Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
11 novembre 2019 1 11 /11 /novembre /2019 06:09

Derrière le voile, une inquiétante dérive

Samedi, 9 Novembre, 2019

Humanité-Dimanche 24 octobre 2019. Depuis plusieurs semaines, les débats nauséabonds s’enchaînent. Après les immigrés, ce sont désormais les musulmans en particulier qui sont pointés du doigt. Patrick Le Hyaric, directeur de « l’Humanité », dénonce les dangers de ces débats.

 

Si les mots ne tuent pas, ils peuvent blesser et meurtrir. Ils contribuent surtout à mettre sur orbite des idées qui saturent le débat public et brouillent les repères républicains. Il n’aura pas fallu attendre longtemps après la convention de la droite réunie sous les auspices de la mouvance identitaire et la logorrhée raciste de Zemmour, diffusée à grande échelle, pour que se déchaîne la haine contre la population de confession musulmane.

Pas un jour ne passe désormais sans que les musulmans de France ne soient pointés du doigt, insultés, méprisés. Il aura suffi qu’un conseiller régional d’extrême droite en mal de notoriété s’autorise, en dehors de tout cadre légal, exige le dévoilement d’une maman accompagnatrice scolaire devant son enfant pour qu’une cohorte de ministres et parlementaires, d’éditorialistes et plumitifs se liguent en sonnant l’hallali contre le « péril musulman ».

La mécanique est huilée qui laisse désormais à l’extrême droite le pouvoir d’orienter le débat public et politique. Et, une fois encore, les chaînes dites « d’information continue » comblent le vide par la vacuité, remplissant le temps d’antenne par le bavardage réactionnaire de quelques pontes médiatiques plus préoccupés par le voile, véritable fétiche, et les femmes qui le portent, que par les fins de mois impossibles de millions de nos concitoyens.

Le travail parlementaire se trouve ensuite phagocyté par ces basses polémiques de haute intensité puisque, à la suite du coup d’esbroufe de l’élu d’extrême droite, une proposition de loi a été opportunément déposée par le groupe « Les Républicains » du Sénat pour interdire aux mamans voilées d’accompagner leurs enfants en sortie scolaire.

La loi est pourtant claire. Le droit a été dit en 2004 et le Conseil d’État l’a confirmé en 2013 : les accompagnatrices scolaires, n’étant pas des agents publics, ont toute latitude de se vêtir comme elles le souhaitent. Le guide de la laïcité de l’éducation nationale le confirme. Tels sont la lettre et l’esprit de la loi de 1905, loi de concorde et de paix civile garantissant la liberté de conscience et l’autonomie de la société. En affirmant que « le voile n’est pas souhaitable », et ajoutant que « ce n’est pas quelque chose d’interdit, mais ce n’est pas non plus quelque chose à encourager », M. Blanquer fait non seulement preuve d’une grande légèreté, mais il se place en travers de la République. Il est censé garantir et appliquer la loi républicaine, or il tente d’imposer une norme sociale et vestimentaire sur la base d’une simple opinion qui contrevient aux principes législatifs.

Jaurès, artisan décisif de la loi de séparation, s’interrogeait : « Qu’est-ce donc que la République ? C’est un grand acte de confiance et un grand acte d’audace. » Or notre régime se caractérise aujourd’hui par de grands actes de défiance et de peur. Défiance, quand les us et coutumes de la population musulmane sont considérés comme autant d’indices de « radicalisation ». Peur, quand la République n’ose plus affirmer la puissance de son creuset, préférant s’enfoncer dans la recherche de boucs émissaires, cultivant différences et divisions.

Défiance, encore, quand M. Macron, mélangeant allègrement immigration, religion, terrorisme et communautarisme – confusion dont l’extrême droite fait son miel – promeut une « société de vigilance » qui déléguerait aux citoyens le rôle de surveillance dévolu aux services de l’État, incitant les classes populaires du pays à s’épier entre elles. Prenant d’ailleurs M. Macron au mot, l’élu extrême droite s’est réclamé de la « vigilance citoyenne » pour justifier son propos raciste et antirépublicain.

Nul ne saurait nier l’offensive mondiale subventionnée à coups de pétrodollars de forces répondant d’un islamisme politique rétrograde, réactionnaire et antidémocratique. Les mêmes financeurs d’ailleurs qui sont cajolés par les puissances occidentales et le grand capital alors qu’ils ont partie liée avec le terrorisme. Nul ne saurait non plus nier la résurgence des nationalismes et identitarismes sur le dos des grandes espérances émancipatrices universalistes.

Mais combien de réalités se cachent derrière le port du voile ? Culture, conviction, mal-être, affirmation de soi : les motivations sont variées, souvent anodines, et les ressorts complexes. Il paraît bien hasardeux de demander à la République de s’immiscer dans l’intimité des consciences. Quel précédent cela créerait-il dans un pays qui se flatte encore d’être celui des droits de l’homme et du citoyen ? La République et les actes législatifs portés en son nom garantissent la liberté de conscience. C’est l’esprit de la loi de séparation des Églises et de l’État qui garantit les indépendances respectives des cultes et de l’État dans ses différentes missions.

Chacun sait que la majorité des femmes voilées, qu’elles soient issues de l’immigration récente ou nées en France, vivent dans les quartiers populaires, ces sas de la mondialisation capitaliste où s’accumulent les violences sociales, physiques et symboliques. L’école est justement le lieu de la rencontre féconde au petit matin quand les parents accompagnent les enfants, dans l’association de parents d’élèves ou au conseil d’école. Chacune de ces occasions permet de se comprendre mieux et de ne pas laisser certaines mamans isolées ou s’isoler elles-mêmes pour être considérées pleinement citoyennes aux droits égaux.

Les entreprises de division, qu’elles viennent des classes possédantes pétries d’un universalisme aussi abstrait que leur confort social est concret, de l’extrême droite raciste et démagogue ou des obsédés de l’identité nationale, ethnique et religieuse, ont pour fonction de masquer ce qui unit les milieux populaires : l’oppression féroce exercée par le capital sur leurs conditions d’existence. Voilà le piège tendu ! Redonner confiance à la République, c’est créer les conditions d’une union populaire capable de déjouer les divisions instillées de toutes parts et dont le voile est aujourd’hui l’instrument.

Islamophobie. Nous sonnons l’alerte !

Samedi, 9 Novembre, 2019

De Patrick Le Hyaric paru dans l'Humanité-Dimanche le 10 octobre 2019.

 

Lors de la « convention de la droite », organisée le 28 septembre par les amis de Marion Maréchal-Le Pen, Éric Zemmour a tenu un discours qui n’était rien d’autre qu’un appel à la guerre civile. L’indignation qu’ont entraînée le fond du discours et sa diffusion en direct sur LCI pose une nouvelle fois la question de comment mener le nécessaire combat contre l’extrême droite.

Après avoir soigneusement rebâti ses fondations depuis quarante ans, l’extrême droite française s’attelle à construire le dernier étage de la fusée. Elle le fait sous le regard complaisant des puissances financières et de leurs actuels commis politiques qui croient ainsi pouvoir conserver les manettes. Elle le fait en provoquant stupeur et sidération grâce à une rhétorique ouvertement haineuse, raciste, homophobe, sexiste, islamophobe, de nature fascisante. La convention dite « de la droite », réunie, le 28 septembre, sous les auspices de Mme Maréchal, nièce Le Pen, en a apporté la preuve par une succession de discours d’une violence inouïe, dont celui tenu par M. Zemmour.

Jamais, depuis la Libération, n’avait aussi clairement été appelé à en finir avec la République. Dans le plus pur style maurrassien et collaborationniste, celle-ci est déclarée impotente et cosmopolite, fourrier d’une « anti-France » digne des ligues antisémites de la fin du XIXe siècle et du régime de Vichy. Jamais ne fut prononcé et si complaisamment relayé un aussi net appel à la guerre civile et religieuse. En l’occurrence contre l’islam et les musulmans, cibles d’une vindicte délirante et visages d’une modernité haïe, désignés en bloc comme les agents d’une « guerre d’extermination de l’homme blanc hétérosexuel catholique » et, par conséquent, à exterminer.

Grande confusion

Le premier fait d’une grande gravité tient à la perméabilité nouvelle de ces discours néofascistes et appels à l’épuration ethnique au sein d’un certain monde médiatique. Un cran nouveau dans la standardisation du discours d’extrême droite vient d’être franchi, avec tout ce que cela suppose de travail sur les consciences. La responsabilité des médias est immense qui promeuvent, en France comme ailleurs, ces clowns tristes qui, de Trump à Zemmour en passant par Salvini ou Bolsonaro, sont les produits d’une société du spectacle, fabriqués sur petit écran. Voici que, pour se justifier, les porte-micros invoquent « la liberté d’expression ». Or, nous parlons ici de discours dont quasiment chaque phrase tombe sous le coup de la loi et relève donc des tribunaux.

Au-delà de son illégalité, le discours zemmourien instaure la grande confusion par la trituration des faits historiques. Il promeut l’équivalence aussi ridicule qu’odieuse entre nazisme, progressisme, néolibéralisme, islam et communisme, entre autres délires qui font basculer le propos dans l’irrationnel. On n’oubliera d’ailleurs pas les belles âmes qui, se réclamant du progrès, osèrent les néologismes absurdes « fascislamisme » ou « islamo-gauchisme », adoptant d’un seul coup le sabir zemmourien. Au jeu de la propagande bornée, tel est pris qui croyait prendre ! La thèse du « grand remplacement », cache-sexe d’une volonté épuratrice et d’une conception ethniciste de la nation, est brandie alors qu’elle ne résiste à aucune étude sérieuse, aucun chiffre, aucun fait.

Zemmour et Maréchal ne sont en cela que l’expression de l’obscurantisme qui s’ébroue dans le monde entier, des anti-Lumières forcenés, jumeaux contrariés du fondamentalisme qu’ils prétendent honnir. Ce qu’ils présentent comme histoire n’est au fond qu’un récit tragique détaché de toute forme de rigueur scientifique qui fait de la France une personne menacée. Le peuple français essentialisé se serait ainsi fait voler son identité profonde par la Révolution française. Aucune construction politique n’est permise, aucun libre arbitre n’est laissé à l’être humain, intrinsèquement lié à une tradition et à un peuple fantasmés. Au nom du « bon sens » et du « réalisme », le duo Maréchal-Zemmour s’affranchit de toute recherche de la vérité et de toute approche rationnelle.

Lutte des races

La grammaire de ces discours identitaires oppose un « nous » aux « eux » et permet d’inverser les rapports dominants-dominés. La lutte des classes est troquée pour une lutte des races, telle qu’elle est professée par tous les obsédés de la pureté identitaire.

La brutalité de ce bavardage puise ses racines dans les traditions antihumanistes qui récusent toute forme d’universalisme. Une tradition portée en France par le « Rassemblement national », mais qui, dans le monde entier, force les portes des régimes dits démocratiques. L’offensive est globale et coordonnée pour tourner la page de l’épopée démocratique. Elle est violente et décidée pour donner une place centrale aux courants et idées d’extrême droite à la faveur des recompositions politiques à l’œuvre depuis l’effondrement du bloc soviétique. Les apprentis sorciers libéraux, et les politiciens qui, par calcul, laissent faire ou encouragent – tout en prétendant combattre – cette nouvelle bipolarisation portent une très lourde responsabilité. Espérant, par tous les moyens, épargner le capital d’une critique radicale, ils préparent le terrain des forces réactionnaires, racistes, antidémocratiques qui prêchent la mort et la violence.

Cette « convention de la droite » est en effet le paravent d’une opération politique de plus ample envergure. Les chevau-légers de la mouvance identitaire sonnent la charge pour étendre le champ des bataillons du Rassemblement national, élargir le lit de l’extrême droite, essaimer des idées et tenter de rendre présentable Mme Le Pen pour la rapprocher de fractions de la droite républicaine. Pour définir son projet d’emprise néofasciste, Mme Maréchal s’est livrée sans vergogne au vol du concept d’hégémonie culturelle, soustrait à Antonio Gramsci, et qui subit une triple pression à froid jusqu’à être vidé de toute sa substance révolutionnaire, progressiste et émancipatrice. Il ne désigne plus, dans la bouche de Mme Maréchal, qu’une guerre de position idéologique déclinée dans tous les secteurs de la société. Associations, médias, entreprises, écoles : c’est là que se joue l’offensive pour contourner l’État, jugé trop solidement ancré sur ses bases républicaines. Ce n’est donc pas à une prise de pouvoir immédiate ou imminente que s’emploie Mme Maréchal, trop lucide sur ses faiblesses et sur les résistances sociales à ses idées obscurantistes. Ce travail idéologique d’ampleur a vocation à secouer les plaques tectoniques du débat politique pour préparer une offensive cinglante.

Presse fer de lance

Le monde des médias est ainsi spectaculairement investi par de nouveaux magazines en papier glacé qui sont autant d’écuries où se forme et s’exprime la fine fleur de la réaction brune. Légitimés par l’écrit, les voici propulsés sur les plateaux de télévision, invités à donner leur point de vue sur tous les sujets d’actualité, à promouvoir dans le débat public leurs thèses de guerre civile. Le crédit qui leur est ainsi apporté instaure une normalisation d’idéologies mises au tapis en 1945. Cette entreprise doit être méditée par chaque démocrate, chaque républicain, à l’heure où le pluralisme de la presse se meurt dans l’indifférence ; à l’heure où dans certains cercles on s’acharne à pousser « l’Humanité » à l’agonie ou à l’effacer du débat public. L’extrême droite a bien saisi que la presse, malgré ses difficultés, reste le fer de lance du combat idéologique.

Cette offensive au long cours produit déjà des effets désastreux. Plus de la moitié des électeurs de droite se disent prêts à faire sauter les digues avec l’extrême droite. Se resserre donc dangereusement la tenaille entre les forces nationales-capitalistes et libérales-capitalistes qui espèrent chacune tirer leur épingle d’un jeu malsain où les alternatives sociales, progressistes, communistes sont réduites au silence. Les peuples et les travailleurs sont ainsi laissés sans défense face à des propositions politiques qui, si elles diffèrent sur bien des points, promeuvent chacune l’inégalité sociale et politique.

La redéfinition du rôle de l’État amputé de ses fonctions sociales, la mise à disposition du capital de ses prérogatives, les violences policières et les abus judiciaires, les politiques discriminatoires, les attaques contre les libertés publiques, contribuent à fertiliser le terreau de la réaction. L’État néolibéral, refusant tout compromis social, suscite le glissement de la société vers l’extrême droite. Il le suscite d’autant plus qu’il concentre son action sur ses fonctions régaliennes, une à une durcies jusqu’à rogner les libertés chèrement conquises.

Une réponse politique unitaire

Une union de la contre-offensive, portant des propositions progressistes, postcapitaliste neuve est à fédérer urgemment. C’est bien de la misère sociale que se nourrit la réaction haineuse. Face aux lignes de fractures idéologiques créées par l’extrême droite, il est temps d’opposer la critique radicale du néolibéralisme et du jeu de dupes qu’il joue avec les extrêmes droites en unissant toutes celles et tous ceux qui subissent leur oppression, à commencer par les travailleurs. Nous ne pourrons très longtemps faire l’économie d’une action résolue contre l’ultralibéralisme qui ressuscite partout les démons fascistes. C’est bien à la construction d’une réponse politique unitaire, qui tisse le fil du progressisme à la française, des révolutions et des traditions philosophiques et politiques rationnelles, émancipatrices et internationalistes, qu’il faut d’urgence s’atteler. L’heure est trop grave pour temporiser.

Derrière le voile, une inquiétante dérive: Islamophobie, nous sonnons l'alerte: Patrick Le Hyaric dans L'Humanité Dimanche, samedi 9 novembre 2019

Partager cet article

Repost0

commentaires

Présentation

  • : Le chiffon rouge - PCF Morlaix/Montroulez
  • : Favoriser l'expression des idées de transformation sociale du parti communiste. Entretenir la mémoire des débats et des luttes de la gauche sociale. Communiquer avec les habitants de la région de Morlaix.
  • Contact

Visites

Compteur Global

En réalité depuis Janvier 2011

Articles Récents