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25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 06:30
Référendum au Chili: le peuple s'apprête à enterrer la constitution de Pinochet (L'Humanité - Lina Sankari, 22 et 23 octobre 2020)

Chili. Le peuple s’apprête à enterrer la Constitution de Pinochet

Vendredi 23 Octobre 2020

Conquis par le mouvement social né il y a un an, le référendum de ce dimanche devrait permettre aux Chiliens de s’émanciper trente ans plus tard d’une Loi fondamentale héritée de l’ex-dictateur.

 

Valparaiso (Chili), correspondance.

Le 18 octobre 2019 est devenu la date symbole au Chili de la résistance et du réveil populaire face aux ravages du néolibéralisme. La révolte des plus jeunes, initialement contre la hausse de 30 pesos (0,03 euro) du prix du ticket de métro, s’est amplifiée jusqu’à devenir une explosion sociale. Le gouvernement du président de droite, Sebastián Piñera, s’est acharné en vain à étouffer par la force militaire et policière ce mouvement social, mais la nécessité de trouver une issue à une rébellion tenace l’a finalement emporté. Ce dimanche 25 octobre a ainsi pu être programmé un référendum qui devrait mettre fin à la Constitution héritée de Pinochet. L’État a lâché du lest dans l’espoir d’une « réconciliation nationale ».

« Nous avons besoin de gagner quelque chose »

« Le premier round est quasi gagné. Il faudrait une catastrophe pour qu’on perde le référendum. » José Canales, fonctionnaire public de Viña del Mar, attend avec impatience la possibilité de connaître la troisième Constitution de sa vie, la première rédigée en démocratie dans l’histoire du pays. « La dictature de Pinochet a transformé une société coopérative très sociale en une société dans laquelle les intérêts individuels priment sur les intérêts sociaux. » Canales appartient à l’une des dernières générations qui ont étudié dans les écoles de l’État avant que ne se produise la municipalisation de l’enseignement pendant la dictature, qui a transformé l’éducation en un marché privé. «  À côté de moi, poursuit-il, s’asseyaient le fils d’une employée de maison, ainsi que le neveu d’un ex-sénateur de la République. Nous partagions le même banc de bois. Il faut qu’on récupère cela. Les militaires ont bien fait leur boulot en nous divisant. La peur est arrivée à un tel niveau que nous avons cessé de nous regarder dans les yeux. Cette nouvelle Constitution me semble une bonne option, pour moi, mes enfants et mes petits-enfants. »

Les Chiliens appelés aux urnes devront répondre à deux questions. D’abord, s’ils approuvent ou refusent le démarrage d’un processus constitutionnel qui mettrait fin à la Loi fondamentale rédigée pendant les années de Pinochet. Ensuite, ils auront le choix entre deux modèles pour son élaboration : ou bien une convention mixte, option que défend le gouvernement – celle-ci serait formée de 50 % de parlementaires en exercice et de 50 % de candidats élus – ou bien une véritable Assemblée constituante, une Convention constitutionnelle dont les 155 membres seraient élus lors d’un scrutin organisé en avril. Outre qu’il serait bien plus démocratique, ce choix-là respecterait aussi une parité hommes-femmes et intégrerait un quota représentatif du peuple mapuche.

Devant la cour d’appel de Valparaiso, Matías Orellana, professeur local, dénonce devant la presse les violences policières. Près de 500 manifestants souffrent de lésions oculaires provoquées par une répression très musclée. Il entend se pourvoir en justice. Mais, six mois après les grandes manifestations violemment réprimées, celle-ci continue de se refuser à fournir les vidéos accablantes des caméras portés par les agents.

« L’État s’était engagé à un processus d’aide intégrale, explique-t-il devant les dizaines de Porteños (nom des habitants de Valparaiso) réunis pour le soutenir, mais, ces derniers dix mois, je n’ai pas eu de nouvelles. Beaucoup d’entre nous ont été torturés, d’autres mutilés. » Le jeune homme de 26 ans s’est engagé en faveur du référendum : « Je vous invite à voter “J’approuve”, lance-t-il . Nous avons besoin de gagner quelque chose, ne serait-ce qu’un minimum. »

« Une crise sévère des droits fondamentaux »

Présente aussi, Astrid Oyarzún, membre de la Brigade de la mémoire, des droits humains et du mouvement Valparaíso citoyen, avec lesquels elle a participé aux mobilisations pour exiger une nouvelle Loi fondamentale, souligne l’importance d’y inclure un engagement clair sur le respect des droits de l’homme. « Le slogan du 18 octobre – “Ce ne sont pas 30 pesos, mais 30 ans” – est relié à l’exigence de dignité, de justice, de mémoire, de vérité et de nouveaux textes pour établir un modèle différent du vivre-ensemble. Nous assistons à une crise sévère des droits fondamentaux au Chili, qui a été confirmée par tous les organismes internationaux. Non seulement cette dernière année, mais aussi sous la houlette de plusieurs gouvernements antérieurs. Dans les années 1990, nous avons brandi le drapeau du “Nunca más” (“Plus jamais” – expression utilisée pour rejeter le terrorisme d’État, NDLR), mais le mouvement social de grande ampleur de ces derniers mois a subi aussi une répression sanglante. »

Une troupe locale commence à jouer de la musique dans les rues de Valparaiso. Des gens chantent en faveur du « J’approuve » (le changement constitutionnel) tout en en appelant à la justice et en exigeant la démission du président. Des initiatives similaires organisées via les réseaux sociaux relaient la campagne. Les manifestations ont aussi repris de la vigueur dans le pays, surtout à l’occasion de l’anniversaire du soulèvement du 18 octobre. Les dirigeants politiques ne se montrent pas et ne sont pas les bienvenus. Leur discrédit reste total à l’égard des militants du mouvement social. Selon l’étude réalisée en janvier par le Centre d’études publiques (think tank de droite !), la confiance dans les partis politiques est tombée à 2 %.

Dépasser la « dissociation entre le monde politique et les citoyens »

À quelques pas, caméra à l’épaule, Danilo Ahumada, président de l’ordre des journalistes de la région, militant du Parti communiste chilien et de la Table sociale de Valparaiso, le confirme : « Il y a en ce moment une dissociation totale entre le monde politique et les citoyens. Cela se reflète dans un processus ligoté, d’abord avec les “deux tiers” (le quorum de deux tiers des constituants qu’il faudrait atteindre pour réaliser des changements structurels, et qui fait partie des mesures stipulées dans l’accord que Piñera a signé en novembre avec tous les partis politiques, à l’exception du PCC – NDLR).  » Le journaliste et militant communiste relève de plus que le processus ne reconnaît pas les organisations sociales, qu’il cherche à s’appuyer sur le vieux personnel politique pour créer la nouvelle Constitution.

Une proposition qui aurait permis aux organisations citoyennes non liées aux partis politiques de se constituer en groupes éligibles pour les élections de la Constituante d’avril a été torpillée par la droite parlementaire ce 15 octobre. « Le mouvement social, précise  Danilo Ahumada, nous a permis de mettre en avant une série de revendications et de nous concerter pour construire des propositions concrètes à travers les assemblées territoriales. Mais si tout ce travail collectif ne s’exprime pas dans la nouvelle Constitution, elle manquera de légitimité populaire. Voilà ce qui est en jeu. »

Si l’aspiration au changement constitutionnel semble irrésistible, la bataille d’après a déjà commencé. Plus de six mois séparent le référendum de l’élection des élus « constituants ». Un bon résultat en faveur du « J’approuve » sera indispensable pour le futur d’un processus qui ne sera pas une promenade tranquille. Comme le conclut Astrid, une jeune de Valparaiso : « Le Chili a besoin de savoir qu’il peut avancer, pousser les clôtures et que toute cette lutte sociale a valu le coup. »

Référendum sur la constitution au Chili : « le réveil a eu lieu »

Jeudi 22 Octobre 2020

Le 25 octobre, le Chili se prononcera sur une révision de la Constitution héritée de l’ère Pinochet. Pour les Chiliens en exil, ce référendum arraché par le puissant mouvement social, inédit en 30 ans, est la clef qui fera sauter démocratiquement le verrou du système politique non représentatif et du modèle néolibéral gravé dans le marbre de la loi fondamentale. Déjà, quelle qu’en soit l’issue, le Chili n’est plus le même pays qu’hier.

 

Il y eut d’abord cet appel à la fraude. Et quelques rêves formulés à voix haute. À Santiago du Chili, la place d’Italie, qui marque la frontière entre bien nés et familles modestes, fut ainsi renommée « place de la Dignité ». Aux racines du bouillonnement social, l’annonce d’une hausse de 3 % du prix du ticket de métro. Une goutte d’eau après trente années de néolibéralisme effréné et gravé dans la Constitution de 1980, pourtant approuvée au terme d’une consultation frauduleuse.

« Quand j’ai vu les jeunes commencer à sauter les tourniquets, j’ai su que quelque chose allait changer », s’amuse Hector Vasquez, président de l’Association des ex-prisonniers politiques chiliens en France, qui se bat contre l’impunité, accompagne les victimes de la dictature lors des procès contre les tortionnaires et milite pour une nouvelle Constitution. Ancien militant du mouvement du 11 août 1967 et du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), entré en résistance après le coup d’État d’Augusto Pinochet le 11 septembre 1973, Hector Vasquez est lui-même arrêté en janvier 1975, torturé et détenu dans une prison clandestine.

Présent au Chili au moment du soulèvement étudiant de 2019, il a dû se rendre à l’évidence : cette fois, son festival de cinéma Memoria y Lucha (Mémoire et lutte) ne se tiendra pas. Et pour cause, la révolte de cette « jeunesse vaillante » gronde à 300 mètres. Durement réprimée. « Le but de ce cycle annuel est d’éveiller les consciences, mais le réveil a visiblement eu lieu », sourit Hector Vasquez.

« Le néolibéralisme poussé contre le mur »

Pour le philosophe chilien Ricardo Arcos-Palma, professeur de l’Université nationale de Colombie, le mouvement social entre également en « résonance avec les mouvements latino-américains, particulièrement avec l’équatorien contre le “paquetazo” (plan d’austérité – NDLR) de Lenin Moreno, et aussi avec le mouvement colombien contre les réformes d’Ivan Duque, qui vise à déchirer l’accord de paix signé avec la guérilla des Farc. Mais à la différence de ces deux autres, le mouvement du peuple chilien a réussi à pousser contre le mur le gouvernement néolibéral de Sebastián Piñera ».

Les Chiliens en exil, qui ont tissé un vaste réseau de solidarité contre la dictature, ont désormais les yeux rivés sur la date du 25 octobre, jour du référendum sur le changement de Constitution. Il y a un an, face à la fronde, le président de droite Sebastián Piñera annonçait d’abord l’augmentation immédiate de 20 % du salaire minimum, la création d’un impôt complémentaire sur les revenus supérieurs à 9 886 euros et la stabilisation des tarifs de l’électricité… trop peu pour les manifestants, qui lancent deux journées de grève extrêmement bien suivies.

Seule possibilité d’issue pacifique

Après un mois de crise, le 15 novembre 2019, la coalition gouvernementale se résout à un accord avec les principaux partis d’opposition afin d’ouvrir la voie à une consultation référendaire sur la rédaction d’une nouvelle Constitution. Pour tous, le vote du 25 octobre prochain marque une étape majeure dans l’édification de la démocratie chilienne. « Cette date est aussi importante que celle du référendum défavorable au maintien de Pinochet en 1988. L’enjeu aujourd’hui est d’ouvrir les portes de la démocratie et d’en finir avec toutes les règles contraignantes qui ne permettent pas à la société civile de se présenter par elle-même », souligne Rodrigo Arenas, dont l’histoire familiale s’ancre dans la résistance, la torture et la fuite, et coprésident de la FCPE (parents d’élèves). Sous la présidence de Michelle Bachelet, la réforme du système électoral a abouti à un remplacement du système binominal, hérité de la dictature, par un scrutin à la proportionnelle plus favorable à la représentation.

Ces dernières semaines, l’avance du « Apruebo » (j’approuve) n’a fait que se confirmer. Main dans la main, la droite et l’extrême droite, qui sentent leurs socles vaciller, jouent la démobilisation de l’électorat populaire et tentent de disputer la rue aux partisans du changement. Le camp de la réaction a ainsi organisé ses propres rassemblements sur le thème du « Rechazo » (je rejette) aux cris de « Vive Pinochet ! » et « Meurs, marxiste de merde ! ». Des rassemblements toutefois peu suivis face aux raz-de-marée où travailleurs, étudiants et féministes convergent. « La question posée par ce référendum n’est clairement pas celle de Piñera, qui porte aujourd’hui sa croix comme un moine-soldat. Le problème est de savoir si l’on peut en finir démocratiquement avec le modèle dominant et néolibéral protégé institutionnellement et démocratiquement », note encore Rodrigo Arenas. Car le spectre d’une confrontation violente n’est pas loin.

Dans un rapport remis le 13 décembre dernier à Genève, la délégation de l’ONU, envoyée au Chili par la haut-commissaire pour les droits de l’homme, Michelle Bachelet, concluait à un usage disproportionné et excessif de la force dans le maintien de l’ordre. Dans au moins quatre cas sur vingt-six, des agents de l’État étaient impliqués dans la mort de manifestants. En outre, les enquêteurs sont revenus avec des témoignages accablants faisant état de torture, mauvais traitements, menaces de mort, simulacres d’exécution, viols et détentions arbitraires. « Les mêmes méthodes qu’en 1973 », souffle Hector Vasquez.

Début octobre, un policier a poussé Antony Araya, encore adolescent, du haut du pont Pio Nono surplombant la rivière Mapocho, à Santiago. Selon Rodrigo Arenas, « toutes les conditions de la violence sont réunies. Le référendum est la seule possibilité d’issue pacifique car nous ne sommes pas à l’abri d’un retour autoritaire face à la “chienlit”. Au Chili, l’inconscient collectif est marqué par les disparitions et les assassinats. Pour autant, nous ne sommes pas à l’abri d’une demande à un retour de la tutelle militaire ».

Exprimer la transformation, plutôt que rédiger une révolution

Beaucoup aspirent également au retour du bouillonnement militant, de la créativité du mouvement qui a porté l’Unité populaire au pouvoir le 4 septembre 1970. « On n’a jamais retrouvé une parole telle qu’elle s’exprimait à ce moment-là », confirme Hector Vasquez. À partir de 1973, la chape de plomb qui s’abat sur les travailleurs, les intellectuels et les artistes n’y est pas étrangère. Et laisse des traces. « Nous ne demandons pas une Constitution révolutionnaire, le peuple ne parle pas de socialisme. On a perdu beaucoup de batailles depuis le coup d’État et le peuple a besoin de s’exprimer », poursuit Hector Vasquez. Ainsi, la question de l’organe chargé de penser la nouvelle loi fondamentale est-elle posée (lire encadré page 10).

La représentativité est un enjeu de taille afin d’établir un système de solidarité, un impôt plus juste ou encore une éducation gratuite et accessible à tous. L’insertion de droits élargis dans la nouvelle charte fondamentale donnerait aux futurs élus un cadre normatif. Selon Ricardo Arcos-Palma, la Constitution actuelle a créé « un abîme social entre pauvres et riches, tout en accroissant la part de la classe moyenne. Comme dans toute l’Amérique latine, cette classe moyenne endettée, avec des crédits insupportables, porte l’illusion de se muer en petite bourgeoisie et sert de rempart au processus progressiste ». Le philosophe rappelle toutefois que l’expérience colombienne qui vit sa Constitution réformée sous l’ère du néolibéral César Gaviria (1990-1994) avait été suivie d’une « guerre sale contre l’opposition et la guérilla au prétexte de lutter contre le narcotrafic ». En l’espèce, le contrôle citoyen pourrait servir de garde-fou. Pour que les rêves ne soient plus seulement formulés à voix haute.

Congrès mixte ou convention constituante ?

Les électeurs doivent se prononcer en faveur ou non du changement de Constitution. Ils doivent également choisir l’organisme qui sera chargé de sa rédaction : un Congrès mixte de 172 membres composé à parts égales de membres élus à cette fin et de parlementaires des deux chambres (une option qui a la préférence de la coalition gouvernementale de droite) ou, comme le plaide l’opposition, une Convention constituante intégralement composée de membres élus pour l’occasion. En mars, le mouvement social obtenait que cet organe soit paritaire et que des candidats indépendants puissent présenter leurs propres listes. Pour ce faire, ils doivent cependant être soutenus par des signatures à hauteur de 0,4 % des votants lors de la dernière élection législative dans chaque circonscription. Une démarche compliquée par la pandémie. Une partie des sièges de cette assemblée serait également réservée aux peuples autochtones. Le 11 avril 2021 seraient élus paritairement les délégués à la Convention constituante. Ils auront alors neuf mois, prolongeables de trois mois, pour rédiger un texte fondamental et l’adopter à la majorité qualifiée des deux tiers de ses membres.

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