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25 mars 2020 3 25 /03 /mars /2020 07:11
Pourquoi la colère monte face à la stratégie française de dépistage limité  du coronavirus - Alexandre Fache, Nadège Dubessay, L'Humanité, 23 mars 2020
Lundi, 23 Mars, 2020

Pourquoi la colère monte face à la stratégie française de dépistage « limité » du coronavirus

La France s’est distinguée de beaucoup d'autres pays devant affronter l’épidémie par le faible nombre de tests pratiqués. Le résultat d’un manque de « réactifs », expliquent les uns. D’une impréparation coupable, accusent d’autres. Explications.

 

« Testez, testez, testez. Nul ne peut combattre un incendie les yeux bandés. » En faisant le point, le 16 mars, sur la pandémie de Covid-19, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a convoqué répétition et métaphore pour tenter de se faire entendre. Un message que de nombreux pays (Corée du Sud, Allemagne…) n’ont pas attendu pour pratiquer un dépistage massif. D’autres, à commencer par la France, semblent avoir beaucoup de mal à en faire une priorité. Après des semaines de déni, le ministre de la Santé a fini par reconnaître, samedi, que la « doctrine » française en la matière devait « évoluer ». « L’OMS nous demande de tester, on doit désormais suivre cette voie », a déclaré Olivier Véran, promettant de « multiplier les tests », mais seulement « quand nous aurons levé le confinement ».

Suffisant ? Pas sûr. De nombreux scientifiques, comme le Pr Didier Raoult, infectiologue à Marseille et membre du comité scientifique chargé de conseiller l’État, plaident au contraire pour un dépistage aussi massif et précoce que possible. « Pour sauver des vies, nous devons réduire la transmission. Cela signifie qu’il faut trouver et isoler le plus grand nombre de cas possibles, et mettre en quarantaine leurs contacts les plus proches », indiquait déjà le patron de l’OMS, le 12 mars. « Même si vous ne pouvez pas arrêter la transmission, vous pouvez la ralentir et protéger les établissements de santé, les maisons de retraite et autres espaces vitaux – mais seulement si vous testez tous les cas suspects. » « L’identification plus systématique des sujets porteurs pourrait contribuer significativement à l’écrasement ou l’étirement du pic épidémique », écrivaient aussi, le 13 mars, dans le Quotidien du médecin, Laurent Lagrost (Inserm) et Didier Payen (ex-chef de la réanimation à l’hôpital Lariboisière). Las, malgré des objectifs affichés similaires, la France a choisi de ne pas procéder ainsi, et se retrouve face à une propagation invisible et plus large que les chiffres égrenés chaque jour. Il y aurait « entre 30 000 et 90 000 » personnes infectées en France, a d’ailleurs estimé samedi Olivier Véran. Soit bien plus que les 14 459 cas positifs relevés officiellement.

La France atteint péniblement les 5000 tests par jour, depuis peu

Pourtant, jusqu’à il y a quelques jours, l’idée de tester plus largement la population était écartée sans autre forme de procès. « En circulation active, le test n’a pas beaucoup d’intérêt, aucun pays ne l’a fait », assurait ainsi le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, le 17 mars, au lendemain de l’injonction de l’OMS. « La France n’est pas visée » par cette déclaration, voulait croire le haut fonctionnaire, infectiologue de profession. Ah bon ? Mais qui cette supplique visait-elle alors, sinon les pays limitant encore drastiquement leur politique de dépistage ? Lors de la première semaine de mars, tandis qu’elle n’avait encore constaté aucun décès lié au Covid-19, l’Allemagne a testé 35 000 personnes, 100 000 la suivante, et peut désormais dépister 160 000 personnes chaque semaine, selon le président de l’Institut de santé publique Robert-Koch, Lothar Wieler. La France atteint péniblement les 5 000 tests par jour, depuis peu.

Et début mars, c’était pire. « Pour toute la Seine-Saint-Denis, nous avions une limite de 14 tests, 28 à partir du 9 mars, se souvient Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes (Amuf). C’était totalement dérisoire ! Résultat : on ne testait que les cas ultra-prioritaires. Une erreur ! Cela laissait dans la nature de nombreux cas douteux. » Pour le médecin de l’hôpital Avicenne, à Bobigny, « le gouvernement a manqué à la fois de réactivité – en ne mettant pas la pression sur les labos pour produire massivement des tests – et de clarté – avec son discours invitant à “maintenir l’activité” tout prix ».

Cette stratégie de dépistage limité était-elle le résultat d’un manque de stocks ? C’est ce qu’affirme l’immunologiste Jean-François Delfraissy, qui préside le comité scientifique mis en place le 11 mars. « Nous sommes incapables (…) de tester à la même échelle que la Corée du Sud », a-t-il affirmé dans l e Monde ce week-end, du fait d’un « énorme problème (d’approvisionnement – NDLR) en réactifs », qui viennent « de Chine et des États-Unis ». Une explication qui ne satisfait pas la cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament, Pauline Londeix (lire entretien en p. 4). Dans un courrier envoyé jeudi à Édouard Philippe, elle rappelle avoir tiré la sonnette d’alarme, à l’automne, « sur les problèmes généraux du marché du diagnostic en France », auprès d’Olivier Véran, alors rapporteur du projet de loi sur la Sécurité sociale, et Agnès Buzyn. En vain : « Nous constatons que rien n’a été fait depuis », se désole-t-elle.

Seuls quelques laboratoires seraient opérationnels

La France, pourtant, compte sur son territoire de nombreux laboratoires, publics ou privés, en mesure de réaliser des tests (120 selon la DGS). Mais seuls quelques dizaines seraient opérationnels. Et un industriel français est spécialisé dans cette activité : BioMérieux et ses 2,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018. Ont-ils été sollicités assez tôt par le gouvernement ? Le scénario actuel permet d’en douter. Convaincus que toutes les mesures n’ont pas été prises à temps, trois médecins, représentants d’un collectif de soignants, ont déjà porté plainte jeudi, devant la Cour de justice de la République, contre le premier ministre et l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn. D’autres ont saisi en référé le Conseil d’État vendredi, réclamant un confinement plus strict. Le même jour, une tribune de cinquante soignants interrogeait : « Le gouvernement fait-il vraiment la guerre au coronavirus ? » Le signe d’une colère qui se propage presque aussi vite que le virus.

Alexandre Fache
Lundi, 23 Mars, 2020

Dépistage du Covid-19. «  L’anticipation de la crise n’a pas été à la hauteur  »

Olivier Véran a annoncé samedi un « changement dans la stratégie de dépistage ». Une évolution bien tardive, regrette la militante Pauline Londeix, cofondatrice de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament.
 

 

Pourquoi la France n’a-t-elle pas dépisté plus massivement, comme la Corée du Sud ? Y a-t-il eu une erreur de stratégie ?

PAULINE LONDEIX C’est évident. La gestion, l’anticipation de la crise n’ont pas été à la hauteur. Les confidences d’Agnès Buzyn le montrent. Il y a eu un pilotage à vue, le gouvernement ne s’est pas posé les bonnes questions au bon moment. Notamment sur le dépistage. Le comité scientifique n’a été installé par Olivier Véran que le 11 mars. Ça veut dire que, pendant toute la phase ascendante de l’épidémie, il n’y en avait pas. Autre problème, ce comité a rendu trois avis entre le 12 et le 16 mars : rien, pas un mot sur la question du dépistage. C’est étonnant. Certes, il n’était pas évident de prédire l’ampleur de cette crise. Mais si, en janvier, le gouvernement avait réfléchi à une stratégie de dépistage plus importante s’appuyant sur des producteurs locaux publics, peut-être aurait-on pu freiner l’épidémie. Plus tard, on aurait aussi dû tirer des leçons plus rapides de ce qu’ont fait la Corée du Sud ou l’Allemagne.

Olivier Véran assure que des tests ont été menés largement en Haute-Savoie ou dans l’Oise, mais que, après la vaste dissémination de cas depuis Mulhouse, ce n’était plus possible. Cette explication tient-elle ?

PAULINE LONDEIX Pas vraiment. Le gouvernement nous dit qu’il n’a pas assez de tests pour dépister massivement, mais quand nous appelons les hôpitaux, on s’aperçoit que les stocks de réactifs ne sont pas épuisés… Deuxième point : l’exécutif aurait pu faire pression sur les producteurs pour obtenir plus de tests, plus vite. Mais on n’a jamais eu l’impression que c’était une priorité. Vendredi, Jean-François Delfraissy a affirmé que nous manquions de certains composants fabriqués en Chine ou aux États-Unis. Mais nous avons appelé des producteurs français : ils n’importent rien de ces pays, mais plutôt d’Allemagne et du Royaume-Uni. Le ministre de la Santé a annoncé samedi soir que la France allait revoir sa stratégie. C’est bien, mais tardif.

La France, prétend-il, se contente de suivre les recommandations de l’Union européenne et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)…

PAULINE LONDEIX Le problème date d’il y a environ un mois. Les épidémiologistes alertent sur le fait que la France va faire face à une vague très importante de l’épidémie. Pourtant, les mesures restent très modestes. L’OMS a certes un peu tardé, mais désormais, elle l’affirme clairement : la priorité, c’est de dépister. La France, elle, donne le sentiment de réagir après tout le monde. Jusqu’à vendredi matin, Édouard Philippe affirmait que si on ne dépistait pas massivement, c’était en application d’une prétendue « doctrine médicale ». Mais de quelle doctrine parle-t-il ? Il essaye de faire passer pour un choix scientifique la conséquence du sous-investissement dans la santé et une certaine forme d’improvisation. Cela fait douze jours que nous demandons au gouvernement de publier la liste des tests utilisés, l’origine des réactifs, leur prix, qui sont les producteurs mobilisés, publics ou privés, quels sont les volumes attendus, pour quand. Aucune réponse.

Que révèle cette crise sur nos fragilités dans l’accès aux produits de santé essentiels ?

PAULINE LONDEIX On a laissé le secteur du médicament, des produits médicaux et de diagnostic aux seuls industriels du secteur privé, ce qui est une très mauvaise idée. Or, en cas de pandémie, ils ne sont pas en première ligne. Ce qui nous sauve dans l’urgence actuelle, ce sont les infrastructures publiques : les hôpitaux, la recherche… Pas le privé. Cela montre bien qu’il faut sortir ce secteur des logiques de marché.

C’est ce qu’a promis le président de la République le 12 mars. Vous y croyez ?

PAULINE LONDEIX Il nous a déjà habitués à ce type de décalage entre le discours et les actes. Cynthia Fleury appelle ça la falsification du langage. En mai dernier, devant l’Organisation internationale du travail (OIT), Emmanuel Macron avait vertement critiqué le libéralisme. On voit ce que ça a donné depuis… Le résultat, c’est qu’on est dans la pire situation possible pour faire face à une pandémie comme celle du Covid-19. Ce n’est pas la faute de ce seul gouvernement. Mais il a sa part de responsabilité.

Vous comprenez les médecins qui ont porté plainte devant la Cour de justice de la République ou le Conseil d’État ?

PAULINE LONDEIX Oui, parce qu’il y a eu trop de dysfonctionnements. Agnès Buzyn dit avoir alerté le premier ministre dès janvier. Sans résultat. Malgré cette conscience du danger, elle décide de quitter son ministère, en pleine crise… Et alors que celle-ci s’aiguise, début mars, qu’annonce Édouard Philippe ? Le 49.3 pour la réforme des retraites ! Si on ajoute à ce tableau l’absence de dépistage systématique, le manque de masques ou les ruptures en gel hydro­alcoolique, on voit qu’il y a eu des problèmes à tous les niveaux. C’est grave.

Entretien réalisé par Alexandre Fache
Lundi, 23 Mars, 2020

« Pas de test, malgré la prescription de mon médecin »

Jean-Jacques Michot a contracté le Covid-19 dans un bureau de vote, à Saint-Ouen. Alors qu’il cumule les facteurs à risque et malgré l’ordonnance de son généraliste, il n’a pu être dépisté.

 

C’est une toux sèche et persistante qui alerta la femme de Jean-Jacques Michot, mardi 17 mars. Le lendemain matin, la fièvre s’était installée. Latifa n’hésite plus, elle appelle le médecin traitant. « En téléconsultation, il nous a expliqué comment évaluer ma fréquence respiratoire », explique Jean-Jacques. Il le sait aujourd’hui, il a été contaminé alors qu’il tenait un bureau de vote de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis).

À 72 ans, avec un traitement pour l’hypertension et un autre contre le psoriasis, il cumule ce que l’on nomme les facteurs à risque. Le même jour, Latifa récupère l’ordonnance au cabinet médical. « Il fallait absolument que mon mari soit sous surveillance », explique-t-elle. L’ordonnance destinée aux urgences indique « forte suspection de Covid-19 » et décrit les pathologies, les antécédents – notamment un cancer de la peau – du patient. « En même temps qu’il me parlait, le médecin a essayé d’appeler le 15, raconte Latifa. Sans succès. Il a aussi contacté un service ambulancier. Mais ce dernier a répondu qu’il ne faisait pas le trajet des urgences… » De son côté, Latifa appelle une compagnie de taxis. Même refus. « On a laissé tomber, des voisins pourront amener Jean-Jacques si vraiment son état s’aggrave, mais il ne fera pas le test. On ne va pas engorger les urgences alors que le médecin m’a dit que de toute façon, les tests, il n’y en a plus. »

De nombreux scientifiques préconisent un dépistage massif

Pourtant, tout comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de nombreux scientifiques préconisent un dépistage massif afin de mieux mesurer l’évolution de la pandémie. « En France, l’estimation du nombre de cas est basée uniquement sur les malades testés », déplore le docteur Henri Partouche, le médecin généraliste de Jean-Jacques Michot. Il espère que le réseau Sentinelles, qui assure le suivi des épidémies en médecine de ville, adapté au Covid-19 depuis le 16 mars, « permettra de tester le nombre exact de cas à partir d’un réseau de médecins généralistes ». Habiliter les médecins de ville à tester leurs patients, c’est pouvoir « mieux affiner le diagnostic » et aussi « améliorer plus tôt les comportements de confinement », assure le Dr Partouche. En attendant, il a expliqué à son patient comment surveiller sa fréquence respiratoire, sa température. Et il l’appelle régulièrement. « Nous sommes passés brutalement d’une médecine sociale, de relation, à une médecine de guerre », soupire-t-il. Malgré la fatigue, Jean-Jacques tient à garder le moral : « Je sais que j’en ai pour un moment, mais ça va passer. » Surtout, le couple sait qu’il peut compter sur la formidable solidarité des voisins de leur résidence.

Nadège Dubessay

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