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23 décembre 2019 1 23 /12 /décembre /2019 07:05

 

Après la loi Pacte, le rapport Delevoye avec la réforme des retraites qui en découle est une nouvelle étape dans la mise à mal de l’État social. Les assureurs et les fonds de pension privés sont en embuscade pour spéculer sur la manne que constitue l’épargne des Français.

Peut-être que le choix du gouvernement de la période de Noël pour annoncer sa réforme avait un sens caché : faire un beau cadeau aux intérêts privés. Cette réforme des retraites ouvre en effet la voie aux assurances privées et à la capitalisation pour deux raisons. La première est structurelle. En bloquant à 14 % du PIB le montant des pensions, alors que le nombre de retraités atteint les 24 % de la population française, non seulement c’est injuste, mais cela va mécaniquement entraîner une baisse des pensions.

Quoi qu’en dise le gouvernement, il ne peut aller contre cette froide réalité mathématique. Celle-ci est renforcée par le fait que les plus hauts revenus ne cotiseront plus, au-dessus de 10 000 euros mensuels, au régime des retraites – le plafond des retraites complémentaires par répartition Agirc-Arrco était à 27 000 euros jusqu’à la réforme. Cette seule bascule est évaluée à 3 milliards d’euros, qui n’auront qu’à aller alimenter les fonds privés. Les salariés les plus aisés continueront de participer à hauteur de 2,8 % à la solidarité, mais ne financeront pas le système général à hauteur de 28 %, la cotisation prévue.

« Tous les salariés vont payer ces 2,8 % de solidarité, c’est un taux unique… Dire que c’est une contribution des plus hauts revenus est faux ! Surtout qu’elle ne s’appliquera pas aux revenus du capital », pointe l’économiste atterré Henri Sterdyniak. Le régime des retraites français s’approche donc à grands pas des modèles américain et allemand : où la Sécurité sociale verse une pension à peine supérieure aux minima sociaux, ce qui rend quasi obligatoire le recours à une assurance complémentaire privée pour maintenir à peu près son niveau de vie.

Sur ce point, cette réforme des retraites s’inscrit dans les pas de la loi Pacte, dite pour la croissance et la transformation des entreprises. L’un de ses buts clairement avoués était de « réorienter l’épargne des Français vers l’économie réelle ». Les Français ont accumulé plus de 13 000 milliards d’euros d’épargne. Une manne que le gouvernement Macron aimerait exploiter pour poursuivre sa politique de désengagement de l’investissement public, main dans la main avec les fonds privés, assureurs en tête, qui lorgnent cet argent dormant. Problème, les Français se méfient de la spéculation, la crise de 2007 n’ayant clairement pas arrangé les choses.

C’est ainsi que la loi Pacte a déjà permis « à l’épargnant de bénéficier d’un allègement fiscal » et d’une « gestion pilotée » de son plan d’épargne retraite, un outil programmé pour augmenter la part des investissements à risque, type actions en Bourse, spéculation sur les matières premières ou les taux de change, sans parler des produits dérivés. Les véhicules permettant de mener l’épargne des Français vers les marchés financiers étaient créés. La réforme des retraites prend la suite, en incitant les salariés à y recourir pour espérer une pension digne, sans garantie aucune que la prochaine crise financière épargnera leur placement…

Selon la feuille de route dressée par les assureurs et fonds de pension au gouvernement, la moitié du chemin est faite. La prochaine étape est de déréguler le secteur. Car, pour l’heure, si l’épargnant exige un placement sûr, le gestionnaire d’actifs ne peut que placer l’épargne retraite dans l’immobilier et les dettes souveraines. Ce qui explique au passage que les assureurs sont les principaux créanciers de l’État français. Donc, pour augmenter leurs rendements, ils réclament de pouvoir tout placer sur les marchés financiers.

Bruno Le Maire, en octobre dernier lors de la conférence annuelle de la Fédération française de l’assurance (FFA), leur a déjà promis de déréguler l’assurance-vie en ce sens. Peu avant, le même ministre de l’Économie venait de créer un produit d’épargne dit « patriotique », déjà destiné à orienter l’argent des Français sur les marchés d’actions, mais uniquement à destination des entreprises françaises.

Enfin, il faudra obliger en douceur les salariés français, au moins à partir d’un certain revenu, à souscrire à une assurance retraite privée, la rendre automatique, à l’image d’une mutuelle. Le principe de la « gestion pilotée » préparée par la loi Pacte permet, par exemple, qu’un pourcentage du salaire brut soit prélevé sur la fiche de paye et parte dans un fonds de pension. Le piège est déjà préparé dans cette même loi, puisque le salarié doit « expressément » en faire la demande, pour avoir son mot à dire sur la gestion de son épargne retraite. Cette « gestion pilotée » est ainsi régie selon ce principe : plus le salarié est jeune, donc loin de prendre sa retraite, plus ses cotisations seront investies dans des placements à risque.

Cette manne financière, les fonds de gestion d’actifs, dont le plus gros au monde, BlackRock (7 000 milliards d’euros de placements, soit près de trois fois le PIB français), entendent la transformer en fonds négociés en Bourse (ETF). Au début, pour l’épargnant, c’est indolore. Comme son argent est mutualisé dans un vaste fonds spéculatif, les frais de gestion sont très faibles. Mais ces placements sont risqués et ne dégagent une rentabilité que tant que les marchés croissent et que les liquidités sont abondantes. En cas de récession, ils s’effondrent et peuvent même, en cas de retrait d’un grand nombre d’épargnants, provoquer un krach.

BlackRock a soumis au gouvernement, en juin dernier, une note. Le fonds y salue la loi Pacte, qui aurait permis de « combler les lacunes structurelles des régimes d’épargne retraite volontaire existants ». Il invitait aussi la France à s’aligner sur « le projet de produit paneuropéen d’épargne retraite individuelle » lancé également en juin dernier. L’idée est de permettre aux travailleurs mobiles de toute l’Europe d’alimenter un même compte épargne retraite individuel, évidemment privé, où qu’ils travaillent dans l’Union. La libre circulation de la retraite par capitalisation, peut-on résumer.

Avec son fonctionnement à point et la porte ouverte aux complémentaires privées, la nouvelle réforme des retraites s’inscrit parfaitement dans cette logique, qui conduit à la mise à mal de l’ensemble des systèmes par répartition en Europe. On comprend que BlackRock lorgne avec envie ce juteux fonds d’épargne retraite européen.

Pierric Marissal pierric.marissal@humanite.fr

 

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