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11 avril 2020 6 11 /04 /avril /2020 10:07
Covid 19 - Soignants, avec les malades, au prix de leur santé (Alexandre Fache, L'Humanité, 9 avril 2020)
Jeudi, 9 Avril, 2020

Soignants. Avec les malades, au prix de leur santé

Comme des milliers de personnels de santé depuis plusieurs semaines, ils ont bataillé contre le virus, au chevet des patients atteints. Et ont eux-mêmes contracté la maladie. Témoignages.
 

Combien de soignants, chargés de lutter pied à pied contre le Covid-19, ont-ils contracté eux-mêmes la maladie ? Cette information capitale, nul ne la détient visiblement. Mardi, Jean-François Delfraissy, le président du Conseil scientifique chargé de conseiller l’exécutif, évoquait le chiffre flou – et optimiste – de « plusieurs milliers », justifiant ainsi le fait que les masques FFP2, les plus performants, étaient toujours donnés en priorité aux personnels de santé. Le 23 mars dernier – il y a une éternité –, on dénombrait cinq médecins morts du Covid. Depuis, rien. L’Humanité a donné la parole à des soignants infectés par le virus. Ils racontent les symptômes physiques, les angoisses, mais aussi la culpabilité de devoir laisser leurs collègues seuls face à la vague.

Nabila Hamza-Baibou, 44 ans, médecin généraliste à Strasbourg : « J’ai senti que la maladie était plus forte que moi »

« J’ai eu tous les symptômes du Covid-19, sauf la détresse respiratoire : perte de goût, d’odorat, courbatures et une fatigue vraiment intense. J’avais l’impression d’avoir fait un marathon et, à chaque effort, j’étais essoufflée. C’était le week-end du 21-22 mars. Depuis la fin février, j’ai eu énormément de patients venus consulter pour des symptômes grippaux : 30 à 40 par jour, c’était beaucoup plus que d’habitude. Je me suis doutée qu’il y avait quelque chose d’anormal. Par précaution, je ne suis pas allée voir mes parents. Je me contentais de les appeler. Je ne pensais pas vraiment tomber malade, mais j’avais peur d’être porteur sain du virus. C’était le discours ambiant à l’époque : “Si vous l’attrapez, ça sera bénin.” En fait, ce virus m’a complètement cassée. Une fois touché, on ne peut plus rien faire, on est couché au lit, on n’a même pas la force de se faire à manger. J’ai eu peur de contaminer mon mari et mes deux enfants, de 11 et 14 ans. Il a fallu leur faire comprendre la nécessité de ne plus faire de câlins, de ne plus manger ensemble… Ce n’était pas évident.

Avec tous les patients que j’ai vus, je savais que je ne passerai pas entre les gouttes. Car des masques, on n’en a eu qu’à la troisième semaine de mars. Une toute petite boîte de 50. Je les ai donnés à mes patients qui avaient des symptômes. Et en un jour et demi, la boîte était vide. Je trouve qu’on a trop tardé à réagir face à ce virus. Et cette absence de masques pour les professionnels, c’est un vrai scandale. On nous a envoyés à la guerre sans armes, sans rien. Je suis vraiment en colère. Parce que j’ai eu peur aussi. Quand vous arrivez vous-même au pic du 8e jour, et qu’à ce moment-là, vous entendez que cinq médecins sont morts à cause du virus, vous avez les boules… Heureusement, j’avais un saturomètre pour mesurer mon taux d’oxygène dans le sang, je pouvais vérifier que je n’étais pas trop prise. Mais j’ai senti clairement que cette maladie était plus forte que moi. »

Nicolas, 35 ans, infirmier en réanimation dans l'est de la France : « Un choc quand j’ai appris que j’étais positif »

« Pour moi, ça a commencé par de la toux et de la fatigue, sans température. Malgré tout, je me sentais apte à travailler. Quand on m’a dit que j’étais positif, ça m’a fait un choc, mais ça m’embêtait de rentrer chez moi, de ne plus être utile, de laisser mes collègues. Bien sûr, la priorité était de ne pas participer à la contagion. J’ai été mis en arrêt 14 jours à partir du début des symptômes, soit à partir du 18 mars. Petit à petit, la fatigue s’est accentuée, avec des courbatures, des maux de tête, et, au moment du pic, j’ai vraiment eu deux jours compliqués. Le moindre effort, même marcher quelques mètres, provoquait un essoufflement, j’étais étourdi, avec de grosses douleurs abdominales, comme un point de côté, à droite, qui m’obligeait à rester coucher. Une fois ce sommet passé, l’amélioration a été très rapide. J’ai pu reprendre deux jours plus tôt que prévu, pour compenser l’indisponibilité de collègues, eux aussi touchés. Et c’est reparti.

Pendant le pic, je me suis demandé comment ça allait tourner. On manque de recul sur ce virus, qui est assez bizarre. Les symptômes fluctuent beaucoup. Et, surtout, j’avais vu dans mon service de réanimation des personnes jeunes, sans antécédents, être frappées durement, voire décéder. Deux jours avant mon arrêt, on avait eu un cas de ce type. On ne peut s’empêcher d’y penser, une fois arrêté. Être soignant, dans ce genre de situation, est à la fois un avantage et un inconvénient : on comprend mieux les symptômes, la maladie, on a accès aux études… Mais, en réanimation, on voit aussi ce que peut donner ce virus sur les patients les plus atteints. C’est à double tranchant. En reprenant, j’étais donc partagé : à la fois anxieux d’y retourner, car les journées sont très dures, je me demandais si j’avais assez récupéré pour faire face à ce rythme ; et, d’un autre côté, j’étais content de retrouver mes collègues, de repartir à la bataille face à cette maladie. »

Giovanna Melica, 44 ans, médecin immunologue à l'hôpital Henri-Mondor (Créteil) : « On se sent vulnérable, malgré nos connaissances médicales »

« J’ai commencé à tousser le 22 mars et, le lundi, j’ai pu être testée. J’étais positive. J’ai immédiatement été confinée chez moi. Ma réaction a été double : mon côté rationnel me disait “ça va aller, ça restera bénin, comme dans la grande majorité des cas” ; mais, d’un autre côté, parce que j’avais vu beaucoup de malades graves dans mon service, j’ai aussi commencé à paniquer. On se sent vulnérable, et malgré nos connaissances médicales, on ne peut pas s’empêcher de penser au pire. D’autant que ce virus touche aussi, et parfois lourdement, des patients jeunes, sans antécédents. Je ne sais pas si je l’ai contracté dans mon service, ou chez moi, par le biais de mes enfants. Le virus a circulé dans leur école. J’ai eu la chance de ne pas avoir de fièvre, mais j’ai en revanche perdu le goût et l’odorat. D’ailleurs, celui-ci n’est toujours pas revenu.

Être soignant et malade, ça suscite des réactions ambivalentes. On sait qu’il faut absolument s’arrêter pour ne pas contaminer les autres. Mais on se sent aussi coupable de ne pas être sur le terrain. Alors que ça n’a pas de sens : l’infection ne va pas disparaître du jour au lendemain, et il va falloir tenir sur la durée. Faire des roulements. Se reposer. Aurait-on pu mieux se préparer à cette épidémie ? L’anticipation a fait défaut, c’est sûr. L’Italie nous avait pourtant montré ce qui allait arriver. Malgré des moyens comparables à la France, c’était une véritable poudrière. Et pourtant, on a temporisé, attendu… Le confinement est arrivé bien tard, le 17 mars. Je ne m’explique pas cette inertie. »

Alexandre Fache

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