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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 10:09
Jeudi, 9 Avril, 2020

Témoignages d'aides à domicile, ces autres « première ligne » que l’État oublie...

Indispensables aux personnes dépendantes - qu’ils tiennent, par leurs soins, éloignées des hôpitaux -, ces personnels restent largement sous-payés et souvent peu protégés. Ils racontent leur quotidien.

 

«  S i on ne va pas les voir, les personnes dont on s’occupe vont mourir », résume Bruno Evenor. Depuis le début de l’arrivée du coronavirus à Strasbourg, cet auxiliaire de vie se démène pour continuer ses visites quotidiennes aux personnes âgées et handicapées dépendantes dont il a la charge. Courses, nourriture, habillage, douches, changes : sa présence est indispensable. « Au départ ça a été compliqué. Certains bénéficiaires n’avaient plus rien à manger. On n’avait pas encore reçu de bons et j’ai dû prendre sur mes deniers pour assurer le minimum », explique Bruno, qui gagne 800 euros net par mois pour 26 heures de travail hebdomadaire. Comme lui, des millions de salariés du secteur de l’aide à la personne, à domicile, tentent depuis le début de la crise de maintenir en bonne santé des personnes très fragiles. « Leurs salaires sont très bas et ils sont envoyés en première ligne sur le front de la crise sanitaire », s’offusque Stéphane Fustec, conseiller fédéral en charge du service à la personne à la CGT.

« J’ai l’impression d’envoyer des soldats au front sans protection »

« L’aide à domicile, c’est un rempart. Si on veut éviter que les gens finissent à l’hôpital, il faut que ceux qui prennent soin d’eux soient protégés. Mais il y a eu du retard à l’allumage sur l’aide à domicile », explique Laurène Dervieu, conseillère personnes âgées et en situation de handicap à l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux (Uniopss), qui fédère les principaux acteurs associatifs du secteur. La distribution de masques y a été encore plus tardive et parcimonieuse que dans d’autres secteurs, Ehpad compris. « Nous avons des masques, mais au compte-gouttes : un par personne et par jour, alors qu’en principe, on devrait les changer toutes les quatre heures. Nous avons une réserve pour 10 à 15 jours, c’est angoissant. Et jusqu’au 25 mars, c’était rien du tout. Le président a parlé d’une guerre. Mais moi, j’ai l’impression d’envoyer des soldats au front sans protection », explique Mireille (1), infirmière coordinatrice d’un Ssiad (service de soins infirmiers à domicile) en région Centre. Bien qu’en pleine zone infectée, Bruno Evenor n’a vu arriver les masques que… début avril. Entre-temps, il s’est débrouillé grâce à des amis. « Je suis asthmatique et j’ai des bronchites chroniques. Je n’aurais pas pu travailler sans. » En fait, c’est tout le matériel de protection qui fait défaut. « Idéalement, il faudrait des gants, une visière, une surblouse, pour pouvoir intervenir sans risque », note Laurène Dervieu.

« On pâtit du cloisonnement des politiques sanitaires et sociales »

« Sur le terrain, c’est le bazar. On pâtit du cloisonnement des politiques sanitaires et sociales », poursuit la conseillère de l’Uniopss. Entre les agences régionales de santé (ARS) qui distribuent des masques et celles qui les réservent aux seules structures d’État, les départements qui en livrent aux associations et ceux qui n’en ont pas, les pharmacies frappées de pénurie et celles qui rechignent, malgré les consignes, à en donner aux personnels de l’aide à domicile, personne n’est logé à la même enseigne. Mireille souligne le caractère arbitraire et mortifère de ces politiques : « Comme la région Centre n’était pas encore très touchée, l’ARS avait exclu le personnel de l’aide à domicile de l’accès aux masques. Du coup, on s’est fait traiter d’irresponsables par nos collègues libéraux. » Autre signe d’incohérence, certaines inspections du travail ont sanctionné des associations employeuses pour défaut d’un matériel de protection auquel l’État leur a refusé l’accès. Il en va de même pour les tests, en principe indispensables pour éviter les risques de contamination, mais dont cette main-d’œuvre est encore exclue. Résultat, les cas suspects sont systématiquement mis à l’arrêt, alors que le secteur, en tension même sans virus, manque de bras. « Il y a beaucoup d’angoisse chez les personnels qui ont peur d’être infectés et de contaminer patients et familles. Certains conjoints leur disent “tu n’y retournes pas” », raconte Mireille.

Les salariés du secteur souffrent d’un manque de reconnaissance

Pour pallier le manque de protections, entreprises et associations ont reçu la consigne de se concentrer sur les missions vitales. Mais pour ceux qui restent, la charge est lourde. « On croule sous le travail. C’est le premier week-end que je prends depuis début mars. J’ai trois jours de repos et je repars sur deux semaines d’affilée. C’est épuisant », raconte Bruno Evenor. Cette réduction des activités a aussi des conséquences pour les bénéficiaires. « Il y a une baisse de moral chez nos patients. Non seulement, ils voient moins de monde, mais en plus, comme on nous demande de réduire au maximum notre temps de présence, on n’a plus le temps de discuter. Il y a aussi une perte de repères, parce que les horaires ont changé. C’est très perturbant pour des personnes âgées », explique Bruno, qui a acheté des jonquilles à certains pour leur remonter le moral.

Comme beaucoup d’autres professions de cette « France d’en bas » qui va au front au péril de sa vie, les salariés du secteur de l’aide à domicile souffrent d’un manque de reconnaissance. « C’est très dur pour ces gens, en bas de l’échelle, de voir qu’on les oublie, alors que leur rôle est tellement essentiel pour le lien social », estime Laurène Dervieu. Preuve que rien n’a changé malgré la crise, l’obtention du chômage partiel est loin d’être assurée, alors même qu’on a demandé aux aides à domicile de réduire leurs missions. « Je suis admiratif de ces salariés qui continuent à travailler sans aucun soutien. Ils font preuve d’une abnégation et d’un attachement aux personnes impressionnants, renchérit Stéphane Fustec. Après la crise, il faudra qu’ils soient enfin reconnus. »

(1) Le prénom a été modifié.
Camille Bauer
Témoignages d'aides à domicile, ces autres  première ligne  que l’État oublie... (Camille Bauer, L'Humanité, 9 avril 2020)

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