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9 février 2020 7 09 /02 /février /2020 19:57

Il y a deux jours Rouge Cerise révélait que dans son infinie bonté, la direction de la SNCF récompensait les non-grévistes en leur accordant des primes.

Après tout, c’est une longue tradition que de récompenser les traîtres par des espèces sonnantes et trébuchantes.  N’est-ce pas Judas ?

Rouge Cerise est heureuse d’offrir à ses lectrices et lecteurs ce texte de notre camarade Roger Martin.

Tu as pris leur pourboire mais ils te méprisent. 

En hommage aux grévistes en général et aux cheminots en particulier.

 

Oui, je sais, tu roules, mais pas sur l’or.

Avec ta femme , vous avez acheté une maison, vous y aviez bien droit, non ?

Il faut payer les traites. Vous avez signé un contrat qui vous garantit en cas d’accident, de longue maladie, et même de mort. Mais nulle part il n’y est question de grèves !

Et puis, y-a les mômes. C’est que ça mange un môme, c’est que ça a des besoins, des activités.

Y-a eu Noël et le Jour de l’An et il faut payer un tiers d’avance pour la location de 15 jours cet été.

Oh, tu vas pas à Saint-Paul de Vence, ni à Monaco, encore moins en croisière dans les îles sur une de ces usines flottantes qui polluent avec la bénédiction du Capital, mais même dans les Pyrénées ou au-dessus de Sisteron, avec deux ou trois sorties, le zoo et le complexe multi-bulles pour les enfants, faut quand même serrer un peu la ceinture.

T’as pas fait grève, ou juste un jour ou deux, parce que, honnêtement, tu le sais bien, chaque fois que vous avez obtenu quelque chose, c’est parce que vous vous étiez battus et que malgré tout l’enfumage du Medef et du gouvernement, toi, tu sais bien que la réforme de la retraite, c’est le contraire de la justice et de l’égalité.

Alors t’as repris le taf (quand tu l’avais arrêté) et puis t’a bouché tes oreilles chaque fois que les grévistes sont venus appeler à élargir le mouvement, et tu t’engouffrais dans ta cabine pour plus entendre les sifflets et les noms d’oiseau. T’as appris à serrer les dents. Pour les aigreurs d’estomac, y-avait toujours des pastilles.

Chaque jour tu t’es pris à espérer des trucs qui te rendaient malade. Le mouvement s’essoufflait, les irréductibles étaient réduits. Y-avait pas une chaîne de télé pour dire le contraire. Pas un journaliste (en tout cas sur les écrans) pour glisser quelques mots favorables aux grévistes. Le problème c’est que ça c’était surtout de l’intox matignonesque et de la démoralisation élyséenne. À la fin, tu fermais ta gueule et tes oreilles, tu filais comme un rat pour éviter tes camarades de travail. Sur les téloches, on le répétait assez qu’ils pouvaient être violents, irrespectueux de la démocratie, qu’ils attentaient à la liberté du travail. Mais toi, au fond, ce qui te tuait, c’est que tu savais parfaitement qu’ils avaient raison et que, s’ils t’en voulaient, c’est qu’avec toi, et les autres, on gagnait les doigts dans le nez.

Quarante jours, et plus, et ça n’arrêtait pas. Bien sûr, y-avait des pauses, on reprenait deux jours et on relançait ensuite. Et il y avait tous les autres, les électriciens et les gaziers, les profs, les danseurs de l’Opéra, les salariés de Radio France, des intermittents, des personnels de santé, même des flics et des pompiers. 

Tu te disais qu’il fallait tenir encore deux jours, trois maximum, qu’après les choses se tasseraient et qu’on oublierait ce mot que ton père prononçait presque en crachant : JAUNE. Mais tout ce que tu découvrais, c’est que la colère montait, c’est que, cette fois, ils étaient très nombreux à répéter que si on lâchait, ce serait foutu pour de bon et que, donc, on lâchait rien ! 

C’est là que tu as perdu le sommeil, que tu as compris ce qu’était ce fameux « burn-out » qu’on évoquait parfois dans des débats à 23h30 sur des chaînes câblées. Ségolène, qui parle français, aurait appelé ça la « cramitude ». Tu avais la sensation de te consumer de l’intérieur, de te recroqueviller.

Et puis, un soir, on t’a appelé, à ton domicile. Un roulant qui ne faisait jamais grève, pas un copain. Il avait parlé de toi. La direction estimait qu’on ne parlait que des agitateurs, des saboteurs et qu’il était de son devoir de mettre en valeur les comportements responsables et la conscience professionnelle. On allait attribuer des primes, plusieurs centaines d’euros. Ça se refuse pas, non ?

Tu ne sais même plus ce que tu as répondu et tu as mis deux jours à en parler à Mélanie.

Et encore, c’est elle qui a vu que ton état empirait. Elle voulait que tu te mettes en maladie. Après tout, d’autres l’avaient fait. Mais ça, c’était pas possible. Tu avais fait un choix et tu l’assumerais…

Trois cents euros. Ce matin-là, vous avez vu sur Internet que le virement était arrivé.

Vous étiez à table, Mélanie et toi, lorsque Marie est arrivée du collège. La moitié de ses profs étaient en grève. Avec des copines, elles avaient refusé d’aller en étude. « On est solidaires des profs ». Elle était debout à vous regarder. Les larmes te sont montées aux yeux sans crier gare. Mélanie te fixait. Tu n’osais plus regarder ta fille. D’ailleurs tu avais bien senti qu’à l’affection qu’elle avait pour toi se mêlait depuis peu de la tristesse. De la déception, peut-être. Mélanie s’est levée, elle a filé dans la chambre. Tu l’as entendue fouiller dans l’armoire, remuer la boîte en fer blanc qui avait contenu des palets bretons et où, semaine après semaine, elle rangeait l’argent des pourboires qui paieraient les sorties de l’été. Tu as compris avant qu’elle réapparaisse.

Pendant quelques secondes vous vous êtes regardés. Marie ne vous quittait pas des yeux. Puis ils se sont posés sur la main droite de sa mère. Mélanie t’a tendu les billets.

Tu les as pris et tu as éclaté en sanglots. Marie a écarté ses bras et les a refermés sur vous.

Elles t’ont regardé sortir et lorsque tu as tourné le coin, tu les as vues serrées l’une contre l’autre te faire signe et une onde de fierté et de tendresse t’a parcouru. Tu n’avais pas de poste dans ta vieille C1 et pourtant la voix de Ferrat a envahi l’habitacle : « La Femme est l’avenir de l’homme ».

Quand tu es arrivé à la gare d’Avignon, quelques palettes finissaient de se consumer. Une quarantaine de personnes se réchauffaient autour du feu. Le mistral faisait claquer les drapeaux de la CGT et de SUD.

Les militants communistes de la section Oswald Calvetti, mobilisés depuis le premier jour, servaient du café et du vin chaud. Tu as traversé le cercle, soudain silencieux. Il y avait là deux ou trois cheminots qui n’avaient pas été tendres avec toi, mais chacun semblait avoir conscience que quelque chose se passait. Tu t’es arrêté devant la boîte qui servait à recueillir les dons de la solidarité et tu as tiré les billets de ton blouson avant de les glisser par la fente. Tu as murmuré, plus pour toi que pour les autres sans doute :  Le salaire de la honte…

Quelqu’un, tu ne sais plus qui tant tu étais bouleversé, a dit : « Ils se contentent pas de nous écraser, ils veulent nous humilier ».  

Et puis, on t’a pris par l’épaule, on t’a fait avancer et tu as entendu Michel, un de ceux qui avaient été les plus virulents, qui criait: « Un verre de vin chaud pour notre camarade ! ».

 

ROGER MARTIN

 

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