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22 février 2020 6 22 /02 /février /2020 07:00
Portrait. Elsa Triolet, la littérature de l’éternelle étrangère (Louis Guillemot, L'Humanité)

Portrait. Elsa Triolet, la littérature de l’« éternelle étrangère »

Mardi, 5 Novembre, 2019

Ses nouvelles réunies sous le titre le Premier Accroc coûte 200 francs, phrase qui annonçait le débarquement en Provence, obtiennent le Goncourt 1945 au titre de l’année 1944. Elle est la première femme à obtenir ce prix littéraire.

 

Il paraît que les jeux sont faits. Voici le temps des compilateurs, que reste-t-il de ce siècle tout frais fini ? Pas Elsa Triolet, dit-on. On retient à la rigueur les yeux d’Elsa et ce que lui écrivit Aragon, car on n’écarte pas à la légère les plus beaux poèmes d’amour du XXe siècle. Mais Elsa Triolet, l’écrivaine, la première femme à recevoir le prix Goncourt, l’auteure de vingt-sept livres, la première traductrice de Céline et d’Aragon en russe, de Dostoïevski, Tchekhov, Gogol, Maïakovski et de tant d’autres en français, celle qui lança dans les années 1950 la Bataille du livre pour que les livres aillent au peuple, d’elle, il ne reste rien, on la balaye comme une circonstance.Mais il arrive que les circonstances aient du bon et, parfois, on les appelle même à la rescousse lorsqu’on ne sait plus bien si on peut vivre dans son époque.

En la circonstance Elsa Triolet lève sur nous des yeux devant lesquels on n’ose plus atermoyer. Si ce n’est de l’oubli, c’est de la haine. C’est qu’on lui en veut d’avoir eu, l’écrivait-on il y a quelques années, « le bon goût d’être une femme, juive et communiste, épouse d’Aragon » (1) ! On aurait pu ajouter « résistante ». L’éternelle étrangère, la Russe dont l’accent faisait se lever les méfiances, fichée à la préfecture depuis les années 1920 pour ses liens avec les plus grands artistes et intellectuels soviétiques, savait aimer ce qu’elle ne connaissait pas, aimer l’envers de soi-même et elle fit de son œuvre un Rendez-vous des étrangers (2).

La transformation des corps

En ce temps où l’on redécouvre ce que furent les sorcières, quelle terrible sorcière on se crée ! C’est à se demander qui a peur d’Elsa Triolet. Alors qu’on cherche aujourd’hui, un peu plus qu’en d’autres circonstances, à entendre la voix des femmes en littérature et dans l’art (le musée d’Orsay exposait Berthe Morisot et Beaubourg, Dora Maar), Elsa Triolet parle, elle qui a voulu inventer cet envers de l’écrivain, ce que l’autre moitié de l’humanité change à la littérature.

« Aujourd’hui, Icare est femme » (3). C’est peut-être trop aimer le vertige, et s’abîmer fait peur – dans la mer ou dans le temps, « ce temps si lent/pour celle qui attend », chantait Jeanne Moreau. Ce temps dont Elsa Triolet savait si bien comme il passe à l’intérieur de vous. Elle a su écrire comment la vie vous file entre les doigts. Est-ce ainsi que les femmes vivent, est-ce ainsi que les femmes vieillissent ? Elle qui écrivait avec tant de lucidité la transformation des corps imaginait, en 1963, une héroïne au corps perdu, obèse et immobile. Nathalie Petracci, obèse et si belle, est « l’âme » elle-même (4). Est-ce si désuet d’appeler ainsi un roman ?

S’abîmer dans le temps, ou dans son œuvre, dans ce qui vous tient et fait qu’on n’aime toujours qu’un autre, et qu’on est seul. « L’envie m’était venue, écrivait Elsa Triolet, d’imaginer une héroïne qui ne permettrait point au sort de décider pour elle » (5). Impardonnable, sans doute. Sa toujours éblouissante modernité est impossible en un temps où l’avenir s’appelle Cupertino. Rien de fin de siècle chez elle, qui cherche à penser la révolution de la technique, la création par l’homme de son être-machine, par-delà les automates, pour « saisir l’âme par les cheveux ».

Elle n’a pas été la dernière des écrivains heureux. Car il est quelque chose qui s’appelle la nostalgie, et aucune utopie transhumaniste ne peut prendre le masque d’un imaginaire. Alors, d’une fantasmagorie… Pour parler avec les ombres, Elsa sait y faire. « Dans la solitude étrangère, dit une de ses héroïnes, on peut très bien regarder les choses et les gens, les regarder sans fin. C’est ce que je fais. J’ai vécu trente-six destinées et mille morts… Où est la ligne de partage des eaux du vrai et de l’inventé ? » (6). Elsa Triolet est la dernière, peut-être, à donner à son époque une puissance de rêve et d’imagination où l’on peut s’abîmer. Il y a chez elle, comme l’écrivait Aragon, la clef « du monde réel où cela vaut la peine de vivre et de mourir » (7). Il y aura cinquante ans l’année prochaine qu’est morte Elsa Triolet. Il est temps que les jeux se fassent, et qu’ils portent son nom.

(1) Notice Denoël, D’un Céline l’autre, dir. David Alliot, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 2011. (2) Le Rendez-vous des étrangers, Gallimard, 1956. (3) Luna-Park, Gallimard, 1959. (4) L’Âme, Paris, Gallimard, 1963. (5) Les Manigances, Paris, Gallimard, 1962. (6) Bonsoir, Thérèse, Paris, Denoël, 1938. (7) Postface d’Aragon aux Beaux Quartiers, Denoël, 1936.
 
Louise Guillemot

 

 

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