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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 06:43

 

Membre des Économistes atterrés, professeur à la Paris School of Business publie les Délaissés, dans lequel il fustige les politiques néolibérales. Tel un rouleau compresseur écrasant les plus défavorisés, le système à bout de souffle accroît les inégalités, détruit la planète et se voit remis en cause par la crise du coronavirus.

Au regard du contexte actuel, quel va être l’impact économique du Covid-19 ?

Nous faisons face aujourd’hui à une triple crise. Sanitaire, financière et économique. En plus des raisons de santé publique évidentes, il faut tout mettre en œuvre pour la stopper le plus vite possible afin de limiter l’impact économique. Plus elle s’inscrit dans la durée, plus les répercussions seront sévères. À mon sens, nous aurions dû prendre bien plus tôt les mesures drastiques comme le confinement, la fermeture des frontières, le couvre-feu, etc. Elles auraient permis d’atteindre le plateau de contamination plus rapidement, mais aussi de permettre aux populations de prendre dès le début la mesure de l’importance du risque épidémique. À la place, nous avons été dans une situation d’entre-deux avec les gestes barrières, nécessaires mais insuffisants, et, de l’autre, une communication gouvernementale qui nous incitait à sortir pour, par exemple, aller voter aux élections municipales. Le message n’était pas très clair. Les crises financières et économiques sont directement liées à l’urgence sanitaire. Un contrôle rapide de la contamination aurait permis de lever les doutes des marchés financiers sur les incertitudes des États européens à endiguer le Covid-19. Les pertes des petits commerces auraient été rattrapées les trimestres suivants, comme c’est déjà le cas lors des perturbations comme des grèves importantes. L’État aurait alors pu agir pour soutenir les secteurs les plus impactés. Aujourd’hui, nous sommes face à une épidémie qui prend une ampleur inédite et dont les conséquences économiques sont à l’heure actuelle difficilement mesurables.

Et qui risque d’en faire les frais ?

Si, dans les semaines à venir, notre économie enregistre une baisse conséquente de l’activité, comme lors de la crise de 2008, tous les secteurs d’activité seront touchés. Les différentes réformes du Code du travail menées par Hollande puis poursuivies par Macron permettent de licencier plus facilement. À cela, il faut aussi ajouter la réforme de l’assurance-chômage qui rend plus difficile l’accès aux prestations chômage et diminue les montants alloués. Les catégories des ouvriers et des employés seront ainsi les premières à en subir les conséquences. Dans une moindre mesure, les cadres pourraient être également touchés. On peut dès lors s’attendre à une diminution des embauches, un gel des augmentations et une hausse des cadences. Tout va dépendre en fait des moyens que le gouvernement sera prêt à mettre en œuvre pour soutenir l’activité, une fois le problème sanitaire réglé. Le président a parlé d’un soutien à l’activité, il faut voir comment cela se traduira dans les actes.

Le coronavirus semble mettre en lumière les défaillances du système capitaliste ?

En effet, le coronavirus montre la fragilité de notre système. Tant dans la rapidité de la propagation, qui montre une perte de contrôle des flux, que dans la dépendance de nos économies, en particulier dans la fabrication de produits aussi importants que les médicaments. Il ne faut pas non plus éluder la logique austéritaire et managériale mise en œuvre depuis des années et qui a organisé des coupes budgétaires dans les services publics, et notamment dans le secteur de la santé. Aujourd’hui, les personnels en première ligne dans la lutte contre le coronavirus sont ceux des hôpitaux, de la petite enfance, de l’éducation. Ces mêmes travailleurs qui manifestent depuis plus d’un an dans l’indifférence générale alors qu’ils réclament simplement des conditions de travail décentes, qui passent notamment par une augmentation de moyens humains et financiers.

D’où un chapitre entier de votre dernier livre dans lequel vous appelez à la sauvegarde des services publics ?

Depuis de nombreuses années, on assiste à un travail de sape médiatique pour dénigrer non seulement le service public, mais aussi les agents qui y travaillent. Ils sont souvent taxés de « fainéants », « improductifs », « toujours en arrêt maladie », etc. Pourtant, de nombreuses études montrent que le service public est plus efficace que le secteur privé. D’une part car il n’y a pas d’actionnaires à rémunérer, mais aussi parce que l’État, en tant qu’investisseur, bénéficiera toujours des taux d’emprunt les plus avantageux. Il y a également un effet rarement mis en avant, il s’agit de « l’effet multiplicateur de l’investissement public », théorisé par Keynes et maintes fois vérifié. La politique du Royaume-Uni en est un très bon contre-exemple. Le gouvernement a voulu cesser certains partenariats public-privé. Un rapport accablant du National Audit Office (l’équivalent britannique de la Cour des comptes) a montré que, ce faisant, la construction d’écoles coûterait 40 % de plus en cas de délégation au privé, un chiffre qui passerait même à 70 % pour les hôpitaux. Autre exemple, le système de santé aux États-Unis. Essentiellement privé, il représente 17 % du PIB, contre 11,7 % chez nous. En plus d’être inégalitaire, il est plus cher.

Il n’y a donc pas d’intérêt « économique » à casser les services publics ?

C’est une nouvelle fois encore une histoire de gros sous. Il y a une énorme manne financière, je rappelle qu’en France, les retraites représentent 300 milliards d’euros par an, sur laquelle le secteur privé souhaite mettre la main. La libéralisation du rail ou la réforme des retraites, pour ne citer qu’eux, s’inscrivent dans cette logique de privatisation de l’ensemble des secteurs de l’économie à laquelle on assiste depuis une trentaine d’années en France. Nous avons face à nous des élites très dogmatiques. La stratégie d’Emmanuel Macron consiste à mettre en concurrence l’un et l’autre, et faire en sorte que le privé cannibalise le public. On les oppose alors que les deux sont essentiels. Plutôt que de les mettre en concurrence, il faudrait montrer les bienfaits d’une économie mixte avec un secteur public fort qui réglemente le privé.

Avec notamment le tournant libéral pour l’agriculture dans les années 1980 ?

Au début, l’ouverture à la mondialisation a été plutôt bénéfique pour les agriculteurs. Ils pouvaient exporter leurs biens vers le monde entier, mais avec le revers de la médaille : une plus forte concurrence. Pour y faire face, ils ont dû augmenter leur productivité, avec le recours à la mécanisation. Toutefois, les denrées agricoles sont des biens très particuliers. Par exemple, un individu qui mange des pommes ne va pas se mettre à en manger deux fois plus si elles sont deux fois moins chères. En réalité, plus l’ensemble du secteur agricole se mécanise, plus il augmente sa productivité, et plus il voit ses revenus diminuer. L’économiste David Cayla, qui a beaucoup travaillé sur cette question, utilise d’ailleurs l’expression « la malédiction des agriculteurs ». À cela il faut aussi prendre en compte l’extrême financiarisation et tout particulièrement celle des matières premières au début des années 2000. Pour faciliter la vie des investisseurs, les banques ont conçu de nouveaux produits financiers tels que le Goldman Sachs Commodity Index (GSCI). Cet indice sert d’unique référence pour fixer les prix de 24 composantes à l’échelle mondiale. Il mélange à la fois les prix du blé, du sucre ou du soja, mais aussi de certaines énergies comme le pétrole ou le gaz, ainsi que d’autres biens comme les métaux industriels (zinc, aluminium, nickel) ou encore l’or et l’argent. Ces biens, qui pourtant ont des modes de production et de consommation très différents, se retrouvent liés entre eux. Ainsi, la moindre fluctuation sur l’un de ces produits aura un impact immédiat sur tous les autres. Ajoutez à cela l’extrême volatilité des cours. On se retrouve alors avec un système de prix totalement déconnecté de l’économie réelle et du quotidien des agriculteurs. Comment, dès lors, un agriculteur peut-il réaliser des investissements qu’il remboursera sur plusieurs années sans un minimum de visibilité sur les prix ?

Cette extrême financiarisation de l’économie a ensuite conduit à l’explosion des Bourses mondiales en 2008, que vous analysez comme la genèse du mouvement des gilets jaunes…

À la suite de la crise dite des subprimes, le taux de chômage a explosé partout en Europe. Les plus touchées ont été les catégories des ouvriers et des employés, principalement dans les territoires et dans les banlieues. Au lieu de pratiquer une stratégie de relance de l’économie, les gouvernements européens ont opté pour l’austérité budgétaire dès 2011. Leur seul objectif étant la réduction du déficit public. D’importantes coupes ont été faites sur les collectivités territoriales. L’effet sur les populations fut immédiat. Les Français ont subi la dégradation de leurs services publics, qui s’est traduite par moins de moyens pour les crèches, les écoles, les loisirs ou encore les associations qui animent la vie locale, créant ainsi le sentiment d’être lâchés par les pouvoirs publics. Ensuite, comme dans toute révolution, il faut un déclencheur. Dans le cas des gilets jaunes c’est la taxe sur les carburants qui a joué ce rôle. Il faut bien comprendre que ce type de taxe doit avoir pour but d’inciter un changement des comportements. Dans les grandes villes, cet effet peut fonctionner parce que l’arbitrage entre véhicule et transport en commun est possible. À Paris, par exemple, le taux d’utilisation de la voiture est de 14 %. En revanche, dans les territoires, il est autour de 85 %. Tout simplement parce qu’aucune alternative n’est possible. La taxe perd alors son caractère incitatif et devient punitive. Une taxe sur les carburants est justifiée au nom de l’impératif écologique, mais elle doit s’accompagner de toute une batterie de mesures comme le développement des transports publics partout en France ou une fiscalité plus juste à l’égard des grosses entreprises comme Total.

Le secteur privé a donc aussi un rôle à jouer ?

Il est normal que dans un pays où une grosse entreprise est implantée, l’État donne son avis. Au moins sur les grandes orientations de politique économique afin que le privé s’inscrive dans un projet de société de plus grande envergure. L’État fixe le cap et les entreprises doivent s’y insérer. Si le but est la transition énergétique, la rénovation des bâtiments et les renouvelables, les entreprises peuvent trouver des opportunités à s’engouffrer dans ce projet. Le problème en France, c’est qu’on a l’impression que ce sont les entreprises qui décident à la place de l’État, et que la seule stratégie de ce dernier consiste à libéraliser l’économie et baisser la fiscalité pour faciliter la vie des grands patrons.

Alors, quelle est la solution ?

Mon rôle, en tant qu’économiste, est de jeter les bases d’un nouveau modèle en mesure d’apporter une réponse aux enjeux sociaux et environnementaux. Mais le nerf de la guerre, c’est la politique. Mon livre les Délaissés a pour objectif de montrer qu’une très grande majorité de Français subit les effets négatifs de l’économie néolibérale. Qu’ils soient gilets jaunes, banlieusards, agriculteurs ou cadres, tous sont victimes du néolibéralisme. La société civile doit dépasser les clivages d’opposition de classes, souvent instrumentalisés par le jeu politique, et réclamer un véritable changement de paradigme économique.

 

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