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20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 05:52

 

En dépit des 5 000 milliards d’euros perdus dans la crise de 2008, les réformes en cours visent à permettre aux Bourses de siphonner davantage l’épargne populaire.

« J ’ai vu l’essentiel de ma retraite partir en fumée en quelques jours. » Technicien dans l’informatique, Anthony Smith habite à Londres. Comme des millions de salariés britanniques, il comptait se garantir un maintien de son niveau de vie après passage à la retraite en versant 10 % de son salaire tous les mois sur le fonds de pension de son entreprise. Il pensait pouvoir bénéficier d’une rente d’environ 15 000 livres (17 620 euros) par an, qui aurait complété la très maigre retraite de base forfaitaire de 560 livres (660 euros) par mois versée à tous par l’État britannique. Ses économies ne se remettront pas du krach financier de 2008. Un tiers du capital qu’il a épargné va disparaître.

Jane McGovern habite à San Francisco, elle travaillait comme cadre dans une entreprise pharmaceutique. Pour compléter les maigres revenus garantis par la sécurité sociale états-unienne et arrondir sa retraite, elle a opté pour le fonds de pension privé de son entreprise. En octobre 2008, elle déplore l’écroulement de la valeur de son placement : « Depuis cet été, ça n’arrête pas. En l’espace de quelques mois, mon capital a fondu de 40 %. »

Les témoignages comme ceux-là ont pris la forme d’une sinistre rengaine, il y a moins de douze ans, au lendemain du krach financier, tant ils correspondaient au sort commun dans les pays anglo-saxons, où prévaut un système par capitalisation. Des dizaines de millions de petits épargnants salariés ont été ruinés. Nombreux sont ceux qui ont sombré dans la grande pauvreté, contraints de survivre avec le maigre filet de garantie public ou de différer, quand ils n’ont pas perdu leur emploi, leur départ jusqu’à… 75 ans, voire au-delà. Le choc fut d’une telle ampleur qu’il ne s’est plus trouvé grand monde à l’époque pour défendre la capitalisation, y compris parmi les « experts » qui l’avaient déjà promue, en Europe, comme un complément indispensable aux revenus tirés des systèmes publics par répartition. Le « fiasco des fonds de pension anglo-saxons » faisait la une de divers titres peu suspects d’esprit critique à l’égard du libéralisme. Le diagnostic, il est vrai, était bien trop accablant. Les pertes desdits fonds ont culminé à 5 400 milliards de dollars (environ 5 000 milliards d’euros), soit plus de deux fois la valeur du PIB (l’ensemble des richesses produites) d’un pays comme la France en un an.

« Lorsque la Bourse montait, on a porté trop d’attention aux systèmes par capitalisation, les systèmes de retraite ont été individualisés. Aujourd’hui, c’est chacun pour soi, et les salariés risquent de se retrouver avec des retraites minables », concluait en octobre 2008 Pierre Habbard, de la Tuac, la commission syndicale consultative de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) regroupant les pays les plus développés, organisme qui appuyait pourtant déjà fortement l’extension de régimes « complémentaires » par capitalisation.

Douze ans plus tard, tous ces constats sans appel, ces témoignages terrifiants ont totalement disparu de l’analyse des gouvernants des grandes puissances occidentales. Dans son « Panorama des pensions 2019 », l’OCDE n’y fait plus aucune allusion et appuie au contraire ostensiblement, en France, les réformes d’Emmanuel Macron, en plaidant l’instauration d’un meilleur « mix » entre régimes public et privé. Soit, traduit du sabir technocratique, un appel pressant à accorder une part croissante aux fonds de pension ou aux assurances-vie dans la gestion de la couverture vieillesse.

Si l’on veut bien y regarder de plus près, il s’agit de siphonner l’épargne populaire vers les marchés financiers, toujours plus voraces, pour tenter de doper vaille que vaille un système à bout de souffle, malade de cette financiarisation. Ce qui ne manque pas de faire surgir, au passage, l’émergence du besoin d’une tout autre mondialisation.

Aux États-Unis ou au Royaume-Uni, les fonds de pension des entreprises ont pu évoluer vers un recours quasi systématique à des plans d’épargne à « cotisations définies » en lieu et place des garanties offertes par les anciens modèles à « prestations définies », soit le versement de pensions-rentes garantissant un maintien du pouvoir d’achat des retraités. Un vrai changement de paradigme qui a permis de drainer l’épargne des salariés, futurs retraités, vers la Bourse tout en transférant sur leurs épaules l’intégralité du risque induit par ces placements.

En Europe, des sociétés comme le géant états-unien BlackRock ou l’assureur français Axa sont aux avant-postes de ces efforts de captation de l’épargne populaire par les marchés financiers. À l’heure de la très faible rentabilité des emprunts d’État, pour cause de taux d’intérêt de la BCE voisin de zéro, ils font le forcing pour banaliser les placements en actions. Axa invite ainsi à souscrire des contrats d’assurance-vie dits Excelium, un placement en partie constitué d’actions avec, donc, risque avéré de perte en capital. L’un des produits d’épargne phares de BlackRock, l’ETF (Exchange Traded Fund), est, lui, carrément indexé sur l’évolution des cours du Dow Jones ou du CAC 40.

Ce serait à ces dizaines de millions de salariés « ordinaires » d’affronter seuls, comme de vulgaires petits boursicoteurs, le risque d’une rapide dévalorisation de leurs « actifs ». Soit un véritable cataclysme en cas d’éclatement de la gigantesque bulle spéculative qui s’est accumulée sur les Bourses ces derniers mois. Un déchaînement d’une intensité inégalée qui ferait passer l’ouragan financier de 2008 pour un aimable zéphyr.

Bruno Odent

 

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