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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 16:45

Paul Ariès*

au Roudour de Saint Martin des Champs, à l'invitation d'Attac, de l'ADESS, du CPIE, du RESAM

en ouverture du FER, FORUM DE L'ECONOMIE RESPONSABLE le jeudi 17 octobre 2013:

 

paul_aries2.jpg

 

* Théoricien de la décroissance, fondateur du Sarkophage, soutien de Jean-Luc Mélenchon et du Front de Gauche aux élections présidentielles de 2012.

 

" La Bretagne peut être le laboratoire des transitions économiques, sociales, écologiques pour sortir par le haut de cette crise du modèle agro-alimentaire.

J'ai travaillé par le passé dans le centre Europe-Tiers Monde cherchant à imposer l'idée qu'il n'y a pas deux mondes -un monde développé au nord et un monde sous-développé au sud - mais un seul monde, mal développé. Pendant 12 ans, j'ai été membre de la commission inter-ministérielle des sectes. J'ai considéré les sectes comme un miroir grossissant de ce qui ne va pas dans le monde, tout comme la malbouffe, les nouveaux modes de management, que j'ai aussi étudié.

 

J'ai une mauvaise nouvelle et une bonne nouvelle à vous annoncer: la mauvaise nouvelle, c'est que nous traversons bien une crise systémique: économique, sociale, du politique, environnementale. Notre société a totalement sombré dans l'hubris, la demesure. Réchauffement climatique, inégalité des ressources, explosion obsène des inégalités sociales, tout cela est dû au fantasme de toute-puissance, à la recherche l'illimité nourris par le système capitaliste: ce n'est qu'en faisant prévaloir la culture qu'on peut se protéger contre cela.

La crise sociale atteint le développement des classes moyennes, nées de l'avènement de la société de consommation. La casse des cultures rurales traditionnelles a été un effet de la modernisation. On a transformé les cultures populaires en sous-produit de la culture dominante: à des cultures différenciées et porteuses de lien collectif s'est substitué une culture de masse, avec des variantes de classe. Le phénomène majeur aujourd'hui, c'est celui de la dé-moyennisation de la société, de la fin programmée des classes moyennes. Le bac +5 à moins de 1000€, ce n'est pas qu'un phénomène conjoncturel.

L'autre grande crise est la crise écologique: la possibilité même de poursuivre l'aventure humaine dans de bonnes conditions se trouve posée. Si on transforme toutes nos activités en équivalent carbone, force est de constater qu'on consomme comme ressource et produit comme déchets et pollutions le double de ce que la terre peut supporter. C'est dire l'urgence du changement à initier et son ampleur. La solution, ce ne peut être simplement de "faire la même chose en moins". La prise en compte sérieuse de cette crise environnementale rejoint la question sociale et la volonté de lutter contre les inégalités.

Aujourd'hui, 20% des humains s'approprient 86% du gâteau planétaire. Le gâteau planétaire peut-il croître démesurément, indéfiniment? Non. Donc il faut partager et il faut que dans les pays riches, on vive plus sobrement. Pour absorber les standards de vie d'un Européen, il faudrait trois planètes Terre. Et pour absorber ceux d'un Américain du Nord, il en faudrait sept. Il y a assurément d'autres façons de satisfaire l'humanité qui les recettes qui nous ont conduit dans le mur.

A l'échelle européenne, partout les extrême-droites font entre 15 et 20%, c'est une autre dimension extrêmement inquiétante de la crise multiforme que nous vivons. C'est lié à l'absence actuelle de grand projet, qui fédère et donne envie, qui porte vers le haut.

Le "capitalisme vert", c'est la volonté d'adapter la planète au besoin du toujours plus. Tout sera tenté plutôt que de remettre en cause les logiques de rentabilité par l'exploitation sans retenue des ressources et l'idéologie dominante. Si on regarde les champs de recherche les plus financés aujourd'hui, on a: filtrer la lumière solaire, piéger et stocker des puits de carbone... Derrière, il y a l'idée que la science aura réponse à tout: qu'on peut continuer à développer l'économie dans la même logique productiviste et ultra-capitaliste: la science saura réparer les dégâts causés par ce modèle, trouver des alternatives. Cette idée est folle car elle nourrit une fuite en avant perpétuelle.

Dans la même veine, on a le "transhumanisme" promu par des gens tels que Alain Madelin, l'introducteur de l'ultra-libéralisme en France, ou Jacques Attali, le conseiller des présidents quelqu'ils soient. Les promotteurs du "trans-humanisme" envisagent une modification de l'homme pour le rendre plus performant, adapté aux logiques de l'économie et du système. On est dans le "fantasme de passer à l'humain augmenté" (Jacques Testart), par exemple en agissant sur le cerveau par des voies chimiques. "Sous quelle échéance est-ce possible?" est une question moins importante quelque part que cette autre "Est-ce ce monde que nous voulons léguer à nos enfants et petits enfants?".

L'ONU calcule qu'il faudrait 40 milliards de dollars supplémentaires par an pour régler en 25 ans le problème de la faim dans le monde et 80 milliards par an pour régler le problème de la pauvreté. A titre de comparaison, le marché publicitaire mondial, c'est 800 milliards de dollars par an, le gaspillage alimentaire aux Etats-Unis, 100 milliards de dollars par an. Le marché de l'armement, plus des milliards de dollars par an... Il faut qu'on se pose la question: qu'est-ce qu'on produit? Pourquoi? Pour qui? On choisit de produire ce qui remplit les tiroirs caisse, et non plus les ventres. C'est ça le problème. Il faut clairement plus de justice sociale, plus de justice climatique et économique.

 

Une bonne nouvelle, c'est que dans les pays du Sud s'inventent des alternatives. La recherche d'une "vie équilibrée", du "buen vivir", l'anti extractivisme en Amérique Latine (Equateur, Bolivie, Uruguay). Clairement, pour ces responsables politiques et syndicaux de la gauche de transformation, la solution n'est plus dans la logique productiviste, capitaliste.

Au Brésil, le questionnement sur le pillage des ressources naturelles (en l'occurence en eau) est venue des paysans les plus pauvres, des paysans sans terre qui s'opposaient à la multiplication des barrages électriques non pas parce qu'ils étaient contre l'énergie hydrolique mais parce qu'ils avaient besoin de terre et d'eau pour celles-ci et qu'ils posaient la question de savoir à qui profite l'énergie. L'énergie pour qui? Pour faire quoi? Pour ceux qui ont besoin de toujours plus: les riches. C'est aussi en Amérique Latine, dans ces théories politiques de gauche et écologiques portées par les classes populaires que l'on peut faire pièce à l'idée que l'écologie serait bonne pour les gens qui ont les moyens, un truc de bobos, un supplément d'âme qu'il faut mettre au placard devant les dures réalités de la crise. Cela nous donne une inspiration pour lutter contre les grands projets inutiles et imposés comme Notre-Dame des Landes.

La défense de la Terre Mère, le "Pachamamisme" des Indiens, loin d'être une mystique new-age, est aussi en prise avec les enjeux de notre temps. Aujourd'hui, ce système capitaliste et productiviste soumet la nature aux lois de l'économie. A l'inverse, il faut soumettre l'économie aux lois du vivant.

En Inde aussi, on observe une écologie des pauvres, portée par les basses castes, les femmes, notamment à travers la notion d'hydro-pirates qui a servi contre des usines de fermeture de bouteille de Coca-Cola qui utilisaient et polluaient des millions d'hectolitres d'eau potable.

En Afrique, on trouve une sorte d'équivalent à la sobriété heureuse du "buen vivir" sud-américain dans la philosophie négro-africaine du "plus vivre". Le "bien vivre", ce n'est pas le bien être au sens de la société d'hyperconsommation. C'est le fait de revoir nos rapports aux autres, au temps, à la nature, en se concentrant sur l'être, et sur l'être en relation, plus que sur l'avoir.

Ces exemples montrent qu'il y a une capacité à mobiliser largement sur des thèmes écologiques en condition d'avoir une approche positive et populaire.

Justement, cela suppose de changer notre regard sur la pauvreté. Souvent, elle est définie en termes négatifs: manque de pouvoir d'achat, d'éducation, de participation politique. La positivité potentielle des modes de vie populaires, de la culture rurale traditionnelle est occultée. Moi, je suis pour qu'on rende visible l'invisible, qu'on prenne conscience des multitudes d'alternatives qui existent, y compris en prenant appui sur des modes de vie populaires traditionnels. Il y a des alternatives en souffrance qui ne demandent qu'à faire école, une société post-capitaliste et post-productiviste en souffrance.

 

On ne changera pas les choses en culpabilisant, en appelant à la responsabilité, mais en donnant envie. 

 

Ce qui me chagrine, c'est que la gauche a choisi de casser le mouvement coopératif, le syndicalisme multi-carte, le socialisme ou le communisme municipal, qui étaient de vraies voies d'émancipation fondée sur la participation. On doit pouvoir reconstruire des voies semblables.

Il faut multiplier les pas de côté, l'un après l'autre, mais jusqu'à l'extase. Il y a une nécessité d'inverser les logiques dominantes.

 

Le capitalisme, c'est trois choses:

- l'exploitation du travail: à ce titre, on oublie souvent que le mode de vie actuel de l'occident est aussi tributaire de siècles d'esclavagisme, de colonialisme et de néo-colonialisme.

- le pillage de la nature.

C'est, c'est la définition couramment retenue à gauche et dans le marxisme.

Ce qu'on met moins en avant, c'est la troisième dimension: celle de l'aliénation de l'individu transformé pour satisfaire les logiques du système (production/ consommation). En 1963, Benoît Frachon, le secrétaire national de la CGT, disait: si nous acceptons la civilisation de la voiture, nous aurons le mode de vie des Américains. On est en plein dans la confirmation de sa prophétie mais aujourd'hui, on aurait plus de peine à trouver un syndicaliste pour remettre en cause le progrès technique, la consommation de nouveaux biens d'agrément matériels par une augmentation du pouvoir d'achat. Qu'est-ce qui fait que le capitalisme peut modéler l'individu selon ses besoins de rentabilité en producteur/consommateur compulsif? C'est qu'il donne des réponses pratiques à nos angoisses existentielles, à la peur de mourir, à la finitude, en nous proposant des divertissements, au sens pascalien. Le capitalisme, c'est un fait, il nous fait jouir. Mais ce n'est qu'une jouissance d'accumulation, de possession et il est nécessaire d'inventer d'autres dissolvants d'angoisse existentielle que ceux du "toujours plus".

 

Quelles réponses politiques peut-on développer face aux défis qu'on a mentionnés?   

 

1° la défense et l'affrondissement des services publics, des biens communs, qui sont la richesse des pauvres.

2° la recherche et l'extension de la gratuité, politiquement construite. Gratuité de l'eau vitale, des abonnements services publics (bibliothèque), de la restauration scolaire, des transports en commun urbains, des services funéraires. J'aime bien cette idée de remettre la mort au centre de la vie, d'en refaire un objet politique: non pas pour être morbide, mais pour être jouisseurs. Soyons au moins égaux devant la mort. Attention: il y a des gratuités d'accompagnement du système, celles, plus ou moins stigmatisantes, liés à des situations sociales reconnues comme précaires, et des gratuités d'émancipation: la santé, l'éducation vont parti de ces biens largement reconnus comme devant faire l'objet d'une gratuité financée par l'impôt. Pourquoi pas le transport en commun, l'alimentation? Une étude a montré qu'il faudrait 60 millions d'euros pour rendre gratuit l'accès à une alimentation saine pour tous les Français: cela ne représente que quatre fois le budget de l'armée. Il faut que nous mettions au coeur de notre réflexion cette question de la gratuité.

3° relocalisation de nos activités, développement des circuits courts. La restauration sociale (restaurants scolaires, de services publics, d'entreprise) peut être un levier pour transformer l'alimentation et l'agriculture. On peut nourrir 9, 10, 11, 12 milliards d'humains, mais pas avec l'agriculture locale. Les monnaies locales (comme le Grignero à Grigny) peuvent servir à développer les circuits courts, par exemple en reversant une partie des aides sociales sous cette forme. 

4° Il faut promouvoir une économie sociale et solidaire de rupture avec les logiques dominantes. En Martinique, où j'étais ces dernières semaines, comme ailleurs, la solution, c'est de développer l'autonomie alimentaire, économique, la pharmacopée locale. L'économie sociale et solidaire doit être le principal levier de l'économie. Cela serait mieux que Montebourg en stakhanoviste de la relance économique.

 

Gratuité, relocalisation, valorisation de l'économie coopérative, voilà des solutions. Il faut réaffirmer le droit au beau. Le monde capitaliste ne fait plus société. Etre forçat du travail et de la consommation: quel sens cela peut-il avoir?

J'ai participé avec Emmaüs à un forum mondial de la pauvreté auquel ont participé 20000 personnes. Nous avons réfléchi à ce que peuvent nous apprendre les pauvres. En convenant que bien souvent, il faut faire le deuil de la réinsertion possible dans le système ordinaire, qui n'est pas si humain, normal et idéal que cela. Peut-être qu'on a aussi à apprendre de leur mode d'être au monde. Avec eux, il faut multiplier les pas de côtés: comme construire un éco-village où le beau est présent.

 

Enfin, ce qui est important, c'est de ne pas reproduire les modes de fonctionnement de la société que l'on combat dans nos organisations. Il nous faut une politique fraternelle, une politique de l'amitié, une manière populaire et vivante de faire de la politique".

 

Déclarations lors des questions/ réponses         

           

"La notion d'économie sociale et solidaire est parfois un mot poison, dont la valorisation spontanée recouvre des réalités différentes et dont les acteurs peuvent être digérés par les logiques dominantes. Il faut un renouveau de l'idée coopérative, de production, de consommation, d'habitation. L'idée c'est aussi de changer la finalité du travail, de faire des choses socialement utiles. Plus de 60% des Français disent ne pas aimer ce qu'ils font au travail. C'est grave. Ils ne comprennent pas l'utilité de leur travail. Au "Forum mondial de la désobéissance" que nous organisons à Grigny dans le Rhône le 26 octobre, nous avons invité des postiers désobéisseurs qui refusent d'être transformés en VRP de l'entreprise Poste. Dans un service public, une coopérative, la question du pouvoir dans l'entreprise se pose differemment. Il faut en finir avec l'idéologie managériale, y compris dans les collectivités".

 

" Il faut rompre avec l'idéologie consumériste, penser une économie du bonheur se soustrayant à la dictature des normes comptables et économiques".

 

" Il faut un revenu minimum garanti pour tous même sans emploi, un revenu minimum inconditionnel, et un revenu maximum autorisé. Nous devons aussi reprendre le combat historique pour la baisse du temps de travail et ne pas transiger sur le droit à la retraite à 60 ans. Rappelons nous qu'il y a quelques temps les organisations syndicales réclamaient la retraite à 55 ans. Si le temps de travail était porté à 30h par semaine, il pourrait y avoir une réduction significative du chômage".

 

"Il ne faut pas opposer les formes de résistance au système dominant. Il y a plusieurs manières d'être acteur du changement: 1) faire le choix de la simplicité volontaire. Avoir ici et maintenant un mode de vie qui se conforme à nos valeurs plutôt que de prévoir changer nos modes de vie à l'issue du grand soir. Tout ce qu'on peut faire tout de suite, il faut le faire. On se sent acteur de cette société qui a des facettes belles et d'autres plus noires: en tant que consommateur, on se sent également citoyen. On se remet en question, en cause personnellement. On cherche à avoir une attitude exemplaire par rapport à ses valeurs. 2) il serait insuffisant et dangereux de se limiter à la simplicité volontaire. A quoi cela servirait d'être un certain nombre à se faire plaisir. Il ne faut pas jouer les "cathares", les "purs": cela fait fuir autour de soi et dessert nos idées comme notre joie. Par contre, il y a tout un travail collectif à faire dans les SEL, les AMAP, les pédagogies alternatives, autour de l'idée de coopérative. Le futur s'invente dans les marges, les franges. 3) le système peut parvenir à digérer des comportements alternatifs, c'est le cas par exemple pour la culture biologique. Le bio qui se développe aujourd'hui, c'est la bio-industrie. C'est pourquoi nous avons besoin d'engagement politique collectif, de construire un nouveau projet politique, orienté par exemple sur l'idée de "bien vivre", de "buen vivir". Quels nouveaux jours heureux? Quel bien vivre à la française? Ces problématiques, on les retrouve jusque dans les congrès de la fédération national des centres sociaux. Oui, on peut recommencer à espérer: ce qui fait l'efficacité d'un rateau, c'est d'avoir toutes ses dents. Ne nous opposons pas les uns aux autres. Ne sur-idéologisons pas nos débats, dépassons les sectarismes. On ne pourra pas changer ce monde d'un coup de baguette magique, mais rien ne pourra nous dissuader d'en construire un autre".    

 

Compte rendu réalisé par Ismaël Dupont le 22 octobre 2013   

 

http://paularies.canalblog.com/

 

 

 

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