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20 janvier 2021 3 20 /01 /janvier /2021 10:04

 

En difficulté sur son vaccin, la direction du laboratoire français, imperméable aux critiques, pourrait annoncer 400 nouvelles suppressions de postes dans la recherche et le développement, fin janvier, après avoir supprimé déjà 2500 postes en 10 ans. Le fleuron hexagonal a pourtant été choyé par l’État depuis des années à coups de politiques complaisantes et de généreuses subventions publiques... Ce mardi, les salariés sont appelés à la grève par la CGT. DÉCRYPTAGE D'UN SCANDALE.

Au pays de Pasteur, l’affaire a quasiment pris des allures de polémique nationale. Distancé dans la course planétaire à laquelle se livrent les géants de l’industrie pharmaceutique, Sanofi se révèle incapable de sortir son vaccin anti-Covid avant fin 2021, soit un an après son rival Pfizer. Un sacré aveu d’échec pour le fleuron hexagonal, pourtant choyé par l’État depuis des années à coups de politiques complaisantes et de généreuses subventions publiques – au moins 100 millions d’euros de crédit d’impôt recherche par an, sans compter les remboursements de la Sécurité sociale.

 

Accusant les directions successives d’avoir « cassé leur outil industriel », le député François Ruffin (FI) réclame une commission d’enquête, tandis que PCF et CGT font pression sur Sanofi pour qu’il produise des doses du vaccin mis au point par les concurrents (lire notre édition du 15 janvier). De son côté, la direction tente de relativiser la déconvenue. Mais, en interne, la pilule passe beaucoup plus mal. « C’est une honte, souffle un chercheur, écœuré. Voir qu’on a été incapables de sortir un vaccin dans les temps, malgré notre statut, je trouve ça inacceptable. »

 

40% de chercheurs en moins

Au risque de souffler sur les braises, la direction de Sanofi pourrait annoncer, fin janvier, de nouvelles coupes claires dans ses effectifs de R&D (recherche et développement). Comme beaucoup de multinationales, l’entreprise a pris l’habitude de baptiser ses plans de restructuration de noms à vocation euphémisante. Le dernier-né s’appellerait « Evolve ». Évoqué au cours d’une réunion informelle avec les principaux représentants syndicaux début décembre, il pourrait se traduire par la suppression d’environ 400 postes de recherche.

De quoi dépeupler des équipes déjà bien mal en point… Les bilans sociaux du laboratoire en attestent : en dix ans, les effectifs sont passés de 6 387 chercheurs (2010) à 3 905 (2020), soit près de 40 % de baisse. « Le pire, c’est que la direction elle-même le reconnaît, explique un cadre de Sanofi. Le responsable monde de la R&D, John Reed, l’a admis en juillet 2019, lors d’une réunion interne réunissant tous les effectifs du groupe. Ce jour-là, il nous a expliqué que nous avions un budget de recherche 20 % inférieur à nos concurrents de taille équivalente. Et il a terminé en nous disant : “C’est à vous de prouver que vous êtes efficaces si vous voulez qu’on vous donne plus d’argent !” »

 

« Sous-traiter le risque »

Cette saignée ne signifie pas pour autant que Sanofi a cessé de développer des molécules, simplement qu’il a revu sa stratégie de fond en comble. Désormais, le laboratoire se recentre sur quelques axes de recherche thérapeutique – les plus rentables –, tout en externalisant massivement ses activités de R&D. « C’est simple, ils ne veulent quasiment plus rien faire en interne, résume Pascal Collemine, chimiste et délégué CGT. Leur principe de base, c’est que la recherche coûte cher, et que c’est risqué. Ils renouvellent leur portefeuille de recherche à coups d’acquisitions, ce qui permet de sous-traiter le risque. Dernièrement, ils ont dépensé 1,1 milliard d’euros pour racheter une boîte anglaise spécialisée en biopharmaceutique, Kymab. Et si jamais l’entreprise qu’ils ont rachetée ne tient pas la route, ils s’en débarrassent. »

 

Ce processus ne date pas d’hier. Les chercheurs ont assisté à l’inexorable transformation de leur entreprise, au cours de la dernière décennie, sur fond de financiarisation galopante. Lorsqu’on leur demande de dater le début de la grande purge, tous donnent le même chiffre : 2009. Ce n’est pas un hasard : c’est en 2009 que débarque à la tête du groupe un tout nouveau dirigeant, Chris Viehbacher, lesté d’une solide réputation de cost killer. Né au Canada, expert-comptable de formation, il a fait ses classes chez le géant de l’audit, le britannique PwC, avant d’entrer dans l’industrie pharmaceutique. En le recrutant, les actionnaires de Sanofi lui font un pont d’or (il empoche 2,2 millions d’euros sous forme de chèque de bienvenue) et comptent sur lui pour restructurer l’entreprise. Ses méthodes lui valent bien vite le surnom affectueux de « Smiling Killer » (le tueur souriant) parmi les salariés. « Ce qu’il y a de curieux en France, c’est que l’on est toujours dans la lutte de classes, feint-il de s’étonner peu après son arrivée. On oppose toujours les actionnaires aux salariés. »  (le Point, 27 mai 2010).

Icon QuoteTransforming, puis Phoenix, puis Climb… Les gens qui baptisent les plans sociaux ont probablement lu Orwell !

« C’était un financier, plus qu’un entrepreneur, se remémore Maxime (1), chercheur chez Sanofi au département oncologie. C’est à partir de ce moment que les plans sociaux se sont enchaînés : il y a eu Transforming, puis Phoenix, puis Climb… Les gens qui les baptisent ont probablement lu Orwell : ces PSE désignent exactement le contraire de ce qu’ils sont ! »

 

« On ne respire plus... »

En attendant, le taux de dividendes reversés aux actionnaires grimpe sans discontinuer, passant de 24 % des bénéfices en 2011 à près de 98 % deux ans plus tard (2). Entré chez Sanofi il y a près de vingt ans avec une thèse de biologie moléculaire en poche, Maxime a vécu de l’intérieur la politique d’attrition de l’entreprise. « Il y a une quinzaine d’années, on travaillait sur une demi-douzaine de grands axes thérapeutiques, raconte-t-il. Il ne reste plus désormais que l’oncologie (les cancers) et un bout de neurologie sur les maladies rares. Des pans entiers de recherche ont été abandonnés, comme la cardiologie ou les anti-infectieux. Dans certains cas, c’est clairement une question de rentabilité. Les laboratoires adorent l’oncologie, car ce sont des traitements à plusieurs dizaines de milliers d’euros par an et par patient, qui sont remboursés par la Sécurité sociale. Mais je peux vous dire que lorsque vous êtes chercheur et que le projet sur lequel vous bossez s’arrête brutalement parce qu’on pense que les bénéfices ne seront pas au rendez-vous, c’est terrible… »

Chercheur sur le site de Strasbourg, Philippe (1) est tout aussi critique. « Nos dirigeants développent la R&D aux États-Unis, car c’est là que nous réalisons notre plus gros chiffre d’affaires. Mais en France, ils sont en train de casser la recherche. Un plan social n’est pas encore terminé qu’ils en lancent un autre ! Entre les restructurations et les changements de cap permanents, on ne respire plus. Sans compter que la complexification des processus internes nous élo igne de nos missions. Chaque mois, par exemple, nous devons comptabiliser le nombre d’heures que nous passons sur tel ou tel projet, et le rentrer dans un tableau. Ce type de tâches de reporting prend un temps considérable. »

 

« Le nombre d’arrêts maladie est préoccupant »

À le croire, la dégradation des conditions de travail commence à peser sur l’état d’esprit des collègues : « Le nombre d’arrêts maladie est préoccupant. En 2015, un collègue s’est suicidé, en laissant derrière lui un courrier sans équivoque ; il avait certes des raisons personnelles, mais son acte était clairement lié, au moins en partie, à son déplacement sur un autre site du fait d’une réorganisation. Depuis, quand on trouve sur des bureaux de l’entreprise des inscriptions de type “Sanofi m’a tuer”, on se demande s’il ne faut pas s’inquiéter… »

Ce mardi, la CGT appelait les salariés du groupe à débrayer pour protester contre la politique sociale menée depuis plus de dix ans. Le nouveau plan Evolve pourrait bien être annoncé en CSE, le 28 janvier, au grand dam des syndicats : « C’est totalement surréaliste, peste Aline Eysseric, de la CFDT. Pour développer les médicaments du futur, nous avons besoin de R&D. Par ailleurs, mettre des gens à la porte dans un climat économique aussi dégradé est irresponsable. » « Personne ne peut valider ça, confirme Jean-Marc Burlet (CFE-CGC). Voir les effectifs baisser de manière continue, c’est insupportable. » Contactée par l’Humanité, la direction n’a pas répondu.

(1) Les prénoms ont été modifiés. (2) Calculs effectués par le Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (Gresea).

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« Le groupe devrait intensifier ses activités de recherche »

En pleine crise sanitaire, et alors que la campagne de vaccination se ponctue de retards de livraison de doses et de risques de pénurie, la décision de Sanofi de supprimer des centaines de postes de chercheurs émeut. « Le retard de Sanofi sur le vaccin montre au contraire que le groupe devrait intensifier ses activités de recherche. La multiplication des variants au Covid-19 doit inciter à une veille pharmaceutique permanente pour avoir une réponse adéquate aux besoins de santé », fait valoir Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Interrogé au micro de France Info, ce lundi matin, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, abonde : « On peut s’interroger si le retard du développement du vaccin chez Sanofi n’est pas lié à cette perte de compétences, à cette perte de savoir-faire… »

 

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