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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 10:04

Ancien chirurgien, Eric Hazan a repris la maison d'édition de son père (Fernand Hazan) et, avec un groupe d'amis, il a fondé sa maison d'édition la Fabrique en 1998, afin de publier des livres d'histoire, de philosophie et de politique, le plus souvent engagés à la gauche de la gauche.

C'est un révolutionnaire de coeur et d'esprit, un érudit et un styliste, passionné de littérature et d'histoire, un passeur formidable.  

Les trois livres que j'ai pu découvrir de lui ces trois dernières années m'ont tous passionné et instruit le plus agréablement possible, ce pourquoi je voudrais les recommander chaudement, même s'ils sont loin d'être ignorés du grand public. 

 

Il y a d'abord LQR La propagande du quotidien, un court essai publié aux éditions Raisons d'agir en 2006 qui décrypte, comme le linguiste juif Victor Kamperer l'avait fait dans la clandestinité avec la langue nazie, les néologismes ou déplacements du sens des mots de l'idéologie néo-libérale et pro-capitaliste ("gouvernance", "réformes", "charges sociales", etc.) qui depuis 20 ans au moins a envahi le champ des médias et des discours publics, euphémisant et voilant la réalité sociale, entretenant une fausse conscience des choses servant le renforcement d'un système basé sur la privatisation du monde, l'accroissement des profits financiers et des inégalités.  

 

cadeau l'invention de ParisDans L'Invention de Paris (Il n'y a pas de pas perdus), publié en 2002, Eric Hazan nous invite à un voyage dans le temps tantôt réjouissant tantôt mélancolique pour comprendre ce que les quartiers de Paris doivent à un long passé de lutte des classes, de révoltes et de révolutions, de sécurisations et de répressions policières et militaires, et pour rendre à la vie des scènes historiques et littéraires fascinantes dont des lieux familiers mais finalement peu connus de Paris ont constitué le décor.

 

On ne pourra plus par exemple se promener dans les environs du Palais-Royal sans laisser son imagination s'enflammer en évoquant les attroupements autour de Camille Desmoulins pendant la révolution, les réunions de royalistes, l'assassinat du conventionnel régicide Le Peletier de Saint-Fargeau, la préparation du 9 Thermidor et la chasse aux républicains ouverte lors de la Terreur Blanche. Mais "l'apogée du Palais-Royal, l'époque qui en fit un mythe sans équivalent dans toute l'Europe moderne, ce furent les vingt ans suivant l'entrée des Alliés dans Paris en 1815. L'arrivée des soldats et des officiers russes, autrichiens, prussiens, anglais, donna une impulsion nouvelle aux deux activités nourricières du lieu, la prostitution et le jeu..." (p.35 Points Seuil). Le Palais Royal attire les hommes de la bourse, les clients des libraires et des éditeurs qui s'installent sous ses arcades. Mais "sous les arcades, on ne lit pas, on joue, au creps, au passe-dix, au trente-et-un, au biribi... L'établissement le plus célèbre est sans conteste le 113: huit salles, six tables de roulette. Blücher, l'un des deux vainqueurs de Waterloo, ne quittait pas le tripot du 113. Il dépensa six millions lorsqu'il quitta Paris. Autour des tripots sont installés des prêteurs sur gages, et le soir les filles se mêlent aux joueurs... On peut aussi boire et manger dans les galeries du Palais-Royal. Le café de Foy est le seul à servir dans un pavillon du jardin. Au premier étage, son club d'échecs, qui a compté Talleyrand et David parmi ses clients, fait concurrence à celui du café de la Régence, où se déroule Le Neveu de Rameau. Le café des Mille Colonnes, dont la patronne est une beauté célèbre, est le préféré de Balzac. Près du passage du Perron, le café de la Rotonde avait été pendant la Révolution le quartier général des brissotins (on ne disait pas "girondins) à l'époque... Le café Lemblin est fréquenté par les nostalgiques de l'empire" (p.38) "La fin de la vogue du Palais Royal eut se dater avec précision: le 31 décembre 1836 à minuit, les jeux de hasard furent interdits à Paris. Dès lors le déclin est rapide. Les dandys, les badauds, les viveurs et les filles émigrèrent à quelques centaines de mètres de là, vers la nouvelle promenade enchantée, vers les Boulevards" (p.40).

 

Tout près du Palais-Royal, dans le quartier du Louvre, siège la Bourse de Brongniart. "Le paradoxe d'un bâtiment aussi grandiose voué une activité aussi méprisable n'aura pas échappé aux contemporains: "je me courrouce toutes les fois que j'entre à la bourse, ce bel édifice de marbre, bâti dans le style grec le plus noble et consacré à cet ignoble trafic des fonds publics... C'est ici, dans cette immense salle, que s'agite l'agiotage avec ses mille figures tristes et ses dissonances criardes, comme le bouillonnement d'une mer d'égoÏsme. Du milieu des flots d'hommes s'élancent des grands banquiers, pareils à des requins, créatures monstrueuses qui s'entre-dévorent" (Henri Heine, 1832)."

 

Des Halles au Marais, de la chaussée d'Autain au faubourg Saint Antoine, Eric Hazan nous invite à une promenade temporelle à multiples détours et digressions appelées par l'appel de l'anecdote en reconstituant de manière très charnelle et sensorielle, grâce notamment aux citations des écrivains et des voyageurs, les différents âges de Paris, tout en y ressituant les grandes heures de la vie intellectuelle et politique de la France.

 

On trouve dans le livres des éclairages fort intéressants sur le Marais aristocratique. Suivant le modèle italien d'urbanisme renaissant, Henri IV et Sully décident de construire la place Royale (des Vosges) et d'aménager ses pourtours pour aérer Paris et accueillir des boutiques d'artisanat de luxe, des manufactures de draps de soie brodés d'or et d'argent. "Sous les arcades s'alignaient des boutiques élégantes, mais on y trouvait aussi- comme plus tard au Palais Royal - des tripots, et les prostitués en avaient fait l'un de leurs lieux favoris. Le centre de la place, inauguré par Louis XIII en 1612, était plat, sablé, dégagé: il servait de terrain aux cavalcades, aux tournois, aux jeux de bagues et aussi parfois aux duels dont certains sont restés célèbres... Avec la place Royale et les alentours, c'est la première fois qu'on aménage à Paris un quartier destiné à ce qui n'est pas encore la flânerie, un "promenoir" offert à une société qui revit après le cauchemar des guerres de Religion... Ce n'est pas encore la tolérance religieuse: en 1614, dans le cahier de la Ville de Paris aux Etats Généraux, le voeu est exprimé que les juifs, les anabaptistes et autres ne professant point la foi catholique ou ne pratiquant pas la religion prétendue réformée, tolérée par les édits, soient punis de mort. Il n'empêche: entre le nouveau quartier et une certaine aristocratie cultivée, une haute bourgeoisie ouverte, un milieu intellectuel et artistique en pleine ébullition, c'est une histoire d'amour qui se joue". On y retrouve le père Mersenne, Désargues et Pascal, Huygens, Gassendi, les savants de l'époque. "Les femmes aussi tiennent salon. Certaines sont les demi-mondaines, comme on dira plus tard: Marion Delorme, qui reçoit Place Royale et Ninon de Lenclos, dont la demeure rue des Tournelles est le rendez-vous des libertins - des libre-penseurs- ce qui ne l'empêche pas d'avoir parmi ses habitués La Rochefoucauld et Madame de Lafayette, Boileau, Mignard et Lulli. La légende veut que Molière y ait lu pour la première fois le Tartuffe devant La Fontaine et Racine...".     

 

Eric Hazan reconstitue les différentes phases du recoupement entre séparations géographiques et clivages sociaux à Paris:

"On a vu l'aristocratie abandonner le Marais à la fin du XVIIe siècle pour les faubourgs Saint-Germain et Saint Honoré. Un siècle plus tard, tous ceux qui en ont les moyens quittent le centre ancien. Ce qui se dessine alors, c'est la ségrégation entre quartiers résidentiels et quartiers populaires, la formation d'un Paris-Ouest pour les riches. Jusque- là, dans les mêmes rues, les nobles hôtels voisinaient avec des bicoques. Les palais royaux eux-mêmes étaient entourées de misérables masures... Paris mélangeait ainsi riches et pauvres par contiguïté, mais aussi par superpsition. Le même corps de bâtiment (on ne dit guère "immeuble" avant le XVIIIe siècle et l'apparition des "immeubles" de rapport") pouvait abriter des boutiques au rez-de-chaussée - le boutiquier habitant l'entresol-, des logements pour l'aristocratie au deuxième niveau, étage noble avant l'invention de l'ascenseur, et pour les ouvriers dans les combles. Cette mixité n'avait pas tout à fait disparu au début des années 1960 où, sur la montagne Sainte Geneviève par exemple, rue Laplace, rue de Lanneau, rue Valette, les logements sous les toits étaient encore occupés par des ouvriers, avec, il est vrai, l'eau sur le palier. Le zonage à l'américaine, par tranches de salaire, ne s'est vraiment installé qu'à l'ère de Gaulle-Malraux-Pompidou en même temps que les quartiers anciens, massivement rénovés, étaient réinvestis par la bourgeoisie" (p.153-154).

 

Après cette évocation réjouie, nourrie par une culture prodigieuse, du déplacement dans le temps des centres de gravité du Paris aristocratique, bourgeois, politique, artistique et intellectuel, cette explication des différentes phases de la structuration urbaine et sociale de la capitale, Eric Hazan, dans une deuxième partie plus politique et tragique de son ouvrage, intitulée le "Paris Rouge" évoque le Paris ouvrier des insurrections et révolutions, le Paris au service de la liberté et de l'égalité qui a écrit l'histoire de France de la Grande Révolution jusqu'en 1968,  et a été si souvent brutalisé par les troupes au service de la réaction et des privilégiés.

 

Ce Paris Rouge, celui des Barricades, du socialisme révolutionnaire et du communisme, c'est celui du Marais populaire des artisans, de Belleville, du Père-Lachaise, de Charonne, de Pelleport, de ces enfants d'immigrés juifs, polonais, ou d'ouvriers français de souche qui s'engagèrent dans le Front Populaire et la Résistance. La partition politique de Paris était très nette pendant la seconde guerre mondiale, rappelle Eric Hazan en citant les souvenirs de l'officier et écrivain allemand Ernst Jünger:

" Ainsi à l'ouest de la ville, des officiers allemands cultivés, francophiles et plutôt antinazis, signaient des ordres conduisant au poteau d'exécution des enfants qui, à l'est, bricolaient des affiches et jetaient des tracts dans les cinémas de Ménilmontant. Les Champs-Elysées sont l'axe majeur du Paris de la Collaboration, et il y a là comme une tradition. Déjà en 1870 Louise Michel notait qu'on y brisa les chaises et les comptoirs des cafés, les seuls de Paris à avoir ouvert aux Prussiens. Déjà, après le Front Populaire, "la foule élégante acclamait Hitler dans les cinémas des Champs-Elysées à vingt francs la place... Le fond de l'ignominie a peut-être été atteint en 1938, sur ces CHamps-Elysées cagoulards où les belles dames acclamaient l'affreux triomphe de Daladier et glapissaient "Les communistes sac au dos, les Juifs à Jérusalem" . Plus tard, "toute l'élite cagoularde du pays, pressée de regagner ses Champs-Elysées et son boulevard Malesherbes, s'extasiait sur la courtoisie des Aryens blonds. Sur ce point il n'y avait qu'un cri d'Auteuil à Monceau:les gentlemen-pendeurs étaient corrects et même un peu hommes du monde à leurs heures" (Vladidimir Jankélévitch, "Dans l'honneur et la dignité", Les temps modernes, juin 1948)...

 

La partition politique de Paris ne date pas d'hier. Vers le 20 mai 1871, juste avant l'entrée des Versaillais, Lissagaray entraîne un ami imaginaire, "un timide de la timide province", dans une promanade à travers la ville. Dans les quartiers populaires, à la Bastille, "joyeuse, animée par la foire au pain d'épicees", au cirque Napoléon (cirque d'hiver), "où cinq mille personnes s'étagent depuis l'arène jusqu'au faîte", la fête révolutionnaire continue, malgré (à cause?) l'imminence de la catastrophe. Les quartiers chics sont silencieux, plongés dans le noir - il est vrai que, par une ironie du sort, ce sont eux qui reçoivent les obus tirés par les Versaillais depuis le mont Valérien et Courbevoie... Les sentiments de leurs habitants sont exprimés sans détours par ceux qui animaient hier encore les salons de l'Empire, aux Tuileries et à Compiègne. Edmond de Goncourt, dans les premiers jours: "Le quai et les deux grandes rues qui mènent à l'Hôtel de Ville sont fermés par des barricades avec des cordons de gardes nationaux en avant. On est pris de dégoût en voyant leurs faces stupides et abjectes, où le triomphe et l'ivresse mettent comme une crapulerie rayonnante". Et plus tard, au moment où Thiers bombarde Paris: "Toujours l'attente de l'assaut, de la délivrance qui ne vient pas. On ne peut se figurer la souffrance qu'on éprouve, au milieu du despotisme sur le pavé de cette racaille déguisée en soldats".

Pour Maxime Du Camp, qui a gagné la croix de la Légion d'honneur pour sa conduite lors de la criminelle "insurrection" de juin 48, la Commune est "un accès d'épilepsie morale; une sanglante bacchanale; une débauche de pétrole et d'eau-de-vie, une inondation de violences, d'ivrognerie qui faisait de la capitale de la France un marais des plus abjects". Pour Théophile Gauthier, "il y a sous toutes les grandes villes des fosses aux lions, des cavernes fermées d'épais barreaux où l'on parque les bêtes fauves, les bêtes puantes, les bêtes vénimeuses, toutes les perversités réfractaires que la civilisation n'a pas pu apprivoiser, ceux qui aiment le sang, ceux que l'incendie amuse comme un feu d'artifice, ceux que le vol délecte, ceux pour qui l'attentat à la pudeur représente l'amour... Un jour, il advient ceci, que le belluaire distrait oublie ses clefs aux portes de la ménagerie, et les animaux féroces se répandent par la ville avec des hurlements sauvages. Des cages s'élancent les hyènes de 93 et les gorilles de la Commune".... Un autre (l'écrivain précieux et symboliste Leconte de Lisle): "Leurs femmes, des mégères sans nom, ont parcouru pendant toute la semaine les rues de Paris, versant du pétrole dans les caves et allumant des incendies de tous les côtés. On les abat à coups de fusils comme des bêtes enragées qu'elles sont...".  (p.303-305).                       

 

Ce racisme social, cette animalisation de l'ennemi de classe, ce ressortissant des classes laborieuses ou classes dangereuses, habitant Belleville, Ménilmontant ou Montmartre, le faubourg du Temple ou Popincourt, qui fait si peur quand il sort de ses quartiers et de la soumission aux routines d'un travail harassant pour réclamer ses droits et ceux de la démocratie sociale, réveillant le spectre du sans-culotte et de la Grande Révolution, accompagne une volonté d'extermination pure et simple.

 

Quand les Versaillais entreront à Paris le 21 mai 1871, ils massacreront pendant la Semaine Sanglante et au-delà, entre 16 000 et 20 000 Communards et Parisiens du peuple. Les "abattoirs" du moment destinées à expurger la société bourgeoise de ses rebus, de ses contempteurs et de ses rebelles, sont le Parc Monceau, les Buttes Chaumont, la Madeleine, le champ de Mars, le Luxembourg, le Mur des Fédérés au Père Lachaise et surtout la Prison de la Roquette (3000 exécutions en 3 jours du 26 au 27 mai) et la caserne Lobeau près du Théâtre du Châtelet (plus de 4000 communards y seront fusillés). Ceux qui échappent au massacre seront conduits à Versailles en longs troupeaux, battus et humiliés tout au long du chemin. Les femmes de la Commune seront visitées dans leurs prisons par de grandes bourgeoises railleuses, revanchardes et méprisantes, qui les considéreront tout juste comme des bêtes fauves. On compte aussi des milliers de déportés embarqués dans des conditions atroces, particulièrement vers la Nouvelle-Calédonie comme Louise Michel.

 

Leurs crimes: leur républicanisme ardent impliquant la démocratie sociale, leur patriotisme internationaliste, le refus de rendre les armes contre les Prussiens, l'affirmation de la liberté communale, de la démocratie directe ou du moins de la pleine souveraineté du peuple, leur désir de séparer l'Eglise et l'Etat, l'affirmation des droits politiques et sociaux des femmes, la promotion de l'école gratuite et de la culture pour tous, du droit au logement et au travail, une règlementation protectrice de la journée de travail, des salaires.   

 

Les pages d'Eric Hazan sur la Commune restituent avec un lyrisme contenu par le caractère sérieux et distancié de l'ouvrage certaines de ses figures héroïques et tragiques comme celle de Delescluze, néo-jacobin déjà insurgé en 48, journaliste après avoir goûté du bagne à Cayenne et de la prison à Belle-Ile, délégué à la Guerre de la Commune qui meurt sur la barricade du Château d'eau.    

 

La barricade et ses "magiques pavés" est emblématique de la révolution, et singulièrement de la Commune, bien qu'elle ait surgie dans la dernière semaine de son existence. E.Hazan en fait une description à la manière de Barthes dans ses Mythologies: " Dès ses débuts, la barricade joue un rôle qui redouble son statut guerrier, celui d'un dispositif scénique. Scène comique, lorsque de part et d'autre les combattants s'apostrophent, s'insultent comme sous les murs de Troie, ou cherchent à convaincre ceux d'en face - de capituler avant d'être massacrés ou, en sens opposé, de rejoindre les rangs de leurs frères. Scène tragique, all'antica, où le héros descend des pavés et marche vers les soldats, dans un ultime effort de persuasion ou simplement pour ne pas subir la défaite, pour en finir avec la vie. C'est ce rôle théâtral de la barricade qui explique sa résurgence au XXe siècle, de Saint-Petersbourg à Barcelone, du Berlin spartakiste à la rue Gay-Lussac, alors même qu'au fil du temps son efficacité militaire tendait symptomatiquement vers zéro" (p.316).

 

Erigée pendant les guerres de religion et la Fronde, la barricade reparaît au XIXe siècle rue Saint Denis pour combattre la restauration monarchique ultra-réactionnaire de Charles X. "Au cours du demi-siècle qui s'écoule entre les barricades nocturnes et anonymes de novembre 1927 et les soixante-dix journées solaires de la Commune la liste des manifestations, émeutes, coups de main, soulèvements, insurrections de Paris est si longue qu'aucune capitale ne peut en revendiquer de semblable. Leur géographie, leur répartition entre les quartiers parisiens, est un reflet de la révolution industrielle, de la relation nouvelle entre patrons et ouvriers, de la migration centrifuge de la population laborieuse et dangereuse, de l'évolution des grands travaux, de l'"embellissement stratégique" de la ville. Ce sont les mêmes noms de rues et de quartiers qui reviennent sans cesse tout au long du siècle, mais on voit néanmoins le centre de gravité de Paris rouge se déplacer lentement vers le nord et l'est, avec des cassures et des accélérations qui impriment sur le plan de la ville la marque d'une vieille notion aujourd'hui bien mal vue, la lutte des classes" (p.319).

 

En 1832, juste après une épidémie de choléra dévastatrice pour le Paris populaire, les barricades républicaines s'élèvent à la mort du général Lamarque, celles que l'aède Hugo chantera dans les Misérables une fois accompli son tournant républicain et populaire, après la répression de féroce de juin 1848, qu'il contribuera à diriger. Elles sont tenues par des étudiants et des jeunes bourgeois idéalistes et par des ouvriers. Au pont d'Austerlitz, un nouveau drapeau fait son apparition, un étendard rouge bordé de noir sur lequel était écrit en caractères noirs, "La liberté ou la mort". L'insurrection touche les rues Saint Martin et Saint Denis, le quartier du Marais, le quartier de l'horloge auprès du cloître Saint Merri, c'est à dire que le Paris populaire est encore le Paris médiéval.

 

En février 1848, une nouvelle insurrection du peuple de Paris, stimulée par une campagne de banquets républicains, a raison de la monarchie affairiste de Louis-Philippe. Le 22 juin 1848, après la tentative de reprise en main de la République par la bourgeoisie libérale et la fermeture des ateliers nationaux, l'insurrection du prolétariat se lève dans le Paris ouvrier du faubourg du Temple et du faubourg Saint Antoine. La moitié de Paris appartient aux ouvriers socialistes réclamant le droit au Travail et le droit du Travail dans la matinée du 23 juin 1848. Le général Cavaignac, instrument d'un parti de l'ordre de l'Assemblée et des élites mêlant, face à des révolutionnaires résolus comme Blanqui, des personnalités d'horizons aussi divers que Tocqueville, Victor Hugo, Lamartine, Louis Blanc, Arago, Quinet, va engager alors un grand massacre du peuple de Paris.

 

""Plutôt une fin effroyable qu'un effroi sans fin! ", tel est le cri que lance le bourgeois, "dans un accès de fureur, à sa République parlementaire" (Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, 1852). Pendant les cinq semaines qui s'écoulent entre la journée du 15 mai (intimidation de l'Assemblée par des manifestants des clubs de républicains radicaux, proches de Blanqui, Barbès, Raspail- réclamant la défense de la liberté en Pologne et une République plus égalitaire) et l'insurrection de Juin, la bourgeoisie se prépare à la fin effroyable. Contre Paris Rouge, c'est l'union sacrée: orléanistes, légitimistes, républicains de toutes tendances y compris la quasi-totalité des socialistes n'ont qu'une idée: il faut en finir. Très rares sont les voix discordantes comme celle de Pierre Leroux à l'Assemblée le 10 juin: "Vous n'avez pas d'autre solution que la violence, la menace, le sang, la vieille, fausse, absurde économie politique. Il y a des solutions nouvelles, le socialisme les apporte, permettez au socialisme de faire vivre l'humanité!"  Daniel Stern note que "rien ne devait paraître plus singulier à une assemblée qui commençait à trouver qu'elle était un peu trop en république, que de s'entendre dire qu'elle n'y était pas assez" (p.352). Daniel Stern, pseudonyme d'auteur d'une femme, la comtesse d'Agout, a écrit l'Histoire de la Révolution de 1848.  

 

Du 23 au 26 juin, la garde nationale ne fait pas de quartiers, tuant sans dictinction femmes, adolescents sur les barricades, ne faisant pas de prisonniers. Tous les insurgés doivent être fusillés. Ménard témoigne: "La plupart des ouvriers pris à la barricade des Noyers et aux autres barricades de la rue Saint Jacques, furent conduits au poste de la rue des Mathurins, hôtel de Cluny, et fusillés... Lorsque la proclamation (de Cavaignac, promettant la vie sauve aux insurgés faisant soumission) fut connue des ouvriers, un grand nombre d'entre eux se rendirent prisonniers. alors, lus uns furent fusillés sur place, les autres conduits à l'hôtel de Ville et sur quelques autres points qui servaient spécialement d'abattoirs. Sur le pont d'Arcole, les prisonniers tombaient sous les feux croisés des gardes mobiles placés sur les deux quais. Sur le pont Louis-Philippe, plus de quarante furent jetés à l'eau. On en amenait d'autres sur le quai de l'hôtel de Ville, on les précipitait dans l'eau, où les balles les atteignaient. Le plus souvent, ils tombaient sur la berge, et d'autres mobiles les achevaient à coups de fusil". 

 

Eric Hazan révèle que plus de 10 ans après, Les Fleurs du Mal de Baudelaire rappeleront ce massacre du prolétariat révolutionnaire parisien par la bourgeoisie "aussi explicitemment que le permet la censure. Dans Le Cygne, l'évocation finale de la place du Carroussel se clôt sur une pensée: "Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor!" et les derniers vers de La Cloche fêlée...: "Moi mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis/ Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, / Il arrive souvent que sa voix affaiblie/ Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie/ Au bord d'un lac de sang, dans un grand tas de morts/ Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts".

 

Après les tueries sur le vif "commence la grande traque, perquisitions, fouilles, dénonciations, arrestations". Les prisonniers ratissés sont enfermés dans les forts, dans les casernes, au Luxembourg, véritable quartier général des tueries, dans les sous-sols de l'Hôtel de Ville et des Tuileries, où on les laisse mourir de faim. S'ils font du fruit, s'ils réclament, on tire dans le tas à travers les barreaux".

 

A en croire l'historien George Duveau (1848), "sur les barricades ne périrent semble t-il que 400 ou 500 insurgés; mais plus de 3000 furent massacrés après le combat par les soldats de la Garde Mobile et de l'armée régulière. 11600 personnes furent arrêtées". Certaines furent condamnées à mort, d'autres condamnés aux travaux forcés et déportés, en Algérie notamment.

 

Pour Marx qui imagine le point de vue plus ou moins assumé des républicains progressistes bourgeois, "La Révolution de Juin est une révolution haïssable, la révolution répugnante, parce que la chose a pris la place de la phrase, parce que la République a mis à nu la tête du monstre en abattant la couronne qui le dissimulait... Malheur à juin! "

C'est avec stupéfaction que la bourgeoisie a vu surgir de nulle part ces brutes menaçantes, ces nouveaux barbares, ces bêtes féroces, ces êtres envers lesquels Balzac, Lamartine, Musset, Tocqueville, Mérimée, Dumas, Berlioz, Delacroix expriment leur dégoût et leur terreur.... L'insurgé de Juin, qu'il soit nouveau prolétaire industriel, maçon sans travail, artisan déraciné, c'est l'Homo sacer d'Agamben, celui qu'on a le droit de tuer sans qu'il n'y ait ni crime ni sacrifice. Pour le fusiller, pour le déporter, inutile de mettre en scène l'acte judiciaire, où alors c'est par pure dérision... Les héros de juin sont des anonymes, des cordonniers, des mécaniciens, des obscurs, des sans-part. On voit bien la raison du refoulement, de l'occultation du momument noir des journées de juin: c'est qu'elles constituent la vraie, la profonde fracture dans l'histoire du XIXe siècle en France, qu'elles brouillent le consensus républicain en faisant éclater de façon brève mais fulgurante l'ordre de la distribution des corps en communauté, cet ordre que Rancière appelle la police" (L'invention de Paris, p.381-383).      

 

L'invention de Paris, comme son nom l'indique, historicise et "conflictualise" l'identité de la capitale, la rédécouvre et la restaure par conséquent dans sa dimension politique et sociale, et non pas seulement touristique et patrimoniale. La dernière phrase du livre montre qu'il s'agit de toute autre chose pour l'auteur que de construire un beau mausolée à l'histoire révolutionnaire de Paris

 

"Ceux qui pensent qu'à Paris la partie est finie, ceux qui affirment n'avoir jamais vu d'explosion dans un musée, ceux qui chaque jour travaillent à ravaler la façade de la vieille caserne républicaine devraient réfléchir aux variations de cette grandeur qui n'a cessé, au fil des siècles, de surprendre tous leurs prédécesseurs: la force de rupture de Paris".  

 

Eric Hazan a également publié cette année une synthèse remarquablement bien écrite, très vivante et intéressante sur la Révolution Française, Une histoire de la Révolution française publiée aux éditions La Fabrique (22 euros).

 

 

cadeau une histoire de la RFLecteur des contemporains Mercier ou Arthur Young, de Michelet, Quinet, Jaurès, Soboul, Mathiez,  Furet, Jean-Clément Martin, de bien d'autres historiens de la révolution, ainsi bien sûr que des discours des constituants et conventionnels, Eric Hazan nous fait bénéficier de sa très grande culture historique pour nous restituer dans un récit chronologique ponctué par des "excursus" où il se positionne par rapport à des polémiques historiographiques, la logique des évènements, les enjeux, les partis et les grandes figures de cette période. Grâce à un souffle épique et à une "interprétation progressiste" des évènements révolutionnaires, le but est de contribuer à reconstituer (à l'usage des jeunes générations particulièrement) une conscience historique pouvant servir de facteur de mobilisation et de point de référence à un engagement politique présent au service des idéaux de la révolution. Eric Hazan le dit sans ambage dans son avant-propos: "bien que j'ai porté toute l'attention possible à l'exactitude de ce qu'on appelle les faits, je ne prétends pas que ce livre soit objectif. J'espère au contraire qu'il fera souffler un peu d'enthousiasme révolutionnaire sur notre époque où la tendance est plutôt au relativisme et à la dérision. Malheur, disait Saint-Just, malheur à ceux qui vivent dans un temps où l'on persuade par la finesse de l'esprit". Il souligne encore la charge toujours aussi subversive de la révolution française et la visée pratique du récit révolutionnaire de la Révolution dans les dernières phrases de l'épilogue:

"Les héritiers des thermidoriens qui nous gouvernent et nous enseignent sans discontinuer depuis lors s'efforcent de travestir cette histoire. Contre eux, gardons vivante la mémoire, gardons l'inspiration de ce moment où l'on put entendre que les malheureux sont les puissances de la terre, que l'essence de la république ou de la démocratie est l'égalité et que le but de la société est le bonheur commun."   

 

D'emblée, Eric Hazan affirme la nouveauté absolue de la Révolution Française, qui contrairement à ce que peuvent en dire Tocqueville ou François Furet, ne prolonge pas dans une simple continuité exagérante une modernisation et transformation sociale en cours à la fin de l'Ancien Régime, sous l'influence d'un Etat centralisateur et niveleur. Dans le chapitre 1, il dresse un portrait social instructif de la France pré-révolutionnaire: un Tiers Etat constitué de 28 millions de personnes, dont 23 millions de ruraux, paysans pour la plupart. Des paysans qui ont été appauvris par le mouvement d'appropriation bourgeoise de la Terre et les conséquences de la pensée physiocratique. Une capitale de 600 à 700000 habitants où la finance tient le haut du pavé avec l'aristocratie.  

 

Tout en réhabilitant la révolution populaire, et les démocrates avancés comme Robespierre, Marat, les Enragés, les sans-culottes, contre l'historiographie révisionniste et bien-pensante assimilant révolution et totalitarisme et qui dans le sillage de Furet, valorise la révolution libérale de 1789 contre celle, jugée essentiellement terroriste et extrémiste, de 1793, Eric Hazan prend des distances avec la relativisation marxienne des acquis et de la signification de la revolution.

La Déclaration des droits de 1789 avait bien une portée universelle, programmatique et révolutionnaire et n'était pas qu'un manifeste individualiste bourgeois.

La Révolution Française n'était pas d'abord et avant tout une révolution bourgeoise. D'abord parce que la bourgeoisie n'existait pas plus que le prolétariat en tant que classe unifiée consciente d'elle-même. Ensuite parce que c'est le "peuple" patriote et républicain, la petite-bourgeoisie, les paysans, les artisans et petits commerçants qui ont "poussé" bien souvent les limites d'une révolution que les parlementaires, les juristes et les milieux d'affaires auraient voulu maintenir dans le cadre d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire défendant l'ordre social et le droit absolu de la propriété et de la libre-entreprise.

 

C'est la pression du peuple qui a très souvent contraint les assemblées parlementaires à l'audace révolutionnaire. Devant la crise de subsistance et les menées contre-révolutionnaires des officiers de l'armée, ce sont les femmes de Paris et les ouvriers qui le 5 octobre 1789 se rendent en cortège à Versailles pour y réclamer du pain et la punition des officiers contre-révolutionnaires qui ont foulé la cocarde tricolore lors d'un banquet offert par le roi, obligeant l'Assemblée et le roi à quitter Versailles pour s'installer à Paris.

 

Le propos de Eric Hazan est particulièrement éclairant quand il s'agit de décrire le fonctionnement des lieux et agents d'influence, des clubs et des sociétés de sans-culottes de la révolution. La Révolution Française invente la société politique et la culture de l'esprit public, la démocratie radicale avec la foi dans la toute-puissance du sujet civique et du volontarisme politique, le refus des traditions et déterminismes historiques et sociaux, l'intervention populaire permanente et le contrôle des élus, le droit de critique constante des représentants.   

 

Cette démocratie radicale avait ses pointes avancées, décrites par E.Hazan de la p.86 à 90:

 

Le club des Jacobins: "quand la Constituante s'était installé à Paris, le Club Breton, pointe de l'aile marchante à Versailles, l'avait suivie. "Il fallait un local à la portée des séances du corps constituant, qui venait d'être établi au manège des Tuileries; on alla trouver le prieur des Jacobins de la rue Saint-Honoré, disposé à prêter la salle de la bibliothèque du convent..." (Dubois-Crancé). Le Club Breton devint alors la Société des Amis de la Constitution. Le nom de Jacobins leur fut donné par dérision... Le droit d'admission était assez élevé (12 livres) et la cotisation annuelle s'élevait à 24 livres. L'article premier du règlement rédigé par Barnave précisait l'objet de la Société, qui se réunissait tous les jours à six heures sauf quand l'Assemblée tenait séance du soir: "1. discuter d'avance des questions qui doivent être décidées dans l'Assemblée Nationale; 2. travailler à l'établissement et l'affermissement de la Constitution; 3. correspondre avec les autres sociétés du même genre qui pourront se former dans le royaume". Rapidement, le club s'élargit au-delà des seuls députés: il suffisait d'être présenté par cinq inscrits, et dès la fin de 1790, on comptait plus d'un millier de membres. Dans l'ensemble, cette cooptation recrutait plutôt des personnes aisées et instruites. C'est à partir d'octobre 1791 que le club- épuré, de sa partie modérée (Barnave et les feuillants) ouvrira ses portes au public, et dès lors les séances aux Jacobins marqueront le rythme de la vie révolutionnaire parisienne... La société et ses filiales fonctionnaient comme un instrument de diffusion des idées révolutionnaires dans le pays. Rien n'est plus absurde que la notion de "jacobinisme" comme dictature parisienne autoritaire et tatillone: c'est une construction héritée de Thermidor (l'assassinat de Robespierre), durable comme la haine de la Révolution".       

 

Les Cordeliers:  le club apparut en juin 1790 sous le nom de Société des amis des droits de l'homme et du citoyen... Son but, plus modeste et plus pratique que celui des Jacobins, était de "dénoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des différents pouvoirs et toute espèce d'atteinte au droit de l'homme". Protecteur des opprimés, redresseurs des

abus de pouvoir, les Cordeliers avaient comme emblème "l'oeil de la surveillance", grand ouvert sur les défaillances des élus. "Ils provoquent des dénonciations, ils entreprennent des enquêtes, ils visitent dans les prisons les patriotes opprimés, ils leur donnent des défenseurs, ils saisissent l'opinion par des placards. Bref, ils sont un groupe d'action et de combat" (Mathiez). La cotisation était minime (une livre quatre sols) et le club admettait des membres de toutes conditions, y compris des citoyens passifs. Les femmes pouvaient assister aux séances et prendre part aux discussions. Parmi ses membres on trouvait des avocats comme Danton et Camille Desmoulins, des journalistes comme Fréron, Robert ou cHaumette, des imprimeurs comme momoro et Brune, mais aussi beaucoup de commerçants, petits et gros- le boucher Legendre, le brasseur Santerre, le limonadier Berger... La grande force des Cordeliers était leur lien avec les Sociétés fraternelles, clubs de quartier qui se multiplièrent à Paris à partir de l'hiver 1790".

 

" En même temps qu'à cette floraison on assiste à l'extraordinaire développement d'une presse "démocratique" (c'est le mot de l'époque). Il n'existait évidemment rien de comparable à nos kiosques à journaux: les feuilles étaient diffusées par abonnement -dont le prix était assez elevé - mais aussi criées dans les rues et placardées sur les murs, malgré les interdictions répétées de la Commune. On faisait des lectures publiques, on les consultait dans les cafés: unique moyen d'information, la presse tenait un rôle qu'on a peine à imaginer aujourd'hui. Les journaux modérés (au sens actuel; à l'époque, les modérés étaient des contre-révolutionnaires) étaient si nombreux que l'on ne saurait tous les nommer...

La presse la plus engagée du côté de la Révolution est dominée par trois figures illustres, trois fondateurs, directeurs et uniques rédacteurs de leur journal: Camille Desmoulins, Marat et Hébert, qui entretenaient d'ailleurs entre eux des relations détestables.

Les Révolutions de France et de Brabant, lancées par Camille Desmoulins en novembre 1789, sont lues dans tout le pays malgré un rythme de parution un peu irrégulier.... Dans une lettre à son père, Desmoulins parle de 3000 abonnés... Chaque numéro comporte trois parties: la France, le Brabant et "autres pays arborant la cocarde" et des Variétés (chroniques de livres, de théâtre...). Le journal attaque violemment la monarchie et se déclare très tôt républicain. C'est Camille Desmoulins qui portera à la municipalité de Paris la pétition des Cordeliers demandant la déchéance du roi après Varennes. Le 8-e et dernier numéro paraîtra en juillet 1791 au moment du massacre du Champ-de-Mars quand la répression obligera Camille à se cacher.

Marat lance le premier numéro de L'Ami du peuple en septembre 1789 et jusqu'à sa mort, sous des titres divers, il en publiera plus de 1000, malgré les interruptions liées aux poursuites lancées contre lui- en octobre 1789, en janvier 1790 où il doit se refugier en Angleterre pendant trois mois, en juillet 1791 après le Champ-de-Mars. Marat doit régulièrement changer de local, même s'il travaille le plus souvent dans le district des Cordeliers. Il change aussi maintes fois d'imprimeur et va jusqu'à devenir imprimeur lui-même quand il le faut. Le tirage, estimé à plus de 2000 exemplaires, n'est pas des plus élevés, mais son influence est grande: l'Ami du peuple est lu en commun par les sans-culottes, dont beaucoup sont illétrés. C'est un fascicule de 8 ou 12 pages, de petit format, composé autour d'un long article - on dirait aujourd'hui d'un éditorial- qui se prolonge parfois d'un numéro à l'autre. Le journal publie aussi des lettres qui engagent le dialogue entre Marat et ses lecteurs...

Le titre du Père Duchesne renvoie à un personnage né dans les foires, une sorte de guignol qui symbolise l'homme du peuple. Plusieurs pièces de théâtre, livres et pamphlets prennent ce nom, et Hébert aura beaucoup de contrefacteurs. Le journal, dont le numéro 1 est daté de janvier 1791, paraît à raison de 4 numéros par décade. Le numéro, qui vaut deux sous, a huit pages, avec un sommaire destiné à être crié dans la rue. Le style est fort débraillé - ce qui n'est jamais le cas chez Marat- mais avec de la verve, de la drôlerie, de la vivacité. Politiquement, le Père Duchesne attaque aussi bien l'abbé Maury que Lafayette, Mirabeau que Bailly, et réclamera la République après Varennes. "Fait singulier, le Père Duchesne obtenait du succès aussi bien dans les bas-fonds de la société que dans les classes les plus élevées (...). On l'achetait ostensiblement, on le lisait avec une joie dissimulée pour se donner un brevet de civisme, pour se faire "sans-culottiser", comme disait Hébert" (Mitton).   

 

En dehors de ces titres de presse de la démocratie radicale et des clubs politiques les plus prestigieux, parmi les acteurs majeurs de la Révolution et son coeur battant sont le sans-culotte et la citoyenne de Paris, qu'Eric Hazan nous présente à merveille.

 

Les sans-culottes: "De nos jours, derrière le mot, il y a une image: un homme portant une veste courte à boutons de métal (la carmagnole), un pantalon de toile au lieu de la culotte et des bas de soie aristocratiques. Sur sa tête, un bonnet de laine rouge, coiffure des esclaves affranchis à Rome. Il est muni de l'arme populaire par excellence, la pique. Mais, au-delà de l'iconographie, qu'est-ce qu'un sans-culotte? "Un sans-culotte, Messieurs les Coquins? c'est un être qui va toujours à pied, qui n'a point de millions, point de château, point de valets pour le servir, et qui loge simplement avec sa femme et ses enfants, s'il en a, au quatrième ou au cinquième étage. (...). Le soir, il se présente à sa section, non pas poudré, musqué, botté dans l'espoir d'être remarqué de toutes les citoyennes des tribunes, mais bien pour appuyer de toute sa force les bonnes motions et pulvériser celles qui viennent de la faction abominable des hommes d'Etat" (Vingternier, avril 1793). Les sans-culottes travaillent pour vivre, et plus précisément de leurs mains. Ce sont eux, écrit Hébert dans Le Père Duchesne en septembre 1793, "qui font les étoffes dont nous sommes revêtus, qui travaillent les métaux et fabriquent les armes qui servent à la défense de la Rébpublique"... Les sans-culottes détestent évidemment les aristocrates, mais sous ce terment ils englobent non seulement les ci-devant mais aussi les couches supérieures de l'ancien tiers état. "Le 21 mai 1793, un orateur populaire de la section du Mail déclare que "les aristocrates, ce sont tous les riches, tous les gros marchands, tous les accapareurs, les saute-ruisseaux, les banquiers, les cours-tôt de boutique, tous les gens de la chicane et qui ont quelque chose"".

Les revendications des sans-culottes portent sur trois terrains différents: la taxation des subsistances, l'égalité des jouissances et la démocratie sectionnaire... Les mouvements populaires pour l'augmentation des salaires sont beaucoup plus rares que ceux qui poussent à établir, au besoin par la force, un prix maximum des denrées. Cette exigence se double d'une soif d'égalité dans tous les domaines de la vie: le riche ne doit pas vivre mieux que le pauvre, il faut lui ôter son superflu, l'obliger à partager. L'argent ne doit pas permettre de mieux manger.... Dans leurs sections, les sans-culottes appliquent le fonctionnement démocratique radical". (p.165-166).

 

Les sans-culottes femmes, le club des citoyennes républicaines révolutionnaires:   "Parmi les femmes dont il est question dans le cours de la Révolution, les deux personnages qui ont inspiré le plus de livres, de pièces de théâtre et de films sont Marie-Antoinette et Charlotte Corday. Viennent ensuite, mais loin derrière, certaines femmes remarquables par leur beauté ou leur originalité: Manon Roland, Olympe de Gouges ou Théroigne de Méricourt, l'amazone de Liège. Les autres, les femmes du peuple, les anonymes sont souvent représentées sous le terme de tricoteuses, à peu près aussi stigmatisant que pétroleuses pour le peuple des femmes pendant la Commune de 1871. Certes, on n'oublie pas que ce furent les femmes de Paris qui allèrent chercher "le roi, la reine et le petit mitron" à Versailles en octobre 1789. Mais pour le reste, le rôle des femmes dans la Révolution demeure flou, souvent traité en quelques lignes par les meilleurs historiens.

Elles sont pourtant présentes, souvent au premier rang, dans les grandes journées révolutionnaires. Quand Lafayette et Bailly font tirer sur le peuple paisiblement rassemblé au Champ-de-Mars le 17 juillet 1791, elles sont nombreuses parmi les victimes... L'agitation menée par les sans-culottes femmes est un élément essentiel du mouvement populaire qui aboutit à l'insurrection des 31 mai et 2 juin 1793 (mise à bas de la Gironde ayant instauré une dictature parlementaire conservatrice - ou modérée, visant à achever la révolution-  et anti-sans-culottes par Paris).

Dès 1791, les femmes étaient admises à la Société fraternelle des deux sexes, qui tenait séance au couvent des Jacobins, dans une salle située sous celle de l'illustre club... Elles peuvent avoir leur carte d'adhérentes, délibérer et voter... C'est là que beaucoup de meneuses firent leurs premières armes - parmi elles Pauline Léon et Claire Lacombe qui animeront bientôt le club des Citoyennes Républicaines révolutionnaires", créé le 10 mai 1793. "Les adhérentes du club - entre 150 et 200 selon les moments - sont de milieux divers: les dirigeantes ont un bon niveau d'instruction, mais on compte aussi parmi les membres des marchandes des rues, des salariés pauvres, vraies femmes sans-culottes souvent illetrées. Le club n'est pas non plus homogène politiquement, même s'il est unanime à soutenir l'action qui finira par éliminer la Gironde. L'opposition est vive entre celles qui soutiennent les positions montagnardes et d'autres proches des Enragés" comme Pauline Léon, qui devient la femme de Jacques Roux. "Mais à la suite d'affaires confuses où les républicaines révolutionnaires sont accusées - non sans raison - de vouloir imposer le port de la cocarde tricolore et du bonnet rouge à toutes les femmes, les hommes qui dirigent le mouvement révolutionnaire finissent par trouver que le club en fait trop". Ce club est dissout par Amar au nom du Comité de Süreté Générale le 30 octobre 1793. Dans son rapport, il affirme que "les femmes sont peu capables de conceptions hautes et de méditations sérieuses (...) Elles sont disposées, par leur organisation (biologique), à une exaltation qui serait funeste aux affaires publiques, et les intérêts de l'Etat seraient bientôt sacrifiés à tout ce que la vivacité des passions peut produire d'égarement et de désordre". 

En cassant le mouvement populaire des femmes, la Montagne a perdu un appui qui lui aurait peut-être permis d'éviter la destitution de Robespierre et la réaction thermidorienne.       

 

En historicisant la trame évenementielle de la Révolution, Eric Hazan lutte contre le lieu commun répandu par l'historiographie contre-révolutionnaire et plus récemment par Hannah Arendt, François Furet, Claude Lefort d'une Révolution habitée d'emblée par une folie de renouveau radical, paranoïaque, sectaire, totalitaire, liberticide, qui serait appelée à dévorer ses propres enfants.

 

C'est que les révolutionnaires avancés avaient un programme républicain, démocratique, laïc, et même social, à achever, et que la Révolution, dans son existence même et son devenir potentiel, fut sans cesse menacée de mort par les forces conservatrices, royalistes, des privilégiés. La Révolution est bien une lutte à mort pour l'avènement d'une société démocratique et plus égalitaire et cela doit être rappelé si on veut comprendre sa violence et ses excès, bien souvent terrifiants il est vrai, et Eric Hazan ne les occulte pas. Où trouver une explication de la violence révolutionnaire sinon dans le contexte de crise des subsistances et de quasi famine pour le peuple, la crise économique, la guerre européenne et civile, les craintes touchant les complots contre-révolutionnaires, les trahisons, la corruption des hommes publics et des officiers par le parti royaliste, sont permanentes mais elle se revèlent bien souvent fondées, comme le rappelle Eric Hazan: que l'on pense aux accusations de trahison de la part de Mirabeau, Lafayette, du général Dumouriez...?  

 

Un exemple parmi d'autres, le massacre du Champ-de-Mars. Après la fuite à Varennes, en juillet 1791, les Cordeliers pétitionnent pour destituer la monarchie, faisant pression sur les Jacobins et l'Assemblée, prenant l'initiative d'un rassemblement républicain désarmé sur le Champ-de-Mars. Les gardes nationaux tirent sur la foule, faisant une cinquantaine de morts. La municipalité "modérée" de Paris conduite par Bailly essaye ensuite de faire arrêter les révolutionnaires avancés qui "excitent le peuple": Santerre, Robert, Momoro, Danton, Desmoulins, Fabre d'Eglantine. "Les morts du Champ-de-Mars (17 juillet 1791) ne furent pas les seules victimes de la journée: on peut dire qu'est mort aussi ce jour-là ce qui restait d'entente entre les possédants et les pauvres, entre ceux qui étaient parvenus au pouvoir sur les épaules du peuple et ceux qu'ils n'avaient pas hésité à faire mitrailler. Dans les mois et les années suivantes, le souvenir des "morts de juillet" ne cessera de hanter ceux qui s'appeleront bientôt les sans-culottes. Une autre conséquence directe de la journée fut de consacrer la scission du club des Jacobins. Tous les députés membres du club ont décidé, on l'a vu, de le quitter pour toujours- tous sauf quatre: Robespierre, Pétion, Anthoine et Coroller. De leur côté, Duport, Barnave et Alexandre Lameth, accentuant leur virage vers le côté droit, fondent avec leurs partisans le club des Feuillants qui siège dans un couvent séaffecté tout proche. L'opposition sera violente entre les deux clubs, en particulier en province où les Jacobins gardent l'essentiel des sociétés locales ... Dans ses derniers mois, la Constituante vote une série de lois qui ont en commun de limiter étroitement les droits du peuple à s'assembler et à s'exprimer: la loi sur le droit de pétition et d'affiche, la loi sur les sociétés populaires. Toutes droit sont dues au même rapporteur, Le Chapelier, qui a fait du chemin vers le côté droit depuis le temps où il était l'un des piliers du Club Breton. Cet ensemble constitue de fait un complément de la loi martiale".

 

Les hommes de progrès et de résolution de la Révolution sont réhabilités par Eric Hazan, notamment Marat et Robespierre. Arrêtons-nous sur ce dernier, si emblématique du procès en sorcellerie fait à la révolution chaude et radicale de 1793.  

 

Robespierre, l'incorruptible d'Arras, timide, austère, orgueilleux et ombrageux, froid calculateur dénué d'empathie, autiste livresque vivant dans ses chimères romaines, un dictateur mégalomane, paranoïaque et sanguinaire qui envoie à l'échafaud ses anciens amis Danton et Desmoulins? Il fut un peu de tout cela sans doute, du fait de son caractère, de sa solitude progressivement de plus en plus affirmée, de la pression des circonstances et de la lutte sans merci pour garder l'inspiration et l'existence de la révolution, mais néanmoins...  

Il est parmi les seuls à lutter à la Constituante pour le suffrage universel, contre l'instauration d'un parlementarisme oligarchique à travers un suffrage censitaire à deux degrés. Il plaide pour que l'égalité de droits civiques accordée aux comédiens et aux juifs, pour le droit de pétition, la liberté de la presse.  

Il dénonce l'esclavage et les lobbies coloniaux de Saint Domingue. Il fait voter l'abolition de la peine de mort.

Il fait voter une loi proscrivant la rééelection des députés de la Constituante: "Au début de la Constituante, on se moquait de sa voix grêle et de sa timidité, mais à la fin sa stature était telle qu'il sut convaincre l'Assemblée de faire un sacrifice unique dans l'Histoire, en décidant que ses membres ne seraient pas éligibles à la prochaine législature" (p.357).   

Il est un des premiers à se prononcer pour la destitution de la monarchie et l'instauration de la République.

Il dénonce la guerre impérialiste justifiée bien légèrement au nom de l'expansion de l'idée démocratique par les "brissotins" va t-en guerre de la Convention, les futurs girondins, car il sait que la cour va tirer profit d'une guerre qui va coaliser les puissances européennes contre la Révolution. Aux Jacobins, il cherche à décourager les vélléités belliqueuses de la majorité au nom de la croisade de la liberté: "A qui confierez-vous la conduite de cette guerre? Aux agents du pouvoir exécutif. Vous abandonnez la sûreté de l'empire à ceux qui veulent vous perdre. De la guerre résulte ce que nous avons le plus à craindre, c'est la guerre". "L'honneur du nom français, dites-vous, juste ciel! (...) L'honneur que vous voulez ressusciter est l'ami, le soutien du despotisme; c'est l'honneur des héros de l'aristocratie, de tous les tyrans, c'est l'honneur du crime". "La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d'un politique est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa Constitution. Personne n'aime les missionaires armés, et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser comme des ennemis".

C'est encore lui qui milite contre la suppression définitive des droits féodaux et des impôts iniques dans les campagnes, pour le contrôle des prix des produits de première nécessité, la réquisition des farines.

Il milite alors contre le libéralisme dogmatique de la bourgeoisie révolutionnaire au pouvoir, plaide pour que le devoir de la société d'assurer la subsistance aux citoyens passe au-dessus des principes essentiels que sont le propriété et la liberté: "Quelles bornes les vampires impitoyables qui spéculeraient sur la misère publique mettraient-ils à leurs attentats, si, à toute espèce de réclamation, on opposait sans cesse des baïonnettes et l'ordre absolu de croire à la bienfaisance et à la pureté des accapareurs? La liberté indéfinie n'est autre chose que l'excuse, la sauvegarde et la cause de ces abus. Comment pourrait-elle en être le remède? ... Quel remède nous propose-t-on? Le système actuel. Je vous dénonce les assassins du peuple et vous répondez "laisser faire". Dans ce système tout est contre la société, tout est en faveur des marchands de grains (...). Je me contenterai de demander la priorité pour les projets de décrets qui proposent des précautions contre les monopoles". A l'adresse des propriétaires, il poursuit, dans ce discours à la convention: "Je ne leur ôte aucun profit honnête, aucune propriété légitime; je ne leur ôte que le droit d'attenter à celle d'autrui; je ne détruis point le commerce mais le brigandage du monopole; je ne les condamne qu'à la peine de laisser vivre leurs semblables".    

Inspirateur de la constitution de 1793 qui cherche à aller au-delà de l'individualisme bourgeois, de la reconnaissance du droit absolu et naturel de propriété privée et de la seule égalité devant la loi, il place la fraternité et le droit de subsistance (c'est à dire quasiment les droits créance) au fondement de la communauté nationale: "Le droit de propriété est borné, comme tous les autres par l'obligation de respecter les droits d'autrui. Tout trafic qui viole ce principe est illicite et immoral. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres. Les secours indispensables à celui qui manque du nécessaire sont une dette de celui qui possède le superflu. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique et mettre l'instruction à portée de tous les citoyens... Les hommes de tous pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entraider selon leur pouvoir, comme les citoyens du même Etat...".

Robespierre n'a pas toujours été aussi critique vis à vis du libéralisme et de la sacralisation de la propriété privée mais il n'a jamais non plus partager les principes libéraux de ceux qui voulaient une révolution bourgeoise installant une oligarchie constitutionnelle à l'américaine. Dans la circonstance, au printemps 1793, dans un contexte de lutte de position avec la Gironde et de pression des clubs parisiens, il prend le parti du peuple des campagnes, de plus en plus mécontent, et des sans-culottes, contre les riches attachés à la conservation de leurs privilèges. Il s'allie momentanément avec la mouvance des "Enragés", partisans d'une démocratie radicale, celle des plus revendicatifs dans le domaine social et économique, réclamant une première forme de redistribution des richesses (par la repression

de l'accaparement et de l'agiotage, la fixation du maximum pour tous les produits de première nécessité) , composée notamment de Varlet, Jacques Roux et Hébert.  En juin 1793, pourtant, Robespierre et les montagnards vont éliminer les Enragés pour briser un mouvement populaire de plus en plus incontrôlé et radical et restaurer un ordre social sous direction parlementaire. Jacques Roux, l'ancien vicaire de Saint Nicolas des Champs, membre du club des Cordeliers, partisan de la démocratie directe et ennemi du despotisme parlementaire, auteur de la belle Adresse à la convention commençant ainsi "La liberté n'est qu'un vain fantôme quand une classe d'hommes peut affamer l'autre impunément. L'égalité n'est qu'un vain fantôme quand le riche par le monopole exerce le droit de vie et de mort sur son semblable"  est alors diffamé sans scrupule, accusé comme tant d'autres d'être un agent stipendié de Pitt, et envoyé au tribunal révolutionnaire. "Convaincu d'être condamné, il se poignarde et meurt de ses blessures le 10 février 1794". (p.262).     

Une partie des historiens de gauche pardonne difficilement à Robespierre d'avoir voulu avec les montagnards du Comité de Salut Public qui l'entouraient se débarasser des éléments les plus avancés de la Révolution populaire comme les Enragés ou les Cordeliers. Tout cela pour restaurer la centralité du pouvoir, affirmer la dictature du Salut Public décidé à pouvoir achever la révolution. Eric Hazan n'a pas la même sévérité, citant d'ailleurs Babeuf dans Le Tribun du Peuple: "Il ne m'appartient pas d'avoir l'orgueil de disputer à Robespierre l'initiative, dans la Révolution, du plan d'Egalité réelle, vers laquelle il prouve, en cent endroits que tendaient ses voeux uniques. Telle est la justice que j'ai cru devoir rendre à ce tyran dont l'Etat vient de faire vendre les dépouilles et les effets qui se sont montés au prix de 300 livres".

 

Robespierre est même pour Eric Hazan improprement qualifié de dictateur ou de tyran: "Robespierre n'a jamais été un dictateur. Toutes les grandes décisions du Comité de salut public ont été prises collectivement. Même celles où son rôle personnel est le plus clair portent les signatures des membres du Comité qui s'y trouvaient présents. Quand Robespierre était mis en minorité au Comité, son projet était retiré... La preuve que Robespierre n'était pas un dictateur, c'est sa fin. Isolé, accablé de tous côtés, il s'est laissé abattre - on pourrait même dire qu'il est allé à l'abattoir. Un dictateur, un Bonaparte, s'y serait pris autrement".

On n'est pas obligé de partager cette mansuétude. Le moins que l'on puisse dire est que Robespierre subordonnait les sentiments moraux ou humanitaires de sympathie humaine aux intérêts politiques, lesquels ne sont pas forcément indexés seulement à ses seuls intérêts de pouvoir, mais à une conception froide suivant lequel le bien public justifie des moyens redoutables et terribles.

Quand le 2 septembre 1792,  des Parisiens armés exécutent 1500 captifs dans les prisons (les Carmes, la Salpêtrière, Bicêtre) de Paris et 350 prêtres réfractaires de l'abbaye de Saint Germain des Prés transformée en prison), Robespierre ne fait rien pour empêcher ou condamner le massacre, et l'approuve même publiquement, préférant accompagner le mouvement de fureur populaire plutôt que de s'y opposer. Il est vrai que les contempteurs des assassins du 2 septembre réclamaient alors la loi martiale pour les fauteurs de trouble.         

Robespierre et sa garde rapprochée de montagnards sont de mon point de vue objectivement responsables de la loi des suspects qui prévoient leur arrestation immédiate et leur jugement expéditif avec à la clef acquittement ou condamnation à mort, et comptables aussi , parce qu'ils pouvaient pas ne pas en être informés, de la volonté d'extermination des révoltés de Lyon, après la prise de la ville, bientôt rebaptisée "Ville-Affranchie", le 12 octobre 1793, par les pro-consuls sans scrupules Collot d'Herbois et Fouché (les fusillades ne s'arrêtèrent qu'en février 1794), du massacre des révoltés de Marseille (devenue "Ville Sans-nom") et Toulon par Barras et Fréron, des Girondins de Bordeaux par Tallien, de la violence inouïe exercée contre les civils vendéens et des abominables noyades de masse du sinistre Carrier à Nantes.               

Tel n'est pas le point de vue d'Eric Hazan qui dénonce comme idéologique l'usage qui est fait du concept de Terreur: "La notion de Terreur avec un T majuscule amène à mettre dans le même sac l'action répressive du tribunal révolutionnaire parisien et les massacres dans les départements. Si la première est bien due à l'initiative du gouvernement révolutionnaire, les seconds sont des épisodes de la guerre civile avec des morts des deux côtés. Et les chiffres sont sans commune mesure: la guerre de Vendée, les insurrections du Midi et leur répression ont fait des dizaine de milliers de morts. Le tribunal révolutionnaire de Paris, sur 4021 jugements rendus entre le 6 avril 1793 et le 9 thermidor an II, a prononcé 2585 condamnations à mort et 1306 acquittements. La notion de Terreur apparaît donc comme un assemblage artificiel d'évènements très différents".

 

Il faut lire aussi les passages savoureux sur l'épisode de la déchristianisation radicale de 1794 et les efforts de Robespierre pour s'y opposer, car il pensait que cette radicalisation ne pourrait que retourner le peuple contre la Révolution et menacer ses acquis, et substituer à la religion chrétienne le culte déiste de l'Etre suprême.

 

Bref, tous les récits des révolutions de Paris d'Eric Hazan sont à lire et savourer sans modération.   

 

 Ismaël Dupont.            

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