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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 06:32
Âgisme. Les anciens ont-ils encore une place dans notre société ? - L'Humanité, Kareen Janselme, 21 août 2020
Vendredi, 21 Août, 2020 - L'Humanité

Âgisme. Les anciens ont-ils encore une place dans notre société ?

Si le confinement a largement été employé pour endiguer le coronavirus, son impact sanitaire et psychologique se révèle délétère chez les personnes âgées, déjà gravement isolées et stigmatisées dans notre société.

 

Anne-Marie avait plutôt bien vécu son confinement. Un grand appartement lumineux, un balcon fleuri pour y déjeuner. Et la forêt limitrophe dans laquelle elle tentait des échappées quasi quotidiennes, bravant le gendarme. Une voisine compatissante s’occupait des courses, pour éviter à la vieille dame d’aller en ville avec sa voiture et de risquer d’attraper le virus. Éloignés, ses enfants lui téléphonaient quotidiennement. Mais ça n’a pas suffi… Ceux-ci ont découvert, malgré le discours rassurant de leur mère, qu’elle oubliait de plus en plus d’événements, de souvenirs. Désormais, à la veille de ses 80 ans, Anne-Marie omet parfois de manger… Autonome et vaillante il y a cinq mois, elle pourrait à la rentrée rejoindre un établissement spécialisé. Brutalement, sans signe avant-coureur.

« Âgée de 95 ans, Odette avait déjà lutté plus de dix jours contre le Covid-19. Elle avait vaillamment surmonté le confinement dans sa chambre, la toux épuisante, la fièvre qui monte et descend en un V caractéristique. Les soignants étaient confiants », relate la psychiatre Véronique Lefebvre des Noettes dans The Conversation France, une revue rédigée par des universitaires. La chercheuse associée à l’université Paris-Est-Créteil (Upec) raconte comment cette patiente en voie de guérison voulait se laisser mourir, « refusant toutes les tentatives prises pour la nourrir comme un bébé ». Or, « ce qui la mettait en danger, c’était le chagrin de ne plus voir les siens ». Un syndrome du glissement connu depuis 1956, marqué par l’anorexie, la dénutrition, un comportement de repli et d’opposition. Le processus se déclenche après une rupture, un événement déstabilisant, perturbant. Dans 80 à 90 % des cas, le décès survient en quelques semaines. Pour Odette, l’élément déclenchant a été le confinement. La vieille dame s’est sentie abandonnée par ses proches, conséquence d’un isolement imposé.

Les conséquences d'un enfermement subi

Si l’obligation de confinement a concerné toute la population pendant 56 jours, tout le monde n’a pas été logé à la même enseigne. Au nom de la protection des plus fragiles, des plus « à risque », des portes ont été fermées sans s’appesantir sur l’accompagnement ni le consentement. La majorité des Français pouvait respirer une heure dehors pour aller chercher du pain ou s’adonner au jogging. Les anciens étaient, eux, claquemurés dans des établissements spécialisés ou parfois même à domicile. On découvre aujourd’hui les conséquences sanitaires sous-estimées de cet enfermement subi. « Le Covid a mis en lumière le vrai déficit de mécanismes de solidarité et de prise en soin dans notre société, souligne Olivier Guérin, chef du pôle gérontologie du CHU de Nice (Alpes-Maritimes). On peut chiffrer son impact sanitaire. »

Lire aussi : Notre entretien avec le sociologue Michel Billé, auteur de La Tyrannie du "Bienvieillir"

Alors que le système hospitalier était quasi intégralement consacré au Covid, la population a mis en veilleuse le suivi de ses maladies chroniques. Un renoncement dévastateur pour le 3e âge. « Les patients n’avaient pas très envie d’avoir recours au système de soins libéral ou hospitalier en urgence, confirme le praticien. Il y a eu une mauvaise prise en charge des maladies chroniques des populations âgées très polypathologiques et des décompensations importantes. Cela s’est traduit par une surmortalité importante qui s’est ajoutée à celle du Covid. Il y a eu environ 30 000 décès induits liés à l’absence de suivi suffisant de pathologies cardiaques, rénales, pulmonaires ou neurologiques chroniques. »

Rupture dans le soin et le suivi

Les hôpitaux tentent maintenant de s’organiser différemment, avec une structuration qui sera moins centrée sur la seule activité Covid si la pandémie grossit. Mais la prise en charge des troubles psychiques n’est malheureusement pas placée au premier plan. « Avant la fin du confinement, nous avons vu arriver de plus en plus de personnes âgées atteintes de troubles du comportement, a remarqué celui qui est aussi président de la Société française de gériatrie et gérontologie (SFGG). Dès qu’il y a quelque chose de très perturbant dans les habitudes, ça fait décompenser sur un plan anxiodépressif des troubles cognitifs qui étaient parfaitement cadrés auparavant. » La rupture dans le soin et du suivi par les auxiliaires de vie a été délétère. Particulièrement pour une génération qui n’est pas familiarisée avec ces enjeux. Par pudeur ou manque d’information, les seniors prennent moins en compte les troubles psychiques et imaginent rarement que cela se traite avec des professionnels.

« Baisse de la qualité nutritionnelle, diminution de l’activité physique, réduction du lien social : ce sont les trois éléments essentiels du bien-vieillir qui sont finalement mis à mal par le stress généré et la distanciation sociale. » Olivier Guérin, chef du pôle gérontologie du CHU de Nice

La stigmatisation du grand âge dans la société n’a pas aidé. Et le confinement n’a fait que souligner cette relégation. Malgré un vieillissement de la population depuis cinquante ans, les anciens restent invisibilisés, éloignés, infantilisés. Les hésitations du gouvernement, les annonces du président Macron au soir du 13 avril concernant un déconfinement progressif qui ne libérerait les seniors qu’en dernier ont clairement enfoncé le clou. Dans certains endroits, les libertés se sont vues violemment rognées au nom du principe de précaution. Comme en témoigne le sociologue spécialisé de la vieillesse Michel Billé. « À 69 ans, une personne handicapée que je connais résidant dans un établissement a été enfermée à clé pendant trois semaines dans sa chambre, avec une télévision en panne pendant 15 jours. On lui a fait croire qu’il était impossible de la réparer car on ne pouvait pas prendre le risque de faire entrer un technicien de l’extérieur. Mais ce n’est pas un malfaiteur ! Il n’y a aucune raison qu’elle p asse des semaines en prison. » La peur de la contamination, celle du procès en responsabilité ont entraîné bien des excès. Et le reconfinement d’une vingtaine d’Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) inquiète à nouveau des familles et des professionnels. À domicile, l’émoi demeure. « Vous ne sortez plus, résume Olivier Guérin, vous ne voyez plus les gens, vous vous nourrissez moins bien parce que vous allez moins faire vos courses… Baisse de la qualité nutritionnelle, diminution de l’activité physique, réduction du lien social : ce sont les trois éléments essentiels du bien-vieillir qui sont finalement mis à mal par le stress généré et la distanciation sociale. »

Le gouvernement tarde à répondre

Comment avons-nous accepté que les anciens, auparavant considérés comme sages, soient aujourd’hui uniquement désignés comme des personnes à charge ? La silver économie, brandie par certains comme un modèle, se résume trop souvent à un label pour établissements à but lucratif dont les fonds viennent remplir les poches d’actionnaires plutôt qu’améliorer les conditions de vie des occupants ou de ses salariés. Repenser le lien entre l’hôpital et la médecine de ville, décloisonner le sanitaire, le social : des réflexions qu’auraient dû sainement entraîner les travaux sur une cinquième branche maladie consacrée à la dépendance, annoncée en juillet par le ministre de la Santé. Mais le gouvernement tarde toujours à répondre réellement au manque de moyens de l’hôpital, mis clairement à nu pendant la crise sanitaire. En 2018, pour la première fois dans l’histoire, les plus de 65 ans étaient plus nombreux sur la planète que les enfants de moins de 5 ans. Selon l’Organisation des Nations unies, une personne sur quatre en Europe et en Amérique du Nord appartiendra à cette même classe d’âge en 2050. Ce sera plus difficile de l’ignorer. 

Kareen Janselme

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