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17 mai 2020 7 17 /05 /mai /2020 06:15
La Banque centrale européenne préfère aider les multinationales que les Etats. Notre enquête (L'Humanité, 14 mai 2020)
Jeudi, 14 Mai, 2020 - L'Humanité

La Banque centrale européenne préfère aider les multinationales que les Etats. Notre enquête

La crise économique n’affecte pas tout le monde : alors que la paralysie perdure sur fond de divisions entre les chefs d’État, les multinationales du continent, LVMH en tête, profitent à plein des cadeaux préparés à Francfort. Enquête.

 

La crise s’étend et la panne s’aggrave. Après avoir, au début de la pandémie, refusé de partager leurs moyens sanitaires, chapardé des livraisons de masques pour les uns ou les autres, ou encore échoué à coopérer pour les essais cliniques sur les traitements contre le Covid-19 (lire ici), les États membres de l’Union européenne (UE) n’arrivent toujours pas à s’accorder sur les centaines de milliards d’euros nécessaires à un plan « de reprise » visant à conjurer le spectre d’une récession plus importante que celle de 1929. La Commission, engluée dans son projet de budget pluriannuel retoqué avant la pandémie, promet qu’elle avance, mais renvoie ses annonces aux calendes grecques. Et même quand une décision est officialisée, derrière, ça traîne encore ! Hier matin, la Confédération européenne des syndicats (CES) s’alarmait d’un report de l’approbation des 100 milliards d’euros pour le chômage partiel – le programme « Sure » pourtant validé début avril au Conseil européen – par les ambassadeurs des États membres, réunis au sein du comité des représentants permanents (Coreper) à Bruxelles : selon les syndicats européens, cette course de lenteur pourrait provoquer un tsunami de licenciements supplémentaires.

Tout est bloqué. Rien ne marche ? En fait, non. Un petit village résiste au marasme et à la misère. Ici, crèchent les grandes multinationales européennes. C’est coquet, bien à l’abri des regards des citoyens et, surtout, irrigué par l’argent – gratuit, ou presque – distribué par la Banque centrale européenne (BCE). Rien ne perturbe la quiétude, même pas l’arrêt du tribunal suprême de Karlsruhe, la Cour constitutionnelle allemande. Comme le savent les lecteurs de ce journal, les argentiers de Francfort ont l’interdiction, gravée dans le marbre des traités, de prêter directement aux États afin de financer directement les besoins sociaux, mais ils ont, depuis quatre ans, la possibilité de recourir à des mesures dites « non conventionnelles », et parmi elles, l’achat de titres de dettes émis par les très grandes entreprises, les seules capables de recourir à ce type d’instruments financiers. En termes triviaux, pour les cadors du CAC 40 et leurs homologues dans toute l’Europe, la planche à billets tourne à plein régime.

209 milliards d’euros créés, puis prêtés aux grands groupes

D’après notre enquête, la crise du coronavirus continue de faire enfler ce fonds européen trop méconnu du grand public. En appuyant simplement sur un bouton, la BCE crée ainsi entre 5,5 et 6,5 milliards d’euros par mois qu’elle verse directement aux multinationales européennes – les stars des marchés boursiers – ou à des filiales de géants mondiaux domiciliées dans la zone euro, à l’exception des banques. Le tout contre des obligations de ces groupes, des titres de dettes privés à des taux d’intérêt proches de zéro, voire négatifs désormais…

Fin 2016, quelques mois après le lancement de son Corporate Sector Purchase Programme (CSPP) – son nom officiel –, la BCE détenait des obligations de multinationales pour un montant total de 46 milliards d’euros. Début mai 2020, selon les chiffres arrêtés la semaine dernière, elle possède des titres de cette nature pour une valeur de 209 milliards d’euros. Ce qui signifie qu’elle a créé, puis prêté cette somme globale gigantesque aux seuls grands groupes à des taux qui feraient évidemment pâlir d’envie bien des États européens, et ceci sans tenir compte des programmes d’obligations d’entreprises déjà arrivés à échéance depuis 2016, et donc effacés des stocks actuels… Comme le font ses homologues de la FED aux États-Unis, elle envisage désormais de laisser le robinet aux liquidités ouvert pour les géants qui, comme Renault, ArcelorMittal ou Lufthansa, pourraient, selon les critères d’éligibilité en vigueur jusqu’ici, en être exclus suite à la dégradation de leur note financière par les agences de notation.

La Banque centrale européenne refuse de détailler les montants

Depuis le lancement à la mi-mars de son plan d’urgence face à la pandémie, doté au total de 750 milliards d’euros et destiné, en théorie, à venir au secours des États, la BCE a déjà ajouté plus de 120 lots d’obligations émises par des multinationales dans son portefeuille qui en compte, à ce jour, près de 1 500, au total. Au nom de son obligation de « neutralité » sur les marchés financiers, l’institution financière refuse de détailler les montants de chacune de ses interventions, réalisées pour son compte par certaines banques centrales nationales de la zone euro (Allemagne, France, Italie, Espagne, Finlande et Belgique). Son interférence est pourtant incontestable puisqu’elle consiste avant toute chose à renforcer les grandes capitalisations boursières des « champions européens », mais la BCE maintient la fiction qui a présidé à l’instauration du CSPP : en substance, cette forme de prêts aux multinationales fait, selon elle, baisser les taux d’intérêt auxquels empruntent toutes les entreprises quelles que soient leurs tailles. Dans les faits, aucune contrepartie n’est exigée sur l’utilisation de cet argent, évidemment : alors que l’institution financière européenne a poliment demandé aux banques de se garder de verser des dividendes cette année, elle ne pose aucune condition de cet ordre aux multinationales qu’elle finance à prix d’ami, voire à ses frais. Dividendes, rachats d’actions, acquisitions… Tout reste permis !

LVMH, le grand gagnant parmi les multinationales

Cette activité frénétique sur le front des grands groupes qui contraste avec la paralysie de l’UE dans tous les autres domaines de l’économie éclate au visage quand on examine, comme l’a fait l’Humanité, les listings de l’institution. Sur les trois derniers mois, la BCE a répondu, avec diligence, à de très nombreuses sollicitations des entreprises, surtout allemandes, françaises et néerlandaises : elle détient désormais 16 lots d’obligations de Shell (contre 13 en février), 17 de Siemens (contre 13), 15 de Heineken (contre 11), 7 de CapGemini (contre 3), 21 de Sanofi (contre 19), 7 d’Airbus (contre 4), 17 de Total (contre 16), 8 de Pernod Ricard (contre 4), 7 de Vivendi (contre 5), 6 de Sodexo (contre 4), 3 de Wendel (contre 2), etc.

La liste est interminable, mais un grand gagnant se détache dans le palmarès : LVMH. Malgré ses 7 milliards de profits l’an dernier, le groupe de luxe français a réussi à lever de l’argent à la BCE pour six nouveaux programmes d’obligations lancés depuis la mi-février. Les cinq premiers sont à des taux d’intérêt oscillant entre zéro et 0,5 %. Le dernier lot d’obligations, début avril, a donné lieu, d’après le site de presse hollandais Follow The Money, au versement de 850 millions d’euros par la BCE à LVMH à un taux de 0,75 %. Alors que l’entreprise a annoncé un maintien des dividendes, avec une décote de 30 % du montant prévu avant l’explosion de la crise économique, ces milliards d’euros levés doivent surtout servir à payer le raid boursier contre le joaillier étatsunien Tiffany. Christine Lagarde ne trouve rien à y redire. « Les émetteurs des obligations achetées par le CSPP sont libres de prendre leurs décisions sur l’allocation de ces ressources », répliquait, fin janvier, la super-banquière européenne, interrogée par anticipation sur ce cas spécifique. En pleine pandémie, la BCE paie les diamants de LVMH. Tout roule, décidément, en Europe : une poignée sur l’or, la majorité dans le caniveau…

Thomas Lemahieu

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