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22 janvier 2020 3 22 /01 /janvier /2020 06:50

Peinture. Une œuvre hantée par la guerre et la torture

Mardi, 21 Janvier, 2020

Disparu l’été dernier, Vladimir Velickovic, né en Yougoslavie et médaillé à Paris dès 1965, a vécu les atrocités nazies puis la fin de son pays. Exposition à Landerneau d’un maître du paroxysme.

 

Landerneau (Finistère), envoyé spécial.

On commence ou presque par un Paysage aux oiseaux morts de modestes dimensions, peint en 1962. Un paysage désolé et nu, tout de noir et de gris. On termine avec une toile de cinq mètres par deux mètres cinquante. Deux piquets et des barbelés devant les sombres nuages de fumée d’incendies que l’on devine. Des oiseaux noirs. C’est une toile de 2019 intitulée Danger. Dans cette même dernière salle de l’exposition du Fonds Hélène-et-Édouard-Leclerc de Landerneau sont accrochées trois autres toiles de semblables dimensions, réalisées au cours des quinze dernières années. Elles renvoient avec des feux dans les lointains, sous de grands ciels de cendres, à des incendies, des bombardements, des villages rasés que l’on devine.

Plus de cinquante ans de peinture depuis que Vladimir Velickovic, né à Belgrade en 1935, est remarqué à la Biennale de Paris par le critique d’art Georges Boudaille. Ce dernier attire encore l’attention sur le jeune peintre, dans les Lettres françaises, quand il obtient sa première exposition personnelle, rue du Dragon. Il l’avait déjà repéré deux ans avant, dans son pays. Il peignait déjà « des corps torturés, empalés, martyrisés qui témoignaient des souffrances de ses compatriotes lors de la dernière guerre, alors qu’il n’était qu’un enfant ». Un début de reconnaissance internationale va suivre avec quelques articles au même moment dans la presse américaine.

Il est l’un des rares artistes reconnus en France aussi bien qu’à l’Est

En 1970, le conservateur très éclairé Pierre Gaudibert lui consacre une première grande expo au musée d’Art moderne de la ville de Paris. En 1972, il représente la Yougoslavie à la Biennale de Venise. On le rattache au courant de la figuration narrative. À Paris, il travaille dans l’atelier d’Antonio Segui avec Gérard Titus-Carmel, repéré lui aussi dans les Lettres françaises. Velickovic est alors l’un des rares artistes reconnus en France aussi bien qu’à l’Est où il n’a jamais obéi en quoi que ce soit au réalisme socialiste. Dès cette période, il va exposer dans de nombreuses villes du monde.

Les terribles exactions des nazis contre les partisans et la population vont le marquer à jamais. Mais c’est au Louvre qu’avec son père il découvre la peinture devant la célèbre Pietà d’Avignon d’Enguerrand Quarton avec le corps pantelant du Christ mort sur les genoux de la Vierge, un bras pendant. Le peintre est athée et le restera toujours. Mais il comprend à quel point la figure du Christ dans l’imaginaire occidental exprime le tragique de la condition humaine. Il est donné au monde pour y vivre la souffrance et en être repris. C’est à cette figure que le peintre va s’attacher dans une série d’une puissance expressive que l’on ne connaît nulle part ailleurs, autour du Retable d’Issenheim exposé au musée de Colmar et de son auteur Matthias Grünewald. Le Christ du retable témoigne d’une rupture fondamentale en cours dans la représentation de la crucifixion. Ce n’est plus la sérénité de celui qui va rejoindre son père qui est représentée, mais la souffrance de celui qui meurt en ayant éprouvé jusqu’au bout l’humaine condition.

La puissance expressive du peintre vient au premier plan

Velickovic, dans une série de toiles de grandes dimensions, va décliner la passion en motifs tragiques avec le corps du supplicié, des ciels d’un gris profond, de sombres oiseaux prêts à becqueter les chairs. On pense à Prométhée, à la Ballade des pendus de Villon « pies, corbeaux nous ont les yeux cavés »… Mais on le comprend. Le peintre ne nous raconte pas des histoires. Il peint cette série dans les années 2000. Dans les vingt années qui précèdent, son pays a disparu, s’est déchiré dans des affrontements ethniques absurdes et parfois fratricides, avec des déchaînements inouïs de haine et de violence entre celles et ceux qui vivaient jusqu’alors en paix. Velickovic, pour reprendre les mots de Picasso ou ceux de Malraux à propos de Goya, n’est pas un peintre décorateur d’appartements, mais un artiste qui crie.

Il n’en est pas moins utile de préciser, tant sa puissance expressive vient au premier plan, qu’elle ne pourrait avoir cette force si ses moyens plastiques n’étaient pas au plus haut niveau. C’est un dessinateur hors pair, on le voit dès ses débuts ( Animal, 1962), c’est un coloriste exceptionnel quand bien même il a concentré sa palette sur les gris, les rouges, des touches de jaune. Il en joue en virtuose ( Lieu. Figure XXII, 1986).

Il faut saluer ici cette exposition pour ce qu’elle nous donne et pour ce qu’elle signifie. Il y eut une période où il était de bon ton de faire la moue devant les artistes de ces années et particulièrement ceux de la figuration narrative. Peut-être parce qu’à leur manière ils exprimaient un rejet de l’ordre ou plutôt du désordre du monde.

Jusqu’au 26 avril. Catalogue, 220 pages, 41 euros.
Maurice Ulrich
Le peintre serbe Vladimir Velickovic aux Capucins à Landerneau: une oeuvre hantée par la guerre et la torture (Maurice Ulrich, L'Humanité, 21 janvier 2020)

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