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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 11:41
Annie Thébaud-Mony, directrice de recherches à l'Inserm :  Tous les soignants auraient dû être testés, avec ou sans symptômes (L'Humanité, entretien avec Florent Le Du, 5 mai 2020)
Mardi, 5 Mai, 2020

Annie Thébaud-Mony : « Tous les soignants auraient dû être testés, avec ou sans symptômes »

 

Directrice de recherches à l’Inserm, Annie Thébaud-Mony dénonce l’incurie et les insuffisances coupables de l’État dans la prévention des personnels médicaux. Entretien.

 

Spécialiste de la question des maladies professionnelles, Annie Thébaud-Mony a publié, en 2008, Travailler peut nuire gravement à votre santé, ­récompensé par le prix de la revue Prescrire. Convaincue que « le travail ne pourra pas reprendre comme avant », elle appelle à adapter le Code du travail à la nouvelle situation créée par le virus.

Depuis bientôt deux mois, vous alertez sur les risques encourus par les personnels soignants durant cette crise. L’État a-t-il failli dans son devoir de protection vis-à-vis d’eux ?
Annie Thébaud-Mony Il y a eu clairement une multitude de défaillances du gouvernement dans la gestion de la crise sanitaire, et cela a des conséquences terribles sur la santé de la population, en particulier des soignants. Ceux-ci sont victimes des pénuries d’équipements, mais aussi de tests. Tous les soignants qui sont dans des services où le risque est important devraient être testés systématiquement et avec un renouvellement de ces tests régulier, qu’ils soient symptomatiques ou non. S’ils sont positifs, ils doivent ensuite être mis en arrêt de travail, et même en arrêt pour accident de travail.

Il faudrait donc définir un droit à être dépisté ?
Annie Thébaud-Mony Oui, c’est vraiment une question de droit. Un travailleur, quand il travaille, a droit à la santé et à la prévention. Le Covid-19 est un risque du travail. À partir de là, les modalités pour que ce droit soit appliqué doivent être précisément déterminées et anticipées en amont. Le fait de tester est un droit, qui se rapporte aux devoirs de l’État de prendre en charge les cas positifs et de protéger les autres. Il faudrait même l’étendre à d’autres professions, comme les enseignants. C’est une certitude : la grande majorité des soignants est dans une situation de danger quasi permanent. Face à cela, permettre à chacun d’avoir des équipements de protection et d’être testé régulièrement, cela aurait dû être le minimum syndical !

Olivier Véran a balayé cette possibilité de dépister régulièrement les soignants, arguant que cela serait impossible, notamment en raison du nombre limité de tests. Qu’en pensez-vous ?
Annie Thébaud-Mony Il faut inverser le propos. Le gouvernement a la responsabilité de mettre des tests à disposition des personnels soignants et de tous ceux pour qui c’est nécessaire. Partant de là, il doit donc faire tout le nécessaire pour que le nombre de tests soit suffisant. Cela veut dire réquisitionner des entreprises si besoin, assumer les coûts, acheter les produits qui sont en pénurie et assurer rapidement leur distribution dans les laboratoires… Le gouvernement doit assumer les conséquences de son incurie. Le discours sur l’impuissance de l’État est insupportable. Dans une période de pandémie, ce n’est pas possible. C’est leur devoir de trouver les moyens de mettre à disposition des tests, de garantir le droit à tous les soignants d’être testés. C’est ça, la santé publique. On a laissé s’installer l’épidémie, et on continue à le faire, pour de basses raisons de coûts. L’État n’a pas assumé sa mission.

Il n’existe en France aucune évaluation officielle du nombre de personnels soignants atteints du Covid-19. Comment l’expliquez-vous ?
Annie Thébaud-Mony Il y a une inquiétude énorme sur l’absence d’évaluation pour savoir qui, parmi les soignants, a été infecté, quelles ont été les conséquences, lesquels sont décédés… C’est, une fois de plus, la conséquence d’une carence abyssale de la santé publique en France, qui ne se donne pas les moyens de recenser les malades. Quelle que soit la maladie, il n’existe aucun outil de vigilance et de recensement réellement exhaustif et efficace. Un recensement systématique des soignants malades aurait dû, a minima, être mis en place dans chaque service hospitalier. Mais cela demande forcément des moyens et l’hôpital public n’en a plus.

Tous les soignants sont-ils exposés de la même façon aux risques d’infection ?

Annie Thébaud-Mony Étant donné l’importance de l’épidémie, on peut considérer que chaque soignant de France est exposé. De plus, dans tous les services concernés par le Covid, les pénuries d’équipements ont été criantes au début de l’épidémie et restent encore très problématiques. Que ce soit les services de soins, les urgences et, de manière encore plus lourde, dans les Ehpad. Il y a aussi des catégories très peu évoquées, comme les agents de nettoyage. On est là face à une inconnue, parce qu’aucune enquête n’a été réalisée auprès de ces personnels. Le nettoyage n’intéresse pas les financeurs de la recherche, et il est très compliqué d’interroger les travailleurs, régulièrement menacés par leurs employeurs, lorsqu’ils osent parler de leurs conditions de travail. Sur le travail de nettoyage dans les hôpitaux, les cliniques, les Ephad, il serait pourtant très important d’interroger les agents, pas toujours prioritaires dans l’attribution des masques, des combinaisons, du gel…

Pour ces personnels, c’est aux hôpitaux ou aux entreprises sous-traitantes de fournir les équipements ?
Annie Thébaud-Mony En principe, comme le risque vient de l’hôpital, c’est à lui, donneur d’ordres, d’assurer les mesures de protection. Mais les plans de prévention qui devaient entériner cela n’ont pas été faits. Il y a donc un flou. Les directions d’hôpital rechignent à exercer leur devoir vis-à-vis de ces personnels, salariés d’une autre entreprise. À cela s’ajoute le fait que les ­hôpitaux équipent en priorité leurs propres salariés, médecins, infirmiers, aides-soignants, etc. ­Résultat : les personnels de nettoyage sont les moins bien équipés. Idem dans les Ephad. Par ailleurs, les aides à domicile ou aides-ménagères sont aussi dans cette situation. Ce sont souvent des salariés d’associations qui doivent se ­débrouiller pour trouver des équipements de protection.

Cette nécessité de protection peut-elle aussi avoir des conséquences sur leurs conditions de travail ?
Annie Thébaud-Mony Bien sûr, il faut les prendre en compte. Les soignants qui travaillent avec un masque, ou ont besoin de prendre une douche entre deux rendez-vous, vont mettre beaucoup plus de temps pour effectuer leurs tâches quotidiennes. Cela n’a pas été du tout abordé dans les prévisions de déconfinement. Muriel Pénicaud, qui a voulu que les chantiers du bâtiment démarrent très vite, s’est bien gardée d’adapter les règles auxquelles les employeurs doivent être contraints de se conformer pour garantir la protection des travailleurs, d’en définir le coût et de dire qui prenait ça en charge.

Il faudrait donc adapter le Code du travail à la situation ?
Annie Thébaud-Mony Absolument. Il faut que les règles du Code de travail soient modifiées par des décrets, des circulaires d’application, des arrêtés. Par exemple, il est indispensable qu’un texte soit adossé aux articles régissant le temps de travail, pour définir des conditions spécifiques au temps de travail avec un masque. Il y a toute une réflexion à avoir en amont, avec des ergonomes, des psychologues du travail, des ingénieurs… Dans le nettoyage ou le service à la personne, il y a un travail abyssal à faire là-dessus, qui aurait dû être commencé pendant la période de confinement. Le gouvernement a perdu un temps hallucinant. Quelle que soit la profession, d’ailleurs, le travail ne reprendra pas dans les mêmes conditions qu’avant. Je plaide donc pour que les salariés, collectivement, utilisent leur droit de retrait et qu’il y ait dans les entreprises des droits d’alerte qui les soutiennent. Parce qu’il n’est pas possible d’envoyer les gens travailler dans ces conditions.

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