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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 13:53

L’immeuble de la direction nationale du PCF, place du Colonel-Fabien, fut tout un temps espionné par les services secrets américains. Un fonds d’archives l’atteste. Retour sur une affaire qui fit du bruit au milieu des années 70.

 

Gaston Plissonnier en avait déjà vu de toutes les couleurs dans sa longue vie de dirigeant. Pourtant le secrétaire national du PCF (les moqueurs l’avaient surnommé « le secrétaire perpétuel ») dut être plutôt surpris ce jour du printemps 1975 où un inconnu lui fait savoir que « la CIA m’a chargé de vous surveiller ». L’homme lui tendit un papier où étaient indiqués son nom, son adresse (Massy), son numéro de téléphone. Vérification faite, ces coordonnées étaient correctes. Il était marié, avait deux enfants et s’appelait Joseph Marchal, citoyen belge et espion américain. Ce quinqua avait une longue expérience et de soudains scrupules. À l’évidence, il ne s’agissait pas d’un mythomane mais bien d’un agent qui avait décidé de libérer sa conscience, de manger le morceau comme on dit. Par précaution, par pudeur aussi sans doute, Gaston Plissonnier se voyait mal en train de confesser le personnage. Il lui proposa de rencontrer le journaliste communiste Alain Guérin, et un jeune étudiant, Dominique Durand, pour poursuivre cet échange qui s’annonçait plutôt passionnant. Marchal accepta. Il accepta aussi que ses rencontres soient enregistrées sur magnétophone. Ainsi commença, au milieu de cette année 1975, une série d’entretiens secrets entre un espion américain et des « émissaires » communistes français.

Un mot sur le contexte : Giscard d’Estaing alors est au pouvoir depuis peu mais la contestation, politique et sociale, est forte. La gauche a le vent en poupe, elle vient de signer un « programme commun ». Le PCF pèse dans les 20 %, entame sa démarche « eurocommuniste » ; le nouveau PS se renforce, et tout le monde s’attend peu ou prou à ce que la coalition des gauches l’emporte bientôt. Beaucoup en rêvent, ici ; certains paniquent, ailleurs, du côté américain notamment. Et puis c’est à Paris que se tiennent les négociations sur la fin de la guerre au Vietnam. Washington veut suivre de près cette actualité. Dans ce but, la CIA va mettre de gros moyens pour comprendre (et entendre) ce qui se passe dans cette capitale et notamment du côté du Colonel-Fabien. Paris devient un « nid d’espions », comme dira l’écrivain Faligot. Mais la Centrale américaine va connaître un problème assez inédit, un imprévu, et c’est ici que commence notre histoire : un de ses espions a des états d’âme, des rancœurs, il est aussi pris de doute. Incroyable mais vrai, comme dit l’expression populaire.

Marchal va donc avoir six longs échanges avec ses deux correspondants communistes. Il va raconter avec beaucoup de précisions son parcours d’espion. Le premier entretien se passe dans une voiture, qui va rouler sur le périphérique pendant toute la discussion. Histoire d’éviter d’éventuels micros, enfin d’autres micros que ceux de Guérin et Durand. Les entretiens suivants se passeront dans un grand hôtel (Le Méridien de la porte Maillot). À chaque fois Marchal demandera si on avait bien vérifié l’état de la chambre, de la salle de bain, etc. Ces discussions se dérouleront notamment le 6 juin, le 25 juillet, le 8 décembre 1975 et courant janvier 1976. Pourquoi Marchal se mettait-il à table ? Disons qu’il agissait autant par aigreur à l’égard de son propre « Service » et de sa direction (des histoires de rémunérations…) que par bienveillance tardive à l’égard des communistes français. Dans sa jeunesse, il avait participé à la résistance antinazie en Belgique, il lui restait sans doute des traces de ses années de formation.

Ceux qui l’ont connu parlent d’un Monsieur-tout-le-monde. Aucun signe particulier, pas même un accent belge. Né en 1923, près de Givet, résistant, il se retrouva dans les « services » belges après-guerre. Il mena diverses affaires en Afrique avant de travailler pour l’OTAN (il montra tous ses états de service). En 1971, il est sollicité par la CIA pour « travailler » à Paris. Un Américain, venu de Francfort, Allemagne (QG des forces US en Europe), le fit passer au détecteur de mensonges. À la suite de quoi, il est engagé. Washington a alors une obsession : le Vietnam. Les USA, qui croyaient ramener ce pays à l’âge de pierre comme avait dit un de ses militaires, étaient en échec sur le terrain, en échec aussi dans les têtes : un puissant mouvement anti-guerre les avait contraints à négocier. Ces négociations se passent à Paris. La CIA veut absolument connaître les intentions des diplomates vietnamiens. Aussi elle va traquer les résidences où ils séjournent, sonder les murs, poser des micros, tout écouter, traduire, informer autant que faire se peut, Kissinger, le négociateur US, des réflexions de Hanoï. Marchal fait partie de ces espions (il s’agissait chaque fois d’équipes importantes), il donne des dates, des adresses, des noms, il décrit dans le détail comment les services s’infiltrent dans les appartements visés (ils auraient placé un jour un micro dans un matelas), comment ils achètent, louent, occupent les lieux voisins des responsables vietnamiens ; comment l’Agence envoie des spécialistes (certains ont travaillé sur le Watergate), venus soit de Francfort, soit de Washington, pour des actions très ponctuelles. Leur job ? tester les outils d’écoute les plus sophistiqués du moment. Un jour, des collègues maladroits (il donne leurs prénoms) ont traversé complètement avec leur sonde le mur mitoyen donnant sur une des résidences vietnamiennes. Craignant que les « victimes » ne s’en rendent compte, on gèle l’opération, les « spécialistes » reprennent l’avion, les autres se mettent au vert, une semaine, deux semaines, le temps de voir. Mais leur « erreur » n’est pas repérée (genre quelques poussières de plâtre tombées dans l’appartement inspecté), tous se remettent au travail.

Gérard Streiff

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