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28 mars 2021 7 28 /03 /mars /2021 17:55
Fulgurante Commune de Paris !" par Roger Martelli (L'Humanité, 20 mars 2021)
"Fulgurante Commune de Paris !" par Roger Martelli
Samedi 20 Mars 2021

Le 18 mars 1871 éclate la révolution communale. 72 jours d’insurrection populaire, pour la « République démocratique et sociale ». Matée dans le sang, cette expérience inédite de gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple a esquissé les contours d’une société juste et fraternelle. Récit.

 

Il est des événements qui, malgré leur brièveté, laissent une trace indélébile dans la mémoire collective. Les soixante-douze jours de la Commune de Paris n’ont été qu’une ébauche achevée dans un bain de sang et, pourtant, le mouvement ouvrier y a vu un moment fondateur et une source inépuisable de force. Cent cinquante ans plus tard, on en parle encore, et dans le monde entier…

L’irruption communaliste

Quand la révolution communale se déclenche, le 18 mars 1871, Paris sort à peine d’un long siège éprouvant et la France subit le choc d’une guerre perdue, contre une Allemagne qui se réunifie sur son dos. Politiquement, la capitale n’est pas synchrone avec le reste du pays.

Alors que la France choisit la paix à tout prix, Paris ne veut pas se résigner à la défaite. Tandis que les élections législatives du début février 1871 désignent une majorité de députés monarchistes, les Parisiens élisent des républicains, plutôt hostiles à la capitulation. Le sursaut patriotique est une dimension non négligeable de la révolte communale.

Il y en a d’autres. Depuis 1848, beaucoup de Parisiens ont en tête la « vraie » ou la « bonne République », celle qui veut pousser le plus loin possible l’idéal d’égalité et entend faire de la citoyenneté la base d’un véritable pouvoir du peuple.

Bouillonnement démocratique

Depuis plus de deux ans, Paris est en bouillonnement démocratique : les journaux et les clubs républicains et socialistes se multiplient, ainsi que les chambres syndicales. Quand s’approche le printemps de 1871, le divorce n’a jamais été aussi grand entre la population de Paris et un gouvernement, théoriquement républicain, mais dirigé par un ancien ministre du roi Louis-Philippe, Adolphe Thiers.

Les provocations du gouvernement et de ses représentants mettent le feu aux poudres. Le 18 mars, Thiers veut faire enlever les canons qui, dans la capitale, sont sous la responsabilité de la Garde nationale, une milice que la guerre contre la Prusse a renforcée et a ouverte aux catégories populaires.

Des barricades se dressent

Excitée depuis plusieurs semaines par les choix du gouvernement et de l’Assemblée, la population parisienne refuse d’abandonner ses canons, payés par souscription populaire. Des barricades se dressent, la Garde nationale se mobilise et plusieurs de ses bataillons font marche vers le centre de Paris.

Thiers, qui sent qu’il n’a pas toutes les cartes en main, décide d’abandonner la capitale pour Versailles, où se trouve l’Assemblée. Au soir du 18 mars, la Garde nationale investit l’Hôtel de Ville : en l’absence d’autorités légitimes et avant la tenue d’élections locales, elle assume la gestion de Paris.

La plus étonnante des aventures

Huit jours plus tard, des élections confirment que son succès n’était pas sans base populaire. Alors que leurs adversaires appellent au boycott, les partisans du mouvement du 18 mars recueillent près de quatre inscrits sur dix. Deux jours plus tard, le 28 mars, la nouvelle assemblée se réunit et prend le nom de « Commune de Paris », réclamé depuis longtemps par les militants des clubs.

Commence alors officiellement la plus étonnante des aventures. Les urnes ont placé à la tête de la capitale un conseil communal où les ouvriers forment le groupe le plus nombreux, qui se réclame de la « République démocratique et sociale », et même de la « République universelle ». Cela ne s’était jamais produit auparavant… et ne se reproduira plus par la suite.

Les discussions s’enflamment

La nouvelle assemblée n’a rien d’un bloc monolithique. Dans une France qui a connu moins de dix ans d’expérience républicaine, où la presse a été rarement libre et où l’organisation politique est balbutiante, la Commune regroupe toutes les sensibilités possibles, en tout cas à la gauche du courant républicain.

On se dit jacobin, blanquiste, internationaliste, collectiviste, socialiste ou tout simplement républicain. Selon les moments, les majorités fluctuent et les discussions s’enflamment. Mais tous – les femmes étant exclues du vote, le masculin s’impose par défaut dans le conseil communal – ont en tête quelques valeurs simples : l’égalité est limitée si elle n’est que l’égalité en droit, la démocratie est fragile si le citoyen se contente de déléguer ses responsabilités à des représentants, les bases de la République ne sont pas acquises si les représentants ne sont pas contrôlés par les représentés, la société est explosive si elle tolère durablement l’exclusion des plus pauvres et des moins protégés.

Principes et mesures sociales

Les nouveaux élus de Paris n’ont pas de doctrine figée, pas de programme rédigé par avance, mais ils ont quelques principes et ils essaient de les mettre en œuvre. Ils adoptent des mesures sociales en faveur des plus modestes (le loyer, le crédit), réquisitionnent les logements et les ateliers abandonnés par leurs propriétaires, fixent des normes sociales à l’attribution des marchés publics, commencent à réglementer la durée du travail. Ils font participer les associations ouvrières à la définition des conditions de travail. Ils séparent l’Église et l’État, décrètent l’école laïque et gratuite, ouvrent l’enseignement professionnel aux filles, brisent les normes trop étroites de la famille.

Alors que les administrations ont été affaiblies par le départ de nombreux cadres et fonctionnaires, ils font marcher les services publics, en s’appuyant sur les salariés eux-mêmes. Ils assurent le ravitaillement, l’entretien et la sécurité de la capitale. Dans une ville à nouveau assiégée, femmes et hommes s’engagent sans compter, au nom de la « Sociale »

Or, elles et ils font tout cela dans le contexte d’une guerre civile sans merci, déclenchée par les troupes gouvernementales, ceux que l’on appelle désormais les « versaillais ». Sur cinquante-quatre jours de pouvoir effectifs, la Commune n’a connu que cinq jours sans guerre. Sans doute Paris n’est-il pas complètement isolé.

Le camp républicain est divisé

Quelques villes s’engagent elles aussi dans la mise en place de « communes », à Marseille, à Lyon, à Saint-Étienne, à Toulouse, à Narbonne, à Perpignan, au Creusot. Des soulèvements et des manifestations s’égrènent dans toute la France, les soutiens à Paris se multiplient. Mais l’addition des engagements ne suffit pas à faire mouvement.

En fait, le camp républicain est divisé : son aile la plus radicale soutient l’exemple parisien, mais les plus modérés y sont hostiles et, si ceux que l’on nomme les « radicaux » (Gambetta, Clemenceau) sont proches des préoccupations communardes, ils n’acceptent pas que l’on se soulève contre l’Assemblée élue en février.

La Commune fait face comme elle peut. Dans le conseil communal, une majorité est tentée de reproduire l’élan de 1793-1794, de constituer une sorte de dictature provisoire, autour d’un Comité de salut public. Une minorité s’y oppose en vain, notamment autour de militants de l’Association internationale des travailleurs. Mais l’histoire ne se réécrit pas. Quand le Comité de salut public se constitue, Thiers a repris la main.

La Commune écrasée, mais…

Le 21 mai, 130 000 soldats de Versailles entrent dans la capitale contre quelques dizaines de milliers de Parisiens en état de combattre. La guerre civile fait rage dans Paris. Du côté de la Commune, les actes sont parfois désespérés : une centaine d’otages sont exécutés, le plus souvent sans l’accord de l’Hôtel de Ville. Ce n’est rien à côté de la justice expéditive des versaillais. Pendant la « semaine sanglante » (21 au 28 mai), a lieu le plus grand massacre de population civile depuis les guerres de religion.

Les communards tombent en masse sous les balles des régiments venus de Versailles : les estimations vont de 6 000 à 30 000 morts, avec une médiane d’un peu moins de 20 000. Après la fin des combats, 40 000 combattants sont emprisonnés, 15 000 condamnés à la prison, aux travaux forcés ou à la déportation. 5 000 à 6 000 échappent à la prison ou à la mort et partent en exil. La plupart ne reviendront qu’après l’amnistie, à l’été de 1880.

... elle n'est pas morte

La Commune est vaincue, mais elle n’est pas morte, comme le dit la chanson… Elle clôt la longue séquence des révolutions du monde occidental, ouverte au XVIIe siècle. Mais elle ouvre la voie à une nouvelle phase de conflictualité, autour d’un acteur nouveau, le mouvement ouvrier. En « montant à l’assaut du ciel », comme le dit Karl Marx dès 1871, la Commune laisse le souvenir d’une expérience unique – celle d’un véritable gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple –, d’une utopie qui a voulu se réaliser et d’une épopée, tout aussi flamboyante que brève.

La mémoire communarde a ainsi servi de carburant symbolique à la grande saga ouvrière. Elle a beaucoup rassemblé… et tout autant divisé les héritiers de la Commune. Elle a tenté de mettre en œuvre les vieux idéaux d’émancipation, mais elle a échoué au bout du compte. A-t-elle été trop magnanime, face à des adversaires impitoyables ? A-t-elle été trop étatiste ou pas assez centraliste ? Est-elle allée trop loin ou a-t-elle fait trop de concessions ?

Un objet « chaud », rebelle à tout consensus

La Commune est toujours restée un objet « chaud », rebelle à tout consensus. Sa mémoire est à l’image de ce qu’elle fut : résolument plurielle, valant pour ses intentions, pour ses actes et pour les possibles, qu’elle a esquissés sans aller au bout de leur réalisation.

C’est cette ouverture qui fait de la Commune une référence universelle, et pas seulement pour le mouvement ouvrier historique. Sa mémoire se réveille, chaque fois qu’un groupe ou qu’un peuple se dresse contre l’oppression, à Petrograd en 1917, à Shanghai ou à Barcelone un peu plus tard, dans les universités de Paris en 1968, du Mexique, de Californie ou de Corée, chez les Kurdes du Rojava. Elle est directement présente dans les grandes manifestations syndicales, chez les gilets jaunes

La fulgurance de la Commune est une pépite. On peut la scruter, non pour y chercher des solutions toutes faites, mais pour retrouver la modernité de ses valeurs et de ses intuitions. Les communards ont refusé la fatalité : c’est pour cela qu’il vaut la peine de les célébrer.

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