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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 07:57

 Que l'engagement naisse de la perpétuation d'un modèle familial ou social, d'une révolte individuelle, qu'il sorte des tripes ou de la maturation d'une réflexion, il est tout autre chose qu'un plan de carrière auquel donnerait droit une bonne naissance, une expertise technicienne ou une notabilité.

S'engager, c'est le plus souvent prendre le risque de l'action collective pour servir des causes qui dépassent le service de ses intérêts personnels sans certitude de succès. C'est accepter de ne plus rester spectateur, critique ou non. C'est s'atteler à transformer en efforts tangibles des bonnes intentions, en ayant le courage de se positionner face au monde social à travers des affirmations et des refus décidés, inconditionnels, actes de croyance et de foi tranchant sur le scepticisme, le pragmatisme individualiste ou fatalisme désabusé. L'engagement veut faire taire tous les « A quoi bon! », les « Rien de nouveau sous le soleil » ou les « on a tout essayé, on n'y peut rien! ». L'engagement ne se nourrit pas forcément d'optimisme béat: il regarde la volonté plus que le souhait ou le désir.

Celui qui s'engage peut être méfiant vis à vis des apparentements et jaloux de son indépendance et refuser d'intégrer une chapelle ou un camp. Il prétendra ainsi malgré tout faire la leçon au monde ou exercer un pouvoir d'influence dont la réalité dépendra de son aura et de sa surface d'exposition aux autres consciences. Il peut aussi refuser la lutte politique ou sociale pour s'attacher à bâtir du lien social, à construire de nouvelles solidarités et à faire vivre l'humanité au plus près du quotidien des gens, dans l'action sociale, associative, humanitaire. Ces deux types d'engagement – celui de l'internaute franc tireur ou de la jeune femme ou du jeune homme engagé dans une ONG – suscitent un peu plus de vocations chez les jeunes aujourd'hui que l'action politique pure et dure. C'est une affaire de méfiance vis à vis de l'engagement partisan, de désillusion vis à vis de la politique et de refus de toute forme de compromis avec son indépendance, mais les choses changent... L'aggravation des injustices et des inégalités, le libéralisme autoritaire et la montée de l'extrême-droite font de plus en plus percevoir aux jeunes la nécessité de passer au-dessus des réserves et des soupçons vis à vis de l'engagement politique: on l'a vu notamment à travers le mouvement des Indignés.

Celui qui s'engage peut, s'il perçoit dans la vie politique autre chose qu'une lutte pour le pouvoir et une affaire puérile ou tristement répétitive de domination et d'intérêts, chercher à s'intégrer à une dynamique qui le dépasse, à une organisation collective qui ne reflète pas en tout point ce qu'il est ou ce qu'il pense. Il agira alors dans le but d'œuvrer à un changement des mentalités, de dessiller les yeux des hommes endormis, de convaincre, de faire agir les autres pour qu'ils changent la société dans le but souhaité afin de mettre ses idées au pouvoir dans un avenir plus ou moins lointain.

Il agira avec d'autres, devra composer avec l'existant, sera pris dans des rivalités de personnes, des affrontements d'orgueils ou de dogmatismes, à l'intérieur même de son camp, sans parler de la sympathie de ceux qui ne pensent pas comme lui qu'il risque bien de s'aliéner.

Il pourra se demander assez souvent à quoi il sert vraiment, s'il a vraiment du poids pour servir ses idées, orienter son organisation dans le sens souhaité, mais des liens de fraternité noués avec le temps, la conviction que, seul, on ne peut pas faire bouger les choses, les prises de responsabilité, lui feront surmonter ses premières déceptions ou désillusions, accepter certains compromis avec l'idéal et avec les pesanteurs liées au collectif, à ses traditions et à sa diversité interne.

S'engager, c'est donner des coups et en prendre alors que l'on veut paradoxalement se rendre utile aux autres et bien souvent être appréciés et reconnus par eux. C'est abandonner un peu de sa tranquillité, de la richesse de sa vie familiale, amicale, intime ou intérieure, pour se frotter toujours jusqu'à risquer se s'y perdre un peu soi-même à des partenaires d'engagement à qui l'on est relié par un intérêt commun mais pas toujours par des liens d'affinité plus profonds. C'est parfois vivre à cent à l'heure, avec toujours une tâche à entreprendre, un contact à établir, un déplacement à faire, ce qui nous distrait de nous-mêmes, peut nous griser et nous étourdir, nous rendre relativement insouciants par rapport à des petits ou gros problèmes qui préoccupent les autres. L'engagement peut être un temps un garde-fou contre l'ennui, l'angoisse et la mélancolie. Il peut être une drogue, une fuite en avant qui nous rend incapable de nous retrouver seuls avec nous-mêmes et les gens qui nous entourent, dans une relative oisiveté qui sera mal supportée tant on deviendra dépendant d'une activité trépidante ou de l'adrénaline des combats que nous nous avons pris coutume de mener.

L'engagement est aussi une école de la vie qui nous fait surmonter notre timidité et notre flemme, découvrir l'autre, prendre conscience du monde, nous enrichir intellectuellement dans les débats, à l'épreuve du réel ou au contact de l'expérience d'autrui.

Il fait que nous pouvons nous sentir vivre intensément et parfois, sur un mode plus ou moins illusoire, il nous donne le sentiment d'être importants pour les autres ou pour l'avenir de notre société. Il nous permet de ne pas nous replier sur nous-mêmes ou sur l'étroitesse du cercle familial et des préoccupations matérielles mesquines.

Il nous place toujours en regard de l'autre, de l'obligation de ne pas le décevoir et d'être reconnu par lui: il nous permet souvent de rester droits sauf quand il se pervertit dans la détestation des adversaires et l'emploi de tous les moyens pour les rabaisser, la vanité ou la course aux avantages et honneurs extérieurs. L'engagement peut aussi nous rendre excessif, injuste, irrespectueux, partial, simplificateur: il porte en lui la démesure et le sectarisme s'il n'est pas tempéré par la bonhommie, le sens du relatif, de la dignité et de la fragilité de l'humain.

L'engagement a ses degrés. On peut signer une pétition, chercher à convaincre ses amis, ses voisins, sa famille, manifester à l'occasion, franchir le pas d'une adhésion syndicale ou politique, donner la moitié de sa vie à une cause, ou se sacrifier même pour elle quand les circonstances l'exigent. Pourquoi s'en tient-on à un engagement restreint ou va t-on vers un engagement plus dévorateur d'énergie et de temps? C'est une question de hiérarchisation des priorités, de goût, d'exigence vis à vis de soi-même, de rencontres opportunes, de modèles auxquels notre histoire nous a confronté ou non. L'engagement peut prendre des formes variées dans l'histoire mais il n'est pas le privilège d'un temps déterminé. En revanche, il est des moments qui le réclament tout particulièrement, c'est ceux où l'on assiste à une montée des périls, à une fragilisation de l'édifice culturel et social qui rendait possible la coexistence pacifique des membres d'une société.

Ne nous y trompons pas toutefois, si l'engagement manifeste souvent une certaine forme de courage, il n'est pas toujours vertueux et généreux pour autant: on s'engage aussi à l'extrême-droite avec audace en méprisant souverainement les réactions d'incompréhension et de rejets de ses voisins. L'engagé poursuit souvent des chimères, habille la réalité de ses rêves, se construit un monde de sens complètement fantasmatique et hermétique au retour du réel et du bon sens. Le moteur de son énergie peut être la haine ou le ressentiment, et il y a toujours une part d'envie d'en découdre dans l'engagement. L'engagement est une manifestation limpide de notre liberté qui se traduit parfois aussi malheureusement par le choix de la déraison, de l'aveuglement, du suicide collectif.

Aujourd'hui, s'engager, c'est aussi plus modestement mais non moins difficilement, mettre ses actes quotidiens en conformité avec ses idées, conformer ses modes de vie et de consommation à une volonté de changer les choses globalement pour réduire l'impact des activités humaines sur l'environnement, se préoccuper du bien-être animal, promouvoir la vie saine et simple, le commerce équitable et un revenu décent pour les producteurs. Ce type d'engagement est exigeant et peut paraître excessif à certains car il nous fait nous attacher de manière sourcilleuse à ce que certains jugent un peu hâtivement des détails et vivre à contre-courant du monde, dans un idéal de sobriété et de simplicité volontaire qui rappelle parfois celui des moines ou des ascètes d'antan. Cet engagement est toutefois très intéressant car il politise ce qui autrefois relevait de la morale privée et rend politique la relation de soi à soi: je dois rendre ma vie exemplaire en regard du monde dans lequel je veux vivre, je dois faire comme si elle décidait du monde, quelques soient les torts et les inconsciences des autres en dehors de moi. Cet engagement doit pouvoir interpeller les autres sans les effrayer, maintenir la radicalité d'une exigence et d'un idéal sans s'enfermer dans une radicalité qui ferait que l'on nous prendrait pour un illuminé. De plus en plus, chez les jeunes, il se joue un mode communautaire et festif, voire nomade, qui en fait une utopie d'aujourd'hui pour un monde désenchanté et renoue avec la geste des hippies un peu recouverte des cendres du matérialisme dans les années 1980.

 

Ismaël Dupont.

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