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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 06:55
Morlaix vers 1672 par Albert Jouvin

Morlaix vers 1672 par Albert Jouvin

Morlaix - ex-voto de Notre-Dame-du-Mur - Anonyme, huile sur toile, XVIe siècle: vue générale ouest de la ville close. Au premier plan le confluent des deux rivières du Queffleuth et du Jarlot, avec leur chute pour alimenter les moulins du Duc. A l'arrière, le château et la collégiale Notre-Dame-du-Mur

Morlaix - ex-voto de Notre-Dame-du-Mur - Anonyme, huile sur toile, XVIe siècle: vue générale ouest de la ville close. Au premier plan le confluent des deux rivières du Queffleuth et du Jarlot, avec leur chute pour alimenter les moulins du Duc. A l'arrière, le château et la collégiale Notre-Dame-du-Mur

La ville close de Morlaix au XVIe siècle - Aquarelle de Victor Surel en 1906, collection Musée de Morlaix - Livre de Marthe Le Clech Morlaix 1647-2009. De l'hôtel des Oriot à l'hôtel et au restaurant de l'Europe, Editions Bretagne d'hier, 2009 - De gauche à droite, les clochers de la chapelle Saint Jacques, de la Collégiale du Mur, de l'église Saint-Martin. Les deux ponts représentés ici donnent accès à la ville close, de gauche à droite: de la prison et de l'hôpital.

La ville close de Morlaix au XVIe siècle - Aquarelle de Victor Surel en 1906, collection Musée de Morlaix - Livre de Marthe Le Clech Morlaix 1647-2009. De l'hôtel des Oriot à l'hôtel et au restaurant de l'Europe, Editions Bretagne d'hier, 2009 - De gauche à droite, les clochers de la chapelle Saint Jacques, de la Collégiale du Mur, de l'église Saint-Martin. Les deux ponts représentés ici donnent accès à la ville close, de gauche à droite: de la prison et de l'hôpital.

Voici un article écrit pour le Chiffon Rouge en feuilleton de juillet à décembre 2013 par Ismaël Dupont à partir de la lecture de différents ouvrages, et complété en 2020. 

Une histoire dont la suite reste à écrire...

 

Une histoire de Morlaix

Naissance de la ville.

Les origines de Morlaix sont peu documentées. Une chose est sûre, ce n'était pas une ville très importante à l'époque gauloise ou romaine malgré le site privilégié de la ville, au confluent de deux rivières qui forment le Dossen ou rivière de Morlaix, cours d'eau se jetant 20 km plus loin dans la mer.

Propablement siège d'un oppidum à l'époque gauloise, transformé en castrum à l'époque gallo-romaine, Morlaix se situe au croisement de voies de communication importantes.

L'emplacement actuel de la ville se situe sur la voie romaine qui longe le nord de la Bretagne et relie Suindinum (Le Mans) à la pointe septentrionale du Finistère par Jublains, Corseul, Reginea (Erquy), Gesobrivate (Brest). A vrai dire, le premier site de Morlaix sur la colline du "parc-au-duc" (du château) pouvait contrôlé le passage obligé du fond de l'estuaire et se situait "au croisement des six voies romaines venant de: Landerneau, Kérilien en Plounéventer, Saint-Pol-de-Léon, Lannion, Corseul et Carhaix", Vorgium - (Daniel Leloup)

La première fondation de la ville de Morlaix est aussi liée sans doute à la nécessité de franchir la rivière à guet, qui fixe l'habitat à l'époque romaine (Toute l'histoire de la Bretagne des Origines à nos jours, Skol Vreizh – p. 79-80).

La position de Morlaix présente des avantages stratégiques indéniables: « un vaste plateau couronné de forêts, dominant deux vallées et commandant l'extrémité intérieure d'un havre profond et sinueux, au confluent de deux rivières, au point aussi où les premières routes qui, suivant parallèlement la côte, franchissaient ces rivières » (Joachim Darsel, Histoire de Morlaix des origines à la Révolution – Le Bouquiniste, 1997).

Morlaix se situe à la rencontre de trois grands plateaux séparés par le cheminement des rivières: le Trégor, le Léon, les Monts d'Arrée. Et trois ou quatre collines dominent l'emplacement de la ville: Kernéguès, Madeleine séparée de Coat-Serho par le vallon de Troudousten, Saint-Martin.  

Au début de son livre Bretagne d'hier. Morlaix, tome 1, l'érudite et historienne de Morlaix, Marthe Le Clech fait état des témoignages inégalement fiables que nous avons sur la fondation de la ville:

« Le Morlaisien Albert le Grand, le père de l'historiographie bretonne, dans son livre paru en 1636, « Vies, gestes, mort et miracles des Saints de la Bretagne Armorique » indique qu'à l'époque romaine le port s'appelait Hanterallen et l'oppidum Julia. » Seulement, Albert le Grand s'appuyait sur le témoignage d'un certain Conrad, censément archidiacre de Salsbury, aumônier du roi d'Angleterre Henri II Plantagenet et on se demande si l'écrit de celui-ci n'était pas une supercherie historique antidatée.

Marthe Le Clech nous apprend que « le premier document conservé où figure le nom de Morlaix est l'Acte de Fondation de Saint-Martin rédigé en latin. Le 12 mars 1128, le Vicomte Hervé de Léon fit don aux moines de Marmoutier d'une terre « juxta Castrum meum, quod vocatur Mons-Relaxus » (auprès de mon château-fort qui est appelé Morlaix). « Comment traduire Relaxus? … Là aussi les avis divergent. Faut-il traduire par Mont ample, vaste, large ou étendu? Mont découpé? La colline du Château s'étend effectivement en direction de Plourin ».

Ce n'est qu'au XIe siècle que la bourgade de Morlaix connaît un développement significatif autour du château féodal des vicomtes de Léon et d'établissements religieux, les prieurés fondés par les moines de Saint-Mathieu de Fineterre, de Saint-Melaine de Rennes et de Saint-Martin de Tours (Daniel Leloup, Demeures remarquables de Bretagne, Skol Vreizh, 2015). 

Morlaix appartient à ces villes bretonnes qui se développent « au fond des abers » comme Dinan, Lannion, Landerneau, Quimper, « correspondant au point extrême que les navires peuvent atteindre à marée haute. « C'est aussi le lieu où il devient possible de construire un premier pont, en raison du rétrécissement du lit des cours d'eau » (Bretagne une histoire, Louis Elégouet, CRDP de Bretagne). Du coup, c'est un passage obligé pour les échanges, qu'il devient avantageux de contrôler et de protéger pour la noblesse féodale.

C'est ainsi une ville qui se développe au pied d'un château comme Dinan, Auray, Fougères, Guérande, Guingamp, Hennebont, Pontivy, Vitré, etc.

Morlaix, c'est le Jarlot et le Queffleut qui forment de grandes vallées à l'abri des collines de Kernéguès, de Saint-Martin et de la Madeleine, et se rejoignent pour former le Dossen rejoignant la mer. « Trois collines? , écrit Robert Le Goff dans sa préface au livre d'Anne Guillou sur La manufacture des tabacs . La vieille chanson morlaisienne a simplifié le décor pour faciliter la rime. Disons plutôt trois grands plateaux séparés par le creusement du cheminement des eaux. Au nord-est, le Trégor, au sud-ouest, le Léon, et au sud tout court les monts d'Arrée qui commencent à s'élever dès la sortie de la ville ».

 

Une ville médiévale prospère exposée aux ravages de la guerre.

 

Une ville commerçante et religieuse passée sous la dépendance des ducs de Bretagne au XII e siècle

      Ville « fluvio-maritime » (Fastes et malheurs de la Bretagne ducale 1213-1532), Morlaix bénéficie au Moyen-âge d'un arrière pays agricole assez riche qui fournira des céréales, du lin et du chanvre, des produits textiles manufacturés, du papier aux commerçants, lesquels font aussi vivre des prêteurs. Ce port de fond de ria peut aussi redistribuer des produits importés, au premier rang desquels le vin. La pêche à la morue, aux merlus, aux congres et la salaison des poissons doivent aussi constituer une ressource importante pour Morlaix dès l'époque médiévale.

A la fin du 12e siècle, Morlaix, dont s'empare le souverain Henri II Plantagenet en 1187, passe des mains des comtes de Léon au duc de Bretagne, d'ascendance capétienne.

Auparavant, en 1179, Geffroy Plantagenet avait confisqué le Léon au comte Guyomarc'h IV et la châtellerie de Morlaix-Lanmeur était revenu au domaine ducal. Guyomarc'h V, le successeur de Guyomarc'h IV, vicomte du Léon, parvint provisoirement à reprendre Morlaix avec l'appui de la population locale mais l'année suivante Henri II, roi d'Angleterre, assiégea Morlaix et malgré une résistance de neuf semaines contre l'anglais, la ville, réduite à la famine et bombardée par des engins lanceurs de pierre, dut se rendre. C'était le début d'une histoire tour à tour extrêmement conflictuelle puis riche d'échanges avec les Anglais, qui a fortement marqué le visage et l'évolution de la ville.

La ville est finalement annexée au domaine des ducs de Bretagne en 1277 par sa cession au duc de Bretagne Jean II Le Roux. 

Joachim Darsel, dans son remarquable ouvrage sur l'histoire de Morlaix avant la révolution, décrit ce à quoi ressemblait la ville au XIII e siècle, quand elle passe sous l'autorité des ducs de Bretagne:

« Que représentait Morlaix à la fin du XIIIe siècle? Bien peu de chose sans doute. D'abord un amas de maisons tapies à l'ombre protectrice du château, puis côté Léon, un gros faubourg: celui de Bourret (Saint-Martin et la Villeneuve); deux autres, côté Tréguier, le Viniec (Créac'h Joly, les Ursulines) et Saint-Mélaine, tous séparés de la ville par des ponts; enfin trois prieurés: ceux de Saint-Mathieu, de Saint-Mélaine et de Saint-Martin, fondés par les vicomtes de Léon et accordés aux abbayes de Fineterre, de Rennes et de Marmoutiers » (p.19).

La ville compte alors depuis une époque récente un édifice religieux imposant: le couvent des Dominicains, dit couvent des Jacobins (l'ordre s'était placé sous la protection de Saint Jacques), avec la magnifique rosace de sa maîtresse vitre. Dominique Guzman, le fondateur de ce célèbre ordre mendiant, prédicateur castillan, était venu à Morlaix en 1213 et la ville fut appuyée pour accueillir ce couvent qui fut une école où ont fait leurs premières études des intellectuels renommés de l'époque comme le théologien Hervé Nedelec, docteur de l'Université de Paris, général de l'ordre des Dominicains qui canonisa Thomas d'Aquin et composa 250 ouvrages de théologie. Ce couvent des Jacobins reçut plus tard des hôtes de marques: la reine Anne (en 1516), Marie Stuart (en 1548), les parlementaires des États de Bretagne (en 1772). Le couvent des Dominicains (aujourd'hui le couvent des Jacobins, emplacement du musée) a été bâti à partir de 1236-1237.

L'autre grand bâtiment religieux de la ville, l'église Notre-Dame-du-Mur, « centre de la vie religieuse, commerciale et civile de la cité » (Joachim Darsel), est consacrée en 1295. «Cette même année, le duc transférait au Mur la Confrérie de la Trinité, primitivement établie à Saint-Mathieu. Cette confrérie, qui aurait été une union de prières établie entre les moines, le vicomte de Léon et certains particuliers, se transforma en compagnie de commerce. Elle groupa les marchands de toile et tisserands, car Morlaix, jusqu'au début du 19e siècle, fut gros centre de fabrication et d'exportation de toiles ». La confrérie devint particulièrement riche en délivrant des sceaux d'authentification pour la qualité des toiles, en prélevant des amendes sur les fabricants exposant des produits défectueux, et grâce aux dons de ces membres, les notables de la ville. Notre-Dame-du-Mur, qui a disparu du fait des conséquences du démantèlement des biens religieux sous la révolution, était doté d'un clocher, chef d'œuvre de l'art gothique et rival du Kreisker. L'église était haute de 85 mètres en tout, contre 77 mètres pour le kreisker, et comme elle était déjà construite à flanc de colline, sa tour servait de repère aux navigateurs entrant dans le port de Morlaix.   

C'est vers 1300 que l'organisation spatiale à l'intérieur des remparts de Morlaix se met en place et ne changera guère jusqu'aux grandes restructurations du XIXe siècle (démolition du quartier des halles et des îlots jouxtant la rue du Pavé - rue Carnot aujourd'hui).

"Dès sa formation, la ville possède cinq portes: la porte de Saint-Mathieu (au sud), les portes de la Prison et de l'Hôpital (à l'est), la porte de Notre-Dame (au nord), et la porte de Bourret (au nord-ouest). Ces accès dessinent les deux voies structurantes intra-muros autour d'un axe nord-sud de la porte Notre-Dame à la porte Saint-Mathieu (rue Notre-Dame et rue du Mur, anciennement rue des Nobles), et d'un axe est-ouest de la porte de l'hôpital à la porte de Bourret (rue Carnot, anciennement rue du Pavé). La porte de la Prison jouxte la place des Halles, cœur économique de la cité mais aussi siège de l'auditoire de justice et du gibet'  

(Daniel Leloup, Demeures remarquables de Bretagne, Skol Vreizh, 2015 - p. 8).

Quatre des cinq portes de la ville sont précédées d'un pont-levis, nous apprend Marthe Le Clech (Morlaix 1647-2009, de l'hôtel des Oriot à l'hôtel et au restaurant de l'Europe. Editions Bretagne d'hier. 2009): de Bourret, de Notre-Dame, de l'Hôpital, de la Prison ou Borgne, de Saint-Mathieu (douve sèche et une herse).

 

Morlaix et ses faubourgs au 16e siècle - Carte SKOL VREIZH, d'après Jean Tanguy, Atlas historique des villes de France. Ed du CNRS, 1986 (Daniel Leloup, Demeures remarquables de Bretagne, Skol Vreizh, 2015 - p. 7).

Morlaix et ses faubourgs au 16e siècle - Carte SKOL VREIZH, d'après Jean Tanguy, Atlas historique des villes de France. Ed du CNRS, 1986 (Daniel Leloup, Demeures remarquables de Bretagne, Skol Vreizh, 2015 - p. 7).

Dès le début du XIVe siècle, les marins de Morlaix commercent avec les ports de Normandie et des îles anglo-normandes, avec l'Angleterre et la Gironde. De nombreux bateaux bretons fréquentent le port de Bordeaux au début du XIVe siècle: ils viennent de Morlaix comme de Nantes, Saint-Malo, Audierne... Les marins de Morlaix transportent aussi des marchandises pour des négociants d'autres régions: « on voit par exemple des Morlaisiens transporter du vin de La Rochelle en Flandre pour le compte d'un marchand florentin » (Louis Elegouet, Bretagne une histoire). En 1463, Jean Calloët, un marin commerçant de Morlaix, voit sa caravelle descendant au sud de l'Espagne chargée de draps, de toiles, de froment, intercepté par des pirates du pays Basque, et toute sa marchandise confisquée (Bretagne une histoire, Louis Elegouet, p.106). En 1533, à Arnemuiden, un avant-port d'Anvers, 815 navires sur 995 enregistrés sont bretons... Les Bretons, et parmi eux, les Morlaisiens sont les grands rouliers de l'Europe occidentale, avec leurs bateaux à faible tonnage.

On construit des nefs ducales dans des chantiers naval (au Dourduff probablement, mais aussi peut-être directement sur les quais) comme à Brest et Saint-Malo.

 

Une ville frondeuse: fin XIV e siècle, Morlaix dans la guerre de succession de Bretagne.

      La guerre civile Blois-Monfort, dite guerre de succession de Bretagne, un épisode terrible de la guerre de Cent ans, va mettre provisoirement fin à cette prospérité naissante de Morlaix. Jean III le duc de Bretagne était mort sans laisser de testament: Jean de Montfort, son frère, disputa la succession à Jeanne, sa nièce, épouse de Charles de Blois, neveu du roi de France. La France prit parti pour Jeanne, le roi d'Angleterre pour Montfort. Morlaix pris le parti de Blois et lui demeura fidèle.

En 1363, Morlaix accueille Du Guesclin alors qu'il marche avec ses compagnies françaises sur la Cornouaille. L'année suivante Charles de Blois est tué à la bataille d'Auray. Le duc Jean de Montfort vient symboliquement marquer sa souveraineté sur Morlaix en 1366 et pour amadouer les bourgeois ayant préféré son rival, il pose la première pierre du portail de Notre-Dame du Mur. Mais quand la Bretagne se révolte contre Jean, Morlaix est une des premières villes à entrer dans l'insurrection. La garnison anglaise de 300 hommes, qui tenait la ville pour le nouveau du duc de Bretagne, est chassée avec l'aide des troupes de Du Guesclin. Mais quand Du Guesclin s'éloigne de Bretagne, le duc Jean de Monfort et les Anglais reconquièrent le terrain. Jean IV reprend la ville de Morlaix en 1374. Avant son entrée dans la ville, les bourgeois de Morlaix, craignant que la population fut massacrée et la ville payée, envoie au duc honni vingt-neuf hommes chargés de payer pour la ville, vingt-neuf bourgeois se sacrifiant pour éviter le pillage de la ville. Le duc les fait pendre à des gibets sur la Roche Coroller (actuellement venelle de la Roche). « En quittant Morlaix, Jean IV laisse une troupe anglaise de 800 hommes dont les cruautés poussèrent les Morlaisiens à une nouvelle révolte en 1376. Ils appelèrent les Français qui les aidèrent à exterminer la garnison » (Joachim Darsel, Histoire de Morlaix des origines à la Révolution). Mais le second traité de Guérande, en 1381, rend la ville de Morlaix au duc.

Vers 1375-1376, la fin de la guerre civile bretonne qui a duré en tout vingt ans a ruiné la province et ravagé Morlaix et sa région.

      « A Saint Pol, la chapelle Notre-Dame du Kreisker a été totalement brûlée, le couvent des Carmes profané, et plusieurs années après, toutes les traces du passage des armées ne sont pas encore effacées. En 1431, les bourgeois se plaignent toujours d'avoir une cathédrale « choiste en ruine »... Les couvents des Dominicains de Morlaix, de Quimperlé sortent appauvris de la tourmente, dépouillés de leurs trésors et de leurs manuscrits précieux » (Fastes et malheurs de la Bretagne ducale, p.126).

Villes et campagnes ont terriblement souffert des pillages comme des sièges, qui n'ont respecté ni églises ni abbayes et la marine marchande a sombré dans la tourmente de cette traduction régionale de la guerre de cent ans. Le sort de la région de Morlaix n'est pas différent de celui de l'ensemble de la Bretagne, à l'issue de cette guerre de succession de Bretagne qui a provoqué brigandages, mauvaises récoltes et disettes: la Bretagne, qui comptait 1,2 million d'habitants vers 1390 n'en contient plus qu'un million vers 1450.

      A la fin du XIVe siècle, Morlaix compte un peu plus de 4000 habitants (comme Fougères, Guérande, Quimper, Vitré), derrière Vannes et Dinan (5000 habitants), Rennes (13000 habitants) et Nantes (14000 habitants). En dehors de l'enceinte fortifiée, la ville doit garder un aspect champêtre, avec des jardins, des prairies et des vignes.

 

XVe siècle: essor maritime et commercial de Morlaix

      Au 15e siècle, Morlaix est donc une des 8 villes bretonnes qui comptent, même si, de manière générale, la population des villes bretonnes n'est pas très impressionnante par rapport à d'autres régions, les citadins ne représentant que 7% de la population bretonne. On apprend en lisant Marthe Le Clech (Bretagne d'hier, Morlaix tome 1) qu'elle compte en 1491 165 cabarets pour 4000 à 5000 habitants. Le commerce du textile, la fortune des armateurs génèrent un embellissement de la ville. Davantage de taxes indirectes et d'impôts rentrent: les recettes de la municipalité passent de 500 à 1000 livres à la fin du XV e siècle.

 

Aspect de la ville au XVe siècle.

En 1418, Vincent Ferrier, le futur St Vincent Ferrier, prêche pendant 15 jours à Morlaix du haut de la rue des fontaines, auprès de l'hôtel-dieu, avec sa voix forte que l'on entendait dit-on de la colline d'en face, près du château.

Au milieu du XVe siècle s'installe une nouvelle fondation pieuse à Morlaix, le monastère des Cordeliers, installé à l'emplacement de l'actuelle maison de retraite Saint-François, au milieu de la forêt de Cuburien, les moines Cordeliers faisant office de soignants pendant les épidémies.

L'enceinte fortifiée de Morlaix mesure un peu plus d'un kilomètre. Elle compte cinq portes avec pont-levis. La dernière, celle du Bourret (entrée de notre rue de Brest), fut détruite en 1854. Joachim Darsel explique que cette enceinte fortifiée « prend naissance au pied du château, s'accroche au roc qui domine le Queffleut (actuel chemin de l'hospice) et depuis le pont Bourret (entrée de la rue de Brest) suivait le cour de cette rivière (sous la place Emile Souvestre) prenait à droite vers la porte Notre-Dame (jusqu'à l'hôtel d'Europe), rejoignait le cours du Jarlot qu'elle remontait par la Tour d'Argent, la rue des Lavoirs puis remontait par le Dossen, et la porte Saint-Yves » (en haut de la rue du Mur) ».

Le faubourg Saint-Mathieu (rue haute, rue basse, rue des bouchers, place du March'Hallach...) est donc en dehors de l'enceinte principale même s'il est lui aussi protégé par des défenses et clos de portes fortifiées. Le prieuré de St Mélaine, au-dessus du centre-ville côté Tréguier, a aussi ses portes fortifiées :du côté de Créac'h Joly, l'ancienne rue du Collège; près des Ursulines dans le faubourg de Viniec; à l'entrée de la rue des Fontaines vers Sainte-Marthe (emplacement actuel du Carmel); la dernière, vers le Créhou, protégeait la venelle aux prêtres. Le faubourg de Saint-Martin a aussi ses fortifications et ses portes.

Le faubourg Saint-Martin (de la rue Villeneuve à la rue Longue) a lui aussi ses portes et ses défenses autonomes.

« Morlaix ne compte pas de places, en dehors de celle, exiguë, du Pavé (carrefour de la rue Carnot, au débouché des rues Notre-Dame et du Mur); ses ruelles sont étroites et sombres ». (Joachim Darsel).

Entre la ville close (qui commence à l'est de la rue Carnot) et le confluent du Jarlot et du Queffleut (mairie actuelle), c'est l'île Notre-Dame.

Le port arrive au-delà de l'île Notre-Dame jusqu'au niveau de l'actuelle place des otages, devant Saint Mélaine. L'église Saint-Mélaine, autrefois un modeste édifice placé sous la protection de l'abbaye Saint-Mélaine de Rennes, fut rebâtie à neuf à partir de 1489.

      Les voies d'accès à Morlaix sont compliquées, difficilement praticables. On arrive depuis Rennes ou Paris dans la ville par la rue des Vignes, et on prend la route de Brest par la rue Villeneuve.

Morlaix compte aussi un ospital, à l'emplacement de l'actuelle Place de Viarmes. Celui-ci a disparu après le terrible incendie de 1731, qui a permis de créer la place actuelle, baptisée du nom de l'intendant de Bretagne de l'époque, et le nouvel hôpital a été construit en bas du complexe de l'actuel hôpital (rue de Brest). Cet ospital fondé au XIV e siècle tire sans doute son son origine, selon Joachim Darsel, d'une maladrerie fondée par les Templiers pour soigner la lèpre, à laquelle on annexa par la suite diverses dépendances agglomérées autour de la chapelle Sainte-Marthe. Un hôpital distinct s'installa rue des Fontaines (venelle avant la rue Sainte-Marthe en direction du Carmel) et place de Viarmes, en bordure du Jarlot, il devait aussi y avoir un hôtel-Dieu entretenant les pauvres.

 

Une ville de corsaires et de grands négociants: les Coatanlem

Au début du XVe siècle, les Anglais se livrent à la piraterie sur les côtes bretonnes. On arme alors à St Pol de Léon une flotte de 30 vaisseaux qui sous le commandement du morlaisien Jean de Penhoët, capitaine de Morlaix, rejoint et bat la flotte anglaise au large de Saint Mathieu. Après trois heures de combat, il ramène à Brest 40 vaisseaux ennemis.

La famille noble des Coatanlem participe aussi activement à Morlaix à l'armement et aux échanges commerciaux.

Daniel Appriou, dans Au coeur de Morlaix (Keltia graphic), raconte que Jean Coëtenlem, sieur de Keraudry en Plouézoc'h, né à Morlaix vers 1455, pirate en free lance, qui, après avoir essayé un refus auprès du duc de Bretagne, s'engage comme corsaire auprès du roi de France, pillant des bateaux marchands anglais (bien que l'Angleterre soit à l'époque l'alliée de la Bretagne) et espagnols entre Saint Mathieu et l'île de Bréhat avec sa nef amirale « La Cuiller ». « Jean Coatanlem assure la police de la Manche Occidentale dont il se fait un véritable fief. Les négociants de St Pol de Léon et de Morlaix lui verse un pourcentage sur la valeur des cargaisons qu'il convoie » (Joachim Darsel, opus cité – p.35). Pour se désennuyer de cette vie de « chien de garde », il attaque et pille de temps en temps des navires étrangers, anglais surtout. Les Anglais envoient trois vaisseaux de Bristol en finir avec le corsaire breton mais les hommes de Jean Coatanlem « taillent leurs ennemis en pièces, entrent même à Bristol, incendient la ville et emmènent prisonniers les principaux notables de l'endroit. C'était pousser un peu loin la plaisanterie et l'amour de la bagarre ». (Joachim Darsel). Le duc de Bretagne François II, qui a déjà reçu plusieurs plaintes de négociants anglais et espagnols, et qui est officiellement un allié de l'Angleterre, éloigne Jean de Coatanlem. Celui-ci se rendit alors avec toute sa flotte à Lisbonne où il succéda à Christophe Colomb comme amiral du roi du Portugal. En 1486, on le trouve aussi au service de René II de Lorraine, alors en guerre contre Charles VIII.

Son neveu, Nicolas de Coatanlem, « se fit une énorme fortune, mais par d'autres moyens, transportant jusqu'en Angleterre, Hollande ou en Espagne les toiles, vins et sels bretons. En 1492, Nicolas, refusant de voir la Bretagne s'associer de nouveau à la France, complota avec Maurice de René, capitaine de Morlaix. « Le but de cette conjuration était (…) de livrer la Bretagne à l'Angleterre » ; le complot échoua, les conjurés furent jugés et emprisonnés au Louvre.

Nicolas de Coatanlem était un grand patriote breton: pendant la guerre entre la Bretagne et la France, qui allait coûter l'indépendance de la Bretagne en 1488, il avait ravitaillé par deux fois, à ses risques et périls, la ville de Nantes assiégée par les Français en 1487. L'année suivante, il s'était battu courageusement à Saint-Aubin-du-Cormier, où la Bretagne perdit la guerre et sa liberté. C'est pour sortir la Bretagne d'une dépendance humiliante vis à vis de la France que Nicolas avait comploté. Sa grande fortune lui permet toutefois d'être pardonné par le successeur de Charles VIII, le premier époux d'Anne de Bretagne.

Deux mois plus tard, Nicolas Coatenlem était de retour à Morlaix où il reprenait son commerce de toiles. Les succès commerciaux hâtèrent sans nul doute son retour en grâce puisqu'en 1500 Louis XII et Anne de Bretagne ordonnaient au Morlaisien d'armer et d'avitailler la célèbre nef La Cordelière construite à Morlaix (au Dourduff). Elle coula tragiquement devant Brest après avoir soutenu le pape Alexandre VI contre les Turcs ». La Cordelière était un navire de six à sept cent tonneaux, à l'équipage breton, qui faisait la fierté de la région.

En août 1513, la Cordelière, commandée par Hervé de Porzmoguer, s'engage dans un combat avec les Anglais suite à une attaque de ceux-ci: poursuivie par plusieurs vaisseaux anglais, elle sombre aux larges de la pointe Saint Matthieu, entraînant dans l'abîme le navire anglais « Le Régent » accroché à son flanc. « Environ 650 Anglais et 500 Bretons et leur capitaine périrent », raconte Marthe Le Clech.

Dans le sillage de ce désastre, les pillages se multiplient sur les côtes. Nicolas Coatenlem mourut en 1519 au manoir de Penanru et fut enterré dans l'église des Jacobins à Morlaix » (Daniel Appriou, opus cité).

 

XVI e siècle: une période de violence et de vitalité commerciale

 

La reine Anne à Morlaix (1506)

Après s'être remariée à Louis XII, suite à la mort accidentelle de Charles VIII, la duchesse Anne, « gentille Reyne », fait son Tro Breizh et en 1506, elle est accueillie à Morlaix, logée au couvent des Dominicains, probablement parce que le château était en réparation. « La ville lui fit présent d'un petit navire d'or enrichi de pierreries et d'une hermine apprivoisée portant au cou un collier de perles » (Joachim Darsel). On organisa de mémorables fêtes avec des danses pour la Reine Anne. Le 23 septembre 1518, Morlaix reçut une autre visite royale, celle de François Ier, le mari de Claude de France, la fille d'Anne de Bretagne, dont le mariage scella définitivement le rattachement de la Bretagne à la France.

 

Le sac de Morlaix par les Anglais (1522)

Voulant punir les Morlaisiens après leur demi-échec de 1513 (la disparition du Régent avec la Cordelière) et les pertes infligées par Jean et Nicolas de Coatenlem, les Anglais décidèrent d'une expédition contre Morlaix. Après le sac, la ville, complètement ruinée, demeura dix ans dans la désolation.

Marthe Le Clech raconte cet épisode tragique: « Un traître, Latricle, lieutenant du capitaine de Morlaix, avertit les Anglais qui étaient en rade à bord de soixante navires, que les nobles de la ville étaient à une revue militaire à Guingamp et les bourgeois négociants à Noyal-Pontivy. A la faveur du crépuscule les Anglais remontèrent la rivière sur de légères embarcations mais les bûcherons qui travaillaient en face de Saint-François Cuburien firent tomber dans l'eau une dizaine d'arbres pour leur barrer le passage. Les pirates gagnèrent donc la ville à pied... Les maisons des plus riches bourgeois furent pillées et brûlées. Les archives de la ville disparurent dans l'incendie de l'habitation de Dominique Calloët, procureur de la ville (maire). Les églises furent pillées aussi et Notre-Dame du Mur devint en partie la proie des flammes. L'Histoire a gardé le souvenir de deux vaillants défenseurs, Jehan Piriou, recteur de Ploujean et chapelain de la collégiale du Mur, qui releva le pont-levis de la Porte Notre-Dame et abattit, armé d'un mousquet, bon nombre d'assaillants avant de succomber lui-même. Une chambrière (Suzanne Le Borgne?) du 18 Grand Rue, leva une vanne qui communiquait avec la rivière, remplit ainsi d'eau le sous-sol, puis souleva une trappe qui s'ouvrait sur la cave; quatre-vingts Anglais tombèrent dans le piège et se noyèrent. L'héroïne paya de sa vie sa témérité: elle fut défenestrée et s'écrasa Grand-Rue. A l'aube, des Anglais chargés de butin et de prisonniers rejoignirent leurs vaisseaux. Cependant (dit-on), six à sept cents ennemis avinés furent égorgés dans les bois du Styvel (Coatserho) par les troupes du comte de Laval accourues en hâte de Guingamp. Le sang anglais rougit les eaux d'une source située en contre-bas et appelée depuis « Fontaine aux Anglais » ». (Bretagne d'hier, Morlaix tome 1, p.10).

 

La construction du Château du Taureau (1540-1552)

De manière à se protéger de nouvelles attaques anglaises, les bourgeois morlaisiens demandèrent au gouverneur de Bretagne d'intervenir auprès du roi de France afin qu'ils puissent construire et armer à leur frais une forteresse à l'entrée de la rade. Le roi accepta que les impôts sur les vins déchargés au port soient affectés à l'entretien du fort et de sa milice. Les travaux de construction du château du Taureau commencèrent en 1542. En 1544, on y plaça un gouverneur morlaisien, Jean de Kermellec, et une garnison de 23 soldats. A partir de 1564, les maires de Morlaix devinrent de droit, leur année d'exercice révolue, capitaine du Taureau pour un an.

Cette puissante forteresse sécurisa le port de Morlaix et permit un regain d'activité pour le commerce.

Par la suite néanmoins, des conflits s'élevèrent entre les administrateurs de la cité morlaisienne et les gouverneurs du Taureau.

Cette capacité des bourgeois morlaisiens à construire et armer le château du Taureau témoigne de la prospérité commerciale retrouvée de la ville à cette époque. La guerre de succession de Bretagne est déjà loin, mais ce sont les ravages de la guerre de la Ligue qui s'approchent. Avant d'en parler, faisons un petit aparté sur les ressorts de la richesse commerçante de Morlaix.

Morlaix a le monopole de la commercialisation à l'international des toiles de lin (les crées) du Léon, exportées en Angleterre, en Hollande, en Espagne, et dans le Nouveau Monde. La production léonarde de toile fine de lin représente 10000 kilomètres de toile par an. Le dynamisme de Morlaix et de l'arrière-pays léonard, celui des enclos paroissiaux, entre la fin du XVe siècle et le XVIe siècle, est lié à l'essor de l'industrie toilière. La Bretagne bénéficie de conditions favorables pour la culture et le travail du chanvre et du lin: un climat humide favorable à la pousse et à leur préparation, blanchissage et tissage. « A partir de la fin du XVe siècle, la demande de toiles augmente considérablement. En Europe d'abord, où un progrès certain du niveau de vie permet l'achat par des couches de plus en plus larges de la population, de toiles de lin pour fabriquer des chemises, des nappes, des serviettes. Le développement des échanges commerciaux nécessite l'utilisation croissante de toiles de chanvre pour les voiles de bateaux et pour l'emballage de marchandises de toutes sortes, qui voyages sous forme de balles, ballots ou fardeaux... Surtout un marché nouveau et riche d'avenir apparaît au-delà des mers à la suite des Grandes Découvertes, dans les colonies portugaises et surtout espagnoles en Amérique. Les colons européens réclament des toiles de lin blanches, légères et fraîches à la peau qui jouent dans les climats tropicaux le rôle que joueront plus tard les toiles de coton... Le Léon est la patrie de la manufacture des créés. D'après une hypothèse, le terme crée viendrait du breton kriz « chemise ». Leur longueur est uniformément de 100 aunes, environ 122 mètres. La fabrique s'est étendue progressivement, à partir de Saint-Pol-de-Léon, Landerneau et surtout Morlaix, dans presque tout le Léon, de la côte nord de Sizun-Commana-Plounéour Menez, qu'elle n'a jamais dépassé, au sud, à la frontière avec l'évéché de Tréguier, à l'est jusqu'à une ligne Brest-Lesneven à l'ouest » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh, p. 342). L'apogée de la fabrique des crées se situe à la fin du XVIIe siècle, avec 80 à 90000 pièces, contre 20 à 25000 vers 1580.

Cet enrichissement par le commerce de la toile nourrit la floraison de l'art religieux dans tout le Léon et à Morlaix. Morlaix à des ateliers d'artistes sculpteurs et bâtisseurs prestigieux comme celui de Jacques Lespagnol. Les paroisses s'enrichissent avec l'activité artisanale et commerciale. A Saint-Mathieu, paroisse de Morlaix, les recettes passent de 128 livres en moyenne à 1530 à 1549 livres pour la période 1570-1590, ce qui lui permet de se lancer dans la construction de son grand clocher.

La construction du clocher de Saint-Mathieu, entamée en 1548, ne sera achevée qu'en 1699. La tour Saint-Mathieu est une belle manifestation de l'art de la Renaissance en Bretagne.

Les artisans bâtisseurs (tailleurs de pierre, maîtres d'œuvre, charpentiers) de Morlaix travaillent aussi des assemblées paroissiales des bourgs toiliers voisins, du Léon principalement.

La croissance de l'activité commerciale et des richesses à Morlaix fait venir des bourgeois de Haute-Bretagne, de Normandie, du Bordelais d'autres provinces françaises et des Irlandais qui feront souche à Morlaix. A Morlaix, l'élément immigré ou importé tient des places de commandement. « Sur 32 maires qui se succèdent à Morlaix de 1706 à 1789, 22, soit plus des deux tiers, portent un patronyme français » (Louis Elégoët, « Les Juloded sous l'Ancien Régime », dans Elites et notables de Bretagne de l'Ancien Régime à nos jours, Presse de l'UBO).

Des nobles suspendent provisoirement leurs privilèges d'exemption d'impôts et leur statut de remparts armés de la société – comme la coutume bretonne les y autorise – pour s'installer dans le commerce et construisent à l'imitation des manoirs de campagne des maisons à lanterne. Laissons Joachim Darsel les décrire avec précision: « Une maison à lanterne est en réalité un édifice de deux maisons séparées par une cour vitrée. La première de ces maisons prend jour sur la rue, la deuxième sur la cour, et toutes deux prennent des vues secondaires sur la pièce du milieu qui forme une cour vitrée. Un escalier à vis, très richement décoré de boiseries sculptées, situé à l'angle de la pièce vitrée et de la partie donnant sur la rue, dessert toutes les pièces de devant. A chaque palier d'arrivée, une sorte de balcon en bois finement mouluré, accoté au mur mitoyen, donne accès aux pièces de derrière correspondantes. Ces balcons, superposés par étage, forment ce qui est appelé ... les ponts d'allée. Surplombant la grande pièce centrale, ils forment une espèce de galerie d'un aspect très original... Notre vieille cité possède encore une bonne douzaine (sinon plus) de ces maisons à lanterne: les plus connues en sont: celle dite de la « Reine Anne », l'hôtel du Lion d'or, le N°9 de la Grand'Rue, etc... »

Cette prospérité morlaisienne qui s'affirme fortement autour des années 1540 va à nouveau être remise en cause par la guerre, en l'occurrence celle de la Ligue.

 

Morlaix à la fin des guerres de religion, sous la domination de la Ligue.

      Morlaix a abrité un court moment une des églises réformées parmi les plus anciennes de Bretagne; En 1538, un dénommé Alain Guézennec arracha une hostie des mains d'un prêtre officiant en l'église Saint-Melaine. Quelques temps après, il fut brûlé vif dans le carrefour en face de l'église. Mis à part cela, on n'a pas de témoignages d'affrontements entre protestants et catholiques dans la région, la communauté protestante ayant été trop rapidement démantelée.

En revanche, au moment de la prise de pouvoir d'Henri IV, Morlaix va être rattaché à la Ligue par le duc de Mercoeur, successeur des Guise, et son allié, Alexandre de Kergariou, seigneur de Ploujean. La ligue commande Morlaix à partir de 1583 avec des mercenaires espagnols qui se comportent comme des brigands. Joachim Darsel raconte que sous la domination de la Ligue, se donnant le titre de « Sainte Union », la ville était dirigée par « une sorte de tripot » (installé officiellement au couvent des Jacobins mais tenant réunion dans les cabarets) et constitué par « des prêtres, des gens de guerres, des juges, des commerçants, que régentait un farouche ligueur, l'archidiacre du Pou-Castel ». Ce beau monde fait ripaille, écoute les dénonciations de suspects, ordonne les pendaisons.

Une partie des bourgeois de la ville ne supporte plus les Ligueurs et décide de trahir le gouverneur en proposant la capitulation au maréchal d'Aumont, envoyé par Henri IV pour combattre la Ligue, et qui stationne auprès de Lanmeur avec ses troupes. Aumont pénètre avec 3000 soldats dans la ville le 25 août 1594 avec la complicité de bourgeois morlaisiens au petit matin et les Ligueurs, surpris, sont forcés de se réfugier à l'intérieur du château avec 60 gentilhommes et 500 soldats. Pendant 24 jours, reclus sans vivres dans un château assiégé et bombardé en parmanence, Rosempoul résista avec ses hommes au maréchal d'Aumont. Chez les assiégés bombardées par des pièces d'artillerie installées sur la plate-forme du clocher du Mur, puis sur celle de St Mathieu, on mangeait chevaux, chiens, chats, rats et souris. Mais voyant que Mercoeur et les espagnols, installés aux environs de Plourin, refusaient de s'engager ensemble dans la bataille contre les troupes loyalistes du maréchal d'Aumont suite à un différend touchant le pillage ou non de la ville reconquise, Rosampul offrit sa reddition. La démolition du Château puis décidée quelques années après par le maréchal d'Aumont et les habitants de Morlaix qui ne voulaient plus supporter les lourds frais de réparation et d'entretien. Les pierres qui en provinrent servirent en partie à la construction du premier hôtel de ville, place de l'Éperon, commencée en 1610 (l'hôtel de ville actuel date de l'époque de Louis Philippe). 

 

Au XVII e, Morlaix résiste plutôt bien au déclin de la Bretagne

      Morlaix après les guerres de la Ligue: des années difficiles

« A l'issue des guerres de la Ligue, la ville de Morlaix, toute pantelante, n'aspirait qu'à se rétablir dans le calme. Hélas! le bilan de luttes intestines allait se faire longuement et lourdement sentir. Les campagnes dévastées et livrées au pillage ne nourrissent plus les paysans qui, réduits à la famine, meurent comme des mouches, où se réfugient dans les villes pour s'y nourrir des détritus des citadins. Les cochons abandonnés errent nos nos rues fétides et font office de boueux. En 1600, on permet aux pauvres de l'hôpital de les arrêter et de les ramener au profit de leur établissement. Les remparts sont en ruines; leurs fosses envahis par la vase » (Joachim Darsel. Opus cité, p.66).

Autre calamité, la peste produit aussi des pertes nombreuses chez les Morlaisiens: après avoir déjà fait irruption au siècle précédent en 1564, 1566, 1568, 1593, elle décime à nouveau Morlaix en 1631 et en 1640... Les malades sont alors pris en charge par les Recollets de Cuburien (emplacement de la maison de retraite Saint-François, sur la route de Locquénolé) qui ont remplacé les Cordeliers en 1622.

La guerre de trente ans va continuer à aggraver les souffrances du peuple et le climat d'insécurité et d'agitation. Joachim Darsel en fait bien part en évoquant un épisode de trouble et le jugement alarmiste d'un contemporain:

« Les 16 et 17 août 1639, une violente émeute éclate dans le faubourg de la Villeneuve au sujet de la perception des deniers communs. La milice bourgeoise, incapable de la réprimer, est suppléée par la noblesse des environs et les principaux bourgeois de la ville. Les responsables du mouvement furent arrêtés et sévèrement punis; mais la sédition fermenta jusqu'à l'arrivée des compagnies irlandaises qui vinrent contenir le peuple et soutenir la perception des droits de la ville.

Vers le milieu du siècle, l'anarchie la plus complète règne à Morlaix, selon certain factum paru en 1654 qui désigne nommément les officiers de la ville comme fauteurs de désordres et voies de fait exercées contre de nombreux particuliers. Ainsi, à l'issue de toute guerre civile, se règlent – avec intérêt, hélas! - les vieux comptes de sang... « Toute la ville est tenue en sujétion; l'on y affronte, l'on attaque, l'on bat, l'on vole, l'on y tue le monde hardiment et sans crainte, s'étant fait de sept à huit ans derniers tant de meurtres et de crimes capitaux qui n'ont été suivis d'aucune punition, qu'il semble qu'il n'y a plus à présent aucune loi qui défende les meurtres et les voleurs ».

 

      Louis XIV et Colbert affaiblissent la Bretagne: la révolte des Bonnets Rouges

Les auteurs de La Bretagne Province (1532-1789) – Histoire de la Bretagne et des pays celtiques tome 3 (Skol Vreizh, 1980) montrent comment la Bretagne s'est globalement appauvrie sous le règne de Louis XIV.

La création de nouveaux impôts indirects (taxes sur le papier timbré, le tabac, la vaisselle d'étain) que la Bretagne doit fournir pour financer la guerre de Hollande à partir de 1670 va être à l'origine de la révolte du Papier timbré, qui se traduit d'abord en avril 1675 par des émeutes dans les villes de Rennes, Dinan, Nantes, Lamballe, Dol, Guingamp, liées au mécontentement anti-fiscal puis par des révoltes contre l'exploitation seigneuriale et le clergé dans les campagnes de Cornouaille, du Pays Bigouden, et du Poher (pays de Carhaix). On tue des nobles, on humilie des recteurs et des agents du fisc. « Pillages et destructions de châteaux, molestages et parfois exécutions (une douzaine) se succèdent à Briec, Chateaulin, Combrit, Douarnenez, Pont L'Abbé, Ploemeur, Plounéour, Gourin et dans les environs de Carhaix... Dans un second temps, la révolte s'organise, les paysans légifèrent, à la suite d'assemblées générales où prédominent désormais les beaux parleurs, les écrivains de village, c'est à dire les paysans aisés. Socialement plus modérés, ils rédigent d'assez nombreux textes où l'on trouve une revendication moyenne, commune à la majorité. Ce sont des programmes, soit des plaintes où l'on critique l'impôt, la justice, les droits seigneuriaux, qui évoquent avec un siècle d'avance les cahiers de doléance de 1789 ». Dans de nombreuses communautés villageoises du sud Finistère, les droits féodaux sont abolis. A la mi-juillet, la région de Carhaix s'embrase, avec notamment le pillage du presbytère de Commana et l'attaque du château de Kergoat, non loin de Scaër. Des milliers de révoltés du Poher se reconnaissent comme chef le notaire royal Sébastien Le Balp mais tentent en vain de prendre le port de Morlaix. Selon la Gazette d'Amsterdam, toujours bien informée, apeurés par cette révolte égalitariste paysanne, « les Anglais qui étaient à Morlaix commencent à trousser bagage pour se retirer ailleurs avec leurs effets » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh -2013).

La mort de Le Balp, le 3 septembre 1675, marque la fin de la révolte en centre-Bretagne.

La répression de cette révolte des révoltes des Bonnets Rouges à partir d'août 1675 est féroce. « Les troupes de Colbert vivent sur le pays (600 hommes en Cornouaille), arrêtent, torturent, et exécutent publiquement les meneurs, envoient aux galères les paysans-soldats. A Quimper, Carhaix, Pontivy, Hennebont, il y a beaucoup de pendaisons. Plus tard, 20000 dragons séjournent tout l'hiver en Bretagne, pillant les villages rebelles comme en un pays ennemi conquis ».

      Le recul de l'exportation de toiles à la fin du XVII e siècle

Outre les conséquences de l'augmentation du prélèvement royal et seigneurial alors que l'activité économique ne progresse pas et les effets démographiques et sociaux de la répression de la révolte des Bonnets Rouges, et du fait que des milliers de soldats vivent sur le pays, la prospérité économique bretonne est victime de la politique économique de Colbert de restriction des importations pour développer la draperie française en taxant les draps étrangers. 

Depuis le 15e siècle, l'achat des draps constitue la contrepartie des ventes bretonnes, surtout de toiles, à l'Angleterre, le commerce breton étant largement bénéficiaire dans ses échanges avec l'Angleterre (vente d'eau de vie, de toile, de papier...). Les guerres (de la Ligue d'Augsbourg de 1689 à 1697, puis de la succession d'Espagne de 1702 à 1713) interompent par ailleurs le trafic commercial entre la Bretagne et l'Angleterre. « Entretemps, les Anglais ont fait appel aux toiles hollandaises et allemandes et surtout, ont développé des « fabriques » de toiles en Irlande qui produit aussi du chanvre et du lin ».

Le déclin du « roulage breton » qui fait péricliter beaucoup des 130 ports bretons s'explique par le protectionnisme économique de Colbert en même temps que par les innovations techniques des armateurs étrangers: les Hollandais construisent ainsi des navires d'un tonnage trois fois plus élevé que ceux des Bretons qui ne pourraient de toute manière pas les absorber dans leurs ports de fonds de ria. Au XVII e siècle, pendant que Roscoff se spécialise dans un trafic original et lucratif de contrebande (thé et eau de vie) avec l'Angleterre, Morlaix reste tout de même des trois premiers ports bretons, avec Nantes et Saint-Malo, et devant, mais plus pour longtemps, les jeunes ports de Lorient et de Brest. Il exporte des productions de son arrière-pays (blé, miel, papier, toiles: des crées assez grossières qui sont vendues aux paysans d'Espagne) et y redistribue des produits importés (vin, fer, épices). Morlaix continue aussi à importer des draps anglais du Devon et d'Exeter pour une valeur de 1 million de livres au XVII e siècle. « Marchands de Morlaix et d'Exeter échangent mutuellement leurs fils qui viennent apprendre dans le pays voisin « l'art de la marchandise » et la langue, c'est à dire à Morlaix, à la fois le français et le breton. On aurait compté ainsi jusqu'à 600 commissionnaires anglais à Morlaix vers 1660. Après 1640, Londres devient le principal débouché des toiles bretonnes... Le papier accompagne assez régulièrement les cargaisons de toiles vers l'Angleterre, mais la valeur de ce trafic n'atteint que 10% de celui des toiles. La Hollande en a également acheté mais ce marché est presque complètement perdu à la fin du XVIIe siècle » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh, 2013 – p. 333).

« En 1600, l'évêché du Léon fabrique 20000 pièces de toile et en 1680 80 000, ce qui correspond à une longueur de près de 10000 kilomètres. A cette époque, le Léon est la deuxième région textile de France après celle de Rouen …Le début des années 1680 marque l'apogée de la manufacture toilière léonarde. A partir de cette époque, sa production commence à reculer. Ce déclin est entraîné par la politique mercantiliste de Colbert. Cherchant à vendre le plus possible de toiles à l'étranger tout en y achetant le moins possible, ce ministre de Louis XIV provoque la fermeture progressive du marché des toiles du Léon. Dès lors, les crées ne se vendent quasiment plus que dans la péninsule ibérique, notamment en Espagne. En 1788, leur production est tombée à 20500 pièces ». (Louis Elégoët, article dans Elites et notables en Bretagne de l'Ancien Régime à nos jours).

Ainsi, dès 1730, le morlaisien de Boisbilly adressait pour les Etats de Bretagne une requête alarmiste au roi Louis XV: « La ville de Morlaix d'où il sortait autrefois près de 300 vaisseaux par an pour l'Europe, l'Espagne, le Portugal, le Levant, l'Angleterre, la Hollande, le Nord, la pêche de Terre-Neuve, envoye à peine aujourd'hui 6 vaisseaux en Espagne, et tous les autres commerces sont interdits, perdus ou diminués ».

En effet, en 1660, l' « Acte de Navigation » voté par le Parlement britannique édicte en faveur de la marine anglaise un régime protectionniste prohibitif qui va générer une perte de la clientèle anglaise des toiles morlaisiennes. C'est pourquoi Joachim Darsel avance que « malgré le succès de quelques rares familles, le commerce de Morlaix se trouve à la fin du XVII e siècle en très nette décadence », notamment pour ce qui est des toiles à voile, les Anglais s'approvisionnant désormais chez eux ou en Irlande. « Celle-ci est due à des causes multiples: d'abord aux guerres continuelles qui avaient interrompu les relations commerciales; à la ruine des escadres navales qui eut pour conséquence la disparition de notre flotte marchande; enfin aux innombrables offices créés par le Roi au paiement desquels la bourgeoisie et les corporations épuisèrent leurs dernières ressources. De 1690 à 1711, la ville de Morlaix eut à débourser environ 120 000 livres pour achat et réunion de charges nouvelles; quelques années avant la Révolution, elle payait encore 3000 livres d'intérêts pour une partie de cette somme qu'elle avait dû emprunter ».

A Morlaix, l'industrie de la toile est contrôlée par la confrérie de la Trinité, rattachée à l'église du Mur. Celle-ci attribue les certifications, et jusqu'au XVI e siècle saisit les toiles défectueuses et limite l'accès à la profession. C'est ensuite le corps municipal qui assure ces fonctions. Le marché de la toile se pratique en particulier au XVIème siècle dans les magasins-fabriques de la rue Longue de Bourret, et devant elle, au croisement de l'actuelle rue de Brest et de la rue Gambetta. Au XVII e siècle, le commerce de la toile se fait à l'hôtel de ville. Au début du XVIIIe siècle, le tissage devient l'apanage des campagnes et les négociants morlaisiens ne jouent plus qu'un rôle d'intermédiaires.   

 

Morlaix au XVIIIe siècle.

Alors que la croissance urbaine est assez forte en Bretagne au XVIII e siècle, seul Saint Malo déclinant (de 25000 habitants en 1700 à 15000 en 1750), la population morlaisienne (9000 habitants à la fin XVIIIe siècle) a tendance à stagner et Morlaix rentre dans le rang comme ville moyenne de Bretagne. « Sa bourgeoisie d'armateurs, de négociants, de boutiquiers diminue en nombre et en importance au cours du siècle. De plus, elle comprend une part croissante de non-Bretons, Normands surtout, Bayonnais, voire Flamands et Irlandais. Ceux-ci viennent comme en « territoire colonial » s'y enrichir et repartent fortune faite » (Claude Robert, Toute l'histoire de la Bretagne, Skol Vreizh 2013, chapitre 6. p.407). Rien à voir bien sûr avec Nantes (dont la population au cours du XVIIIe passe de 50 000 à 90 000 habitants), Rennes (40 à 45 000 habitants en 1789), Brest (40 000), Lorient (20 à 25 000).  

Morlaix au XVIIIe siècle reste une ville industrieuse, avec un négoce de la toile en déclin ( la courbe d'arrivées des crées des paroisses toilières du Léon à Morlaix baisse, de 46000 pièces en 1742 à 20500 en 1788) mais une manufacture de tabac en essor, une ville qui s'embellit et dont la noblesse et la bourgeoisie commerçante et libérale participent au mouvement culturel des Lumières.

Morlaix est la ville de Bretagne à la fin du XVIIIe siècle qui compte le plus de loges maçonniques (quatre). Celles-ci sont fréquentées par l'élite sociale (clergé compris) et diffusent des idéaux progressistes et rationalistes qui préparent la Révolution Française.

A la fin du XVIIIe siècle, la ville compte aussi une Chambre de lecture, c'est à dire une société littéraire diffusant les idées des Lumières. « Cette Chambre de Littérature et de Politique fut fondée, nous rapporte Marthe Le Clech, en 1778. Ses promoteurs furent Macé de Richebourg, négociant et maire, le marquis de Coëtlosquetet l'abbé de Pennanpratreprésentant respectivement le Tiers-Etat, la Noblesse et le Clergé. Un règlement fut adopté et douze commissaires choisis dans tous les ordres et états furent élus pour l'administrer. La municipalité lui accorda deux salles pour ses réunions à l'hôtel de ville... Le principe de la Chambre était de mettre à la disposition d'un certain nombre de lecteurs « éclairés » des journaux et une bibliothèque d'ouvrages choisis. Les gazettes et journaux proposés aux premiers sociétaires furent: la Gazette de France, le Mercure de France, le Journal du Commerce, la Gazette de Leyde, le Courrier de l'Europe, le Journal de Paris, le courrier d'Avignon... Le 20 juillet 1780, les 33 volumes de l'Encyclopédie (de Didérot et d'Alembert) furent réceptionnés bien qu'interdits ». La Chambre Littéraire dont la plupart des membres (112 abonnés en 1780) adhéraient à l'une des quatre loge maçonniques, est un foyer intellectuel réservé aux « élites » sociales: nobles, clergé, bourgeois. (Bretagne d'hier, Morlaix. Tome 1: p.83-84). Avant la création de cette Chambre littéraire, les esprits éclairés de l'époque, aristocrates, bourgeois, clercs, avaient pris l'habitude de débattre ensemble dans les loges maçonniques ou dans les couvents, en particulier celui des Jacobins, qui reçoit « le Journal des Savants » et « le Mercure Galant » et possède également une belle bibliothèque. On vient y discuter avec les moines et parfois les opinions s'affrontent. « Ainsi, note Jeanne L'heron dans son très beau portrait de Alexandre Expilly dans son époque (Un morlaisien dans la Révolution. L.A Expilly Recteur de Saint-Martin), en 1777, alors que se tiennent à Morlaix les Etats de Bretagne, justement dans l'église des Jacobins, l'opposition verbale est forte entre le clergé et la noblesse d'une part, la riche bourgeoisie d'autre part. C'est à ce moment qu'apparaît la nécessité d'un endroit neutre où tous les points de vue pourront être évoqués. Ainsi naît l'idée de la Chambre de Littérature et de Politique, institut existant déjà dans d'autres villes bretonnes... La première réunion se tient le jeudi 3 décembre 1778 à 10h du matin dans la grande salle de l'hôtel de ville. Beaumont, le père du futur maire sous l'empire et la restauration, l'abbé de Pennamprat et le recteur Expilly sont nommés trésoriers de la Chambre Littéraire, et Macé de Richebourg et le docteur Bouëstard de la Touche sont nommés secrétaires.

Un personnage remarquable est significatif de ce Morlaix bourgeois des Lumières, Armand Dubernad (né à Bayonne en 1741 et mort à Morlaix en 1799), ayant vécu à Séville, dont le frère, Sauveur Dubernard, fut consul de Toscane. Ce commerçant issu d'une riche familles de négociants et d'aventuriers cosmopolites établit des sociétés de commerce entre Morlaix, Séville et Cadix dans les années 1776-1790, participant à un regain de l'activité commerciale sur Morlaix. Il fut le premier président du tribunal de commerce. Il occupe des fonctions importantes dans la principale loge maçonnique de Morlaix, « l'École des mœurs ». Élu maire en 1783 puis en 1787, il prône la suppression des monastères de la ville, s'opposant alors vigoureusement à Jean-François de La Marche, évêque de Léon, et à l'évêque de Tréguier. Il deviendra pendant la Révolution un membre actif du Club Breton puis du Club des Jacobins. Au moment de la guerre avec les Anglais à partir de 1793, il tentera d'armer des vaisseaux corsaires pour prendre des bateaux ennemis (qu'il rachète) mais ses navires se font prendre par l'Anglais et Dubernad perd une partie de sa fortune dans cette affaire.

On peut citer parmi les familles huppées et influentes d'armateurs la famille noble Daumesnil, originaire de la région caennaise, qui donna un maire dynamique à la ville dans les années 1730.   La famille Anthon, originaire de Roscoff, s'illustra également et s'enrichit dans la guerre de course à qui elle donna de grands capitaines morlaisiens, en s'associant avec la famille Cornic.  

Joachim Darsel note toutefois dans Le port de Morlaix et la guerre de course (Le Bouquiniste, 2005) que, contrairement à Nantes et à Saint-Malo, Morlaix n'a pas connu d'aristocratie commerçante se maintenant sur plusieurs générations à la tête de la vie économique, sociale et politique locale. Pourquoi ? Parce que les nobles qui ont laissé selon la coutume de Bretagne « dormir » leur noblesse en délaissant le service des armes pour s'adonner au commerce étaient tentés, surtout à partir du XVIIe siècle où les préjugés inégalitaires liés à la noblesse reviennent en force, de délaisser le commerce une fois enrichis pour revenir dans leurs droits et leurs privilèges :

« Les familles nobles de la région, écrit Joachim Darsel, ne « s'entremirent au faict de marchandises » que lorsqu'elles y furent contraintes par la nécessité ; et dès qu'elles eurent réparé les brèches de leur fortune, elles s'empressèrent d'acheter les charges militaires ou administratives qui leur étaient proposées (ou imposées!) puis se contentèrent de tenir leur rang. Il en fut exactement de même de la bourgeoisie. Il est vrai qu'à partir de la fin du XVIIe siècle, une très malheureuse recrudescence du sentiment nobiliaire fit considérer comme présomption de roture le fait même d'avoir compté parmi ses ascendants quelques négociants : on conteste, par exemple, aux Le Blonsart de Kervézec, certaines prééminences dans l’Église de Garlan parce que plusieurs Le Blonsart avaient été marchands à Morlaix » (p. 153).

La place de l'Éperon (devant l'hôtel de ville et face au port), rénovée en 1728 (par recouvrement des rivières jusqu'au bas de la Rampe Saint-Mélaine), devient la plus considérable de Morlaix, rendez-vous des « habitants et personnes éminentes » qui s'y assemblaient pour discuter affaires. Celle place fut progressivement prolongée de quais en pierre de taille allant côté Treguier jusqu'au délà du Styvel et côté Léon jusqu'à l'entrée de l'allée Saint-François. « A la fin du XVIIIe siècle, le Queffleut et le Jarlot étaient presque entièrement recouverts dans leur passage en ville, de même que le produit de leur confluence qui allait se jeter dans le bassin face aux escaliers de Saint-Mélaine » (Joachim Darsel). C'est également à la fin du XVIIIeme siècle que l'église de Saint Martin, gravement endommagée par un orage en 1774, est reconstruite grâce à des levées de fonds sur les propriétaires de la ville et sur la manufacture de tabacs. L'église actuelle a été construite par Jean-Baptiste Souvestre, le père de l'écrivain et philosophe saint-simonien Emile Souvestre, issu d'une famille de tanneurs guingampais.

Les « élites » morlaisiennes parlent français mais ne se désintéressent pas tous pour autant du breton, ne serait-ce que par nécessité de communication. En 1626 déjà paraissait à Morlaix un dictionnaire bilingue destiné à un public de bourgeois et de commerçants: Dictionnaires et colloques françois et breton. Traduits en Breton par G. Quicquer de Roscoff.Le futur gouverneur de la compagnie française des Indes, Dupleix, baptisé en l'église Saint-Mathieu, grandit dans notre ville, comme le grand corsaire Charles Cornicun peu plus tard. A la fin du siècle, c'est le futur Général Moreau, fils d'un notaire opulent, général de la Révolution, héros des guerres de Hollande et futur rival de Bonaparte, qui naît et grandit à Morlaix.

Tout le monde ne vit pas dans l'opulence à Morlaix, loin de là. Dans la région, le déclin de l'industrie toilière se ressent par un appauvrissement de certains bourgs ruraux. La hausse moyenne des prix du grain en Bretagne est forte (+70% entre 1726 et 1789), créant chez les pauvres des difficultés de subsistance, particulièrement lorsque les récoltes sont mauvaises à la suite d'été pluvieux. Des crises dans le monde rural se font sentir périodiquement, et affectent aussi les villes: ainsi, entre 1741 et 1743, le nombre des morts double à Guiclan pendant 3 années à cause de mauvaises récoltes et d'une forte hausse du prix des céréales, mais aussi d'une épidémie de typhus et de dysentrie. Le typhus, que l'on appelle en Bretagne « maladie de Brest », est amené à Brest par des équipages contaminés. Le développement de la dysentrie et de la typhoïde est lié à la contamination des eaux potables par des eaux usées.

L'embellissement de Morlaix au XVIIIe siècle, c'est aussi la construction de la nouvelle église de Saint-Martin. L'ancienne église, construite à la fin du XVe siècle sur les plans de Beaumanoir et sur le modèle de l'église Saint-Melaine, avait subi les assauts de la foudre en 1771 : le recteur Alexandre Expillys’apprêtait à confesser une communiante qui mourut sur le coup... Le bâtiment n'était alors plus qu'une ruine, ayant perdu sa charpente sur les deux tiers de sa longueur. La reconstruction de l'église commence en 1775 avec de la pierre de taille de Lesquiffiou en région morlaisienne, des ardoises de Châteaulin, et de la belle pierre blanche décorative de l'île Callot. Le premier architecte se revèle incompétent et c'est finalement le père d'Emile Souvestre, historien, philosophe utopiste et collecteur de la culture orale traditionnelle bretonne né à Morlaix, Jean-Baptiste Souvestre, qui achèvera l'ouvrage en 1788 après 14 ans de travaux.

 

La manufacture de tabac  

« Les premières traces de l'existence d'une fabrique de tabac à Morlaix remontent aux années 1680, note Anne Guillou dans son livre La manufacture de tabac. C'est à Penn-an-Ru (Troudousten en Ploujean), là où se situait le manoir du célèbre armateur Nicolas de Coatanlem, que l'on traitait le tabac venant de Hollande. Près du manoir aux belles proportions, des ateliers et un moulin où l'on broyait les feuilles avaient été aménagés... En 1730, on doit envisager d'agrandir les locaux de Penn-an-Ru... Le 4 août 1734, le terrain marécageux de « Palud Marant », propriété des Moellien de Tronjolly, est retenu et acquis pour la somme de 26 000 livres » par la Compagnie fermière. La construction dure 4 ans, de 1736 à 1740, sous Louis XV. François Blondel réalise les plans.   « Le granit de l'île Callot, acheminé par des gabares, prend forme entre les mains des tailleurs de pierre qui édifient une citadelle ouvrière à l'entrée de la ville. Les six imposantes bâtisses sont achevées en 1740... Tabacs à mâcher, à priser, andouillessont fabriqués à Morlaix. Le nombre d'ouvriers est fluctuant: de 1000 à 1200 en 1750, ils ne sont plus que 750 en 1776... Sous l'Ancien Régime, le travail à la Manufacture ne se fait pas dans de bonnes conditions d'hygiène. La santé des ouvriers est précaire et l'état sanitaire des personnels est préoccupant. Une sentence de police fait déplacer vers l'entrée de la ria de Morlaix (sur la commune actuelle de Locquénolé) le brûlis des côtes de tabac avariées, qui jusque-là enfumait les ateliers ».  

« Selon certains observateurs, la vie des ouvriers de la Manu sous l'Ancien Régime était meilleure que celle des autres travailleurs de l'industrie. Exempts de corvée, ils avaient le loisir de cultiver l a terre des environs. Malgré cela, les motifs de mécontentement se révèlent au grand jour et, en 1770, les ouvriers ficeleurs de carottes de la Manufacture adressent une requête aux Etats de Bretagne pour obtenir une réduction de leur capitation. Mais leur plainte reste vaine. A la veille de la Révolution, les produits vendus chaque année par la Ferme du tabac sont variés. On vend de la poudre à priser, des rôles et des carottes. Les rôlesse présentent sous la forme de cordages formés de feuilles de tabac que le consommateur peut, à son gré, râper pour obtenir de la poudre, fragmenter au couteau pour bourrer une pipe. Il peut aussi le mâcher. Les carottesdésignent plusieurs rôlescompressés et ficelés formant un boudin de fort diamètre. Bientôt, la Ferme décide de vendre de la carotte,râpée à l'avance par ses soins pour contrecarrer les fraudeurs qui ont tendance à mêler à la poudre d'autres substances.

Des enfants sont employés à la Manufacture de tabac, certains envoyés par l'hôpital de la Charité, y fabriquant des chevilles.

En parallèle de la manufacture de tabac, Morlaix abrite une fabrique de « pipes à fumer » à Troudousten sur le site de Penn an Ru.

Un port de Morlaix qui retrouve une activité florissante au cours du XVIIIe siècle après des années difficiles

Joachim Darsel, dans son livre passionnant Le port de Morlaix et la guerre de course. Les corsaires à Morlaix(2005, Le Bouquiniste, 22 place Allende Morlaix) expose bien les différents facteurs qui vont être préjudiciables au commerce et au trafic maritime dans le port de Morlaix au début du XVIIIe siècle :  

« Le XVIe siècle et les premières décades du XVIIe siècle avaient été pour notre région une époque de grande activité et de prospérité... Mais le lourd tribut que le négoce morlaisien dut payer au trésor royal pour se libérer des innombrables offices de jurés mouleurs de bois, visiteurs, lesteurs, délesteurs de navires, etc, venant après des sacrifices épuisants consentis au cours des dernières guerres, eut pour conséquence de saigner à blanc le commerce local. Or, l'acte de navigation, voté par le Parlement d'Angleterre en 1660, en privant les fabricants de toile de leur clientèle d'outre-Manche allait porter un premier et rude coup à la vie économique de notre cité. Et si, en 1665, suivant Colbert, on pouvait rencontrer à Morlaix près de 600 commissaires ou marchands anglais, à la fin du même siècle, ceux-ci avaient presque tous disparu ». (p.62). Par ailleurs, jusqu'au XVIIe siècle, l'importation des semences de graines de lin à partir des ports de l'Europe du Nord dont les paysans bretons avaient besoin car le lin dégénère vite en Bretagne était exclusivement le fait du port de Morlaix. Ce monopole est ensuite passé à Roscoff. Au XVIe et au XVIIe siècle, toujours, des navires morlaisiens partaient pour la grande pêche ( à la morue principalement) au large de terre Neuve. Au XVIIIe siècle, les armateurs morlaisiens renoncent presque à cette activité, qui va désormais être prise en charge par Paimpol, Saint Malo. Vers 1740, Mathurin Cornic, le père de Charles Cornic, et quelques autres marchands essayèrent de reprendre l'activité de pêche à la morue mais leur tentative, qui ne donna pas des résultats très probants, fut complètement abandonnée après le désastre de la capture par les Anglais en 1755, avant toute déclaration de guerre, sur les bancs de Terre-Neuve de 200 barques françaises, événement qui préludait la guerre de Sept-Ans. Au début du siècle des Lumières, les négociants en toile de Morlaix se sont laissés réduire au rôle de simples commissionnaires et armateurs de Saint-Malo. Vers les années 1740, ces bourgeois de Morlaix tentent de reprendre l'exportation directe de toile vers Cadix, l'Espagne et l'Amérique et ils s'élèvent vivement en 1759 contre la prétention du port de Saint-Malo à devenir une zone franche, libre de taxes, qui si elle avait été suivie d'effets, aurait définitivement ruiné le port de Morlaix. En 1780, des lettres patentes établissent que seuls Morlaix, Landerneau et Saint-Malo sont habilités à exporter des « crées » : c'est qu'auparavant, à partir des années 1740, les bourgeois de Morlaix se remettent à acheter des bateaux pour exporter leurs toiles. En 1759, M. Bernard et Miron écrivent : « nous avons à Morlaix 8 navires du port de 200 tonneaux jusqu'à 300 tonneaux qui ne se bornent pas au seul transport des toiles, mais vont au Levant, à l'Amérique Méridionale, à Vera-Cruz, à Carthagène » (Joachim Darsel, opus cité, p. 68).

Les armateurs de Morlaix ne participent pas au commerce triangulaire et à la traite des esclaves. Seul le capitaine F.J Doguet commandant de la Junonfit en 1802 une tentative infructueuse de commerce d'esclaves.

Une des grandes ressources du port de Morlaix, on le verra un peu plus loin, fut la guerre de course et la vente des prises, mais il faut savoir tout de même que la guerre avec l'Angleterre, qui intervient à quatre reprises au XVIIIe siècle, occupant quasiment vingt ans, ralentissait ou annihilait d'autres formes d'échanges commerciaux.

Un handicap fondamental du port de Morlaix au XVIIIe siècle était le mauvais état du port, l'envasement du chenal et du port et son inadaptation à la dépose des marchandises par des navires dont le tonnage ne cessait d'augmenter. Les morlaisiens ont conscience de ce défi : on cure le port et la rivière, on redresse le chenal, on prolonge les quais, on commence la grand'place... Tout au long du XVIIIe siècle, on va réfléchir au problème de l'accessibilité du port pour la flotte commerciale et militaire, si crucial pour la prospérité de Morlaix.  

Marthe Le Clech (Bretagne d'hier Morlaixtome 1) raconte qu' « en 1727 le port de Morlaix était fermé en amont par la place de l'Éperon, devant l'hôtel de ville, et s'arrêtait en aval un peu au-delà de la Villeneuve et de l'enclos des Capucins (bas de la rampe Saint-Nicolas). Son entrée était étranglée par deux hauts rochers (actuellement, l'un à la bifurcation des routes de Lanmeur et du Dourduff, l'autre presque en vis à vis à Porz an Trez)... Le port était envasé par les alluvions du Jarlot et du Queffleuth et par les déblais. Là où des navires de quatre cents tonneaux avaient mouillé autrefois, abordaient à peine des barques de quarante. Les marchandises étaient donc transportées en rade. Monsieur de Boisdilly, dans un mémoire de 1747 écrivit: « Ces vaisseaux reçoivent aujourd'huy leur chargement en rade par le moyen de barques ou allèges, ce qui est sujet à bien des inconvénients surtout en hiver où les toiles séjournent 3 ou 4 jours dans les barques et sont parfois avariées avant d'entrer à bord. Le déchargement se fait de la même façon » ».Des projets de nettoiement et de rénovation du port fleurirent au début du XVIIIe siècle, sans voir le jour, du fait de l'opposition de certains intérêts privés.

C'est sous le mandat (1733-1737) du maire Joseph Daumesnil (1701-1771) que l'on entrepris d'élargir la rivière et de créer un nouveau port. Joseph Daumesnil était issu d'une famille originaire de Normandie.

Formé en 1733, un projet de nouveau port consista en un bassin à flot fermé par deux écluses dans le Dourdu (rivière de Morlaix ou Dossen) prévoyant un curage de la rivière sur 4 ou 5 pieds. Le projet, relancé dans les années 1760, n'aboutit pas. Finalement, la construction d'un bassin à flot à Morlaix ne commencera qu'en 1845.

Néanmoins, selon les dires de Daniel Appriou (Au cœur de Morlaix), sous la magistrature de Daumesnil, le centre de gravité de Morlaix se déplaça vers le port (et non plus autour du Château), qui devint le plus important de Basse-Bretagne. La majorité des quais actuels date de son époque. C'est lui aussi, à l'époque de la construction de l'actuelle Manufacture de tabacs, qui fit débuter les travaux de l'hôpital de Morlaix. L'ancien hôpital de la Renaissance qui occupait l'actuelle place des Viarmes (baptisé du nom de l'intendant de Bretagne) avait été détruit ainsi que les échoppes et maisons avoisinantes dans un incendie qui dura plusieurs jours en 1731. On couvrit alors le Jarlot depuis l'Hôtel de Ville jusqu'à la place des Viarmes et la rue d'Aiguillon.

Retiré de ses fonctions, Daumesnil écrivit lui aussi une Histoire de Morlaix avant de mourir et d'être enterré au cimetière de Saint Martin.

En 1771, on commence tout de même un quai de halage côté Trégor, ébauche du cours Beaumont. Parallèlement, une centaine de soldats venus de Brest occupés à ce quai de halage établissent les chaussées d'un nouveau chenal. Tous ces travaux imposèrent de lourds sacrifices à la ville. Faute de fonds disponibles, ils furent interrompus en 1777. «  En 1789 la chaussée de Kéranroux (côté Trégor), établie sur des bases fragiles, s'écroula sur une longueur de vingt toises. L'entrepreneur Pierre Le Loarer commença la réfection mais la Révolution suspendit les travaux. A la fin du siècle, avec l'aide financière du département, la ville fit consolider le chemin de halage par les pauvres de l'atelier de charité ».

Morlaix, le principal port de corsaires français au XVIIIe siècle avec Saint-Malo 

L'historien Joachim Darsel dans Le port de Morlaix et la guerre de course  met en évidence combien Morlaix joua un rôle important dans la guerre de course en ce siècle si troublé, où pas moins de quatre conflits se sont succédé, opposant la France à l'Angleterre, la Manche et l'Atlantique étant des champs de bataille où s'illustrèrent particulièrement les grands marins de la région de Morlaix :

« Le XVIII e siècle fut l'âge d'or de la guerre de course... Plus de quatre cent bâtiments corsaires fréquentèrent le port de Morlaix... Dans le décompte des armements que nous avons pu relever avec quelques précisions, Morlaix arrive en tête avec 75 navires, contre 73 à Saint-Malo ; viennent ensuite : Dunkerque (47), Brest (22), Granville (20), Roscoff (14), Nantes (12), Le Havre (8)... » (p. 72).

Morlaix, note Joachim Darsel (opus cité, p. 171), « en raison de sa position à l'entrée de la Manche, était un lieu de relâche très fréquenté des corsaires opérant entre Ouessant et les Sorlingues... Les seuls centres vraiment importants de vente de prises furent en Bretagne, Saint-Malo, Nantes et Morlaix ». « A quoi devons-nous attribuer cette prédilection des écumeurs de mer pour notre cité ? S'interroge Joachim Darsel. Sans doute au fait que la rade de Morlaix était relativement sûre (le naufrage de L'Alcide ne fut qu'un malheureux accident) et que, poursuivis par un ennemi plus fort, désemparés par le combat ou par la tempête, contraints de se ravitailler en vivres frais et munitions, les corsaires venaient, en toute confiance, se placer sous la protection du Taureau. Mais ce fut surtout sa réputation de ville accueillante par excellence, de gros centre commercial et industriel (du moins jusqu'au XIXe siècle) fréquenté par des navires des plus diverses provenances et où presque tout le commerce mondial avait des représentants, ce fut cela surtout qui valut à Morlaix d'être une bourse importante du commerce corsaire ».

 

Ainsi, un grand armateur de Granville comme Couraye du Parc envoie toutes ses bâtiments capturés et leur contenant se faire vendre à Morlaix. « Conduits directement, soit au quai du Léon, soit à celui des Lances, ou allégés au préalable, en rade, d'une partie de leur cargaison, les navires déclarés de bonne prise trouvaient rapidement preneurs. C'est que la guerre de course, de part et d'autre, causait d'importants vides dans les flottilles marchandes... Bien souvent, les prises devenaient la propriété de négociants et d'armateurs étrangers, présents à Morlaix, lors des adjudications ou représentés par des courtiers ou commissionnaires. On trouve ainsi au milieu du XVIIIe siècle des armateurs de Rotterdam, d'Amsterdam, de Lisbonne, de Berlin, de Bilbao, qui achètent à Morlaix des prises de guerre corsaires (Joachim Darsel, p. 173).

 

« Quand aux marchandises, le plus souvent exotiques, enlevées à quelques navires anglais, espagnol, hollandais ou autre, en provenance des Indes ou des Amériques, elles étaient vendues aux enchères par les juges de l'Amirauté, puis par le juge de paix, soit dans les magasins des armateurs, du corsaire preneur (ou de leurs commissionnaires), soit dans la grande salle de la maison commune. Ces ventes de prises devaient présenter un pittoresque coup d’œil car, sur le carreau, s'offraient aux acquéreurs les objets les plus disparates. On y trouvait de tout et pour tous les goûts : espingoles, escofilons, peaux de cabris, de tigres, d'élans, de visons, de loups-cerviers, de martres, de castors, d'ours ; bijoux, bœuf salé, sucre, coton, quinquina, écailles de tortues, tabacs, raisins, eaux de vie, copahu, ipécacuana, lingots d'or et d'argent, bois de campêche, laque, argenterie, objets de piété, livres de prix, etc. Les négociants Morlaisiens – mais surtout les intéressés dans les corsaires – réalisaient ainsi sur place des occasions très avantageuses. Cependant, lorsque les marchandises étaient particulièrement précieuses, des avis, imprimés chez Guyon, Plusquellec, Guilmer Frères... étaient adressés aux commerçants des villes voisines : Brest, Quimper, Landerneau, Lannion, Guingamp, Saint-Brieuc, Saint-Malo, etc. En 1758, les armateurs de Morlaix informèrent les gentilhommes réunions à Saint-Brieuc pour la session des États de Bretagne de leurs prochaines liquidations. Les objets du culte trouvés à bord des prises étaient le plus souvent offerts aux églises. Ainsi le grand christ de bois, à l'expression étrange et douloureuse, accompagné de la Vierge et de Saint-Jean, groupe provenant de la collégiale de Notre-Dame-du-Mur et ornant actuellement l'église Saint-Mathieu »

Pendant la guerre de succession d'Espagne (1702-1713), une centaine de bâtiments corsaires arrivent à Morlaix, sans compter les corsaires morlaisiens. Citons parmi ces derniers la Sainte-Anne, frégate de 200 tonneaux commandée par Nicolas Le Brignouqui, en 1706, arraisonne deux bateaux de Plymouth et de Londres, prend des otages, et gagne ainsi des milliers de livres sterling. La Marquise de Maintenon, modeste bâtiment de 18 tonneaux, commandé par le sieur Houin-Picard, n'est pas en reste, prenant quatre bateaux anglais en 1707 et 1708.

« La guerre de succession d'Autriche (1743-1748), poursuit Joachim Darsel, fut pour Morlaix l'occasion de recevoir une soixantaine de corsaires armés à Saint-Malo, Granville, Nantes, Bayonne, Le Havre, Saint-Brieuc, Dipee, Dunkerque, sans compter les vaisseaux du roi et ceux armés dans notre propre port ». Parmi les bateaux corsaires morlaisiens, citons le Triton, navire de 250 tonneaux et 18 canons qui servit d'abord à acheminer des toiles vers Cadix, avant de faire la course au retour. En 1747, ce fier vaisseau coule auprès de Saint Domingue. Citons aussi La Comtesse de la Marck (20 tonneaux, 2 canons, 30 hommes), « équipé par Mathurin Cornic, père de Charles Cornic-Duchêne, l'un des hommes les plus importants de la place. Originaire de Bréhat, celui-ci, qui fut tour à tour capitaine, négociant, armateur, était venu tenter sa chance à Morlaix... Le tonnage réduit du navire obligea ses deux capitaines à adopter une tactique spéciale qui consista, le plus souvent à guetter dans le voisinage des côtes d'Angleterre ou de France, les bâtiments marchands qui passaient à leur portée. Le faible tirant d'eau du corsaire, permettait en effet à celui-ci de s'aventurer et de s'abriter fort près de la terre, là où nul n'osait se risquer à le poursuivre » (p.76, opus cité).

Pendant la guerre de Sept-Ans (1755-1763), Morlaix reçoit moins de bateaux corsaires avec leurs prises (une soixantaine) car une partie de la flotte française, qui n'était pas spécialisée dans la course mais servait aussi à la pêche et au commerce, a préalablement été détruite par les Anglais à Terre-Neuve : 200 navires et 100 barques, avec à leurs bord 6000 matelots et 1500 soldats tués ou prisonniers. Charles Cornic, dont on contera les exploits un peu plus tard, se fait les dents lors de cette guerre sur les bateaux anglais sur la Comtesse de la Marck, la Sainte-Marthe, leVigilant, le Saint Jean-Baptiste.

La Guerre de l'Indépendance américaine(1778-1783) débute dans notre région, comme le remarque Joachim Darsel : « En 1777 l'Angleterre saisit, soit dans ses ports, soit en mer, pour 17 millions de bâtiments français, ceci pour répondre sans doute à l'attitude de Louis XVI qui prêtait ouvertement son concours aux colonies américaines insurgées... Or, c'est au large de nos côtes, à la hauteur de Plouescat que sera tiré le premier coup de canon de ce conflit. Le 17 juin 1778, la frégate française La Belle Poule attaquée par le vaisseau anglais L'Aréthuse dut se réfugier dans l'anse de Kernic. Le lendemain, on enterrait à Plouescat, les corps de Green de Saint-Marsault, capitaine en second, et de deux matelots qui avaient été tués au combat. La guerre rendue inévitable par l'immixtion de la France dans les affaires américaines et par les déprédations dont elle s'étaient rendus coupables à notre égard les Anglais était, peu après, officiellement déclarée... Au cours des hostilités, Morlaix arma une dizaine de bateaux et reçut des prises faites par près de 70 autres unités régulières, dont 29 de Dunkerque, 13 de Saint Malo, 11 d'Amérique, 6 de Granville, 5 de Brest, etc » . Des Acadiens combattent avec nos marins et on trouve aussi des capitaines insurgés américains, souvent venus de Boston, au commandement de navires américains et français. « De 1780 à 1782, sur 33 corsaires qui amenèrent des prises à Morlaix ou y débarquèrent des otages de rançon, 12 étaient commandés par des insurgés » (Joachim Darsel).

A l'issue des expéditions de course, Morlaix sert de lieu d'hébergement des prisonniers de guerre maritime anglais, surtout. Plusieurs prisons sont situées à Créach Joly, dans des tours vis à vis du couvent des Dominicains (les Jacobins), qui trempent dans le Jarlot. Ces prisons, note un rapport adressé à l'ingénieur de la province de Bretagne en 1783, doivent pouvoir accueillir entre 200 et 300 prisonniers. Le Roi à partir du XVIIe siècle offre des primes par prisonnier au commandant corsaire afin d'arrêter la pratique cruelle qui consistait souvent à jeter par-dessus bord les prisonniers. La plupart du temps, les corsaires ne ramènent pas jusqu'à leur port d'attaque ou de liquidation des prises leurs prisonniers : ils les remettent à des bateaux neutres ou en territoire neutre. Souvent aussi, les prisonniers bénéficient d'une liberté surveillée, peuvent sortir en journée, payent leur gîte à un particulier. Ces prisonniers-otages sont libérés contre rançon ou la libération de prisonniers français.

A la fin de chaque croisière fructueuse, raconte Joachim Darsel, nos corsaires morlaisiens et français se réjouissent dans les tavernes. « Chaque mise hors d'un corsaire était l'occasion de bombances qui se déroulaient à l'Hôtel du Treilly Royal ; ou de Bourbon (baptisé des Français en 1793)... ; ou du Vieux Pélican tenu par Marguerite Levinec puis par la veuve Bonnay (1765) ; au café du « Bon goût » à François Piriou, dit la Maison (1786). Les cabarets des Irlandais Corven, Magnamara (Mac Mara), Corrin, Carné, Pie, ainsi que du fameux Martin... étaient surtout fréquentés par les hommes d'équipage ou par la pègre du port ». Martin « tenait quai de Léon une auberge plus ou moins famée à l'enseigne de la Harpe Couronnée ayant une arrière-boutique que fréquentait la jeunesse des deux sexes » (Joachim Darsel, Le port de Morlaix et la guerre de course p.185-186). Dans cette auberge fut arrêté en 1749 Rodophe, le « prince de Macao », un aventurier escroc et beau parleur noir qui écumait les ports, séduisait les prostituées, oubliait de payer ses notes, tantôt se disait des Antilles où ses parents auraient été de riches planteurs, tantôt se disait originaire de Côte d'Ivoire. Interrogé par l'officier de police Moreau, ce truculent personnage « déclara avec assurance et hauteur qu'il se nommait Rodolphe, qu'il était prince de Macao aux Indes Orientales, fils d'un roi de ce pays et âgé de 25 ans. Élevé dans le palais de ses aïeux, il avait rencontré, prétendait-il, dans une de ses promenades dans les environs de Macao un missionnaire qui l'avait converti au catholicisme et lui avait administré, en grand secret, le sacrement du baptême. Un autre prince du sang (sic) espérant faire écarter le dauphin ( !!) Rodolphe du trône de Macao, le dénonça à son père. Le roi était un fervent boudhiste ; furieux de la conversion de son fils, il ordonna qu'on lui tranchât la tête ; mais la reine, sa mère, le fit évader. Il réussit à s'embarquer sur le navire le Mettais Querquanny en partance pour le Portugal. Il avait, avec lui, un millier de livres de poudre d'or, don généreux de sa mère. Arrivé à Lisbonne, il y fut princièrement traité ; mais, de son côté, il eut à faire de grosses dépenses, voulant porter dignement un nom illustre dans toutes les Indes. Trop rapidement, hélas ! Il jeta aux yeux de tous sa poudre d'or et, pour que les témoins de sa splendeur ne s'apitoyassent pas sur sa misère, il se rendit en France, espérant bien y rencontrer au Havre, de riches marchands hollandais avec lesquels il avait été en relations à Batavia. Pour son malheur, il ne les avait pas découverts ; aussi avait-il résolu de se rendre en Bretagne « certain de trouver dans ce bon pays, si pieux, un accueil d'autant plus sympathique que lui, prince de Macao, avait souffert et perdu sa couronne pour l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ » (Joachim Darsel, p.187-188) ... Le mythomane magnifique finit misérablement parmi les contagieux de Bicêtre où il était enfermé à la suite de son arrestation morlaisienn

Morlaix, port refuge pour les persécutés jacobites et acadiens

Morlaix, terre d'asile, cela ne date pas d'hier...

Olivier Cromwell avait engagé en 1649 avec l'invasion de l'Irlande un processus qui s'était achevé à la fin du XVIIe siècle avec la défaite du roi catholique Jacques VII. Ses partisans, les jacobites, privés de liberté religieuse, interdits de commercer les produits de leur agriculture avec l'Angleterre (leur laine notamment), chassés de leurs terres par des protestants, presbytériens écossais notamment, émigrent vers la France, l'Espagne, l'Angleterre. Plusieurs familles jacobites irlandaises font souche à Morlaix, en paroisse de Saint Martin notamment.

Près de 70 ans plus tard, des déportés Acadiens, colons d'origine française (normande et poitevine notamment) s'étant installés au Canada , persécutés par les Anglais après leur conquête complète du Canada, débarquent à Morlaix, venus de Nouvelle-Ecosse. 80 familles, 250 personnes, s'installent dans notre ville, qui met à disposition des logements de particulier ou de petites casernes attenantes à des maisons et commerces situés rue Haute, rue des Nobles, quartier Villeneuve, rue Longue du Bourret. « Ce fut d'ailleurs dans cette dernière rue, raconte Joachim Darsel, si pittoresquement accidentée, que s'installa définitivement par la suite le gros de l'émigration acadienne. Ces morlaisiens d'adoption s'appelaient Le Blanc, Boudreaux, Le Bourg, Bouterie, Daigre, Granger, Hébert, Moreau, Richard, Terriot, Thibaudeau, Trahan, Vincent, etc. On retrouve beaucoup de ses hommes avides de revanche dans les navires corsaires morlaisiens pendant la guerre de l'indépendance d'Amérique

Charles Cornic, corsaire républicain

Charles Cornic Duchêne naît à Morlaix en 1731. Daniel Appriou, dans son livre Au Cœur de Morlaix,nous présente sa vie extraordinaire: « Il est élevé dans une famille de marins et embarque comme mousse à huit ans, parcourant les océans sur les navires de son père jusqu'en Irlande, Espagne, Saint Domingue, Terre Neuve. A dix-neuf ans, il rentre comme subalterne dans la marine royale mais la quitte rapidement pour aller protéger les navires marchands contre les corsaires anglais. Le ministre de la Marine lui donne alors une corvette de six canons, l'Agathe; ses nombreux succès le rendent célèbre, le roi lui octroie une pension de cinq cents livres. A bord de la Félicité, il s'empare de nombreuses frégates anglaises, puis, sur le Protée... il capture en moins d'un mois cinq vaisseaux de la compagnie des Indes. Le butin est énorme mais Cornic ne garde rien pour lui ». Cornic attire la jalousie des officiers nobles du Grand Corps, arborant l'uniforme rouge, se bat en duel avec eux, avec son uniforme bleu d'officier roturier. Il « devient rapidement l'idole de Brest mais la haine des jaloux démeure si grande qu'on doit lui attribuer une garde personnelle ». « Quand la paix est signée, le Morlaisien commence un long travail de rectification des cartes françaises; il lève les plans de rades, de ports, des côtes de Roscoff à Bréhat ». On lui doit aussi le balisage de la baie de Morlaix en 1776. En 1789, il écrit « Je suis un ami de la Révolution ». En l'an II de la République (1793), Charles Cornic proposa à la Commission de Marine et des Colonies de créer un port à l'entrée de la rade de Morlaix puis, en 1802, il s'adressa au général Bonaparte, Premier Consul de la République Française, pour demander la création d'un bassin de relâche pour vaisseaux de guerre dans la rivière Le Dourdu (les eaux noires) qui débouche au Dourduff. Le but de Cornic, alors retiré en son château de Ploujean, était de faire de Morlaix un nid de corsaires qui serait le point de départ des attaques vers l'Angleterre. Avant cela, à la fin de la révolution, il fut nommé général de l'artillerie à Bordeaux pour combattre les Anglais. Charles Cornic meurt en 1809 à l'âge de 68 ans en son château de Suscinio.

Morlaix à la veille de la révolution

Bruno Baron présente un tableau intéressant et vivant de Morlaix à la veille de la révolution en introduction de son Morlaix sous la révolution (éditions du Dossen, 1988), livre sur lequel nous nous appuierons souvent pour écrire ce chapitre:

« Morlaix, à la veille de la Révolution, peut sans doute être considérée comme la capitale économique de la Basse-Bretagne, grâce à l'intense activité portuaire régnant alors. Celle-ci permet à une majorité de la population de vivre, et est régie par de grandes familles ou des groupes de négociants, originaires pour la plupart de Morlaix ou de régions comme le Nord et la Gironde. Cette poignée d'hommes, ayant souvent bâti leur fortune dans le commerce avec l'étranger (Angleterre, Espagne) ou les relations entre les grands ports français de l'époque (Bordeaux, Dunkerque, Nantes...), dirige cette activité considérable qu'est le commerce maritime. Ce port permet à Morlaix de recevoir des produits bruts tels que le vin ou le tabac qui, à travers la manufacture, employant en 1789 environ 900 personnes, se trouve être la source de la deuxième activité économique de la ville. Morlaix est une cité privilégiée du commerce avec son port, mais aussi de nombreuses foires et marchés où régulièrement les paysans des alentours vendent leurs productions et leur bétail, permettant ainsi aux citadins de se ravitailler en produits frais. Cette situation économique florissante implique une population importante où l'on compte fort peu d'indigents, puisqu'en 1789, sur 9623 habitants (pour 1520 feux), on dénombre seulement 93 mendiants »

En 1774, dans le cadre d'une initiative nationale du ministre des Finances Turgot, l'évêque de Saint-Pol de Léon, Monseigneur de la Marche, commande une enquête sur la mendicité dans son diocèse. Alexandre Expilly, le recteur de Saint-Martin, son futur opposant en tant qu'évêque républicain, réalise avec zèle cette étude et lui la renvoie rapidement. Sa réponse nuance un peu les données précédentes. Sous le ministère d'Alexandre Expilly, la paroisse de Saint-Martin englobe Sainte-Sève, Saint-Martin Ville et une partie de Saint-Martin des Champs, dans les limites qui partent au nord du pont de Lannuguy, en remontant la rivière de Morlaix jusqu'au Queffleuth (rue de Brest et route de Carhaix). A la veille de la révolution, Saint-Martin compte environ 4000 paroissiens. 1500 habitent « les champs ». « Cette partie... dit Expilly dans sa réponse à l'enquête épiscopale, n'a presque point de pauvres parce qu'aussitôt qu'ils manquent ou croient manquer du nécessaire, ils accourent se fixer en ville ». La partie « ville » comprend environ 2500 personnes « dont il y a plus d'un quart pauvres et dans le besoin ». En effet, commente Jeanne L'herron (Un Morlaisien dans la révolution L.A Expilly, recteur de Saint-Martin, éditions du Dossen, 1989), « la misère est grande à Saint-Martin, comme dans l'ensemble du pays. Bien que la situation du Léon apparaisse dans la France d'Ancien Régime comme privilégiée, elle se détériore dans les décennies qui précèdent la Révolution. Plusieurs facteurs contribuent à cette dégradation. Tout d'abord la hausse du prix des céréales, consécutive à la spéculation engendrée elle-même par une série d'hivers difficiles. Celui de 1788-1789 en particulier fut très rigoureux. Les prix connaissent une flambée à partir de 1775 et la cherté du blé, denrée de base, accroît la misère. En outre, l'activité textile, sur laquelle le Haut Léon avait fondé sa richesse aux siècles précédents, se trouve elle aussi...en déclin dans le dernier quart du XVIIIe siècle... Enfin les salaires sont médiocres, principalement à la manufacture des tabacs que « l'on peut regarder » toujours selon Expilly « comme étant la pépinière de pauvres à Morlaix » » (p.13).

Bruno Baron note aussi que « les employés des armateurs ou de la manufacture ont bien des difficultés à atteindre un niveau de vie décent ». Il poursuit : « Morlaix est assurément une ville riche, où les pouvoirs économiques, politiques et sociaux sont totalement entre les mains des négociants, dont les familles se succèdent depuis plusieurs générations à la tête de la communauté, veillant ainsi plus commodément sur leurs propres intérêts ».

Ces hommes, souvent instruits, suivent les courants idéologiques de l'époque et appartiennent tous soit à la « Chambre de Littérature » fondée en 1778 (et dont le futur évêque constitutionnel, le recteur de Saint-Martin Alexandre Expilly,est un des fondateurs) soit à l'une des quatre loges maçonniques: « La Noble Amitié » créée en 1746 (de recrutement, de caractère et d'esprit d'esprit résolument aristocratiques), « La Fidèle union » et « l'École des Mœurs » née en 1777 (d'origine et de préoccupations plus roturières), et enfin la toute jeune « Parfaite Égalité » qui voit le jour au début de l'année 1789. A « l'école des mœurs » appartient le médecin de l'hôpital Bouëstard de la Touche, un homme cultivé et éloquent à la bibliothèque extrêmement riche pour l'époque.

Ces loges joueront à la veille de la Révolution un rôle-clef dans la propagation des idées révolutionnaires même si par la suite elles cessent toute activité lors des évènements nationaux.

Pouvoirs économique, social, et politique à Morlaix se confondent à la veille de la révolution, note Bruno Baron.« La main mise des négociants sur l'administration locale s'avère flagrante, en 1788, car depuis le 4 janvier, Morlaix est dirigée par le maire, Michel Behic, les échevins Armand Dubernad et Rannou et les sept jurats: Ange Macé de Richebourg, Jean-Baptiste Béau, Resguern Le Denmat, Jean Diot, Pierre Barrere, Jean Dessaux, et enfin Mathieu Beaumont, avocat, le seul à ne pas relever de la grande famille du négoce. Ces hommes, choisis par la communauté, servent également de lien entre la population et les différentes instances, telles que le Parlement ou l'Intendant de Bretagne ».

Joachim Darsel, s'appuyant sur un témoignage d'époque, apporte de nouveaux éléments pour planter le décor du Morlaix pré-révolutionnaire : « La situation du port et de la ville de Morlaix était, à la veille de la Révolution, particulièrement florissante. Alors que le nombre des navires ayant reçu passeport à leur sortie était de 127 à 134 au début du XVIIIe siècle, on en comptait 343 en 1784, 525 en 1785. Cambry (pendant l'époque révolutionnaire) déclara notre port « sans comparaison le plus commerçant du Finistère ». « Des navires de 3 à 400 tonneaux peuvent débarquer les marchandises à la porte de leurs propriétaires »... « L'entrée du port était extrêmement dangereuse avant les travaux que le citoyen Cornic imagina de faire exécuter et qui furent achevées sous ses ordres en 1776 (établissement de tours, tourelles, organaux d'amarrage, balises) »...Cambry remarque que la place « n'a ni bourse ni édifice public » particulièrement destiné à ses ventes, au dépôt de ses marchandises et poursuit ainsi la description de notre cité : « les deux quais, la place du Peuple et le prolongement de cette place qui conduit aux Jacobins, sont les seules parties de la commune qu'on puisse citer ; le reste est un amas confus de baraques mal alignées, humides, obscures ; de rues malpropres, assez bien pavées cependant, de maisons abattues, repaires d'ordures et d'infections. On trouve cependant au sommet des montagnes qui cernent la ville quelques asiles du goût et de la propreté, des jardins alignés, cultivés avec soin, dans la plus heureuse exposition ».

Prémices de la révolution

A la fin de l'année 1788, on convoque les États afin de trouver une solution aux problèmes économiques et politiques de la France. Le 7 décembre, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech et Jean Diot (négociant originaire de Dunkerque) représentent Morlaix à Rennes aux États de Bretagne. Dans l'hôtel de ville construit en 1623 (le nôtre, au même emplacement, date du règne de Louis-Philippe: 1836) commença la préparation des États de Bretagne, répétition générale des États généraux de Versailles en mai 1789.

Jusqu'alors au XVIIIe siècle, la lutte pour le maintien des libertés et des droits particuliers de la Province bretonne, menée particulièrement par la noblesse, était soutenue par l'ensemble de la population et canalisait les ardeurs politiques contestatrices. Mais dès la fin de 1788, le refus des privilégiés de consentir à quelque modification de la constitution bretonne au profit du Tiers Etat entraîne la rupture entre ces groupes et amène une remise en cause des privilèges des aristocrates dans la bourgeoisie bretonne. A Rennes, le Parlement se prononce contre le doublement des représentants du Tiers-Etat (pour avoir une délégation plus conforme à son importance numérique). Les députés du Tiers demandent alors le vote par tête et non plus par ordre.

Le 21 janvier 1789, l'intendant de Bretagne demande aux représentants du Tiers-Etat de rentrer chez eux face à la mésentente entre les représentants des trois ordres.

Louis XVI convoque les États Généraux le 24 janvier 1789.

Le 26 janvier 1789, des troubles éclatent à Rennes où les patriotes du Tiers sont conduits notamment par le Morlaisien, pour l'heure étudiant en droit et futur général de la République, Moreau. Le petit peuple, instrumentalisé par la noblesse, prend alors parti contre les étudiants en droit défendant les droits du Tiers-Etat. Une troupe d'agitateurs, composée pour une grande part de domestiques de nobles, s'attaqua à des étudiants devant la porte d'un café. Moreau organisa la résistance, fit enlever les armes de la milice bourgeoise de leur magasin et appela à la rescousse 400 étudiants de Nantes. Le lendemain, les étudiants se rendirent maîtres du pavé sur lequel on trouva de nombreuses bricoles (cordes qui servaient aux chaises à porteurs), d'où le nom de "journée des bricoles" qui est resté. Les affrontements continuèrent le jour suivant, car toute la jeunesse qui soutenait les idées nouvelles vint se mettre sous les ordres de Moreau.

Le lendemain, la révolution compte ses premiers morts et ils sont rennais: un garçon boucher et deux aristocrates. C'est que les étudiants en droit patriotes se sont armés.

Le 3 avril 1789, Morlaix apprend par une missive de ses députés que l'Assemblée du Tiers-Etat breton, réunie à l'hôtel de ville de Rennes, a prononcé l'exclusion des nobles, des anoblis, des sénéchaux. Quelques assemblées de corporations et de quartiers organisèrent l'assemblée générale du Tiers-Etat et de la Sénéchaussée à l'hôtel de ville de Morlaix, qui rédigea le 9 avril 1789 ses cahiers de doléances, et désigna les grands électeurs qui allaient avec ceux de Lannion participer à l'élection de quatre députés aux États Généraux; trois en fait car c'est sur ordre du roi qui fut désigné un armateur morlaisien, Pierre-Louis Mazurié de Pennanech. Le Lay de Grantugen représente aussi Morlaix aux États généraux. Le député le plus célèbre de Morlaix sera néanmoins Alexandre Expilly, représentant du clergé, puis de la Nation dans la Constituante. Pour le comprendre, il faut faire un petit pas de côté.

Le 16 avril, les nobles bretons et le haut clergé décident de boycotter les États Généraux à Versailles, au motif que selon eux, les députés de Bretagne devraient être mandatés par les Etats de Bretagne selon les coutumes anciennes reconnaissant les droits traditionnels de la province et non élus dans les sénéchaussées. Dans le diocèse du Léon, Monseigneur Jean-François de La Marche, né en 1729 dans une grande famille d'Ergué-Gabéric en Cornouaille, ancien militaire et évêque dévoué, proche du peuple (on lui attribue l'introduction de la pomme de terre dans le Léon et on l'appelle volontiers « Eskop ar patates », l'évêque aux patates) mais conservateur, réussit à obtenir du bas clergé du Léon qu'aucun membre du clergé séculier ou régulier ne siège aux États Généraux, malgré la volonté opposée d'Alexandre Expilly, proche des idées de réforme du Tiers. A l'inverse, à Rennes, Nantes, Vannes, Tréguier, Saint Brieuc, Dol, Saint-Malo, le bas clergé envoie des députés aux États Généraux. Le 5 mai, lors de la première réunion des États Généraux à Versailles, il n'y a donc pas de représentant du clergé léonard, mais début août, devant l'évolution des événements, les représentants du clergé réunis à nouveau par Monseigneur de la Marche se ravisent et mandatent Alexandre Expilly et Dom Verguet, prieur de l'abbaye royale du Relecq, à l'Assemblée Constituante. A cette date, celle-ci a déjà aboli la monarchie absolue (juin 1789) et les droits seigneuriaux (4 août 1789) au nombre desquels figure la dîme due au clergé.

Dans leurs cahiers de doléance, les Morlaisiens, représentant bien sûr le plus souvent des bourgeois et commerçants ou hommes de loi instruits, ne vont pas jusqu'à imaginer ces possibilités mais réclament plusieurs réformes fondamentales:

  • la votation par tête aux États Généraux

  • le retour périodique des États Généraux (pour aller vers un système parlementaire)

  • la liberté de la presse, de l'expression

  • l'égalité devant les peines de justice

  • la réduction des taxes sur les actes de justice et les contrats

  • l'égalité d'accès des roturiers et des nobles aux compagnies ou offices prestigieux (publics, militaires).

  • La réforme des finances publiques et du train de vie de l'État préalable à toute augmentation d'impôt

  • La suppression des privilèges fiscaux des nobles et du clergé

  • La fin de la vente des titres de noblesse et la création d'une véritable aristocratie des talents et des services rendus.

Premiers bouleversements révolutionnaires

Les Etats Généraux s'ouvrent à Versailles le 5 mai 1789, rassemblant 1129 députés (290 nobles, 360 ecclésiastiques, 611 membres du Tiers-Etat). Le 20 juin, les députés du Tiers se réunissent dans la salle du jeu de Paume et prêtent leur célèbre serment de ne se séparer qu'avoir doté la France d'une constitution. Dix jours plus tard, l'Assemblée Nationale est instituée. Morlaix réagit peu aux premiers événements parisiens. La nouvelle de la prise de la Bastille le 14 juillet n'est connue que cinq jours plus tard et n'entraîne aucune liesse patriotique. « Le manque d'informations ne permet sans doute pas aux notables d'analyser clairement la situation, comme le prouve cette lettre du 22 juillet 1789 où l'Assemblée de Morlaix annonce son dévouement au Roi, mais adhère totalement aux décrets passés et futurs qui émaneraient de l'Assemblée Nationale Constituante, puis termine superbement par un hymne à la monarchie! » (Bruno Baron, p. 22). « Cette absence de préoccupations politiques générales n'est pas partagée par toute la population, car en juillet est créée sous la présidence de François Andrieux un comité des « jeunes volontaires nationaux » au rôle parfaitement symbolique. Pourtant, ces jeunes gens se prennent au sérieux et réussissent à obtenir, le 21 août 1789, un poste de garde attaché à la surveillance des quais. Cette jeune génération se tourne résolument vers la Révolution ».

En septembre 1789, première conséquence de l'abolition des privilèges et des droits féodaux de la nuit du 4 août, la ville de Morlaix décide de ne plus verser ses honoraires annuels au gouverneur du château du Taureau. La ville envoie aussi des notables et des volontaires qui soutenir les autorités de Lannion, où des troubles s'étaient élevés contre la réquisition de grains pour les troupes cantonnées aux environs.

Deux années de crise économique dans les campagnes sont propices aux troubles et à l'insécurité. Les bourgeois patriotes, avant-garde de la Révolution en province (à Paris, c'est différent), se voient d'abord comme des gardiens de l'ordre. Ainsi, Alain Pennec écrit dans l'article « La Bretagne de la révolution à l'empire » (Toute l'histoire de la Bretagne des origines à nos jours, Skol Vreizh 2013): « il y a concomitance pendant l'été 1789 entre l'agitation paysanne et la formation des milices nationales... La garde nationale revêt un caractère évident de défense de tous les possédants devant la menace des catégories sociales dangereuses... Parmi ces conflits, c'est l'affaire de Lannion qui a le plus grand retentissement dans toute la province. Elle provoque la colère de tous les jeunes citoyens bretons qui offrent leur appui ou marchent pour rejoindre le détachement de 1500 hommes, que Brest a immédiatement dirigé sur Lannion pour récupérer 260 sacs de grain et arrêter les « mal-intentionnés ». Les Lannionnais affolés rendent les grains et il y a quelques incarcérations. L'effet de cette démonstration de force intimide profondément les campagnes de Basse-Bretagne et Brest est dès lors approvisionnée sans difficultés. Cette affaire a un autre résultat: elle renforce davantage la coopération interurbaine et débouche sur la préparation de la Fédération de Pontivy en janvier, où 150 citoyens des villes bretonnes sous la présidence du morlaisien Jean Victor Marie Moreau, prévôt des étudiants de Rennes, vont s'assurer de leur secours mutuel pour défendre la Constitution. Cette fédération est suivie en février d'une autre regroupant cette fois les représentants des municipalités bretonnes » (p.442-443). Entre septembre 1789 et janvier 1790, les municipalités de Morlaix, Lannion, Guingamp s'étaient déjà réunies à cinq reprises pour discuter de la déclaration de l'évêque de Tréguier, de la culture du lin, de la suppression des privilèges, de l'application de la Constitution.

La crise économique a une autre conséquence politique qui se fait ressentir sur le plan local: le 6 octobre 1789, un décret prévoit la réquisition de la vaisselle en or et en argent pour combler le besoin d'argent du gouvernement. Le maire de Morlaix Michel Behic veille scrupuleusement à l'application de cette loi, demandant par exemple un inventaire de l'église de la Collégiale de Notre-Dame du Mur et invitant « tous les membres de la municipalité et du conseil permanent à déposer à la mairie toutes les boucles d'or et d'argent pour participer à la contribution patriotique ». Le 9 décembre 1789, le maire reçoit la mission de recenser tous les biens du clergé. L'Assemblée Nationale avait décidé le 2 novembre la confiscation des biens de l'Église, ou du moins leur mise à disposition de la Nation, à l'initiative de l'évêque défroqué Talleyrand Perigord, soutenu sur cette question par le morlaisien Alexandre Expilly.

Le 28 janvier 1790, la révolution se traduit concrètement pour les Morlaisiens par l'élection du Conseil Municipal sur un mode plus démocratique mais non pas néanmoins au suffrage universel. Pour voter, il faut être citoyen actif, français, avoir au moins 25 ans, payer une contribution directe égale à trois journées de travail, ne pas être domestique. Pour être éligible, il faut payer une contribution directe égale à dix journées de travail. A l'issue des élections, c'est l'avocat Yves-Joseph Le Denmat de Kervern, né à Callac en 1750, qui se retrouve à la tête de la municipalité. C'est à lui que revient la lourde de tâche d'obtenir un inventaire des biens des Ursulines et du Carmel.

La fin de la province Bretagne: Morlaix manque t-elle un virage en ne réclamant pas d'être chef-lieu de département?

Au début de la révolution, les députés du Tiers Etat breton, qui affronte la noblesse depuis décembre aux Etats de Bretagne, vont faire figure d'avant-garde de la révolution. Le Club Breton est formé le 30 avril 1789 par le comité des députés de la province. « C'est l'ébauche d'un parti moderne, fer de lance des réformes constitutionnelles. Les députés bretons, logés à Versailles – boulevard de la Reine et avenue Saint-Cloud – se réunissent régulièrement au sol-sol du café Amaury et manifestent précocement pour la liberté de la presse. Ils sont nombreux parmi les rédacteurs des lois fondamentales de la Constituante... Le 20 juin 1789, le serment du jeu de Paume met en scène parmi les acteurs essentiels le père Gérard, Jean Lanjuinais, Isaac Le Chapelier, Le Guen de Kerangal... » (Serge Bianchi, article « La fin de la province de Bretagne », dans 11 questions d'Histoire qui ont fait la Bretagne.Skol Vreizh 2009, p.81).

Lors de la nuit du 4 août, dont la préparation revient au Club Breton (le président de la séance est Le Chapelier, député de Rennes), les députés bretons du Tiers rallient ceux du Dauphiné et acceptent un peu gênés et forcés par leur radicalité réformatrice, de renoncer aux libertés bretonnes, à l'autonomie et au particularisme en matière fiscale, pour remettre les lois entre les mains d'une Nation décidée de supprimer les privilèges, contrairement aux députés bretons du clergé. Le Parlement et les Etats de Bretagne sont abolis les 3 et 5 novembre 1789. Le Chapelier s'exclame en février 1790: « Où est la nation bretonne? Dans 1500 gentilhommes et quelques ecclésiastiques ou dans 2 millions d'hommes? ». En février 1790 toujours, la fédération des municipalités Morlaix-Guingamp- Lannion rallie le projet constitutionnel et renonce aux privilèges de la Province.

En novembre 1789, lorsque les anciennes provinces sont divisées en département au cours d'un processus de négociations complexes et tendues, Morlaix ne réclame pas, contrairement à Saint Malo, « son » département (Léon ou Léon/ Trégor: de Brest jusqu'au Trieux: ce qui aurait correspondu au nord de la Basse-Bretagne bretonnante), Quimper étant le chef lieu de la Cornouaille. Une fois la décision de constituer le Finistère dans ses limites, Quimper parvint à emporter la décision face à son rival Landerneau. Landerneau redevint chef-lieu de département pendant la période montagnarde (juillet 1793-novembre 1794).

La politique religieuse de la Révolution et ses conséquences locales

En février, le « Comité écclésiastique » de l'Assemblée Constituante, commission de 15 membres que présidera bientôt Alexandre Expilly et où siège le professeur de droit ecclésiastique rennais Jean-Louis Lanjuinais, propose la suppression des ordres religieux. Les vœux monastiques solennels ne sont plus reconnus et les ordres et congrégations sont interdits. Le clergé représentait en 1789 165 000 personnes dans une France de 26 millions d'habitants. Le clergé régulier – 82000 moines, religieux, et religieuses – était le mal aimé de l'ordre. On jugeait ce clergé vivant à l'écart du monde, sans toujours travailler, comme improductif, coûteux pour la société, lui qui possédait une grande partie des 10% de terres du royaume dont le clergé assumait la propriété. Les vœux de chasteté et de pauvreté apparaissaient contre nature, de même que l'absence de liberté régnant dans les couvents et les monastères. En revanche, la population était bien plus attachée à ses curés ou recteurs (en Bretagne) s'acquittant de leurs missions spirituelles pour et avec les gens ordinaires, étant le plus souvent originaires de la paroisse ou du pays, parlant la langue du peuple tout en étant plus instruit que lui. A la suite de cette décision qui n'émeut guère l'opinion, Monsieur de La Marche qui sent la menace fait publier un avertissement : « L'esprit d'insubordination et de révolte viole dans plusieurs provinces les droits les plus sacrés de la Religion et de la Société, brise les liens de l'obéissance, se livre à des excès aussi criminels dans leurs motifs que funestes dans leurs suites ». Monseigneur Le Mintier, évêque de Tréguier, plus violemment contre-révolutionnaire encore, évoque lui avec nostalgie « le temps où les riches jouissaient sans crainte de leur opulence et où le plébéien satisfait de son sort vivait content de son état ». Sa diatribe se termine par cet avertissement qui sent bon la défense du privilège ; « Si aujourd'hui on envahit le patrimoine et les propriétés des deux premiers ordres de l'état qui vous garantira les vôtres pour l'avenir ? ».

Pourtant, note Jeanne L'Herron, à qui nous devons ces citations, « ces réactions restent ponctuelles et, en février 1790, nombre de clercs participent à la mise en place des nouvelles administrations. Plus d'un curé, à la faveur de la nouvelle loi, est élu maire de sa commune. A Crozon par exemple, le curé Meillard recueille 642 voix sur 651 ; à Locronan, c'est également le curé qui est nommé premier officier municipal... Et dans son ensemble, jusqu'en juillet 1790, le bas clergé proteste de son dévouement au nouvel état de choses, montrant véritablement un accord entre l'Eglise et la Révolution » (Un morlaisien dans la Révolution L.A Expilly Recteur de Saint-Martin, p.25).  

La « Constitution civile du clergé » est votée le 12 juillet 1790.

Elle prévoit l'alignement des diocèses sur les départements : les diocèses de Dol, Saint Pol de Léon, Tréguier, Saint-Malo sont ainsi supprimés.

Mais surtout, le clergé relève maintenant de la Nation à la constitution et à la loi de laquelle il doit se soumettre, dans sa discipline extérieure, les prêtres étant d'ailleurs élus par les citoyens actifs, catholiques pratiquants et croyants ou non et étant payés par la Nation (10000 livres pour les évêques, dont Alexandre Expilly, d'accord avec Robespierre, est parvenu à réduire le traitement par rapport à ce que demandaient des députés, se basant sur leurs revenus avant la révolution, 1200 livres pour les curés de campagne), sachant que celle-ci est désormais propriétaire des anciens biens ecclésiastiques.

L'Assemblée est divisée sur ce projet radical par son gallicanisme. Le pape Pie VI, interpellé par Monseigneur de La Marche et l'évêque de Quimper, ne dit rien, conseille la prudence. Mais dans les diocèses, les paroisses, beaucoup de prêtres s'inquiètent. Alexandre Expilly publie un texte d'explication des nouvelles dispositions religieuses qu'il a portées : « Ils vous trompent d'une manière bien criminelle lorsque, pour alarmer vos consciences, ils vous insinuent que les décrets de l'Assemblée Nationale préparent la chute de la religion. Loin que ces décrets lui portent atteinte, elle n'en sera que plus vénérée et ses ministres n'en deviendront que plus respectables. Le dogme n'a point été attaqué par la Constitution civile du clergé, elle n'embrasse que des objets de discipline extérieure sur lesquels l'autorité laïque est essentiellement compétente ».

En novembre 1790, le décret qui va imposer le serment de fidélité à la Constitution au clergé va mettre le feu au poudre.

En septembre 1790, à la mort de l'évêque de Quimper, Alexandre d'Expilly le brestois, fils d'un petit officier de la marine, devient le premier évêque constitutionnel, et un des premiers roturiers aussi, élu par les citoyens, dont une grande majorité de clercs, par 233 voix contre 105 voix à Monseigneur de La Marche, qui n'était pas candidat et appelait au boycott du scrutin (une indemnité de 50 livres était offerte aux électeurs qui se déplaçaient pour contrer l'influence des opposants à la Constitution civile du clergé). Pendant des mois, Alexandre Expilly sera ostracisé par les autres évêques, grands seigneurs hostiles aux idées révolutionnaires pour la plupart, et le pape ne daignera pas le reconnaître. Après son sacre fêté par les patriotes de Quimper et de Landerneau, Expilly est accueilli à Morlaix le 7 avril 1791, entouré et suivi de la garde nationale, à cheval et à pied : Morlaix le reçoit bien mais son ancien subordonné, l'abbé Guerlesquin, réprouve publiquement son choix d'accepter l'église de la Révolution.

Monseigneur de la Marche de son côté se refuse de prêter serment et mène une campagne active pour dissuader le clergé finistérien et breton de prêter serment à la Constitution révolutionnaire. De fait, 80% environ du clergé en Bretagne et dans le Finistère refusera de prêter serment, ne voulant mettre la religion sous la dépendance de la République. Le pape condamne officiellement la Constitution civile du clergé le 10 mars 1791.

Dans le Finistère, en mai 1791, seulement 140 prêtres fonctionnaires publics sur 593 ont accepté de prêter le serment de fidélité à la Constitution tel que l'exige le décret du 27 novembre 1790. Dans le Léon, dont Monseigneur de La Marche continue à influencer le clergé depuis l'Angleterre où il est exilé en publiant lettres et mandements hostiles et virulents, 90% des prêtres refusent : 27 sur 272 prêtent serment.

Jusque là, l'église avait été plutôt favorable à la révolution: le bas-clergé avait participé activement à la rédaction des cahiers de doléance, réclamant l'amélioration de sa condition, parfois l'élection des évêques par leurs recteurs comme dans le Trégor, la réduction des privilèges.

L'assemblée Nationale prévoyait qu'après l'expiration du délai prévu par le décret du 27 novembre 1790 sur la Constitution civile du Clergé, les prêtres réfractaires seraient remplacés. A Morlaix, à la date fixée, seuls les curés de Saint-Melaine jurèrent d'être « fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale et acceptée par le roi ». Les autres membres de la population ecclésiastique sont considérés comme réfractaires et on suspend leur traitement. Maurice Derrien, proposé par Louis-Alexandre Expilly pour s'installer à l'église du Mur, devient le premier curé élu de Morlaix, ce qui provoque la colère du recteur de Saint-Mathieu, l'abbé Pitot. Cette époque est celle d'une profonde dissension entre religieux « assermentés » et « réfractaires ». On voit même une double procession pour fêter un même saint!

A Plabennec, il faut 400 hommes de troupes pour installer un prêtre assermenté que voulait déloger les paysans. A Plougoulm, le sacristain refuse de servir le prêtre F. Le Coarant, installé par la municipalité. A Saint-Pol, le jour de la Fête-Dieu, le curé assermenté Dumay se fait humilier puisque, sur le parcours de la maigre procession qui se rend de la cathédrale au Kreisker, composée essentiellement de représentants de la municipalité et de notables, il n'y a pas de fleurs, de tentures comme à l'accoutumée, et la tour du Kreisker reste silencieuse, les cordes des cloches ayant été subtilisées.

Voyant que les incidents se multiplient, Expilly durcit sa position. Mettant en avant les difficultés de cohabitation de plus en plus fréquentes entre réfractaires et assermentés, l'évêque obtient du Directoire du département le 21 avril 1791 un arrêté au terme duquel « les prêtres non assermentés devront désormais se tenir à 4 lieues de leur ancienne paroisse ».

A Morlaix, « Société des Amis de la Constitution » dénonce des Dominicains, des prêtres, accusés de tenir des propos séditieux, anti-patriotiques, et elle réclame la fermeture des églises, jugées prêtes à soutenir un coup de force contre-révolutionnaire, après l'annonce de la nouvelle de « l'enlèvement du Roi et de sa famille » fin juin 1791. Les administrateurs du District de Morlaix sont jugés trop modérés vis à vis des réfractaires par les administrateurs du département.

Le 2 juillet 1791 , le Directoire du Finistère décide d'autoriser et d'encourager l'arrestation des réfractaires. Plusieurs seront détenus au couvent-prison des Carmes puis au château de Brest.

En juillet 1791, le chapelain des Carmélites de Morlaix, l'abbé Morvan, et d'autres prêtres réfractaires commencent à être chassés de leurs fonctions tandis que leurs biens sont confisqués. Le Conseil Général finistérien décide de réduire l'influence du clergé en exigeant qu'une seule messe journalière soit dite à Morlaix. Dès la fin de l'année 1791 commence la « chasse aux réfractaires ». Le 3 décembre, le Conseil Municipal reçoit l'ordre du Directoire du district d'arrêter certains religieux. Le maire de l'époque, Jean Diot, est modéré, refuse de recourir à la force publique et se rend lui-même dans les églises et les couvents où il trouve porte close: prêtres et aumôniers ont pris la fuite. Sur ordre de l'administration centrale, six cloches appartenant à des églises destituées sont enlevées. En janvier 1792 est établi un inventaire dans les divers couvents de la ville: Carmel, Bénédictines du Calvaire, Ursulines.

En août 1792, le Directoire du département décide de faire enfermer des prêtres réfractaires au Château du Taureau, de remettre une prime de 60 livres à qui les fera arrêter. Le district de Morlaix réclame la déportation de la quinzaine de prêtres réfractaires qualifiés « d'ennemis de la chose publique » enfermés au château du Taureau. En mars 1793, vingt neuf prêtres enfermés au château seront effectivement déportés à Brême.

Malgré les décrets qui imposent le culte constitutionnel, le culte traditionnel reste célébré clandestinement. Poursuivis, chassés des églises, les prêtres réfractaires sont hébergés chez des familles, dans des caves, des greniers, des granges. A Saint-Martin des Champs, les appellations de Toul ar Person ou Toul ar Bellec donnés plus tard à des réduits dissimulés dans certaines fermes attestent de cette vie clandestine.

L'appauvrissement de la ville, la fin de la Manufacture

Début février 1791, un décret rétablit dans toute l'étendue du royaume la liberté de culture, de fabrication et de débit du tabac, ce qui met en péril les ressources de huit cent familles morlaisiennes. Le 12 mars 1791, le maire Yves-Joseph Le Denmat de Kervern est prévenu d'une prochaine pénurie de tabac. Il décide de demander l'autorisation de remplacer la manufacture par une régie nationale. L'Assemblée Nationale et le contrôleur des finances s'y opposent, prétextant la disparition du monopole d'État. Les bâtiments de la Manu sont vendus par lot. Il ne manque pas d'acquéreurs. Une production très réduite de tabac, à caractère privé, se poursuit dans l'enceinte de la Manu. Morlaix compte onze ateliers privés de fabrication de tabac à consommer. La Manufacture d'État ne rouvrira ses portes que sous l'Empire en 1811. En attendant, la création de pétits ateliers ouverts par des familles de négociants ne permet pas de refournir du travail à l'ensemble des anciens manufacturiers. L'accroissement de la misère provoque la colère du petit peuple et, le 6 mai 1791, une émeute éclate. Le Denmat de Kervern fait appel à la Garde Nationale, qui a auparavant fusionné avec le petit groupe des « jeunes patriotes », et les principaux meneurs de l'émeute sont enfermés au château du Taureau.

La proclamation de la nouvelle Constitution a lieu le 9 octobre 1791. Elle prévoit le maintien du suffrage censitaire et organise la prise de pouvoir politique et administrative de la bourgeoisie. Le 10 octobre 1791, la Garde Nationale morlaisienne doit intervenir pour mater une nouvelle émeute des anciens ouvriers de la manufacture, qui essaient de prendre d'assaut le bâtiment du District.

Le renchérissement des grains est une des causes de ces émeutes. Le 28 novembre 1791, la municipalité interdit tout embarquement de vivres. Et le 8 décembre, elle avertit le Directoire du Finistère de l'existence d'un trafic clandestin des grains ayant pour but de créer une disette des produits de première nécessité pouvant amener de nouveaux troubles. Le Département ne peut agir à cause de la liberté du commerce du grain. Morlaix est pourtant au bord de la pénurie et la pauvreté atteint le seuil critique.

Un rapport transmis par Jean Diot le 7 mai 1792 fait état, sur une population de 10 029 habitants, de 4607 d'indigents ayant besoin d'assistance (près de la moitié de la population!), de 1416 enfants de pauvres, de 579 vieillards ou infirmes hors d'état de travailler, de 500 pauvres malades et de 200 mendiants ou vagabonds. Jean Diot ajoute dans son document quelques propositions: « Il y aurait moyen d'établir à Morlaix diverses maisons de travail productives où l'on pourrait recueillir nombre de pauvres ouvriers tels que les tisserands, les fileuses. L'atelier de travail de l'hôpital de charité (créé en 1790) pourrait employer un plus grand nombre de pauvres s'il y avait des fonds pour acheter des matières premières. La demoiselle Kerallo emploie dans un atelier de charité pour une filature environ trente pauvres femmes et filles. Il faudrait à Morlaix une avance d'environ 50000 livres avec lesquelles on occuperait au travail les gens pauvres et oisifs dont la ville fourmille ». Le maire Jean Diot, après avoir annoncé à la Supérieure des Ursulines qu'elle ne peut enseigner à des filles de moins de quatorze ans, puisqu'elle n'a pas prêté serment, démissionne, fragilisé par sa tentative de dissolution de la très jacobine et anti-cléricale « Société des amis de la Constitution ».

Morlaix gérée par les « démocrates » ou républicains avancés.

Jean-Marie Baudier, chirurgien de profession et nouveau maire succédant à Jean Diot, applique les décisions nationales de suppression des congrégations à partir d'août 1792. En août toujours, avec des centaines de patriotes morlaisiens, il vient mater une révolte à Scrignac. En septembre 1792, une liste des suspects à interpeller est établi par François Andrieux, l'ancien chef des « jeunes patriotes » de 1789 et le nouveau Procureur de la commune. 49 femmes et 26 hommes dont Mathieu Beaumont (juge, banquier, et négociant, traitant avec les nobles émigrés, le père de Charles Beaumont, futur maire de la ville sous l'empire et la restauration, à qui l'on doit les travaux qui donnèrent naissance au Cours Beaumont, sur la rive Trégor du Port) Joseph Moreau (le père du général Moreau, notaire travaillant pour des nobles émigrés), sont arrêtés avec l'accord du conseil municipal, taxés d'incivisme et d'intelligence avec les Émigrés contre-révolutionnaires. Les femmes sont enfermées au Calvaire et les hommes dans une maison située quai de Léon. Cette rafle fait peur aux notables et personne n'ose s'insurger contre elle publiquement, craignant de connaître le même sort. Le 18 septembre 1792, la municipalité ferme la Chambre de Littérature et de Politique.

Le 21 septembre 1792 se tient la première séance de Convention Nationale proclamant l'abolition de la royauté et l'établissement de la République.

« Après ce bouleversement, écrit Bruno Baron, les bourgeois morlaisiens adhèrent aux doctrines révolutionnaires, ou demeurent monarchiens ou constitutionnels comme Pierre-Louis Mazurie de Pennanech (ex-député de Morlaix aux Etats Généraux en mai 1789) qui va, bien malgré lui, être propulsé sur le devant de la scène politique morlaisienne. En effet, le 2 octobre au soir, deux gendarmes de la Garde Nationale se rendent à son domicile et l'arrêtent pour avoir tenu une assemblée de citoyens actifs dans la cour du couvent de Saint-Dominique afin de rédiger une pétition demandant la liberté des personnes détenues depuis le 12 septembre, ou, en cas de culpabilité, leur transfert devant une autorité compétente. Pierre-Louis Mazurie de Pennanech est enfermé au château du Taureau. Le maire, François Andrieux, accablent l'ex-député dans une lettre envoyée au Directoire.

Le 24 octobre 1792, le conseil municipal annonce aux religieuses du Carmel, du Calvaire et des Ursulines qu'elles doivent quitter leurs bâtiments respectifs pour le 29 du mois. Le Carmel est transformé en prison et les Ursulines deviennent « l'hôpital militaire du Bel-Air ».

 

Le retour aux affaires d'une équipe municipale modérée, confrontée à la disette, à la guerre avec l'Angleterre et à la révolte paysanne dans le Léon.

Le Directoire du Finistère décide de gracier les détenus maintenus pour cause d'incivisme et de parenté avec les Emigrés. Jean-Marie Baudier n'est pas réélu comme maire aux élections municipales du 10 décembre 1792. C'est François Postic qui occupera désormais la fonction et tous les anciens membres du Conseil Municipal démocrate et révolutionnaire de Morlaix sont remplacés: on voit ainsi revenir des notables arrêtés 3 mois plus tôt, le 12 septembre, comme Jean Le Noan ou Joseph Moreau. François Andrieux, le procureur, est lui aussi évincé.

La nouvelle municipalité doit gérer à nouveau le grave problème des subsistances. Le 16 janvier, on apprend que le grenier public abritant des réserves de grains est vide. La famine menace la ville. Heureusement, les communes voisines de Guimaëc, Plouegat-Guerrand, Lanmeur, Plougasnou, Plouézoch, Garlan, Plouigneau, Taulé, Henvic, Carantec, Pleyber-Christ, Saint-Thégonnec, Plounéour Ménez (...etc.) décident d'approvisionner Morlaix.

Le 21 janvier 1793, Louis XIV est guillotiné. Les puissances européennes se dressent contre la France. Le ministère de la marine ordonne aux autorités de la région de Morlaix de « mettre embargo sur tous les navires anglais, prussiens, autrichiens et russes » et d' »interdire la sortie des ports de la République par tous les moyens » à ces navires. Le 7 février, le District demande au maire de prendre des mesures exceptionnelles pour protéger la baie par peur d'une attaque anglaise. Le mort est désormais presque interdit à la circulation, ce qui supprime la première ressource de Morlaix. Le 26 février arrive un deuxième ordre d'embargo touchant les navires espagnols et ceux des villes hanséatiques. Cela signifie la destruction du trafic international et la chute libre de l'économie locale.

Le 2 mars 1793, le maire lance un nouvel appel pour contrer la disette.

Le 14 mars, 20 volontaires morlaisiens partent rejoindre les troupes françaises. Dans la journée du 16, trois vaisseaux anglais tentent de s'emparer du château du Taureau mais un corsaire les met en fuite.

Le 19 mars, les canonniers de la Garde Nationale se rendent à Saint-Pol-de-Léon pour lutter contre une violente émeute paysanne où plusieurs personnes perdent la vie. Saint-Pol de Léon est assiégée par des paysans de Plouescat, Plougoulm, Cléder, Sibiril, Plouvorn, Saint-Vougay. Une colonne républicaine réussit à les repousser. Mais les insurgés tentent de s'emparer de Lesneven. Le général Canclaux les y attend. Les insurgés veulent couper les communications des républicains croyant Canclaux à Ploudalmézeau et détruisent le pont de Kerguidu. Les 400 hommes de la garnison de Saint-Pol de Léon comprenant des volontaires du Calvados et des 60 gardes nationaux de Morlaix marchent sur Kerguidu pour réparer le pont. Le 24 mars au matin, ils subissent et repoussent des attaques de plusieurs milliers paysans insurgés (3000?) à Plougoulm sur les collines auprès de la vallée du Guillec. Canclaux, avec entre 300 et 1000 hommes, vient à leur secours. La bataille, faite d'escarmouches, dure jusqu'en fin d'après-midi. Les insurgés perdirent entre 120 et 250 hommes à cette bataille de Kerguidu, en Plougoulm, tandis que les forces républicaines, en raison sans doute de la faiblesse de l'armement des rebelles, n'eurent pas de pertes. Les communes rebelles furent désarmés, mises à l'amende, et l'insurrection dans le Léon prit fin après cette bataille de Kerguidu qui annonce les guerres de la Chouannerie.

Pour maintenir l'ordre au sein du pays, on met en place des « comités de surveillance révolutionnaires » et une loi du 25 mars 1793 crée le « comité de sûreté générale » composé de 25 membres, dont Robespierre et Danton.

Sur le plan local, la nourriture continue à manquer. La ville fait face à une augmentation du nombre de malades, doit fournir la subsistance à de nouvelles forces militaires et subvenir aux besoins des femmes et enfants de ceux qui se sont engagés dans les armées républicaines. Pendant les mois de mai et juin 1793, la vie municipale s'organise autour de l'absence de vivres et de la participation aux conflits. Morlaix envoie des munitions et 25 hommes pour défendre Rennes contre les forces de la chouannerie.

Le 20 juillet, on organise une souscription pour acheter une partie de la cargaison d'un navire chargé de grains qui doit arriver au port et le 10 août, le conseil municipal veille au bon déroulement de la première « Fête de l'Unité et de l'Indivisibilité de la République ».

La loi sur les suspects, l'affrontement Montagne-Gironde et le début de la terreur

Le Procureur de la commune, Claude Guillaume-Durivage avertit les citoyens le 15 septembre 1793 que toutes les armoiries qui se trouvent sur les maisons doivent être détruites.

La Convention, écrit Bruno Baron, « promulgue la loi dite « des suspects » pour se protéger des sympathisants de l'Ancien Régime. De ce jour, les comités de surveillance révolutionnaires obtiennent « le pouvoir de faire arrêter, même sur simple dénonciation anonyme, tout citoyen qui ne pouvait présenter un certificat de civisme ou que la rumeur qualifiait de suspect ». Sont classés dans dans cette catégorie: « les partisans de la tyrannie et du fédéralisme, les ennemis de la liberté, les parents d'émigrés, les émigrés rentrés en France et toute personne à qui le certificat de civisme avait été refusé ».

L'installation de l'ordre nouveau et la laïcisation de la société prennent forme aussi dans les symboles: le 31 juillet 1793, la mairie de Morlaix récupère les registres des églises contenant mariages, naissances, décès. Les noms de rues et de places qui rappellent la religion ou l'Ancien Régime sont modifiés: la rue des Nobles (haut de l'actuelle place Allende, aujourd'hui rue du Mur) est rebaptisée « rue de l'Egalité », la venelle aux prêtres « rue de la rampe », la section Saint-Mathieu devient « section des Halles », la section Saint-Martin, « section de la Roche », la section Saint Melaine, « section de la Maison Commune ».

Face à toutes ces nouveautés, et en particulier face à la domination tatillonne de l'administration et des villes, à la misère qui s'installe et aux mesures prises contre les prêtres réfractaires qui vident les paroisses de leurs recteurs, les paysans du Léon prennent les armes, menés par d'anciens nobles. Alertée, l'administration du district garnit les abords de la ville de canons et envoie une délégation aux communes rebelles. Finalement, la Garde Nationale marche le 7 octobre sur la rébellion, dont les acteurs se dispersent sans combattre.

A la convention, les relations entre Girondins et Montagnards sont au conflit ouvert. Le Directoire du Finistère soutient le camp des Girondins, voyant d'un mauvais œil les interventions de plus en plus fréquentes des sans-culottes à la Convention. Dès septembre 1792, le Directoire arrête le représentant en mission de la montagne, Royou, dit « Guermeur », un ami de Marat. Celui-ci est enfermé au château du Taureau, mais sous pression des Montagnards, la Convention ne tarde pas à l'en faire sortir. La Montagne se souviendra de cette attitude des représentants du Finistère, qui le 15 décembre 1792 attaquent directement les chefs de la Montagne : «... Marat, Robespierre, Danton et leurs collègues... Ces hommes ont le titre de vos collègues, mais ils sont indignes de l'être. Vous n'avez rien de commun avec ces scélérats... Chassez-les donc. Éloignez-les au plus tôt, repoussez-les lors des délibérations... ». Le Finistère propose à la Convention une garde bretonne pour la « protéger » des sans-culottes des faubourgs : des centaines de « fédérés » brestois arrivent ainsi à Paris en janvier 1793.

Le 21 janvier 1793, la décapitation de Louis XVI change le rapport de force : 3 députés du Finistère sur 9 seulement ont voté la mort de Louis XVI (Gomaire, député de la convention et vicaire d'Expilly qui a pris sa place à l'Assemblée, vote le bannissement), les Girondins ont été mis en minorité. Le déclenchement de l'insurrection de Vendée en mars 1793 pousse à la radicalisation, dénonce comme traîtres à la Révolution en danger les tièdes et les modérés...

Jeanne L'herron raconte cet épisode tragique de la révolution dans notre département : «  L'élimination des Girondins de l'Assemblée et l'arrestation de 27 d'entre eux le 2 juin 1793 amènent les représentants du Finistère à se révolter ouvertement. A l'initiative du Finistère, les représentants des cinq départements bretons réunis à Rennes décident de fédérer autour d'eux treize autres départements de l'Ouest «afin de former une représentation nationale provisoire si la dissolution de la Convention était rendue inévitable ». Le pas est franchi. La guerre est ouverte. Un comité central est formé qui a pour but de lever des troupes contre la « répression des anarchistes »... Les fédérés des départements de l'Ouest doivent rejoindre la troupe des fédérés de Caen afin de marcher sur la capitale « non pour combattre les Parisiens mais les délivrer de l'oppression de leurs tyrans ». En fait, la la grande aventure des fédérés se termine à Pacy-sur-Eure, que l'on peut à peine qualifier de bataille, où les Bretons se laissent surprendre par les maigres troupes de la Convention le 13 juillet 1793. La répression va suivre et s'exercer d'une manière impitoyable contre les administrateurs du Finistère soupçonnés d'avoir été le moteur du fédéralisme ».

A la Convention, les montagnards décident de transférer de Quimper à Landerneau le chef lieu de département et le 19 juillet, 18 administrateurs finistériens sont décrétés avoir «tenté d'usurper l'autorité du souverain en se rendant coupables d'entreprises contre-révolutionnaires ». L'évêque constitutionnel et ex-député Expilly est du nombre.    

Le 12 octobre 1793, Alexandre Expilly est arrêté avec Yves-Joseph Denmat de Kervern, notable morlaisien. Ils sont enfermés à Saint-Pol-de-Léon. Une autre série d'arrestations est déclenchée le 17 brumaire an II (7 novembre 1793) et frappe plusieurs notabilités morlaisiennes, dont Pierre-Louis Mazurie de Penannech, le député des États Généraux, et François Barazer-Lannurien, le procureur de la commune. Jean-Marie Beaumont, à qui l'on reproche d'avoir protégé des prêtres réfractaires et des nobles, est lui aussi arrêté.

Les Montagnards qui composent le Comité de Surveillance, épurent la ville en se servant de la « loi des suspects ». Ces arrestations ébranlent Morlaix mais la municipalité, extrêmement prudente et apeurée sans doute, n'y fait aucune allusion lors de ses délibérations.

Le 7 novembre 1793, un décret substitue à la religion catholique un culte civique qui devient le 10 novembre le « Culte de la Raison ». La collégiale de Notre-Dame du Mur est transformée en temple laïque, puis deviendra « Temple des Lois et de la Raison » le 23 février 1794 (l'église, vendue ensuite comme bien national, sera amputée d'une partie de ses bâtiments et son clocher, encore plus haut que celui du Kreisker à Saint-Pol de Léon, s'écroulera le 28 mars 1806, fragilisé par ces transformations...).

Bruno Baron souligne que « le plus grand centre d'intérêt demeure le problème économique... Le Conseil Général de la commune fixe le salaire d'une journée de travail pour un ouvrier et le prix maximal pour la mouture de grain ». On commence à abandonner les sacro-saints principes du libéralisme économique. Morlaix donne donner des chevaux pour l'armée, les contributions pèsent lourds sur les habitants en période de crise et la ville, suite à une pétition, décide d'en prendre une partie à sa charge. La municipalité s'intéresse de plus à la question sociale. Elle a désormais la charge de l'hôpital, même si la gestion est toujours assurée par d'anciennes religieuses, les Filles de Saint-Thomas. Jeanne L'herron rappelle dans son livre consacré à Alexandre d'Expilly que le nouvel hôpital de Morlaix, édifié en 1737 à l'emplacement actuel de l'hôpital (partie basse), était présidé par l'évêque de Tréguier et sa bonne marche était assurée par des religieuses, les Dames de St Thomas de Villeneuve. L'hôpital n'était pas seulement un lieu de soins : on y trouve côte à côte « des vagabonds, des mendiants, des filles perdues, des enfants trouvés et enfin des malades... (Henri Stofft et Jean Segalen, Bouëtard, médecin, philosophe, franc-maçon, et jacobin) ». Sous l'ancien régime, l'hôpital reçoit des taxes des navires qui mouillent à Morlaix et fournit en échange un jeune mousse pour dix hommes d'équipage. En 1793, ajoute Bruno Baron, « les conseillers municipaux et notables de Morlaix décident de placer à la tête de l'hôpital six citoyens choisis sur une liste établie par la Société populaire, organisation regroupant des personnes qui se disent favorables au régime, espérant ainsi jouir d'une certaine tranquillité. Elle compte environ 200 membres, parmi lesquels on retrouve, sous la présidence d'Armand Dubernad, Jean-Baptiste Beau, Joseph Boutet, Jean-Jacques Bouetard de la Touche, Jean-Marie Baudier, le secrétariat étant assuré par Pierre Diot.

Mais, bientôt, plusieurs membres de cette Société Populaire sont arrêtés, et le maire aussi, François Postic,remplacé par Michel Gilbert. Michel Gilbert est tailleur de pierre, sa nomination correspond aussi à une évolution sociologique de la représentation communale. « Pour la première fois, les rênes de la ville échappent à la haute bourgeoisie », constate Bruno Baron. Sur l'équipe municipale resserrée de 13 membres, on trouve un cordonnier, un ferblantier, un perruquier, un taillandier et plusieurs négociants.

En janvier 1794, on saisit tous les objets de luxe des couvents et des églises et chapelles. L'argenterie est déposée à la maison commune et brisée par des orfèvres afin de mettre ce trésor à disposition de la République. Les biens des prêtres déportés sont également saisis. En février, le maire demande à expulser les sœurs responsables de la maison de charité et que l'on confie ce service à l'hôpital militaire situé dans l'ancien couvent des Ursulines.

La politique de déchristianisation est violente. Voilà ce qu'on peut lire sur le site infoBretagne.com au sujet de la terreur et de la politique anti-religieuse à Morlaix :

« Le 1er Nivôse an II (21 Décembre 1793), les cloches sont descendues de leurs tours et expédiées à Brest pour être fondues. Le 25 (14 Janvier 1794), ordre est donné de détruire les signes de féodalité et de royauté qui se trouvent dans les églises, et de faire disparaître de l’extérieur toutes les statues qui y sont placées. En Janvier et Février 1794, on enlève les grillages des églises supprimées, les croix et les images des Saints, et on interdit au curé constitutionnel de se livrer à quelque manifestation ostensible du culte. Le 14 Germinal (3 Avril), on interdit les sonneries de l'Angeluset de l'Agonie. Le 10 Floréal (29 Avril), le citoyen Derrien est convié à déguerpir de l’église de Saint-Martin, où il avait cherché asile, cette église devant servir désormais d’hôpital militaire. Le 16, on expédie à la Monnaiel’argenterie des églises de Morlaix.« A la date du 9 Thermidor (26 Juillet 1794), écrit M. Le Guennec, toutes les églises de Morlaix étaient désaffectées, sauf peut-être Saint-Mathieu, dernier abri du citoyen Derrien. Les Jacobins et les Capucins étaient transformés en casernes ; Saint-Melaine et le Calvaire en magasins, Saint-Martin et les Ursulines en hôpitaux, les Carmélites en prison ; le Mur, après avoir servi de Temple de la Raison, puis de Temple de l'Etre suprême, était abandonné et dans le plus grand délabrement. Partout, on avait décapité ou renversé les statues, objets de la vénération de nos ancêtres, brisé à coups de marteaux et de pierres les brillantes verrières armoriées, fouillé les tombeaux et troublé la cendre des morts pour arracher aux châsses leur enveloppe de plomb.Les tours, veuves de leurs cloches, demeuraient muettes. Plus d’enterrements religieux, de sermons, de processions ; à peine une courte messe basse hâtivement récitée, dans un coin d’église dévastée, par un prêtre jureur, et troublée souvent par de grossières incartades comme celle de cet officier qui monta certain jour dans la chaire du Mur pour entonner devant la foule indignée une chanson révoltante.Cependant, de vaillants confesseurs de la foi, bravant la prison et la mort, étaient demeurés cachés à Morlaix, et à travers mille périls, continuaient à exercer le ministère sacré, célébrant la messe dans les greniers, bénissant les mariages, baptisant les enfants, administrant les mourants. Dans la rue des Bouchers, paraît-il, la messe était dite régulièrement chaque dimanche, en une salle à la porte de laquelle veillait une bande résolue de solides bouchers, leur redoutable couteau à la ceinture. Les espions du District et de la municipalité les tenaient bien au courant, mais ceux-ci, malgré les arrêtés sanguinaires des représentants du peuple, répugnaient à pourchasser les prêtres, et ne s’y décidaient qu’à leur corps défendant. Un seul des ecclésiastiques cachés fut arrêté, c’était un capucin, le P. Joseph de Roscoff, que le tribunal révolutionnaire de Brest envoya à l’échafaud.Note : L’abbé Augustin Clec'h, prêtre de Plestin-les-Grèves, fut arrêté à Morlaix le 20 Juin 1794, et guillotiné à Brest le 1er Juillet suivant, avec Anne Le Prince et Anastasie Le Blanc, ses receleuses.

Le P. Noirot, ancien procureur des Jacobins, fut plus heureux. Il se trouvait chez une vieille dame, lorsque des officiers municipaux se présentèrent pour effectuer dans la maison une visite domiciliaire. Ils, allaient pénétrer dans la chambre où étaient le P. Noirot et la dame lorsque celle-ci eut une inspiration subite. Elle fit asseoir le moine, petit et maigre, sur un fauteuil, se plaça elle-même sur ses genoux, jeta autour d’eux un ample manteau, et reçut tranquillement les commissaires en s’excusant de ne pouvoir quitter son fauteuil à cause de son état de santé. Sans concevoir aucun soupçon, ceux-ci fouillèrent les appartements, puis se retirèrent bredouille »(Le Guennec).

Dans un hiver 1794 où la disette menace, Michel Gilbert se plie à toutes les mesures gouvernementales et dénonce des religieuses ayant refusé de prêter serment au Comité de Surveillance Révolutionnaire. Bruno Baron raconte que « le 29 ventôse, un groupe de citoyennes se rend au siège du district pour insulter ses membres. L'identité de ces femmes est bien entendu communiquée immédiatement au maire pour qu'il prenne des sanctions ». Le maire entend même faire un inventaire des biens à saisir appartenant à des émigrés de la ville mais son conseil municipal refuse, en précisant que seul le Directoire du District a la possibilité de remplir cette tâche.

Le 5 avril 1794 (29 germinal), Danton est conduit à la guillotine. Robespierre est pour quelques semaines le seul maître à bord. En avril toujours, le « procès » des dix-huit anciens administrateurs du Finistère a lieu à Brest, conduit par le Tribunal Révolutionnaire. Jeanne L'herron raconte que « le 19 mai 1794 (30 floréal), toute la garnison de Brest est sous les armes. Dès 6 heures du matin, 4000 hommes de troupe sont échelonnés le long des rues que les accusés doivent se rendre au Château à l'ancienne chapelle de la Marine devenue « temple de la Concorde », et sur la façade de laquelle on peut lire : « Justice du peuple ». 800 hommes sont chargés de l'escorte et de la surveillance des accusés le long du trajet ». Deux jours plus tard, le verdict tombe : les accusés, dont Alexandre Expilly, l'évêque bleu, amateur de Voltaire et de progrès social, sont condamnés à mort, accusés d' « être auteurs ou complices d'une conspiration contre la liberté du peuple français tendant à rompre l'unité et l'indivisibilité de la République ». Cheveux coupés, mains liés derrière le dos, ils sont envoyés en charrette à l'échafaud comme tant d'autres avant eux, lequel se situe sur la place du château rebaptisée « place du triomphe du peuple ». Autre histoire tragique typique de la Terreur, le père de Victor Moreauest lui aussi décapité à Brest à la même période, accusé de faire affaire avec les émigrés en tant qu'homme de loi, alors que son fils, général de l'armée du Nord, aligne les victoires en Hollande. Au printemps et à l'été 1794, bien d'autres morlaisiens ont été guillotinés : des habitants qui cachaient des objets du culte chez eux ou qui donnaient refuge à des prêtres réfractaires notamment.

La fin de la Montagne et de la Terreur: la situation sociale et économique à Morlaix reste difficile.

Robespierre est guillotiné le 10 Thermidor an II (28 juillet 1794). Dans le Finistère, le tribunal révolutionnaire cesse de fonctionner le 11 août 1794. Les portes des prisons s'ouvrent à des prisonniers politiques : Pierre-Louis Mazurie de Penannech, Jean-François Barazer-Lannurien, Mathieu Beaumont, Pierre Barrere et autres notables morlaisiens qui se retrouvent libres avec tous leurs droits de citoyens après un an d'incarcération.

La situation alimentaire dans la ville est toujours critique. Le conseil général de la commune, après requête auprès du Département, obtient 1580 quintaux de blé mais on s'aperçoit que c'est un vieux blé risquant de provoquer des maladies. Qu'importe, nécessité faisant loi, on le déclare apte à la consommation...

Cambry, qui n'est pas forcément un observateur impartial note dans son recueil d'observations « Voyage dans le Finistère » : « Les négociants persécutés par le régime de la Terreur, ruinés par les réquisitions, arrêtés par l'incertitude du moment, n'osent plus rien entreprendre, ils attendent des lois stables et des bases inébranlables sur lesquelles ils puissent bâtir. »Il ajoute : « Les mœurs des Morlaisiens sont doux ils ont eu en général moins de vivacité d'esprit que de conduite et de raison pendant les accès les plus brûlants de la fièvre anarchique. La société populaire n'a pas porté les premiers coups, elle agissait avec circonspection dans les moments d'incertitude. Aucune atrocité n'a souillé cette commune, elle n'a pas versé le sang humain ».

En octobre 1794, le conseil municipal du maire Michel Gilbert, qui reste en poste un certain temps malgré sa fidélité vis à vis de la politique montagnarde, établit des règles de distribution du blé : le blé ne sera remis que sur présentation de billets de subsistance. La force armée assurera la protection des grains pour éviter les désordres créés par chaque nouvel arrivage. C'est dire si le nombre d'indigents et d'affamés à Morlaix est nombreux... Le 14 novembre 1794, le maire demande à la Garde Nationale de distribuer la viande et de la surveiller sous la halle durant la nuit. De nombreuses plaintes, déposées au bureau municipal, prouvent qu'à cette époque, le marché noir se porte bien.

Le 1er Frumaire an III (décembre 1794), Michel Gilbert démissionne, sentant sans doute qu'il n'est plus en odeur de sainteté depuis la chute de Robespierre et il est remplacé comme maire par Jean Diotqui retrouve son ancien siège. La ville est entièrement menacée par la famine. Bruno Baron souligne : « Jean Diot essaie de trouver des solutions originales. Il écrit tout d'abord directement à la Convention Nationale pour lui demander d'intervenir immédiatement. Mais celle-ci est impuissante. Le 24 nivôse an III, le maire sollicite pour les ouvriers du tabac une augmentation égale à la moitié de leur salaire, espérant ainsi relever le pouvoir d'achat de la population. Puis la municipalité met en place un bureau pour la vérification des assignats, permettant de lutter contre la mise en circulation des faux documents ».

Jean Diot publie le 24 février 1795 un arrêté ordonnant « la prompte mise en liberté de toutes les personnes arrêtées et détenues comme suspectes par mesure de sûreté générale ». Mais il restait fort peu de prisonniers. Tout le monde ne bénéficie pas de la même indulgence. Les membres actifs du Comité de Surveillance Révolutionnaire de l'an II réclament le 28 avril 1795 un passeport leur permettant de quitter l'arrondissement, craignant des représailles. Les passeports sont refusés. « Le 4 mai 1795, Jean Diot avertit la Convention que l'arbre de la liberté a été frappé de plusieurs coups de sabre, qu'il soupçonne « des partisans du système de sang de l'infâme Robespierre », qu'il a procédé à l'arrestation des membres de l'ex-comité révolutionnaire » (Bruno Baron, p.73). Épuisé par l'exercice de ses fonctions, Jean Diot réclame que le conseil municipal soit remplacé car, dit-il, « nous avons beaucoup de travail et nous ne pouvons plus nous occuper de nos propres affaires … Nous ne pouvons plus continuer nos fonctions, nous sommes épuisés ».

Le 20 mai 1795, le nouveau maire (nommé sur proposition de Jean Diot) de Morlaix est Théodore Gratien. A ses côtés, que des notables : la haute bourgeoisie reprend le pouvoir. Le 27 mai 1795, Le Bozec, agent national, informe Théodore Gratien que les mesures nécessaires contre les partisans de Robespierre n'ont pas été appliquées. Deux jours plus tard, le maire reçoit l'ordre du Directoire du District de désarmer les hommes « connus pour avoir participé aux horreurs commises sous la tyrannie qui a précédé le 9 Thermidor ». « Le conseil, note Bruno Baron, refuse d'agir tant qu'il ne possède pas des preuves écrites de la culpabilité de certains citoyens » (p.74).

La chute de Robespierre marqua un temps d’arrêt à la persécution religieuse, mais ce n'était que provisoire. Vers la fin d'Avril 1795, une chrétienne de Morlaix afferma l’église de Saint-Mathieu, et ne cacha pas son dessein d’y ouvrir le culte public par des prêtres insermentés. A la même époque, trois prêtres fidèles, Lannurien, Savidan et Sannier, se présentèrent à la mairie, et les deux derniers déclarèrent qu’ils exerçaient en ville les fonctions du culte privé. Mais un décret du 7 Vendémiaire an IV (28 Septembre 1795), demanda aux ecclésiastiques de reconnaître par serment la souveraineté de l’universalité des citoyens français, et de promettre soumission aux lois de la République. Refusant ce serment, les prêtres insermentés de Morlaix durent de nouveau se cacher, pour éviter la peine de la déportation, prévue par un décret du 4 Brumaire (26 Octobre). Fin octobre, suite à un arrêté des représentants du peuple, on communique à Théodore Gratien la liste des prêtres à interpeller : les abbés Forestier, Savidan, Mathezou, Le Corre et Penn. On ne trouve aucun de ces prêtres. L’abbé Derrien et ses vicaires Cotty et Frout firent seuls le serment exigé par la loi.

Le 4 octobre 1795 (12 Vendémiaire), un groupe de conjurés royalistes attaque la Convention, mais l'insurrection est matée le lendemain par Bonaparte, sous les ordres de Barras. Suite à cela, les représentants du peuple Jean Bon Saint-André, Guezno, Guermeur, déclarent le Finistère en état de siègent craignant une intrusion des royalistes : le débarquement de Quiberon est resté dans les mémoires. Un peu partout des groupes se forment pour parer au péril royaliste. Dans les rues de Morlaix, on placarde la nuit du 6 au 7 octobre une affiche disant :

« Les citoyens Moreau, Barrere, Briand, De Valencour, Duplessix-Pegasse, Penannec'h, Prigent, Robinet et l'abbé Rouchon préviennent tous les habitants de Morlaix qu'ils sont décidés à ne plus faire les aristocrates attendu les circonstances actuelles, et qu'ils jurent de ne plus paraître en public comme royalistes, qu'au contraire ils seront désormais des terroristes forcenés et qu'ils ne fréquenteront plus les Diot, Dubernad, Boutin, Gratien, Huon, Boucault, Homon Neveu, Hyenne, Duplessix-Roquelin, et par même le banquier de Charrette, ni aucun chouan prêtre ». Les auteurs de cette annonce accusent une série de notables d'être ou d'être devenus clairement contre-révolutionnaires. Il n'y aura pas de réponse à ce placard qui sent le désir de régler des comptes, d'ailleurs partagé des deux côtés.

Le 26 octobre 1795, la Convention Nationale se sépare et laisse place au gouvernement établi par la Constitution de l'an III : le Directoire. L'organisation du découpage administratif et des pouvoirs publics est revue. Morlaix n'a plus un maire mais un président d'administration municipale. Il s'agit du docteur Jean-Jacques Bouestard de la Touche.

Ses fonctions restent essentiellement d'approvisionner la troupe (le 14 janvier 1796, Morlaix doit lui fournir 100 bœufs), de la loger (à l'été 1796, 10 000 soldats stationnent sur la commune), d'organiser l'approvisionnement de la ville vaille que vaille. La répression contre les prêtres réfractaires se poursuit. On crée une école primaire publique à Morlaix. L'hospice civil, qui doit donner une partie de ses ressources aux militaires, se voit « contraint » de chasser les indigents n'étant pas originaires de Morlaix mais des communes rurales alentour.

Jean-Jacques Bouëstard de la Touche démissionne de ses fonctions le 1er février 1797, épuisé lui aussi par la difficulté de la tâche et retourne à ses fonctions premières : il vient d'être nommé médecin titulaire de l'hôpital militaire. Denis Duquesne le remplace pour son second mandat. Bruno Baron atteste que c'est un bon maire : « Lors de son premier passage à la tête de la ville, Denis Duquesne avait laissé l'image d'un homme dévoué à ses concitoyens. Son second mandat ne trahit pas cette réputation. Le Président-maire veille sur le commerce, cherche des solutions pour apporter de l'aide aux plus défavorisés et prend de nombreuses mesures sociales. Il décide par exemple, le 9 fructidor an V (26 août 1797), d'accorder le quart des recettes des spectacles se tenant sur la commune aux veuves des défenseurs de la patrie et à l'hospice civil ».

Au Conseil des Cinq Cent à Paris, les conservateurs reviennent en force : le Général Pichegru et le Marquis Barbe-Marbois demandent l'abolition des mesures prises contre les nobles émigrés et les prêtres réfractaires. Barras décide d'un coup d'Etat pour perpétuer l'esprit de la révolution et fait arrêter 77 députés de tendance royaliste le 4 septembre 1797 (coup d'Etat du 18 Fructidor an V).

Ces événements provoquent aussi des remous à Morlaix. Le 29 fructidor (15 septembre), jour de la loi excluant les ex-nobles de la fonction publique, les administrateurs de Morlaix écrivent « aux citoyens législateurs et aux citoyens directeurs » pour affirmer leur soutien et leur indignation. Le 17 septembre 1797, dans un climat de paranoïa, Jean-Marie Jézequel, Commissaire du pouvoir Exécutif demande aux habitants de dénoncer les étrangers et d'indiquer ceux que la population héberge.

Malgré tout, expose Bruno Baron, « sous l'impulsion de Denis Duquesne, Morlaix reprend vie. Le Président-maire redonne une vitalité aux foires et marchés. Le 11 brumaire an VI (1er novembre 1797), il informe les communes de Thégonnec, Pleyber, Plounéour-Ménez, Sizun, Guimiliau, Guiclan et Landivisiau que leurs habitants peuvent désormais revenir vendre leurs toiles tous les samedis dans les salles basses de la Maison Commune. Le 25 brumaire an VI (15 novembre 1797), le Président-Maire écrit au corps législatif pour lui demander de lever un impôt indirect au profit de la commune, finançant les grands travaux dont la ville a besoin. Il avance même l'idée d'une taxe sur les boissons rentrant dans le port ». Denis Duquesne est réélu Président-maire le 14 juin 1798 (26 prairial an VI).

Le 20 mars 1799, on inaugure le Temple de la loi. Cette manifestation draine beaucoup de monde et le public peut assister aux discours de Denis Duquesne et de Jean-Jacques Bouëstard de la Touche.

Duquesne tient un discours dans l'esprit du temps, c'est à dire hostile aux idées révolutionnaires avancées, voulant garder les acquis libéraux de 1789 dans l'ordre et le respect de la propriété : « La souveraineté nationale se perpétue dans une république quand on règle l'usage de la liberté sur le bonheur public, et que l'amour de l'égalité se referme dans des bornes que la nature et les lois ont posées. Elle se conserve encore lorsque chaque citoyen souscrit à ses devoirs au nom de la patrie. Elle s'anéantit, au contraire, non seulement quand on prend l'espoir d'égalité, mais encore quand on prend celui de l'égalité extrême et que chacun veut être l'égal de celui qu'il a choisi pour exercer le pouvoir ».

Le discours de Bouëstard de la Touche est bien plus révolutionnaire et « robespierriste » dans l'esprit : « Citoyens, la fête que nous célébrons aujourd'hui suffira pour m'autoriser à vous dire que cette enceinte est auguste, qu'elle l'est par son nom seul. C'est le temple de la loi, qui doit avoir sa religion et son culte, car la loi, source de toutes les vertus sociales, émane de l’Être suprême. Le premier, il dicta ces lois éternelles, ces principes immuables par lesquels se meut et se conserve ce vaste univers, toujours puissant et toujours revivifié. O toi, qui sous les auspices de ce moteur universel fait constamment triompher nos défenseurs de ces hordes d'esclaves qu'arment contre toi les rois impies... ».

 

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