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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 07:32
Inde :  Le registre de Modi est la nouvelle version des lois allemandes de 1935 dénonce Arundhati Roy, écrivaine, auteur du Dieu des petits riens et de Mon coeur séditieux (L'Humanité, entretien avec Lina Sankari, 2 avril 2020)
Jeudi, 2 Avril, 2020

Inde : « Le registre de Modi est la nouvelle version des lois allemandes de 1935 » dénonce Arundhati Roy

Lauréate du Booker Prize et du prix Sydney de la paix, Arundhati Roy est dans le viseur du pouvoir nationaliste hindou. Combattante tout-terrain, l’écrivaine défie les démons de l’Inde violente, documente les ravages d’un néolibéralisme génocidaire. Et fait le lien entre la politique du premier ministre indien, Narendra Modi, et la montée des fascismes au XXe siècle.

Elle vient de publier « Mon cœur séditieux ».

Entretien.

 

Lorsqu’elle s’adresse à la foule, en ce 1er mars, à Jantar Mantar (New Delhi), Arundhati Roy envoie un clin d’œil à l’Inde des Lumières. Sur ce site, des outils astronomiques du XVIIIe siècle construits sur ordre du maharadja Jai Singh II, dont la curiosité et les recherches s’étendaient aux arts, à la philosophie autant qu’à la religion. Autrement dit, l’antithèse de l’obscurantisme du pouvoir actuel, le BJP, dont les zélotes organisent des séances de beuverie autour de l’urine de vache sacrée afin de lutter contre le coronavirus. À l’heure où les nationalistes hindous lancent des pogroms contre les habitants des quartiers ouvriers à majorité musulmane de la capitale, où le pouvoir tente d’en finir avec le caractère séculaire de la Constitution et où les lois islamophobes se multiplient, l’autrice indienne s’adresse à l’opposition qui, même minoritaire, n’entend pas livrer le pays au fascisme.  : « Vous pouvez être en accord ou en désaccord avec une Constitution dans son ensemble ou en partie, mais agir comme si elle n’existait pas, comme le fait ce gouvernement, c’est démanteler complètement la démocratie. »

Arundhati Roy aurait pu profiter du confort que le succès du « Dieu des petits riens » lui conférait. Elle a plutôt choisi de se lancer sur les routes de l’Inde pour révéler les périls combinés de l’ethnonationalisme et de l’ultralibéralisme. Elle part ainsi sur les berges de la rivière Narmada, dans l’État du Gujarat, pour soutenir les villageois menacés d’expulsion dans le cadre de la construction d’un des plus grands barrages au monde. Elle dénonce la civilisation nucléaire et milite contre l’occupation indienne du Cachemire. Ce travail, fruit de vingt ans de réflexions, est aujourd’hui compilé dans « Mon cœur séditieux » (Gallimard). Concomitamment, l’éditeur publie « Au-devant des périls. La marche en avant de la nation hindoue », une conférence prononcée à New York, en 2019, dans laquelle elle fait le lien entre la politique du premier ministre indien, Narendra Modi, et la montée des fascismes au XXe siècle.

Quels sont les défis aujourd’hui posés par le pouvoir nationaliste hindou ?

Arundhati Roy. Jusqu’à présent, le gouvernement a refusé de revenir sur le projet de loi d’amendement sur la citoyenneté, qui est anticonstitutionnel, et accorde des droits de citoyenneté accélérés seulement aux non-musulmans du Pakistan, du Bangladesh et d’Afghanistan. Mais il a commencé à envoyer des signaux contradictoires concernant le registre national des citoyens (NRC), qui est la véritable menace pour les musulmans indiens, ainsi que pour des millions d’autres. Les manifestations continuent mais sont violemment réprimées.

Entre le 24 et le 27 février, des foules hindoues armées, soutenues par la police de Delhi, ont attaqué des musulmans dans des quartiers ouvriers du nord-est. La violence était dans l’air depuis un certain temps. Lorsque l’attaque a été lancée, les policiers ont été vus, se tenant à l’écart, ou soutenant la foule. Des maisons, des magasins, des véhicules ont été incendiés. Beaucoup ont été hospitalisés pour des blessures par balles. Des vidéos horribles ont circulé sur Internet. Dans l’une d’elles, de jeunes hommes grièvement blessés, étendus dans la rue, certains entassés les uns sur les autres par des policiers en uniforme, sont contraints de chanter l’hymne national.

Par la suite, l’un d’eux, Faizan, est décédé des suites d’un coup de bâton de policier dans la gorge. Plus de 50 personnes ont perdu la vie. Environ 300 personnes ont été admises à l’hôpital pour blessures graves. Des milliers de personnes vivent désormais dans des camps de réfugiés. Au Parlement, le ministre de l’Intérieur s’est félicité. Et le BJP (Bharatiya Janata Party, parti du premier ministre Narendra Modi – NDLR) n’a ménagé aucun effort pour présenter la violence comme une « émeute » hindoue-musulmane. Ce n’était pas une émeute. Il s’agissait d’une tentative de pogrom, menée par une foule armée fasciste.

Le recensement, déjà testé en Assam, État de l’est de l’Inde, a créé un nouveau groupe d’individus – musulmans pour la plupart – sans aucun droit. Peut-on parler d’un nouveau système de castes ?

Arundhati Roy. Durant une grande partie de son enfance et de sa vie d’adulte, Modi a appartenu à une organisation nationaliste hindoue d’extrême droite, Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS). Aujourd’hui, le RSS est le navire amiral qui contrôle le BJP. Il prône un système de castes moderne, dans lequel les musulmans seraient les nouveaux dalits (plus connus ici sous le terme récusé d’intouchables – NDLR).

L’idée de pureté de la race est omniprésente. Il s’agit de la version RSS des lois allemandes de Nuremberg de 1935. L’amendement contre les musulmans est le premier acte. D’autres suivront sans doute. Chrétiens, dalits, communistes… tous ennemis du RSS. Les tribunaux des étrangers et les centres de détention, qui ont déjà commencé à se multiplier, ne sont pas censés accueillir des centaines de millions de musulmans. Mais ils sont destinés à nous rappeler que c’est là que les musulmans de l’Inde devraient en réa­lité vivre.

Au moment de la sortie du « Dieu des petits riens », en 1997, vous incarniez l’Inde nouvelle. Que signifie être écrivain dans l’Inde d’aujourd’hui ?

Arundhati Roy. Pour moi, être écrivain aujourd’hui revient à essayer de comprendre l’immense complexité du pays où je vis… une complexité unique à bien des égards, en particulier en ce qui concerne le fonctionnement de la caste. Les intellectuels indiens, qu’ils soient conservateurs, libéraux ou de gauche, ont été tellement malhonnêtes dans leur manière d’appréhender cette question. Pour moi, cela signifie regarder vers le Cachemire et essayer de ne pas cligner des yeux lorsque toutes les machines de l’État et les médias se retournent contre moi ; cela a signifié marcher dans les forêts de l’Inde centrale où une guerre a été déclarée contre les peuples autochtones pour donner les terres à des entreprises ; cela signifiait se lever lorsque le gouvernement central brûlait une partie de ma ville… mais, surtout, cela signifiait trouver un moyen de continuer à écrire, d’être toujours écrivain.

Vous dites avoir écrit ces essais pour reprendre le « contrôle de la langue », alors que l’époque est au détournement de mots. Parler et donc penser avec les paroles de l’adversaire, c’est déjà se rendre, dites-vous. Le choix des mots est-il un acte militant ?

Arundhati Roy. L’adversaire prend nos mots et leur fait signifier le contraire de ce qu’ils signifient vraiment. Il déploie nos mots contre nous. Mais pour moi, le choix des mots n’est pas toujours un acte militant. Pas du tout. Parfois, c’est un acte tendre. Un acte d’amour. Un acte poétique. Un acte irrévérencieux.

Mon cœur séditieux, somme d’essais parus ces vingt dernières années, d’Arundhati Roy, Gallimard, collection « Du monde entier », 1 056 pages, 26,99 euros.

Inde :  Le registre de Modi est la nouvelle version des lois allemandes de 1935 dénonce Arundhati Roy, écrivaine, auteur du Dieu des petits riens et de Mon coeur séditieux (L'Humanité, entretien avec Lina Sankari, 2 avril 2020)

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