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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 08:30
Le Caire, Place Tahrir, juillet 2018 (photo Ismaël Dupont)

Le Caire, Place Tahrir, juillet 2018 (photo Ismaël Dupont)

Égypte. Sissi règne à l’ombre de Moubarak
Jeudi 11 Février 2021 - L'Humanité

Après trente ans de domination, le raïs égyptien démissionnait, le 11 février 2011. Mais les Égyptiens vivent dans la peur et le désespoir.

 

C’est une clameur qui a d’abord retenti sur la place Tahrir, au Caire, haut lieu de la révolution égyptienne. Un cri, comme pour dire la vie, après une plongée en apnée. Un cri repris à Tanta, mais aussi à Alexandrie. Une clameur qui s’est entendue jusqu’à Assouan et plus loin encore dans le désert. Ce 11 février 2011, le peuple égyptien, les paysans de la Haute-Égypte aussi bien que les ouvriers du delta du Nil, les fonctionnaires des services publics et les avocats du Caire savouraient leur victoire : Hosni Moubarak tirait sa révérence. Après Ben Ali en Tunisie, le raïs d’Égypte, qui régnait depuis trente ans, lâchait prise, emporté par une révolte populaire sans précédent. Dix ans après, le soleil de la liberté s’est pourtant estompé.

Le maréchal-président adoubé par les pays occidentaux

L’armée égyptienne qui, pendant les événements de la place Tahrir, s’est présentée comme alliée du mouvement, a rapidement montré son vrai visage. Tenant fermement la barque, le Conseil suprême des forces armées, alors dirigé par le maréchal Tantaoui, a, en réalité, permis la survivance du régime. Moubarak était un des leurs. Forcés de subir la loi des Frères musulmans, au Parlement et à la présidence, les militaires ont d’abord rongé leur frein, avant d’intervenir avec le nouvel homme, le maréchal Sissi. Celui-ci, profitant d’un désamour entre les islamistes et la population, a réussi à s’imposer. Avec lui, des méthodes que les Égyptiens pensaient disparues. Depuis qu’il est en poste, les révolutionnaires de la place Tahrir sont traqués, jetés en prison ou contraints à l’exil. Les voix discordantes, dans les médias, sont stoppées, voire arrêtées. Les portraits de Moubarak sont remplacés, dans les rues, par ceux de Sissi. Depuis qu’il a pris le pouvoir, au moins 60 000 opposants, défenseurs des droits de l’homme et journalistes, ont été arrêtés et emprisonnés. À l’image de Ramy Shaath, dont l’épouse française tente d’obtenir la libération. Si les Frères musulmans ont été écartés et pourchassés, Sissi fait régner un ordre religieux que ne désavoue pas son allié wahhabite, l’Arabie saoudite. Ce qui n’empêche pas le maréchal-président d’être adoubé par les pays occidentaux. Quant à la stratégie économique de l’Égypte, elle est tout entière placée sous le sceau du Fonds monétaire international.

En ce début janvier 2011, la révolution égyptienne est vécue sur les bords du Nil comme une véritable bouffée d’air pur. Les jeunes, évidemment, sont à la manœuvre. Depuis plusieurs années, ils subissent le harcèlement d’un pouvoir aux aguets, qui supporte mal les blogueurs et toute cette liberté d’expression qu’il a du mal à contrôler. Il ne s’agit pas seulement d’une « révolution Internet ». Moubarak et ses sbires ont compris que ce mouvement en gestation prenait ses racines dans une histoire revendicative plus inquiétante pour eux. Pour la première grande manifestation organisée le 25 janvier, un groupe refait surface, le Mouvement de la jeunesse du 6 avril. Un mouvement créé au printemps 2008 par des jeunes activistes, par le biais du réseau Facebook, pour soutenir les ouvriers de Mahalla, une ville industrielle au centre du delta, qui préparaient une grève générale pour le 6 avril et réclamaient « une vie digne ».

C’est cette convergence de luttes et d’aspirations à vivre mieux qui a rempli la place Tahrir. Les manifestants étaient plus de 2 millions, au plus fort de la mobilisation. Cette place de la libération (Tahrir) n’avait jamais aussi bien porté son nom. Jour et nuit, garçons et filles, jeunes et vieux se retrouvaient au coude-à-coude, dormant dans des campements de fortune sous des tentes de bric et de broc, unis par un rêve : la chute du tyran. Une force comme une tornade, que n’a pu arrêter la cavalcade des chameaux lancée par le régime pour éteindre dans le sang la rébellion. Peine perdue, l’histoire n’était pas du côté des voyous, mobilisés pour la circonstance, et de leurs montures. Du 25 janvier au 11 février, la violence a été terrible. Chaque jour, on voyait toujours plus de manifestants la tête enturbannée de pansements, les bras plâtrés. Sans parler des blessés emmenés dans les hôpitaux et des morts enterrés à la hâte.

Les grèves des ouvriers donnaient à la révolte un air de révolution

Le 10 février au soir, la place Tahrir bruissait d’une possible démission de Moubarak. Les grèves des ouvriers du textile et leur participation les jours précédents aux manifestations populaires donnaient à la révolte un air de révolution. La place de l’Égypte dans le réseau géostratégique occidental était trop importante pour laisser la « chienlit » détruire le régime et prendre le pouvoir. Le chef des services de renseignements, Omar Souleiman, avait été nommé vice-président à la hâte et l’armée s’agitait après avoir joué le rôle de tampon entre les manifestants et les pro-Moubarak. Une armée très liée aux États-Unis et aux milliards de dollars déversés depuis des années. Comme s’il était sorti du Mouvement des officiers libres, un colonel, sans doute en porte-à-faux avec sa hiérarchie, haranguait la foule, malheureusement de manière prémonitoire : « La lutte pour la liberté signifie aussi que les jeunes doivent être prudents et acquérir un certain savoir-faire pour ne pas se faire dépouiller, pour ne pas se faire voler ce formidable mouvement ! »

C’est pourtant ce qui est arrivé. Les jeunes révolutionnaires sont soit en prison, soit en exil. Moubarak est mort de sa belle mort. Tous les accusés de la bataille des chameaux ont été acquittés. La clameur du 11 février s’est éteinte et une chape de plomb a recouvert l’Égypte. Un vent mauvais s’est levé, jetant les Égyptiens dans l’amertume et la peur. Mais cette victoire populaire reste inscrite dans les mémoires, prête à servir d’exemple pour l’avenir.

Égypte. Sissi règne à l’ombre de Moubarak - Pierre Barbancey, 11 février, L'Humanité
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