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20 décembre 2020 7 20 /12 /décembre /2020 08:47
Alain Badiou:  Le Parti communiste est, pour Aragon, à la hauteur du rêve, du cœur, de l’ivresse (L'Humanité, 19 décembre 2020)
Alain Badiou : « Le Parti communiste est, pour Aragon, à la hauteur du rêve, du cœur, de l’ivresse »
Samedi 19 Décembre 2020

Le philosophe vient de publier « Radar poésie » (Gallimard), un essai sur l’œuvre poétique de Louis Aragon. L’occasion de le rencontrer, d’évoquer avec lui le poète et de le questionner sur l’actualité. Entretien

 

On peut, à bon droit, s’étonner d’une lecture tardive d’Aragon-poète par le philosophe Alain Badiou. On savait, en outre, son intérêt fondamental pour Mallarmé. Mais, à y regarder de plus près, une logique surgit : elle tient, en résumé, à son parcours intellectuel même, depuis la social-démocratie de « gauche » vers le communisme, le tout à la lumière de Mai 68. Aujourd’hui, Alain Badiou tente de comprendre comment le poète Aragon fut « organisé ». Il repère dans son œuvre trois engagements : la politique, l’amour et l’art, le dernier étant une « cause-idée » centrale, quand les deux premiers sont des « objets-causes » ayant respectivement pour nom propre le Parti communiste français et Elsa Triolet.

Alain Badiou est un philosophe et dramaturge français né le 17 janvier 1937 à Rabat. Professeur émérite à l’École normale supérieure, il est le fondateur du Centre international d’étude de la philosophie française contemporaine. En 1988, il publie une somme philosophique, « l’Être et l’événement ». C’est son ouvrage intitulé « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » (2007) qui le fera connaître du grand public.
Qu’est-ce qui vous a poussé à une relecture attentive de l’œuvre poétique de Louis Aragon ? A priori, on vous attendait davantage sur Mallarmé – les préjugés ont la vie dure !

Alain Badiou Le préjugé serait plutôt que, pour s’intéresser à Aragon, il faille abandonner Mallarmé ! J’ai pratiqué Mallarmé longtemps, et j’ai écrit sur lui d’assez copieux paragraphes. Mais, dans le même temps, j’aimais et je citais très régulièrement Hugo. C’est qu’il y a, dans la langue française, deux sortes de poètes : ceux qui vont de la sensation à l’abstraction, comme quand Mallarmé dit extraire de toutes les fleurs sensibles « l’absente de tous bouquets » ; et ceux qui font surgir de la langue, conceptuelle ou narrative, une pure présence sensible, comme Hugo qui prépare de loin l’apparition du « chardon bleu des sables ». Indubitablement, Aragon est du côté de Hugo. Cela dit, c’est pour moi une révélation récente : c’est en rencontrant, un peu par hasard, le poème d’éloge du Parti communiste titré « Comment l’eau devint claire » que j’ai saisi la grandeur absolument originale d’Aragon, et que je me suis mis à le lire systématiquement.

 

Lire aussi : Le fou d’Aragon
Qu’est-ce qui vous a amené à penser que le poème, chez Aragon, a besoin d’une cause pour être « mis en branle » ?

Alain Badiou Contrairement à ce qu’on a pu parfois déclarer, quand on a salué ou vilipendé, chez Aragon, l’opportunisme et la virtuosité, quand je le lis, je sens toujours, moi, s’agiter comme en amont du poème une sensation, un problème, un tourment, une certitude, une occasion à ne pas manquer. J’ai voulu discerner, en quelque sorte, les registres réels de ces motivations subjectives, et j’ai vu que, outre la poésie elle-même, qui est sa plus difficile et aussi la plus féconde de ses passions, il y avait deux référents solides, objectifs, auxquels il revenait avec obstination : le Parti communiste et Elsa Triolet. Et, m’inspirant de Lacan, j’ai nommé « objets-causes du désir (de poésie) » ces deux objets. Il me semble que cette façon de faire s’est avérée féconde.

Icon QuoteC’est en rencontrant le poème d’éloge du Parti communiste titré “Comment l’eau devint claire” que j’ai saisi la grandeur absolument originale d’Aragon. 

Dans « Radar poésie », vous écrivez que « le commun du malheur ouvre au communisme ». Que voulez-vous dire exactement ?

Alain Badiou J’ai toujours remarqué que les parties les plus pauvres et les plus exposées d’une société sont aussi celles où l’on trouve les preuves les plus évidentes d’entraide et de solidarité. Qu’un malheur soit vécu comme commun en atténue grandement la morsure. Mais alors, on doit se souvenir que « communisme » porte « commun », ce qui est commun. Après tout, une grève ouvrière réussie est une grève qui soude entre eux les ouvriers à partir de ce qu’ils ont en commun : les postes de travail, la chaîne, les cadences, l’inégalité programmée des salaires, même à travail égal, etc. C’est pourquoi, quand j’expliquais aux ouvriers de Chausson, à Gennevilliers, au milieu des années soixante-dix du dernier siècle, les mécanismes de la plus-value, ils comprenaient très vivement ce que je disais, car cela renvoyait à une expérience commune, faite en commun, du surtravail. De la grève au marxisme et inversement, la circulation était portée par le commun du malheur.

Chez Aragon, le Parti communiste est « poétisé ». En sorte qu’il n’est plus seulement une organisation politique. Qu’est-ce alors ?

Alain Badiou Oui, pour Aragon, qui dit avec force « mon Parti », le Parti communiste est un support, un soutien, de la subjectivité agissante. Le Parti a le pouvoir, quand le sujet y rentre comme dans une part de lui-même, comme dans « sa » maison, de résoudre des problèmes, de surmonter des contradictions personnelles, par exemple (« mon Parti m’a rendu les couleurs de la France »), la contradiction apparente entre l’engagement internationaliste et le patriotisme de la Résistance. C’est pourquoi il peut y avoir ce superbe quatrain où le Parti est, pour le sujet-Aragon, à la hauteur du rêve, du cœur, de l’ivresse, du parfum, et finalement de la vie comme telle :

« Salut à toi (le Parti) phénix immortel de nos rêves

Salut à toi couleur du cœur force du vin

Parfum lorsque le vent du peuple enfin se lève

Envahissant la vie enfin. »

Venons-en à l’actualité brûlante. Où en est le communisme, la « cause-idée » communiste à l’heure du capital globalisé ? N’insistez-vous pas sur ce que vous nommez « le prolétariat nomade » ?

Alain Badiou L’idée communiste en est au tout début de sa troisième étape, après, en gros : premièrement son invention, entre les années 1840 et la fin du XIXe siècle, signifiée par le nom propre Marx ; deuxiè­mement sa première forme de réalisation, entre la révolution de 1917 et, disons, les années 1960, 1970 du XXe siècle, sous la forme du Parti-État, par exemple en Russie puis en Chine, signifiée par le nom de Lénine ; enfin, troisièmement, couvrant la fin du XXe siècle et le début du XXIe, l’esquisse encore très obscure d’un communisme distant de l’État, portant activement son dépérissement, dont la seule expérience, mais tout aussi précaire et vaincue que l’avait été la Commune de Paris, est la Révolution culturelle en Chine, via son apogée : la Commune de Shanghai. Ce qui cependant suffit pour que le troisième nom-symbole soit celui de Mao Tsé-Toung. S’inscrire dans cette troisième séquence, c’est, entre autres choses, travailler constamment aussi près que possible du niveau mondial, du marché mondial, en évitant tous les traquenards du nationalisme. À cet égard, l’attention portée au caractère mondial du marché de la force de travail, au fait qu’ici même une partie considérable du prolétariat ne provienne d’ailleurs que de la France, soit immédiatement, soit par descendance, est un critère de la plus haute importance, face à une circulation des marchandises et de la monnaie devenue, elle, absolument mondiale. C’est pourquoi je parle d’un prolétariat nomade.

Icon Quote Il n’y a jamais eu d’autre alternative au capitalisme que le communisme. Ce qui s’est présenté d’autre n’a jamais été qu’une variable d’ajustement du capitalisme.

L’idée communiste constitue-t-elle une alternative à la seule option que l’on nous vend comme « crédiblement » possible : la poursuite immuable du capitalisme ?

Alain Badiou Il n’y a jamais eu d’autre alternative au capitalisme que le communisme. Ce qui s’est présenté d’autre, par exemple la social-démocratie, n’a jamais été qu’une variable d’ajustement du capitalisme, sa roue de secours en cas de difficulté locale. Ce qui brouille les pistes aujourd’hui est le passage très complexe entre la deuxième étape, centrée sur le Parti-État, et la troisième, qui doit se distancer de cette centration, et revenir sur les questions intrinsèques du communisme : la fin du salariat, le dépérissement de l’État, la fin des « grandes différences », comme celle entre travail manuel et travail intellectuel, ou entre tâches d’exécution et tâches de direction… Tout cela devra être ramené au centre des actions communistes, en même temps que le mot d’ordre de suppression de la propriété privée de tout ce qui a une valeur commune. En même temps, et non reporté indéfiniment à plus tard.

Pensez-vous toujours que nous élisons des « fondés de pouvoir » ?

Alain Badiou Au niveau de l’État, de la gestion générale, cela ne fait aucun doute. Citez-moi un seul président qui n’ait pas été un gestionnaire de l’ordre bourgeois établi ! Mitterrand, élu en 1981 pour autre chose, a montré dès 1983 qu’il patronnerait sans hésiter le retour à l’ordre capitaliste. Songeons que c’est en 1986 que le gouvernement Chirac a créé ce qui a fonctionné comme le bureau central des privatisations ! Et rappelons-nous le fier Jospin, déclarant aux ouvriers de Michelin en grève : « On ne va quand même pas revenir à l’économie administrée ! » Si, du reste, il en allait autrement, on ne voit pas comment la France pourrait soutenir son inclusion sans heurt dans le marché mondial. Bien sûr, au niveau municipal, on laisse quelques marges d’action. Mais cela même est en train de disparaître : voyez ce qui se passe, avec la désindustrialisation massive, dans toute la banlieue de Paris… Il n’existe et il n’existera aucune orientation centrale communiste dans le cadre de la démocratie parlementaire. Il faut mener une active campagne pour discréditer totalement le vote, et rendre ainsi visiblement illégitimes et virtuellement totalement minoritaires les fondés de pouvoir des fortunes du CAC 40.

Quels sont aujourd’hui vos rapports avec Marx ?

Alain Badiou Excellents à tous égards. Je suis stupéfait de constater que si le meilleur manuel du militant communiste reste « le Petit Livre rouge », fait de textes de Mao, la meilleure introduction à la compréhension générale du communisme, articulée à l’histoire de la lutte des classes et à l’analyse du capitalisme, reste le « Manifeste du Parti communiste ».

Que nous dit la crise sanitaire du monde dans lequel nous sommes ?

Alain Badiou Pas grand-chose, à vrai dire. Les épidémies frappent les collectivités humaines depuis toujours. Elles sont aussi, dans certains cas, comme la variole, qui massacrait les êtres humains par millions, éradiquées par un vaccin découvert dès le XVIIIe siècle. Bien entendu, la mondialisation du marché capitaliste et les moyens de transport transcontinentaux ont diffusé le virus à une vitesse autrefois inconnue. Bien sûr aussi, la dimension de classe est parfaitement visible, entre le bourgeois qui se réfugie dans sa maison de campagne, et le pauvre, notamment justement le prolétaire nomade, qui est dans la rue ou qui vit, entassé avec d’autres, dans un foyer semi-clandestin. Cela dit, comme dans les situations de guerre, un gouvernement, quel qu’il soit, tente de tenir équilibrée la balance entre le risque, meurtrier ou sanitaire, et la continuation de l’activité économique. Il n’y a pas, en la matière, de solution miracle, surtout quand le virus n’est pas encore scientifiquement tout à fait connu et maîtrisé.

De quoi Trump fut-il le nom et quid de l’après-Trump, selon vous ?

Alain Badiou Trump a été le nom d’une maladie du parlementarisme ou, plus précisément, du fait que le parlementarisme ne fonctionne correctement que s’il y a, clairement, deux partis : républicains et démocrates, conservateurs et travaillistes, droite et gauche… Aujourd’hui, la difficulté est que le pouvoir politique est encore national, alors que la réalité économique relève d’une concentration du capital, qui opère à échelle mondiale. Cette contradiction a entraîné une instabilité des partis parlementaires nationaux. En France, par exemple, la droite est en compétition avec une extrême droite vigoureuse, cependant que la gauche est dans un état de décomposition avancée. En Amérique, de même, un aventurier d’extrême droite a réussi à « représenter » la droite ordinaire. On a eu affaire à une sorte de fascisme électoral ou, aimerais-je dire, un fascisme « démocratique », puisque relevant d’une élection régulière. L’après-Trump, avec le pâle Biden, n’est rien d’autre qu’un retour à la normale, probablement instable, vu que la base électorale de Trump est restée très élevée.

Icon QuoteAvec cette seule règle du profit, il y a nécessairement prédation et destruction dans l’utilisation des ressources. Conclusion : l’écologie sera communiste, ou ne sera pas.

On entend parfois un discours très rude sur « la mythologie écologiste » ; cela veut-il dire qu’il n’y a que du mythologique dans l’écologie ?

Alain Badiou Bien évidemment, les invocations de notre « planète » comme d’une divinité menacée, les prophéties de type biblique, le goût de la catastrophe, tout cela rappelle en effet les religions. La très jeune fille qui prêche pour la nature (Greta Thunberg – NDLR) ressemble à Bernadette de Lourdes. Le réel, lui, est que, la production étant soumise à la seule règle générale du profit et emportée irrésistiblement par la violente logique de la concentration du capital, il y a nécessairement quelque chose de prédateur et de destructeur dans la mise à sac des ressources, alimentaires, minérales, pétrolières, etc. Mais la seule conclusion à en tirer est que l’écologie sera communiste, ou ne sera pas.

Quelles différences fondamentales pointez-vous entre le siècle où vous êtes né, le XXe, et ce nouveau siècle ?

Alain Badiou Le XXe siècle a été le siècle des guerres mondiales, toutes provoquées par la rivalité des grands impérialismes, et des révolutions communistes, engendrant à la fois espoir d’émancipation et impasses finales. Le siècle actuel n’a rien changé du côté du capital, mais le communisme, lui, doit être réinventé. D’où une « couleur » générale moins propice au courage et plus propice aux diverses formes de l’obscurantisme.

« Radar poésie, essai sur Aragon » 
d’Alain Badiou
Gallimard, 64 pages, 9 euros.

LES SUGGESTIONS DE L’AUTEUR
• « Les Poètes », de Louis Aragon, collection « Poésie-Gallimard » (n° 114), 1976.
• « Les Châtiments », de Victor Hugo, Garnier-Flammarion, 1978.

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