parce qu’il n’est pas possible d’identifier toutes les affaires. Par exemple, si plusieurs circonstances aggravantes sont retenues, le logiciel du ministère permet uniquement de saisir le code « avec plusieurs circonstances aggravantes » ; il n’est donc que rarement possible d’identifier les circonstances aggravantes racistes en matière de violence.

 

La tolérance à l’autre

L’enquête du Système d’information et de vigilance sur la sécurité scolaire (SIVIS), mise en place à la rentrée 2007 dans l’Éducation nationale, est trop fragmentaire et ne permet pas d’analyser le phénomène en milieu scolaire. Ajoutons qu’il existe le baromètre du défenseur des droits et de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur les discriminations dans l’emploi.
Les dernières données sont celles de l’enquête annuelle menée depuis 1991 par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH). Cette enquête vaut surtout par la stabilité des questions posées depuis le début et par l’analyse des chercheurs. Pour des raisons budgétaires, cette enquête est remise en cause dans sa forme, ce qui va là encore conduire à casser le thermomètre…

« La minorité rom/tzigane n’est acceptée que par 35 % de la population : les Roms restent de très loin le groupe le plus rejeté, mais celui sur lequel il n’existe pas de données. »

Pourtant, l’enquête rompt avec le discours dominant : la tolérance à l’autre, au différent, n’a jamais été aussi forte que sur les trois dernières années en se stabilisant autour de 66 % ! Depuis trois ans, l’acceptation des minorités noires et juives se situe autour de 80 %, la minorité arabe de 70 % et celle des musulmans de 60 %… La minorité rom/tzigane n’est acceptée que par 35 % de la population : les Roms restent de très loin le groupe le plus rejeté, mais celui sur lequel il n’existe pas de données !

« Casser les thermomètres n’est-ce pas un moyen de cacher l’échec d’une politique ? »

Plus on va à l’école, plus on est jeune, plus on se situe à gauche et moins on est raciste et moins on rejette l’autre. La tolérance à l’autre est autour de 70 % pour les personnes nées après 1977 contre 60 % pour ceux nés avant 1955. Elle est de 75 % pour les titulaires de diplômes du supérieur contre 60 % pour les non-diplômés ! Et 73 % des gens de gauche sont tolérants contre 52 % à droite… Il y a donc toujours une différence entre droite et gauche ! L’enquête rappelle aussi que la perspective d’une « lutte vigoureuse » contre le racisme est partagée par plus de 75 % de la population. Plus de 9 Français sur 10 considèrent qu’il est grave de refuser l’embauche d’une personne noire qualifiée pour le poste et 60 % ne se déclarent « pas racistes du tout » !
Certes, la bataille contre le racisme n’est pas gagnée, un peu moins de 20 % de la population se reconnaît raciste, et il reste des gens qui pensent que le racisme biologique existe. Même si cela représente moins de 10 % de la population, c’est parmi ces personnes que les agressions, les insultes sont banalisées. Internet, les réseaux sociaux et certains média peuvent les relayer et ils savent qu’il y a peu de risques qu’ils soient condamnés…

« La perspective d’une “lutte vigoureuse” contre le racisme est partagée par plus de 75 % de la population. »

L’idéologie d’extrême droite agite le rejet de la différence, la peur de l’autre, elle rencontre une demande d’autorité de la population qui veut se protéger de la pauvreté, de la dérégulation et de la concurrence sauvage. C’est donc à la gauche de dessiner un monde qui allie la sécurité sociale intégrale, la qualité de l’emploi et de vie avec l’égalité, la défense des libertés pu­bliques et la fraternité. 

 

Alain Dru est membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Il représente la CGT à la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CHCDH) et au Conseil économique, social et environnemental (CESE).

 


1. Enquête annuelle « Cadre de vie et sécurité » – Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) – 16 000 répondants de 14 ans et plus de métropole.
2. Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) – Bilan 2019.
3. Ministère de la Justice – sous-direction de la statistique et des études du secrétariat général (SDSE-SG) – Tables statistiques du casier judiciaire national – direction des affaires criminelles et des grâces – pôle d’évaluation des politiques pénales (DACG-PEPP) – Données 2018 provisoires, derniers chiffres connus.
4. Les documents administratifs, policiers et judiciaires ne permettent pas de connaître le niveau exact de la criminalité, car ils ne peuvent tenir compte que des infractions qui ont été constatées ou pour lesquelles il a été porté plainte. Le degré de la criminalité réelle est évalué, sur cette base, par des suppositions, des estimations, des extrapolations ; c’est le chiffre noir de la criminalité. 

 

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13 août 2020 4 13 /08 /août /2020 07:58

 

Alors que la canicule frappe le pays, le gouvernement s’est contenté de lancer un énième numéro gratuit au lieu de prendre les mesures réglementaires qui s’imposent.

Un numéro vert pour « avoir toutes les réponses aux questions que l’on peut se poser ». La promesse formulée par le ministre de la Santé, Olivier Véran, lors du lancement en grande pompe du « Canicule info service » le 7 août, ne tient pas la route. Nous avons composé le 0800 06 66 66 pour savoir quelles mesures prendre en cas de panne de climatisation dans un open space où la température atteint les 35 °C. Au bout du fil, notre interlocuteur, qui semble presque découvrir la problématique, n’a qu’une chose à répéter : « Il faut bien s’hydrater. » Un peu léger en termes de prévention. Que peut-on faire si un salarié commence à avoir un petit coup de chaud ? « Si ce n’est pas grave, vous pouvez rappeler la ligne, si c’est un malaise, vous devez appeler le 15 », lance-t-il. Nous n’arriverons pas à arracher un conseil digne de ce nom.

« Un numéro vert ne remplace pas le personnel de terrain »

Rien d’étonnant pour Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et membre de la fédération CGT de la santé. « Ces numéros gratuits sont sous-traités à des plateformes téléphoniques, les personnes qui décrochent ne sont pas des spécialistes. Le gouvernement s’agite, envoie des circulaires dans des mairies… Pendant ce temps-là, les hôpitaux continuent de se débrouiller seuls. » Depuis la canicule de 2003, les principes de bon sens du type « évitez l’alcool » ou « mouillez votre corps » ont été largement adoptés par la population. Cet été, le gouvernement se contente juste de rappeler l’évidence couplée aux gestes barrières contre le coronavirus. Bien en deçà des besoins concrets. « Nous n’avons pas assez de médecins, d’infirmiers alors que nous sommes confrontés à l’arrivée de pensionnaires des Ehpad aux urgences, martèle Christophe Prudhomme. Un numéro vert ne remplace pas le personnel de terrain. Il faudrait, par exemple, que les patients qui ont des traitements lourds puissent joindre leur docteur pour les ajuster. J’ai vu une femme diabétique la semaine passée qui mangeait moins à cause de la chaleur et devait donc adapter son insuline. »

Au sein des entreprises, le gouvernement pourrait également décider de renforcer les dispositifs de protection. « Il n’y a rien de précis dans le Code du travail, souligne un inspecteur du travail. Il faudrait au moins indiquer une température maximale au-delà de laquelle les salariés ne peuvent pas travailler. L’État devrait avoir la possibilité de contraindre l’employeur. Mais c’est la même chose que pour le Covid : il préfère courir le risque qu’il y ait des morts plutôt que de forcer les patrons à agir. »

 

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13 août 2020 4 13 /08 /août /2020 05:59

 

Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, lors de la première lecture, j’avais eu l’occasion de présenter au nom de mon groupe une motion tendant à opposer l’exception d’irrecevabilité constitutionnelle, car ce texte remet en cause l’autonomie de la sécurité sociale.

Nous continuons à penser que ces deux projets de loi, organique et ordinaire, remettent en cause les fondements de la sécurité sociale. Cette étape supplémentaire vers une transformation de la « sécu » en filet de sécurité dépourvu de lien avec notre pacte social républicain est extrêmement grave.

Derrière ces textes de loi, nous avons en réalité deux lois budgétaires à examiner.

Tout d’abord, sur le transfert de 136 milliards d’euros à la Cades, nous contestons, avec la majorité du Sénat, le choix du Gouvernement de faire prendre en charge par cette caisse le financement d’un tiers de la dette des établissements de santé. Selon nous, la sécurité sociale n’a pas à assumer la dette des hôpitaux, qui provient principalement des investissements immobiliers.

En effet, lorsque le précédent gouvernement avait annoncé une reprise de la dette, il n’avait pas mentionné que la dette reprise serait transférée à la Cades.

La confusion que vous organisez, de plus en plus, entre le budget de l’État et celui de la sécurité sociale nous pose problème. Elle conduit en tout cas à un changement de l’organisation institutionnelle de notre pays, et cela mérite un débat plus poussé que celui que nous avons eu. La dette créée par la crise du covid-19 aurait dû appeler un débat budgétaire plus approfondi.

De la même manière, je rappelle notre opposition à la tentative de la droite sénatoriale d’insérer une « règle d’or » dans les comptes sociaux pour les prochains projets de loi de financement de la sécurité sociale.

Alors que nous avons pu constater l’importance de notre modèle de protection sociale lorsqu’il a fallu prendre en charge le chômage partiel des entreprises, mais également les faiblesses des hôpitaux auxquels on a imposé depuis vingt ans des budgets inférieurs aux dépenses, imposer une règle d’or reviendrait à sanctuariser l’austérité dans les dépenses sociales et donc à grignoter encore davantage sur les droits acquis.

En exonérant les entreprises du paiement des cotisations sociales, d’un côté, et en limitant les dépenses, de l’autre, vous allez réduire mécaniquement les prestations sociales versées dans notre pays. Alors même que l’Union européenne a décidé, face à la crise, de laisser de côté les déficits des États, la droite sénatoriale veut transposer le modèle européen d’austérité dans notre sécurité sociale.

Non seulement c’est complètement décalé, mais en outre, la droite sénatoriale devra assumer ce choix politique qui consiste à réduire les prestations de santé, les prestations familiales et les pensions de retraite et, plus généralement, l’ensemble des droits pour lesquels nos concitoyens ont cotisé. C’est elle qui sera responsable, demain, des lits supprimés, et des services fermés à cause de sa règle d’or !

Alors que le ralentissement économique entraîne une chute des rentrées de cotisations sociales, il y a urgence à dégager de nouvelles recettes plutôt que de fermer le robinet des prestations sociales.

Nous avons de nombreuses propositions de recettes, mais vous refusez d’ouvrir le débat sur l’efficacité des exonérations de cotisations sociales.

Plutôt que de faire peser le remboursement des 136 milliards d’euros sur les assurés sociaux par la contribution sociale généralisée (CSG) et la contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS), on aurait pu imaginer un financement de la perte d’autonomie par les entreprises, en particulier celles qui font des milliards d’euros de bénéfices sur le dos de nos aînés.

Le deuxième volet de la réforme est une véritable opération de communication.

Alors que la crise sanitaire a démontré l’importance d’une intervention publique pour les personnes en perte d’autonomie dans les Ehpad ou à domicile, vous proposez une cinquième branche de la sécurité sociale sous-financée, qui ne permettra pas de réduire le reste à charge des familles.

En effet, la perte d’autonomie des personnes en situation de handicap ou des personnes âgées devrait être prise en charge à 100 % par la sécurité sociale et gérée par la branche assurance maladie.

Selon nous, il y a véritablement urgence à créer un grand service public national de la perte d’autonomie et de l’accompagnement, incluant les établissements médico-sociaux et les aides à domicile, qui aurait vocation à revaloriser tous ces métiers effectués majoritairement par des femmes dans une grande précarité.

En 1945, gaullistes et communistes ont décidé de créer la sécurité sociale ; soixante-quinze ans plus tard, ce système a encore démontré toute sa pertinence.

 

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12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 12:43

 

 

Roland Nivet et Alain Rouy

Coporte-parole national du Mouvement de la paix et cosecrétaire national du Mouvement de la paix

L'Humanité 12 août 2020

Les armes nucléaires sont dangereuses pour la survie de l’humanité, juridiquement illégales, économiquement dispendieuses à travers le gaspillage de ressources qui privent l’humanité de moyens pour une sécurité humaine, physique, sanitaire, économique, écologique et sociale, enfin moralement inadmissibles et criminelles, comme l’a rappelé le pape à Nagasaki en 2019. Pour les Hibakusha (survivants d’Hiroshima et Nagasaki), dans un appel international soutenu par des millions de signatures, « aujourd’hui, l’humanité se trouve à la croisée des chemins. Ou nous sauvons notre planète bleue telle qu’elle est, avec tous ses êtres vivants, ou bien nous nous acheminons vers l’autodestruction. Les armes nucléaires pourraient éliminer l’espèce humaine, ainsi que toutes les autres créatures vivantes ».

Le danger est d’autant plus grand que des traités limitant la course aux armes nucléaires sont remis en cause par les États-Unis, suivis par la Russie. Grâce aux mobilisations, le vote à l’ONU, en 2017, par 122 États, d’un traité d’interdiction des armes nucléaires (Tian) a ouvert la voie vers leur élimination. Déjà 40 États ont ratifié ce traité qui entrera en vigueur après 50 ratifications. Il permettra la mise en œuvre de l’article 6 du TNP qui prévoit leur élimination (1). Pourtant, la France persiste dans la modernisation de ses armes nucléaires, en violation du TNP. Les tests de nouveaux missiles nucléaires à 150 millions d’euros l’unité, en pleine crise sanitaire, alors que les moyens manquaient pour sauver des vies, ont constitué un acte révoltant caractéristique de l’obstination du président. Il persiste dans ce jeu suicidaire de la dissuasion nucléaire qui favorise la prolifération qu’il entend étendre à toute l’UE. Car, comment interdire aux autres des armes jugées, à tort, nécessaires pour notre propre sécurité ? Cette obstination est surdité face à l’opinion des Français qui, à 78 %, sont pour le désarmement nucléaire et à 68 % pour la ratification du Tian par la France (2).

La réconciliation franco-allemande démontre que ce n’est pas la bombe qui est facteur de paix, mais des volontés politiques de paix. L’aspiration des peuples à une sécurité humaine montre la possibilité de gagner des avancées en faveur « d’un monde plus sûr car plus humain et plus juste ». Ce monde, dégagé des règles de la mondialisation néolibérale, ne se construira qu’à travers la démilitarisation des relations internationales, la diminution des dépenses militaires (1 917 milliards de dollars en 2019), la réalisation des objectifs du développement durable, la défense du climat et l’élimination des armes nucléaires dont l’utilisation même involontaire générerait un hiver nucléaire pouvant détruire toute vie sur Terre. Oublier cela nous condamnerait aux errances « des jours d’avant la pandémie » sous la pression d’un lobby militaro-politico-industriel.

(1) Ratifié par 191 États et entré en vigueur le 5 mars 1970. (2) Sondage Ifop 2018.

 

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12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 06:03

 

Le phénomène de l’esclavage, central dans l’histoire des États-Unis, est étroitement lié au racisme. Pour en rendre compte de façon matérialiste, il convient cependant de ne pas prendre l’effet pour la cause. Ce sont les exigences propres au développement de la production capitaliste qui permettent d’expliquer le développement de l’esclavage, dont la dynamique raciste constitue la conséquence bien plutôt que le moteur.

On peut, en schématisant un peu, opposer deux interprétations du racisme. Une interprétation idéaliste qui le fait dériver d’une idée, d’une disposition psychologique des « Blancs » : « un certain genre de complexe de supériorité propre à l’homme blanc où qu’il se trouve », estime par exemple Stokely Carmichael. Le réel historique est déduit de ce que les individus ont à l’esprit : leur mentalité d’un autre âge ou leur tare mentale par exemple. Le racisme est l’expression d’un retard intellectuel d’une frange de la population. La lutte antiraciste vise alors prioritairement à la réforme des consciences et à l’éducation des individus.

« C’est la recherche du profit, la dynamique du capital, qui explique l’esclavage et donc ultérieurement la “race”. »

 

Interprétation matérialiste du racisme

L’interprétation matérialiste part au contraire de processus historiques lourds et de longue durée. C’est ce que dit Eldridge Cleaver, militant des Black Panthers : « Nous avons […] à faire face à la fois à l’exploitation et à l’oppression raciale ». Et il ajoute, précision décisive, concernant l’oppression raciale : « Nous avons conscience que nous avons été opprimés parce que nous sommes noirs, même si nous savons que cette oppression a pour but l’exploitation. » L’oppression raciale renvoie elle aussi, selon des modalités propres cependant, à l’exploitation du travail, c’est-à-dire au capitalisme. Où l’on retrouve, aux États-Unis, derrière la « race », à l’origine même de la « race », l’exploitation du travail des esclaves. Ainsi, les Africains n’ont pas été mis en esclavage à cause de leur couleur de peau, « comme si », écrit l’historienne Barbara Fields, « la principale affaire de l’esclavage était la production de la suprématie blanche plutôt que la production de coton, de sucre, de riz et de tabac » (Racecraft, The Soul of Inequality in American Life) ; les Blancs ne les ont pas asservis parce qu’ils étaient racistes. C’est la recherche du profit, la dynamique du capital, qui explique l’esclavage et donc ultérieurement la « race ». Il faut partir du fait de l’esclavage et expliquer ensuite les raisons de la « racialisation » progressive de l’esclavage.

 

Évolution de l’esclavage vers le seul esclavage noir

La thèse évoquée brièvement par Cleaver est celle que développait Eric Williams dans son livre Capitalisme et esclavage (1944, Présence africaine, 1998). L’esclavage ne dérive pas du racisme mais des exigences inhérentes au mode de production capitaliste. Le racisme n’apparaît qu’en un second temps : « Une déformation raciste a été donnée à ce qui était fondamentalement un phénomène économique », écrit Williams. Il faut se préserver de l’inversion idéologique consistant à transformer le dérivé en moteur de l’histoire. « L’esclavage n’est pas né du racisme. Le racisme a plutôt été la conséquence de l’esclavage. »

« “Les Noirs ne pouvaient pas facilement s’échapper sans être reconnus”, tandis que les serviteurs blancs pouvaient se fondre plus facilement dans la société et y disparaître.  »

À l’origine, les Africains, aux États-Unis comme dans les Antilles britanniques ou françaises, furent mis en esclavage à côté de toute sorte d’autres populations blanches : vagabonds de l’Angleterre des Tudor, « sauvages » Irlandais, protestants indésirables dans le royaume de France, bagnards, etc. Ce n’est qu’au cours du temps que l’esclavage s’est transformé au point de ne concerner que les Noirs. Mais pour quelle raison ? Les explications historiques sont nombreuses. Pour Eric Williams, le motif est plutôt économique. Les cultures, nouvellement apparues, du sucre, du tabac et du coton, exigeaient de vastes plan­tations et une grande quantité de main-d’œuvre, qu’on trouvera plus facilement et à meilleur prix en Afrique qu’en Angleterre. « Enlever des hommes en Angleterre était plus difficile que de les enlever en Afrique. » En conséquence, écrit Williams, la raison d’être de l’esclavage est « économique, et non raciale, liée non pas à la couleur du travailleur, mais au bas prix de son travail ». Pour C. L. R. James, qui analyse la révolution des esclaves à Saint-Domingue, « s’ils [les esclavagistes] prenaient des Noirs ce n’était d’ailleurs pas parce qu’ils étaient noirs ou barbares, car les premières lois édictaient les mêmes règlements pour les engagés noirs et blancs ». Les colons de Saint-Domingue, estime l’auteur des Jacobins noirs (1938, éditions Amsterdam, 2017), se reportèrent sur les Noirs parce que « les Blancs ne supportaient pas le climat ». Pour John Hope Franklin (De l’esclavage à la liberté. Histoire des Afro-Américains, 1947, Éditions caribéennes, 1984), c’est notamment pour des raisons disciplinaires qu’aux États-Unis, l’esclavage s’est focalisé sur les Noirs : « Les Noirs ne pouvaient pas facilement s’échapper sans être reconnus », tandis que les serviteurs blancs pouvaient se fondre plus facilement dans la société et y disparaître. En résumé : l’esclavage précède la « race » et non l’inverse, l’esclavage n’obéit pas d’abord à une logique raciale, mais il va la produire. Il faut donc se garder de racialiser l’esclavage en le faisant dériver des catégories qui ne peuvent exister sans lui. La question de la couleur n’est apparue qu’en un second temps. Ainsi le capitalisme ne produit pas seulement la classe, il produit aussi la « race ». Il est vecteur de plusieurs formes de domination : exploitation économique, mais aussi oppression raciale. Se référer centralement au capitalisme, ce n’est donc pas oublier la « race » et ne voir que la classe. C’est voir les deux.

« Se référer centralement au capitalisme, ce n’est donc pas oublier la “race” et ne voir que la classe. C’est voir les deux. »

La lecture matérialiste liant capitalisme, esclavagisme et racisme n’implique aucune naïveté mécanique du type : « Abolissons le capitalisme, le racisme disparaîtra du même coup. » Dans l’édition du 22 novembre 1969 du journal The Black Panther, on trouve la précision suivante : « Le Parti des Black Panthers n’a jamais prétendu que si le socialisme était instauré en Amérique le racisme disparaîtrait automatiquement. Ce sont certains adversaires du parti, notamment Stokely Carmichael, qui ont prétendu que nous défendions cette thèse. En fait, ce que nous disons, c’est que dans une société socialiste, les conditions sont beaucoup plus propices à l’élimination du racisme. » On est loin de la mythologie d’un grand soir révolutionnaire abolissant magiquement les dominations. On ne sort de ces dernières que progressivement et à la condition de disposer de cadres politiques et économiques favorables. 

 

Florian Gulli est philosophe. Il est professeur agrégé au lycée Jules-Haag de Besançon.

 

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12 août 2020 3 12 /08 /août /2020 05:57

 

Censé permettre aux entreprises de sortir la tête de l’eau, ce texte promulgué durant la pandémie sert au contraire de marchepied pour licencier à bas coût.

Alexis Mulliez assis sur un fauteuil représentant… un salarié d’Alinéa. Cette caricature affichée sur le magasin d’ameublement de Beaucouzé, dans la banlieue d’Angers (Maine-et-Loire), en dit long sur le ressentiment ambiant. Depuis fin juillet, aux quatre coins de la France, des employés de l’enseigne manifestent leur colère contre la proposition de reprise déposée par leur propre dirigeant pour sa société placée en redressement judiciaire mi-mai. 1 065 emplois sur 2 000 seraient conservés.

Effacer ses dettes et réduire ses effectifs.

Un projet rendu possible par la promulgation le 20 mai dernier d’une ordonnance d’adaptation des droits des entreprises en période de Covid. L’article 7 permet ainsi de faciliter la reprise pour le dirigeant actuel si celui-ci est le mieux positionné. Le tribunal et le ministère public sont censés veiller à ce que le plan de cession ne soit pas seulement l’occasion pour le débiteur d’effacer ses dettes et de réduire ses effectifs. C’est là que le bât blesse chez Alinéa. Comme le résume Ingrid Seillery, secrétaire CGT du CSE central : « Alexis Mulliez a généré 60 millions d’euros de dettes par an depuis son arrivée en 2017, lui-même reconnaît qu’il a fait des erreurs ! Je ne suis pas contre cette ordonnance, mais cela doit servir aux petites sociétés. Les Mulliez, ce sont 32 milliards d’euros de fortune en 2019, et ils refusent de mettre un centime pour le plan social alors que nous sommes tous smicards ! Nous sommes aussi loin du compte en termes de préservation de l’emploi évoquée par ce texte. » Le tribunal de commerce de Marseille statuera le 31 août si cette offre, la seule en lice à ce jour, est solide.

De son côté, Orchestra Prémaman, enseigne de vêtements pour enfants en redressement judiciaire depuis fin avril, est l’un des premiers à avoir exploité ce filon. Le 19 juin dernier, le tribunal de commerce de Montpellier s’est prononcé en faveur du fondateur de la marque, Pierre Mestre, et de sa nouvelle société, NewOrch, pour la reprise de 1 110 contrats de travail. « C’est clairement un moyen d’éponger ses 650 millions d’euros de dettes. Les difficultés de l’entreprise n’ont rien à voir avec le Covid, c’est scandaleux ! » s’indigne maître Ralph Blindauer, avocat du CSE. Avant, racheter son entreprise était théoriquement interdit par l’article L.642-3 du Code du commerce mais des dérogations restaient possibles. Il fallait convaincre le procureur de la République de son bien-fondé. Désormais, la procédure est accélérée : c’est devant le tribunal qu’une requête est déposée. Avec les questionnements que cela soulève. « Le tribunal de commerce se retrouve à statuer : des hommes d’affaires locaux jugent des affaires locales. Cela ressemble à un petit arrangement entre amis », glisse l’avocat. Si la colère est grande chez les salariés, c’est que l’offre concurrente du Saoudien Al Othaim conservait autant d’emplois mais avec un dossier plus solide financièrement.

Face à cette décision, les élus du CSE ont donc fait appel, notamment sur l’interprétation problématique de cette ordonnance. « Il y a une ambiguïté. Le texte devrait préciser que le patron peut reprendre son entreprise uniquement dans le cas où il n’y a pas d’autres offres. Là, il y a un dévoiement de la loi », explique maître Blindauer. L’audience du 3 septembre devrait permettre de dénoncer une nouvelle fois cette faille. D’autres sociétés pourraient se dépêcher de s’engouffrer dans la brèche avant l’expiration de cette disposition d’urgence le 31 décembre 2020.

Cécile Rousseau

 

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