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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 16:34
Course au vaccin, l’urgence d’une coopération mondiale (Rosa Moussaoui, Jeudi, 2 Avril, 2020 - Rosa Moussaoui)
Jeudi, 2 Avril, 2020

Course au vaccin, l’urgence d’une coopération mondiale

Depuis le mois de janvier, une quarantaine de laboratoires dans le monde sont engagés dans la recherche d’un vaccin contre le Sars-CoV2. Mais cette course contre la montre est plombée par une redoutable concurrence entre pays. Derrière, des questions de gros sous, d’influence et de souveraineté.

 

Laboratoires de recherche publique, start-up dédiées aux biotechnologies ou multinationales de l’industrie pharmaceutique, ils se sont lancés dans la course dès le 7 janvier, lorsqu’une équipe de Shanghai a publié la séquence génétique complète du Sars-CoV2, le coronavirus à l’origine de la pandémie mondiale en cours. Objectif, travailler à la mise au point d’un vaccin. Devant cette maladie émergente qui a désormais poussé la moitié de l’humanité au confinement faute d’outils adaptés pour contenir la contagion, l’enjeu économique est colossal. Le marché mondial des vaccins est lucratif. Il a connu, dans la dernière décennie, une nette envolée : il représentait 26 milliards de dollars en 2011, puis 32,3 milliards de dollars en 2014 ; il devrait franchir la barre des 80 milliards de dollars à l’horizon 2025. À lui seul, le vaccin contre la grippe brassait en 2018 près de 4 milliards de dollars et devrait dépasser les 6 milliards en 2026.

La demande monte et les profits grimpent, dopés par les innovations : vaccins thérapeutiques, vaccins combinés, vaccin antigrippal universel en cours de développement, qui susciterait l’immunité contre toutes les souches du virus de la grippe, etc. Quant aux recherches portant sur des vaccins protégeant des infections graves, chroniques, sur un traitement lourd et difficile comme le VIH, elles laissent encore entrevoir de nouvelles opportunités économiques.

Des préparations complexes à produire

Pourtant, les vaccins ne représentent que 2 % du gigantesque marché mondial du médicament, qui dépassait en 2018 les 1 046 milliards de dollars de chiffre d’affaires (environ 928 milliards d’euros), en croissance de 5 % par rapport à l’année précédente (1). Ils sont complexes à produire et impliquent des coûts de recherche-développement d’autant plus lourds que c’est ici la concurrence qui prime, plutôt que la coopération, même si leur mise au point donne ponctuellement lieu à des « partenariats ». Pour le coronavirus, le coût du développement d’un vaccin pourrait approcher les 2 milliards d’euros… Le retour sur investissement, lui, est plus modeste qu’avec un médicament classique, puisqu’une à deux injections sont nécessaires, seulement, pour déclencher l’immunité.

 

Pourquoi, alors, se lancer dans la course ? Pour les jeunes sociétés de biotechnologies, qui revendent le plus souvent les licences aux géants du secteur, le bénéfice symbolique se conjugue, pour beaucoup d’entre elles, à des enjeux de capitalisation boursière : plus de 820 entreprises de biotechnologies sont aujourd’hui cotées dans le monde, pour une capitalisation globale dépassant 1 000 milliards de dollars. L’affichage du succès que représente la mise au point d’un nouveau vaccin est aussi, pour les majors de l’industrie pharmaceutique, affaire d’image, de notoriété et de prestige scientifique, avec des retombées escomptées sur l’ensemble de leurs gammes de produits et des perspectives de renégociation, avec les pouvoirs publics, des prix régulés de certains médicaments.

Un défi industriel inouÏ

« Trente à quarante laboratoires aux statuts très divers sont actuellement dans la course, poussés par la renommée mondiale que leur assurerait un succès. Pour l’instant, les géants de l’industrie pharmaceutique observent, les laissent se battre, financent un peu et, lorsqu’un vaccin crédible apparaîtra, ils négocieront des contrats de licence, avec des royalties à l’échelle mondiale. La demande est forte, il faudra inonder la planète de plusieurs milliards de doses ; ce sera un défi industriel inouï, qu’il sera difficile de relever en se passant des majors », observe Claude Le Pen, économiste de la santé, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine.

Brevets et licences pourraient-ils, dès lors, entraver la production à grande échelle et l’accès des populations les moins solvables au vaccin ? En fait, l’acuité de la crise sanitaire globale pourrait accélérer des tendances déjà latentes, jusqu’à faire voler en éclats les règles en vigueur en matière de propriété intellectuelle. Un précédent pourrait ici faire jurisprudence : en 2001, les trusts de l’industrie pharmaceutique avaient finalement renoncé, devant le scandale mondial suscité par leur démarche, à poursuivre le gouvernement sud-africain, coupable à leurs yeux d’avoir autorisé les entreprises locales à produire des traitements génériques contre le sida, ou à les importer sans passer par les brevets des multinationales. L’année précédente, le VIH avait emporté 2,4 millions d’Africains et, cinq ans plus tôt, Pretoria avait invoqué, pour déroger aux accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur les droits de propriété intellectuelle relatifs au commerce, une clause d’exception prévue par ces mêmes accords en cas d’urgence sanitaire. Les États pourraient, demain, mobiliser les mêmes arguments pour contourner les obstacles posés par le brevetage d’un futur vaccin.

La recherche du prestige

Du séquençage génétique du virus jusqu’aux premiers essais cliniques et à la fabrication du produit, les protocoles sont complexes, lourds : la mise au point d’un vaccin efficace et sûr requiert 12 à 24 mois. Le temps de la recherche n’est pas celui du récit médiatique, ni celui des promesses politiques comme celles de Donald Trump, qui jure qu’un vaccin sera disponible « dans 2 ou 3 mois ». Mais, dans un monde multipolaire aux équilibres mouvants, la course au vaccin contre le Sars-CoV2 est une course contre la montre qui implique, entre soft power et guerre économique, des enjeux géostratégiques nouveaux, dans un contexte de crise structurelle de la mondialisation capitaliste.

Berceau de la pandémie, la Chine, qui met en scène son aide à des pays européens dépassés par la crise sanitaire, tient, pour l’heure, une longueur d’avance. Dès le 20 mars, Pékin annonçait le lancement d’un premier essai clinique : 108 volontaires âgés de 18 à 60 ans, tous originaires de Wuhan où est apparu le Covid-19 en novembre 2019, ont reçu les premières injections ; ils seront suivis pendant 6 mois. Étape saluée avec des accents nationalistes assumés par l’éditorial du « Global Times » : « Le développement d’un vaccin est une bataille que la Chine ne peut se permettre de perdre ! » La Russie, elle, se flatte d’être entrée dans une phase de tests sur des animaux, avec des premiers résultats attendus en juin et, en France, l’équipe du laboratoire d’innovation vaccinale de l’Institut Pasteur travaille d’arrache-pied depuis plusieurs semaines. La concurrence, dans cette affaire, n’est pas seulement un frein à la recherche et un fardeau économique ; elle peut prendre un tour rocambolesque, jusqu’à provoquer des crises diplomatiques d’un genre nouveau. Le 16 mars dernier, le gouvernement allemand accusait publiquement Donald Trump d’avoir voulu faire main basse sur un laboratoire allemand travaillant sur le développement d’un vaccin contre le Sars-CoV2 en vue d’en obtenir « l’exclusivité » pour les États-Unis. « Les chercheurs allemands jouent un rôle de premier plan dans le développement de médicaments et vaccins, et nous ne pouvons permettre que d’autres cherchent à se procurer l’exclusivité de leurs résultats ! » s’emportait le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas. Dans la foulée, le laboratoire en question, CureVac, implanté à Tübingen (dans le Bade-Wurtemberg), démentait l’existence de tractations financières avec l’hôte de la Maison-Blanche, tandis que le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer, confirmait au contraire les dires de son collègue. L’affaire fut aussitôt mise à l’ordre du jour du comité de crise du gouvernement chargé de piloter la lutte contre l’épidémie de coronavirus, et on apprit dans la presse allemande que Donald Trump avait tenté d’appâter à coups de millions de dollars des scientifiques allemands, leur faisant miroiter des investissements dans l’entreprise à condition que le futur vaccin soit réservé « uniquement aux États-Unis ».

Sans confirmer l’offre d’achat, CureVac avoua finalement dans un communiqué que son PDG avait été personnellement invité, le 3 mars, par le président américain à la Maison-Blanche pour discuter du « développement rapide d’un vaccin contre le coronavirus ». Une semaine plus tard, le laboratoire annonçait, sans plus d’explications, le départ de ce même PDG et le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmaier, se félicitait de la « décision formidable » de CureVac de refuser les avances de Washington. Berlin promet désormais d’opposer son veto à tout projet d’investissement dans des entreprises nationales jugées stratégiques. Élan patriotique ? En coulisses, Bruxelles faisait en fait monter les enchères. À l’issue d’une rencontre avec les dirigeants de CureVac, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, louait leur « technologie prometteuse pour développer un vaccin » et mettait sur la table un soutien financier de 80 millions d’euros…

Bientôt dépendants de la Chine ?

« L’accès à une couverture vaccinale sûre est un enjeu de souveraineté, remarque Claude Le Pen. Pour l’instant, la France et l’Europe sont exportatrices de vaccins. Mais, imaginons que la Chine, qui affiche la volonté d’investir dans ce secteur et dispose de toutes les compétences requises pour cela, développe la première un vaccin contre le coronavirus. Cela nous placerait dans une situation de dépendance : Pékin pourrait le réserver, d’abord, à la population chinoise, et renvoyer à plus tard les exportations. » Vaccins, médicaments, tests, masques apparaissent dans cette crise, au-delà du soin, comme des biens stratégiques. Un fragment d’ARN, et c’est toute l’architecture de la globalisation capitaliste qui est mise en question.

(1) Avec de très fortes disparités, puisque les États-Unis représentaient à eux seuls 47,5 % de la consommation de médicaments, loin devant l’Europe (23,2 %), l’Asie/Pacifique (22,5 %), l’Amérique latine (4,4 %), le Moyen-Orient (1,9 %), l’Afrique (0,5 %).

Rosa Moussaoui

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