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7 mars 2020 6 07 /03 /mars /2020 06:20
Lesbos, Grèce-Turquie: Réfugiés pris au piège d'un odieux marchandage (L'Humanité, Rosa Moussaoui, Rena Liratzi, mercredi 4 mars)
Mercredi, 4 Mars, 2020

Réfugiés pris au piège d'un odieux marchandage

Des milliers de réfugiés sont pris aux piège, entre deux feux, sur la frontière entre la Grèce et la Turquie. Erdogan fait chanter l’Europe, Mitsotakis met en scène sa «guerre» aux migrants

 

Effroyables images, qui résument à elles seules le naufrage des politiques migratoires conduites par l’Union européenne. Saisies dans les eaux de la mer Egée, elles montrent des gardes côtes grecs tirant, depuis le pont de leur vedette, sur un frêle canot chargé de migrants, prêt à chavirer. Les plages des îles grecques, toutes proches, ne leur réserveront pas meilleur accueil. À Lesbos, des milices s’organisent et, encouragées par des éléments d’extrême droite, prennent pour cible les journalistes, les naufragés, les membres des ONG qui leur apportent assistance. Sur le continent, les rives du fleuve Evros, qui fait frontière entre la Grèce et la Turquie, offrent des scènes tout aussi cruelles. Pris au piège de la zone tampon de Kastanies, transis de peur, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sont bringuebalés entre les forces grecques antiémeutes et leurs tirs de gaz lacrymogène, qui leur barrent tout passage, et les militaires turcs, qui leur interdisent toute marche arrière, après les avoir incités à franchir la frontière. Cette crise, délibérément déclenchée par le président turc Receip Tayyip Erdogan, qui cherche à impliquer l’Union européenne dans le bras de fer l’opposant à Damas et Moscou dans la bataille d’Idlib, a emporté une vie, lundi, au large de Lesbos : celle d’un petit garçon de quatre ans. Le canot qui le transportait, avec une cinquantaine d’autres réfugiés, avait été délibérément coulé, à l’approche de la côte, pour provoquer une opération de sauvetage. Les médecins sont arrivés trop tard pour sauver l’enfant.

Quatre ans après la conclusion d’un accord par lequel Ankara s’engageait, en contrepartie d’une enveloppe de six milliards d’euros, à faire entrave aux réfugiés tentant de gagner l’Europe et à réadmettre sur son sol les demandeurs d’asile déboutés, le satrape d’Ankara joue toujours les maîtres chanteurs. Quelle meilleure stratégie que ses rodomontades et ses élans belliqueux à l’extérieur pour faire oublier ses turpitudes à l’intérieur ? Sous l’effet d’une grave crise économique, son pays connaît une inquiétante vague de suicides : croulant sous le poids des dettes, des Turcs se donnent la mort, sans que les médias, muselés par le régime, ne puissent en dire mot. Après ses expéditions sur les fronts syrien et libyen, Erdogan joue avec l’Union européenne et le voisin grec la carte de la confrontation, dans une zone de vives tensions, alimentées de longue date par les différends frontaliers, les convoitises pétrolières et gazières en mer Egée et les incursions régulières de la marine et de l’aviation turques en territoire grec.

Dans ce contexte, le torpillage de l’ignominieux accord de 2016 n’a rien d’un coup de tonnerre dans un ciel serein. L’été dernier, déjà, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Cavusoglu, annonçait la suspension de son volet réadmission, en accusant Bruxelles de ne pas tenir ses promesses sur libéralisation des visas pour les ressortissants turcs souhaitant entrer dans l’UE.

Du côté d’Athènes, les provocations d’Erdogan offrent au gouvernement de droite dirigé par Kyriakos Mitsotakis l’occasion de déployer sans complexes sa politique de guerre aux migrants et aux demandeurs d’asile. Sur les îles de la mer Egée orientale où sont piégés 45000 réfugiés dans des conditions indignes, les autorités ont clairement opté pour une stratégie de tension. À Lesbos, Chios ou Samos, la construction de centres de rétention fermés a donné lieu ces derniers jours à des heurts entre forces antiémeutes et insulaires opposés à l’installation de nouveaux camps. Dès samedi, dans un parfait pas de deux avec le président turc, Mitsotakis mettait en scène son intransigeance : « Je veux être clair : aucune entrée illégale en Grèce ne sera tolérée. Nous augmentons notre sécurité aux frontières. » Depuis, de hauts responsables se relaient pour fustiger, en puisant dans le lexique de la guerre, « l’invasion » orchestrée au plus haut niveau par Ankara. L’armée grecque a annoncé avoir procédé lundi, dans la région d’Evros, à « des manœuvres militaires avec des tirs réels ». En passant les troupes en revue le même jour, le chef du gouvernement a appelé à un « soutien ferme » de l’UE. Ses appels semblent avoir été entendus plus promptement que ceux de son prédécesseur de gauche, Alexis Tsipras, lorsque la brutale fermeture de la route des Balkans menant vers l’Europe de l’ouest et l’Allemagne avait bloqué 12000 réfugiés à Idomeni, à la frontière gréco-macédonienne. Hier, en signe de « solidarité » avec Athènes, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le président du Conseil Charles Michel et le président du Parlement européen David Sassoli se sont rendus au poste frontière de Kastanies. « Ceux qui cherchent à tester l’unité de l’Europe seront déçus », a expliqué la première, en promettant à Mitsotakis un chèque de 700 millions d’euros.

Le feu vert est donné à l’envoi de renforts de l’agence européenne de contrôle des frontières Frontex et sur le terrain diplomatique, des pourparlers sont engagés « à haut niveau » avec Ankara sur la situation en Syrie. Dans le jeu cynique des ingérences enchevêtrées qui attisent les guerres et poussent chaque jour des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants sur les routes de l’exil, les réfugiés, aux portes de la forteresse Europe, sont ravalés au rang de pions, objets d’odieux marchandages.

Rosa Moussaoui

Suspendre les demandes d’asile est illégal

Le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés (HCR) juge illégale la décision du gouvernement grec de suspendre durant un mois toute nouvelle demande d’asile face à l’afflux de réfugiés à sa frontière. Dans un communiqué, cette organisation des Nations unies explique : « Ni la convention de 1951 relative au statut des réfugiés, ni le droit de l’UE sur les réfugiés ne fournissent de base légale pour la suspension de la réception des demandes d’asile. »

Le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, qui a invoqué l’article 78 du traité sur le fonctionnement de l’UE, ne peut pas « suspendre le droit internationalement reconnu à l’asile et le principe de non-refoulement sur lesquels insiste aussi le droit de l’UE », condamne le HCR. Les réfugiés aussi ont des droits.

Mercredi, 4 Mars, 2020

Lesbos, l’île de la colère

L’île grecque, située au nord de la mer Égée, à proximité des côtes turques, a vu la situation se dégrader sérieusement ces derniers jours. L’afflux de réfugiés a relancé les attaques et les menaces fascistes, provoquant la fuite d’ONG. Reportage.

 

Lesbos (Grèce), correspondance.

«  O n vit dans une jungle ! La situation est catastrophique ! » s’insurge Vassiliki Andreadelli, bénévole au sein de l’Association Iliaktida. La tension est montée d’un cran ces derniers jours à Lesbos, depuis que la Turquie a ouvert, vendredi, ses frontières aux exilés en quête d’Europe. Plusieurs embarcations et plus de 1 200 personnes ont atteint les îles du nord de la mer Égée au cours du week-end. « Des membres d’extrême droite attaquent et menacent réfugiés et personnels associatifs », détaille Mme Andreadelli, particulièrement inquiète. L’exaspération des insulaires a pris un caractère particulièrement violent, ouvrant les vannes à des groupuscules d’extrême droite et à des actions qui « mettent en danger l’État de droit ». Les intimidations et agressions se multiplient depuis samedi dernier.

Elles s’intensifient avec la nuit, où des routes se retrouvent bloquées. Dans l’obscurité, des groupes se forment pour attaquer toute personne étrangère à l’île : membres d’ONG, réfugiés, journalistes. Les voitures de location deviennent des cibles (coups de chaîne, jets de pierres…) et la crainte se diffuse. « Il y a de la peur, bien sûr. Des milices se sont formées et font ce qu’elles veulent sur l’île », déplore Pavlos (1). Ce Grec de 35 ans habite dans le village de Moria, non loin du camp d’accueil prévu pour moins de 3 000 personnes, devenu campement insalubre à ciel ouvert où près de 20 000 personnes survivent dans des conditions sanitaires et psychologiques désastreuses. « Ils s’attaquent aux immigrés, ensuite aux bénévoles, et puis après à tous ceux qui sont en désaccord avec eux », s’inquiète le jeune homme.

Un sentiment d’impunité renforcé par la passivité complice de la police et la rhétorique gouvernementale. « Cette pression est soudaine, massive, organisée et coordonnée », dénonce le porte-parole du gouvernement grec, Stelios Petsas, accusant la Turquie de « devenir un trafiquant ». La plupart des médias grecs relaient allègrement un vocabulaire guerrier, qualifiant les exilés d’ « assaillants ». Plusieurs membres d’ONG ont décidé ce mardi de quitter l’île, craignant pour leur sécurité. D’autres ont interrompu leurs activités temporairement. Seuls Médecins sans frontières et Médecins du monde gardaient leurs cliniques ouvertes.

Le gouvernement grec a suspendu toute nouvelle demande d’asile pendant un mois et veut rendre systématique le renvoi des nouveaux arrivants vers la Grèce continentale, avant de les rapatrier dans leur pays d’origine. En fin de journée, la rumeur de bateaux en partance pour Athènes a fait affluer plusieurs centaines de migrants sur le port de Mytilène, créant la confusion et des tensions au moment où les forces de police se sont mises à disperser la foule. Insulaires et exilés attendent pourtant tous la même chose. « Ils veulent partir d’ici et nous, on veut qu’ils quittent notre île », résume Maria. Dépitée par la situation, elle peine à être optimiste. « Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On en vient à se bouffer les uns les autres. »

(1) Le prénom a été modifié à la demande de l’interlocuteur.
Rena Liratzi

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