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3 mai 2020 7 03 /05 /mai /2020 05:29

 

Jean-François Bolzinger est directeur de la revue Progressistes

 

Le XXIe siècle connait une crise planétaire majeure avec la pandémie du COVID 19. Adepte de la stratégie du choc, le néolibéralisme utilise chaque crise pour tenter d’élargir son champ d’exploitation et de domination.

 

Légalisation de l’exceptionnel

Lors de chaque sortie de crise, il cherche à transformer les décisions exceptionnelles ou temporaires en mesures ordinaires et permanentes. Le 11 septembre 2001 ainsi que les attentats de ces dernières années lui ont servi à généraliser les aspects antiterroristes dans sa politique, à militariser la police, à réduire les libertés individuelles et réprimer des manifestations hostiles. La crise financière et économique de 2008 lui a servi à pousser plus avant la domination de la finance et le financement, par les peuples et les collectivités publiques, du développement des marchés financiers et de l’enrichissement des 1 % qui constituent les classes dominantes aujourd’hui.

La pandémie du COVID 19 est un drame planétaire. En Occident, des systèmes de santé performants ont été détruits pour faire la part belle à la gestion privée. Ceci a créé une situation d’impréparation gigantesque à une pandémie largement annoncée. Les propos de Bill Gates lors de sa conférence Ted en 2015 sur les risques majeurs de pandémie et sur le niveau d’impréparation pour y faire face sont rétrospectivement vertigineux par leur précision.

Contrairement aux chocs et crises précédentes, cette crise sanitaire et économique arrive à un moment où les contestations et les alertes se sont multipliées sur la planète. Sur tous les continents, des populations souvent les plus jeunes rejettent les inégalités, l’autoritarisme et la corruption. Du Chili au Liban, de l’Algérie aux États-Unis, de l’Australie à la France… Partout le néolibéralisme est acculé sur les questions sociales et écologiques, climatiques, féministes, démocratiques…

Les cultures, les situations environnementales, les rapports de force politiques, économiques et sociaux, partout différents, vont peser lourd dans la suite.

 

Etatisme autoritaire de marché

La spécificité de la France tient au fait que contrairement à la plupart des pays, les luttes ont dépassé la société civile et ont mobilisé le monde du travail. Depuis 2016, les différentes composantes du mouvement social se relaient, se conjuguent sur le terrain et sur le net. Loi El Khomri (en fait déjà une loi Macron), deuxième loi travail, mouvement des cheminots en 2018 suivi du mouvement des gilets jaunes puis du mouvement syndical sur les retraites… Ces mobilisations peuvent être considérées comme des éléments d’un processus révolutionnaire.

La présidence d’Emmanuel Macron incarne parfaitement l’étatisme autoritaire de marché, forme de pouvoir que s’est donné le néolibéralisme qui ne fait plus cas de la démocratie ni de l’État de droit. Parlement, corps intermédiaires, justice n’ont plus droit de cité ; une bonne illustration en est aussi la réforme territoriale actuelle et le rôle des préfets. Les forces de l’ordre- armée, police- et la communication sont les seuls outils du pouvoir central tout entier au service de la classe dominante. L’exemple des Etats-Unis est encore plus frappant. Peu importe la vérité des faits et des actes de Trump, seul prévaut le rapport de force politique qui sert ceux qui pilotent les marchés financiers.

 

Société civile et monde du travail

Le mouvement social en France a montré des atouts et certaines limites encore à lever. Le mouvement des gilets jaunes, par manque de conscience politique sur la réalité du néolibéralisme, s’est certes soldé par des primes et des aides fiscales ne transformant pas fondamentalement le système salarial et social. Ceci-dit, la nouveauté des formes d’action et de vie démocratique, l’utilisation du numérique, le renouvellement permanent des porte-parole, l’ancrage territorial… ont émergé des profondeurs du pays autour d’un contenu d’exigence de hausse du pouvoir d’achat, de lutte contre la désertification rurale, de nécessité de service public de proximité, de refus des inégalités, d’un désir de mieux vivre et d’être respecté.

Les mouvements syndicaux dans la santé, chez les cheminots et pour les retraites ont été soutenu par les deux tiers de la population. Là encore la détermination et l’innovation dans les formes d’action et la bataille d’idées ont marqué les esprits : nouveauté des formes de grève, progrès dans l’appréhension du numérique pour impliquer l’opinion publique, recherche d’initiatives efficaces et symboliques de la réalité de travail : dépôt de blouses blanche chez les soignants, de codes du travail chez les inspecteurs du travail, de robes d’avocats, démissions administratives de centaines de médecins hospitaliers…

Un obstacle à lever est la mobilisation dans le secteur privé au-delà des cercles syndiqués. Au chantage à l’emploi s’ajoute la question de l’impact de la grève, c’est-à-dire du non-travail pour une majorité de salariés fonctionnant aux objectifs plus qu’au temps décompté. Le caractère de masse nécessaire pour des luttes efficaces suppose un niveau de bataille d’idées beaucoup plus conséquent. Ceci renvoie à l’absence actuel de débat, d’intervention, d’activité politique dans le travail et l’entreprise.

La politique ne peut être réduite à la gestion du secteur public (20 % de la population active) et à un discours macro-économique extérieur sur les entreprises privées, laissant ces dernières sous l’entier contrôle du patronat. L’intérêt général les concerne pourtant totalement. Le développement de l’intervention dans le secteur privé s’avère décisive.

 

S’attaquer au mode de gestion néolibéral

Le « Wall Street Management » est le support de fonctionnement des entreprises, porté par le néolibéralisme. Issu de la logique privée, il s’est diffusé ensuite dans le secteur public et la gestion de toute la société. Cherchant à tayloriser la part intellectuelle du travail, il s’appuie sur la fixation d’objectifs individuels quantitatifs et de court-terme liés au seul résultat financier, faisant fi du professionnalisme, du travail bien fait.

Ce Wall Street Management englobe les organisations du travail à flux tendu, les stocks zéro, la sous-traitance en cascade, le remplacement de la prévention des risques par la gestion des risques au nom de l’optimisation financière. Il est l’outil de la politique de baisse forcenée du prix du travail. Ce mode d’organisation des entreprises et de la société, conduit à des drames humains considérables tels les suicides au travail, à des accidents graves tel AZF, à des désastres écologiques et des gâchis économiques.

Ayant développé ce mode de gestion dans toutes les sphères de la société et notamment dans le secteur de la santé, le néolibéralisme est rattrapé par la pandémie actuelle qui dévoile son caractère nocif de la manière la plus dramatique. En quelques années le néolibéralisme a mis à mal les systèmes de santé de nombre de pays. En France, Il a détruit 100 000 lits en 20 ans, orchestré le manque de moyens humains et matériels (masques, tests, respirateurs…), provoqué l’arrêt des recherches sur les vaccins, cassé les chaînes de production de médicaments, amenant une perte de souveraineté criante. La désindustrialisation du pays se paye ici au prix fort.

Les mesures de sauve-qui-peut que le gouvernement est obligé de prendre dans la lutte contre la pandémie démentent son propre discours refusant de considérer la santé comme un bien public. Chacun selon lui est détenteur d’un capital santé dont il est le seul responsable. Cette idéologie qui fonde le démantèlement programmé de la sécurité sociale montre ici son inanité.

 

Le néolibéralisme rattrapé par la pandémie

La puissance des mouvements sociaux qui ont précédé l’épidémie en France – notamment dans la dernière année le mouvement sur les retraites pour une protection sociale solidaire, ainsi que le gigantesque mouvement dans la santé – font que le confinement n’a pas arrêté le processus de contestation, de recherche de solidarité et d’alternative.

La défiance et le discrédit envers le pouvoir et les principaux médias se sont au contraire accentués. Des initiatives de solidarité et de fraternité se sont développées dans le combat même contre la pandémie. L’utilisation du numérique à d’autres fins que la logique marchande a marqué des points. Les informations syndicales sur les droits et la protection des travailleurs ont empli les réseaux sociaux. Les innovations de plates-formes et logiciels numériques coopératifs ont explosé.

Du lien social se crée en plein confinement. Les échanges transversaux permis par le numérique explosent. Les réflexions et propositions pour « l’après » se multiplient. L’expérience du télétravail, heureuse découverte pour les uns et enfer pour les autres, bouleverse la manière de travailler pour beaucoup.

La mobilisation pour les soignants a battu son plein. Les actes d’entraide se sont multipliés augurant d’autres valeurs que celle de l’incurie néolibérale.

L’appel puis la pétition d’organisations syndicales et sociétales comme la CGT, la FSU, Solidaires, Oxfam, ATTAC…, se positionnant « pour que le jour d’après soit en rupture avec le désordre néolibéral », marque une volonté unitaire de ne pas laisser les tenants du néolibéralisme imprimer leurs réponses économiques et financières comme sortie de crise.

Dans l’urgence de trouver des solutions au drame de la pandémie se jouent, pendant le confinement même, des batailles importantes pour la suite : financement de l’hôpital par appel au don ou par le financement public, limitation du travail aux activités essentielles ou pas, priorité à la protection des travailleurs ou à l’économie….

 

Retour du lien social

Le retour de l’humain est aujourd’hui manifeste, les démarches citoyennes articulées autour du « produire et consommer autrement », de la défense du service public, des problématiques environnementales et sociales trouvent dans la crise encore plus de consistance avec la convivialité et les initiatives de proximité qui se développent.

Le manque d’alternative politique apparaît au grand jour. Rien ne serait pire que d’en rester à des dénonciations ou stigmatisations de quelques dirigeants ou à des appels incantatoires, des vœux pieux de changement. Il n’y a aucune automaticité au changement de société quelle que soit la violence de la crise. Seule l’action humaine est décisive. C’est elle qui fait l’histoire.

La façon dont le pouvoir gère la crise sanitaire tient compte de deux aspects :

– gérer au mieux la casse consécutive à la non-préparation à une telle pandémie, sa difficulté étant que son arme favorite qu’est la communication se heurte au réel de la crise sanitaire ;

– anticiper la crise économique à venir en programmant un déchaînement ultralibéral et une surexploitation forcenée appuyée sur le chantage à l’emploi et aux fermetures d’entreprises.

C’est parce que le pouvoir est conscient du potentiel de contestation et de changement existant qu’il accentue, dans la gestion de la crise, les marqueurs libéraux de sa politique : état de guerre, restriction des libertés et des droits, lancement d’une étude par la caisse des dépôts et consignation sur la privatisation du système de santé, mise en cause des RTT et des congés payés…

Dans la sortie de la crise sanitaire, les rapports de force développés avant et pendant la crise sont les meilleurs atouts pour forcer à tirer les enseignements en gagnant des débats et interventions publiques visant la réorientation des choix structurants du pays. Le sentiment que « ça ne peut plus durer comme ça » et qu’il faut modifier notre rapport au monde est largement répandu.

Une lucidité collective s’est construite sur l’importance du système de santé et de l’hôpital public ; elle est montée sur l’enjeu du service public en général. L’enjeu de souveraineté en matière de production industrielle est apparu au grand jour avec les carences de matériel ou de médicaments liés aux délocalisations. L’idée d’un investissement conséquent dans la recherche, d’une industrie écologique dont le pays ait la maîtrise, fait son chemin.

Des axes de conquête sont aussi à promouvoir notamment en termes de droits démocratiques. Le droit d’alerte sans sanction, garanti collectivement est une donnée importante pour la suite. L’exercice de ce droit se montre précieux pendant la pandémie pour la protection des travailleurs.

 

La guerre sociale et écologique est devant nous

Retourner la stratégie du choc contre le capital est possible dans la mesure où le rapport de forces social et sociétal poursuit son développement en lui disputant la sortie de crise. Cela se joue à partir du terrain, dans la vie civile comme dans la vie de travail, avec la construction de perspectives pour notre pays, pour l’Europe et pour la planète.

Il est paradoxal que l’Union Européenne justifiée au départ comme le moyen d’éviter la guerre montre aujourd’hui ses limites face à la mort. Le néolibéralisme l’a éloignée d’une Europe de nations solidaires qu’attendent les peuples.

Chacun sait que d’autres crises sont devant nous. La déréglementation climatique est lourde de dangers. Citons par exemple le dégel du permafrost qui peut libérer de nouveaux virus.

Comme les syndicats et associations, le monde politique est attendu sur ses actes unitaires et de transformation pour nourrir une mobilisation, un réveil citoyen et du monde du travail d’ampleur dès la sortie du confinement.

En développant une plate-forme numérique d’échanges sur « sciences, travail, environnement » complémentaire à sa production papier, la revue Progressistes entend apporter sa contribution au développement d’une telle dynamique.

Le défi écologique oblige à se poser différemment les questions, le féminisme également, mais nul changement profond ne s’opèrera sans que le mode d’exploitation et de domination ne soit extirpé à sa racine, dès l’acte de travail.

Impossible encore hier, des échanges et rassemblements des salariés sur et au plus près du lieu de travail, autour des enjeux politiques liés à leur travail et leurs entreprises sont aujourd’hui possible. La sortie du confinement est une invitation à ce que les salariés reprennent la main sur leur travail et leur outil de travail, sur les orientations stratégiques de leurs entreprises et administrations, en liaison avec les usagers, les consommateurs et les populations.

Au-delà des initiatives nationales et locales de la société civile, cette politisation des enjeux du travail est sans doute une clé pour enclencher des dynamiques unitaires solides de renouveau d’une gauche transformatrice de la société.

 

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