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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 16:00

Les paysans et l’opinion publique. À qui profite « l’agribashing » ?

Vendredi, 6 Décembre, 2019

Par Paul Ariès Politologue et auteur

 
 

Mea culpa. J’expliquais jusqu’à présent que l’« agribashing » était un contre-feu allumé par les défenseurs d’un système agricole industriel aux abois. Je soutiens toujours qu’un certain syndicalisme agricole, qui a accompagné le productivisme, fait de cette notion un cache-sexe masquant sa propre responsabilité, mais j’ai pu constater, ces derniers mois, le développement d’une diabolisation du monde agricole, et pas seulement de l’agriculture intensive. J’ai pu entendre, dans des salons bio, des militants s’en réjouir en expliquant que les exploitants agricoles ne pourront plus désormais polluer sans susciter la colère et des réactions de la part du reste de la population.

J’ai peur que les choses ne soient malheureusement pas aussi simples que le croient certains écologistes. J’ai même peur que l’écologie, lorsque ce n’est pas la faim dans le monde, ne soit instrumentalisée pour imposer, sans le dire, un nouveau modèle alimentaire, encore plus industriel que celui de la révolution verte. L’opinion publique, désinformée, ayant rompu toute attache avec le monde rural, cède aux simplifications. Paysans insultés parce qu’encombrant les chaussées avec leurs engins, paysans mis en cause parce qu’ils pratiquent des épandages et pas nécessairement de produits chimiques, mais de lisiers ou de boue d’épuration, paysans obligés de s’excuser parce que leur moissonneuse-batteuse produit de la poussière, paysans-artisans, producteurs de fromages et de viandes bio, vilipendés et qualifiés d’assassins ! Le gouvernement dit avoir pris la mesure du phénomène puisqu’il souhaite étendre à tout le territoire l’Observatoire contre l’agribasching, expérimenté dans la Drôme, sous l’autorité du préfet du département et du procureur général de Valence.

Certains croient s’en tirer à bon compte en évoquant seulement la méconnaissance crasse de beaucoup d’urbains et de néoruraux (notamment des retraités) au sujet de l’agriculture en général et de l’élevage en particulier, mais les faits autorisent une autre analyse. Demandons-nous, pour ne pas manger idiot, à qui profite l’agribashing, car je ne suis pas certain que ce soit aux consommateurs ni aux paysans, qui vivent déjà d’autres types d’agriculture, agroécologie, agroforesterie, permaculture, agriculture biologique, etc. Ceux qui ont tout à gagner à la confusion actuelle, ce sont ceux qui ont déjà choisi d’utiliser les biotechnologies pour imposer l’agriculture cellulaire.

Ne nous leurrons pas, tout est prêt, la technoscience, les brevets déposés par milliers, les investissements, il ne manque plus que l’acceptation par les mangeurs, en faisant que le phénomène de dégoût ne concerne plus les laboratoires agro-industriels, mais l’agriculture. C’est ainsi que ceux qui pensent s’opposer efficacement au système agricole industriel peuvent, sans le vouloir, voir leur critique récupérée… Combien d’amis écolo ne rêvent-ils pas de fermes urbaines, symbole de la réconciliation des villes et des campagnes, vecteur d’une relocalisation souhaitable, mais ce qui se profile, ce sont des fermes-usines verticales, totalement hors-sol, robotisées, aseptisées. Regardons comment la peur de la radioactivité, après l’accident nucléaire de Fukushima, n’a pas profité à l’agriculture biologique et aux Amap, mais à des firmes, comme Toschiba, qui se sont lancées dans la production végétale dans des usines closes et aseptisées, sous contrôle électronique constant, avec la possibilité de produire des « légumes augmentés », artificiellement, par exemple, en vitamine C. Ces gratte-ciel pseudo-écolo réinventent une agriculture de proximité mais high-tech et non plus paysanne. Ces fermes-usines surfent aussi sur le rejet des pesticides et insecticides car, bénéficiant d’un environnement totalement artificiel, elles n’en ont plus besoin.

C’est ainsi que notre combat nécessaire contre les pesticides pourrait se retourner contre nous et les paysans ! Les maires qui prennent des arrêtés interdisant les pesticides à moins de 150 mètres des habitations et locaux professionnels ont incontestablement raison, s’il s’agit de provoquer l’État à la réflexion et à l’action, y compris en transformant les procès relatifs aux arrêtés municipaux en procès contre les pesticides. Mais qui peut croire qu’instaurer des zones sans pesticide puisse être la solution sur le plan sanitaire, mais également pour changer de système agricole. L’idée même d’établir un cordon sanitaire entre un monde paysan nécessairement « impur » et un monde urbain subitement « pur », entre des activités productrices malsaines et une consommation qui ne demanderait qu’à devenir miraculeusement saine, est particulièrement dangereuse, parce qu’elle alimente, d’un côté, le fantasme d’un agribasching généralisé et, d’un autre côté, la méfiance envers tous les paysans. C’est pourquoi l’alternative n’est pas seulement entre une zone de sécurité de 10 mètres ou de 150 mètres, mais dans une sortie progressive des pesticides chimiques, ce qui suppose de commencer par interdire les substances les plus dangereuses (cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques, perturbatrices endocriniennes) et de soutenir les paysans pour qu’ils puissent changer collectivement de pratiques…

Autre exemple de dévoiement de la sensibilité écologique : face aux craintes liées à l’empoisonnement des sols, on vient d’échapper pour sept ans à l’interdiction de la bouillie bordelaise (mélange de cuivre et de soufre), interdiction qui aurait porté un coup fatal aux vins biologiques, mais aussi à de nombreuses autres productions issues de l’agriculture biologique, principalement les pommes de terre ou les pommes…

Au même moment, des start-up se lancent dans la fabrication de faux vins synthétiques (sans raisin). Comment ne pas songer, également, à la campagne savamment orchestrée contre les fromages au lait cru, alors que les dernières études épidémiologiques établissent qu’ils ne sont pas responsables de plus d’accidents que les autres et qu’ils le sont beaucoup moins que les produits laitiers ultratransformés. Pendant ce temps, des firmes développent des substituts de fromage, des fromages sans lactose, sans protéines de lait, notamment pour des pizzas… Qui ne s’inquiéterait pas enfin des méfaits de la pêche industrielle, mais, plutôt que de favoriser une pêche durable, comme la pratique le label Poiscaille, d’autres firmes se lancent dans la fabrication cellulaire de faux fruits de mer et de faux poissons… Méfions-nous que le consommateur lambda ne finisse par associer l’écologie à l’agriculture cellulaire et non pas à la défense des multiples formes d’agriculture paysanne.

Les paysans et l’opinion publique. À qui profite l’agribashing? - Par Paul Auriès, L'Humanité, 6 décembre 2019

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