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14 juillet 2020 2 14 /07 /juillet /2020 09:55

Pour l’historien Alain Ruscio, le massacre du 14 juillet 1953 qui provoqua la mort de 7 indépendantistes, place de la Nation, à Paris, relève du crime policier raciste. Retour sur une page d’histoire coloniale longtemps tenue dans l’oubli.

 

Qui étaient les manifestants du 14 juillet 1953 à Paris ?

Alain Ruscio. Depuis le Front populaire, à l’exception de la période d’occupation nazie, les syndicats, en l’occurrence la CGT, organisaient tous les 14 Juillet un grand défilé populaire qui était un peu l’équivalent du 1er Mai. Les Algériens patriotes organisés au sein du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) avaient pris l’habitude, depuis 1950-1951, de défiler en rangs compacts à l’intérieur du cortège, avec l’accord des organisateurs. Ils marchaient derrière le portrait de Messali Hadj [homme politique algérien, il réclamait l’indépendance dès 1927, ndrl], en arborant des banderoles indépendantistes. Très souvent, les policiers s’en prenaient aux manifestants, détruisaient leurs banderoles, mais jusque-là, il n’y avait eu que des incidents. En 1953, les choses ont vraiment très mal tourné : l’agression policière contre les manifestants a provoqué des échauffourées ; la police parisienne a tiré dans la foule, faisant des dizaines de blessés et tuant six Algériens et un Français : Abdelkader Draris, Mouhoub Illoul, Maurice Lurot, Amar Tadjadit, Larbi Daoui, Tahar Madgène et Abdallah Bacha. Ils ont été tués par balles : c’est donc un crime délibéré, un crime que l’on peut qualifier de raciste car c’est bien en tant qu’Algériens, en tant qu’indépendantistes, que ces manifestants ont été visés. Sur la place de la Nation, on a retrouvé plusieurs centaines de douilles : c’était véritablement une agression de masse, sous la responsabilité du ministre de l’Intérieur qui était un radical-socialiste, Léon Martinaud-Déplat.

 

Cet épisode répressif intervient dans un contexte de très grande violence contre le mouvement ouvrier. Un an plus tôt, la manifestation organisée par les communistes pour dénoncer la guerre de Corée et la venue à Paris, le 28 mai 1952, du général américain Matthew Ridgway, ont donné lieu à de sanglants affrontements…

Alain Ruscio. Bien sûr. C’était une période d’extrême tension, au cours de laquelle les policiers usaient vraiment de méthodes extrêmement violentes. Il y avait d’ailleurs déjà eu un mort par balles lors de cette manifestation du 28 mai 1952. Il se trouve que c’était également un Algérien, un habitant d’Aubervilliers : Hocine Belaïd. Il faut souligner que, le 14 juillet 1953, c’est en tant qu’Algériens, militants politiques, que ces manifestants ont été pris pour cible.

 

Pourquoi la mémoire de ces manifestants tués par la police est-elle si longtemps tombée dans l’oubli ?

Alain Ruscio. Contrairement à bien des idées reçues, il y a eu une très forte protestation de la CGT immédiatement après le massacre. Il y a eu un meeting au Cirque d’hiver qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes, avec le soutien des communistes, la présence de Colette Jeanson, de Témoignage chrétien et de l’équipe de Gilles Martinet à France Observateur. Ensuite, au 94, rue Jean-Pierre-Timbaud, la CGT a organisé un grand rassemblement d’hommage silencieux au moment où les cercueils des Algériens ont été réunis avant d’être envoyés vers leur terre natale. Un cortège d’ouvriers a accompagné leurs dépouilles.

Mais, effectivement, ces événements sont ensuite très vite tombés dans l’oubli. Je pense que la guerre d’Algérie est en cause : la tension, l’hostilité d’une grande partie de la population contre les Algériens ont crû pendant le conflit. Il n’y a pas eu, par la suite, de commémoration. L’année suivante, le ministre de l’Intérieur, qui s’appelait François Mitterrand, a de toute façon interdit la manifestation. Celle du 14 juillet 1953 fut la dernière. Un voile a été jeté sur ce massacre.

Le film et le livre éponymes de Daniel Kupferstein, les Balles du 14 juillet 1953, ont contribué de façon décisive à remettre en lumière cette page de l’histoire coloniale. Quel est le sens de la commémoration prévue ce 14 Juillet ?

Alain Ruscio. Daniel Kupferstein a entrepris un travail remarquable. Auparavant, l’historienne Anissa Bouayed était déjà revenue sur ces événements en 1980, dans sa thèse consacrée à la CGT dans la guerre d’Algérie, et je les ai moi-même évoqués en 2002, dans un ouvrage collectif consacré au 17 octobre 1961. Cette année, la commémoration de ce massacre est une occasion de se saisir de l’actualité. Le mouvement déclenché par l’assassinat de George Floyd aux États-Unis a des répercussions en France. Il y a une sorte de rage des historiens de sensibilité anticolonialiste lorsqu’ils constatent que la police française répète qu’elle a toujours été républicaine, qu’elle a toujours défendu les valeurs humanistes. Sans faire de procès à la police, il ne faut pas oublier qu’il se trouvait, parmi les policiers ayant tiré sur les Algériens le 14 juillet 1953, des éléments qui avaient participé, une décennie plus tôt, à la rafle du Vél’ d’Hiv’. Il y a cette volonté de répondre à la bonne conscience de tous ceux qui nous parlent d’une police non raciste, qui compterait seulement quelques brebis galeuses dans ses rangs. Toute la police n’est pas raciste, mais il est quand même bon de rappeler à la décence ceux qui oublient délibérément cette histoire.

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