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23 mars 2012 5 23 /03 /mars /2012 06:48

Mercredi 21 mars

Assemblée citoyenne sur l'école avec Gérard Aschieri

organisée par le collectif citoyen du Front de Gauche Morlaix à Saint Martin des Champs.

 

Invité par le Front de Gauche Morlaix grâce à Daniel Crassin et Daniel Ravasio, l'ancien secrétaire national de la FSU, premier syndicat dans le milieu enseignant, Gerard Aschieri, avec un mélange de simplicité, d'humanisme, de souci de vérité, de sens de la complexité et des nuances, nous a proposé une réflexion extrêment intéressante sur l'école au cours de sa première intervention de 30 mn et dans le riche débat qui a suivi. Entre 55 et 60 personnes étaient présentes à cette neuvième assemblée citoyenne du Front de Gauche Morlaix depuis novembre, tout aussi passionnante que celle sur l'agriculture avec Xavier Compain 15 jours plus tôt.     

 

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Introduction au débat par Gérard Aschieri 

Le Front de Gauche permet à des gens qui ne sont pas membres d'un parti de travailler ensemble. De manière autogérée, nous nous sommes constitués en groupe école avec des chercheurs, des enseignants, des politiques, des associations de parents d'élèves pour enrichir, préciser et débattre le programme du Front de Gauche. Il y a depuis 5 ans en permanence des luttes autour de l'école- luttes nationales et luttes locales. Cela s'explique par des suppressions de postes continues: on n'en est plus à enlever la mauvaise graisse, à alléger le mammouth, pour reprendre les fameuses et élégantes formules de Allègre et d'un premier ministre. On s'attaque maintenant à l'os lui-même. Mais qu'on le comprenne bien, les suppressions de postes ne sont pas seulement effectuées pour faire des économies: elles sont en liaison avec une orientation politique dangereuse. Elles touchent d'abord les lieux où on avait mis des moyens pour compenser les handicaps de publics et d'élèves qui avaient davantage besoin d'encadrement humain: élèves défavorisés des quartiers, Rased... Le gouvernement a renoncé à toute ambition pour la masse des jeunes, il a renoncé à réduire les inégalités.

On nous dit que les moyens ne font pas tout et que les évaluations internationales PISA n'attestent pas de l'efficacité de notre système scolaire. Quand on les lit attentivement, toutefois, qu'est-ce qui fait que la France est mal située? Nos meilleurs élèves ont des niveaux tout à fait comparables à ceux des pays les mieux classés. Mais la France est un des pays qui corrige le moins les inégalités dans son système éducatif. Les inégalités sociales qui reproduisent souvent des inégalités familiales trouvent un prolongement dans des inégalités scolaires par une sorte de fatalité qu'il faut briser. On a développé plus qu'ailleurs en France une école fondée sur la mise en concurrence des élèves, des établissements, parfois même des personnels. Il y a aujourd'hui moins de mixité sociale dans les écoles qu'auparavant: or, la mixité sociale est une condition de la réussite de tous. Dans les zones où il y a le plus de ségrégation, montrent les sociologues et les chercheurs en éducation, les résultats sont moins bons qu'ailleurs. Cette ségrégation croissante s'explique par quoi? La desectorisation partielle, l'abandon de la politique d'éducation prioritaire (les ZEP), l'avantage donné au privé qui n'a pas les mêmes obligations que le public (accueillir tous les élèves) et qui lui impose une concurrence déloyale.

Le thème de l'égalité des chances que met en avant le gouvernement est une supercherie. On va créer des internats d'excellence, une discrimination positive, des desectorisations visant à extraire d'établissements difficiles pour les tout meilleurs élèves des quartiers populaires et tous les autres, on les abandonne. Cette idée de favoriser l'égalité des chances se figure par une image de la course, de la compétition, qui ne correspond pas à nos attentes pour les jeunes car malheur au perdant... Elle responsabilise l'élève en le rendant coupable de ses échecs plutôt qu'elle n'invite à une réflexion critique sur le système et ses ratés. A l'égalité des chances nous voulons substituer l'égalité des droits. Le thème de l'égalité des chances est une manière de ne pas traiter l'égalité des droits. Le Front de Gauche pour l'école a écrit un texte sur "L'Ecole de l'égalité" où l'on défend l'égalité d'accès à une école de qualité et on l'on entend que l'on affiche pour tous les enfants des objectifs ambitieux. Nous nous retrouvons tout à fait dans les objectifs émancipateurs du plan Langevin-Wallon pour l'éducation conçu dans l'après-guerre: former l'homme, le travailleur, le citoyen. Porter la scolarité à 18 ans. Former des jeunes pour se situer dans un monde complexe, faire face aux défis de notre époque, tel que celui de la transition écologique. Rendre l'accès au droit à la culture effectif par l'éveil précoce de la curiosité, la levée des inhibitions et des interdits liés au milieu social. Rendre effectif l'accès à l'information pour avoir des citoyens conscients et réfléchis. 

Quand on connait la situation de l'école aujourd'hui, on peut dire: on n'y arrivera pas. Est-ce qu'on est fou de dire "il faut la scolarité jusqu'à 18 ans"? Si on le croit, c'est une prophétie auto-réalisatrice. Si on ne le fait pas, tous collectivement, on en paiera le prix. Nous, nous pensons qu'il y a la possibilité de faire un autre pari: "Tous capables!". 

Notre démarche sera de concevoir l'école, ses programmes, ses méthodes, à l'aune des enfants qui n'ont que l'école, ce qui s'oppose à l'externalisation de l'éducation qui deviendrait la norme par défaut de dispositif adapté dans le service public d'éducation (cf. boîtes privées d'aides aux devoirs, mairies et secteur associatif prenant en charge les difficultés des élèves). C'est à l'école qu'il doit y avoir la prise en charge de l'échec scolaire. L'école doit être son propre remède. 

Evidemment, il faut des postes: l'éducation, c'est de l'humain qui travaille sur de l'humain. Il y a un besoin de personnels. Il faut des moyens, y compris pour travailler differemment. Il faudrait plus d'adultes bien formés qui puissent prendre en charge collectivement et complémentairement les enfants, en croisant des regards différents. Il faut de la formation: on a supprimé la formation initiale, la formation continue n'existe pratiquement plus, la recherche en éducation est presque au point mort faute d'encouragement public. Or, il s'agit là de donner des instruments, d'abord intellectuels, pour que les enseignants s'occupent bien des enfants. 

Il faut aussi poser la question de la place et du rôle des parents. Etablir un statut pour les délégués parents. S'il n'y a pas de lien entre les familles et les enseignants, s'il n'y a pas de la confiance, cela rend plus difficile la réussite des enfants.

 

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Le débat. 

 

Un intervenant met en avant le fait que les Zones d'Education Prioritaire (ZEP) aujourd'hui enterrées par le gouvernement n'ont pas connu la réussite escomptée du fait des déficits culturels des populations des quartiers populaires, insuffisamment compensés par un effort de démocratisation passant par les collectivités locales, les maisons de la culture...

Daniel Crassin met lui en avant le problème des moyens: comment allons-nous financer les 70000 postes au moins qu'il faudrait créer pour compenser les suppressions de poste de la droite et nous donner les moyens de répondre à nos objectifs ambitieux? Comment trouve t-on l'argent?

Alain David rappelle qu'il y a une attente forte de la population: virer Sarkozy. Mais on ne se pose pas toujours la question: pour faire quoi. Les problèmes de l'enseignement, des suppressions de postes, dfes fermetures de classes, de filières, d'options, des classes surchargées, c'est ce sur quoi les gens réagissent le plus et ce qui a alimenté une série de luttes locales depuis 2002. En même temps, il sera bientôt possible de répondre à la question: est-ce que les prises de position contre les suppressions de poste des socialistes dans l'opposition étaient des convictions ou des postures électoralistes? Est-ce que l'on va rétablir les postes supprimés? Est-ce que la loi Carle qui remet en cause le principe de laïcité va être supprimée? Est-ce que l'on va rompre avec une logique de guettoïsation croissante permise par la destectorisation?

 

Réponses de Gérard Aschieri: Depuis 5 ou 6 ans, il y a de fait un abandon de l'éducation prioritaire sous prétexte qu'on aurait mis des moyens dans les quartiers populaires pour compenser les handicaps et que cela ne marcherait pas. Mais pour moi et pour nous, il ne s'agit pas de mettre plus de moyens mais de mettre beaucoup plus de moyens dans les écoles des quartiers défavorisés. Il faut franchir un palier, monter d'un cran dans le volontarisme. On ne peut pas dire qu'il y a un échec des ZEP: cela aurait été pire sans. Aujourd'hui, ce qui les remplace, c'est le dispositif d'établissements dits Eclair, établissements fondés sur la dérèglementation. Dans ces écoles, il y a une réduction des ambitions pour le commun des enfants, avec le socle commun de compétences qui devient le seul objectif à l'exclusion de l'accès à une culture générale de bon niveau. Ces écoles ont également une approche sécuritaire prééminente de l'éducation. On veut revenir à des ZEP: sur zones, avec des critères sociaux. Les moyens, il ne faudra pas les soupoudrer: il faudra les mettre dans les zones les plus difficiles. Mais tout n'est pas qu'une question de moyens: les écoles doivent travailler avec les associations, les collectivités, les maisons de la culture. 

Quand Hollande affiche l'ambition de recréer 60000 postes dans l'Education Nationale, c'est effectivement une rupture avec la politique de Sarkozy: ce n'est pas négligeable. Mais la fondation Terra Nova proche du PS souligne elle-même qu'on a supprimé 77000 postes ces dernières années. L'éducation représente la moitié des effectifs de la fonction publique d'Etat: je ne vois pas bien où l'on va chercher les postes de fonctionnaires superflus à supprimer pour en recréer dans l'éducation puisque Hollande et le PS veulent travailler à moyens constants et qu'il n'est pas question de faire des coupes sombres dans l'armée, la police, la justice, et que tous les secteurs de la fonction publique sont déjà étranglés par l'application de la RGPP. Hollande va t-il s'attaquer au Trésor Public, au service public des impôts, alors qu'il veut lutter contre les fraudes fiscales, l'évasion fiscale? Le problème est de se donner les moyens de prendre l'argent où il est: la baisse de la TVA dans la restauration est par exemple une mesure imbécile qui coûte 3,5 milliards d'euros à l'Etat par an: j'avais calculé à l'époque que la suspension de cette mesure aurait permis de recréer à budget constant 40000 postes dans l'éducation. A cause des suppressions de moyens de la droite, le métier d'enseignant est devenu plus difficile et il y a une vraie crise des vocations: de moins en moins d'étudiants se présentent aux concours. Dans certains secteurs, il n'y a plus que deux candidats pour un poste. Cette crise du recrutement va poser des problèmes techniques pour créer 60000 postes dans l'Education Nationale. Il va falloir se préoccuper de cela en organisant un principe de pré-recrutement des enseignants au niveau bac +4 permettant une professionnalisation progressive remunérée et garantissant plus d'hétérogénéité sociale des jeunes enseignants. Il va falloir mieux payer les enseignants.  

Pour ce qui est de la loi Carle, les maires ont l'obligation de prendre en charge les frais d'externat dans le privé si il n'y a pas d'enseignement privé dans leur commune. Cette loi provient d'abord d'un amendement de Michel Charasse, pourtant réputé laïc, qui obligeait les maires à payer y compris pour les enfants qui vont dans le privé à l'extérieur de leur commune. C'est un pas de plus dans un système où on considère que le privé, c'est la même chose que le public. C'est une concurrence déloyale car le privé n'a pas les mêmes obligations -notamment celle d'accueillir tous les élèves- et la fondation Terra Nova a montré par ailleurs que le privé a perdu moins de postes que le public ces cinq dernières années, sauf cette année

 

Une intervenante: le pluralisme de l'enseignement n'est-il pas source d'évolution et d'amélioration qualitative?

 

Gérard Aschieri: La liberté d'enseignement est constitutionnelle: il ne s'agit pas de la remettre en cause. Le problème est dans le financement. Le public et le privé n'ont pas les mêmes obligations et le financement des uns et des autres doit tenir compte de cela. Actuellement, la règle de répartition des crédits publics, c'est 20% pour le privé, 80% pour le public, ce qui correspond à peu près à la proportion d'élèves scolarisés dans chaque système. Mais, si on attribuait les moyens en tenant compte de la mixité sociale, on n'aurait pas tout à fait les mêmes résultats. En Avignon, on a fait l'expérience il y a quelques années d'un redécoupage de la carte scolaire pour rassembler les enfants de milieux plutôt aisés et bien dotés culturellement et les enfants de milieux populaires: les enfants des collèges périphériques d'Avigon pouvaient aller vers le centre-ville. Résultat: les bourgeois ont mis leurs enfants dans le privé pour éviter que leurs rejetons se retrouvent avec les autres. Le privé aboutit à créer dans le public une réduction de la mixité sociale. Nous sommes de plus dans une région où il y a des endroits où il y a de l'école privée mais pas d'école publique. Il s'agit d'une anomalie à corriger. Sur le fond, cela me pose tout de même problème que Hollande défende la loi Carle: on est dans une république laïque et on finance tout de même des établissements confessionnels. 

 

Roland Porcher: Je suis d'accord avec l'idée de pré-recrutement permettant aux jeunes de rentrer vraiment dans l'enseignement par choix sans être découragés par l'aléa des concours et les difficultés financières des études qui s'éternisent. Mais ne pourrait-on pas aussi introduire dans ces pré-recrutements de la discrimination positive? Mettre dans des écoles des profs qui ont connu les difficultés des élèves. La question de l'accès aux métiers de l'éducation des jeunes issus de milieux populaires se pose, et si certains élèves ne se retrouvent plus dans l'école, c'est peut-être aussi qu'ils ne sont pas compris par un corps enseignant où il y a de plus en plus d'homogénéité sociale. 

 

Gérard Aschieri: C'est vrai qu'il y a eu des études faites en Seine Saint-Denis par Patrick Braïmi qui montraient que les élèves avaient plus de chance de réussir avec des profs issus de quartiers populaires eux aussi, les comprenant mieux et ayant peut-être une motivation plus forte encore pour leur permettre de grandir par l'école. Mais plutôt qu'en termes de catégories sociales ou techniques, je préfererais faire de la discrimination positive en terme de zones. Les inégalités sociales sont très territorialisées en France. 

 

Un intervenant, ancien professeur à Tristan Corbière dans l'enseignement technique: les filières STI ont été saccagées, complètement détournées des mises en oeuvre pratiques, des métiers, du rapport aux machines. Ces machines dans lesquels les collectivités ont investi des millions sont aujourd'hui bradées, données ou jetées. A partir des années 1995, on a vu que les moyens de l'enseignement technique étaient retirés petit à petit, on a réduit aussi les programmes: il y a un gachis monstre dans l'enseignement technique qui nous éloigne des besoins des entreprises. Quand Sarkozy parlait de lutte contre la désindustrialisation, nous avions raison de parler de la baisse des moyens dans le technique. 

 

Gérard Aschieri: On peut lier la question de l'enseignement technique et celle de l'enseignement professionnel. De plus en plus, on va oublier les pratiques, la mise en oeuvre. A un moment, on disait: le gouvernement veut changer l'enseignement technique au profit de l'enseignement professionnel. Ce n'est plus le cas: les deux sont touchés. L'enseignement professionnel, dont le coût est élevé du fait du taux d'encadrement et des besoins en matériel, est ciblé particulièrement en termes de réduction de postes. Le substitut dangereux à grande échelle que l'on trouve à cette bonne formation professionnelle et générale: c'est l'apprentissage. Or, un tiers seulement des salariés français travaillent dans la profession pour laquelle ils ont été formés. Tout le monde le dit: il y a une nécessité d'une transférabilité des méthodes, des ressources intellectuelles, qui suppose une formation initiale généraliste solide. Or, c'est tout l'inverse que propose Sarkozy. L'apprentissage n'est pas à rejeter en bloc: tout dépend du niveau où se fait la formation par apprentissage. L'apprentissage conçu pour les élèves en échec scolaire au sortir de la 4ème ou de la 3ème, cela ne marche pas en général: 30% des gosses ne vont pas jusqu'au bout. On peut trouver des solutions individualisées qui n'écartent pas de la poursuite d'études. Ce qui est déterminant dans la réussite scolaire des enfants, c'est d'abord essentiellement les premières années. Il ne devrait y avoir aucun élève qui arrive en CP et que l'on dise a priori voué à l'échec.

 

Alain David: Depuis quelques années, on a complètement délaissé la formation complémentaire pour les salariés alors que c'est une nécessité pour les adapter y compris aux mutations de l'économie et leur permettre d'évoluer et de s'épanouir dans leur travail. Est-ce qu'il ne serait pas intéressant que l'éducation nationale prenne une place beaucoup plus importante dans la formation continue? Actuellement, on voit que quand la formation professionnelle est assurée par le privé, il peut même y avoir des risques de dérives sectaires. Il faut remettre du service public là-dedans.

 

Ismaël Dupont: Je voudrais vous entendre Gérard Aschieri sur les transformations actuelles du mode de gestion des établissements, des personnels et des élèves qui tendent à convertir l'école au modèle de l'entreprise pour les besoins de l'entreprise. Je pense à la gestion des établissements par une pénurie organisée qui met les disciplines, les filières et les options en concurrence les unes avec les autres, dans le cadre d'une autonomie accrue qui permet aux collèges et lycées de tout miser sur des secteurs compétitifs (améliorant l'image de marque de l'établissement) au détriment du reste des fonctions ordinaires de l'éducation. Une autonomie des établissements qui ne part pas de la liberté pédagogique des enseignants mais de la répartition par le chef d'établissement de crédits publics en baisse dans le cadre d'un contexte de mise en concurrence et de restrictions budgétaires toujours plus impossibles à gérer sur le terrain. Je pense aussi aux nouvelles techniques de soumission qui s'installent dans l'éducation: pouvoirs accrus des chefs d'établissement, nécessité constante d'évaluer et de s'auto-évaluer, contrats d'objectifs, notation individuelle, augmentations de salaire à la discrétion des chefs d'établissement. A ce management infantilisant qui part du principe qu'on ne travaille efficacement que sous la pression ou avec l'appât d'un bénéfice matériel personnel s'ajoute une modification même du contenu de l'enseignement sous la forme du socle commun de connaissances et de compétences diffusé de la primaire au collège, et bientôt au lycée. Ce nouveau mode d'évaluation réclamant une situation d'évaluation constante et des obligations de paperasseries épuisantes pour les profs rentre souvent en contradiction avec la logique des programmes et des examens plus traditionnels et instaure de nouvelles prescriptions qui tendent à favoriser un partage inégalitaire entre deux niveaux d'enseignement: un enseignement "light", au rabais, pour les enfants des écoles populaires, un enseignement plus ambitieux et exigeant pour les autres. Cette réforme vise en outre, même si elle bénéficie au départ du soutien de certains milieux pédagogistes favorable à la disparition des notes hiérarchisantes, à l'innovation,  à la trans-disciplinarité, et à la mise en situation d'autonomie de l'élève, à adapter les jeunes à des modes de contrôle et de mise en action prévalant dans le monde de l'entreprise. Ce n'est pas pour rien que l'OCDE cherche à l'imposer partout en Europe au détriment de l'enseignement d'inspiration humaniste ou républicaine.

 

Gérard Aschieri: la question du mode d'organisation et de management de l'éducation est un sujet de divergence important entre les socialistes, qui peuvent dépendre des recettes néo-libérales au nom de l'efficacité et de l'économie, et nous. Stephane Baudry, un intellectuel du PCF membre du groupe éducation, fait remarquer que le patronat veut avoir des gens qualifiés mais ne veut pas les payer. Le néo-libéralisme à l'école se traduit par deux choses complémentaires: la marchandisation des savoirs qui doivent être utilitaires et donner lieu à des exploitations économiques. A ce titre, les compétences, c'est bien plus rentable que les qualifications. Ce néo-libéralisme se traduit aussi par l'introduction à l'école des modes du management qui nous viennent du privé et qui nous sont souvent présentés comme "techniquement neutres", moyens d'une gestion efficace: ce qui compte, ce ne sont plus les procédures mais les résultats. Les élèves, les personnels, les établissements, deviennent des unités autonomes et concurrentes et on évalue a posteriori les résultats. C'est le modèle dominant qui traverse toute la réforme de l'Etat: pour plus d'efficacité, on met en concurrence les hôpitaux, les écoles, les personnels, les utilisateurs entre eux. Les conséquences de ces modes de gestion, ce sont des inégalités et une perte d'unité du service public.

Tout le service public doit avoir une mission qui est l'intérêt général. Or, ce modèle néo-libéral fait prédominer l'intérêt particulier, seul mobile des actions humaines pour les libéraux: ainsi, si un établissement, des enseignants, veulent avoir de bons résultats de leurs élèves au baccalauréat pour être bien évalués, bien notés, avoir davantage de sous ou de candidatures: ils vont trier, sélectionner en amont. Dans les pays anglo-saxons où le modèle d'éducation néo-libérale est bien installé, on parle de "teaching for the test": on n'enseigne plus que pour avoir des bons résultats aux tests, car les primes ou les dotations en dépendent. 

Pour ce qui est du socle commun de connaissances et de compétences: c'est quelque chose qui peut apparaître bien a priori que de définir un objectif commun de transmission à l'école. Le hic, c'est que le socle ne vise pas ce qu'il semble viser. Sa grande caractéristique est de déterminer un certain nombre de choses qui apparaissent comme essentielles. Du coup, toutes les autres, toutes les connaissances émancipatrices, de culture générale et scientifique, non mentionnées par le socle, apparaissent comme du luxe, ce à quoi certains ne peuvent prétendre au vu de leurs difficultés ou de leur manque de prédispositions. Il s'agit de faire le partage entre ce qui est offert à tout le monde et ce qui est offert à quelques uns. Derrière il y a le partage des élèves et des établissements en deux, partage qui reproduit des frontières sociales. Philippe Merrieu, le pédagogue, a eu cette bonne formule dont je partage l'idée à propos du "socle commun": "il y en a qui auront le socle, d'autres qui auront le socle et la statue". Dans notre texte "Pour une école de l'égalité", on parle de "culture commune". La notion de socle est une notion fermée, qui s'oppose à des savoirs vivants et non pas figés. 

 

Un intervenant: Pourquoi ne reparlons nous pas tout simplement de nationalisation de l'enseignement? 

 

Gérard Aschieri: Il faut déjà commencer par revenir sur la concurrence déloyale entre privé et public. Ce ne sera pas facile. On a des familles qui pensent qu'elles n'ont qu'à donner à leurs enfants une bonne éducation et qui croient que, parce qu'elles pourront choisir, elles donneront une bonne éducation. Elles se trompent, certes, mais on est bien obligé de composer avec la réalité des attentes sociales. 

 

D'autres intervenants ont interpellé notre invité sur le statut réservé aux langues régionales dans le projet éducatif du Front de Gauche, sur l'intégration de l'éducation dans les projets de marchandisation de l'OMC, sur la casse des Rased.  

 

Gérard Aschieri: Dans le programme éducatif du Front de Gauche il n'y a pas de position nettemment affirmée sur la question de l'enseignement des langues régionales mais, personnellement, je suis depuis les projets de Lang pour l'intégration de Diwan dans le service public. Pour ce qui est de l'assaut néo-libéral sur l'école, rappelons les objectifs de Lisbonne en 2000: augmenter les qualifications pour 50% d'une classe âge (les 50% restants, la future main d'oeuvre peu qualifiée, est laissée de côté), imposer partout le nouveau management public. Pourtant, les pays les mieux dotés dans les classements PISA sont ceux qui n'ont pas suivi ces orientations néo-libérales. Un des enjeux du vote Front de Gauche, c'est de mener la bataille au niveau européen contre le néo-libéralisme. 

 

Jean-Marc Rouault a analysé la casse en cours de l'enseignement technique avec des conséquences dramatiques pour les élèves qui ne peuvent suivre des contenus de formation beaucoup plus théoriques et abstraits qu'avant et des profs qui sont obligés de se reclasser très rapidement. Il n'y a pas que la filière STI de touchée: les filières tertiaires et ST2S (santé, social) sont aussi maintenant dans la ligne de mire. 

 

Roland Porcher a posé une question sur la possibilité de faire vivre au sein des personnels de l'école le débat démocratique.

 

Ismaël Dupont: Qu'y a t-il dans le projet éducatif du Front de Gauche sur l'évolution de l'enseignement supérieur? Quel est notre position par rapport à la LRU, cette loi dite de la Liberté et de la Responsabilité pour les Universités votée par la droite en 2008 et qui prévoit la mise en concurrence des universités, leur autonomie grandissante favorisant les inégalités et les variations territoriales, l'attribution de moyens en fonction de projets et d'une excellence dans des domaines de recherche rentables, la réduction des pouvoirs démocratiques des personnels et des étudiants, l'installation d'une logique d'entreprise à l'université? Il ne semble pas là encore que les socialistes soient prêts à mettre en cause fondamentalement cette loi d'inspiration néo-libérale. Que proposons-nous pour que les étudiants en fac aient plus de moyens pour travailler et s'instruire dans de bonnes conditions? Avons-nous un projet de remise à plat de l'enseignement supérieur remettant en cause les privilèges des classes prépa et des grandes écoles pour aller vers une amélioration des conditions d'enseignement pour la majorité des jeunes étudiants? Je porte d'autant plus d'intérêt à cette question que Marie Huon, notre candidate suppléante, a commencé à s'engager en combattant la LRU avec son syndicat étudiant à la fac de Brest.

 

Gérard Aschieri: L'évidence, c'est qu'il faut abroger la LRU et ce qui va avec: le rôle de l'AERS, la distribution des moyens en fonction de projets compétitifs. La LRU, c'est l'autonomie, la mise en concurrence, moins de démocratie dans l'université. Celui qui a le pouvoir, c'est celui qui distribue les moyens, en l'occurence l'Etat qui fait passer ses objectifs d'économie et de rentabilité financière en premier par une logique de contractualisation. Une dizaine d'universités qui se trouvent déjà en déficit voient leur gestion confiée à des recteurs. La recherche perd son indépendance et sa vocation désintéressée. Il y a dans notre pays un sous-investissement de l'Etat dans les universités. L'étudiant en Université (en comptant les IUT qui font augmenter le coût moyen) coûte 9000 € à la société, l'étudiant en classe prépa aux grandes écoles, 14000€. Mais ne nous y trompons pas: déshabiller Paul n'habillera pas Pierre car il n'y a que 9000 étudiants en classe prépa par an. Il faut en tout cas augmenter les passerelles, les échanges d'enseignants, entre la fac, les prépas, les grandes écoles.

 

Conclusion de G. Aschieri: Ce qu'on propose au Front de Gauche, c'est quelque chose d'ambitieux. On ne vous dira pas que c'est facile à mettre en oeuvre. On ne dit pas: votez pour nous, on s'occupera du reste. Nous on dit: on se battra avec vous mais il faudra vous battre. Quelque soit le résultat des élections, il y aura des batailles d'idées, des batailles sociales à mener.

 

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