Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 05:51
Débat. Classes populaires : vers une reconnaissance de celles et ceux qui font réellement tourner le pays ? - 3 sociologues s'expriment dans l'Humanité, propos recueillis par Sylvestre Rome (24 avril 2020)
Vendredi, 24 Avril, 2020 - L'Humanité

Débat. Classes populaires : vers une reconnaissance de celles et ceux qui font réellement tourner le pays ?

L’épidémie de Covid-19 a mis à terre l’économie. Caissières, ouvriers, routiers et autres livreurs à vélo tiennent le pays à bout de bras, démontrant, s’il était nécessaire, leur rôle incontournable dans notre société. Cette crise peut-elle signer le retour des classes populaires ?

Pour en débattre : Yasmine Siblot, chercheuse au laboratoire Institutions et dynamiques historiques de l’économie (IDHE)  Gérard Mauger, Directeur de recherche émérite CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne et Sarah Abdelnour, sociologue, maîtresse de conférences à l’université Paris-Dauphine

 

 

Pourquoi les travailleurs les plus précaires sont également les plus exposés à ce virus ?

 

-
 

Yasmine Siblot

Les inégalités sociales explosent depuis le début de cette crise sanitaire, économique et sociale : les inégalités de classe, mais aussi de genre, les inégalités liées à la nationalité ou à l’origine, territoriales, d’âge, de situation familiale, etc. Les membres des classes populaires sont particulièrement touchés par le Covid-19 et les problèmes de santé plus largement, mais aussi par toutes les conséquences de la crise, en termes professionnels, financiers, de logement, scolaires, de prise en charge des personnes fragiles. Ils sont touchés en tant que travailleurs et travailleuses, en tant qu’élèves et parents d’élèves, habitants de logements surpeuplés ou délabrés, personnes âgées isolées, résidents de foyers, étrangers, habitants de zones urbaines où les services publics sont sous-dotés, de zones rurales ou périurbaines où les structures médicales font défaut, etc. Pour toutes les familles et personnes qui ont de faibles revenus, qu’ils soient issus du salariat, de prestations sociales ou du travail informel, la situation est très difficile, car les ressources baissent mais les dépenses augmentent. C’est en particulier le cas en Seine-Saint-Denis, et cela touche également les étudiants : une distribution de colis de nourriture a été organisée par des syndicats, le Secours populaire et des militants et bénévoles pour les étudiants de Paris-VIII, mon université ; il y a eu plus de 700 demandes en quelques jours.

 

Gérard Mauger On peut voir dans la situation « extra-ordinaire » créée par cette pandémie l’équivalent d’une expérience de laboratoire. Elle rend visibles des faits essentiels qui échappent à la vision commune du monde social. Ainsi découvre-t-on la hiérarchie de l’utilité sociale des métiers. Elle s’avère à peu près inverse de celle des salaires et du prestige qu’on leur accorde usuellement (leur valeur symbolique). D’abord, bien sûr, les métiers de la santé – y compris les « petits métiers », les plus nombreux, qui n’en sont pas moins indispensables – et leur périphérie, comme les aides à domicile ou celles et ceux qui viennent en aide aux plus démunis. Mais chacun découvre aussi le caractère « vital » des métiers de l’alimentation et de la distribution : des chauffeurs aux livreurs en passant par les caissières de grande surface, sans oublier les femmes de ménage et les éboueurs… Au fond, la pandémie rappelle à ceux qui pensaient pouvoir les oublier les caractéristiques universelles de l’existence corporelle et les nécessités qu’elles impliquent. Parce que ces métiers sont indispensables et incompatibles avec le télétravail, ceux (celles) qui les exercent ne sont pas confiné(e)s et ils (elles) sont donc aussi les plus exposé(e)s au virus. A contrario, la pandémie révèle, s’il en était besoin, l’inutilité de ce que Veblen appelait la « classe de loisir », « classe oisive » absente de tout travail productif (traders, banquiers, managers, consultants et conseillers de toutes sortes, communicants ou éditocrates, etc.) et la vanité de ses consommations « ostentatoires » (irresponsables, obscènes et, pour tout dire, stupides).

 

-
 

Sarah Abdelnour

Les travailleuses et travailleurs précaires sont bien souvent dans des métiers vitaux mais sont paradoxalement mal protégés pour les exercer. Dans cette période de crise, les premiers de cordée sont précisément celles et ceux qui ont été dénigrés, voire réprimés par le gouvernement : soignants, caissières, dockers, postiers, etc., la liste est longue. Et parmi eux, des travailleurs aux missions essentielles. Et pourtant, ces métiers figurent souvent en bas de l’échelle des rémunérations et de la reconnaissance. Si les médecins font exception, le manque d’écoute politique dont ils ont souffert ces derniers temps est néanmoins patent. Pour les autres, leur position subalterne est le résultat paradoxal d’une société de la qualification et du diplôme. Ce qui est essentiel est insuffisamment reconnu. C’est un résultat bien connu pour le travail des femmes, et notamment ce travail du « care » qui consiste à prendre soin des autres, jeunes, malades, personnes dépendantes… Une mission pourtant cruciale, mais bien souvent rabattue sur une prétendue essence féminine, et donc privée d’une véritable reconnaissance sociale. Ce qui apparaît tout aussi brutalement, c’est l’écart indécent des rémunérations. Rappelons ici que les 10 % des salariés du privé les mieux rémunérés gagnent 21 fois plus que les 10 % les moins bien payés. Ainsi, les travailleurs subalternes sont les plus mobilisés au travail, mais ce sont aussi les moins bien protégés. Car ils et elles sont peu rémunérés, vivent plus loin de leur travail et dans des logements à plus forte densité, prennent les transports en commun, ont moins accès aux soins médicaux. Et, pour une partie d’entre eux, car ils sont précaires et mal protégés contre les risques comme la maladie. C’est le cas notamment des autoentrepreneurs, chauffeurs et livreurs, qui ne bénéficient d’aucune couverture chômage, d’aucune compensation financière, et sont donc obligés de travailler, en s’exposant au risque, et cela sans indemnités s’ils tombent malades pour les plus récemment inscrits.

 

Le gouvernement semble découvrir leur rôle essentiel dans notre société. Peuvent-ils alors espérer une plus grande reconnaissance sociale ?

 

-
 

Gérard Mauger

Cette fraction des classes populaires, majoritairement féminine et souvent issue de l’immigration, très présente dans les rangs des gilets jaunes, a eu droit à la reconnaissance télévisée du chef de l’État et à celle des éditorialistes, célébrant leur « engagement », leur « dévouement », leur « sacrifice ». S’il fallait croire Emmanuel Macron qui, dans la péroraison de son allocution télévisée du 13 avril, reprenait à son compte l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » – et semblait se faire un devoir de « donner toute sa force à ce principe », demain, les derniers seraient les premiers, les « sales boulots » dont parlait Everett Hughes seraient symboliquement et financièrement revalorisés, ceux qui ne sont « rien » (comme le leur disait récemment Emmanuel Macron) seraient « tout ». Peut-on le croire quand il se dit prêt, lui « le premier », à « se réinventer » ? On ne change pas de convictions, de croyances, d’intérêts, de prédilections et d’aversions, bref de manières d’être, comme on change de chemise et le voudrait-il que l’univers dans lequel il est pris – ce que Bourdieu appelait « le champ du pouvoir » – se chargerait de le rappeler à l’ordre.

 

Sarah Abdelnour La crise actuelle fait émerger un débat certainement salutaire sur ce qui fonde la légitimité des rémunérations et sur les liens entre utilité sociale et salaire. Ce débat met en lumière la sous-rémunération de métiers essentiels à la survie et à la vie d’une société. Il pourrait aussi amener à questionner le bien-fondé des plus hauts revenus, et à interroger leur sous-contribution au financement des biens collectifs. Comme il pourrait mettre au jour les dangers qu’engendre la privatisation des services publics, et l’exemple américain est en ce sens effrayant. Mais pour que sortie de crise rime avec progrès social, les travailleurs (mais aussi étudiants, chômeurs, retraités) risquent d’avoir à batailler pour défendre un autre projet de société. Pour l’heure, le gouvernement s’entête à prévoir des plans de « rationalisation » dans les hôpitaux, synonyme en novlangue d’austérité et de fermeture de lits. Cet acharnement est absurde quand on sait combien cette gestion par le flux tendu et la pression s’est révélée catastrophique. La gestion néolibérale, qu’on nous présente comme innovante et raisonnable, quand la dépense publique ne le serait pas, est finalement incapable de prendre en charge l’incertitude et de protéger la population des risques, et se révèle donc clairement irresponsable.

Yasmine Siblot Cette crise rappelle à quel point ces inégalités sont présentes dans notre société, et que les rapports de classes sont à la fois des rapports d’exploitation et des rapports de pouvoir : celles et ceux qui sont les plus exposés aux risques de contamination y sont contraints par des nécessités matérielles et par des relations de subordination, dans un contexte où une partie des employeurs, soutenus par la politique gouvernementale, ne veut pas renoncer à faire travailler une main-d’œuvre qui n’a pas la possibilité de refuser, y compris pour des activités qui ne sont pas nécessaires. Dans les secteurs indispensables ce sont les moins qualifiés qui sont souvent les moins bien protégés : caissières, aides-soignantes, éboueurs, agents de nettoyage, agents de tri à La Poste, aides à domicile, livreurs… Il n’est pas facile de mener des enquêtes sociologiques en ce moment, et ce type d’enquête prend beaucoup de temps, mais de nombreux reportages menés par des journalistes et de nombreux témoignages circulent pour rendre compte de ces situations. Pour ma part, je mène depuis l’an dernier une recherche auprès de migrantes portugaises venues en France lors de la crise de 2008, et qui occupent divers emplois dans le ménage et l’entretien ; j’ai recontacté les personnes que j’ai rencontrées : les plus stables d’entre elles, celles qui sont devenues agents de service dans des institutions publiques, ou qui travaillent chez des particuliers avec de l’ancienneté, peuvent rester chez elles, mais certaines perdent des revenus ; les plus précaires, celles qui travaillent pour des grosses entreprises du nettoyage comme Atalian, et celles qui sont seules en charge de leurs enfants (et parfois de leurs parents), sont contraintes à travailler dans des conditions très mauvaises ou se retrouvent dans une grande précarité.

Que faire pour que cela se traduise par des actes concrets ?

Sarah Abdelnour Si les travailleurs veulent une revalorisation des bas salaires, une meilleure reconnaissance des métiers essentiels, des statuts d’emploi protecteurs et un financement pérenne des services publics, il va falloir s’organiser pour défendre cet autre projet. Ce moment de crise doit faire l’objet d’analyses politiques, et fournir l’occasion d’une remise à plat et d’un questionnement sur les enjeux écologiques et sociaux. Pour cela, former des collectifs de débat, de résistance est indispensable. Les tenants du retour à la normale seront nombreux. Il faut montrer qu’une autre voie est possible, et il va sans doute falloir élever la voix pour se faire entendre.

Gérard Mauger Peu importe, à vrai dire, la sincérité ou l’hypocrisie des déclarations philanthropiques et des « bonnes résolutions » du président de la République. Parce qu’elles sont opposables à celui qui les prononce, parce que ce qu’il dit est opposable à ce qu’il fait ou ce qu’il se propose de faire, elles sont une ressource stratégique pour la mobilisation politique et/ou syndicale. Aujourd’hui, la moindre des choses est de donner les moyens de se protéger à celles et ceux qui s’exposent. Demain, il faudra revaloriser les salaires de celles et ceux dont on proclame la « valeur » et qu’on se contente de payer de mots ou, à la rigueur, de primes. Plus généralement, en faisant basculer l’« ordre des grandeurs » communément admis, l’expérience de laboratoire provoquée par la pandémie (et demain par le réchauffement climatique) donne à voir un capitalisme néolibéral mondialisé à bout de souffle… Reste que tout sera fait pour le réanimer : il faut donc tout faire pour que le Covid-19 en vienne à bout…

Yasmine Siblot Le gouvernement n’a pas pris les mesures nécessaires pour protéger les salariés en réduisant le plus possible les activités à celles qui sont indispensables, en s’assurant que les salariés contraints de travailler disposent de protection, y compris dans le domaine de la santé. On peut douter qu’il en aille différemment à l’avenir. Mais on peut espérer qu’il y ait une reconnaissance au sein de la population. Les soignants sont applaudis tous les soirs, mais des caissières et des éboueurs sont également remerciés. Il y a de nombreuses formes de solidarité, et les syndicats jouent un rôle important. Il faut faire en sorte que ça dure !

Entretiens croisés réalisés par Sylvestre Rome

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011