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23 juin 2020 2 23 /06 /juin /2020 05:23

 

Ces derniers jours, les médias dominants se sont lancés dans une véritable campagne de dénigrement des enseignants, présentés comme des « tire-au-flanc » faisant « l’école buissonnière », le parangon de ce blâme de toute une profession étant bien sûr le reportage de « l’œil du 20 heures » sur France 2, présenté comme une « enquête », mais d’une injustice et d’une partialité absolument déroutantes. 

Mais pourquoi donc s’est-on soudain attaqué aux enseignants ? Pourquoi cette profession plutôt qu’une autre ? Et pourquoi cette offensive contre le métier était-elle si bien organisée, si bien coordonnée ? 

Tout d’abord parce que c’est facile, c’est simple : les enseignants ne fichent rien, les cerveaux sont déjà configurés à le penser. Ce qui renforce les préjugés pénètre facilement les esprits. Et cela dispense de toute pensée critique plus approfondie. Ainsi, on ne se demande pas : « comment l’Education Nationale a-t-elle géré la crise ? Qu’est-ce qui a été mis en place pour soutenir les enseignants ? Qu’a-t-on fait pour celui qui avait une mauvaise connexion, un mauvais matériel informatique ? Qu’a-t-on fait pour celui qui avait des enfants à garder, qui lui demandaient toute son énergie ? Qu’a-t-on fait pour celui qui craque tout simplement en cette circonstance difficile, parce qu’il a perdu un proche, ou parce que la situation, exceptionnelle, a renforcé les angoisses et les craintes ? 

La réponse est : rien. L’Education Nationale n’a rien fait. Elle s’est contentée de renvoyer les enseignants à ce qu’ils sont « censés faire », c’est-à-dire se débrouiller. Disons-le clairement : l’Education Nationale, le ministre, n’ont pas fait leur travail. Voilà ce qu’il aurait fallu faire : mener une véritable réflexion avec les enseignants, dès le début du confinement, pour déterminer quels enseignants peuvent télétravailler et lesquels ne le peuvent pas ; trouver des solutions pour les personnels en difficulté : garde d’enfants, comme pour les personnels soignants et de police, don ou prêt en urgence de matériel informatique à ceux qui en ont besoin – vous me direz, c’est peut-être beaucoup demandé à un Etat même pas en mesure de donner des masques à ses soignants… Soutien humain et moral aux enseignants en difficulté personnelle : trop d’entre eux n’ont pas consulté leur médecin, parce qu’ils étaient chez eux, pour ne pas surcharger le personnel médical, et n’ont pas tenu le coup. Il aurait fallu également, dans les établissements, organiser le travail autrement : répartir les niveaux entre enseignants, favoriser le travail en équipe, se fixer des objectifs simples et clairs, faire régulièrement le point sans jugement de valeur, offrant ainsi à un enseignant en difficulté la possibilité d’être relayé par d’autres. 

En somme, il aurait fallu opposer l’organisation à la débrouille, le travail en équipe à la solitude, l’empathie au jugement de valeur et au « censé faire ». 

Cela aurait-il été si difficile à mettre en œuvre ? La réponse est non. L’Education Nationale est-elle donc incompétente ? Sûrement, mais qu’importe ? Puisque c’est sur les enseignants que reposera l’accusation d’incompétence et de paresse ! D’où l’intérêt de les attaquer aussi frontalement dans les médias, de salir aussi injustement leur image… 

Mais l’Education Nationale et son ministre en chef ne sont pas les seuls profiteurs du crime : l’État a besoin de ce genre d’attaques pour légitimer les bas salaires des enseignants. On ne va tout de même pas augmenter ces tire-au-flanc ! Ou alors… pourquoi pas, un petit peu, mais à la condition qu’ils travaillent plus ! Beaucoup plus ! Qu’ils montrent qu’ils le méritent vraiment ! L’État n’attend que cela : faire des économies en maintenant les salaires bas, ou mieux, faire des économies, en augmentant un peu les salaires contre beaucoup plus de travail, plus d’heures de cours, plus d’obligations, moins de vacances, etc. Le dénigrement des enseignants sert l’État : pendant qu’on les dénigre, on ne pense plus à l’ISF, on ne pense plus au CICE, on ne pense plus à tous ces cadeaux que l’État fait aux entreprises et particuliers les plus fortunés, au détriment de tous. 

Cependant, et en somme ce qu’il y a de plus triste et inquiétant dans cet épisode, c’est que ces médias dominants complices de l’État macroniste ont bien peu de considération pour le citoyen : plutôt que de l’aider à construire son opinion en posant les vraies questions, qui touchent à l’organisation commune, ou mieux, plutôt que de l’inciter à participer, par sa réflexion, à l’organisation commune, ces médias considèrent le citoyen comme de la chair à bulletin de vote, un cerveau ramolli qu’il faut remplir d’opinions toutes faites et conforter dans ses préjugés. Et comment jeter la pierre à des parents débordés pendant tout le confinement, qui goûtent avec réconfort cette soupe de dénigrement des enseignants, qui les déresponsabilisent du manque de travail de leurs enfants ? Mieux vaut être infantilisés, déresponsabilisés, et bien dans sa peau, que de faire face aux réalités avec responsabilité : car oui, l’éducation est un travail partagé, entre enseignants et parents, qui sont co-acteurs, partenaires, et devraient chercher à se parler, à se comprendre, plutôt qu’à se juger sur le « censé faire » de chacun, surtout lorsqu’on vient de traverser une période absolument inédite dans notre histoire contemporaine. 

En conclusion, cet épisode en dit long sur notre Education Nationale, et plus généralement sur l’état de décrépitude de notre démocratie : chaque individu, chaque travailleur, chaque parent, chaque enseignant, au lieu d’être membre, partie prenante, pièce utile à la machine France, n’est plus qu’un rouage « censé » tourné bêtement sur lui-même, et se faisant vilipender dès lors qu’il grince et qu’il manque d’huile. Il est toujours plus commode d’accuser le rouage, que d’accuser le responsable du fonctionnement de la machine, ou même son fabricant. Alors, faut-il simplement changer le responsable ? Allons plus loin. La solution, c’est de se faire tous fabricants, et fabriquer ensemble une nouvelle machine, dont nous serions tous responsables. Démocratiquement. Ne serait-ce pas une belle manière de commencer à créer le monde d’après ?

Alexandre Cercey, Professeur de français dans l'enseignement privé, délégué syndical SNEIP-CGT, secrétaire de section du PCF Maisons-Alfort 

 

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