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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 06:25
L'Humanité - Grand entretien de Sophie Joubert avec Pierre Singaravélou, chercheur et historien de la mondialisation: La pandémie symbolise la fermeture de la parenthèse de la domination occidentale (8 janvier 2020)
Pierre Singaravélou, historien de la mondialisation : « La pandémie symbolise la fermeture de la parenthèse de la domination occidentale »
Vendredi 8 Janvier 2021

Selon le professeur d’histoire contemporaine au King’s College de Londres et à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, la crise du Covid-19 bouleverse les équilibres mondiaux. Il rappelle que, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les Empires Qing en Chine et moghol en Inde produisaient à eux seuls plus de la moitié de la richesse mondiale. Et invite à une solidarité internationale plus que jamais nécessaire. Entretien.

 

En tant qu’historien de la mondialisation, quels enseignements tirez-vous de la pandémie de Covid-19 ?

Pierre Singaravélou Il est toujours extrêmement périlleux de tirer des enseignements des événements récents. A fortiori s’agissant de cette séquence où les confinements se succèdent sans que les gouvernements soient guidés par une doctrine cohérente et clairement lisible. On peut toutefois affirmer que la pandémie de Covid-19 est en elle-même la démonstration spectaculaire que nous vivons dans un monde entièrement globalisé pour le pire et – espérons-le – pour le meilleur. Le virus se joue en effet des frontières nationales, frappant tous les pays de la planète à l’exception de quelques îles telles les Samoa américaines, qui se sont totalement coupées du reste du monde. Cette crise sanitaire révèle sans aucun doute les travers d’une mondialisation économique où la division internationale du travail a induit la pénurie catastrophique de certains produits essentiels (médicaments, matériel médical, etc.), dans les pays occidentaux totalement dépendants de la Chine. Face à cette situation inédite, le plus frappant est l’impensé que la crise révèle : l’impensé des dirigeants sur la mondialisation, même chez les « gagnants » de la globalisation. Ils oscillent entre repli souverainiste et solutions néolibérales très classiques, mais peinent à prendre la mesure de ce sujet, donc à inventer le fameux « monde d’après » qui a été brièvement promis au début de la pandémie. Ainsi sont peu discutées dans le débat public les solutions en termes de solidarité globale.

La mondialisation peut-elle aussi rendre possible cette coopération internationale ?

Pierre Singaravélou À partir du milieu du XIXe siècle, les processus de construction nationale, de repli nationaliste et de mondialisation ne cessent de s’entretenir mutuellement, notamment dans le domaine sanitaire. La propagation plus rapide des épidémies conduit les États à coordonner leurs efforts dans la mise en place de contrôles et de quarantaines afin de ne pas nuire à l’essor du commerce. C’est ainsi qu’est organisée à Paris, en 1851, la première conférence sanitaire internationale pour lutter contre le choléra, la peste et la fièvre jaune. Aujourd’hui, la compétition entre les États autour du vaccin contre le Covid-19 semble féroce. Certains pays comme les États européens promeuvent une approche multilatérale de la santé publique, tandis que d’autres comme les États-Unis défendent une conception plus sécuritaire et isolationniste, conduisant le président Trump à interrompre en avril 2020 le financement états-unien de l’OMS. Mais, en réalité, les nouveaux vaccins anti-Covid résultent de différentes formes de coopération internationale, à l’image du BioNTech, compagnie allemande fondée par des ­chercheurs d’origine turque et associée à la multinationale états-unienne Pfizer. Demandons-nous quel pays aujourd’hui peut concevoir et produire seul un tel vaccin ? Cette solidarité internationale s’avère plus que jamais nécessaire. Et la crise actuelle suscite déjà de nouvelles formes de coopération comme le programme Access to Covid-19 Tools, développé par la Commission européenne. Dans ce contexte, il semble préoccupant qu’une fraction de la gauche française abandonne l’internationalisme – en remettant en question, par exemple, la circulation des personnes – pour des raisons purement électoralistes.

Cette pandémie révèle-t-elle des changements dans le rapport de forces à l’échelle du monde ?

Pierre Singaravélou En mettant au jour les faiblesses des puissances européennes et des États-Unis, la pandémie symbolise de manière spectaculaire la fermeture de la parenthèse de la domination occidentale du monde débutée il y a seulement deux siècles. Du point de vue des dirigeants asiatiques, il s’agit d’un simple rétablissement de l’ordre ancien, car, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les Empires Qing en Chine et moghol en Inde produisaient à eux seuls plus de la moitié de la richesse mondiale. À la suite de la réponse sanitaire très inadaptée des États-Unis et des pays européens, totalement désorganisés pendant les premiers mois de l’épidémie, l’Occident ne constitue plus le modèle en matière sanitaire, scientifique, technologique et industrielle, aux yeux du reste du monde. En revanche, des pays un peu partout ailleurs se sont illustrés par leur inventivité ou leur efficacité. Ainsi, Taïwan, qui a réagi très tôt, en imposant masques et tests, a évité le confinement et compte le plus faible nombre de morts du Covid-19 : 1 décès pour 3 350 000 personnes, contre 1 mort du Covid-19 sur 990 États-Uniens. La Corée du Sud est le premier pays à comprendre la nécessité de tester toute sa population, en raison du grand nombre de cas asymptomatiques. À l’autre bout du monde, le Liberia, grâce à son expérience face à l’épidémie d’Ebola en 2014, a mis en place des mesures efficaces de test et d’identification des cas contacts. Cette pandémie invite sans doute pour la première fois les États-Uniens et les Européens à abandonner leur obsolète complexe de supériorité et à prendre concrètement conscience – avec humilité – de la reconfiguration des équilibres mondiaux.

Ce retour de l’Asie sur le devant de la scène peut-il être symbolisé par un objet, le masque prophylactique, auquel est consacré le dernier article du Magasin du monde, l’ouvrage que vous avez codirigé avec Sylvain Venayre ?

Pierre Singaravélou L’usage du masque ­prophylactique, si présent dorénavant dans notre vie quotidienne, se généralise en effet pour la première fois en Chine, à l’occasion de la peste de Mandchourie en 1911. Des médecins chinois, comme le docteur Wu, jouent alors un rôle décisif dans sa popularisation. La santé publique japonaise fait ensuite du port du masque un de ses chevaux de bataille dès la grippe espagnole de 1918-1920. Le masque devient ainsi progressivement un objet commun en Asie orientale et du Sud-Est pour lutter contre les maladies transmissibles par voies respiratoires, puis pour se protéger de la pollution de l’air. Aujourd’hui, comme le rappelle l’historien Frédéric Vagneron, la production de la majorité des masques chirurgicaux, à partir de matériaux de l’industrie chimique comme le polypropylène, est localisée en Chine. Laquelle produit désormais la plupart des objets en plastique – gilets jaunes, planches de surf, smartphones, sex-toys – consommés dans le monde.

Peut-on comparer la crise sanitaire actuelle avec d’autres événements du passé ?

Pierre Singaravélou Le coup d’arrêt des circulations transnationales, la dimension globale du confinement et le ralentissement de l’économie qu’ils entraînent sont inédits. En revanche, le monde a été confronté à des pandémies bien plus dévastatrices d’un point de vue sanitaire. Songeons à la grippe espagnole en 1918-1920, dont l’ampleur et les conséquences démographiques – près de 50 millions de victimes – ont longtemps été sous-estimées… Seules quelques îles y échappèrent, à l’instar des Samoas américaines, déjà ! Les deux épidémies possèdent plusieurs points communs : des remèdes improbables voient le jour (rhum pour la grippe et chloroquine pour le Covid) ; on ne meurt pas de la maladie elle-même mais d’une surinfection bactérienne dans le cas de la grippe espagnole et de la réaction immunitaire dans celui du Covid-19. Mais, à la différence du Covid-19, la grippe espagnole frappe principalement des hommes jeunes et robustes là où la pandémie actuelle tue surtout les plus âgés et les plus fragiles.

Vous enseignez en France et en Grande-Bretagne, quelles différences d’approche et de réponse face à la pandémie avez-vous observées ?

Pierre Singaravélou La pandémie semble révéler ou confirmer des habitus nationaux. En dépit de leur proximité idéologique, les deux gouvernements français et britannique ont adopté, ces derniers mois, des politiques publiques différentes qui s’inscrivent dans des traditions bien distinctes. Au Royaume-Uni, en vertu d’une culture libérale qui fait consensus, il n’a jamais été question d’instaurer l’obligation du masque dans la rue et un système très contraignant d’attestations de déplacement. Les magnifiques parcs londoniens n’ont jamais été fermés et les habitants ont échappé au couvre-feu. Libre à chaque Britannique asymptomatique de se faire dépister avec un test antigénique pour la somme extravagante de 70 à 250 euros, alors que le système public de santé français permet à tous d’y accéder gratuitement dans les pharmacies. En revanche, la stratégie vaccinale des deux pays ne correspond pas à cette différence d’approche : Grande-Bretagne « libérale » vs France « dirigiste ». Le 30 décembre 2020, on comptait près d’un million de personnes vaccinées au Royaume-Uni contre seulement 330 personnes en France. La dégradation rapide de la situation sanitaire en Angleterre et le respect des processus de validation, ainsi qu’un déficit de volonté politique en France semblent tempérer ici les habitus nationaux.

Un rapport parlementaire remis le 16 décembre par Marie-George Buffet alerte sur les conséquences de la crise sanitaire pour les jeunes gens. Que constatez-vous chez les étudiants ?

Pierre Singaravélou Cette crise sanitaire décuple la précarité préexistante des étudiantes et étudiants, dont 20 % vivaient déjà en dessous du seuil de pauvreté avant le confinement : ils sont les grands oubliés du gouvernement. Les universités n’intéressent pas les élites politiques et économiques françaises qui n’en sont pas issues et qui prennent soin de ne pas y envoyer leurs enfants. Pourtant, les établissements universitaires accueillent la majorité des jeunes de ce pays et la quasi-totalité des enfants d’ouvriers et d’employés qui accèdent à l’enseignement supérieur. De plus en plus d’étudiants sombrent dans la pauvreté avec la disparition des petits boulots (restauration, bar, hôtellerie, baby-sitting, etc.). Nous fermons collectivement les yeux devant leurs problèmes concrets : extrême isolement, fermeture des restaurants universitaires à tarification sociale, absence d’espace de travail, manque d’équipement informatique personnel et de forfait Internet pour suivre l’enseignement à distance. On constate que les étudiants qui officient dans les secteurs de première nécessité subissent un accroissement de la charge de travail.Nombre d’entre eux ont arrêté leurs études au cours des deux premiers confinements. Il y a urgence : le sort de la jeunesse de notre pays, étudiante ou pas, devrait être la priorité absolue du gouvernement parallèlement à la lutte contre la pandémie.

Pierre Singaravélou

 
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