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14 août 2020 5 14 /08 /août /2020 12:47

 

Loin de la percevoir comme une question secondaire, les communistes considèrent la lutte contre le racisme comme une composante centrale de leur combat. Le travail mené par la commission nationale du PCF sur le sujet en témoigne.

Entretien avec Mina Idir

 

Comment la lutte des classes et la lutte antiraciste s’articulent-elles ?

Mina Idir : Aujourd’hui, plus que jamais, la lutte des classes fait des dégâts, ainsi que le racisme. Nous ne pouvons séparer les deux : mener la lutte contre le capitalisme et l’ultralibéralisme et mener la lutte contre le racisme. Elles doivent se mener de front car, dans la réalité, celles et ceux qui sont les plus opprimés, les plus attaqués sont issus de la classe populaire, des travailleurs, et souvent issus de l’immigration. La lutte antiraciste aujourd’hui est un enjeu de taille et nécessaire qu’il faut affronter. Mais la lutte antiraciste, à mon sens, est transversale dans de nombreux domaines. L’exclusion géographique, la pauvreté, les conditions de vie, les conditions de travail des personnes victimes de racisme doivent nous faire mesurer l’importance de ce combat. Ce sont toujours les mêmes qui sont exclus du monde du travail, du logement, de la santé, des études, et notre parti doit comprendre cette transversalité, de l’écologie, à la santé, à l’éducation, à l’économie.

 

Faut-il bannir l’usage du mot « race » ? Je pense notamment à la bataille menée par les députés communistes pour la suppression du mot « race » dans la Constitution.

M. I. : Il est évident que supprimer le mot ne va pas faire disparaître le racisme. Il est écrit aujourd’hui dans notre Constitution : la France « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de sexe, d’origine ou de religion » au lieu de « sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Cependant, pour avoir une certaine cohérence, soutenir la lutte contre le racisme et aller jusqu’au bout de cette démarche, il faudrait le supprimer dans tous les textes qui existent. Une proposition de loi communiste datant de 2013 avait procédé à ce « nettoyage » afin de remplacer les occurrences de « race » dans le code pénal, le code de procédure pénale, le code du travail, la loi de 1881 sur la liberté de la presse, etc.

« Les races n’existent pas, mais le racisme existe, et c’est là le combat essentiel. »

Cette bataille politique a été portée de longue date par nous communistes et par les élus ultramarins. Elle est symbolique car elle rappelle l’universalité de l’espèce humaine et dénonce le racisme. Les races n’existent pas, mais le racisme existe, et c’est là le combat essentiel. Les mots sont importants, essentiels, mais ils ne doivent jamais nous éloigner de notre visée. Rappeler qu’il n’y a pas de race, c’est aussi affirmer la violence du racisme. Le concept de race est scientifiquement infondé, mais l’existence de ce concept a permis et a légitimé l’esclavage, le colonialisme, le nazisme et toute sorte d’oppressions meurtrières. Ce choix ne fera pas disparaître le racisme en un claquement de doigts mais il permet aussi de lutter contre les propos et actes racistes. Le racisme n’est pas une opinion mais un délit. Le racisme est un rapport social spécifique de domination et la race est une construction sociale.

 

Quel lien y a-t-il entre le racisme et les violences policières ?

M. I. : Nous ne pouvons nier l’existence d’un tel lien, avec par exemple les cas de Théo Luhaka et Adama Traoré. Je m’appuie sur le travail de Rachida Brahim, docteure en sociologie et auteure d’une thèse sur les crimes racistes, qui a démontré que les violences policières dans les quartiers populaires sont une constante depuis cinquante ans (La race tue deux fois. Particularisation et universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, 1970-2003).
De nombreux jeunes hommes ont été victimes de violences policières perçues comme racistes, même si le chiffre est difficile à déterminer. Rachida Brahim a constitué une base de données de 731 actes dénoncés comme étant des crimes racistes entre 1970 et 1997. Ce qui fait une moyenne de 27 cas par an. Dans cet ensemble, 66 % des cas sont des violences politiques commises par des sympathisants ou militants d’extrême droite, 16 % sont des violences situationnelles qui mettent en scène des voisins, des commerçants, des vigiles… et 18 % sont des violences policières.
La réponse à apporter est politique et nous devons nous y atteler, en dénonçant ces actes et en luttant contre la banalisation du racisme et la stigmatisation des jeunes des quartiers populaires. Les violences policières ont le plus souvent comme point de départ des contrôles d’identité abusifs, au faciès, pour lesquels l’État a déjà été condamné. Le récépissé lors des contrôles d’identité a prouvé son efficacité dans les pays où il est appliqué. La sénatrice communiste Laurence Cohen est engagée dans ce combat qui est une lutte pour la justice et l’égalité.

 

On parle souvent du racisme et de l’antisémitisme comme s’il s’agissait de deux questions différentes. Y a-t-il une spécificité de l’antisémitisme ou n’est-il qu’une forme de racisme ?
M. I. : L’antisémitisme se fonde sur les stéréotypes qui existent depuis des centaines d’années au sujet des juifs. Cette spécificité n’existe pas que pour l’antisémitisme : les personnes asiatiques, soupçonnées elles aussi d’avoir de l’argent, vivent la même chose, et pour les musulmans, il y a aussi des sous-entendus sournois. Mais ce sont des racismes, et ils existent dans tous les milieux.
L’antisémitisme en France est bien présent, il est parfois affirmé, parfois insidieux, mais il se combat comme tous les autres racismes, avec la même énergie et la même volonté. L’antisémitisme repose sur beaucoup de fantasmes et de haines véhiculées par un rejet des juifs depuis toujours. Les juifs sont désignés comme responsables de tous les maux, et les théories de complot et le conspirationnisme ambiant n’aident pas à briser cette image, bien au contraire.

« Le racisme n’est pas une opinion mais un délit. »

L’antisémitisme est un racisme, il ne repose pas exactement sur les mêmes mécanismes que les autres, mais il doit se combattre de manière affirmée comme tout racisme. Porter au même niveau la lutte contre tous les racismes relève d’un parti pris politique que nous devons assumer.

 

La haine des musulmans relève-t-elle du racisme ou a-t-on besoin d’un autre concept pour l’analyser ?

M. I. : La haine des musulmans relève du racisme bien entendu, mais comme tous les racismes, elle se lit et s'analyse avec plusieurs concepts comme l'histoire, la géopolitique. Pour commencer, le débat sur l’usage du mot « islamophobie » illustre la complexité du sujet. À mon sens, nous pouvons lutter contre l’islamophobie tout en gardant notre esprit critique et notre droit à critiquer les religions.

Il faut noter l'évolution du racisme antiarabes depuis quelques années, et voir les changements. Nous sommes passés du « sale bougnoule » à des insultes portant sur la religion. Les actes terroristes ont accéléré les choses, bien entendu ; la peur, le rejet sont apparus comme des réponses. La suspicion existe, les amalgames se développent. Ce racisme doit se lire avec un regard historique et aussi un regard sociologique. Les descendants d'immigrés maghrébins sont aujourd'hui plus ou moins bien « intégrés » comme beaucoup disent, et la pratique de la religion a changé également. Les parents étaient dans une pratique parfois cachée, leurs enfants vivent pleinement leurs choix, pratiquent leur religion et l’assument. La montée de l’islamisme dans le monde, le développement du salafisme, du wahhabisme ont influencé le monde entier grâce à l’argent des Saoudiens.
Les personnes victimes de racisme antimusulmans ou islamophobie sont de plus en plus nombreuses, et cela va de pair avec une banalisation des paroles racistes véhiculées par une grande partie de la classe politique.

« La liberté d’expression, c’est le droit de critiquer n’importe quelle religion, la liberté de conscience c’est le droit de pratiquer une religion et de la pratiquer, et il existe le principe de non-discrimination. »

Il faut pour l’analyser, la comprendre et la combattre redonner la parole à celles et ceux qui en sont victimes quotidiennement. Les personnes de confession musulmane sont confrontées à des actes et des paroles racistes, précisément parce qu’elles sont musulmanes.

Le racisme est une idéologie qui trace une hiérarchie entre les êtres humains. Dans cette hiérarchie, des groupes se considèrent supérieurs et s’attribuent un ascendant sur d’autres groupes jugés inférieurs. Ainsi, le racisme n’est pas seulement une affaire de couleur de peau, nous le voyons notamment avec l’antisémitisme. En France, nous entendons régulièrement que l’islam n’a pas sa place en France, les musulmans sont alors déclarés incompatibles avec la République française. En réalité, ce n’est pas bien différent du racisme biologique, car les mêmes procédés se mettent en place: stéréotypes, généralisations, préjugés, etc. Et entraînent les mêmes conséquences: stigmatisation, discrimination, rejet, violence, etc.

Avec l’ « islamophobie » ou racisme antimusulmans, tout comme avec l’antisémitisme, un processus de racialisation s’opère. Les individus sont enfermés socialement et politiquement dans un groupe, dans une catégorie figée, stéréotypée, grossière et négative. Ces personnes sont déshumanisées, et il est donc normal de les exclure et de les tenir à l’écart. L’islamophobie ou haine antimusulmans sont donc du racisme et il est important de nommer les choses pour mieux agir.

 

Comment articuler le droit au blasphème et le respect des croyances religieuses ? Le débat est revenu sur le devant de la scène récemment, avec l’affaire Mila.

M. I. : Le blasphème n’est plus un délit en France depuis 1881, même s’il a fallu attendre 2016 en Alsace et en Moselle, mais il existe dans d’autres pays européens comme la Pologne ou l’Italie. Il est possible en France de critiquer une religion sans attaquer les croyants de cette religion. La liberté d’expression le permet. Il est important je pense de le rappeler et de l’affirmer à la suite de l’affaire Mila.
Cette affaire qui a fait de nombreuses vagues, de la ministre Nicole Belloubet au délégué du Conseil français du culte musulman (CFCM), avec des propos inadmissibles, permet aussi de rappeler certaines choses. Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, la réaction immédiate est de mise. La confusion règne et nous nous retrouvons dans un emballement médiatique qui accentue les clivages.
La garde des Sceaux avait déclaré à l’époque : « L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave, mais ça n’a pas à voir avec la menace [de mort] ». Elle fut rappelée à l’ordre par Emmanuel Macron. Quant à Abdallah Zekri, délégué général du CFCM, il avait estimé qu’elle l’avait « cherché ». Le nouveau président du CFCM, Mohammed Moussaoui, avait pour sa part souligné que « rien ne saurait justifier les menaces de mort à l’égard d’une personne ».
Menaces de mort, de viol, justifications des attaques que Mila a subies : tout ceci est inacceptable et con­dam­nable. Il faut rappeler ici que la liberté d’expression, c’est le droit de critiquer n’importe quelle religion, que la liberté de conscience, c’est le droit de pratiquer une religion, et qu’il existe le principe de non-discrimination. En France, il est possible d’insulter une religion, ses figures et ses symboles, mais il est en revanche interdit d’insulter les adeptes d’une religion. La réponse est là.
Ce qui me paraît le plus inquiétant dans cette affaire est illustré par un sondage fait par Marianne le 5 février 2020, la France est divisée en deux : 50 % des Français se déclarent favorables au droit de critiquer la religion sans limites, tandis que l’autre moitié pense l’inverse. Cela montre bien que le chantier est immense et que, pour répondre à cette crise, à cette fracture, il va falloir œuvrer du point de vue de la transmission, de la pédagogie, et réexpliquer ce que sont la laïcité, la liberté de conscience, la liberté d’expression et ne pas céder face à la division.

 

Quel travail le PCF mène-t-il en commun avec les associations antiracistes ?

M. I. : La commission de lutte contre le racisme a auditionné il y a quelques années des associations, des militants de terrain, et ces auditions ont permis de construire des liens et aussi d’avoir des ébauches de réponses. La situation a évolué, et nous devons aujourd’hui reprendre contact avec les associations et avec les collectifs de terrain. La nature a horreur du vide et nous devons reprendre ce travail commun en redonnant la parole aux premiers concernés et travailler avec eux à des réponses politiques. Nous devons, à mon sens, mener un travail avec les associations de terrain qui existent dans les quartiers populaires. Des états généraux de nos quartiers populaires seraient une bonne initiative pour faire l’état des lieux, et construire avec eux des réponses concrètes, créer une dynamique. La lutte contre le racisme est en grande difficulté, et nous avons cette responsabilité. Les associations de terrain ont perdu des dotations, et sont souvent le seul relais encore existant, il faut les soutenir et les accompagner.

 

Quel regard le PCF porte-t-il sur l’antiracisme dit « politique » ? Comment éviter le piège de la logique identitaire ?

M. I. : C’est ce que nous devons absolument éviter, et la tâche est énorme aujourd’hui. La question identitaire est devenue prépondérante au détriment de la question des inégalités économiques. Il faut proposer des outils de lutte contre les discriminations et de promotion de la diversité, mais aussi agir pour une justice économique et sociale. Amin Maalouf, dans son livre Les Identités meurtrières (Grasset, 1998) évoquait à juste titre « cette conception étroite, exclusive, bigote, simpliste qui réduit l’identité entière à une seule appartenance, proclamée avec rage ».
Pour lutter contre cette logique identitaire, il faut, je le répète, affronter tous les sujets, et sortir de toute forme d’angélisme ou de paternalisme. Aucun sujet ne doit être évité. Nous avons abandonné le débat sur la laïcité, et ainsi elle a pu être dévoyée, instrumentalisée. Les intégrismes religieux doivent être aussi évoqués, critiqués, condamnés, tout en ayant à l’esprit l’évolution de la société, et nos manquements. Il faut s’ancrer dans les quartiers, et travailler avec celles et ceux qui sont sur le terrain. Ils et elles ont des choses à nous dire, des réponses à apporter, nous ne pouvons pas les laisser seuls affronter ce piège.

La question sociale doit être abordée, et nous devons nous battre pour l’accès à toutes et tous aux services publics, les sacraliser, nous devons nous battre pour les biens communs et l’accès aux droits fondamentaux. La pandémie que nous traversons nous renvoie à nos luttes, et les premières victimes sont les invisibles, les oubliés, celles et ceux qui sont les premiers de corvée, issus des quartiers populaires, issus de l’immigration, descendants de l’immigration. Ces combats sont des combats communistes car ce sont des travailleurs, les forçats d’aujourd’hui qui sont sur le « front » pour que nous puissions vivre correctement. Et ils vivent dans leur quotidien l’exclusion, l’assignation géographique, l’assignation identitaire, le racisme, les discriminations. Si nous fermons les yeux, le repli sera leur seule solution.

Le PCF a joué un rôle majeur dans les luttes ouvrières et dans les luttes d’indépendance, il a une histoire ouvrière que nous devons partager, raconter, des liens doivent être tissés, la parole doit être libre. La montée du racisme, la montée de la logique identitaire répondent en écho à l’affaiblissement du mouvement ouvrier. Nous devons lutter contre l’essentialisation et apporter des réponses politiques claires, affirmées. Ne cédons pas le terrain face à ces réponses identitaires, les réponses doivent être sociales.

Nous vivons une ère de confusion, et le retour au terrain, à la base, est à mon avis la première réponse à apporter. Il ne faut pas avoir peur d’affirmer l’importance de la lutte des classes, des questions sociales, sans nier le racisme. Il ne suffira pas de résoudre la question sociale pour résoudre les autres problèmes, mais il faudra articuler ces luttes. Nous ne devons pas choisir entre la question sociale et les questions sociétales, entre la lutte contre le racisme et la lutte des classes, toutes ces luttes sont solidaires. La lutte contre le racisme ne peut aboutir que si nous la menons avec une lutte contre le capitalisme, une lutte des classes.

Pour conclure, j’aimerais évoquer Martin Luther King qui, après avoir mené une bataille pour les droits civiques posa la question : « Quelle sera notre prochaine étape ? ». Son objectif était de lutter contre la pauvreté et pour cela il décida d’ « interroger le système économique, réclamer une meilleure répartition des richesses, mettre en cause l’économie capitaliste ». Il déclara que son rêve était devenu un cauchemar en raison de l’enracinement du système d’exploitation capitaliste. L’ultime phase de son combat, qui culmina avec la « campagne des pauvres » et que son assassinat en 1968 laissa inachevé, fut quasiment effacée de la mémoire des Américains et avec elle le sens profond de son engagement. Nous pouvons mener ces combats sans rien délaisser, et sans oublier personne. Il en va de notre responsabilité.

 

Mina Idir est membre du Comité exécutif national du PCF, responsable de la commission nationale Lutte contre le racisme et pour l’égalité du PCF.

Entretien réalisé par Saliha Boussedra.

 

 

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