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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 05:58
L'Etat n'est pas la béquille du marché - entretien avec Marie-Claire Cailletaud (secteur industriel CGT), Marion d'Allard - L'Humanité, 22 mai 2020
Vendredi, 22 Mai, 2020

« L’État n’est pas la béquille du marché »

Alors que les annonces de restructuration s’enchaînent, faisant craindre à moyen terme des licenciements économiques massifs, la CGT réaffirme l’urgence de conditionner les aides publiques et d’élaborer une programmation pluriannuelle de l’industrie. Entretien avec Marie-Claire Cailletaud, coanimatrice du secteur industriel CGT.

 

L’État a débloqué 300 milliards d’euros pour aider les entreprises à faire face à la crise. Renault, qui a bénéficié d’un prêt garanti de 5 milliards d’euros, envisagerait de fermer quatre usines en France. Quelle analyse faites-vous de cette situation ?

Marie-Claire Cailletaud Qu’il faille soutenir les entreprises et en particulier celles qui sont fragilisées, que l’État intervienne pour que le tissu industriel ne s’érode pas plus encore est une chose que nous ne remettons pas en question. En revanche, que ces aides publiques financent des restructurations, des fermetures de sites et des licenciements est inconcevable. Cette période doit être mise à profit pour se poser enfin les bonnes questions. Quelle vision avons-nous de la filière automobile pour les trente années qui viennent ? Quels types de véhicules devons-nous produire ? Au moyen de quelle complémentarité à l’échelle de l’Europe ? En quelle quantité et pour répondre à quels besoins ? Répondre à ces questions est indispensable pour pouvoir, ensuite, adapter l’outil productif, définir les grands axes de recherche et former les salariés. Le versement d’argent public doit financer un projet d’avenir pour la filière. Le chèque en blanc est une politique irresponsable. La CGT le réaffirme, toute aide publique doit être conditionnée au non-versement de dividendes aux actionnaires comme à la diminution des rémunérations des dirigeants. L’État n’est pas la béquille du marché.

Les grands groupes industriels multiplient les annonces de re­structurations au nom des conséquences économiques de la crise sanitaire. Les entreprises françaises ont-elles les moyens d’y faire face ?

Marie-Claire Cailletaud Cette crise a révélé l’état de désindustrialisation de notre pays. C’est d’ailleurs ce qui explique en partie que nous nous en sortons moins bien que l’Allemagne. Nous n’avons pas les mêmes capacités industrielles permettant, dans un délai assez court, de pouvoir réorienter une production pour répondre à l’urgence. Cela doit nous faire réfléchir collectivement à la relocalisation des filières stratégiques en France et en Europe. Notre tissu industriel est construit autour de quelques grands groupes dont dépendent des milliers de petites entreprises sous-traitantes, dont beaucoup n’atteignent pas la taille critique qui leur permettrait de faire face. Il faut donc revoir en profondeur la relation entre les donneurs d’ordres et leurs sous-traitants. Quant aux aides publiques, elles doivent, lorsqu’elles sont versées aux grandes entreprises, servir en premier lieu à payer les fournisseurs. Il faut parvenir à maintenir et développer une base industrielle solide sur tout le territoire permettant d’ancrer les emplois. Pour monter en puissance productive en cas de crise, comme ça a été le cas sur la question des masques, des surblouses ou des respirateurs, il faut un outil de base costaud, capable de réorienter rapidement sa production. En France, nous n’avons plus cet outil.

Relocaliser des productions ne reviendrait-il pas à augmenter les coûts de fabrication et, par ricochet, les prix de vente ?

Marie-Claire Cailletaud Oui, produire en France, ou en Europe, revient plus cher que de faire faire à l’étranger. Mais cette réalité se base sur une double hypocrisie. Sociale, car elle repose sur le travail de salariés sous-payés, et environnementale du fait d’un transport sous-tarifé. Si l’importation était évaluée à son juste coût et en prenant en compte les externalités négatives, ça ne reviendrait pas beaucoup plus cher de produire au plus près. Par ailleurs, relocaliser une partie de la production et singulièrement dans les filières stratégiques enclencherait une boucle vertueuse avec la création de milliers d’emplois industriels – souvent mieux rémunérés que dans les services –, stables et avec des salariés formés. C’est en ce sens que la CGT propose d’augmenter notre base productive pour qu’elle passe de 10 % à 20 % du PIB. L’idée n’est pas de dire qu’il faut fermer les usines à l’étranger, mais de définir une vision industrielle pour produire au plus près des besoins.

 

Quelles mesures l’État devrait-il prendre pour éviter la casse ?

Marie-Claire Cailletaud En premier lieu, stopper toutes les restructurations, délocalisations et autres PSE. Car il y a, certes, les conséquences du Covid, mais il y a aussi tout un tas d’entreprises qui avaient déjà des plans et qui en profitent pour accélérer leur mise en œuvre. Je pense par exemple à EDF, entreprise hautement stratégique et où les syndicats se battent pour empêcher l’aboutissement du plan Hercule qui prévoit de scinder l’entreprise en deux. Il faut immédiatement interrompre ce plan et se mettre autour de la table pour se projeter dans l’avenir. C’est vrai pour l’énergie comme pour d’autres secteurs. C’est d’ailleurs la raison d’être des comités de filières stratégiques, mais ils sont dirigés par les patrons des grands groupes, et les syndicats n’y ont pas beaucoup leur mot à dire. Pourtant, le besoin de débat démocratique est crucial sur ces enjeux.

Quid de la recherche-développement et de la formation des salariés ?

Marie-Claire Cailletaud La question de la recherche est incontournable, tout comme celle de la formation. C’est pour cela qu’à la CGT nous plaidons pour une programmation pluriannuelle de l’industrie qui permette de prévoir à moyen et à long terme les besoins en termes d’infrastructures, de services publics. De cette forme de planification découlent les plans de formation, de recherche, aux antipodes du crédit d’impôt-recherche qui ne sert pas à la recherche, c’est le moins que l’on puisse dire. Il faut des financements publics et privés à la hauteur, car ce qui étouffe l’industrie, c’est la financiarisation de l’économie. La course à une rentabilité immédiate à deux chiffres est incompatible avec le développement industriel. Face aux actionnaires et au marché, nous plaidons pour une politique forte. Et pour couper ce cordon ombilical entre les dirigeants et les actionnaires, il convient de remettre de la démocratie sociale dans l’entreprise. Les salariés doivent pouvoir prendre part aux orientations stratégiques et nous proposons, par exemple, une participation à 50 % dans les conseils d’administration, assortie de la possibilité d’un droit de veto. Ceux qui font l’entreprise par leur travail doivent participer aux décisions, élaborer le sens de la production, l’organisation et le temps de travail.

Entretien réalisé par Marion d’Allard
L'Etat n'est pas la béquille du marché - entretien avec Marie-Claire Cailletaud (secteur industriel CGT), Marion d'Allard - L'Humanité, 22 mai 2020

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