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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 06:00
Comment l'industrie pharmaceutique veut dicter leur conduite aux politiques (L'Humanité, 31 mars 2020)
Mardi, 31 Mars, 2020

Comment l'industrie pharmaceutique veut dicter leur conduite aux politiques

Elles ont accumulé 7 770 milliards d’euros de bénéfices entre 2000 et 2018. Mais l'avidité reste de mise chez beaucoup de multinationales du médicament en ces temps de pandémie. Coups fourrés sur la classification des médicaments, dumping sur le prix des traitements, refus de partager les savoirs… Big Pharma prend le train en marche de la lutte contre le coronavirus, mais ne renonce à rien. Explications.

 

Trop occupée à dérober le bien commun, la main invisible du marché ne sauvera pas le monde de la pandémie provoquée par le nouveau coronavirus. Alors que l’écho des ruptures de stocks de matériel de protection et de test ou de traitements retentit d’un bout à l’autre de la planète (lire ici pour ce qui est de la France), un domaine demeure largement épargné par la pénurie, celui des profits de Big Pharma, selon le surnom des monstres de l’industrie pharmaceutique. D’après une étude publiée, début mars, dans le Journal of the American Medical Association, une prestigieuse revue scientifique aux États-Unis, 35 multinationales parmi les plus importantes du secteur ont, entre 2000 et 2018, engrangé, grâce à un taux de profit deux fois supérieur à celui des géants des autres domaines d’activité (76,5 %, contre 37,4 %), la somme proprement faramineuse de 8 600 milliards de dollars (7 770 milliards d’euros) de bénéfices. En regard, le montant des investissements en recherche et développement sur les coronavirus, calculé par le think tank australien Policy Cures Research, apparaît tout à fait dérisoire, oscillant, à l’échelle mondiale, entre 24,5 et 45,5 millions d’euros ces dernières années.

A rebours des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé

Face au Covid-19, à l’impéritie des États qui ont indéniablement tardé à réagir et qui se livrent maintenant une concurrence féroce pour rafler les biens les plus rares, s’ajoute donc l’incurie des grands groupes pharmaceutiques qui, bien arrimés à leurs rentes liées aux traitements brevetés pour le cancer ou le diabète, ont largement tourné le dos à la recherche et à la production de traitements pour les maladies infectieuses, nettement moins rentables à court terme… Depuis la mi-mars, avec l’extension de la pandémie sur le continent européen et aux États-Unis, Big Pharma semble se mettre en mouvement, mais sans rien abandonner de sa gloutonnerie financière, ni céder aux exigences du bien commun mondial au nom de la sacro-sainte propriété intellectuelle. C’est le cas, à la fois, sur les tests et sur les traitements potentiellement efficaces contre le coronavirus, mais également sur les vaccins (lire dans l’édition de l’Humanité Dimanche à paraître le 2 avril)…

Côté tests, alors que les gouvernements multiplient les effets d’annonce sur des campagnes massives de dépistage à venir – l’Allemagne promet 500 000 diagnostics par semaine, le Royaume-Uni parle de 3,5 millions d’examens autoadministrés permettant de rechercher les éventuels anticorps afin de déterminer si l’individu a été affecté ou non par le virus, etc. –, les effets de la pénurie sont sévères dans de nombreux pays : les enzymes qui servent pour les réactifs manquent, tout comme le matériel nécessaire à l’extraction des éléments de signature génétique de la maladie. Du coup, plutôt que de partager leurs connaissances et de les mettre à disposition pour assurer une production à la hauteur de la demande, les multinationales cherchent à dicter les politiques en matière de santé publique, même si leurs consignes vont à rebours des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la généralisation des tests.

En fin de semaine dernière, par exemple, le géant suisse Roche a provoqué un tollé aux Pays-Bas. Dans ce pays, la plupart des laboratoires spécialisés en biomédecine dépendent des machines en circuits fermés et des kits produits exclusivement par la multinationale, mais le groupe était, d’après la presse néerlandaise, en capacité de ne fournir que 30 % de ses commandes de cette solution chimique. Au bout de quelques jours, après avoir publié une recette vieille de trente ans et donc inopérante, Roche a fini par garantir aux laboratoires néerlandais l’accès à la formule chimique indispensable pour leurs tests, mais, dans un communiqué courroucé, la firme ne manque pas de chapitrer : « Tous les systèmes de santé doivent développer une stratégie de priorisation pour les tests médicaux, les fournitures et les thérapies. Nous recommandons fortement de n’utiliser les tests disponibles que pour ceux qui montrent des symptômes avérés. »

Pour les tests comme pour les médicaments potentiellement efficaces contre le coronavirus, la question de l’accès universel, à un coût modique, écartant donc toute spéculation des groupes pharmaceutiques, est encore plus déterminante. Et là aussi, les signaux qui arrivent de Big Pharma ne sont pas vraiment rassurants. L’entreprise californienne Cepheid vient d’obtenir le feu vert aux États-Unis pour fournir aux hôpitaux un test de dépistage du Covid-19 dont le résultat est obtenu en seulement 45 minutes, mais elle a fixé le prix du test à 20 dollars pour les pays les plus pauvres, alors que, d’après les ONG, son coût de production ne dépasse pas les 3 dollars… « Avec la pandémie qui fait rage, ce n’est vraiment pas le moment de tester les prix les plus élevés que pourrait accepter le marché, réagit Stijn Deborggraeve, de la campagne pour l’accès aux médicaments de Médecins sans frontières (MSF). Nous savons combien il est décisif de tester dans cette pandémie, donc il faut que les tests soient accessibles dans tous les pays… »

L’américain Gilead, célébre pour gonfler le prix de ses traitements

Dans le paysage actuel, un groupe pharmaceutique se distingue très nettement et concentre les critiques, l’américain Gilead qui dispose d’un traitement, le remdésivir, issu de la recherche publique, actuellement proposé, à l’instar de la chloroquine et d’autres, dans les essais cliniques, comme l’européen Discovery, financé par les fonds publics et présenté par l’OMS, à la mi-mars, comme le « seul médicament dont nous pensons qu’il pourrait avoir une réelle efficacité ». Dans ce contexte réjouissant pour ses bénéfices, la multinationale californienne a, en début de semaine dernière, obtenu de l’administration Trump la classification de son traitement antiviral comme « médicament orphelin », ce qui renforce ses droits de propriété exclusive. Sous la pression citoyenne, mais aussi celle de Bernie Sanders qui s’est indigné de cette décision « scandaleuse », Gilead, célèbre pour avoir gonflé de façon astronomique les prix de ses traitements contre l’hépatite C et le VIH, vient de renoncer à cette faveur. Mais à ce stade, rien ne garantit qu’elle renoncera à ses brevets primaires qui, en cas de succès dans les essais cliniques, permettraient de bloquer la production de génériques jusqu’en 2031.

Devant les défis ouverts par la pandémie, la mobilisation sur l’accès aux médicaments pour tous à des prix abordables est relancée. Des États, comme le Chili ou l’Équateur mais aussi l’Allemagne et le Canada, mettent en œuvre des législations dites de licence obligatoire, visant à garantir l’accès aux traitements anti-coronavirus brevetés quand il ne sera pas garanti… Le Costa Rica a demandé, via l’OMS, la mutualisation des droits sur toutes les technologies médicales nécessaires à la prévention, à la détection et au traitement du Covid-19. Dans ce cadre-là, l’OMS serait habilitée à redistribuer les droits de propriété intellectuelle, ainsi que toute autre donnée nécessaire à la production et à l’homologation rapides de ces technologies, en tenant compte des besoins à l’échelle planétaire. « La crise sanitaire sans précédent que nous vivons aujourd’hui est un cruel révélateur des carences du modèle pharmaceutique actuel et appelle des mesures allant bien au-delà du “business as usual” », écrit la plateforme suisse Public Eye, qui, avec 70 autres ONG dans le monde, soutient la démarche du Costa Rica à l’OMS. « Les gouvernements doivent reprendre la main afin de garantir une répartition équitable et des prix abordables pour les futurs traitements et vaccins. L’industrie pharmaceutique doit, quant à elle, renoncer aux droits exclusifs et autres secrets de fabrication. »

Thomas Lemahieu

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