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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 05:35

« Déçu » par Mélenchon en 2017, Fabien Roussel veut être le « candidat des jours heureux ».
Le secrétaire national du Parti communiste publie le 2 septembre Ma France (Le Cherche midi).

 

Être communiste en 2021, qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est tenir compte de la crise que nous vivons, donc dire qu’il nous faut sortir du système qui privilégie l’argent et la compétition, pour remettre l’humain et la planète au cœur de notre projet de société.

C’est pour ça que je consacre un chapitre de mon livre au « communisme durable », loin du cliché du productivisme. L’idéal communiste bat toujours !

L’idéal communiste bat toujours !

 

Vous proposez dans ce livre un « pacte pour la jeunesse ». C’est-à-dire ?

Un axe fort de ma campagne sera la priorité donnée à l’éducation de nos enfants, parce que je veux la jeunesse la mieux formée du monde.

En cinq ans, je veux embaucher 90.000 enseignants, avoir des classes de 20-25 élèves maximum à tous les niveaux, construire écoles, collèges et lycées, et allonger les temps d’enseignement.

 

Vous souhaitez aussi une « sécurité sociale professionnelle »…

C’est un nouveau service public de l’emploi qui garantit à chacun un salaire en échange d’un travail ou d’une formation.

Tout l’opposé du revenu universel, par exemple !

Parce que je souhaite sortir la France de la spirale du chômage et des aides sociales.

 

Que prônez-vous pour pérenniser notre système de retraites ?

Au pouvoir, je garantirais un droit à la retraite à 60 ans à taux plein, soit dès 37,5 années de cotisation, en prenant en compte les années d’études, mais aussi la pénibilité.
Le financement de notre système devra aussi reposer sur les revenus financiers, aujourd’hui exonérés de toute cotisation, soit 30 milliards d’euros.

Avec moi, le capital participera au redressement du pays.

 

Après l’annonce de votre candidature, vous mettiez l’accent sur la sécurité, mais vous n’y accordez pas de chapitre dans votre livre…

Parce que mon parti pris pour la France, c’est le travail.

Mais je continuerai à faire des propositions sur le droit à la sécurité.

La droite et l’extrême droite nous donnent des leçons, alors que ce sont eux qui privatisent la police, qui créent l’insécurité dans nos villes, qui instillent le poison de la division, qui suppriment des moyens aux forces de l’ordre.

Mon parti pris pour la France, c’est le travail

 

Vous prônez, contre le changement climatique, des « mesures drastiques ». Être communiste et écologiste, est-ce possible ?

Je suis un écolo-coco, un pragmatique qui veut tenir l’objectif d’une empreinte carbone nulle en 2050.
Pour ça, il n’y a pas trente-six solutions.

L’énergie nucléaire est incontournable, comme l’hydroélectrique.

Il faut modifier nos modes de production, notamment en donnant aux travailleurs un droit d’intervention sur la gestion de leur entreprise, sur les modes de production, sur l’utilisation des richesses créées pour faire respecter la dignité humaine, les droits sociaux et la planète.
On a aussi à mener le chantier immense de la rénovation des logements, et celui de l’accompagnement de nos agriculteurs.

 

Pourquoi, dès lors, ne pas vous allier aux écologistes pour 2022 ?

Supprimer les centrales nucléaires, ouvrir les barrages hydroélectriques à la concurrence, s’inscrire dans les traités européens comme le veut Yannick Jadot ne nous permettra pas de réaliser nos objectifs de réduction des gaz à effet de serre.

Les écologistes qui n’affrontent pas les logiques capitalistes ne sont pas crédibles pour tenir nos engagements environnementaux.

 

Pourquoi ne pas soutenir Jean-Luc Mélenchon, comme en 2017 ?

Nous avons été déçus que cette force donnée à Mélenchon, ces 19,58% des voix, ne se traduise ni par un nombre bien plus important de députés, ni par une force populaire à même de mener d’autres combats.

Comme je l’écris dans ce livre, si nous, communistes, avions fait 20%, nous ne les aurions pas utilisés pour dire « c’est moi l’opposition », mais pour un rassemblement de la gauche, comme nous le faisons dans nos villes.

 

Mais en postulant seul, ne mettez-vous pas à mal ce rassemblement ?

C’est l’élection présidentielle, très personnalisée, qui veut ça.

Mais je reste partisan d’un dialogue entre les forces de gauche pour mener des combats ensemble et faire élire une majorité de députés communistes, Insoumis, écologistes et socialistes à l’Assemblée nationale en 2022.

Je reste partisan d’un dialogue entre les forces de gauche pour mener des combats ensemble

 

Les sondages ne vous créditent jamais de plus de 5% des voix… Quel est le sens de votre candidature ?

Si j’arrive en tête à gauche, ça donne du poids aux communistes pour les législatives, pour une majorité à l’Assemblée véritablement ancrée à gauche.

Mais au-delà de la gauche, je suis le candidat des jours heureux, de l’humain d’abord.
Je sais que j’ai un déficit de notoriété, mais j’apporte du neuf.

Que les Français découvrent nos idées ! Je leur fais confiance pour créer la surprise.

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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 05:58

De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

« La bataille de Fontenoy » est une pièce en un acte, sous-titré « Théâtre aux armées ». Les personnages représentés, et moqués, sont Paul Déroulède, Édouard Herriot, Joffre, Clemenceau, Raspoutine, Poincaré, Nicolas II (joué par Prévert lui-même), il y a là aussi un poilu de 14. Il y est question de chasse aux déserteurs, de marchands de canon, du Comité des Forges (Krupp, Schneider) ; on fustige le sabre et le goupillon. La première est donnée devant le IIe congrès de la Fédération du Théâtre ouvrier (FTOF) et « La bataille de Fontenoy » restera le spectacle le plus souvent joué par le groupe Octobre dans des cafés, des guinguettes, des préaux d’école jusqu’en 1935. Comme souvent, dans un même spectacle d’Octobre, on peut passer du pathétique au comique, de la farce au drame. Rendant compte de cette pièce, un journaliste de L’Écho de Paris, pourtant hostile à la troupe, évoque ainsi l’enthousiasme suscité par Octobre : « Les acteurs parlaient faux et étaient grimés à la va-comme-je-te-pousse, mais la joie et la foi des spectateurs suppléaient à ces imperfections. Un gosse en particulier, assis près de moi, récitait chaque réplique un tiers de seconde avant le comédien qui en était chargé. »

On est en janvier 1933. Le 30 janvier le chancelier Hindenburg confie la chancellerie à Hitler. Le groupe Octobre réagit immédiatement. Dans les heures qui suivent l’annonce de cette nomination, Jacques Prévert écrit le texte « L’avènement d’Hitler » que la troupe répète et joue salle Bullier - un ancien bal mobile - le 31 janvier ! Un texte concocté, écrit, répété et joué en 24 heures ! Il se termine ainsi :

(Face à la crise)

« Le bourgeois pleure des larmes et grince des dents / Il devient de plus en plus méchant / Comme ce grand homme mythologique / Qui n’était sensible qu’au talon / Le bourgeois n’est sensible qu’au fric / Même quand on lui joue du violon / Il tuerait bien tout le monde pour garder sa maison / Mais il ne peut pas tuer lui-même / Il faut qu’on croit qu’il est bon / Alors il cherche un homme / Comme Diogène / Alors il trouve un homme / Au fond d’un vieux tonneau de peinture / HITLER… HITLER… HITLER… / L’homme de paille pour foutre le feu / Le tueur, le provocateur… / On présente d’abord le monstre en liberté / On le présente aux ouvriers / « C’est un ami, presque un frère / Un ancien peintre en bâtiment » / Le moindre mal, quoi / C’est moins dangereux qu’un général / Un ancien peintre en bâtiment / Et maintenant / Les quartiers ouvriers sont peints couleur da sang. »

Ce spectacle s’ouvre sur une revue de presse, une méthode que Prévert utilise assez systématiquement, où il fait le tour de l’actualité, française ou mondiale, une sorte de revue de presse théâtralisée. Jacques Prévert est un homme indigné par la laideur et la violence du monde, il compose en cette année 1933, de plus en plus et de plus en plus vite, des saynètes, des sketches comme « Le père Noël » ou « Un drame à la cour », plus particulièrement conçu pour Bussières, dit Bubu. Les spectacles attirent un public populaire, des intellectuels de plus en plus nombreux s’y intéressent. Parfois André Gide est dans la salle. Cette même année 1933, deux procès retentissants mobilisent l’opinion progressiste, et Octobre réagit. Aux USA, neuf Noirs sont accusés à tort du viol de deux Blanches et se voient menacés de mort. Prévert écrit, et Octobre joue, « Sauvez les nègres de Scottsborough ».  

« Ne laissez pas vos frères noirs aller sur la chaise électrique / Serrez les rangs / Serrez les poings / Un assassinat se prépare / Tous contre l’impérialisme mondial / Toutes les races / Une seule couleur : / Rouge !... »

En Allemagne les nazis font la chasse aux communistes ; les fascistes organisent un procès « exemplaire », mettant notamment en cause Georges Dimitrov, mais l’accusé se fait accusateur. Le mouvement de solidarité un peu partout dans le monde est puissant. Dans « La tête sur les épaules », Jacques Prévert prend la défense de Dimitrov, de Thaëlmann et de leurs camarades. 1933 est marqué aussi par de puissants mouvements de grève. On parle de près de 100 000 grévistes. Le mouvement le plus spectaculaire se passe, en mars, chez Citroën ; le groupe Octobre va y jouer un rôle marquant.

 Gérard Streiff

 

 

 

 

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8 août 2021 7 08 /08 /août /2021 05:56

Via le Département d’Etat et l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), le budget prévu par Washington en 2022 pour des « programmes de démocratie » destinés à Cuba atteindra 20 millions de dollars, soit le même niveau de financement qu’en 2021. A charge pour des organisations non gouvernementales (ONG) locales de relayer cette action « interventionniste » sur le terrain.
Censées représenter la « société civile », toutes les ONG ne sont pas à mettre dans le même sac ou sur le même plan. Il n’en demeure pas moins que, au cours des dernières années, nombre d’entre elles, ainsi que leurs financements, ont été mis en cause par les gouvernements d’Hugo Chávez et Nicolás Maduro (Venezuela), Rafael Correa (Equateur), Evo Morales (Bolivie), Andrés Manuel López Obrador (Mexique), pour ne citer qu’eux. Elles se trouvent actuellement au cœur de la violente polémique qui oppose les Etats-Unis, l’Union européenne et leur sphère médiatique au gouvernement nicaraguayen de Daniel Ortega [1].

Au nom de l’Internationale des peuples anti-impérialistes, l’ex-président hondurien de centre gauche Manuel Zelaya, renversé en 2009 par un coup d’Etat, s’est récemment exprimé sur la question.

 

A partir des années 1980, avec l’avènement du modèle d’exploitation néolibéral, sont apparues des organisations qui, en théorie, étaient censées combler le vide qui se créait naturellement entre la sphère publique et la sphère privée. Semblant au départ impartiales, ces organisations non gouvernementales (ONG) sont devenues par essence des agents politiques autoproclamés de la société civile qui légitiment l’essor impétueux de la mondialisation et du marché. En Amérique latine, avec l’arrivée de gouvernements progressistes via les élections, comme dans le cas du triomphe électoral de Daniel Ortega et de la révolution sandiniste avec plus de 70 % des voix [2], ces organisations ont orienté leur activité vers le contrôle stratégique et politique de la société, avec pour objectif ce que, aux Etats-Unis, elles appellent par euphémisme un « changement de régime ».

La structure fonctionnelle érigée au « sommet », que ce soit par les Etats-Unis ou l’Europe, utilise quelques fondations opulentes pour alimenter toute la machinerie des ONG. Les plus importantes de ces fondations fournissent environ 80 % de tous les fonds gérés dans le monde par ces organisations. Dans la plupart des cas, les fondations mères n’ont pas de relation directe avec les bénéficiaires, qui fonctionnent comme opérateurs locaux des fonds reçus. Un réseau constitué par des agences de coopération internationale telles que l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), l’Institut national démocrate (NDI), la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED), l’Institut républicain international (IRI) et d’autres agences gouvernementales occidentales financent des actions d’intervention visant principalement et prétendument à la « réduction de la pauvreté », au renforcement des « valeurs démocratiques », à la gouvernance, aux « droits de l’homme », à la transparence, la justice et la bonne gestion des finances publiques.

Du réseau susmentionné se déploient des centaines d’ONG qui saturent la vie politique de la société, créant une sorte d’Etat parallèle piloté par de grands médias et réseaux ; devenus artificiellement des protagonistes de la vie politique, ceux-ci tentent de saper l’action des gouvernements progressistes ou d’empêcher la montée au pouvoir de projets de gauche revendiquant la participation de la société et de l’Etat contre la tromperie du marché.

Cet immense réseau tentaculaire des pouvoirs factices se charge de promouvoir un agenda caché et spécifique défini par l’orientation qu’ils veulent voir adoptée par l’opinion publique. Au Nicaragua, ils promeuvent sans vergogne les politiques que l’Hégémon exige. Il n’est donc pas étrange qu’au Honduras, en 2009, ils aient activement soutenu le coup d’Etat, toujours sous couvert d’un discours anticommuniste de défense de la démocratie.

Dotées d’importantes ressources, ces organisations se consacrent à dire à l’Etat ce qu’il doit faire, jusqu’à devenir des agents de dé-légitimation de la politique ; pourtant, en se prononçant contre les mouvements de libération socialistes, elles adoptent de fait, au sens strict, une attitude de caractère politique.

De façon tout aussi perverse, elles se consacrent à la déstabilisation de tout gouvernement populaire qui, en Amérique latine, n’accepte pas de se soumettre aux diktats ou aux intérêts géostratégiques des faucons de Washington. Dans ce but, et en dépensant des ressources importantes, elles alimentent des réseaux de supposés mécontentements destinés à la construction d’images négatives des dirigeants.

Depuis la première décennie du XXIe siècle, ce système bien articulé de « smart power » s’est spécialisé dans la promotion et l’organisation de « révolutions de couleur ». Celles-ci ne sont rien d’autre que des « protestations populaires contrôlées » visant à un changement de régime et à l’imposition d’une administration docile, au service des intérêts des sociétés transnationales. Significatives sont les participations de la Fondation Ford et plus spécifiquement de George Soros, qui a accumulé de l’expérience dans les pays d’Europe de l’Est après la chute du bloc soviétique et a joué un rôle clé dans les fameux « printemps arabes », dont certains, dans tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, ont fini par renforcer l’existence de groupes extrémistes tels que l’Etat islamique.

En Amérique latine, l’activité de ces organisations va du Mexique, où elles s’opposent au gouvernement de la Quatrième transformation, à l’Argentine, où elles participent au travail minutieux de discrédit de l’administration péroniste. Ces derniers temps, leur principale attaque a été dirigée contre les pays de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), essentiellement le Nicaragua, le Venezuela, la Bolivie et Cuba.

Dans ces pays, elles ont été jusqu’à organiser des soulèvements violents, qui ont coûté la vie à de nombreux innocents. Le cas de Cuba est particulier, car les conditions existantes du blocus ne permettent pas le flux de ressources qu’elles utilisent dans les autres pays mentionnés. En ce qui les concerne, et sur leurs territoires, le Venezuela et la Bolivie ont neutralisé [NDLR : partiellement] l’opération de ces ONG qui utilisent généralement une façade d’organisation humanitaire.

Actuellement attaqué, le Nicaragua vit une situation similaire à celle qui a précédé les violentes émeutes organisées en 2018 par une opposition politique dépourvue de capacité organique, mais qui a bénéficié d’importantes ressources externes pour créer le sentiment d’une chute imminente du gouvernement démocratique. Cette fois, le nouveau « Plan Condor électoral » américain a été anticipé [par les autorités sandinistes], notamment du fait de l’injection de ressources considérables destinées à provoquer un boycott du scrutin de novembre prochain. Ces efforts visent à rehausser le profil politique de l’opposition et à empêcher une nouvelle victoire populaire du sandinisme. A cette fin, ils utilisent l’agenda médiatique qui, par sa tendance à la génuflexion, leur permet de passer de grands défenseurs du processus électoral aujourd’hui à porte-drapeaux de la suspension de l’élection demain, si son résultat ne favorise pas leurs intérêts.

L’Internationale des peuples anti-impérialiste réprouve l’évidente agression conservatrice de Washington contre le peuple du Nicaragua et se déclare solidaire de la Révolution sandiniste, dirigée par le « comandante » Daniel Ortega.

Internationale des peuples anti-Impérialistes
Manuel Zelaya (président)
Lois Perez Leira (secrétaire exécutif)

Source : https://www.el19digital.com/articulos/ver/titulo:117944-las-ong-y-el-nuevo-plan-condor-para-america-latina

 

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7 août 2021 6 07 /08 /août /2021 05:55

Au Nicaragua, la spirale répressive “décapite” l’opposition », titre Le Monde (17 juin 2021) en évoquant l’arrestation de treize dirigeants « à quatre mois de la présidentielle ». Le nom du support est purement anecdotique : qu’ils soient de droite, de gauche, du centre ou même qu’ils professent le « tout en même temps », la quasi totalité des médias, à la manière d’un « parti unique », publient quasiment la même chose pour dénoncer la « criminelle dérive du régime de Daniel Ortega ». Une telle unanimité devrait mettre la puce à l’oreille. Soit le Nicaragua est effectivement devenu « le Goulag centraméricain » du quotidien espagnol El País (27 juin), soit ce surprenant consensus relève d’une abstraction perversement (ou paresseusement) plaquée sur la réalité.

Héritier de la lutte de libération contre la dictature d’Anastasio Somoza (1979) puis de la résistance à la guerre de basse intensité qui lui fut imposée par Ronald Reagan (1981-1989) et George H.W. Bush (1989-1993), le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) est revenu au pouvoir, par les urnes, depuis 2007, en la personne d’Ortega. Sans faire de miracles, et dans le cadre d’une politique pragmatique, avec ses bons et ses moins bons côtés, celui-ci a sorti les Nicaraguayens les plus modestes du long cauchemar dans lequel la droite néolibérale les avait plongés depuis l’arrivée à la présidence, en 1990, de la carte de Washington, Violeta Chamorro. Raison pour laquelle, à deux reprises, Ortega a été réélu avec, de plus, une majorité sandiniste confortable à l’Assemblée.

Même s’il ne l’a pas encore officiellement annoncé, tout un chacun présume qu’il se présentera en novembre prochain à sa propre succession (à l’image d’un Helmut Kohl ou d’une Angela Merkel demeurés durant seize années au pouvoir outre-Rhin). Toutefois, pour ne pas déroger à ce qui devient une sale manie au sein de la droite continentale, l’opposition « nica » dénonce par avance une « farce électorale ». Ce bien que tous les sondages donnent l’actuel chef de l’Etat vainqueur (quelle que soit l’orientation politique de l’institut, parmi lesquels CID Gallup, qui les a menés à bien). D’où la poursuite d’une obsession : comment, et par quels moyens, se débarrasser du sandinisme et d’Ortega ?

L’opposition a tenté de le faire en 2018 par la violence. Sans résultat concret, sauf un très lourd bilan : 220 morts, dont 22 policiers et 48 sandinistes, d’après la Commission de la vérité gouvernementale. Contrairement à ce que prétend le pouvoir sandiniste, il ne s’est pas agi d’une tentative de « coup d’Etat ». Pour qu’il y ait « golpe », il faut qu’une ou plusieurs institutions de l’Etat – Forces armées, Police, Justice, Parlement – participent au renversement du président – comme au Venezuela d’Hugo Chávez en 2002 (factions militaires), au Honduras de Manuel Zelaya en 2009 (Parlement, Cour suprême de justice, Armée), au Paraguay de Fernando Lugo en 2012 et au Brésil de Dilma Rousseff en 2016 (Parlements), dans la Bolivie d’Evo Morales en 2019 (Police, Armée) – avec une contribution plus ou moins discrète de l’USG (US Government)...

Pour en revenir à 2018, toutes les institutions sont demeurées loyales au pouvoir légitime, preuve, s’il en était besoin, de la solidité du système démocratique au Nicaragua. En revanche, il y a bien eu tentative de renversement extraconstitutionnelle du président élu. Ce que l’on a généralement dépeint sous le vocable de « manifestations pacifiques » avait toutes les caractéristiques d’une rébellion anti-démocratique menée par le biais d’une violence de caractère insurrectionnel. A laquelle se sont opposés, de façon tout aussi rugueuse, le pouvoir et sa base sociale sandiniste – mouvement de masse organisé, endurci par une longue habitude des agressions, et largement sous-estimé tant par l’opposition que par le cartel d’« observateurs » qui lui sont inféodés [1].

Depuis (et même auparavant), si elle peine à affronter « à la loyale » le couple Ortega-Murillo » (Daniel, président ; Rosario Murillo, son épouse et vice-présidente), la droite ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Nostalgique de l’époque au cours de laquelle les « gueux » ont été laminés par ses politiques, elle n’a pas cru devoir élaborer et proposer un quelconque programme ou projet de pays susceptible de faire oublier à ses compatriotes le désastre social qu’elle leur a imposé dans le passé. Rien – à part la haine d’Ortega ! Et les ambitions personnelles. Voire familiales, s’agissant du clan Chamorro – Cristiana, Carlos Fernando, Juan Sebastián, Pedro Joaquín –, lesquels, héritiers d’une dynastie de présidents conservateurs [2], se considèrent légitimes propriétaires du Nicaragua. De sorte que, au-delà des grands discours essentiellement destinés à l’étranger, la confrérie des personnalités censées combattre ensemble le sandinisme passe son temps à se déchirer.

De la crise de 2018, ont surgi et survécu deux courants. L’un, l’Alliance civique pour la justice et la démocratie (ACJD), a été créé de toutes pièces par les évêques conservateurs pour un supposé « dialogue national » tenu en mai et juin 2018. Dès l’origine, l’ACJD a pu compter sur une présence importante en son sein du secteur des affaires et du patronat. De son côté, l’Union nationale bleu et blanc (UNAB) [3] représente plus ou moins la « société civile », une nébuleuse d’ « autoconvoqués », d’organisations non gouvernementales (ONG) allant du « féminisme » à la supposée « défense des droits humains » en passant par une poignée de partis politiques non représentés au Parlement – dont le Mouvement de la rénovation sandiniste (MRS). Les « dissidents » du FSLN qui y cohabitent sont devenus les plus féroces ennemis de leur ancien « compañero » Ortega depuis qu’ils ont été mis en minorité, en 1994, lors d’un Congrès extraordinaire du parti.

Censé représenter l’opposition « de gauche », le MRS n’a pas hésité à appuyer la droite la plus droitière lors des scrutins tenus en 2008, 2011, 2012 et 2016. Mettant fin à une ambiguïté entretenue depuis 1995 autour de l’adjectif « sandiniste », le parti a finalement renié son origine en devenant l’Union démocratique rénovatrice (Unamos) en janvier 2021. Le 3 mars suivant, sa présidente Suyen Barahona ainsi que Tamara Dávila, membre de sa commission exécutive, mais aussi du Conseil politique de l’UNAB, confirmeront clairement la couleur en participant à une réunion virtuelle avec le président autoproclamé Juan Guaido pour évoquer « la lutte pour la démocratie » tant au Nicaragua qu’au Venezuela.

En octobre 2018, l’ACJD et l’UNAB ont annoncé en grandes pompes leur mariage. Sans être d’accord sur rien. L’UNAB souhaitait une paralysie générale du pays (« paro nacional ») [4] pour « faire tomber Daniel ». L’ACJD – directeur exécutif : Juan Sebastián Chamorro – n’y tenait pas, lui préférant une pression diplomatique internationale destinée, avec le moins de casse possible pour les secteurs économiques, à imposer des réformes au chef de l’Etat. Commence alors un interminable (et parfois ubuesque) feuilleton. C’est ainsi que, début janvier 2020, l’ACJD annonce qu’elle se sépare « amicalement » de l’UNAB pour former… « une grande coalition nationale ». D’après José Pallais, son directeur exécutif (ex-ministre des Affaires étrangères de Violeta Chamorro), l’ACJD « dépasse une étape d’unité » pour passer à « un stade supérieur d’intégration »  ! Pour sa part, Medardo Mairena, dirigeant d’une faction de paysans antisandinistes, revendique son autonomie. Devant tant de cohérence, même le très conservateur britannique The Economist pronostique que, compte tenu du retour au calme et de la récupération graduelle de l’économie, Ortega remportera le scrutin de 2021.

Le 25 février 2020, avec les mêmes et quelques autres, nait, sans vraiment naître, tout en naissant, une Coalition nationale. Ses statuts comportent un « article transitoire » qui établit que les « désaccords et les doutes en suspens » pourront être discutés ultérieurement et que les divergences fondamentales devront être résolues par consensus. Scission du vieux Parti libéral constitutionnaliste (PLC) des ex-présidents conservateurs Arnoldo Alemán (1997-2002) et Enrique Bolaños (2002-2007), Citoyens pour la liberté (CxL), peu ou prou sous la coupe du patronat, refuse d’intégrer le bloc et invite tous les opposants à se regrouper dans un… « mouvement unitaire » – qu’il dirigera ! La Coalition nationale n’en prend pas moins son envol définitif le 25 juin, forte de l’UNAB, de l’ACJD, du Mouvement paysan, d’une faction du Front démocratique nicaraguayen (FDN ; ex-« contras » [5])et de trois partis politiques, le PLC, Restauration démocratique (PRD ; évangélique) et Yátama (Indigènes de la côte atlantique). Le projet politique hautement démocratique de cet attelage saute immédiatement aux yeux : « La fin ultime de la Coalition, déclare la membre du conseil politique de l’UNAB Alexa Zamora, n’est pas les élections [de 2021], notre objectif est de sortir Ortega, notre ennemi commun. » Pour qui n’aurait pas tout à fait saisi, Medardo Mairena précise, au nom de son Mouvement paysan : « Ceci est une nouvelle étape pour nous unir et renverser ce régime dictatorial qui a provoqué tant de souffrance [6]. »

Parmi tout ce beau monde, on devine déjà une dizaine d’aspirants à la présidence pour l’« après Ortega ». Coups et crocs en jambe se multiplient. Le 26 octobre 2020, l’ACJD formalise sa sortie de la Coalition pour (comme il se doit) « promouvoir une plateforme politique et électorale unie et inclusive ». « Ce n’est pas une rupture, clarifie le plus sérieusement du monde Juan Sebastián Chamorro, nous voulons avoir une relation respectueuse avec tous les opposants, mais notre option est de revenir à la question de l’unité, et l’unité ce n’est pas seulement la Coalition nationale. » En désaccord avec cette conception assez particulière de l’unité, des dirigeants des villes de León, Estelí, Madriz, Chontales et autres abandonnent l’ACJD et demeurent au sein de la Coalition. Dont, en juillet, le dirigeant paysan Medardo Mairena avait fait sécession : lors d’une réunion virtuelle avec le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), expliquera-t-il, « ils [les dirigeants de la Coalition] se sont connectés sur Zoom avec Luis Almagro, mais ils n’ont même pas pris la peine de nous demander “si vous étiez en face d’Almagro, que lui diriez-vous ?” et encore moins de nous inviter à participer [7]. » Pour ne pas être en reste, la dite Coalition expulse le PLC le 30 novembre en l’accusant d’être « sous le contrôle et l’influence » de l’ « orteguisme »… Sachant qu’au sein de ce même PLC, un président de facto, Miguel Rosales, s’oppose à María Fernanda Flores de Alemán (épouse de l’ex-président), qui a aussi des ambitions.

Première étape de toute réflexion un tant soit peu raisonnable sur le Nicaragua : tous les stratèges le savent, il ne faut pas lutter en ordre dispersé. Face à un tel bazar, un bloc soudé, discipliné, porteur d’une forte identité et dirigé par un « leader » reconnu a toutes les chances de l’emporter. Pour sortir éventuellement vainqueurs d’élections démocratiques en novembre 2021, Ortega et le FSLN n’ont nullement besoin de « décapiter » l’opposition. Elle coupe parfaitement, et toute seule, ses propres têtes. A l’étranger (sauf peut-être aux Etats-Unis), on l’ignore. Au Nicaragua, même les dirigeants de la droite le savent parfaitement. En octobre 2020 encore, lorsque le Mouvement vers le socialisme (MAS) bolivien mit en échec le coup d’Etat et porta à la présidence Luis Arce, le dauphin d’Evo Morales [8], l’ex-député Eliseo Núñez Morales, membre de l’ACJD, s’alarma publiquement : « L’opposition nicaraguayenne doit en tirer une leçon, nous devons arrêter les guerres intestines, arrêter ces attaques permanentes qui existent entre tous les groupes d’opposition et générer une alternative à Ortega. »

En 2001 et 2006, pendant les campagnes électorales, Washington, à travers ses ambassadeurs, avait clairement averti les Nicaraguayens qu’il fallait à tout prix barrer la route à un retour des Sandinistes. Qu’une victoire d’Ortega entraînerait une suspension des aides et de la coopération. La menace fut d’autant plus entendue que, en 2001 par exemple, sur 6,5 millions de Nicaraguayens, 10 % vivaient aux Etats-Unis d’où ils envoyaient des dizaines de millions de dollars en « remesas » (transferts d’argent). Puis l’exaspération finit par faire son œuvre, le chantage n’opéra plus. En novembre 2006, en la personne de l’ancien banquier millionnaire Eduardo Montealegre, la droite est battue. Dès lors, Washington remet en ordre de marche sa « diplomatie parallèle » (et musclée).

L’univers médiatique français – Le Monde, Médiapart, Radio France, etc. – se gargarise à n’en plus finir de sa supposée pratique du « journalisme d’investigation ». S’agissant de la couverture de l’Amérique latine, ces supposées « Forces spéciales » de l’information se caractérisent surtout par un usage particulièrement paresseux du conformisme et du « copier-coller ». Sans se croire obligés de jouer les matamores de rédaction, ce sont un certain nombre de professionnels… américains – Max Blumenthal, Ben Norton, etc. –, dans des médias alternatifs – The GrayZone [9], Behind Back Doors [10], The Intercept –, qui sauvent l’honneur de la profession. En se livrant à un travail d’enquête rigoureux. Donc… ignoré de leurs chers confrères des médias dits « dominants ». A qui cela arracherait la plume, le clavier, le micro ou la caméra de relayer (ou simplement mentionner) l’information, quand bien même ils n’en seraient pas la source, sur les méthodes employées par Washington et son « soft power » pour déstabiliser le Nicaragua (comme bien d’autres pays de la région, à commencer par Cuba et le Venezuela).

Principaux acteurs de cette guerre non conventionnelle « made in USA »  : l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) ; la Nouvelle fondation pour la démocratie (NED), créée en 1983 par Reagan pour se substituer à la CIA dans l’organisation des actions « non armées » [11] ; l’Institut national démocrate (NDI) et l’Institut républicain international (IRI), dépendants du Congrès américain ; Freedom House, l’Open Society de George Soros ; quelques comparses de moindre rang. Objectif recherché : infiltrer (si nécessaire), créer, financer, former, contrôler et instrumentaliser les institutions de la mythique « société civile » – syndicats, partis politiques, institutions académiques ou professionnelles et surtout presse et ONG.

Entre 2010 et 2020, l’USAID avait prévu de transférer à la droite nicaraguayenne la somme faramineuse de 68,4 millions de dollars pour l’aider à discréditer le gouvernement (en interne et à l’étranger) tout en formant de nouveaux « leaders » et en créant une masse critique d’opposants. Deux ans avant le soulèvement « spontané » de 2018, elle y rajouta 8 millions de dollars, portant le total de sa contribution à 76,4 millions.

Au cœur du dispositif, la Fondation Violeta Barrios de Chamorro pour la réconciliation et la démocratie (FVBCH ou, en abrégé, Fondation Chamorro) a servi de plaque tournante pour la redistribution d’une partie consistante du pactole (14,6 millions de dollars). Fille du très respectable Pedro Joaquín Chamorro, assassiné par la dictature de Somoza quelques mois avant le triomphe de la révolution sandiniste, et de son épouse Violeta, ultérieurement présidente (1990-1997), Cristiana Chamorro (67 ans) se trouve à la tête de la Fondation. Durant la présidence de sa mère, elle a dirigé la communication et les relations publiques de l’Exécutif, de même que le quotidien « de la famille » depuis 1926, La Prensa.

Du cœur de cette FVBCH « promouvant la liberté de la presse », des flux de dollars fournis par l’USAID, la NED et l’IRI ont d’abord été injectés, charité bien ordonnée commençant par soi-même, dans les comptes des membres de la famille : Carlos Fernando Chamorro, son frère, propriétaire de l’hebdomadaire Confidencial et du Centre de recherche et de communication (CINCO), proche de l’ex-MRS ; Jaime Chamorro Cardenal, son oncle, rédacteur en chef de La Prensa (dont Cristiana est la vice-présidente), à la ligne éditoriale clairement assumée : « Les grandes victoires de la Contra sur l’Armée populaire sandiniste », claironne ainsi le quotidien, le 16 décembre 2020, glorifiant les sombres heures de l’agression étatsunienne [12].

Parallèlement, la Fondation arrose les chaînes télévisées 10,11 et 12, Vos TV, Radio Corporación, Radio Show Café con Voz, ainsi que les plateformes digitales 100 % Noticias, Artículo 66, Nicaragua Investiga, Nicaragua Actual, BacanalNica y Despacho 505... On omettra de mentionner (sauf en note) [13], pour ne pas lasser le lecteur, la foultitude de journalistes « indépendants » royalement rétribués pour diffuser ouvertement ou de façon subliminale un message qui a le mérite de la simplicité : « Ortega doit tomber ! » Avec, en point d’orgue, la campagne portée à incandescence en 2018 pour exacerber les esprits en instrumentalisant (au nom de l’écologie) un grave incendie survenu dans la Réserve de biosphère Indio Maíz, puis (en défense de la justice sociale) une réforme de la Sécurité sociale (très rapidement retirée devant la contestation). Ce qui, dans un premier temps, fit descendre dans la rue des foules de jeunes, sincères, certains de combattre pour la liberté, sans savoir quels intérêts ils servaient en réalité. L’affrontement changea d’âme et de nature quand cette même « Camorra médiatique » encouragea, appuya et couvrit, sans distance aucune, les actions irresponsables de criminels hyper-violents et meurtriers.

 

 

USAID - Fondation Chamorro – 100 % Noticias

 

Depuis 2009, l’USAID a spécifiquement destiné (de l’ordre de) 10 millions de dollars aux médias d’opposition – dont plus de 7 millions ont transité par la Fondation Chamorro de 2014 à 2021. Sachant que, par ailleurs, cette dernière a bénéficié d’un cadeau de 831 527 euros (plus d’un million de dollars) de l’Agence espagnole de coopération internationale pour le développement (AECID) [14]. Ce flot d’innocentes contributions étant sans doute par trop limité, un programme « Médias du Nicaragua » de Family Health International (FHI), une organisation basée en Caroline du Nord et partiellement financée par le gouvernement des Etats-Unis, a octroyé 45 subventions allant de 10 000 à 15 000 dollars à des organes de presse antisandinistes pour un total de 2,8 millions de dollars.

Pendant dix années, 100 % Noticias a ainsi reçu une subvention (se montant à 43 100 dollars en 2015) de l’USAID, par le biais de la Fondation Chamorro. En diffusant des « fake news », en incitant à la violence et en encourageant à prendre les armes contre les sandinistes, ce média a joué un rôle clé dans les événements de 2018. Son directeur, Miguel Mora, a appelé et appelle encore à une intervention militaire des Etats-Unis au Nicaragua, similaire à celle menée en 1989 au Panamá.

 

Miguel Mora : « Ce que je vois c’est que les Etats-Unis fassent une opération de type Noriega, au Panama (…) ils viennent, ils attrapent cette famille (Ortega-Murillo) et ils l’emmènent »

 

Le nombre et la diversité des connexions établies pour mener cette guerre non conventionnelle donnent le tournis. Outre les médias, celle-ci s’appuie sur l’armée des ONG de toutes sortes qui, depuis la fin des conflits armés des années 1980, se sont abattues sur l’Amérique centrale.
Une véritable toile d’araignée – attention, accrochez-vous !

Présidente de la Fondation qui porte le nom de sa mère, Cristiana Chamorro est également vice-présidente de Voces Vitales Nicaragua (Voix vitales Nicaragua), à qui son organisme fournit des fonds de l’USAID. Directrice de Voces Vitales Nicaragua, Berta Valle est par ailleurs propriétaire de Voces en Libertad (Voix en liberté)que dirigeson époux Félix Maradiaga, lui-même partenaire de Javier Meléndez au sein de l’Institut d’études stratégiques et de politiques publiques (IEEPP, qu’a créé Maradiaga).

Le 25 juin 2020, interrogé en direct par CNN en espagnol sur la provenance de l’argent finançant sa revue « d’investigation » Expediente Público (Dossier public), Javier Meléndez, bafouilla plus qu’il ne répondit : « Eehhh. Je vous assure qu’il ne provient pas du Venezuela ou de trafiquants de drogue... ce que je vous assure, c’est que ce sont des sources... comme je l’explique... ce sont des sources qui répondent à une ligne de transparence absolue, mais à cause de la crise au Nicaragua, les coopérants nous ont demandé de ne pas nommer l’origine des fonds que nous recevons... » On peut comprendre sa réticence à révéler l’origine et la destination des sommes reçues. Sa femme, Deborah Ullmmer, occupe la fonction de directrice de programme pour l’Amérique latine et les Caraïbes du NDI (Congrès des Etats-Unis).

On rajoutera que de nombreux employés de Meléndez, qui travaille désormais depuis Washington, collaborent également avec CINCO, plateforme dirigée par Carlos Fernando Chamorro (par ailleurs propriétaire de l’hebdomadaire Confidencial) ; et que Voces vitales Nicaragua siège à la même adresse que la Fondation Chamorro – Km 8, Carretera Sur, Plaza San José. Tant de proximités allant de pair avec autant d’opacité amène certains mauvais esprits à se poser des questions. Par exemple : une telle opacité ne permettrait-elle pas le détournement de centaines de milliers de dollars au profit d’individus ? Ou encore : pourquoi au lieu de subventionner directement Voces vitales Nicaragua (et une multitude d’autres ONG), l’USAID et la NDI le font-ils à travers la Fondation [15] ?

 

USAID : 80 000 $ pour le Centre d’investigations de la communication (CINCO)

 

On mentionnera ici une poignée d’exemples glanés, sauf quelques exceptions, pendant les années cruciales 2017-2018 (et dans les documents officiels non encore expurgés – tant l’USAID que la NED évitant désormais de mentionner nommément certains des destinataires de leurs dons) [16]...
USAID : 4 740 000 dollars le 23 février 2017 au projet Voces para Todos ; 2 071 639 dollars le 2 mai 2017 à Voces Vitales Nicaragua ; 1 750 000 dollars le 17 juillet 2017 à Mujer, Voz Vital para el País (Femmes, voix vitales pour le pays) ; 100 000 dollars, le 4 mai 2018 au Movimiento Puente (Mouvement Pont) ; 643 214 dollars le 23 mai 2018 pour un projet Création de plateformes ; etc. Mis en œuvre de 2010 à 2020, destiné à favoriser la contestation des projets d’infrastructure du gouvernement, le Programme de gouvernance municipale a lui reçu la coquette somme de 29,99 millions d’euros.

NED : 525 000 dollars à Hagamos Democracia (Faisons démocratie) depuis 2014. En 2017, 111 000 dollars à la Commission permanente des droits humains du Nicaragua (CPDH) ; 79 000 dollars à la Fondation ibéro-américaine de cultures (FIBRAS) ; 40 000 dollars à la Fondation pour le développement économique et social (FUNIDES), lié au Conseil supérieur de l’entreprise privée (COSEP) ; 260 000 dollars à l’IEEPP) dirigé en 2018 par Madariaga, l’un des pousse-au-crime (au sens propre du terme) les plus affirmés de l’opposition ; 564 134 dollars à la Fondation Chamorro ; somme indéterminée à Popol Nah, ONG dirigée par Mónica Baltodano, députée MRS de 2007 à 2011 ; 305 000 dollars à un groupe non détaillé d’organisations ; etc…
Fondation George Soros : 6 148 325 dollars à la Fondation Chamorro, le 9 mars 2018 ; 574 000 dollars de l’Open Society, du même Soros, à la même Fondation Chamorro.

 

Financements USAID

 

S’agissant des récepteurs, les termes ONG ou fondations prêtent à confusion. Il faudrait parler d’organisations paragouvernementales (OPG), avec en référence Washington et son Département d’Etat. Toutes ont participé activement, à divers degrés, à la préparation et à la planification du soulèvement de 2018, aux campagnes de désinformation sur les réseaux sociaux. Des circuits dérivés, occultes, ont directement financé la logistique des manifestants connectés en réseau et coordonnés par des dirigeants d’opposition tels que Medardo Mairena, Pedro Joaquín Mena ou Francisca Ramírez, ainsi que les violences, parfois barbares, des « tranqueros  » [17]. D’autres ont eu pour objet (et ont toujours) l’enfumage de ce qu’on appelle souvent à tort la « communauté internationale ».

L’exemple le plus emblématique s’appelle Association nationale pro-droits de l’Homme (ANPDH). Financée par la NED, le NDI et l’Open Society du banquier Soros, elle a annoncé des chiffres extravagants de morts (560 en fin de conflit), d’« enlevés » et « disparus » (1 300). Au-delà des frontières du Nicaragua, ses estimations ont été reprises par des titres aussi divers que Le Point (29 juillet et 9 août 2018), La Croix (11 septembre), CNN en espagnol, le Diario Las Américas (Miami), El País (Madrid). On a même vu circuler sur Médiapart une pétition dans laquelle des universitaires et intellectuels dits « de gauche », dont une poignée de Français passés des Brigades internationales à la Doctrine de Monroe, dénonçaient les « méthodes dictatoriales du gouvernement Ortega-Murillo » et réclamaient « la constitution d’un gouvernement de transition » en prenant comme référence les chiffres « effrayants », mais surtout complètement « bidons », de l’ANPDH [18].

Le 23 juillet 2019, à Managua, en conférence de presse, trois cadres de cette ANPDH – Gustavo Bermúdez, Francisco Lanzas et German Herrera – ont dénoncé leur directeur Álvaro Leiva en l’accusant d’avoir « embarqué » au Costa Rica, où il s’est exilé, 500 000 dollars, dont plus de 100 000 dollars alloués par la NED en 2017 et 2018. Ils ont y compris révélé qu’en 2018, l’ANPDH a artificiellement gonflé le chiffre des morts et des blessés pour recevoir davantage de subventions des Etats-Unis.

Dans le même ordre d’idée, certains masques sont tombés. Entre autres celui de l’Immaculée Sainte Amaya Coppens du Cetri (Centre Tricontinental, basé à Louvain-la-Neuve, en Belgique, devenu porte-parole quasi officiel de l’opposition antisandiniste dans le monde francophone). Bénéficiant d’une double nationalité nicaraguayenne et belge (ce qui aide beaucoup pour sensibiliser les « bobos » européens, beaucoup moins passionnés par les déclarations des syndicats ouvriers et paysans « nicas »), figure de proue du Mouvement universitaire du 19 avril (fondé lors de l’insurrection), arrêtée à deux reprises, Coppens a été présentée en Europe, où elle a mené campagne après ses libérations, comme appartenant à la gauche nicaraguayenne. Ce qui a contribué à isoler davantage encore Managua.

Toute peine mérite récompense. Le 3 mars 2020, Coppens a fait le déplacement à Washington pour y recevoir le prix « Women of Courage », décerné chaque année par le Département d’Etat américain à douze femmes ayant démontré « un courage et un leadership extraordinaires ». Quelque peu ennuyés sans doute, ses amis progressistes européens ont soigneusement évité de diffuser les photos où on la voit, souriante, épanouie, recevoir cette haute distinction des mains de Melania Trump et du très humaniste secrétaire d’Etat Mike Pompeo. Peut-être pensent-ils comme nous que la conscience politique n’est plus vraiment ce qu’elle était… Il semblerait hélas que, en ce qui les concerne, la réflexion n’a pas été poussée plus loin.

 

Melania Trump, Amaya Coppens, Mike Pompeo

 

Tous ces faits sont largement connus et documentés, depuis longtemps, au Nicaragua. Ils ont eu un rôle capital dans la déstabilisation interne, la tentative de « révolution de couleur » et la mise au ban du gouvernement sandiniste par les puissances impérialiste (Etats-Unis) et sous-impérialiste (Union européenne). Ils permettent de justifier les menaces et sanctions coercitives de Washington.

En 2019, tandis que se déroulait un dialogue heurté entre le pouvoir et l’ACJD, des groupes successifs de détenus arrêtés pendant les événements de l’année précédente sont sortis de prison, sous le régime d’assignation à résidence. Le 8 juin, une loi d’amnistie (# 996) en faveur « de toutes les personnes qui ont participé aux événements intervenus à partir du 18 avril 2018 » fut approuvée par le Parlement. Amnistiant autant les délits instruits et jugés que les délits n’ayant pas encore fait l’objet d’enquête – c’est-à-dire concernant la direction du MRS (aujourd’hui UNAMOS), Félix Maradiaga, Cristiana et Juan Sebastián Chamorro, Violeta Granera –, elle fut contestée par l’opposition car amnistiant également les forces de police et les sandinistes ayant commis des exactions. Elle n’en permit pas moins l’élargissement total de la majorité des prisonniers « politiques », dont certains leaders de la subversion – Miguel Mora, Medardo Mairena, etc.

On peut dès lors et à juste titre, trouver curieuses les poursuites lancées par la justice nicaraguayenne depuis le 2 juin dernier contre un certain nombre d’opposants, dont des dirigeants amnistiés en 2019. Sauf si l’on rappelle un détail : l’article 3 de la loi 996 établit que les personnes en bénéficiant « doivent s’abstenir de commettre de nouveaux actes qui entraînent des conduites générant les crimes envisagés ici. Le non-respect du principe de non-répétition entraînera la révocation de l’avantage établi par la présente loi. » Ce qui n’interdit en rien de s’opposer légalement et démocratiquement au pouvoir. Mais censure la possibilité de chercher à le déstabiliser en utilisant les mêmes méthodes que précédemment.

On l’a vu, de nombreux augures prédisent une victoire du Front sandiniste aux élections générales du 7 novembre prochain. Devant cet échec probable et surtout cuisant de leur politique, les Etats-Unis ont pris leurs dispositions. On peut d’ores et déjà prévoir que Washington ne reconnaîtra pas le résultat électoral – comme au Venezuela (2018 et 2020) et en Bolivie (2019), respectivement dotés d’un président fantoche, Juan Guaido, et du gouvernement de « facto » de Janine Añez. La nouvelle mouture de la déstabilisation à venir, avant, pendant ou après le scrutin, s’intitule « Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN). Ce programme prévoit, du 11 août 2020 au 10 février 2022, l’assignation de 2 millions de dollars pour réaliser « une transition ordonnée » du gouvernement d’Ortega vers « un gouvernement qui s’engage à respecter l’Etat de droit, les libertés civiles et une société civile libre ». Sans même chercher à dissimuler sa stratégie, le document utilise cent deux fois l’expression « régime de transition » et prévoit par avance une purge au sein de l’armée et de la police sandinistes. Dans le cadre du programme annuel YouthPower pour l’année fiscale 2020, l’USAID comptait également allouer 17 millions de dollars au programme Youth and Communities of Safe, Empowered and Resilient Nicaragua (NYCSER), pour financer des groupes « de jeunes et de féministes » [19]. Les mêmes que ceux qui, en 2018, concernant les jeunes, sont descendus dans la rue ?

 

« Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN)

 

« Responsive Assistance in Nicaragua » (RAIN)

 

Daniel Ortega n’a rien d’un agneau disposé à tendre son cou au couteau du boucher. Pour tout sandiniste digne de ce nom, la souveraineté du Nicaragua ne se discute pas, elle se défend. Le 15 octobre 2020, le Parlement a approuvé la Loi 1040 dite « Loi de régulation des agents étrangers ». S’il ne les interdit pas, ce texte exige des ONG qu’elles rendent compte de tout financement étranger, en précisant l’identité de leurs donateurs, le montant des fonds reçus, l’objet des dons et une description de la manière dont l’argent a été dépensé – informations qui doivent correspondre à leurs états comptables et financiers.

Le 30 octobre, apparaît la loi (# 1042) sur les Cyber-délits. Celle-ci permet de poursuivre et de sanctionner la diffamation, les menaces, les atteintes à l’intégrité physique des enfants ou des femmes, le vol d’identité, le piratage ou l’espionnage informatique, et aussi ceux qui diffusent de « fausses informations ».

Enfin, le 21 décembre, le Parlement approuve (70 voix pour, 15 contre, 4 abstentions) la loi 1055 « Défense des droits du peuple à l’indépendance, la souveraineté et l’autodétermination pour la paix ». Celle-ci établit que « toute personne qui demande, soutient et salue l’imposition de sanctions à l’Etat du Nicaragua » ne pourra pas se présenter aux élections générales. Est également exclue toute personne qui fomente ou finance un coup d’Etat, porte atteinte à l’ordre constitutionnel, incite à l’ingérence étrangère ou participe, avec des financements extérieurs, à des actes de terrorisme et de déstabilisation. L’opposition hurle au scandale contre cette « loi guillotine ». Elle ne se rend même pas compte que celle-ci s’inspire d’une loi (# 192) du 1er février 1995, signée par son icone Violeta Chamorro : « Ne peuvent être candidats à la présidence ou à la vice-présidence de la République ceux qui dirigent ou financent un coup d’Etat, ceux qui altèrent l’ordre constitutionnel et qui, à la suite de ces actes, assument la fonction de chef du gouvernement et des ministères ou vice-ministères ou des fonctions de juge dans d’autres branches du gouvernement ».

« On m’a demandé si je vais lancer ma candidature à la présidence de la République, communique par écrit, le 12 janvier 2021, Cristiana Chamorro. Ma réponse est que je ne crois pas que ce soit le moment, je pense que la première chose que nous devons faire est de parvenir à une grande unité autour d’une vision consensuelle du pays (…)  » Comme d’habitude, la guerre fait alors rage entre la Coalition nationale, l’UNAB et le Parti Citoyens pour la liberté (CxL) dont la présidente Kitty Monterrey vient de déclarer que les deux organisations précitées « n’existent pas ».

Une semaine auparavant, en application de la loi 1040, le ministère de l’Intérieur avait annoncé que les personnes et organisations concernées devraient s’enregistrer comme « agents étrangers » avant le 5 février, sous peine d’être sanctionnées par la perte de leur personnalité juridique. Le 6 février, pour échapper à l’application de cette loi et à la nécessité de rendre des comptes, Cristiana Chamorro annonce la fermeture « volontaire » et la suspension des opérations de sa Fondation.

Au-delà des grandes déclarations de principe, apparaître pour ce qu’elle est, c’est-à-dire admettre publiquement qu’elle est financée par Washington, lui ôterait toute crédibilité face à ses compatriotes. Toutefois, l’ombre de la législation planant chaque jour un peu plus au-dessus de sa tête, Chamorro commence à évoquer plus fréquemment sa probable candidature à la magistrature suprême. Autour d’elle, et en partie pour les mêmes raisons, émanant de l’UNAB, de l’ACJD et de CxL, les prétendants à une ou des possibles primaires poussent comme des champignons : Félix Maradiaga, Medardo Mairena, Miguel Mora, Juan Sebastián Chamorro, Arturo Cruz...

Le Justice suit son cours. L’analyse des états financiers de la Fondation pour la période 2015-2019, estime le Ministère public, laisse percevoir de clairs indices de « blanchiment d’argent ». Entre autres incongruités : alors que 7 millions de dollars figuraient au solde créditeur de la Fondation lorsqu’elle a été fermée, cette somme est apparue peu après sur trois des comptes bancaires personnels de Cristiana Chamorro. Convoquée le 27 mai, celle-ci refuse de répondre aux questions des enquêteurs sur l’usage des fonds reçus d’une puissance étrangère et les mouvements financiers suspects. Elle se contente de proclamer : « Le Département d’Etat américain a rejeté les prétendues accusations de blanchiment d’argent contre la Fondation Violeta Barrios de Chamorro en se basant sur les audits qu’ils ont effectués sans trouver aucune preuve de blanchiment ou de détournement de fonds [20] » On ne saurait être plus clair : pour elle, les juridictions étatsuniennes seraient les seules en vigueur dans un Nicaragua réduit au rang de colonie !

Quand on sait qu’on a le dos au mur, on choisit la meilleure option : quatre jours plus tard, le 1er juin, Cristiana Chamorro annonce son intention de participer via CxL aux primaires de la droite organisées par l’ACJD, pour aspirer à la présidence de la République. Quand, le 3, elle est détenue et assignée à résidence, elle devient « l’étoile montante de l’opposition [21]  », « la plus sérieuse concurrente du chef de l’Etat Daniel Ortega [22] » et une martyre de la démocratie.

Une vingtaine d’arrestations ont eu lieu depuis, d’activistes connus assignés à résidence ou placés en détention préventive pour trois mois : Arturo Cruz, le 5 juin, à l’aéroport de Managua, de retour des Etats-Unis, en possession d’une grosse somme en devises non déclarée ; Maradiaga ; Juan Sebastián Chamorro ; Miguel Mora ; les dirigeants d’UNAMOS (ex-sandinistes, dont certains au passé glorieux) Dora María Téllez, Víctor Hugo Tinoco, Hugo Torres Jiménez, Ana Margarita Vigil, Suyen Barahona, Tamara Dávila...

Sont recherchés Antonio Belli et Gerardo Baltodano, pour s’être soustraits à une convocation de la Justice enquêtant sur FUNIDES. Directeur, entre autres, de Confidencial, Carlos Fernando Chamorro a quitté le pays avec sa femme après une descente de police à son domicile le 21 juin.

Tous ne sont pas candidats à la Présidence de la République ! Mais certains le sont devenue précipitamment, tel Pedro Joaquín Chamorro, arrêté le 25 juin. Interrogé la veille par CNN et Univisión sur sa possible aspiration à la fonction, celui-ci, se sachant dans l’œil du collimateur, a immédiatement enfilé le gilet de sauvetage lui accordant le statut de « persécuté » en répondant affirmativement.

 

Terreur sur le Nicaragua ! La grande Internationale de l’Ordre global se déchaîne – Etats-Unis, Organisation des Etats américains (OEA), Union européenne (UE), médias et leurs « justes causes », belles âmes de la « gauche » européenne, bureaucraties de la défense des droits humains (de la bourgeoisie)… Il n’y a pas lieu de s’en étonner. Le même tintamarre s’est abattu sur le gouvernement bolivien de Luis Arce quand, fin mars 2021, ont été arrêtés ou inculpés l’ex-présidente de facto Janine Añez, plusieurs de ses ministres et anciens membres de haut rang de la police et des Forces armées impliqués dans le coup d’Etat de 2019. « Les Etats-Unis sont profondément préoccupés par les signes croissants de comportement antidémocratique et de politisation du système juridique en Bolivie, à la lumière de la récente arrestation et de l’emprisonnement préventif d’anciens responsables du gouvernement intérimaire », a osé communiquer l’administration de Joe Biden, suivie par ses « toutous » de l’UE, la Conférence des évêques catholiques et les groupes d’extrême droite boliviens, les organisations locales dites de défense des droits de l’Homme et les inévitables Tartufes Amnesty International et Human Right Watch (HRW)...

L’une des porte-paroles de cette dernière organisation, Tamara Taraciuk, demande désormais que la situation du Nicaragua soit portée devant le Conseil de sécurité de l’ONU.

« Ces personnes [inculpées par la justice nicaraguayenne] font l’objet d’une enquête parce qu’elles ont appelé publiquement à des mesures coercitives contre l’économie du Nicaragua, qu’elles ont conspiré pour commettre des actes terroristes et qu’elles ont créé une structure frauduleuse d’ONG à but non lucratif pour le blanchiment de fonds de plusieurs millions de dollars provenant de l’étranger, ce qui constitue une intervention politique dans le pays pour y provoquer une déstabilisation catastrophique », résument les journalistes Jorge Capelán et Stephen Sefton [23]. Intervenant depuis Managua dans le cadre du Sommet de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), qui le soutient, comme le fait globalement la gauche latina, du Groupe de Puebla au Forum de São Paulo [24], Daniel Ortega a ironisé : « Les Etats-Unis font pression sur nous, pour ces vingt personnes, alors je leur dis : « libérez immédiatement les quatre cents personnes que vous avez arrêtées et maintenez en prison pour avoir pris d’assaut le Capitole [25] ! »

L’Amérique latine ne s’y trompe pas, qui dénonce régulièrement – Cuba, Venezuela, Bolivie, Equateur (sous Rafael Correa) – les outils de déstabilisation mis en place par les Etats-Unis contre les gouvernements progressistes. Bien avant l’agression totale déclenchée contre Caracas après la mort de Chávez, l’USAID, entre 2004 et 2006, avait déjà transféré quelque 15 millions de dollars à plus de 300 ONG présentes au Venezuela, leur offrant un « soutien technique et de formation » par le biais de son Bureau des initiatives de transition (OTI) [26].

Plus récemment, et dans un pays a priori moins « sulfureux », Jesús Ramírez, porte-parole de la présidence du Mexique, a révélé que l’agence de presse Artículo 19, opposée au gouvernement du président Andrés Manuel López Obrador (AMLO), est financée par Washington (et par les Fondations Ford et Heinrich Böll, Google, l’UE ansi que les ambassades du Royaume uni, des Pays-Bas, d’Allemagne et d’Irlande).

Jeu de piste : à la tête d’Artículo 19 pendant dix années, Dario Ramírez est devenu le directeur de la communication de l’ONG Mexicains contre la corruption (MCCI). Parmi les bienfaiteurs de MCCI figurent l’USAID (2,3 millions de dollars sur trois ans, octroyés en 2018) la NED et le Conseil mexicain des affaires (CMN en espagnol), où nichent les patrons les plus riches et les plus puissants du pays. En vue du méga-scrutin législatif, régional et municipal du 6 juin 2021, trois partis notoirement corrompus mais fermement opposés au projet réformateur d’AMLO – Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), Parti d’action nationale (PAN) et Parti de la révolution démocratique (PRD) – se sont coalisés dans le cadre du projet « Oui pour le Mexique » dirigé par l’homme d’affaires Claudio González Guajardo, président de MCCI de 2016 à juillet 2020 [27]. Ce dernier a depuis été remplacé à la tête de l’ONG par María Amparo Casar Pérez, coordinatrice des conseillers du ministère de l’Intérieur du gouvernement du néolibéral Vicente Fox (2000-2006) [28].

Les accusations de longue date d’AMLO selon lesquelles diverses agences étrangères tentent de saper son gouvernement ont abouti à une note diplomatique envoyée en mai à l’ambassade des Etats-Unis au Mexique. S’exprimant lors d’une conférence de presse, López Obrador a accusé le gouvernement américain d’ « un acte d’interventionnisme qui viole notre souveraineté ».

Ainsi donc, le Nicaragua serait une dictature, si l’on en croit l’appareil de propagande « yankee ». Pourtant, à y bien regarder, Ortega n’a pas tort lorsqu’il interpelle Washington et la légion des hypocrites qui s’acharnent sur son pays.

Répression illégitime en 2018 ? « Le FBI a une très bonne mémoire et le bras long », assénait le 13 janvier 2021 le porte-parole du Bureau fédéral d’Investigation, Steven D’Antuono, lors d’une conférence de presse tenue conjointement avec le procureur de Washington. Le message s’adressait aux participants pro-Trump de l’invasion du Capitole, que les autorités commençaient à identifier un par un grâce aux photos et aux vidéos. Quelque 465 personnes seront inculpées ultérieurement par le Tribunal fédéral de district de Washington ; plus de 200 l’ont été pour infractions mineures (« trouble à l’ordre public », « soutien passif ») et ont été pour l’heure libérées sous caution ; plus de 130 autres, sous le coup de chefs d’accusation plus graves – « agression », « extrême violence », « possession illégale d’arme à feu » – sont passibles de 20 ans de prison. La quarantaine de manifestants entrés au Capitole en portant une arme mortelle ou dangereuse encourent, selon le ministère de la Justice, jusqu’à 10 ans d’incarcération [29].

D’ailleurs… La doctrine méritant de s’appliquer outre-frontières, le porte-parole adjoint du Département d’Etat a très récemment publié un communiqué explicite sur le sujet : « La violence et le vandalisme sont un abus [du] droit de manifester pacifiquement. » Il est vrai qu’il évoquait la Colombie et son mouvement social violemment réprimé (plus de 70 morts) par l’ « ami » de droite radicale Iván Duque.

Dès le vote de la Loi 1040 dite « Loi de régulation des agents étrangers » au Nicaragua, le Département d’Etat américain a émis un communiqué assurant que cette « loi autoritaire » menaçait la démocratie. Curieux… Les Etats-Unis abritent certes de nombreuses ONG nationales et étrangères, parfois financées sans limite ni restriction par des gouvernements ou partis politiques étrangers, mais à une condition : qu’elles s’enregistrent en tant… qu’ « agent étranger » auprès du ministère de la Justice, remplissent des déclarations fiscales et se conforment à la législation prévue par le Foreign Agents Registration Act (FARA). Celui-ci exige que les personnes agissant en tant qu’agents de mandants étrangers « divulguent périodiquement au public leur relation avec le mandant étranger, ainsi que les activités, les recettes et les déboursements à l’appui de ces activités. » L’objectif principal de la loi est de promouvoir « la transparence en ce qui concerne l’influence étrangère aux Etats-Unis » et de permettre « que le public américain et ses législateurs connaissent la source de certaines informations destinées à influencer l’opinion publique, la politique et les lois des Etats-Unis, facilitant ainsi une évaluation éclairée de ces informations par le gouvernement et le peuple américain [30] ». Bien entendu, rajoute le texte officiel, « les lois qui sont généralement applicables à tous les Américains peuvent s’appliquer aux ONG, telles que les restrictions sur la réception de contributions d’une organisation terroriste. Il existe également des restrictions sur le soutien financier direct des candidats politiques par des personnes étrangères. »
Somme toute, la seule différence entre le Nicaragua et les Etats-Unis, est qu’ici on évoque la « Loi 1040 » et là le « FARA »…

Au sein de la Division de la Sécurité nationale du Département de la Justice, une Unité FARA est responsable de l’administration et de l’application de la législation. Pour ce faire, elle identifie les violations, examine les dossiers pour détecter les lacunes et inspecte les livres et registres des déclarants. Un non respect délibéré du FARA entraîne une peine de prison pouvant atteindre cinq ans, une amende pouvant allant jusqu’à 250 000 dollars, ou les deux [31].

Treize pays de l’Union européenne disposent de lois concernant le financement politique étranger. En Suède, recevoir de l’argent d’une puissance extérieure ou d’une personne agissant en son nom est une infraction pénale si l’objectif est d’influencer l’opinion publique sur des questions relatives au gouvernement du pays ou à la sécurité nationale [32]. En Italie, le fait de recevoir de tels fonds pour mener des activités politiques nationales est passible de sanctions ne pouvant être inférieures à 10 ans d’emprisonnement (articles 243 et 246 du code pénal).

Juste pour rire : un citoyen américain pourrait-il, comme au Nicaragua (et au Venezuela), sans désagrément aucun, demander à une puissance étrangère d’imposer des sanctions à son pays, ou même réclamer et militer activement pour une invasion militaire ? Les articles 2381 à 2390 de l’United States Federal Sentencing Guidelines (USGG ; directives de condamnation des Etats-Unis), contiennent les définitions et les sanctions relatives aux crimes de trahison, d’incitation à la trahison, de rébellion ou d’insurrection, de conspiration séditieuse, d’incitation au renversement du gouvernement, d’enregistrement d’organisations étrangères, etc. Tous ces crimes font l’objet de poursuites au niveau fédéral et, en fonction de leur gravité, peuvent entraîner des peines d’amendes, d’interdiction de se présenter à des élections, d’emprisonnement ou de mort. Qu’on se rassure… On ne réclame ici la chambre à gaz pour personne ! A Managua non plus. La Constitution de la République entrée en vigueur le 9 janvier1987, sous le gouvernement sandiniste de Daniel Ortega, précise dans son article 23 : « La peine de mort n’existe pas au Nicaragua. » Les barbares ne sont pas ceux qu’on croit.

 

Coopération espagnole

 

Après avoir reçu les directeurs du Centre nicaraguayen des droits de l’Homme (Cenidh) et de l’IEEPP, qui venaient de se voir ôter leur personnalité juridique, le Quai d’Orsay, le 13 décembre 2018, réitérait sa « vive préoccupation face à la dégradation de la situation des droits de l’Homme au Nicaragua ». Le 16 juillet précédent, il avait appelé les autorités de Managua à « cesser leur répression ». Le gouvernement français aime bien donner des leçons. Quitte à perdre la mémoire. Si prompt à condamner le gouvernement sandiniste, il semblait avoir oublié l’épisode des Gilets jaunes : 12 107 interpellations, 10 718 gardes à vue, 3 100 condamnations dont 400 peines de quelques mois à trois ans de prison, avec mandat de dépôt (incarcération immédiate) [33].

En demandant « la libération immédiate de Mme Cristiana Chamorro  », en mêlant sa voix à celle de l’Espagne en particulier et de l’UE en général pour condamner, entre autres, les lois « liberticides » sur la cyber-sécurité – « Loi Poutine », d’après le Financial Time – et sur « les agents étrangers », Paris persiste et signe. Amusant ! Dans une « Tribune pour l’Europe » publiée le 5 mars 2019 dans plusieurs quotidiens européens, le président Emmanuel Macron proposait « que soit créée une Agence européenne de protection des démocraties qui fournira des experts européens à chaque Etat membre pour protéger son processus électoral contre les cyber-attaques et les manipulations. Dans cet esprit d’indépendance, nous devons aussi interdire le financement des partis politiques européens par des puissances étrangères ».

Dans le même esprit, à la tête du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Stéphane Bouillon a annoncé, le 2 juin 2021, qu’il a l’intention de mettre sur pied, dès la rentrée de septembre, un service à compétence nationale chargé de traquer les ingérences étrangères dans le domaine de l’information. « Il ne s’agit pas de faire du renseignement, a-t-il précisé, mais d’identifier ce qui est en train de devenir pandémique sur le plan informationnel et si cela émane d’un pays étranger ou d’une organisation étrangère, qui visent à déstabiliser l’Etat sur le plan politique [34] ».

Quelques temps auparavant (septembre 2020), Raphaël Glucksmann, l’homme qui, modestement, à la tête de son groupuscule Place publique (proche du Parti socialiste), veut « refonder la gauche » française sur une base « européiste » et « otanesque », a pris la tête d’une Commission spéciale de l’Euro-parlement sur « l’ingérence étrangère dans l’ensemble des processus démocratiques de l’Union européenne, y compris la désinformation ». Avec pour objectif d’« évaluer le niveau des menaces, qu’il s’agisse des campagnes de désinformation, du financement des partis ou campagnes politiques, ou des attaques hybrides », celle-ci devra « examiner la transparence du financement des partis et des campagnes, vérifier les actions et les règles nationales ainsi que les influences extérieures à travers des entreprises, des ONG ou des technologies ». Commentant sa désignation, Glucksmann a souligné  : « L’ère de la naïveté européenne est terminée. »

Qu’on ne s’en étonne pas : celle du Nicaragua aussi.

Illustration : Cristiana Chamorro – La Voix des Amériques (capture d’écran)


 


[1https://www.medelu.org/Nicaragua-une-contre-enquete

[2Fruto Chamorro Pérez (1854-1855), Pedro Joaquín Chamorro Alfaro (1875-1879), Emiliano Chamorro Vargas (1917-1921), Diego Manuel Chamorro Bolaños (1921-1923) et enfin Violeta Barrios de Chamorro (1990-1996).

[3Bleu et blanc : couleurs du drapeau nicaraguayen.

[4En espagnol, « paro » signifie « grève ». Mais, comme en Colombie ces dernières semaines, le concept dépasse très largement une interruption de l’activité salariale (d’autant que le secteur informel regroupe la majorité des travailleurs). Il s’agit d’une paralysie du pays par les secteurs contestataires les plus divers de la société.

[5Contre-révolutionnaires qui, entraînés, équipés et financés par Washington ont affronté militairement la révolution sandiniste pendant toutes les années 1980.

[6https://www.diariolibre.com/actualidad/internacional/nicaragua-oposicion-forma-coalicion-nacional-contra-ortega-CN19726631

[7https://100noticias.com.ni/politica/101623-lider-campesino-motivos-retirarse-alianza/

[8https://www.medelu.org/Avec-Evo-ou-sans-Evo

[9https://thegrayzone.com/category/nicaragua/

[10https://bbackdoors.wordpress.com/2018/11/06/how-the-usaid-prepared-the-conditions-for-a-non-violent-coup-detat-against-the-nicaraguan-government-part-i/

[11Dans le New York Times du 1er juin 1986, le premier président de la NED, Carl Gershman, a expliqué sans détour : « Il serait terrible pour les groupes démocratiques du monde entier d’être vus comme subventionnés par la CIA. C’est parce que nous n’avons pas pu continuer à le faire que la Fondation a été créée. »

[12https://www.laprensa.com.ni/magazine/reportaje/las-grandes-victorias-de-la-contra-sobre-el-ejercito-popular-sandinista/

[13Luis Galeano, María Lily Delgado, Miguel Mora Barberena, Dino Andino, Gerald Chávez, Roberto Mora, Lucía Pineda y Wendy Quintero, Jenifer Ortiz, Héctor Rosales, Álvaro Navarro, Uriel Hernández, Uriel Pineda, Carlos Salinas, Jackson Orozco, Leticia Gaitán, Fidelina Suárez, Patricia Orozco, Anibal Toruño.

[14https://thegrayzone.com/2021/06/01/cia-usaid-nicaragua-right-wing-media/

 

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7 août 2021 6 07 /08 /août /2021 05:47

Danièle Linhart, sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS, et
Frédéric Boccara, économiste, membre du comité exécutif national du PCF,

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6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 05:44

De 1932 à 1936, un groupe amateur de jeunes acteurs et actrices, communistes de cœur ou de carte pour la plupart, va monter une série de spectacles militants ébouriffants, créés par Jacques Prévert.

 

C’est à l’occasion d’une répétition du sketch « Vive la presse », alors que la troupe se cherche un nom, que Lou Tchimoukov propose « Octobre ». L’intitulé s’impose immédiatement à tous, la référence à la révolution russe est éclatante. Comme dit Bussières, on a choisi ce nom « pour qu’il n’y ait pas de gourance ». « Vive la presse » dénonce allègrement, férocement les tares de la presse bourgeoise.

Le scenario est de Jacques Prévert, Jean-Paul Le Chanois joue le rôle du capitaliste, Jacques Prévert lui-même incarne le vendeur de « L’ami du peuple », Paul Grimault (futur auteur de dessins animés) celui de « L’intransigeant », Raymond Bussières vend « Le populaire », etc. Les décors et les costumes sont, dans un premier temps, assez rudimentaires mais l’équipe invente vite des formes nouvelles. Bussières par exemple, qui représente le journal socialiste, arrive avec une veste rouge puis, son discours fait, il quitte la scène en criant « Au revoir camarades ! » tout en retournant sa veste. Le Chanois joue le capitaliste avec un haut de forme, une redingote et un cigare. Jacques Prévert a du mal à se tenir à son propre texte et improvise volontiers. Le Chanois raconte : « Le seul acteur indiscipliné de la troupe, c’était Jacques Prévert. À chaque représentation, il changeait le texte. Comme je connaissais « Vive la presse » par cœur, j’essayais de le ramener à son texte, excellent, bien écrit. Mais, chaque fois, il partait sur quelque chose de différent. Comme il voyait que le public croulait de rire, il continuait et la scène durait un quart d’heure de plus. Cela avait un effet de surprise considérable sur le public. Les gens n’avaient guère l’habitude ni de Prévert ni de ce genre de spectacle. Comme c’était drôle, on enlevait le morceau à tous les coups. »

C’est à la Fête de l’Humanité de 1932 que le spectacle, donné gratuitement comme toutes les représentations d’Octobre d’ailleurs, est présenté pour la première fois. Gros succès, qui va se répéter à maintes reprises au fil des mois. Le chœur final fait un triomphe, il est même repris dans les manifestations :

« …Attention, camarades, attention Mourir pour la patrie, c’est mourir pour Renault Pour Renault, pour le pape, pour Chiappe, Pour les marchands de viande, Pour les marchands de canon. »

D’emblée la pièce assure une forte réputation au groupe Octobre. Les amis de Prévert s’associent à l’aventure, son frère Pierre Prévert bien entendu, lui-même auteur de plusieurs sketches pour la troupe (comme « Un brave homme »), Marcel Duhamel, futur patron de la Série noire, Yves Allégret, poète surréaliste devenu cinéaste, etc. La troupe est désormais forte d’une trentaine de membres ; il y a un noyau dur, beaucoup de passages et une foule d’amis qui peuvent monter sur scène pour un unique spectacle.

S’il existe alors plusieurs troupes d’amateurs qui, sous forme de chœur parlé, évoquent les événements politiques (« Masses », « Combat » par exemple), Octobre se distingue par ses textes et sa mise en scène. La troupe participe aux grandes manifestations politiques et sociales, elle commémore la semaine sanglante de la Commune où elle entonne un poème de Prévert :

« …Vingt mille morts Mais de tout ce sang répandu Pas une seule goutte n’est perdue Pas une seule goutte… »

Marcel Duhamel dira par la suite : « Nous jouions comme nous aurions vendu l’Humanité. »

Cette activité transforme Jacques Prévert. « Le groupe Octobre représenta pour les frères Prévert un grand espoir en même temps qu’un vigoureux apprentissage : le moyen de faire la révolution tout en écrivant et en faisant du théâtre », écrit Gérard Guillot dans « Les Prévert ». Jacques Prévert était jusque-là un homme de la parole, « un bavard de génie », disait-on, à présent il jette son œuvre sur le papier. « Jacques Prévert a subi une métamorphose, observe l’historien Guillaume Hanoteau. Il a troqué la parole contre la plume. Désormais il écrit. Il écrit beaucoup et vite. »

Ainsi il rédige en une nuit une pièce antiguerre, antimilitariste, anti-marchands de canon : « La Bataille de Fontenoy »

 

 

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6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 05:41

La Commission nationale consultative des droits de l’homme publie son 30e rapport sur la lutte contre le racisme. Un document qui révèle l’étendue des préjugés dans la société française.

Accès au logement et à l’emploi, préjugés dans les médias et l’éducation, évolutions générationnelles dans la conception des races… L’épais rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie vient d’être présenté au public, le 8 juillet. Une semaine plus tôt, il était remis, ainsi que 80 recommandations, au premier ministre Jean Castex. Parmi elles, augmenter les moyens de la recherche en sciences sociales sur ces questions, instaurer le récépissé lors des contrôles d’identité ou encore former les forces de police et de gendarmerie à recueillir les plaintes concernant les discriminations « pour que ces affaires soient mieux prises en compte et plus souvent condamnées », explique le président de la commission, l’avocat Jean-Marie Burguburu. Au fil de ses 400 pages, le dense volume propose une approche large des problématiques liées aux discriminations et relativise la baisse du racisme en France.

1. Une relative progression de la tolérance

66 sur 100. C’est l’indice de tolérance qu’attribuent aux Français les rédacteurs du 30e rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Un chiffre en constante progression depuis 2013 : il ne s’élevait alors qu’à 53 points. « Il y a un lent recul des préjugés, malgré le Covid et la montée des actes antimusulmans », commente la chercheuse Nonna Mayer. Derrière le chiffre global, se cachent des disparités sur la manière dont les citoyens conçoivent leur rapport aux différentes minorités. L’indice de tolérance ne s’établit qu’à 60 points concernant les musulmans et à 36 pour les Roms. 58 % des Français pensent d’ailleurs que les personnes issues de cette communauté « vivent essentiellement de vols et de trafics ». En parallèle, les faits antimusulmans comptabilisés par les renseignements ont progressé de 52 % entre 2019 et 2020. À en croire le rapport, le racisme a aussi évolué dans sa forme ces dernières années. S’il semble moins présent, c’est aussi qu’il a changé de visage. « Le racisme se modernise, observe Jean-Marie Burguburu. Avant, il pouvait consister à enfermer les juifs dans des ghettos, s’exprimer sur la couleur de peau des Noirs. Maintenant, les populations visées se sont mêlées au reste de la société et il a fallu trouver d’autres supports. On parle d’habitudes alimentaires ou vestimentaires différentes, d’accents… Est venu se greffer le sujet de la religion musulmane, devenue plus visible par le nombre de prati quants. »

2. Le Covid a fait réémerger le racisme antiasiatique

Si l’année 2020 et ses deux confinements ont globalement réduit le nombre d’actes racistes, ils ont aussi été le moment d’une recrudescence de la stigmatisation des personnes perçues comme d’origine asiatique. Des « soupçons de pratiques alimentaires insalubres » aux « clichés d’une communauté puissante et unie pour cacher des pratiques malhonnêtes », l’accumulation d’inconnues autour des origines du coronavirus, apparu en Chine, a renforcé les préjugés. « Un phénomène ancien qui a été exacerbé, décrit la sociologue Simeng Weng.  La crise sanitaire a joué le rôle de catalyseur dans sa prise de conscience. » Selon son enquête, 60 % des enquêtés affirment que ces comportements racistes ont augmenté depuis la pandémie. Jean-Marie Burguburu voit, lui, un lien entre la pandémie et la recrudescence des préjugés sur les Asiatiques. « Quand il y a une crise, on cherche un responsable, de préférence l’étranger, celui qui ne vous ressemble pas et n’a pas le même mode de vie que vous. »

3.  Des violences présentes au sein des institutions

Les discriminations fondées sur la race ne s’arrêtent pas aux comportements xénophobes d’une personne envers une autre, elles sont aussi présentes au sein des institutions, de manière inconsciente. Dans la culture par exemple : « Des situations de discrimination semblent persister malheureusement dans certains milieux culturels, qui reproduisent, consciemment ou non, un certain nombre de clichés et de stéréotypes », note le rapport. Le logement est aussi source de discriminations institutionnalisées. Comme le rappelait une rapporteuse spéciale de l’ONU en 2019, « les ressortissants français et ceux perçus comme “blancs” (ont) deux fois plus de chances que les personnes immigrées ou perçues comme “arabes” ou “noires” de trouver un logement dans l’année suivant le début de leur recherche ». Les sans-abri, les gens du voyage et les exilés comptent parmi les « groupes menacés de discrimination et d’exclusion sociale », affirme la même rapporteuse. L’action de la police, adepte de la pratique du contrôle d’identité « au faciès », est aussi un vecteur du racisme, dans une société où plus de la moitié des hommes perçus comme arabes ou noirs ont été contrôlés dans les cinq dernières années (contre 16 % dans la population). Les symptômes d’un « racisme systémique » ? Le président de la CNCDH conteste l’expression : « La France n’est pas raciste, mais il y a des racistes en France », affirme-t-il. La directrice de recherche Nonna Mayer tempère : « Il ne s’agit pas de dire que l’État est raciste mais il est vrai que certaines pratiques sont devenues tellement banales que l’on n’y fait même plus attention. En cela, elles font système. »

L’antisémitisme en réseaux

Une partie du rapport se penche sur « l’empreinte antisémite dans l’espace YouTube français ». Après avoir récolté près de 2 millions de commentaires sous les vidéos de 628 chaînes de la plateforme, les scientifiques du médialab de Sciences-Po ont établi que 0,4 à 0,6 % d’entre eux contenaient un fond antisémite. « Ils ne sont pas prévalents mais atteignent un niveau qui n’est pas négligeable », retient Benjamin Tainturier, l’un des auteurs de l’enquête. Si les chaînes d’extrême droite sont celles qui en comptent le plus, l’enquête révèle qu’ils sont en nombre sous les vidéos de médias généralistes, quel que soit le sujet abordé.

 

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5 août 2021 4 05 /08 /août /2021 05:40

 

Un cinquième des maisons de retraites privées fonctionnent sans autorisation en Grèce. L’absence d’un véritable système de contrôle, à laquelle s’ajoutent les restrictions dues au Covid, a transformé certaines d’entre elles en mouroirs à ciel ouvert. Deuxième épisode de notre série.

Ce matin-là, Manolis Hourdakis est réveillé par un étrange coup de téléphone de la police municipale. Les officiers de Chania – ville au nord-ouest de la Crète – lui demandent la permission d’exhumer le corps de sa mère décédée un an plus tôt, en avril 2020.

La requête n’est pas commune mais elle fait suite, précisent les agents, à des témoignages recueillis au sein même de la maison de retraite où elle a terminé ses jours. Des résidents ont affirmé que sa mère n’était pas morte d’un arrêt cardiaque, contrairement à l’indication de son certificat de décès.

Ce type de procédure est toujours douloureux pour un proche, mais Manolis, rationnel instructeur à l’académie navale, accepte. Au fond, il a toujours eu le sentiment que quelque chose ne collait pas. Pendant les funérailles, il lui avait semblé apercevoir une marque sur le visage de sa mère, dissimulée par une épaisse couche de maquillage. Ses bras étaient aussi couverts de bleus et ses poignets bandés. Mais la tristesse l’avait emporté et sa famille l’avait enterrée sans poser de questions.

La police procède donc à l’excavation et, quelques semaines plus tard, le résultat de l’autopsie tombe comme un couperet : sa mère a été victime d’une mort violente, plus douloureuse encore que celle imaginée par son fils.

Plus injuste encore : tout porte à croire que les responsabilités sont à chercher au sein même de sa maison de retraite, où, lui, son fils l’avait placée. Un Ehpad vendu comme un petit paradis mais que les mesures de restriction Covid, ajoutées aux contrôles défaillants dans le pays, ont changé en un véritable mouroir. Pour sa mère et des dizaines d’autres résidents.

De saisonnier à infirmier  

Dimitris Mavrakakis, 27 ans, est lui aussi crétois. Calme, les cheveux châtain clair, il est originaire de Platinias, un petit village bordé d’oliviers et d’une mer turquoise, juste à la sortie de Chania. Un village vivant du tourisme et des centaines de voyageurs britanniques qui y posent leurs valises chaque année.

Mais au cœur de la pandémie, au début du printemps 2020, alors que le secteur hôtelier navigue en pleine incertitude, Dimitris ne trouve plus d’emploi. Le saisonnier cherche désespérément quand il tombe sur une annonce pour un « job » dans une maison de retraite au nom prometteur, Aghia Skepi (« Saint Toit protecteur »).

La maison moderne est posée au sommet d’une colline verdoyante d’où l’on peut apercevoir la mer. Un petit paradis de tranquillité, à l’extérieur des bruits de Chania. Le saisonnier n’y connaît rien, mais l’annonce est claire, selon lui : aucune qualification ni expérience préalable n’était requise pour candidater.

Il commence par un poste d’assistant infirmier. Il n’a pas de formation médicale, mais après tout, seuls deux infirmiers sur dix sont réellement diplômés. Les autres « soignants » viennent en réalité de l’hôtellerie et du bâtiment.

In fine, Dimitris tient six mois à Aghia Skepi. Traumatisé par ce qu’il y a vu, il change radicalement de carrière et devient lanceur d’alerte. Car le saisonnier devenu infirmier refuse de garder le silence.

Des patient·e·s attaché·e·s à leurs lits

Dimitris Mavrakakis était là le jour de l’accident de la mère de Manolis. Selon lui, elle n’est pas décédée brutalement d’une crise cardiaque, mais elle « est tombée de son lit et s’est blessée à la tête ».

Son témoignage semble confirmé par l’autopsie : au moment de sa mort, « elle avait sur l’arrière de la tête une blessure de l’épaisseur d’un doigt », nous dit son fils. Pire : l’analyse précise qu’après sa chute, sa mère a été laissée sans soins, à l’agonie, trois jours durant.

Amer, Dimitris se rappelle les promesses que les gérants de cet Ehpad privé lui avaient faites. Le fils avait été rassuré, lui qui avait longtemps refusé de la confier à une institution. 

Le rapport d’autopsie explique également que les stries sur ses poignets – cachées par les bandages au moment des funérailles – sont dues au fait qu’elle a été attachée à son lit « pendant une longue période ». Et d’après trois anciennes infirmières interrogées par Investigate Europe (collectif de journalistes partenaire de Mediapart), de nombreux patients « ont été enchaînés à leurs lits »« nuit et jour pour certains ».

Dimitris précise que les résidents les plus « problématiques » étaient installés au sous-sol, loin des yeux et des oreilles des visiteurs. L’un d’entre eux avait même été mis à part, attaché dans la buanderie. À en croire les trois anciennes d’Aghia Skepi, seule une employée était de garde pendant les nuits dans cet Ehpad paradisiaque, pour réduire les coûts au maximum. Elle devait s’occuper de 65 patients, dont 90 % souffrent de démence.

Les serviettes et rasoirs « pouvaient servir à plusieurs résidents d’affilée », racontent-elles, et les repas étaient si peu copieux que les personnes âgées « perdaient beaucoup de poids dès les premières semaines de leur arrivée ». Enfin, toujours d’après ces anciennes employées qui ont témoigné auprès de la police (pour deux d’entre elles), il n’était pas rare que les objets de valeur soient retirés des doigts et des cous par des cadres de l’Ehpad, qui déploraient ensuite leurs « pertes » auprès des familles.

Soixante-quatre morts en 2020

Au printemps 2021, l’affaire est révélée par la presse locale. Les articles ne parlent pas de la mère de Manolis mais d’une autre victime, le père d’une avocate locale qui a décidé de poursuivre Aghia Skepi pour négligence. La police lance l’enquête. 

Les agents, grâce aux employé·e·s, découvrent rapidement l’étendue de l’horreur. C’est d’ailleurs à ce moment-là que la police contacte Manolis pour lui demander l’autorisation d’exhumer. Sa mère fait partie des... 64 résidents décédés à Aghia Skepi en 2020. Même en pleine pandémie, le taux de mortalité est considéré comme anormalement élevé. Chaque mort – dont les certificats de décès mentionnaient « arrêt cardiaque » – fait l’objet d’une enquête par les policiers.

La direction d’Aghia Skepi a refusé de nous répondre mais s’est déjà défendue ailleurs, disant que rien « de condamnable » ne s’était passé dans son établissement. Son argument ? Mille personnes ont été hébergées ici, depuis son ouverture en 2009, sans le moindre problème.

Mille, vraiment ? Les documents que nous avons consultés montrent pourtant que l’Ehpad n’a l’autorisation d’accueillir que « 46 personnes ». Pour la période précédente (2011-2019), il ne pouvait en héberger que 16. Pire : entre 2009 et 2011, Aghia Skepi était sous le coup d’une interdiction de fonctionner. Et pour cause : une inspection avait ordonné la fermeture et l’évacuation immédiate de l’établissement.

L’évacuation, cependant, n’a jamais eu lieu et de nouveaux pensionnaires sont même venus grossir les rangs d’Aghia Skepi, comme le signale un courrier de la région de Chania au procureur – que nous nous sommes procuré. Dix ans plus tard, le courrier est resté lettre morte. Une décennie d’illégalité. Cela paraît incroyable, pourtant le cas d’Aghia Skepi n’est pas isolé en Grèce.

Il existe environ 300 maisons de retraite aujourd’hui dans le pays, dont la moitié à Athènes, la capitale. On estime que la première moitié est rattachée à l’Église grecque orthodoxe, tandis que l’autre est constituée d’Ehpad à but lucratif.

La plupart de ces établissements privés sont des structures familiales, de petite taille. Et au moins un cinquième de ces sociétés familiales opèreraient sans permis, d’après la PEMFI, l’association des Ephad grecque. « Malheureusement, une des principales défaillances du système grec est l’existence de ces Ehpad illégaux, regrette Stelios Prosalikas, président de l’association. Quand quelqu’un en ouvre un, l’État n’a aucune capacité de le fermer, parce qu’ils ne savent pas où replacer les personnes. C’est une honte»

Une pénurie d’Ehpad

Cette situation ubuesque est d’ailleurs favorisée par la législation, qui permet aux maisons de retraite de commencer à accueillir des pensionnaires dès qu’elles ont déposé leur demande de licence..., plutôt qu’après l’avoir obtenue. En 2007, une loi a été votée, donnant un an de délai aux maisons de retraite opérant illégalement pour se mettre en règle. Mais, aveu d’échec, ce délai a été prolongé tous les ans jusqu’à aujourd’hui, ce qui a permis à des dizaines d’établissements de proliférer en toute illégalité.

Avant que Manolis ne fasse admettre sa mère à Aghia Skepi, il avait fait le tour des maisons de la région pour lui trouver une place, mais les listes d’attente couraient sur trois ans et plus. En Grèce, la pénurie est si importante qu’elle permet aux pires de ces vendeurs de lits de proliférer. Et pour ne rien arranger, une partie des Ehpad à but lucratif se font rétribuer au noir pour éviter de payer la TVA.

Dimitrios Shistohilis, représentant de plusieurs multinationales européennes qui cherchent à se développer en Grèce, a dû se rendre à l’évidence : « Aucun des rapports financiers [qu’il a] consultés n’était digne de confiance. » Le consultant vient pourtant de passer près d’un an et demi à évaluer des maisons de retraite pour voir lesquelles pouvaient être rachetées par le groupe privé français Orpea. Bilan : aucune.

« Le problème est si généralisé, nous confie-t-il, qu’après avoir lu mon rapport, mes clientes, les multinationales, ont préféré construire de nouveaux établissements, plutôt que de racheter ceux qui existaient déjà. »

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

 

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5 août 2021 4 05 /08 /août /2021 05:28

 

Les retraité∙e∙s font partie des principales cibles des politiques fiscales et sociales réactionnaires menées depuis trente ans, et aggravées par Emmanuel Macron.

Une revalorisation des pensions de retraite insuffisante depuis 1988

En 1988, Philippe Seguin a décidé le décrochage des pensions de retraite du régime général par rapport au salaire moyen avec l’indexation des pensions de retraite de la CNAV sur l’indice des prix. Balladur, en 1993, a allongé la durée de cotisations et a modifié le calcul (25 meilleures années au lieu de 10). Si Juppé, en 1995, avait dû abandonner sa réforme, en 2003 Fillon a aligné la quasi-totalité des régimes de retraite sur la revalorisation en fonction de l’évolution des prix. Depuis 2008, la régression a subi une formidable accélération, accentuée à partir de 2013. À coup de mesures exceptionnelles, de modifications législatives, le montant brut des pensions a été très grandement dégradé. Pour les pensions de retraite complémentaires, les revalorisations ont été très insuffisantes.

Revalorisation des pensions de retraite

 

2013

2014

2015

2016

2017

2018

2019

2020

2021

Régimes de base

1,3 au 01 04 (1)

0

0,1 au 01 10

0

0,8 au 01 10

0 (2)

0,3 au 01 01 (3)

0,3 à 1 au 01 01

0,4 au 01 01

Complémentaires

0,8 au 01 04

0

0

0

0

0,6 au 01 11

1 au 01 11

0

?

  • Instauration de la CASA de 0,3 % au 1er avril
  • Augmentation de la CSG de 6,6 à 8,3 % au 1er janvier
  • En fonction du revenu fiscal de référence certains ont eu un retour à 6,6 % pour la CSG.

Pour les pensions de retraite de base, l’équivalent de deux ans de revalorisation a été perdu,
et 4,5 ans pour les retraites complémentaires

Jusqu’en 2008, la revalorisation des pensions de base intervenait au 1er janvier sur la base de l’inflation estimée par la loi de Finances, avec une régularisation tenant compte de l’inflation de l’année précédente. Le report de la revalorisation au 1er avril en 2009 par Sarkozy, au 1er octobre en 2015 par Hollande puis au 1er janvier en 2019 par Macron ont fait perdre une année. Le gel des pensions en 2014 et la modification par Hollande du calcul des revalorisations en fonction de l’inflation constatée sur l’année écoulée, et non plus sur l’inflation estimée pour l’année à venir, ont fait perdre une deuxième année (cette mesure a été appliquée au 1er octobre 2015 alors que la modification du Code de la Sécurité sociale n’avait pas encore été adoptée par le parlement).

Quant aux retraites complémentaires, leur non-revalorisation du 1er avril 2013 au 1er novembre 2017 est due au refus obstiné du patronat d’augmenter les cotisations. La CGT, contrairement à certaines organisations syndicales, a refusé ce diktat au détriment des retraités, sous prétexte de « sauver le régime ».

Des mesures fiscales très régressives depuis 2008

À ces revalorisations insuffisantes des pensions se sont ajoutées des mesures fiscales qui ont amputé encore plus le revenu disponible. Sans que la liste soit exhaustive : suppression de la demi-part en matière d’impôt sur le revenu pour la plupart des personnes vivant seules ayant élevé au moins un enfant (avec des conséquences importantes en matière d’impôts locaux et d’aides sociales) depuis l’imposition des revenus de 2008 (avec maintien limité, dans le temps et en impôt, jusqu’en 2013 pour les personnes qui avaient déjà eu cette demi-part), assujettissement à l’impôt sur le revenu de la majoration de pension pour les parents de 3 enfants et plus à partir de l’imposition des revenus de 2013, instauration de la CASA au 1er avril 2013, augmentation de la CSG au 1er janvier 2018. Pour la détermination du revenu imposable des retraités, 2,4 % ne sont pas déductibles pour ceux assujettis à la CSG à 6,6 ou 8,3 % ainsi que la CRDS et la CASA (soit 3,1 % au total) ; et pour ceux acquittant la CSG à 3,8 %, la CRDS n’est pas déduite.


Je paye 45 % d’impôt sur le revenu. Vrai ? Faux ?

Faux, avec la progressivité du barème le taux de 45 % ne s’applique que sur la dernière tranche. Ainsi pour un couple où un seul travaille il faut un revenu imposable en 2020 de 328 897 euros pour que chaque euros supplémentaire soit taxé à 45 %. Pour un couple de retraités c’est au-delà de 320 102 euros de revenu imposable, ce qui représente 28 347,75 euros de pensions mensuelles brutes.

Vrai, au-delà de ces limites ils paieront 45 % sur chaque euro supplémentaire. Mais même dans ces conditions pour 1 000 euros de revenus supplémentaires il reste encore 550 euros pour de menus achats ! ! ! ! ! les intéressés n’ont pas besoin d’aller frapper à la porte du Secours populaire !

Aux États-Unis le taux maximal de l’impôt sur le revenu a été dans les années 1930 de 91 %, pourtant le capitalisme n’est pas mort. En France dans les années 80 il y avait 14 tranches de 0 à 65 %.

L’impôt sur le revenu est un impôt progressif alors que la CSG est un impôt proportionnel. Ainsi en IR lorsque l’on passe de la tranche à 11 % à la tranche à 30 % le taux de 30 % n’est appliqué que sur la partie de revenu imposable (pour une part) excédant 25 710 euros. Avec la CSG lorsqu’une personne passe du taux de 3,8 à 6,6 %, elle paye dès le premier euro la CSG à 6,6 et cerise sur le gâteau elle acquitte aussi la CASA à 0,3 % et 1 % assurance maladie sur le montant de ses retraites complémentaires. Ainsi pour quelques euros supplémentaires de revenu brut, le revenu net est inférieur. Et certains envisagent très sérieusement, pas seulement dans la majorité macronienne, de fusionner l’impôt sur le revenu et la CSG et de supprimer ainsi la progressivité de l’impôt sur le revenu pour le plus grand profit des revenus les plus élevés et au détriment des plus modestes.


N’oublions pas les impôts indirects

Même si elles sont indolores, il ne faut pas l’importance des taxes indirectes, principalement la TVA et la TICPE (taxe intérieure sur les produits énergétiques). Elles pèsent lourdement sur les budgets, en particulier, de celles et ceux ayant les revenus les plus faibles. Il en est de même des dépenses de santé, surtout lorsque le manque de ressources conduit à ne pas pouvoir se payer une protection sociale complémentaire.

Un outil formidable : la flat tax

A son arrivée au pouvoir, Macron a tout de suite fixé ses priorités : taper sur les retraités avec l’instauration pour plus de 60 % des retraités d’un taux à 8,3 %, au lieu de 6,6 %, et favoriser les plus riches. Il a supprimé l’ISF à compter du 1er janvier 2018 et instauré le prélèvement forfaitaire unique ou « flat tax » sur les revenus de capitaux mobiliers (RCM). Jusqu’au 31 décembre 2017 ces revenus étaient une des composantes du revenu imposable et étaient donc soumis à la progressivité de l’impôt. Depuis le 1° janvier 2018, ils ne sont assujettis à l’impôt sur le revenu qu’à 12,8 % (auxquels s’ajoutent 17,2 % de prélèvements sociaux). Jusqu’à l’imposition des revenus de l’année 2020 ce taux était même inférieur à celui (14 %) de la première tranche effective de l’impôt sur le revenu. Pour les très gros revenus, au lieu de payer 45 000 euros d’impôt sur le reve négliger nu pour 100 000 euros de revenus de capitaux mobiliers, cela conduit à ne payer que 12 800 euros (avec ainsi la possibilité de pouvoir réinvestir immédiatement pour augmenter son capital).

La même mesure est intervenue il y a quelques années pour les plus-values immobilières. Elles sont taxées, à un taux fixe de 19 %, à l’impôt sur le revenu, alors qu’elles étaient une des composantes du revenu imposable. Ainsi les grandes fortunes payent un impôt moindre alors que les personnes modestes payent plus.

Les plus riches peuvent dire « merci Monsieur Macron pour ce magnifique cadeau »

Voilà une solidarité bien pensée les plus modestes payent pour les plus riches ! ! ! !

De nouveaux cadeaux pour les plus fortunés ?

Cette succession de cadeaux aux plus fortunés ne suffit pas, ce gouvernement et leurs amis des plus grandes fortunes en veulent toujours plus. Alors que le Président de la République et son gouvernement se refusent à rétablir l’impôt de solidarité sur la fortune ou à mettre en cause l’imposition favorable des RCM, ils envisagent la mise en place d’un nouvel outil permettant de siphonner les finances publiques au profit des plus riches.

Ils veulent instaurer une labellisation de 150 fonds dédiés à des « prêts participatifs » pour prêter de l’argent à des entreprises à des taux d’intérêt à 5 ou 6 %. Taux très supérieurs à tout ce qui existe sur le marché et ces prêts seraient garantis par l’État.

Il est envisagé une diminution de la fiscalité sur les donations et transmissions entre générations, ce qui bien entendu concerne les plus riches. Le matraquage idéologique sur la taxation des successions porte ses fruits : 87 % des français approuvent l’idée que l’impôt sur les successions doit diminuer alors que seulement un tiers des successions sont taxables.

Le faux prétexte de la dette

La comparaison régulièrement utilisée entre montant de la dette et PIB n’a guère de sens car il est ainsi comparé un stock (la dette) à un flux (le PIB) alors que ce qui compte c’est le montant des intérêts à rembourser et qu’en ce moment la France emprunte à des taux négatifs.

Qui se préoccupe que le Japon ait un taux d’endettement de 240 % ?

La dette est utilisée comme un épouvantail afin de poursuivre les politiques néolibérales particulièrement destructrices. La principale question est celle de son utilité sociale : que finance-t-elle ? Sert-elle l’intérêt publique ou contribue-t-elle à alimenter les actionnaires ?

Une détérioration très importante du revenu disponible des retraités

Les tableaux démontrent la dégradation, pour la très grande majorité des retraités, de leur revenu net après payement de l’impôt sur le revenu et des contributions et cotisations sociales. Et même un retraité qui ne paye ni IR ni contributions sociales qui percevait 1 000 euros de retraite au 1er janvier 2013, contrairement au discours officiel, n’a pas le maintien du pouvoir d’achat malgré les 1 % au 1er janvier 2020. Son revenu disponible annuel en 2020 progresse de 2,5 % par rapport à 2013 alors que les prix selon l’indice INSEE ont progressé de 5,2 %. Où est le maintien de son pouvoir d’achat ? Et la situation est encore pire si une partie des pensions de retraite provient de complémentaires.

Pour celles et ceux ayant subi la suppression de la demi-part pour le calcul de l’impôt sur le revenu, c’est une perte nette importante, ainsi que pour les parents de trois enfants et plus qui ont vu la majoration de pension devenir imposable.

Dans quelques cas, la revalorisation est supérieure à la hausse constatée par l’INSEE ; cela est dû à une diminution de l’impôt sur le revenu liée à la modification des tranches et des taux ou à la décote, mais aussi parce que les pensions ont été revalorisées moins que les tranches du barème de l’IR, entraînant une minoration du revenu fiscal de référence et un passage du taux de CSG de 6,6 à 3,8 % entraînant la suppression de la CASA et du 1 % assurance maladie pour les retraites complémentaires.

Nous sommes donc très loin de l’affirmation des « retraités privilégiés ». De plus, les pensions de retraite ne sont pas une allocation, elles sont le fruit des droits acquis par le versement de cotisations pendant la vie active. Ces cotisations ont servi à payer les pensions de celles et ceux qui étaient à la retraite et à générer des droits pour la future retraite. C’est le principe de la retraite par répartition.

Pour ces tableaux pour 2 parts il est considéré que les deux membres du couple ont les mêmes revenus.

 

  • En 2013 : CSG à 6,6 % et CRDS à 0,5 % pour ceux payant l’IR + CASA à 0,3 % à partir du 1° avril, CSG à 3,8 % et CRDS à 0,5 % pour ceux dont l’IR est inférieur ou égal à 61 euros (impôt non mis en recouvrement), rien pour les non imposables à l’IR
  •  En 2020 CSG à 8,3 ou 6,6 % + CRDS à 0,5 % + CASA à 0,3 % ou CSG à 3,8 % + CRDS 0,5 % ou exonération de CSG selon le revenu fiscal de référence de l’année N-2.
  • Un abattement est accordé aux redevables de plus de 65 ans en fonction du revenu net global.

 

 

  • En 2013 : CSG à 6,6 % et CRDS à 0,5 % pour ceux payant l’IR + CASA à 0,3 % à partir du 1° avril, CSG à 3,8 % et CRDS à 0,5 % pour ceux dont l’IR est inférieur ou égal à 61 euros (impôt non mis en recouvrement), rien pour les non imposables à l’IR
  •  En 2020 CSG à 8,3 ou 6,6 % + CRDS à 0,5 % + CASA à 0,3 % ou CSG à 3,8 % + CRDS 0,5 % ou exonération de CSG selon le revenu fiscal de référence de l’année N-2.
  • Y compris le 1 % assurance maladie sur les retraites complémentaires
  •  Un abattement est accordé aux redevables de plus de 65 ans en fonction du revenu net global.

Les principales revendications syndicales pour les retraités

  • Pas de retraite inférieure au SMIC revendiqué par la CGT pour une carrière complète.
  • Revalorisation immédiate de toutes les pensions avec une remise à niveau par rapport au salaire moyen, de 100 euros au 1er janvier 2021 avant une véritable revalorisation de 300 euros.
  • Revalorisation annuelle des pensions et retraites de base sur l’évolution du salaire moyen.
  • Suppression de la CASA et de la hausse de CSG de 1,7 point en allant vers la transformation de la CSG en cotisation sociale.
  • Rétablissement de la demi-part en matière d’impôt sur le revenu pour toutes les personnes vivant seules ayant élevé au moins un enfant et suppression de la fiscalisation de la majoration de pension pour les parents de 3 enfants et plus.
  • Rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF), retour de l’imposition des revenus du capital (les dividendes) à l’impôt sur le revenu (suppression de la flat tax), rétablissement d’un impôt sur le revenu réellement progressif de 0 à 65 ou 70 % (avec le taux 0 au niveau du SMIC), réduction de la TVA à 15 % et sa suppression sur les produits de première nécessité.
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4 août 2021 3 04 /08 /août /2021 05:35

 

La crise sanitaire a généré une crainte de la contrainte et de l’incertitude. Pourtant, la solution est dans la vaccination, affirme Marie-Claire Villeval, économiste spécialiste des comportements. ENTRETIEN

MARIE-CLAIRE VILLEVAL

Directrice de recherche au CNRS, université de Lyon

 

Comment expliquez-vous la défiance qui s’exprime dans les mobilisations du samedi ?

MARIE-CLAIRE VILLEVAL Plusieurs facteurs expliquent cette défiance incontestable. Il y a des craintes réelles d’une partie de la population vis-à-vis de l’incertitude des vaccins. Une crainte face à une contrainte et un produit inconnu. Surtout s’agissant d’un vaccin nouveau, mis au point si rapidement, en situation d’urgence.

Il y a une exploitation des fake news sur ses effets possibles à long terme et sur le fait que l’autorisation de mise sur le marché soit temporaire. Il est vrai, dans ces conditions, que cela n’est pas un vaccin comme les autres, même si on commence quand même à avoir du recul. Cela dit, il y a certaines contradictions. Chez les gens qui fument, par exemple : ils connaissent très bien les risques du tabac pour la santé et ils se méfient en même temps du vaccin…

Seconde explication : la méfiance d’une partie de la population vis-à-vis des scientifiques. Elle s’explique par les hésitations des experts sur les mesures à prendre et leur manque d’unanimité au début de la pandémie. Il est normal qu’il y ait des débats scientifiques, mais cela crée de l’inquiétude et peut expliquer, en partie, les réticences.

 

Il y a également un manque de confiance vis-à-vis des politiques et des gouvernants…

MARIE-CLAIRE VILLEVAL Tout à fait. Il y a beaucoup de contraintes depuis plus d’un an. La fronde actuelle que l’on observe est aussi le réceptacle des oppositions, des rancœurs, d’une colère sociale. Une façon d’exprimer des insatisfactions, des frustrations, qui n’ont rien à voir avec les conditions sanitaires, mais qui relèvent plus d’un mécontentement général.

À cela, il faut ajouter l’exploitation qui en est faite par certains partis politiques, dont la stratégie consiste à essayer de coaliser les sources, diverses, de mécontentement. Une partie de l’extrême droite est très active dans ces mouvements. Enfin, il y a, selon moi, ce qui relève d’une forme d’égoïsme et de refus de solidarité face à un bien public, à savoir la vaccination pour protéger les autres et pas seulement pour se protéger soi-même.

 

N’y a-t-il pas dans ces réticences et cette colère l’absence de perspectives, le fait de ne pas voir le bout du tunnel ?

MARIE-CLAIRE VILLEVAL Oui, on appelle cela la crainte de l’incertitude. On fera peser un poids beaucoup plus fort à une situation incertaine. On ne sait pas y mettre de probabilités. Or, l’absence de probabilité explicite génère de l’anxiété et donc des comportements frileux. Alors oui, cela contribue à cette atmosphère délétère. Mais, en même temps, la solution est dans la vaccination. On est en pleine situation contradictoire. La vaccination permettrait d’émettre des probabilités et de réduire l’incertitude.

Ne peut-on pas expliquer la contestation par le sentiment d’être dépossédé de la prise de décision ? N’y a-t-il pas un problème démocratique ?

MARIE-CLAIRE VILLEVAL Nous ne sommes pas en dictature, le Parlement est consulté. Le recours aux spécialistes, aux experts, s’impose. Nous avons des instances représentatives, je pense qu’il faut mieux travailler sur la représentativité de nos élus, convaincre les gens de participer aux élections.

En matière sanitaire, nous avons besoin de scientifiques, de connaissances médicales. Dans ce domaine, la consultation citoyenne n’a pas lieu d’être. Il s’agit de décisions qui ne sont pas un choix d’opinion. Sur ces sujets pour lesquels il faut faire des choix sur la base de connaissances disponibles à un moment donné, il vaut mieux, vraiment, faire confiance.

vaccins

 

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