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23 décembre 2019 1 23 /12 /décembre /2019 07:00

 

En exil en Argentine et ciblé par un mandat d’arrêt émis par le nouveau pouvoir, Evo Morales a été nommé par le Mouvement pour le socialisme (MAS) directeur de la campagne pour la prochaine élection présidentielle. Avec Janette Habe Maître de conférences à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, Sarah Pick Membre du comité directeur de France Amérique latine et  Maité Pinero journaliste et romancière

 

Le départ forcé d’Evo Morales de la présidence de la Bolivie est-il le résultat d’un coup d’État ou l’engagement d’un processus de « transition démocratique », comme le présentent les détenteurs du pouvoir civil et militaire actuel en Bolivie ainsi que certains médias ?

 

Janette Habe

Le fait qu’il y ait eu un coup d’État en Bolivie est indéniable et les affirmations des secteurs qui ont mis en cause sa réalité sèment la confusion. Il y a une polémique à ce propos en France mais également en Amérique latine, parmi les secteurs écologistes les plus mobilisés contre l’extractivisme. Ils mettent en cause le fait qu’il s’agisse d’un coup d’État parce que Evo Morales n’avait pas respecté le résultat du référendum de 2016, qu’il avait perdu, alors qu’il sollicitait un quatrième mandat présidentiel. Mais ni l’armée ni la police n’étaient alors intervenues. En Amérique latine, il y a plusieurs manières de nommer un coup d’État. L’une d’entre elles, c’est de parler de « pronunciamento » lorsque l’armée se « prononce » – intervient – contre le gouvernement en place. C’est exactement ce qui s’est passé. Evo Morales a démissionné le pistolet sur la tempe, lorsque l’armée le lui a « suggéré ». Les erreurs politiques d’Evo Morales ne doivent pas empêcher d’appeler un chat un chat, un coup d’État un coup d’État.

 

 

Sarah Pick

Le départ du président Morales est, en effet, un coup d’État maquillé en démission dans un contexte de crise électorale. Profitant des mobilisations liées à la contestation des résultats du scrutin du 20 octobre, du mécontentement croissant d’une partie de la population, ainsi que de l’audit de l’OEA (Organisation des États américains) invalidant les élections, la droite, derrière Carlos Mesa, et l’extrême droite, sous la bannière fascisante de Fernando Camacho, ont organisé des actions de plus en plus violentes et racistes, dont le but était de prendre le pouvoir par la force, loin d’un prétendu souci de démocratie. Quelques heures après le rapport de l’OEA, Evo Morales, sous pression, avait proposé d’organiser de nouvelles élections sous le contrôle de personnalités indépendantes. Pourtant, la droite et l’extrême droite ont rejeté cette proposition de sortie de crise qui aurait pu pacifier le pays. En effet, elles ne souhaitaient pas être de nouveau confrontées à des élections générales contre Morales, élections qu’elles n’ont jamais réussi à gagner depuis 2005. N’ayant pas non plus accepté les politiques de nationalisation et de redistribution du MAS, nourrissant un sentiment de revanche à l’encontre des peuples indigènes et des classes populaires, ces secteurs étaient prêts à entraîner le pays dans une guerre civile et à le jeter dans les bras de l’extrême droite pour démettre Morales. C’est pourquoi, tandis que des commandos fascistes descendaient dans les rues, l’armée et la police ont appelé au départ du président en dépit de sa proposition d’organiser un nouveau scrutin. Evo Morales décida de démissionner afin d’éviter un bain de sang au peuple bolivien. Malgré son départ, le pays n’a pas retrouvé la paix. Depuis le coup d’État, la CIDH (Commission inter­américaine des droits de l’homme) dénonce de graves violations des droits humains.

 

 

Maïté Pinero

Quand les chefs de la police et de l’armée ordonnent au président de démissionner, que des milices brûlent les bureaux de vote, les domiciles des ministres et menacent leurs familles, que les militaires – dispensés de responsabilité pénale – répriment à grand renfort de blindés et d’hélicoptères, que cette répression cause 33 morts, des centaines de blessés, plus d’un millier d’arrestations, que des journalistes sont expulsés, attachés à un arbre et fouettés, il s’agit d’un coup d’État. La vraie question est plutôt : pourquoi cela fait-il encore débat ? Un rideau de fer médiatique a couvert la violence, l’agression de la maire Patricia Arce, tondue, aspergée de peinture rouge, réduite à un exemple isolé. Rien sur les autres témoignages comme celui de Viktor Borda, ex-président de l’Assemblée législative, qui a démissionné pour éviter que son frère, aspergé d’essence, soit brûlé vif.

 

 

Le MAS s’est entendu avec les forces politiques au pouvoir actuellement pour l’organisation d’une nouvelle élection présidentielle. Quelle est la situation du rapport de forces localement et quelles sont ses lignes de tension ?

Sarah Pick Le premier objectif du gouvernement putschiste a été de s’assurer qu’Evo Morales ne soit pas en mesure de se représenter. À cette fin, un mandat d’arrêt a été émis contre lui juste avant sa démission, l’accusant de sédition et terrorisme. Le gouvernement de facto a également cherché à rendre illégal son parti. Cependant, suite aux importantes mobilisations populaires, une partie du MAS (très largement majoritaire au Parlement) a pu négocier avec le gouvernement et obtenir la garantie de pouvoir se présenter aux prochaines élections à condition qu’Evo Morales ne soit pas candidat. Privé de son leader, le MAS doit désormais se trouver très rapidement un nouveau candidat. Si l’issue des élections, repoussées à février 2020, reste incertaine, leur tenue et les conditions dans lesquelles elles vont se dérouler le sont aussi. Il est à craindre qu’aucune élection ne soit organisée si la droite n’est pas sûre de gagner, par tous les moyens (report du scrutin, arrestations, militarisation, fraude…).

Maïté Pinero L’extrême droite raciste et fondamentaliste a supplanté la droite traditionnelle et présente son candidat, Camacho, leader de l’oligarchie et des Comités de Santa Cruz. En attendant les élections du 20 mars, le gouvernement « de transition démocratique » détruit l’œuvre du précédent. L’oligarchie a déjà récupéré les directions de 68 entreprises publiques et, selon le ministre de l’Économie, la spoliation va s’accélérer. Même renversement en politique étrangère : relations diplomatiques rompues avec le Venezuela, rétablies avec les États-Unis et Israël, renvoi des médecins cubains, retrait du pays de l’Alba, le traité de coopération. Le Movimiento al socialismo est décapité, le président exilé, six ministres privés de laissez-passer, toujours réfugiés à l’ambassade du Mexique à La Paz. Résultat d’une alliance entre syndicats ouvriers et paysans, organisations communautaires, le MAS a perdu des maillons, puisque même un dirigeant de la COB, la centrale ouvrière, avait aussi demandé la démission d’Evo Morales. Tout un symbole, le MAS a regagné ses bases chez les paysans de Cochabamba et y a tenu un mini-congrès qui a élu Evo Morales chef de campagne. Menacé d’arrestation, pourra-t-il revenir pour la diriger ? Le mouvement doit renouer ses alliances dans un contexte de persécution : le gouvernement menace de supprimer le droit de vote à Cochabamba si les organisations paysannes n’acceptent pas sa militarisation.

 

Janette Habel La démission d’Evo Morales et son départ au Mexique tout d’abord, puis en Argentine, font que le MAS est désarmé. De plus, il est profondément divisé. Le fait qu’il participe aux élections alors que le gouvernement de facto est issu du coup d’État a créé beaucoup de confusion. Une partie du MAS voulait imposer le retour d’Evo Morales. D’autres, plus pragmatiques, ne souhaitaient pas son retour. Ce sont ces derniers qui ont négocié avec le gouvernement intérimaire. Finalement, cette décision a été adoptée parce qu’il n’y avait pas tellement de choix. Le fait qu’Evo Morales n’ait pas respecté le résultat du référendum de 2016 a été, à mon avis, une grave erreur qui a non seulement facilité l’offensive de la droite mais a exacerbé les tensions sociales très fortes au sein des organisations indigènes et paysannes, la base sociale d’Evo Morales. De fait, la droite conservatrice espère gagner les prochaines élections. Luis Fernando Camacho, surnommé le Bolsonaro bolivien, est candidat à la présidentielle, c’est un homme d’affaires, militant d’extrême droite, pentecôtiste dont on dit qu’il est lié à une église évangélique très réactionnaire. « Nous étions dans un moment de faiblesse », a reconnu le vice-président, Garcia Linera. Le MAS est dans une situation difficile. Il a désigné Evo Morales comme directeur de la campagne électorale du MAS, bien qu’il soit réfugié en Argentine. Ce pouvoir intérimaire qui émane de secteurs d’extrême droite, racistes, n’incite pas à beaucoup d’optimisme pour la suite. L’armée et la police ont le pouvoir.

 

 

Quelle a été l’implication de la communauté internationale et de la France dans la garantie de l’État de droit et de la démocratie en Bolivie ?

Sarah Pick La communauté internationale n’a pas été garante de l’État de droit et de la démocratie en Bolivie. Au contraire. Si elle avait été prompte à dénoncer le refus du président Morales de reconnaître les résultats du référendum de 2016, elle a refusé de reconnaître le coup d’État à son encontre : un deux poids, deux mesures qui joue la carte de la déstabilisation pour défendre ses intérêts économiques. Au lieu de qualifier les événements de coup d’État, la France et l’Europe se sont prononcées en faveur du gouvernement intérimaire. Quant à l’OEA, sous influence des États-Unis, depuis plusieurs mois, elle cachait mal son impatience de voir partir Evo Morales. Déjà en mai 2019, son secrétaire regrettait de ne pas posséder les outils institutionnels pour empêcher Evo Morales de se présenter aux élections. L’audit de l’OEA, rouage important dans le coup d’État, a été depuis remis en cause par différents organismes, comme le CEPR (Center for Economic and Policy Research), qui en réfutent les conclusions et les accusations de fraudes à l’encontre de l’ancien président indigène.

Janette Habel Le New York Times a caractérisé ce qui s’est passé en Bolivie comme un coup d’État. L’ancien président du gouvernement espagnol José Luis Zapatero a dénoncé « le scandaleux coup porté au président bolivien. Demander à un président élu constitutionnellement de quitter le pouvoir ne peut être un acte de démocratie ». Certains gouvernements latino-américains ont fait de même. Le gouvernement français n’a pas condamné le coup d’État. L’ambassadeur de l’Union européenne (UE) Leon de la Torre s’est réuni avec la présidente autoproclamée Jeanine Añez en proposant la médiation de l’UE afin que « la Bolivie puisse organiser le plus tôt possible des élections crédibles ». Quant à la stratégie américaine, elle vise à déstabiliser les gouvernements progressistes en Amérique latine. On l’a vue à l’œuvre au Brésil avec Lula et Dilma Rousseff. Elle est plus habile que celle utilisée par le passé. On se souvient des agissements de la CIA lors du coup d’État militaire au Chili. Il s’agit aujourd’hui pour Washington d’instrumentaliser des procédures qui peuvent être institutionnelles ou juridiques pour atteindre ses objectifs. C’est une stratégie qui est, pour ainsi dire, plus « intelligente » qu’auparavant.

Maïté Pinero L’Union européenne – et avec elle la France –, qui avait reconnu Juan Guaido, président autoproclamé du Venezuela en janvier 2019, a franchi un palier dans le reniement de la démocratie. Reconnaître un gouvernement « de facto » entérine un rapport de forces imposé par les armes et sanctifié par la Bible. Signe des temps, alors que nos ambassadeurs se posaient en médiateurs, pas un ministre pourchassé n’a cru trouver la sécurité dans une ambassade européenne, comme au Chili en 1973. Deux mensonges masquent le coup d’État. Le premier, c’est celui de « la fraude » électorale, prétexte de l’OEA, fraude démentie par trois instituts de recherche et une centaine d’experts. Silence de l’UE et de la France. Le second, c’est la dissimulation de la violence. La Commission des droits de l’homme de l’ONU, la CIDH, les juges et avocats argentins, horrifiés par les témoignages recueillis, réclament une enquête internationale. Silence de l’UE et de la France. La fraude à la démocratie a eu lieu, une autre se prépare. Pourquoi l’UE reviendrait-elle sur son attitude puisque le coup d’État a réussi ? La seule solution est de l’y contraindre, de lever le voile sur la nature du gouvernement « de facto » et les reniements de l’UE et de la France. Notre propre avenir est en jeu, car le scénario bolivien peut se reproduire partout. En plus du fait que la réputation de l’Europe des Lumières, jusqu’ici ancrée en Amérique latine, est en cendres. La reconnaissance du coup d’État est un coup d’État contre cette mémoire commune. 

Entretiens croisés réalisés par Jérôme Skalski

 

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